‹ L'agiotage de 1715 à 1870Chapitre 10 sur 18 · IV. — L* Agiotage pendant la Révolution · texte numérisé non relu

IV. — L* Agiotage pendant la Révolution

La politique économique de la Révolution, s'affirma dès 178& par la suppression des fermes et des régies. La vente des sels et tabacs devint libre et, dès lors, commença la liquidation de rancienne gestion fiscale. Si impopulaires et si malfaisants avaient été les Fermiers généraux que le peuple demanda une punition exemplaire. L'enquête dura jusqu'en 1793, La Convention hâta les choses. Par ses ordres sous la direction des conventionnels Jack et Bupin, ce dernier ancien employé des fermes, l'enquête marcha rapidement* Bourdon ile TOise s'écria le 23 novembre en réponse à une communication du Go mité des Finances ; € Yoilà la centième fois qu*on parle des fermiers gênent raux. Je demande que ces sangsues publiques soient arrêtées « et que si leurs comptes ne sont pas rendus dans un mois la € Convention les livre au glaive de la loi. »

Ce fut le coup de tonnerre annonçant l'orage; dès le lendemain un décret d'arrestation était rendu et bientôt trente-quatre fermiers généraux furent enfermés dans le ci-devant hôtel des fermes, rue de Grenelie-SaintHonoré. Le président de l'administrât ion de Paris Dufourny, Jack et Dupin tarent chargés de Topération.

Bupin présenta à la Convention un rapport écrasant et conclut à renvoi devant le tribunal révolutionnaire. Ainsi fut-il ordonné et les accusés furent transférés à la Conciergerie.

Ils comparurent devant le terrible tribunal les 19, 22, 25 floréal, 2 prairial et 4 thermidor (7, 10, 13 mai, 31 mai, 23 juillet 1794.) Fouquier-Tinville requit et obtint la peine de mort qui fut appliquée le lendemain.

Malheureusement parmi ces trente-quatre fermiers généraux se trouvait le grand chimiste Lavoisier qui, en 1769, avait accepté une ferme générale pour subvenir aux frais de son laboratoire. Devant le tribunal, il fut pris d'un regret scientiflque et demanda un sursis pour achever une grande découverte.

— La République n'a pas besoin de savant! hurla rageusement le robespierriste Goffinhal qui présidait le tribunal. Cet inquisiteur jacobin prononça la parole impie au moment où les

â2 LHISTOIRB

Fûurcroy,les Moage et toute Télite scientifique de la France forgeaient, dans les laboratoires de Meudon, les instruments de vietoirf^ de la HéTolution, Tant il est vrai que le fanatisme rouge n'est pas moins haïssable, n'est pas moins inique ni moins funeste à l'œuvre supérieure de l'émancipation humaine que le fanatisme noir.

Ainsi fut faite la liquidation sanglante de la fiscalité de Tancien régime (i). Cette dernière a été remplacée par un parasitisme administratif contre lequel noua ne réclamons pas la guillotine, mais Fémondement et la mise à la portion congrue.

Ce n'est pas seulement contre les fermiers géaéraux que la nouvelle politique économique s^afflrma.

Au beau moment de sa reprise, l'agiotage fut brutalement frappé par la Hêvolutiou, surtout après le renversement de ta royauté. € La Bourse de Paris, disait Glavièrej dès février ^ 1793 n'a rien qui milite en sa faveur, Législateurs faites fermer <c la Bourse, etla République vous en remerciera; la négociation <£ des effets publics se fera comme celle des lettres de change, ^ la nécessité en décidera, le calme du cabinet en écartera les ^ surprises. » (Rapport du 1*^^ février 1793).

En conséquence, le 27 juin i793, un décret de la Gonvention ordonnait la fermeture de la Bourse qui, depuis le 24 septembre 1724 se tenait à ThoteldeNevers, emplacement actuel de la Bibliothèque nationale (2)-

(l)Oatre les trente quatre fermiers généraux condamnéa à la peine de mort et à la cûnfîacation, quarante sis autres étaient déeédéa avant le travail des réviseurs chargea des désig"natioua finalesj quatre seulement survécu reatj parmi lesquels le fermier -général Verdun, un bon patriote, d'après le témoignage de Fouquier-Tiû ville*

(2) Les Bourses de commerça âont plus ancien aes qu'on ne le croit généralement.

