‹ L'Age du romantismeChapitre 16 sur 18 · AX · texte numérisé non relu

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L'attention publique, un moment distraite par la courte campagne du Trocadero (1823) s'était retournée tout entière vers les luttes de l'indépendance hellénique dont l'expédition de Morée et la bataille de Navarin avaient fait en quelque sorte une cause nationale. La mort de Byron à Missolonghi, la publication par Fauriel des Chants populaires de la Grèce (1824), les Massacres de Scio de Delacroix, les Feynmes soidiotes de Scheffer entretenaient chez les lettrés et les délicats les mêmes ardeurs généreuses. Tout ce qui venait de l'Archipel et des côtes méridionales de l'Adriatique était assuré de rencontrer de vives sympathies. Mérimée a fort agréablement conté, treize ans plus tard, comment l'idée lui vint de composer un recueil de chants morlaques :

« Ce n'étaient pas les pays visités par tous les touristes que nous voulions voir, J.-J. Ampère et moi ; nous voulions nous écarter des routes suivies par les Anglais; ainsi, après avoir passé rapidement à Florence, Rome et Naples, nous devions nous embarquer à Venise pour Trieste et de là longer lentement la mer Adriatique jusqu'à Raguse : c'était bien le plan le plus original, le plus beau, le plus neuf, sauf la question d'argent 1... En avisant au moyen di' la résoudre, l'idée nous vint d'écrire d'avance notre voyage, de le vendre avantageusement et d'employer nos bénéfices à reconnaître si nous nous étions trompés dans nos descriptions. Alors l'idée était neuve, mais malheureusement nous l'abandonnâmes.

« Dans ce projet qui nous amusa quelque temps, Ampère, qui sait toutes les langues de l'Europe, m'avait chargé je ne sais pourquoi, moi, ignorantissime, de recueillir les poésies originales des Illyriens. Pour me préparer, je lus le Voyage en Dalmatie de l'abbé Fortis et une assez bonne statistique des provinces illyriennes rédigée, je crois, par un chef de bureau du ministère des affaires étrangères. J'appris cinq à six mots de slave et j'écrivis en une quinzaine de jours la collection de ballades que voici. »

Cette fois, point de lectures devant un cercle choisi, point de portrait circulant de main en main, point de publication à Paris même et chez un éditeur ami. Le Journal de Delécluze ne soufllo mot do la Guzla et il semblait jusqu'ici que ce laborieux enfantement n'avait pas eu de témoins; une obligeante communication de M. 0. Berger-Levrault nous apprend que Mérimée poussa la méfiance jusqu'à ne point entrer en relations directes avec son imprimeur. Le truchement qu'il avait choisi mériterait à lui seul une longue étude, car, en ce siècle qui aura vu déhler tant d'originaux, une place à part devrait être réservée à Joseph Lingay ; et pourtant tel est l'ironique destin que ce nom tombera sans doute pour la première fois sous les yeux de plus d'un lecteur. Ce polémiste des petites feuilles libérales de la Restauration, ce lauréat de concours académiques, ce fonctionnaire qui, sous le titre vague de secrétaire général de la présidence du Conseil, minuta tant de discours ministériels et même royaux, ce publiciste qui remplaça un moment Girardin à la direction de la Presse et que Balzac appelait « le plus fécond journaliste de notre temps », en envoyant une de ses lettres à Madame de Hanska, pour sa collection d'autographes, ne revit plus pour nous aujourd'hui que dans un fragment des Mémoires inédits de Francis Wey, fragment lui-même enfoui dans un recueil collectif de nouvelles où l'on ne s'aviserait point de l'aller chercher'.

Ce fut sans doute à Paris, où l'imprimerie Levrault avait alors une librairie, que Lingay arrêta de vive voix les conditions de la publication. Le dossier, qui ne renferme aucun traité, s'ouvre par une lettre de lui du 16 mars 1827 d'où il résulte que l'exécution matérielle du livre était en bonne voie :

\. Entre anm 'publicalion do la Société des gens de lettres), E. Dentu, 1882, in-18.

