LES FOURMIS
Les fourmis blanches des prairies. — Ruches de fourmis-champignons. — Intérieur des
ruches. — Trois classes d’habitants : les guerrières, les ouvrières et les chefs. — Leur
manière de bâtir. — Les fourmis d'arbres. — Curieuse construction de leurs ruches. —
Les fourmis d’écorce. — Tunnels ouverts par elles. — Les fourmis de forêts. — Grosseur de leurs nids ou ruches, — Les fourmis noires à aiguillon.
Pendant mon séjour à Mayolo, j'employai la plus grande partie de mes heures de loisir à observer les diverses espèces de fourmis blanches (termites), dont les nids apparaissent de tous côtés dans la prairie. Cette étude, des plus curieuses et des plus attachantes, avait pour moi un charme infini qui me reposait de mes soucis et de mes inquiétudes. Rien de plus varié que toutes ces espèces de fourmis, pour la forme du corps, pour celle de la tête, etc., comme pour les instincts d'architecture. J'avais commencé à en faire une collection; je conservais des spécimens de chaque espèce, aux diverses phases de leur existence, dans des tubes de verre remplis d'esprit-de-vin que j'avais emportés exprès pour y mettre les petits insectes. La perte de ces collections, lors de ma retraite de Mouaou- Kombo, me fut extrêmement sensible ; car J'avais espéré éclaircir par leur moyen beaucoup de points restés obscurs dans l’histoire de ces curieuses petites bêtes. Je me trouve donc dans l'impossibilité de donner un nom spécial à chacune de ces variétés, qui se distinguent aussi par la construction différente de leurs nids. Quant aux indigènes, ils comprennent toutes les espèces sous un seul nom générique.
Fourms à ruches-champignons.— Commençons par cette espèce.
qui se construit des nids en forme de champignons. Ces singulières ruches, nommées ainsi parce qu'elles ressemblent à des champignons gigantesques, sont répandues par dizaines de milliers dans la prairie d'Otando. Le chapeau à de douze à dix-huit pouces de diamètre, et la tige ou pilier à peu près cinq. La hauteur totale est de dix à quinze pouces. C'est quand l'herbe a été brûlée par le soleil que ces ruches ressortent étrangement sur le sol. Près de Mayolo on en rencontre à chaque pas. Elles ne sont pas toutes bâties exactement sur le même modèle, comme on pourrait le croire à une certaine distance; c’est surtout par le plus ou moins de rondeur ou d’effilement du chapeau qu'elles diffèrent. J'en ai ouvert un grand nombre, et J'ai pu poursuivre mes observations jour par jour, sur les mœurs de leurs habitants. Ces ruches et tous les édifices du même genre sont élevés en vue de protéger la fourmi blanche contre les intempéries des saisons, et aussi
contre ses nombreux ennemis, parmi lesquels figurent d’autres fourmis Carnassières.
La ruche-champignon n’est pas si fermement enracinée, qu’elle ne puisse être renversée d’un coup de pied vigoureux; elle est bâtie
LES FOURMIS-CHAMPIGNONS. 1s1
avec une espèce de ciment sécrété dans l'estomac des fourmis.Quand on l’a abattue, la base du pilier qui reposait sur le sol laisse à découvert un creux circulaire, au milieu duquel s'élève une motte de terre qui rentrait dans l'intérieur de ce pilier. Cette motte de terre est remplie de petites cellules protégées avec ardeur par des fourmis guerrières, qui me parurent être des mâles, et qui mordent les intrus avec Îles pinces de leurs longues mandibules. En brisant la motte de terre qui, lorsqu'on la manie, se sépare en trois parties, on la trouve pleine d'œufs et de petites fourmis blanches à toutes les périodes de leur croissance. Les plus jeunes sont blanches comme du lait, tandis que les adultes jaunissent un peu et prennent même une teinte grisätre quand leur abdomen est rempli de terre. Outre ces jeunes fourmis, on aperçoit un grand nombre d'individus en pleine croissance, que je pris d’abord pour des femelles et qui paraissent être les ouvrières ou travailleuses décrites par les entomologistes. Elles n'ont point de pinces allongées comme les soldats de la communauté, mais elles se distinguent par un abdomen volumineux, et sont tout à fait inoffensives. Nous allons voir de quel usage sont pour elles ces ventres ballonnés. Avec la classe des guerrières et celle des ouvrières, J'ai toujours vu, quand je brisais une ruche, une troisième classe beaucoup plus grosse que les deux autres sortir des galeries intérieures, jeter un coup d'œil aux alentours, puis se retirer. Ces grosses fourmis étaient en petit nombre. Ainsi se produisaient trois catégories bien distinctes. Je crois devoir donner à ces grosses fourmis la qualification de chefs ou directrices des autres.
