‹ L'age d'orChapitre 30 sur 48 · LE PASSEUR · texte numérisé non relu

LE PASSEUR

Il est passeur comme jadis le fut son père.

Il se met à la pêche avant le jour levant

Et, dans Taube bleuâtre où le filet s*6claire,

Les poissons qui sont pris brillent comme l'argent.

On rappelle au premier soleil. Dans la lumière Il passe un char rustique attelé de grands bœufs Qui mirent leurs beaux flancs dans la calme rivière. Un nuag-e rayonne et vog-ue au-dessous d'eux.

Ainsi, depuis l'aurore au soir, toute l'année, D'un bord à l'autre bord sa barque est ramenée, Il vit heureux et grave et toujours souriant.

Sur l'eau verte, au milieu |des feuilles d'or qui passent, Je l'ai vu, l'autre soir, appeler son enfant. Elle lui souriait en réparant des nasses.

LE MAITRE

LE MAITRE

A Emile Poiivillon.

C'était déjà le soir, et ses calmes rayons, Splendides et sereins, glissant de l'horizon, Sur les routes, les bois et les champs de la plaine. Doraient, de leur éclat, les coteaux du domaine. Les vignes, les fruitiers, le jardin, la moisson Qui venait jusqu'au pied de la claire maison Où les arbres, les escaliers et le parterre Etaient plus beaux dans cette paix de la lumière.

Cette maison, c'était la vôtre, ô maître aimé, Et ce pays où votre amour s*est renfermé, Il me semblait déjà l'avoir vu dans vos pages Avec ce long soleil et ce ciel sans nuages.

Déjà, je connaissais tes rives, Avejron,

Par tous ces fins récits où se mêlait ton nom

A ce beau nom de Gos, antique et clair village,

Dressé sur le coteau, devant tes verts feuillag-es.

Je les voyais enfin, quand, sous les grands rameaux.

Le soleil en mourant s'allonge sur les eaux.

Vos fils me conduisaient vers vous. Le long des saules,

Vous reveniez, portant la rame sur Tépaule,

Car, après tout un jour dans le travail passé.

Vous aimiez, en ramant, le soir, vous délasser.

Jamais je n'oublierai, dans cette nuit tombante»

Mes doigts tenus longtemps dans la main accueillante,

Et ce mélange de noblesse et de douceur

Qui, dans ce soir si calme, allait droit à mon cœur.

Jamais je n'oublierai le son de votre voix.

Qui restera toujours jeune comme autrefois,

Me disant les plaisirs de l'existence juste,

Que vous savez mener dans ce domaine auguste,

Depuis les longs labours d'automne, jusqu'au temps

Où le raisin mûrit dans le calme beau temps.

LE MAITRE

Plus tard, devant la paix: de la terre endormie,

Je songeais à la grave, à la belle harmonie,

Maître bien-aimé, régnant dans votre cœur

Qui peut, dans cet enclos, enfermer son bonheur

Tout en mirant en lui la sagesse du monde

Comme des astres réfléchis dans Teau profonde .

Les coteaux reposés dormaient à Thorizon ;

Les eaux d'argent brillaient dans les sombres bas-fonds

Accoudé, je rêvais aux bords de la fenêtre.

Je voyais les sentiers luire, puis disparaître

Dans Fombre molle qui flottait sur les gazons.

Les champs de blé s'élargissaient dans la lumière

D'argent, jusqu'aux légers brouillards de la rivière .

Les lys ne tremblaient pas ; les humides odeurs

S'élevaient dans la nuit, des grands tilleuls en fleurs.

Maître! Dans la maison de Gos, hospitalière,

Dans cette chambre ouverte aux^rands vents du printemps,

J'ai vu soudain, en moi, grandir une lumière

Et ma jeune raison s'ég-aler à mes sens .

Nous marchions, les souliers pris dans la terre molle.

Et toujours j'écoutais votre égale parole

Qui me parlait, avec amour, des blés épais

Où le vent printanier fait courir des reflets.

« Il est doux, disiez-vous, d'enfoncer une greffe

Dans le dur cog-nassier, d'un bras léger et leste,

Et de faire venir, avec sérénité,

Les fruits qui mûriront dans un lointain été.

Voici de grands fruitiers plantés de cette année.

Sur cette pente où la colline est ravinée.

Il a fallu monter la terre, ''car l'hiver

LE MAÎTRE

Et les eaux avaient mis la pierre à découvert.

Nous cueillerons plus tard la pêche succulente

Qui mûrit au mois d'août, quand la terre est brûlante.

Sa chair est parfumée. Il n'est rien de meilleur

Que de mordre à ce fruit charnu dans la chaleur

Et de sentir son jus fondre dans la poitrine.

Ici c'est le rucher. Les plantes des collines,

La menthe, le fenouil, les sauges et les thyms,

Humides des rosées de la nuit, aux matins,

Offrent toutes leurs fleurs à nos essaims d'abeilles.

