‹ L'âge de sangChapitre 54 sur 59 · LE GÉNIE LATIN · texte numérisé non relu

LE GÉNIE LATIN

II chante sur les noirs débris du Colysée, Dans les grands soirs mystérieux;

Il nous reporte aux jours lointains de l'Odyssée Qu'Homère déroba des cieux.

Il s'impose partout : dans le rythme des flûtes,

Dans les idylles des bergers, Dans le bruissement mélodieux des chutes,

Et dans le son des vents légers.

Il est l'Enfer du Dante en un livre tragique, Il est le Tasse aux rimes d'or;

11 est dans le ciel bleu de l'Italie antique Dont le prestige n'est pas mort.

11 inspire des lois au sombre moyen âge;

Il franchit les monts imposants, Pénètre dans la Gaule enchaînée au servage,

L'éclairé de ses dons puissants,

Pour se fixer après dans les vers d'un Malherbe.

Puis, il nous apparaît un jour Exaltant, par la force et la grâce du Verbe,

La Beauté, la Joie et l'Amour.

11 s'incarne en Racine, il parle par Corneille;

Il est Hugo l'Olympien; 11 crée un siècle d'or, le siècle de merveille;

Il rattache par un lien

Le passé tout entier aux prochaines conquêtes;

Et de plus en plus lumineux, Nul ne le peut atteindre aux sommets dont les faîtes

Vont toucher l'empire des cieux.

Il reste l'âme indestructible de la France;

Il plane encor comme l'oiseau Dans l'infini bleu, loin de l'humaine puissance,

Et bien au delà du tombeau!

Et si, dans un instant d'excusable faiblesse,

Il a douté de ses destins, C'est qu'il entrevoyait la trop mince promesse

Que lui faisaient ses lendemains.

Mais il est éternel. Car les Races latines

Eurent un terrible réveil; Car, ô Beauté, depuis toujours, tu les destines

A la conquête du soleil !

DEBOUT, LES MORTSÎ 2^

Debout, les Morts!

ebo ut, les morts! Debout! Vous n'êtes pas des morts! Vous êtes des vivants qu'exalte la bataille! Vos chevaux emportés ont arraché leurs mors Et passent, frémissants, à travers la mitraille.

Debout, les morts!

Debout, les morts! Le sang se mêle à la matière! Il nourrit notre sol, ce vénérable aïeul Qui vit son dernier chêne et son dernier tilleul Tomber comme des preux le front dans la poussière.

Debout, les morts! La vie est recommencement. Des débris dispersés, vous surgirez encore. Déjà sur l'avenir se lève une autre aurore Vers qui tous les regards se tournent fièrement.

Debout, les morts! Pleurez la jeunesse pensive Qui s'est sacrifiée à notre cause un jour; Il faut que ses vertus inspirent notre amour, Il faut que de son sang notre race revive.'

Debout, les morts! Venez rebâtir nos maisons. Vous serez les flambeaux des grandes nuits obscures! Et, dessillant nos yeux, vous serez les augures, Fiers annonciateurs des prochaines saisons.

Debout, les morts! Du Beau reconstruisez les Temples Dont les superbes tours éclairaient les cités; Et, dans un noble élan, vers l'espoir emportés, Nous verrons triompher vos glorieux exemples.

Debout, les morts! Voyez, nos champs sont en éveil, Et déjà les guérets s'alignent dans l'espace. Veillez sur nos moissons que dans la grange on tasse, Veillez sur nos fruits lourds que mûrit le soleil.

Debout, les morts! Pensez au sifflement des bûches Qui, l'hiver, font joyeux nos âtres familiers; Restez la sentinelle auprès de nos foyers Dont le pain bien pétri regorge dans les huches.

Debout, les morts! Debout! Défendez pas à pas La terre destinée à notre heure dernière; Faites renaître en nous, dans sa splendeur première, La gloire d'un passé qui ne s'éteindra pas.

Page 1