LE GÉNIE LATIN 2} I
Le Génie latin
V^u'ils forgent les canons, les mortiers et les bombes,
Et qu'ils creusent les lourds obus; Qu'ils remplissent de sang nos ruisseaux et nos tombes :
Qu'ils commettent tous les abus!
Qu'ils rasent le feuillage antique de nos arbres,
Qu'ils visent nos vastes cités; Qu'ils mutilent jusqu'aux plus rares de nos marbres,
Et nos temples ensanglantés!
Qu'ils transforment l'Europe et la carte du monde
Et qu'ils sapent nos derniers murs; Que par leur bon vouloir un empire se fonde
Ayant pour toit tous les azurs;
Qu'ils couvrent sans pitié nos campagnes de fanges,
Et qu'ils transforment le décor De nos bois d'où partaient tant de rythmes étranges
Que l'écho nous apporte encor;
Que des torrents de fer sur l'humanité pleuvent;
Qu'ils soient maîtres des océans; Qu'ils tarissent la source où nos peuples s'abreuvent,
Rendus, fourbus et déchéants;
Qu'ils tentent de changer le sublime langage Que murmurent nos chers enfants;
Que ce siècle à jamais maudit demeure l'Age De ces barbares triomphants!
Si tout arrive ainsi, qu'importe! Le Génie
Latin plane comme l'oiseau Dans l'éblouissement de la plaine infinie
Et bien au delà du tombeau!
11 prend son origine au tragique Sophocle,
Porte le globe comme Atlas; Ému, il fait vibrer le marbre sur son socle
Par le ciseau de Phidias.
Il est l'àme de tes églogues, ô Virgile!
De ton ode, Horace divin; Et n'étant pas pétri de glaise ni d'argile,
Il porte un éternel destin!
Il passe en souffle ardent sur de pâles ruines, Loin de la haine et des vains bruits,
Près de l'acanthe en fleur au penchant des collines Dont la chaleur mûrit les fruits.