Entendez-les voler sur les vig-nes nouvelles.

Il est bon de rêver aux pag-es d'un roman

Sur cette pierre et de les écouter chantant,

Autour d'un arbre en fleurs, d'un prunier blanc et rose,

Car les pag-es où les pétales se reposent

Auront en elles plus de paix et de clarté.

Il est bon de venir, dans l'aurore d'été,

Un putil à la main, sur la colline humide.

Ceux qui vivent aux champs ont le cerveau limpide ;

Lorsque l'on a bêché ses terres en sabot

La page s'équilibre et le rythme est plus beau. »

Ainsi vous me parliez, ô Maître, et le printemps

Faisait voler les fleurs des pruniers dans le vent.

2l4 l'aGB d'or

Les doux pollens flottaient. Une chaude caresse Passait sur notre front. La terre avec mollesse Descendait jusqu'aux murs de la claire maison. Nous nous étions assis sous les pins. La raison Descendait dans mon cœur, grâce à votre voix grave, Devant le paysage, entre les troncs des arbres.

Votre âme s*est mêlée aux lignes du pays.

Les fruitiers et les champs inclinés de maïs.

Les peupliers le long de la calme rivière,

Et les arbres courbés à l'automne de fruits

Sur les coteaux si beaux dans la pâle lumière

De ces douces après-midis et tous les bruits

Des abeilles autour des lourdes morterilles

Qui mûrissent dans les sillons des grandes vignes,

L'éclatant colombier posé sur ses piliers

Et la fontaine enfin si profonde et si noire,

Sous les degrés usés d'un ancien escalier

LB MAÎTRE 2l5

OÙ, près du lierre obscur et sous la voilte froide, Coule un ruisseau sacré depuis des temps anciens, C'est le décor de votre existence ; il contient Votre âme de penseur si grave et résignée Aux douleurs. Elle sait trouver, toute Tannée, Un charme pén.étrant au destin journalier

Un jour, cœur Virg-ilien, un jour vous nous meniez Dans la vaste forêt et dans l'ombre des arbres Et dans les combes où jaunissaient les érables. Les bûcherons coupaient les chênes ; votre voix Emue, et dans l'adieu du soir, au cœur des bois, Nous disait que la terre est votre douce amante Et comment, à vingt ans, par une nuit tombante» Perdu dans un pays, tandis que les rayons D'automne s'allongeaient sur les grands champs féconds, Plus près des Dieux, devant une maison perdue, Vous vous étiez senti soudain Tâme éperdue A voir un grand joutier qui travaillait le bois

Dans le silence auguste à Tombre de son toit, Et vous aviez senti s'élever dans votre être Le désir de chanter la douceur de la terre, Tandis que les rayons mouraient avec lenteur Et que la paix du soir montait dans votre cœur.

maître, qu'il est doux de se connaître un Maître Et de sentir la flamme humaine transparaître Dans la chair comme un feu dans un beau vase pur. Comme un pâtre est joyeux de voir au ciel d'azur Monter au nord l'éclat de l'étoile polaire Qui le g-uide dans son retour crépusculaire.

Ainsi l'adolescent bénit avec ferveur L'homme qui porte en lui sa règle de bonheur Et qui sait, sous le toit de sa vieille demeure. Faire briller en lui la paix intérieure.

LE MAÎTHK 21 7

Octobre vînt, et la maison dans le soleil Dressait sur le gazon son mur chaud et vermeil. Les chiens se reposaient après les longues chasses, Les museaux paresseux allongés sur les pattes ; Une guêpe volait sous un arbre mouvant De Tombre et du soleil sur le café fumant Dans la faïence à fleur des anciennes tasses ; Les sauges fleurissaient encore les terrasses ; Dans l'heure tiède j'écoutais vos mots émus, Ils suivaient un silence et restaient suspendus Gomme des feuilles dont la chute s'éternise Dans un peu de soleil, sous une lente brise.

Puis ce fut la rivière où glissait le canot

Et nos bras forts creusaient des trous glauques dans l'eau.

Mais vous, calme et serein, les mains dans la rivière,

2i8 l'âge n'OR

Vous rêviez doucement et la calme lumière

Du soîr baignait vos cheveux blancs et votre front.

Les algues s'élevaient sous les coups d'aviron.

Nos torses et nos fronts s'inclinaient sans relâche

Et nous accomplissions une divine tâche.

La nuit venait et nous glissions sous les rameaux,

Aux remous noirs et violets des belles eaux.

Les champs de maïs d'or luisaient aux terres sombres

Sur le fleuve, mouraient les cuivres et les roses,

Et nous^ nous conduisions votre beau sommeil pur

Tout en ralentissant notre grand geste obscur

Car la lune montait sous la voûte bleuie

Où nous laissions glisser la barque recueillie.

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