Uu établissement de ce genre existait à Rome dès les premiers tempa de la République aous le nom de Collegium mercatorum* En Franc©, lea réaniona de commergaûta commencèrent ao us Philippe-le-Bel, — ce premier roi bourgcoia, — et se tinrent au Pout-au-Cliange. Plus tard, elles eurent Uea amcceflaivement au Palais- de-Justice, eu Fégliae de St-Geoffroy, rue Daupbine place Vendôme et hôtel de Soissou!*. Enfin, en l?2l, le siège dea opérationa de change fut fixé à Paris, à Thô tel de Nevera et reçut officiellement le nom é% Bourse. Cette Bourse n'était pas publique. Sa Majesté défendait « d'y annoncer le priï d'aucun eSet à voix haute et de faire aucun signal ou mamamvre ponr en faille hauwer ou baisser le priï, »

C«B prescriptions furent naturellement éludées. La Bourse reâta à l'hdtel de NeverBj emplacement delà Bibliothèque nationale, jusqu'en 1793, Lors de

DE L*AG10TAGfi 23

La CoETention ne s'en tînt pas là. Peu de semaines après la fermeture de la Bourse, Cambon disait à la tribune : «11 existe en < ce moment un combat à mort entre tous les marchands d*ar- ^ gent et l'attermissement de la République, Il faut donc tuer ces ^ associations destructives du crédit public, si nous voulons 4^ établir le règne de la liberté » (séance du 24 août 1703).

Conformément à ces paroles la GonYention décréta : « Les

associations... dont le fonds capital repose sur des actions au porteurs, ou sur des effets négociables, oa sur des inscriptions sur un livre tranmissibles à volonté, sont supprimées. ^(Décret du 24 août 1793.

Pendant la fermeture, des spéculations biea entravées sur les assignats et les rares titres existants eurent Lieu clandestinement auPalais-Royal, entre agioteurs, nonsufiisamment effrayés encore par le tribunal révolutionnaire, qui pourtant ne plaisantait pay et portait souvent sur eux sa main de fer.

La matière à agio eût été pourtant maigre, si elle avait eu quelque rapport avec ce tableau d'une Bûurse en 1792, dont le menu était ainsi rédigé ;

Compagûiedes Indes (privilège aboli) était coté

pourles actions réduites de 2»50Qliv, ù 1.800 Liv,

Les demi-aotiODs de 1.600 liv. à 1.200 Liv.

La part d'acl ion de 400 liv. a 2;i0 Liv,

Actions nouvelles des Indes de 1.000 liv. à 030 Liv.

Caisse d'escompte 1.650 Liv.

Quittances des eaux de Paris , , 410 Liv.

Caisse patriotique ' 616 Liv,

Assurances contre les incendies de 3b9 liv, à. . * 355 Liv>

Assurances sur la vie de 370 liv, à 380 Liv.

{Moniteur du 3 octobre 1792)

Mais il allaity avoir des dédommagements pour les bomraes d'argent, après Thermidor.

La fourniture des armées, les Biens Nationauso^ les Assignats^ telles furentles grands confluents de l'océan finam^ier où, pendant la période de la Révolution thermidorienne et directoriale, nagèrent les requins de Tagio.

BOn rétabli Hsement en 1795^ elle se tint au Louvra» En 1807, elle fut transférée au Païaia-Royal^ en 1818, sur le terrain du couTOnt des Filles Saint-Thomai» et enfin en lâ26, installée dans T édifice actuel qui porte ce nom.

Au XVI* siècle j avaient été fondées sous des nom 3 divers, des Bourses d« commerce à Lyon, Toulouse, Rouea, Bordeaux, etc.

C'est â Bruges, que les reunious de commerçants prirent pour la première fois le nom de Boirrsc^

24 l'histoirb

La partie avait d'abord été ouverte par les fournisseurs, autrement appelés rit-'patn'sel^ parmi lesquels nous trouvons tant de futures illustrations boursières. Tout d'abord, Tabbé d'Espagnac, compère à certains moments de Talleyrand-Périgord. Pour ne citer qu'un fait, ce d'Espagnac avait affermé à la maison Masson et Cie^ dix mille flr»Mes par Jour, la commission de ebarrois qu'il avait obtenue de Dumouriez.

