SCENE VI
EUGÉNIE, LARONCIÈRE.
laroncière ( 77 entre d'un air mal assuré, et reste assez derrière
Eugénie. ) Je me rends à vos ordres, mademoiselle.
Eugénie , se levé et salue, (a part. ) A mes ordres... (Sa respiration se précipite et l'empêche de parler; elle lui montre un siège , en l'invitant du geste à s'y reposer. laroncière s'approche , la regarde, et après un assez long silence. Ma vUe parait vous causer quelqu'altération ; et cependant , M. Cerneville vient de m'assurer...
Eugénie , avec peine d'abord, et prenant du courage par degré. Oui... c'est moi qui l'en ai prié.. Asseyez-vous, monsieur; cet air contraint vous convient beaucoup moins qu'à celle que vos intentions rendent confuse et malheureuse.
LARONCIÈRE.
Malheureuse!. . . A Dieu ne plaise que je voulusse vous obtenir à ce prix!
EUGÉNIE
Cependant, vous abusez de la reconnaissance que je dois ù M. Darmancourt, pour exiger ma main.
LARONCIÈRE s'assied.
Faites-moi la grâce de vous souvenir que mon amour n'a pas attendu cet événement pour se déclarer; vous savez si j'ai souhaité vous devoir à vous-même , et commencer ma recherche par acquérir votre estime.
EUGÉNIE
Que vous comptez pour assez peu de chose.
LARONCIÈRE.
Daignez m'apprendre comment je prouverais mieux le cas que j'en lais ?
Le voici , monsieur. Si vous croyez votre honneur engagé à rendre un compte rigoureux au ministre, puis-je estimer un homme qui ne parait se souvenir de se.- devoirs que pour les sacrifier ?. . . Et si vous avez feint seulement de croire à cette obligation pour vous en prévaloir ici , que penser de celui qui se joue de l'infortune des autres, et fait dépendre l'honneur d'une famille respectable du caprice de l'amour et des refus d'une jeune fille?
laroncùre, un peu déconcerté.
Je n'ai à rougir d'aucun oubli de mes devoirs ; mais, en supposant que Je tiédir de vous plaire eût été capable de m'égarer, je î'avoûrai, mademoiselle , je n'en attendais pas de vous le premier reproche.
EUGÉNIE
le premier, vous l'avez reçu de vous-même, lorsque vous avez mis votre silence à prix.
laroncière , vivement.
Mon silence !. . quelqu'importance qu'on y attache , il est promis sans condition ; et c'est sans craindre pour vos amis que vous êtes libre de me percer le cœur , en me refusant votre main. Eugénie j fermement.
Peut-être avez-vous cru que j'avais quelque fortune, ou que mon oncle y suppléerait.
laroncière , vivement.
Pardon , si j'interromps encore. ... Je me suis déclaré sur ce point. . . De tous les biens que vous pourriez m'apporler, je ne veux que vous; c'est vous seule que je désire.
EUGÉNIE
Votre générosité, monsieur, excite la mienne, car il y en a sans doute à vous avouer, quand je pourrais me taire, un motif plus humiliant que le manque de fortune.
Votre père m'a tout dit. ( Eugénie parait surprise. ) Je vous admire ; et voici ma réponse : Je suis indépendant; l'amour vous destina ma main ; la réflexion en confirme le don ; si votre cœur est aussi libre que le mien vous est engagé. . . Mais sur ce point seulement, j'ose exiger la plus grande franchise.
EUGÉNIE
Vous agissez si noblement que le moindre détour serait un crime envers vous, sachez donc mon secret le plus pénible. {lisse lèvent. Eugénie soupire et baisse lesyvux. ) Toute ma jeunesse passée avec Gustave, la même éducation reçue ensemble, une conformité de principes, dégoûts, peut-être d'infortunes. laroncière, péniblement.
Vous l'aimez?
EUGÉNIE
C'est le dernier aveu que vous devait ma reconnaissance.
LARONCIÈRE.
A quelle épreuve mettez-vous ma délicatesse?
EUGÉNIE
J'ai beaucoup compté sur elle.
LARONCIERE.
Je vois ce que vous espérez de moi.
bqgÉnie . avec chaleur.
Je vous dirai tout. Je ne craindrai pas do fournir à la vertu des armes contre le malheur. Gustave avait mon cœur et ma parole ; mais lorsque mon oncle nous a fait entendre à quel prix vous mettiez la grâce du sien, il a sacrifié toutes ses espérances au salut de son père.
iaronciere, lentement.
