LE VOYAGE A PIED
Je te revois, Pays harmonieux et cher, Avec tes bois, tes grands vergers, tes eaux courantes, Tes villag-es perdus dans les forêts des pentes Et tes sommets dressant leurs pics de marbre clair.
Août brûle et sur les champs s'étend le grand ciel bleu . Les moissonneurs sont dispersés au cœur des seigles ; Péniblement, dans la chaleur, les pauvres vieilles Lient les gerbes de paille avec leurs doigts caleux.
l44 L^AGB d'or
Le fleuve, dans son lit de cailloux transparents, File, profond et vert, sous les branches des chênes ; On voit, sous les rochers que le flot trouble à peine, Les truites aux éclairs d'azur, d'or et d'arg-ent.
Entre les murs de pierre blanche des fruitiers, Où sous le poids des fruits les lourds rameaux retombent, L'herbe abondante et bleue est couverte de pommes. Le soleil glisse et fait briller les prés mouillés.
Les ég-lises ont des clochers peints à la chaux • Dans les jardins silencieux des presbytères.
Une vierge écaillée et blanche est en prière. On entend roucouler des pigeons dans Tair chaud .
Parfois, dans les maïs et les seigles ardents. Apparaissent les murs des pauvres cimetières ; Des médaillons jaunis ornent les croix de pierre. Mais Tenclos est couvert par les roses des champs.
LE VOYAGE A PIED l45
Avec leurs yeux sang-lants et leurs traits coavulsés, Les Christs faits par des ouvriers venus d'Espag-ne Ouvrent leurs bras sur des horizons de montagne. Le sang- noir et caillé coule des flancs blessés .
Les villag-es aux escaliers crépis de blanc, Avec leurs toits superposés, leurs maisons peintes. Sont toujours traversés par Téternelle plainte Mélancolique qui s'élève du torrent.
De g-éraniums en fleurs les logis sont ornés. Les façades ont des balcons construits en planches Où les vieilles s'assoient à Tombre, le dimanche. Avec des chapelets dans leurs doigts décharnés.
i40 l'âge d'or
Sous les larg-es auvents, à Tabri du grand jour, Les ruelles sont caillouteuses et dorées ; On voit dans les maisons brusquement éclairées, Une femme poser la pâte dans le four.
Brandissant, dans ses bras nerveux, le lourd marteau Qu'il balance, un moment, au-dessus de sa tête, Sur Tenclume sonore où le feu se reflète Le forgeron fait crépiter le métal chaud.
Les murs d*auberge sont ornés de chapelets.
Les salles basses, aux poutrelles enfumées, Par des bouquets de Ijs sont toutes parfumées. Sur les faïences, le jour tombe des volets.
Une servante au rire encor presque enfantin Verse, de ses doig'ts blancs, le vin qui désaltère ; Mais le chemineau las qui regarde son verre.
Reste, les yeux perdus et le front dans sa main»
LE VOYAGE A PIED lA?
Un long* bourdonnement sort des ruches de bois. Remplis d'asters en fleurs, sous les branches de vignes, On voit, près des maisons, de beaux jardins humides. Les sombres framboisiers garnissent les parois.
Auprès des châtaigniers, sur le bord des torrents. Les scieries animées par des chutes grondantes, Découpent les sapins en planches odorantes.
L'acier fait constamment des éclairs bleus et blancs .
Les vieux goitreux aux voyageurs tendent la main, Et les vieilles en pleur que la misère voûte ; Les enfants jouent dans la poussière de la route ; Les grelots des mulets sonnent sur le chemin.
i^S lUge d'or
Les moissonneurs rentrent avec leurs grandes faux, Et, dans les ombres du couchant, les jeunes filles, Leur beau front couronné par des vases d'argile, Aux sources des bas-fonds viennent puiser de Teau.
On allume la lampe en cuivre d'autrefois,
Sa lueur fait briller l'indienne des alcôves ;
Dans les chaudrons luisent de brusques éclairs fauves.
Les vieilles chauffent leurs mains d'or aux feux de bois.
Une vapeur de jour reste encor sur les toits. Berçant son nouveau-né sur les marches de pierre, Une jeune épousée, aux beaux yeux de lumière, Chante des airs anciens avec sa jeune voix.
LE VOYAGE A PIED l49
Tout bruit cesse ; on ii*entend que le chant du torrent. Le vent du soir est doux comme une tiède haleine ; Les bois sont entourés par une ombre sereine, Les g'iaciers sont perdus dans Tazur transparent.
J'aspire Tair du soir et les parfums profonds. Je regarde un sommet entouré de nuag-es.
J'entends le bruit des eaux tombant dans les barrages Et les grelots lointains des troupeaux sur les monts.
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