‹ L'agiotage de 1715 à 1870Chapitre 15 sur 18 · XI. — CONTINUATION DBS EXPLOItS FINANCIERS · texte numérisé non relu

XI. — CONTINUATION DBS EXPLOItS FINANCIERS

De 1866 à 1868, les juges se lassèrent quelquefois de juger; mais les pirates ne se lassèrent pas de pirater. Voulez-vou> maintenant connaître avec plus de détail les

(1) Ua sieu' Gibiaia, agent de chansçe, est accusé de 1800 détournements, autant de faux. On Tacquitte parce qu'il résulte des débats qu'il aurait fallu poursuivre toute Vkonorahle corporation des agents de change. (Proudhon).

(1) Georges Duchêne, 1866.

8* i'histoire

mœurs financières ? consaltez encore le même auteur et il vous dira;

< Lf^s fraudes inventées par la féodalité financière sont telles qup jamais Timagi nation des romanciers et les prévisions des législateurs ne sont allées jusque-là,

« Il a f ien paru» depuis dix ans» une vingtaine de comédies et le double de romans sur les brigandages de la spéculation, aucune œuvre ne s'est élevée à la hauteur de la réalité,

t En police correctionnelle, les magistrats se sont trouvés dépannés plus d'une fois, parce que ia loi n'avait pu prévoir des actes aussi révoltants que ceux dont les débats leur apportaient Ï3 révéiation !

'*î Dix-huit cents faux relevés sur les livres d'un agent de chang'e.

« Fabrication d'une approbation ministéripllo apportée aux actionnaires par un escroc déguisé en général de division.

« Mises ^n actions de terrains qui n'existent pas.

* Dtx mil ï ions de détournements sur une affaire de 40 millions

< Assamblée d'actionnaires composée en majorité de claqunirs etrarjgers à Tentreprise,

« Mines do houilles et de fer, du coût de 500,000 Ir-, apportées en s^ociêté par les fondateurs pour le prix de 13 millions.

* Dividfiides distribués, sur le capital, dans des proportions de plus d<^ cent millions en moins de vingt exercices.

< Dédoublement d'action mettant à la charge de l'amortissement vingt et quarante millions qui n'ont jamais été versés.

« Tt'a us ports et déblais de matériaux d'un chemin de fer en consti nction, imputés en recette et produit du trafic-

« Escompte immédiat de valeurs surfaites, de fonds qui n'oxistput pas et d'entreprises qui ne doivent réaliser If^s plusvalues promises qu'en quatre-vingt-dix-neuf ans, à supposer qu'^'lles laissent les plus-values.

€ P^Jtage des caisses, violations des dépôts, virements de comptes imputant aux frais d'établissement les dépenses d'pxpîoitalion, en vue de grossir le dividende de rannée et de pousser à la hausse sur les actions, juste au moment où les écumeurs ont décidé de vendre-

€ Dissimulation par un fondateur de commandite, de 6,000 parts réservataires contre 4,000 qu'il avDue(Georges Duchêne).

Pour mieux taire comprendre de quoi il s'agissait alors, aux beaux jours de Talliance dorée entre aventuriers politiques et aventuriers financiers, nouH résumerons l'histoire de la Jf'utiûn des Petites VoiiureM,

DE l'agiotage ^

Avant 1855, rindustrie des voitures de place de Paris était très morcelée. Beaucoup de cochers conduisaient des équipag*^s leur appartenaa^ en propre ; quant aux entrepreneurs, leur nombre était furt élevé et il était rare d'en voir possesseurs de plus de Èrentta équipages.

Cette industrie était soumise à l'autorisation de la préfecture de police, qui avait limité les numéros- Le transfert de Pautorisation et des numéros avait, par la suite, constitué pour les cochers entrepreneurs autorisés uue charj^'c véuale^ comme les charges d'avoué, de notaire, etc. Le prix de ces numéros, variait de 5 à 7,000 francs. La valeur de l'équipage, chevaux et Tûiturps, pouvait y*évaluer a 2,000 tr., soit environ une mise de fonds de 8 a 9,^00fr,, indispensable pour exercer à Paris rindu.strie de cette spécialitéde transports, accessibles, comme on le voit» a toute une catégorie de citoyens qui ne sauraient l'exercer anjaurd*hui qu'a titre de salariés, d'employés.

Les choses allaient ainsi, quand, en 1855, on annonça dans Ja presse que fadministration désirait grouper eu une seule société d'^^xpluitaliuîi l'industrie dps voitures de place, disseininè<^s jusque-ia. Aussitôt, des demandes de concessions aftluèrentdiins les bureaux de M, Piétri, alors prélet de police.

