CHAPITRE PREMIER
Description générale du phénomène de l'agglutination du pneumocoque.
SOMMAIRE. — L'existence de la propriété agglutinative dans le sérum, au cours des infections à pneumocoques, ne peut être mise en évidence par le procédé de Widal, si pratique pour le sérodiagnostic de la fièvre typhoïde.
Nécessité d’une technique spéciale : culture du pneumocoque en sérum pur, non dilué.
Technique. Résultats. Deux types d’agglutination : macroscopique, microscopique ; le premier appartient au stade d'intensité supérieure. La chaïnette pneumococcique est le premier degré de amas.
Causes d'erreur de technique : chainettes préformées.
Le pneumocoque se développe beaucoup plus dans le sérum des malades chez lesquels il est pathogène, que dans celui des sujets normaux.
La propriété agglutinante apparaît dans le sérum au cours des infections expérimentales et humaines à pneumocoques. C’est là une notion que nous avons apportée, avec M. Bezançon, dans un mémoire présenté à la Société de biologie, le 5 juillet 1897.
Le procédé de Widal, si simple et si pratique pourle sérodiagnostic de la fièvre typhoïde, ne permet pas de mettre cette propriété en évidence lorsqu'il s’agit du pneumocoque, comme nous l'avons vu avec M. Widal (1) lui-même, dans
(1) Wipac, Bezançon et Grirron, Congrès de médecine de Nancy, 6 août 1896, in Presse médicale, 8 août 1896, p. 389.
SE ATOTE
une première série de recherches : le pouvoir agglutinatif ne paraît pas exister, en général, à un degré suffisant dans Île sérum des pneumoniques, pour qu'on puisse le déceler dans les milieux dilués par addition de bouillon.
Cette pratique de la dilution des sérums, proposée par M. Bordet (1) pour l'étude des rapports entre les microbes et le phénomène de l'agglutination, est nécessaire lorsque l’agent que l’on expérimente est le bacille d'Éberth ; les sérums normaux, non dilués, agglutinent en effet parfois les microbes qu’on y ensemence, et, en particulier, le bacille typhique. Le sérum humain pur constitue, d'autre part,un mauvais milieu de culture pour certains microorganismes, tels que le bacille d’Eberth.
Il n'en est pas de même du pneumocoque. Des recherches antérieures (2) nous ont montré que le pneumocoque est susceptible de se développer dans le sérum humain, et cela sous sa forme caractéristique de diplocoque encapsulé. De sorte que la méthode des sérums dilués n'étant pas, comme nous l’avons déjà dit, applicable au pneumocoque, il était tout naturel de chercher dans une modification de la technique usuelle, dans la culture en sérum pur, par exemple, la solution de la question de l’agglutination pneumococcique.
C’est ce procédé de la culture du pneumocoque en sérum pur qui nous a permis de déceler,avecM.Bezancçon, l'existence de la propriété agglutinative dans le sang des malades atteints
d'infection pneumococcique à manifestations variées. Il dif-
(1) Borner, Annales de l’Institut Pasteur, 1895, p. 492. (2) Bezançon et Grirron, Recherches sur le mode de développement et
la vitalité du pneumocoque dans les divers sérums, Société de biologie, 19 février 1898.
Ur
fère, nous le répétons, de la méthode aujourd'hui classique proposée par M. Widal pour le sérodiagnostic de la fièvre typhoïde. Nous allons donc en donner la descriplion. Technique. — Si l’on ensemence, avec une trace de culture de pneumocoque, une quantité suffisante (un à deux centimètres cubes environ) de sérum de sang humain prélevé aseptiquement, et si l’on porte le tube à l’étuve à 37° pendant 15 à 16 heures, le résultat est tout différent suivant que l’or-
ganisme sur lequel a été pris le sérum est atleint d'une lésion
Sn
KS S È se Fis 1
dont l’agent causal est le pneumocoque, ou qu'il échappe complètement à l’action pathogène de ce microbe.