PROSPER MÉRIMÉE

Monsieur cl lioiiorable ami,

Voici les premières épreuves de la Uiizlo. Vous recevrez successivement par le courrier du lendemain

celles que vous voudrez bi(Mi m'expédicr dorénavant. Le choix du formai et du caractère me semble parfait. Je trouve seulement un peu f;rosses les capitales du haut des pages. Tout le reste est au mieux. Je vous remercie d'y destiner un beau papier et d'en recommander le lirase ; l'ouvrage le mérite et il y a de l'avcMiir, beaucoup d'avenir <lans l'auteur. .Mlez maintenant aussi vite que vous voudrez. N'ous vous suivrons courrier par courrier. Il faudrait paiaitre pour mai, époque des provisions de campagne.

PS. — Les épreuves sont très bien lues. Nous admirons l'exactitude des noms piopres. On n'est pas si exact à Paris.

90 p-s. — II me semble que sur la couverture imprimée nue (iuzla ferait bien. J'en ai demandé le dessin exact. Pourrez-vous le faire cliclier?

IC mars 1827.

Hue des Brodeurs, ii" 4, au coin de la rue Plunirl, faubourg Sainl-dermaiu.

Dans la lellrc suivante (22 mars) il envoie deux nouvelles pièces et le double croquis de la Guzla, croquis que sa sécheresse et sa précision permettent do restituer sans hésiter à Mérimée. J'ignore pour quel motif cet embellissement ne fut pas adopté, comme le portrait de Hyacinthe Maglanovich dont il est question dans une troisième lettre sans date. Les archives de la maison Berger-Levrault n'ont pas jusqu'à ce jour livré le nom caché sous les initiales A.Br. qu'on lit au bas du portrait : il n'est pas plus question dans ses registres des honoraires de l'artiste que de ceux de l'auteur dont la personnalité resta pour les éditeurs un véritable mystère jusqu'au jour où l'avertissement deFédilion do 1840 vint le leurrévéler.Toul d'ailleurs dans cet avertissement est de la plus rigoureuse exactitude, y compris le nombre d'exemplaires vendus ; mais si le succès fut nul en librairie, l'accueil fait par les érudits à cette supercherie dépassa les espérances de l'auteur.

Le Journal des savants se contenta d'annoncer la publication sans prendre parti, tandis que la sagacité allemande fut tout de suite prise au piège. Pendant l'impression même de la Guzla, les bonnes feuilles avaient été communiquées par M. Berger, beau-frère de M. Levrault, à M. W. Gerhard (un ami de Goethe), lors d'un séjour à Leipzig, et Gerhard lui écrivait en les lui renvoyant à son hôtel :

Leipzig, 23 mai 1837.

« Les feuilles intitulées la Guzla ont beaucoup d'intérêt pour moi. Mon serbe qui part demain pour la Serbie regrette de no.pouvoir faire votre connaissance. J'ai giaude envie de traduire les chansons en vers allemands. Les rythmes servions me sonl connus. >>

Six semaines plus tard, Gerhard revenait à la charge

Leipzig, ce 5 juillet 1827.

Monsieur, j'ai eu l'honneur de faire la connaissance de M. Berger à la foire de Pâques. Il m'a communiqué ([uelques feuilles dos chansons morlaques que vous fûtes sur le ()oinl de publiei' sous le litre : L<( Gouzla (sic), pai'ce qu'il avait appris par (lœthc que je viens de liaduire une cidlectiou des chansons sem-

blables de Serbie'. Il m'a encouragé de traduire encore ceux que vous publiez et de dire quelques mots sur votre ouvrage dans les feuilles publiques et d'écrire à Gœthe qu'il en parle dans son journal': Kumt und AKerthum, dans lequel il vient de dire bien des choses flatteuses sur les miennes. J'ai fini la traduction des pièces contenues dans les feuilles communiquées qui vont jusqu'au commencement de Ihisloire de Maxime et Zoi', et je vous prie, monsieur, de m'envoyer au plus tôt possible par la voie de la diligence le reste des feuilles qui composent le petit ouvrage, ou, s'il n'était pas encore fixé, au moins ceux qui sont parus depuis ce temps-là, pour me mettre à même de finir ma traduction allemande qui est faite en rythmes serbiens au lieu de la prose et comme on les chante dans leur pays. Je désire beaucoup de recevoir ces feuilles au plus tôt possible et avant de perdre l'envie et le goût pour ces poésies-là, et je me Halte que vous accomplirez mes désirs, comme M. Berger m'assurait que vous auriez la bonté de faire. J'ai l'honneur d'être, avec estime,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

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