Benjamin Jacob ne vendait à l'armée des Alpes la viande que le double de son prix commercial : 34 sols au lieu de 17 sols. Ce traitant était modéré dans ses pilleries. Aussi, s'enricbit-il moins vite que le célèbre Ouvrard, par exemple (!)•

Gollot, autre riz^-pain^sel de même force, fut assez fort pour commanditer plus tard le Diœ-^huit Brumaire et participer puissamment à rètranglement, par trahison, de la grande République révolutionnaire. En frappant de sa terrible pique le vieux continent européen, la République française en avait fait jaillir au milieu du sang et des flammes, sur les ruines de la féodalité et de l'absolutisme vaincus, la liberté politique et l'égalité civile ; pour cela elle méritait la haine de la féodalité financière. Elle l'eut et elle en mourut, le néfaste Corse aidant.

Alors vinrent les beaux jours pour l'illustre pleïade des Sel-

(1) Ouvrard pouvait, en 1804, perdre sans ébranler son crédit et sans cesser de donner au Raincy dés fêtes dignes de Louis XI V^ les terres de Preuillj et d'Azay, avec une forêt de 7.000 arpents, les domaines de Château neuf, Saint-Gratien de ViUaudry, Saint-Brice, Marly, Luciennes, la ruoitié de 84 fermes près de Cologne, louées près de 600.000 fr. par an, cinq maisons rue de la Chaussée-d'Antin et rue de Provence, une maison place Vendôme, rhôtel de Montesson, etc.

Un habile de cette envergure méritait Panoblissement pour les siens, il eA fut ainsi. Mlle Ouvrard devint tout naturellement comtesse de Rochechouard, comme plus tard la fille d'unisraéiite de même encolure, Mlle Mirés, allait devenir, non moins naturellement, princesse de Polignac ; comme encore une demoiselle Lafûtte, dont a parlé récemment en fort mauvais termes la chronique judiciaire, devait s*appeler princesse de la Moscowa.

De son côté, Michelet a, de la sorte, pourtraicturé le roi des ris-pain^sel ;

4C Ouvrard, Tingénieux spéculateur, dont la fortune variable réussit, tomba souvent, se releva heureusement. Homme de ressources infinies et d'audaces incomparables. Barras, son intime ami, lui avait fait l'honneur ruineux de lui céder sa Tallien. Ouvrard lui refusa d*abord, disant : < Je ne suis pas assez riche ». Mais ensuite, il réfléchit qu'après tout rien n'étendrait plus son crédit que de le voir acquérir une beauté si coûteuse. La cession se fit publiquement à l'Opéra. L*e£fet désiré fut produit. Les actions d'Ouvrard montèrent »•

DB l'âqictaos 25

Uèrei des Séguin, des Odier, des Vanderberghe, des Flackat •t autres gens de gain protégés par certains inspecteurs tôhdys— comme Malus,— tous rît-paif^sel^ tous tripoteura des Biens Nationaitx et des AuignaU.

Yoici comme : Après le 10 août, il avait été décidé que Leg biens nationaux seraient subdivisés en petits lots de 1 à 4 arpenta et aliénés à perpétuité, moyennant un petit fermage annuel constamment rachetable. On ajouta, un peu plus tard, çu'une partie de ces tiens, éyalués à la somme d'un milliard, lerait gratuitement dislril»uée, après la victoire, aux patriotes indigents qui se battaient aux frontières.

L'exécution de ces mesures aurait donné pour sept ou Iiuit milliards encore en terre aux petits cultivateurs- Mais autant en emporta le vent (1),

Les financiers, déjà aguerris pour la fourniture des armées , jetèrent le masque immédiatement après le Thermidor et l'abolitioa à^Vimammum. Ils agiotèrent sur les denrées alimentaires si bien, dit Georges Avenel dans ses admirables Lundis Révolutionnaires^ qu'ils affamèrent le peuple qui se souleva et qu'ils écrasèrent (Journées de Prairial).