Dans ce dernier cas, le sérum se trouble à peine. Si l'on en prélève une goutte pour l'examiner au microscope, on y voit des diplocoques répartis uniformément dans le champ de la préparation, encapsulés, isolés, parfois groupés bout à bout, de façon à constituer une très courte chainette de 3 à 4 grains seulement (fig. 1).
Dans le cas d'infection pneumococcique, la culture peut se présenter sous deux aspects principaux : ou bien le sérum
est demeuré clair, et l’on voit au fond du tube un précipité
très net, c’est l’agglutination macroscopique ; ou bien le milieu est uniformément trouble, et le microscope est nécessaire pour déceler les amas dans la goutte de culture examinée : c’est l’agglutination microscopique. ,
1° AGGLUTINATION MAU&OSCOPIQUE. — Le précipité, visible à l’œil nu, peut offrir des aspects un peu différents : couenne unique, cupuliforme, ayant épousé la conformation de l’extrémité inférieure du tube ; fragments pseudo-membraneux multiples, aplatis, rubannés ; flocons irréguliers ; grains
très fins, véritable poussière qui monte en. suspension dans
(] % LA een (2 EC EE » 8 e] (] 4 CLS # ë ë ÿ e À # CPR PT :
en ‘ %, (4 ve es ; % HE ce ose, = f, à FPS %.
FRE HIS Ô eo San va st e7 »° Pro @ # % Se Vs ve Froe2
le sérum dès qu’on agite le tube, telles sont, rangées par ordre d'intensité décroissante, les réactions que l’on peut observer.
La cohésion du coagulum est, d'autre part, proportionnelle à l’activité du phénomène: L’agitation ne suffit généralement pas à amener la dissolution du précipité ; celui-ci se reforme par le repos. Cependant, dans quelques cas, la désagrégation presque complète est possible et alors, momentanément du moins, l’agglutination ne se reconnaît plus que si l’on vient à pratiquer l'examen microscopique.
2° AGGLUTINATION MICROSGOPIQUE. — Le séjour à l’étuve a fait perdre au sérum sa limpidité primitive ; l’aspect trouble peut être plus ou moins accentué. Au microscope, on peut voir : des chaînettes (fig.2), des amas (fig. 3) ou un mélange d’amas et de chainettes. Les amas eux-mêmes peuvent être formés de diplocoques intimement accolés, ou de chaînettes flexueuses entrelacées.
De la périphérie des amas, on voit fréquemment se détacher des chaînettes qui s’enroulent et forment, par leur en-
semble, à l’ilot dont elles émanent, une sorte de collerette, et
et SE] 28 Q GS a RÉ 2e 0 2588 2000, 2° 00628 Vo0 662% 0 po à b0 0, & 2 %°%2 6 CASTRES 24e 28° PE) 267 198908 &6e vas © 22800 9 2% a 070% 002 2% 60 00 69 07
PA DE PER ES CESSE Fig. 3.
lui donnent l'aspect dit en tête de Méduse. La chaînette n'est ici, en somme, que le premier degré de l’agglutination qui, plus accentuée, aboutit à la réunion en amas véritables. La chaînette est, pour ainsi dire, un amas dans lequel Ia coalescence des microbes s’est faite suivant un mode particulier, ceux-ci s'étant disposés régulièrement bout à bout.
En suivant jour par jour, dans un cas clinique favorable, l’apparition et l’évolution de l’agglutination pneumococcique, on peut saisir les différents aspects sous lesquels se manifeste le phénomène dans sa marche ascendante,et reconnaitre tous
les temps de la gradation que nous venons d'indiquer: chainetles flexueuses, entourées d'abondants diplocoques libres ; chaînettes isolées, séparées les unes des autres par des espaces vides ; chaînettes beaucoup plus longues, enlacées, enroulées sur elles-mêmes (fig.2) ; chaînettes tellement pelotonnées qu’elles constituent de véritables amas. Puis, le phénomène s’accentue ; les amas prennent de telles proportions qu’ils deviennent visibles à l’œil nu, en suspension dans le sérum ou précipités du fond du tube, et, si la force agglutinante est suffisante, ils se fondent en une masse unique, en un coagulum qui se moule sur le tube qui le recoit et prend par suite l'aspect d’une cupule.