Mais l'adhiiuistratiouayaitdéjà fait son choix, une compagnie de privilégiés s'était constituée aTavauce en sous main, composée deM\L Barbier, Sainte-Marie, Barrj, Lecomte, Lhuillier, d'Auriol, Faiilard, Gibiat, Calvet-Rogaiat» Arnoux, Grémieut etc.

Comfue toutes les autres entreprises de ce genre, Taffaire fat présentée sous couleur d'utilité publique- Les journaux sans distincttou de nuance, aussi bien les journaux d'oppositiou que les journaux otticiels,enumérerentavecenthousiasme les bênétices qui? tout le inonde, public et cocherSt retireraient de la fusion. Aux propriétaires des voitures, on rachetait leurs équipages qu*on leur soldait par un montant d'action équivalant, de dorte qu'ils continuaient à exercer, sous forme d'associés, comme actionnaires, l'industrie dont tout le matériel d'exploitation se centralisant, d'où devait résulter une notable économie de frais de main-d'œuvre» de loyer, de direction, etc.

Cette économie serait mémo assez grande pour permettre d'en faire bénéticier le public qui jouissait d'un service de voitmvps mieux organisé et moins coûteux.

En outre lasociété, seccmstituant au capital de vingt millions, divisait le capital par actions de 100 fr. C'était la < démocratisation de la finance»; un rei'ug^ ouvert aux psîtUe^ éco lo-

mies, sans emploi jusque-là, et d'ua placement difficile, la plupart de^ actions émises par Jes autres sociétés fînaiicières étant

de5f0rr.

Ainsi prônée par toute la presse, placée sous le patronage avoué du gtHiv**rnemeut, le public ne pouvait manquer d'ac- C'ieillir avec faveur une telle entreprise- Les cochers cependant hêîiitaipiit. lïes entrepreneurs df^ voitures» propriétaires de cinq ou six e [uipag^Si refus^i^^nt de « fusionner > et voulaient coati nuer à exercrtr cojame par Ift passé, avec leurs seules ressources, â leurs risques et périls. L'administration y met bon ordre. Désoi-mais toute autorisation nouvelle fut reiusée, tout transfert d'autonsaùon nouvelle fut refusé de même. 1^'orre fut d'en passer p^ir ieti conditions de la nouvelle compagnie.

L^^s actions émises d'abord à 100 fr. montèrent jusqu'à 220- Le capital primitif df 20,000,000 fut porté à quarante, et la seconde érnissioa fat aussi rapidement couverte que Ix première. Puis, haïsse eliroyable ; les actions retournèrent au pair, dpsceu tarent a ;5tr. L^^s anciens cochers furent ruinés ; leur industrie coatlsquée et échijn^ée contre l'action « cette nouvelle forme démocratique de la propriété > tut à jamais perdue pour ^^us, emportée par le tourbillon de la baisse. Comment une telle catastrophe s'êtait-elle produite ?

L'atîaire lit grand bruit. Elle tint plusieurs audiences à la pour d'assises; des aveux précieux s'y produisirent. Nous devons en rapporter queluq^^s-uns, Us sont caractéristiques car ils mpttent a jour tout un côté du mécanisme financier.

Il y avait à Paris, quand la compagnie se fonda» 878 voitures qui, â H,000 fr. environ» l'équipage, y compris Tachât du privilège, de 7,000 fr. environ, constituaient un matériel delà valeur dp 7,tJ0O,0UO, Pour racheter ce matériel de 7,000,000, la conapagnie émit 1^00,000 actions à 100 fr. — Vin^ millions] — Puis doublant son capital, elle le por ta à quarante millions». sextuplant ainsi la valeur du matériel d'exploitation, sans augmenter le iuaiénel iui-mêiue, de sorte que les cochers qui avait cédé pour S,OOÛ tr. leur équipage a la nouvelle compagnie, recevaient en paiement de ceUe-ci un titre d'action qui ne reprêsen aU que la sixiemi^ partie i du matêi'iel cédé.

Quant îi l'epargue, qui devait trouver là un refuge assuré, €lie s*y jeta natureliement ; mais elle dût, comme lescocheri du reste, payor une primp énorme qui ne fut pas, en moyenne» moindre n^ lOO tr. par action, de sorte qu'elle paya deux ceuts francs des actions de 100 tr, garanties par un matériel de 15 hancs-

DE L'AaiOTÀQB &7

OÙ passa la différence?