Tous les obstacles révolutionnaires et populaires étant ainsi écartés (on ne provoyait pas encore la Conjuration des EgauoG). les agioteurs < firent grand » et procédèrent avec un infernal esprit de suite.

Il s'agissait tout d'abord de déprécier les assignats. Hauts bourgeois et gouvernants s'y vouèrent avec un succès approprié aux efforts.

En effet, pendant que les rix-pain^sel et leurs congénères conduisaient à la Bourse réouverte une foudroyante campagne de baisse^ les gouvernants thermidoriens et leurs successeurs jetaient sur la place des assignats^ pour des sommes triples à celle qui avait suffi à toute la période de la « Patrie en danger ». Qu'on en juge par ce chiffre : Us émirent pour une valeur àe vingi-trois-miLliards d'assignats en coupures de deux mille, de cinq mille et de dix mille livres !

{1} La apéculûtioû eur les bieos natioEiaiii aïait timi dément comjmeacé sous la Têrrev^r iiiême^ maigre le danger; lant TaTidité remporte cbez certaine hommes. Des reTolutionnaires comme Jourdan-Coupe-Têtej Julien de Toulouse, Rovère, Chabot, etc, alUéô aux de Fontvielle, y furent mêléa. Saint-Simon aussi spécula sur lea biens natieu^Lux. Michelet innocente, avec raison, U grand socialiste, à cause de ses préoceupationa indus trialiatea et philauthrepiquefl. Par ua motif analog^ue, noua avone innucenté Helvétius et Layoiûer.

26 l'hibtoire

N'était-ce pas aller volontiers à la banqueroute? et la Rè- Tolution, doût les armées victorieuses et libératrices débordaient sur TEurope, n'était-elle pas^ dès lors» livrée, déshonorée aux loups-cerviers de Bourse?

Quels furent les résultats ûe cette politique Hnancière ? En décambre 1793, les assignats étaient au pair; en Thermidor (juillet 1794J ils représentaient encore un deuxième de leur valeur normale j en août 1795, ils tombèrent au 4i'ïip; en janvier 1790, au ISO""*; en février de la même année, au 2Û0"i«pour tomber finalement, peu à près, au 344^» de leur valeur nominale!

Le moment psychologique attendu par lesagioteurs approciiait- Une situation intenabJe était faite; pour y parer, le Directoire — beaucoup dupe, mais un peu complice — émi^ pour remplacer les assignats absolument déconsidérés (et que pour presque rien les agioteurs avaient empilés dans leurs caisses) pour deux milliards quatre cent millions de -inaridats territonauo^j lesquels mandats allèrent tout naturellement, comme le ruisseau à la rivière, es mains des « fournisseurs, » Ce nouveau papier monnaie devait partie être changé contre des assignats, à raison de 30 capitaux pour un, partie être employé à l'achat direct des bieni nationaux. Les croupiers, déjà possesseurs de la plus grande partie des assignats, raflèrent facilement les mandats terri to-' riauœ, payant ainsi au340™«ce qui leur valait un trentième ou^ pour être plus clair, payant un ce qui valait dis: et demi.

C*est avec des bons d'achat ainsi obtenus que les ri^^pain-sel purent jeter leurdévolp sur 10 milliards de biens nationaux.

I^ou contents encore de la bonne aubaine, ils se démenèrent furieusement pour faire baisser la valeur desdits biens nationaux^ soufflant que les soumissions seraient annulées et refusant de faire les seconds versements des soumissions obtenues, sous prétexte qu'ils n'avaient plus de mandats* Le gouvernement haut-bourgeois fit semblant de les croire, et pour calmer ces insatiables, accepta eu paiement des biens nationaux des ordon-' nances de fournisseurs^ des bordereatcûP, des bons de réquisition et même des inscriptions de rentes, ce qui était un véritable scandale, vu la façon dont avaient été obtenues ces inscriptions (1)«

(OAblle paiement eD inscHptioiiB de rentes, ee fut là un scandale bi«tt autre que celui dee aasiguata et des mandate!