Avant ce jour, savait-il que votre sort était changé ?
EIGÉME.
Nous l'ignorions également.
larû.nciere , viiement.
Il ne vous aime pas.
EUGÈNE
II mourra de douleur.
SCÈWE VI.
Les Précédens, GUSTAVE, paraissant dans le fond.
LARONClèltE.
A l'instant qu'il apprend le secret de votre naissance , il vous
cède ; il affecte une générosité Mademoiselle, je n'étendrai
! pannes réflexions, dans la crainte de vous déplaire; mais 31. Gustave ne vous aime pas.
Gustave , s' avançant furiettfr.
Oh ciel! je ne l'aime pas!
laroncibre , froidement.
Monsieur, vous nous écoutiez ?
GUSTAVE
Je ne l'aime pas, dites-vous ?
LARONC1ERE.
Je n'ai jamais déguisé ma pensée.
GUSTAVE
Vous m'imputez à crime un sacrifice que vous avez rendu nécessaire.
LARONCiÈRE , froidement.
Le sort de ceux qui écoutent est d'entendre rarement leur éloge.
GUSTAVE
M'accuser de ne pas l'aimer !
LAR0NC1ÈRE.
J'en suis fâché , je l'ai dit.
GUSTAVE
L'avez-vous cru, Eugénie ?
EUGÉNIE
Vous nous perdez.
Gustave , avec emportement.
N'attendons rien d'un homme aussi injuste.
LARONCIÈRE.
Monsieur, trop de chaleur rend quelquefois imprudent.
Gustave , d'un ton amer.
Et trop de prudence, monsieur...
Eugénie, d Gustave vivement.
Je vous défends d'ajouter un mot.
Gustave, à Eugénie.
M'accusef de ne pas vous aimer! quand on me réduit à l'extrémité de l'énoncer à vous, ou d'en être à jamais indigne.
EUGÉNIE
Vous oubliez votre père.
Gustave, regardant Laroncière d'un air menaçant. Si je l'oubliais, Eugénie...
Eugénie , à Laroncière.
Le désespoir l'aveugle.
Gustave , avec une fureur froide.
Uu mot va nous accorder. Vous avez, dit-on, promis de ne rien écrire contre mon père?
laroncière, se possédant.
Vous m'interrogez ?
GUSTAVE
L'avez-vous promis ?
Eugénie , à Gustave.
Il s'y est engagé.
laroncière , avec chaleur.
Pour aucune considération que la vôtre, mademoiselle.
Gustave , les dents serrées de fureur.
Oh ! c'est aussi ce qui m'empêche de vous disputer sa main. Elle est à vous... mais, soyez généreux. (// s'approche de lui.) Osez tenir parole à mon père , et vous verrez. laroncière , surpris.
Oser!...
Eugénie , se mettant entre deux.
Gustave !...
laroncière, froidement.
Oui , monsieur , j'oserai tenir parole à votre père.
Eugénie , éperdue.
Ah ! grand Dieu !
laroncière , du même ton.
Et toute nouvelle qu'est cette façon d'intercéder, elle ne nuira pas à M. Darmancoourt.
Eugénie, à Laroncifo-e.
Il va tombera vos genoux, il no sait p.).» {à Gustave)... Apprenez qu'il s'engage au silence, que lui seul peut vous conserver l'emploi...
GUSTAVE
Je le refuse.
EUGENIE.
Insensé !
GUSTAVE
Quel bienfait, Eu£<'nie ! j'en dépouillerais mon père , je le payerais de votre main ; et j'en serais redevable à mon ennemi ! laroncière , avec dignité.
Monsieur ! . . .
EtcéviE. à Gustave.
Quel est donc le but de ces fureurs ?
CUSTA\E.
S'il mémge mon père , il vous épouse , il est trop récompensé ; mais attaquer mes seriliniens pour vous. . . ci 'GÉNIL , cul r> c.
Vos sen'imens ! . . . quel droit osez-vous faire valoir ?.. . Ne m'avez-vous pas rendu ma parole 9
GUSTAVE
L'honneur m'a-t-il permis de la garder ?. . . Vous vous privez 1 de tout pour sauver mon père.
LABONCIERE.
Quoi ! ces 600,000 fr. qu'on dit empruntés. . .
GUSTAVE
Sont à elle ; c'est son bien , c'est tout ce qu'elle possède au monde.
Sont à elle! (à part) Ah ! Dieu, que de vertu ! (Il rêve profondément. )