Les débats nous en disent quelque chose. Ou avait pensé qu'il fallait encourager les journalistes, < disait un des administrateurs devant la cour d'assises, et les journaux reçurent

une certaine quantité d'actions libérées, »

Ça c'est la goutte d*eau dans l'Océan du vol, continuons :

En outre, les membres du Conseil d'adûtinistration étaient fournisseurs du dit ConseiL M- Gaillard, administrateur, vendait à ses collègues des bois â 30 trancs le décistère, La compagnie ne pouvait s'en servir et les revendait au chemin de ter du Nord à 13 francs.

Pour l'entretien des fiacres, M. Langlois, constructeur offrait à le prendre à sa charge au prix de2fr, 15 c. par jour. Le conseil d'administration Tadjugeaità Massinot au prix de 3,60. — < C'est une chose fâcheuse, disait débonnaire ment le pré^sidenE de la correctionnelle, que Tacheteur et le vendeursoit la même personne. » Langlois déclarait qu'à 2fr. 15, il pouvait gagner 300,000 francs par an. Combien donc gagna le compère Massinot?

M. Crémieu, pour gagner cinquante centimefi de plus, diminuait du tiers la ration des chevaux qui en mouraient. Le tlnancier se vanta cyniquement de la chosft devant le tribunal. Pour ces ioups-cerviers, exténuer, opprimer, exploiter les hommes et torturer les animaux, sont œuvres pies, tant ils soupçonnent peu ce que peuvent être Thonnêté et le sens moral, tant la bonté leur est aussi étrangère que la probité, ce qui n'arien d'étonnant, les deux allant ensemble (1).

(1) Rappelons ici que cefeta cruauté en vers les bêtea, corolaire de la apcn iiation des Iravaîllears et du rançonnement publie, eat toujours en honneur parmi les squales to races dei Compagnies fin anci ères. Cela au poiat que lors du la grande grève de 1878 lea cochers, peu tendres ûepeodaat, deoaaûdèretit as ssi que leur* chevaux fussent moi as exténués, moios ailamés, « Le cœur saigûe à leurs conducteurs, disait le délégué MonU de voir ces paurres bêtes à bout de forces, toujoucs affamées, toujours rendues, ne ruireher que sous l63 coups de fouety jusqu'au jour ou elles tombent sur la Toie publique pour ne plus se relever» »

Ces dnanciers riraient si on leur parlait des devoirs moraux ou sociaux, ce qui revient au même. Au risque de paraître ridicule, disous leur que rbomme digne de ce nom, doit la justiee et le devouemeot à aea frères humains et la compalissance aux animaux, autant que [le permettent les néces- Bitéa de vie de la race humaine ; que par suite, il doit de bons traitements à ces « frères Inférieurs » comme dit Michèle t, qu^il mal mèoe si cruellement qui pourtant lui sont si utiles et T aident si patiemment et si conatamment dans a es travaux*

58 l'histoirh

Mais direz-vouSj pourquoi les assemblées générales ne pro^ testaient-elles pas contre ce gaspillage ? Depuis quand les assemblées d'actionnaires ont-elles fait autre chose qu'enregistrer les actes des administrateurs î répondrons-nous» Les

assemblées votaient^ et quand un actionnaire grincheux réclamait un examen approfondi, on le mettait à la porte purement et simplement.

An reste, les honnêtes administrateurs reconnaissaient avoir bénéficié dans leur gestion de deux militons environ. Le procureur impérial démontra que ce bénéfice s'élevait ddiœ millions a\( moins.

Résultat de ces hauts faits plout ocra tiques : Les cochers perdirent leurs voitures et le public son argent et le monopole fat consolidé. De plus, les tarifs, qui devaient diminuer, furent augmentés de 25 0/0; mais Calvet-Rogniat, les Gaillard, Crémieu, Gibiat, d'Auriol et autres habiles avaient gagné des monceaux d'or.

Et telle est la moralité de ce récit-

Voilà quels étaient les gens qui avaient reçu du gouvernement impérial (je ne parle que de l'argent des contribuables, versé directement, pas des faveurs):

Un milliard et demi pour les chemins de fer, sans parler de l'assurance de l'amortissement de 4 milliards d'emprunt et de la garantie de 180 millions d'intérêts annuels.

10 millions pour le Crédit foncier.

20 millions par an pour paquebots transatlantiques et pour messageries impériales; 50 millions pour la grande industrie, etc , etc-

On comprend que, se sentant ainsi protégés, les agioteurs aient mis littéralement la France au pillage.

Voici du reste un petit tableau emprunté a Georges Duchêne plus éloquent que des milliers de pages, mêmes écrites par Prondhon :

DB lVûIOTA&E

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