Afin d'examiner ces constructions en détail, il m'arriva souvent de prendre une hache et de briser la ruche en morceaux; mais la matière était si dure qu'il me fallait frapper plusieurs coups avant d'y réussir. Je m’efforçais alors de mettre à découvert l'architecture des chambres et des galeries dont se compose l’intérieur de l'édifice. Mas avant d'en venir à bout, je me trouvais quelquefois un peu intrigué à la vue d’une autre espèce de fourmis blanches, logées au milieu des constructeurs de la ruche. Les guerrières de cette nouvelle espèce étaient beaucoup plus petites et plus faibles que les autres, et quand je venais à briser la ruche, les deux espèces tombaient l’une sur l’autre et s’entre-combattaient. En y regardant de
plus près, je vis que les cellules d’où sortaient les nouvelles venues étaient de terre jaunâtre, tandis que les habitations des autres étaient de terre noire. La teinte jaune était due à un enduit de quelque substance étrangère dont les parois des premières cellules étaient revêtues. Les chambres habitées par la petite espèce n'avaient aucune communication avec celles des maîtres du logis; aussi semblait-il que celle-là se fût glissée dans les interstices des cloisons qui séparaient les autres cellules. Très-certainement ces parasites s'étaient introduits dans l'édifice, après son complet achèvement, en venant de dessous terre. Le combat était acharné; les grosses fourmis se montraient impitoyables pour les petites. C'était merveille de voir avec quelle furie elles saisissaient leurs ennemies entre leurs pinces puissantes, pour les entraîner ensuite dans leurs propres habitations. Les guerrières de la petite espèce avaient aussi de longues pinces. Je remarquai une fois une ouvrière de la petite espèce qui se débattait entre les pattes d'une grosse. À son aide survint alors une guerrière de la petite espèce qui pinca le ventre de la grosse ouvrière, deux fois plus forte qu'elle, et lui vida l'abdomen. Celle-ci fut forcée de lâcher prise, mais la petite, en tombant de ses pattes, était déjà morte. Le vainqueur vint à sa compagne, examina le corps, s’assura qu'il était inanimé et disparut. Si la victime n’eût été que blessée, il l’aurait sans doute emportée comme font ces insectes pour leurs petits. Je ferai remarquer en passant que le corps des termites, sauf la tête, est extrêmement doux et lisse.
Si l’on examine la conformation de ces insectes, on voit que les mandibules des guerrières sont destinées à blesser et à mordre, tandis que celles des ouvrières sont faites pour le travail. Rien ne m'étonna plus que cette furieuse attaque. Je prêtais une attention extrême à ce combat meurtrier. L'espèce la plus faible connaît le point vulnérable de son ennemi, trop occupé par l'attaque pour songer à se garantir.
Un examen plus approfondi m'apprit que le chapeau de la ruchechampignon se compose de cellules noires et jaunes. Ce curieux assemblage de deux espèces non associées dont chacune bâtit ses propres cellules, tout en contribuant à l’ensemble symétrique de l'édilice, me confondit de surprise, et cette surprise ne s’arrêta pas là ; car dans quelques-uns de ces chapeaux de champignons, se trouvait