LES RUCHES-CHAMPIGNONS
une troisième espèce, tout à fait distincte des deux autres, et qui n'était pas la fourmi blanche.
Les ruches-champignons se bâtissent très-rapidement, mais quand elles sont achevées, elles peuvent probablement durer plusieurs années. Les fourmis n°y travaillent que la nuit. Lorsque vient le jour, elles en bouchent toutes les ouvertures, car les fourmis blanches ont horreur de la lumière. Si elles émigrent d’une vieille ruche pour en aller construire une nouvelle, elles voyagent sous terre. Quelquefois elles ajoutent un corps d'édifice à leur demeure, en superposant un toit de champignon à un autre. J’en ai vu qui avaient ainsi jusqu'à quatre étages. Ces constructions accessoires s'élèvent quand la colonie s’accroit. Il faut bien de nouvelles cellules pour une population nouvelle. L’abri du chapeau est à l'épreuve de la pluie.
J'ai passé des heures entières à guetter les petites architectes à l’œuvre dans leurs cellules; je n'avais pour cela qu'à entr'ouvrir quelques-uns de ces compartiments, et à observer ce qui S'y passait après que tout était tranquille. Dès qu'une cellule est brisée, on voit apparaître quelques-uns des chefs. Ils remuent leur tête autour de l'ouverture, puis se retirent dans les galeries sombres sans laisser en apparence aucune trace de leur visite. Puis arrivent les soldats; ils ne se livrent à aucun travail ; je n’ai jamais pu même, à l’aide du microscope, surprendre chez eux la moindre action. Il faut cependant que leur présence ait un but quelconque; ils viennent sans doute là pour protéger les ouvrières. Enfin celles-ci se montrent. Chacune se retourne et expulse de son corps une certaine quantité de liquide gélatineux ou de mastice qu’elle applique sur la brèche, de manière à la murer peu à peu. Elles se présentent l’une après l’autre ; toutes payent leur tribut à l’œuvre commune. Elles commencent par un côté de l'ouverture pour finir par l’autre, et chaque couche de ciment est ajoutée à la précédente avec une régularité et une précision qui feraient honneur à un maçon de profession. La question pour moi était de savoir si c’étaient les mêmes fourmis qui s’en allaient manger de la terre pour revenir ensuite en appliquer le produit élaboré à leur œuvre architecturale. Que n’aurais-je pas donné pour pénétrer du regard dans les recoins mystérieux de leurs demeures! Mais jerme sais comment cette inspection m'eût été possible. Les cellules étaient
toujours fermées pendant le jour, et les parties de murailles que javais démolies étaient rétablies la nuit suivante dans leur état naturel. Quelques-unes des ouvrières apportaient des grains de sable où de tout petits cailloux et les mêlaient au mastic. En démolissant le haut de la ruche, j'ai trouvé plusieurs cellules remplies de ces petits cailloux dont j'ai fait aussi collection. D’autres ouvrières venaient, après les porteuses, pour boucher la brèche. La terre que ces insectes mangent se voit facilement à travers leur peau transparente, mais je ne pus découvrir où étaient amassées leurs provisions à l'intérieur de la ruche. Cette terre, pendant la digestion, s'imprègne d'une substance glutineuse, et c'est avec cette matière élaborée, puis expulsée, que ces petites créatures parviennent à bâtir leurs cellules, et ensuite les fermes et solides constructions de l’édilice tout entier.
Le soleil et la pluie sont également funestes aux fourmis blanches. Elles ont donc besoin de construire des abris inaccessibles à la lumière, à la chaleur et à l'humidité. F’ai exposé des fourmis blanches au soleil, et en peu d’instants la chaleur les tuait. J’avais cru d’abord que chaque cellule n’était habitée que par une seule fourmi ; mais la nombreuse population que j'ai trouvée dans chaque ruche-champignon rend cette conjecture peu vraisemblable. |
Je présume que ces fourmis blanches de la prairie sont d’une espèce tout à fait diflérente de celles qui habitent dans des demeures souterraines et qui surgissent tout à coup à la surface du sol, dans quelque cabane, pour y dévorer tout ce qui est coton ou papier. Elles sont aussi très-friandes de bois, et se rencontrent souvent {dans les arbres morts. Chez toutes ces espèces de fourmis, le sens de l’odorat, ou tout autre sens analogue, doit être extrêmement subtil. On se couche en toute sécurité, sans aucun indice de la présence des fourmis blanches, et le lendemain, en se réveillant, on trouve le sol de sa chambre tout sillonné de leurs lignes mouvantes. Les caisses, le linge, les provisions, tout est détruit, dévoré par des milliers de fourmis occupées à dépecer n'importe quel objet entre les pinces aiguës de leurs mandibules. Cependant tout ce qui est laine ou soie est toujours épargné. Cette espèce de fourmis pullule à Mayolo. Elle m'y causait beaucoup d'inquiétude.