DeuxanB auparavant, lors de la dëpreciatioa des assignats, les fournissf^iirfi^es armées n''a valent plus voulu de papier monnaie; ils avaient préÉéré ne faira in^crjî-e au Gtuxnd Lit're de la dette publique, à nùson iltî bIi capi*

DE L AGIOTAGE mik

Bêla sorte, on eut les bi^ns nationaux pour moins du dixième de leur valeur d'alors et moins du quarantième de leur valeur actuelle. Les harpouneurs gardèrent ce qui était k leur con- Tenance et vendirent fort chérie reste aux Bandes noires qui, le morcelant, revendirent bien plus cher encore aux paysans. Ces derniers, acheteurs de troisième ou de quatrième main, payèrent de la sorte des sommes dix, vingt, ou trente fois supérieures à celles qu*avaient reçues TEtaL La différence constitua la prime des agioteurs. Ils n'avalent pas perdu leur peine, ils avaient, à une centaine de faiseurs, gagné des miUiards. Opération miraculeuse dont !a contre-partie fut la ruine publique. Mais quoi? les féodalités ne peuvent se former que de Toppression et de la misère populaires. Or, une nouvelle féodalité, la féodalité financière, était néOj qui dans Bonaparte allait trouver son patron, son grand homme, sa Providence-

Y. — L'asiotaûe sous le premier empire

« Jamais, dit le regretté auteur des Lundis révolutionnaires^ jamais homme ne fut plus propre a rassurer tes voh urs. Quand on vit avec quelle prestesse il escamotait trEiighien, avec quel sang-froid il se débarrassait des patTiote>î incorrigibles et comme il savait contraindre le pape à accepter la vente des biens de l'Eglise, et comme le droit de propriété se trouve solidement assis dans le code, on eut des ravissements. Les rix-pain-sel avaient pris Bonaparte à Tessai; ils en firent leur gardien à vîe^ éternel* Et alors, chose inouïe, fantastique, s'accusa une période plus dévorante encore que les précédentes : on opéra sur TEurope entière (1)* Pendant dix ans, toujours des armées à approvi-

taux pour un, puis de dix, quiaxe, vingt capitaa;^ potir un. Telle maison de Génesj poui^ avoir avancé 1,100.000 fr,, était portée pour 10.000,0001

Tel autre créancier de deuù^ csjtt tnille lix^res ae trouvait possesseur de do\Aze millions d'inscriptions, Eti bien! ces feuraisseurs prétendirent être traités comme porteurs de valeurs réelles et ce fut sur le pied de vingt fois leura inscriptions qu'ils furent, comme tous les autres porteurs admis aux ventes. (G.Avenel. ?oco ct^o.)

Pourrions -nous être étonnés, après cela, du fabuleux entassement de mil- , lions effectué par les affameurs du peuple et des armées républicaines.

( I ) Bonaparte essaya plus tard de combattre la rapacité des fournisseurs qui, le trouvant trop aventurier, se détachaient de lui.

< Je ne veux point de marché; vous savez que les marchés ne produisent que les friponneries... Partez bien de ce principe qu'on ne fait des marchés que pour voler, que quand on paie on n'a pas besoin de marché et que le système de la régie est toujours le meilleur. » Ainsi écrivait de Tolosa, eu 1808,

Z» LH18T0IRB

sîonnor, des caisses à vider, des domaines à prendre. On n*eat plus même besoin d'acheter; Bonaparte donnait, dotait, cou-* ronnait même; des nations entières étaient adjugées. Epauletien et fournisieun fraternisèrent, s'allièrent se consolidèrent les uns les autres; et la plupart des ci-devant eux-mêmes éblouis, ahuris, oubliant leurs principes ou plutôt leurs rancunes, fusionnèrent avec les autres, et comme les autres impérialisèrent...

€ Mais il est un homme qui apparut en même temps que Bonaparte et qui fut pour les fournisseurs non moins providentiel: Jean-Baptiste Say. Le dogmatiseur économiste apprit aux gros propriétaires et capitalistes triomphants qu'ils étaient des producteurs et que le travail humiiin ne pouvaient se passer d'eux; il leur répéta que leurs richesses étaient du travail amassé, et il leur certifia que, pour le bien de la société, il ne fallait aux ouvriers que le strict nécessaire. Ces belles leçons, en rassurant scientifiquement ces messieurs, leur donnèrent une force morale inébranlable. Ils se montrèrent fidèles disciples du prêcheur. Et pendant que Bonaparte tenait enrégimentée une partie des proie» taires pour aller en chasse, une autre partie était casernée dans les manufactures, qui prirent alors un développement considérable (1)

Ainsi avait fini l'idéalisme i:évolutîohnâire de la classe bourgeoise (2) pendant que les empiétements financiers avaient suivi leurs cours : car les corruptions sociales aussi ont leurs destinées, surtout quand un grand homme les personnifie.

