CHAPITRE CINQUIÈME
Egypte, dit Hérodote (1), un oiseau sacré qu'on appelle de ce nom ; mais je ne l'ai jamais vu, si ce n'est en image; car il vient très rarement, une fois tous les cinq cents ans, selon ce que rapportent les gens d'Héliopolis ; et il ne vient que lorsque son père est mort. A en juger par la peinture, une partie de ses plumes serait rouge, l'autre dorée, et, pour la grandeur comme pour la forme, il ressemblerait à l'aigle. Voici, dit-on, ce qu'il fait, quoique cela ne me paraisse pas croyable : arrivant de l'Arabie, il apporte son père enveloppé de myrrhe dans le temple du Soleil à Héliopolis et l'y ensevelit. Pour cela, il pétrit de la myrrhe et en forme un œuf aussi gros que ses forces lui permettent de le porter, car il s'y est d'abord essayé, et ce n'est qu'ensuite qu'il creuse l'œuf, pour y mettre son père; puis il le referme avec de la myrrhe encore, de manière à avoir le même poids qu'avant, et il emporte le tout en Egypte dans le temple d'Héliopolis. » Le récit de Tacite (2) a quelques variantes, mais le seul trait essentiel que nous y
(2) Annales, VI, 28.
remarquions, c'est celui qui est relatif à la périodicité du retour de l'oiseau. « L'opinion la plus répandue, dit-il, est qu'il vient tous les 500 ans, quoiqu'il y en ait qui parlent de 1,461 ans. » Ce dernier chiffre est, comme on le voit, celui de la période sothiaque : 1,461 années vagues égyptiennes de 365 jours ou 1 ,460 années juliennes de 365 jours et 6 heures. Achilles Tatius (1) ajoute que les plumes du Phénix, partie couleur d'or et partie couleur de pourpre, imitent les rayons du soleil, et que l'oiseau porte sur sa tête le disque solaire (2). Enfin, suivant d'autres auteurs, il a la forme de l'aigle, et quand il a vécu 500 ans, il construit un bûcher de bois aromatique, sur lequel il se place et oh il met ensuite le feu; mais il ne tarde pas à sortir de ses cendres rajeuni et doué d'une vie nouvelle, et le troisième jour il reprend son essor, pour retourner en Orient.
Il est impossible de ne pas voir dans ce tableau le symbole d'un cycle quelconque. L'oi-
(2) Cf. Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, III, 49 et Pline, X, 2.
CHAPITUE CINQUIÈME. 65
seau mystique arrive des régions de TEst, où le soleil se lève, et c'est en Occident, où le soleil se couche, qu'il a son tombeau. Il y a là déjà une forte présomption que le mythe lui-même est originaire de l'Asie, par rapport à laquelle l'Ég-ypte était jadis l'extrôme Ouest. Or, à l'Est, l'Egypte a immédiatement à côté d'elle l'Arabie et la Phénicie. Celle-ci' est étymologiquement la région des palmiers. C'est, en effet, le sens du mot Phœnix, qui est tout à la fois le nom de la contrée et celui de notre oiseau. D'autre part, le palmier, dans le système hiéroglyphique, est le signe de l'année et des périodes régulières de temps, suivant la remarque de Max Dunker (1). L'hiéroglyphe du Phénix nous paraît, du reste, tout à fait caractéristique à cet égard. C'est, tantôt un homme ailé dans l'attitude de quelqu'un qui prie, posé sur une moitié de sphère, avec des plumes d'autruche sur la fête et une étoile dans un des côtés du signe ; tantôt un oiseau avec des mains et priant, accompagné de l'étoile et posé sur la demi-sphère. Comme signe hiéroglyphique, l'étoile indique une division astro- (1) Geschichte des AltertJiums, I, 1, i^
nomique du temps. Quant à la prière, elle doit symboliser les fêtes religieuses qui se célébraient au renouvellement des cycles (1). C'était autrefois et plus récemment en Amérique, ainsi que nous le disions en commençant, une opinion généralement répandue, que le monde devait finir au terme d'une période de calendrier. Les derniers jours de la période se passaient dans une attente anxieuse de ce qui allait arriver, comme l'Europe chrétienne attendit dans l'hébétement de la terreur l'échéance cabalistique depuis si longtemps redoutée de l'an mille. Le retour, au contraire, de l'astre régulateur du temps passait pour une nouvelle apocalypse et était salué avec des transports de joie: l'humanité croyait avoir échappé à un cataclysme. Nos visites et nos échanges de vœux du jour de l'an rappellent encore les félicitations dont on se comblait les uns les autres, au renouvellement de chaque période, heureux que l'on était de se retrouver sains et saufs.
Emblème cyclique, le Phénix a donc été
(1) Schwenck, Bie Mythologie der ^gypter, dritte Abtheilung, p. 173.