W. GERHARD
Soit qu'il ail élé averti par Gerliard, soit que le livre lui ait été directement envoyé de France, Gœthe fut un des premiers à saluer l'apparition de la Guzla, et l'article qu'on peut lire dans les mélanges traduits par M. Délerot à la suite des Conrrrsations (II, 390; montre quel cas il faisait du livre et de l'autour qu'il n'avait pas ou de peine, disait-il, à deviner sous son déguisement : il lui avait suffi pour cela d'établir la corrélation frappante du mol lie Guzla et du nom de Gaziil : petite découverte qui ne lui aurait pas coûté grands efforts si, comme le prétend Mérimée, le secret lui avait été révélé par un Russe do passage à Wcimar.
Une autre anagramme, plus flatteuse et moins exacte, marqua, dit-on. le début des relations de Victor Hugo et de Mérimée : « Première prose (Prosper Mérimée) », aurait écrit le maître sur un exemplaire de la Guzla. Seul habitué des salons doctrinaires qui ait alors fréquenté le cénacle de la rue Xotre-Dame-des-Champs, Mérimée conduisit Hugo chez les parents do miss Clarke (plus tard Madame Mohli où se rencontraient B. Constant, Fauriel, Henri Boyle. Il s'employa même avec plus de bonne volonté que de succès à vaincre l'antipathie mutuelle qui éloigna de tout temps l'auteur des Orientales de l'auteur de la Cliartreuse de Parme. Il oiTrit son propre salon pour une teiitalive d'accommodemenl qui n'aboulit pas et dont Sainte-Beuve, dans une lollre à M. Albert Collignon, a retracé la piquante mise en scène : « Je ne l'ai pas rencontré très souvent, lui écrivait-il à propos de Beyle, mais j'ai eu l'heur insigne de passer chez Mérimée une soirée entière avec lui (vers 1829 ou 18.30), et avec Victor Hugo qu'il rencontrait pour la première fois. 11 n'y avait d'étranger en sus, s'il m'en souvient, que Horace de Viel-Castel, un viveur spirituel. Quelle singulière soirée! Hugo et Stendhal, chacun comme deux chats sauvages, de deux gouttières opposées, sur la défensive, les poils hérissés et ne se faisant patte de velours qu'avec des précautions infinies : Hugo, je l'avouerai, plus franc, plus large, ne craignant rien, sachant qu'il avait affaire dans Stendhal à un ennemi des vers, de l'idéal et du li/riqur. Stendhal jdus pointu, plus gêné, et (vous le dirai-je?) moins grande nature on cela. Mérimée qui avait ménagé le rendez-vous,
ne le rendait pas plus facile et n'aidait pas à rompre la glace » Cette raideur savait au
besoin s'amollir. N'est-ce pas Madame Hugo qui nous a montré Mérimée s'offrant à réparer quelque bévue de sa cuisinière et le jour fixé, habit bas et tablier aux hanches, confectionnant un macaroni « qui eut le succès de ses livres'? )> Malgré le tardif désaveu du maître, il ne nous paraît nullement impossible que Mérimée lui ait conseillé, comme le dit Madame Hugo, de modifier le dénouement de Marion Delorme. Dans la première version, Didier partait pour
1. Sur les chants serbes traduits en allemand par M"^ de Jacob et par Gerhard, voir une étude de Gœthe, traduite par M. Emile Délerot à la suite des Conversations de Gœthe recueillies par Eckermann (Charpentier, 2 vol. in-18).
PROSPER MÉRIMÉE. H
l'ôcliafaud sans adresser un mol de pardon à la malheureuse qui s'était prostituée pourlui sauver la vie. Madame Dorval joignit ses instances à celles deMériméeet obtint que l'inflexible jeune homme dise à Mari on « au moins une bonne parole ». Mérimée put se rendre compte par lui-même de l'edet obtenu s'il se rendit à l'invilution suivante' :
« Jo vous nnvnio une st.allr pour Mnriiin. Vous seriez liini aiiiialilo de l'accepter. I'\ii(es-inoi sciilrinent savoir si vous serez libre ce jour-là et s'il vous pluU de perdre votre temps avec Marion llidornn- plutôt qu'avec une autre. C'est vous, c'est votre personne, c'est votre présence que je désire.