< Aux grands forfaits publics le siècle s'habitue, » aurait pu dire déjà l'auteur de la Némésts.

l'obligé du fournisseur CoUot. Certains négociants deviennent honnêtes, quand ils ont fortune faite. •

Ce désaveu tardif du premier Bonaparte n'empêcha pas son épigone, le triste sire de Sedan de livrer, après 1859, les fournitures de Téquipement de l'armée, non pas même à des spéculateurs adjudicataires, mais à un concessionnaire, le trop tameux Godillot, que Ton arma ainsi d'un véritable monopola dont lui et les siens (la chose fut mise en actions) se sont servi au détriment de l'Etat et de milliers d'ouvriers ou d'ouvrières par eux impitoyablement exploités, les ouvrières surtout.

(1) 11 n'est pas utile de rappeler que ces lignes furent publiées en 1872 dans la République FrançaisSy maiutenaat si douce aux Lebeaudy du jour. Quati'tum mutata.A

(2) Les rapides changements de position occasionnés par la vente des biens nationaux et l'agiotage 'qm en fut les conséquences, les bouleversements des guerres impériales et les fortunes scandaleuses faites par les fournisseurs des armées ou même les purs voleurs, comme Bonaparte et beaucoup de ses généraux, telles étaient les causes accidentelles de l'abandon par la bourgeoisie du programme humanitaire de la Révolution (Sémérie : La Grande erise).

DE l'agiotaob 911

Bonaparte^ Thomme des fournisseurs 'et de la haute Banque naissante fut(c*estla seule fois qu'un tel sentiment Tait trouTé accessible) reconnaissant envers ses prolecteurs de la campagne d'Italie ; il ne pouvait faire uioIds que de leur livrer le crédit français. La Caisse d*escompte, qui avait rendu de si grands ser- Tices au commerce et, dans les premiers mois de la Révolution» au gouverQement, avait été emportée, il fallait la remplacer par un puissant établissement de crédit, Bonaparte saisit Toccasion aux cheveux.

A peine installé par Brumaire, il fonda, non pas une Banque d'Etatj comme TeûL voulu la logique démocratique, mais I^^Butique de France. Ce fût, en réalité, la livraison du crédit national — de tous les ténéfices, de toutes les Influences en résultant — à quelques hommes de Bourse, moyennant la souscription dérisoire de 91 millions versés contre Ôi,OOÛ titres de 1,000 fr. (S).

De cette façon fut donc fondée la Banque de France. Le second Bonaparte manqua pas de couronner plus tard cette haute oeuvre financière par la prorogation de 1857. Reconnaissons que les résultats ont répondu aux préoccupations ploulocratique des fondateurs napoléoniens.

(2) Pourtant que de motifs contre une pareille concession? Les économistes libéraux E*accordeEt ici avec lee socialiiteB.

« Le numéraire, dans ^a double constitution moderne, argent et billets, faisant Toffice de monnaie, est une marchandise dont Tusage est unî'ûerself } e débit certain ^ ouire qu^il est constant- Inveitir quelques hommes du j?Wt>i- Uge de faire écouler cette marchacdite ou d'en arrêter^ d*eu restreindre le cours à leur gré^ k l'aide d'un monopole comme V émission j c'est simplement rendre tous les autres genres de trafic et de commerce tributaireb des maîtres tout puissants de cette iadispensable richesse. » {P- Coq. Les circulations en Banque, eic^)

Si I*on invoque en atténuation la concurrence possible par les banques li* bres, DOua répondrons que cette concurrence, selon rexpresaion d'ua sous™ directeur de la Banque * est dominée par les plus puissants à leur profit, » déserte que l'industrie et le commerce français sont pris comme dans uu étau entre les bénéficiaires d'un monstrueux monopole et les grands feudat air es de la haute finance. Ce n'est pas tout, le commerce ainsi hyré aux feudataires est en butte j eu outi'e, aui fluctuations de rescompte^ Nous ne donnerons qu'un seul exemple de cette décision paralysante et ruineuse de la Banque de France dans la seule année de 1867, qui lui fut si fructueuse pourtant Son escompte passa par les pliasee suivantes : 5 1/2, 6 1/2, 7 1/2, 8^ 9, 10, 9, 8, 7, 5, 6, pour 100.