La constatation inverse peut être faite aisément si, au lieu d'étudier une infection pneumococcique à sa période de début, on la suit pendant un certain temps dans la convalescence.On voit alors le pouvoir agglutinatif décroitre, la fausse membrane se dissoudre en amas microscopiques, l’amas faire place à la chaïînette et finalement la chaîneite se résoudre en diplocoques.
Pour la netteté des préparations microscopiques, il est bon de ne pas se contenter de déposer sur une lame une goutte de culture, qu'on recouvre simplement d’une lamelle. L'examen sans Coloration est pratique lorsqu'il s’agit d’un sérodiagnostic de fièvre lyphoïde, car l’appréciation de la mobilité du microbe entre en ligne de compte et, d'autre part, la réaction, se continuant entre la lame et la lamelle, ne doit pas être arrêtée par l’action de la solulion colorante : mais il en est autrement avec le pneumocoque. Le phénomène est achevé lorsqu'on a recours au microscope ; il peut être déjà très net, macros-
copique, au bout de 7 heures, etil est bien rare qu'on fasse l'examen avant 24 heures. On peut donc étaler, sécher et colorer la goutte de culture prélevée dans le tube à réaction : la mise au point en est rendue plus facile, et les détails microscopiques sont plus apparents et plus certains.
Deux causes d’erreur peuvent venir altérer la valeur technique du résultat : elles relèvent l’une et l’autre de cette particularité que, dans les milieux de culture renfermant de l’hémoglobine, le pneumocoque se développe très souvent en chaînettes, et que cette faculté de se disposer en chaïînettes se transmet, pour ainsi dire d’une façon héréditaire, dans les divers repiquages, excepté quand ceux-ci sont effectués en tube de sérum de lapin.
Ainsi, dans le « sang dilué », milieu de conservation du preumocoque que nous avons préconisé (1),le microbe végète non pas sous la forme de diplocoque, mais sous celle de chainette, et si la source de l’ensemencement du sérum expérimenté est prise dans un tel tube, la constatation de chaïnettes ne suffira pas à diagnostiquer un début d’agglutination, puisque celles-ci étaient pour ainsi dire préformées. Avant d’utiliser, pour la recherche de l’agglutination, un pneumocoque provenant d’un tube de «sang dilué »,il est donc indispensable de faire perdre au microbe sa disposition en chaînettes, en en praliquant la culture dans un tube de sérum de lapin.
Dans le même ordre d'idées, le sérum dont on veut rechercher le pouvoir agglutinatif ne doit pas être teinté par lhémoglobine en dissolution ; cette particularité, indifférente en matière de séroréaction typhoïdique, est ici d’une importance
(1) Brzaxçon et Grirron, Milieu de diagnostic et milieu de conservation du pneumocoque, Société de biologie, 12 mars 1898.
relative, car le pneumocoque, en un tel milieu, se développe volontiers, comme dans le « sang dilué », en longues chainettes.
Phénomène digne de remarque, la culture du pnenmocoque dans le sérum des malades infectés par ce microbe est incomparablement plus riche que dans le sérum des autres malades ou des personnes saines. La différence est très nette quand l’agglutination ne dépasse pas le stade microscopique : le sérum présente un aspect trouble très accusé, tel que le donne la culture en ce milieu si favorable qu'est le sérum de lapin ; l'examen microscopique confirme celte notion de l'extrême abondance des pneumocoques développés. Il en est de même quand se produit la grande agglutination, quand il y à précipitation des pneumocoques sous l’aspect de poussière ou de pseudo-membranes : le nombre des microbes agglutinés est considérablement plus grand que celui des diplocoques qui se seraient développés dans un sérum humain normal.