A vous, bien cordialement,
VlC.lni, 11.
Ce cliiiuuielic 7 août.
Quoique antérieure à /Jrnxi/ii, M'irioii Delormc\M\ fut représentée, on le sait, (ju'en I83J. Quinze mois auparavant c'était Mérimée qui avait sollicité pour Madame Récamier l'honneur d'assisler à cette prcmirrc, n'importe où, « fût-ce dans un bonnet d'évèque », par un billet dont Madame Hugo nous a conservé la teneur :
L'Univers s'adresse à moi pour avoir des lofçes et des stalles;. je ne vous parle que des demandes que me font les sommiti's intdhxincllcf, comme dirait le Glolic. Madame Récamier me demande si, par mon entremise, etc. Voyez ce que vous pourrez faire. Vous savez qu'elle a une certaine inlluence dans un certain monde. J'ai dit qu'il était impossible d'avoir une loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir deu.x bonnets d'évèque. Où la vertu va-t-elle se nicher ?
Tout à vous,
Hugo réponiiait galamment par l'envoi d'une loge, la seule <[ui lui restât. « Cela vaudra toujours mieux, ajoutait-il, que des mitres". »
A cette époque, Mérimée s'était tout à fait dégagé de la pénombre où il s'était complu jusqu'alors. Il avait publié la Jacr/ucric, la Chronique dn temps de Charles IX, deux nouvelles sayncttes du Théâtre de Clara Gazul : l'Occasion et le Carrosse du Sa{nt-Sacre?ncnt, et la plupart de ces immortels récits en quelques pages : Mateo Falcone, la Vision de Charles XI, l'Enlèvement de la redoute, le Vase étrusque, la Partie de trictrac. Un amour malheureux fut alors le prétexte d'un voyage en Espagne qui le priva du spcclacle de la révolution de juillet, mais qui influa sur sa vie plus encore que sur son talent : sans cette absence prolongée, il n'eiit peut-être pas connu Madame de Montijo, ni, — ce qui nous importe davantage aujourd'hui, — peut-être pas écrit les Ames dit purgatoire et les lettres qu'il adressait de Madrid même au D' Véron. « L'Espagne, écrivait Achille Devéria à Jules Ziéglcr, le 2 février 1831, l'Espagne vient de nous rendre Mérimée qui, l'ayant parcourue seul et en tous sens, ne voit qu'Espagne, Alhambra, Grenade, Burgos et combats de taureaux; il est
1. Ce billet inédit, provenant de la collection Uequien (bibliothèque d'Avignon), est adressé à « Monsieur P. Mérimée (ils, à l'école des Beaux-Arts, 20, rue des Petils-Augustins ».
2. Le billet original a passé le 20 novembre 1876 dans une vente de curiosik's aulograpldqites faite, sous le nom du IV J..., par Gabriel Ch ;ravay (n" 8!)).
admirable à entendre conter les mœurs de ces gens-là. » C'est peut-être en l'écoutant que Devéria jeta sur la pierre cette lithographie rarissime que M. Henri Cordier a eu le bonheur de retrouver en tout premier état et qu'avec sa libéralité habituelle il a bien voulu mettre à notre disposition.
Quoi qu'il ait écrit depuis la Double méprise, Colomba, Carmen, Arsène Guillot, Lokis, etc., le rôle militant de Mérimée peut se clore à cette date. Le voici fonctionnaire en attendant l'heure prochaine où il sera tenté par le démon des académies. Secrétaire particulier de M. d'Argout, puis chef de cabinet au ministère du commerce (13 mars 1831) et à celui de l'intérieur (30 décembre 1832), il remplace en 1834 M. Vitet comme inspecteur général des monuments historiques. Désormais il est tout à son nouveau métier et la littérature n'est plus, à de longs intervalles, qu'un passe-temps entre la rédaction d'un rapport et une séance de commission. S'il n'a pas été « le plus fécond de nos romanciers », il a été le plus parfait, et ses contemporains ne s'y étaient pas trompés : demandez-le plutôt à Goethe qui l'appelait << un rude gaillard {eln ganzer Kerl) », ou à Delécluze lui-même, s'oubliant jusqu'à dire un jour, devant Sainte-Beuve : « C'est égal, c'est un fameux lapin! »
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