Que d^entrares de toutes sortes ^ que de cH se et que de rainei| sont pTOâuitea par ces meurtriers et iujustifiabies soubresauts ?

30 LHISrOIRB

Les 182 millions de capital versé de la Banque de France sont devenus, aux derniers cours des titres, 800 millions en chiffres ronds. Plus de 600 millions ! de plus-value. N'est-ce pas monstrueux !

Le seul décret de prorogation de 1857, complété par un doublement du capital, se traduisit par une hausse immédiate, atteignant la somme de 205 millions. Et notons que les dividendes se tiennent depuis longtemps dans les chiffres forts de 25 à 300/0, qu'ils commencèrent, en 1800, époque de la fondation, par être de 12 0/0. Ce sont des milliards, vousdis-je, que le crédit moral de la France a rapportés déjà et rapportera encore à quelques capitalistes par qui notre commerce est étranglé : Les Bonaparte l'ont voulu ainsi et les hauts-bourgeois y tiennent tout naturellement. Mais les socialistes ont-ils tort de vouloir nationaliser la Banque de France ?

Revenons à notre sujet.

Il y eut donc brouille avec Napoléon 1^^. Les financiers, dont ses guerres incessantes rétrécissaient le champ d'opération, trouvèrent des défauts au protégé des loups-cerviers Gollot, Taleyrand-Périgord, etc., d'où un frisson d'opposition. Le terrible maître en eut vent. Alors il trouva que les financiers étaient € les sangsues de la fortune publique » et pour premier avertissement il tenta, en 1807, de mettre fin à d'intolérables pilleries et scandales, en fixant le taux de l'intérêt. Il n'y eut jamais de loi plus éludables ni plus éludée.

En 1808, de Tolosa (nous l'avons déjà indiqué), il écrivait que les marchés, pour fourniture des armées, n'étaient que l'organisation du vol et du pillage. En conséquence il tenta de mettre en régie la fourniture des armées comme aussi de nationaliser le crédit et le roulage. (Comparez avec les préoccupations actuelles de M. de Bismarck). Mais c'était trop tard ; les financiers étaient dans la maison, ce devait être à Napoléon d'en sortir. On le lui montra bien, quand des fournisseurs^ les retards^ calculés certainement, retardèrent de diœ mortelles semaines^ et firent échouer la néfaste campagne de Russie^ et quand, après Waterloo, la rente française monta soudainement de 53 à 81 francs. Et pourtant, cette velléité de rébellion impériale avait été bien compensée par la désastreuse loi de 1810, livrant aux mêmes agioteurs toutes les richesses minières de la France, dont les socialistes demandent aussi la nationalisation ou reprise par l'État.

En résumé : .

1800, fondation de la Banque de France ;

DE l'agiotage 31

1810, loi réglant la concession des mines, sacrifiant les droits de rÉtat qu'avait sauregardés la loi de 1791 ;

Telles sont les deux premières grandes dates de la féodalité financière en France; tels sont les titres du premier Bonaparte h ia gratitude (qui fut courte pourtant) des financiers.

Nous allons mainteûant voir d'autres faits illustrant un champ d'action plus vasta- Car, dit un penseur estimé :

^ Pendant que les fils de la Révolution tués, dispersés ou traqués sous TEmpire et la Restauration, avaient disparu de la scène, elle avait été euvahie par la bande des agioteurs, qui n'avaient vu dans notre immense crise sociale que la possibilité de pêcher en eau trouble. Enrichis sans tradition, pullulalion imprudente des époques critiques, ces hommes arrivèrent au pouvoir et formèrent une classe riche. (Sémérie ; la Grande Cnse),

Cette classe allait joindre les honneurs à l'argent, conçen^ Iration qui allait dégager une force nouvelle (1).

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