I. GOKaiDERATIONS GKNEailLE£i
Si par apéculatioa oa entend la recherche du béDéflce par l'uaure» la vente ou l'achat de marchandises, la spéculation est aussi Tieille que les premières sociétés- Mais cette spéculation particulière, qui a pour but la vente ou Tachât à terme de valeurs représentatives, plus ou moins réelles — et qu'on s'efforce, par tous les moyens licites ou illicites, de faire monter ou baisser, selon son intérêt — cette sorte de spéculation, dite aussi agiotage, est d'origine relativement récente. On peut même dire que c'est Law. qui ouvrit le premier la carrière toute grande à ces opérations et à ces scandales.
Non pas cependant que la finance française (celle dont nous allons spécialement nous occuper) n'ait eu, avant Law, d'autres précurseurs éminents dont le nom, roulé dans le fleuve de l'histoire, n'ait surnagé, en dépit des remous séculaires.
Mais ces financiers avant la lettre durent au commerce, d'aucuns à l'usure, le plus grand nombre (à partir de la seconde moitié du xvii® siècle) aux Fermes générales, les centaines de millions que nos modernes financiers doivent surtout à Vagio,
Qui trouvons-nous en effet dans le passé antérieur au xviii* siècle? D'abord Jacques Cœur, le célèbre « argentier » de Charles VII, le créancier de Gajiste III et l'ami, puis l'exécuteur testamentaire d'Agnès Sorel. Cet argentier n'avait gagné que dans le commerce ses millions d'écus d'or, ses trente « châtellenies » (dont une seule comprenait vingt-deux paroisses), ses somptueux hôtels et ses nombreuses mines d'argent et de cuivre.
L'ancien cordonnier de Lucques, Zametti, arrivé en France avec Catherine de Médicis, et devenu bientôt assez riche pour subventionner, tour à tour, Henri III, la Ligue et Henri IV, avait ramassé sa colossale fortune et ses titres de baron de Murât et de Billy, surtout par son affermage de l'odieuse Gabelle. Ce que les millions ainsi gagnés représentaient de ruines, de morts de faim et d'envois au galère pour le patient peuple de France, les lamentations postérieures de notre grand et magnanime Yauban n'en peuvent donner qu'une faible idée.
i0 HISTOIRE
Lorsque un gentilhomme comme le marquis iI'O, seigneur de Fresne,égaleraeûtcontemporaindelajLî£ifi*e,s'enrichissaitjC'était aussi aux dépens des contribuables* Il est vrai que, le progrè:* des temps aidant, ce d'O fondait les loteries et créait le systèntie ûe^ rentes ria^eré j, achenalne ment à la spéculation praprement dite qui allait avoir, le siècle suivant, un brillant représentant dans Samuel Bernard (1),
Saluons en celui-là le premier roi des financiers modernes!
Ce financier, le seul homme de son temps que rorgueilleux Louis XIV, si hautain devant les autres rois, ait attendu, chapeau bas, dans les jardins de Yersailles, pratiquait sur les denrées l'agiotage en grand ; ce n'était pas sa seule ressource,
« Samuel Bernard, dit A. Chirac, dans les Rois de la République^ était un juif escompteur, fournisseur des armées ; il devint rapidement assez riche pour ^prêter trente millions sur billets des fermes et vingt-cinq millions sur simple billet du roi. Ses apologistes avouent qu'il agissait de façon « à se rendre toujours maître des prix et des cours de chaque chose, et qu'il jouait ainsi à coup sûr, » Il est célèbre par son accaparement de tous les vins d'Espagne. Grand viveur, grand débauché, juif de Louis XIV et de Louis XY, il dût, à tant de qualités, des lettres de
(I) N'oublions pas que Taucienne monaroïiîe traitait asse^ caTalièremeni ■ei créancier a en général et les financiers en particulier. De Henri IV à Louis XVlj nous pouvons compter 56 banqueroutes g^ouvernementales. Mais le plus cynique de ces banqueroutiers d'Etat fut Mazarin. Une fois, entre autres, dit Ch, Louandre, il annula d'un trait de plume une dette de soixante mîlUons; et lorsqu'il reftisar ainsi de payer les créanciers de l'Etat, il donna pour unique raison que ^ lee uns étaient trop riches et les autres des gêna de rien, »
On n'sflt pae plus spirituel.
Et M. René SCourm, auteur à%^ Finances de V ancien régime et de la Révo^ lutiofif a Toulu flétrir Cambon, parce que, dès le mois d'ayril 1792, en proposant de faire attendre la gent avide des fermiers généraux et autres ejusdem fmrinœ^ le grand conventionnel disait;
* On TOUS dit que vous ne pouvez suspendre, même pour un très court intervalle, le paiement d^ancune partie de la dette» ii toutes le« créances pouTaient se payer k la fois, comme s*il ne fallait mettre aucun ordre dans les remboursements. Nous fttifloas la guerre pour not^'e Oonstitation, et le maintieii de la Conatitutioii n'eat-il pM la dette la plos sacrée... L'iAtérIt même de tos créanciers i^oaa oblige de saeriiâer toutes yq% rea-* sonrcea poqr \» s^eoèt de la guerre. »
C'était pourtant évident*
DE L*AaiOTAGS 13
noblesse» actieta des comtéâ et des marquisats. L'aîné de ses ïlls s'appela comte de Rioux, le cadet, comte de Gaubert: sa fllle épousa le président Malle; les Boulai a-Villi ers etlesCossé- Brissac ont du sang de ce juif dans les reines; qu'on s'étonne après cela de voir, sous la régence, la gentilhommeriô judaîser à outrance. Parti de rien, Samuel, baron dépensier, mourut avec plus de soixante millions de fortune, »
Le nec plurîbus împar de la finance n'eut pas d'abord beaucoup d'imitateurs dans la variété des entreprises de gain, car c'est prèsqu'exclusivement par les j'erw^^d^^n^'-a/e*, (l)que s'enrichirent
(1) La Ferme généraU^ dit un p^bliciete, avâ-ît été créée en 1681 , m orna pour subvenir aux besoin» de la France que pour satisfaire aux dépenseâ de la cour. Louis XIV s'endettait et ne trouyait pas d'argent pour payer ses dettes. On afferma, pou r avoir de Targent comptant, les grandes et petites gabelles, les gabelles générales et locales, la ferme du tabac, la régie des droits à l'entrée, à la sortie et à la circulation des marchandises dans le royaume, les entrées de Paris, les aides du pl^t pays et des salines, en un mot les principaux éléments de nos contributions indirectes et de nos droits de douane. Ces services employaient une véritable armée de fonctionnaires supérieurs ou subalternes^ commis et soldatô, placés sous les ordres de directeurs provinciaux et obéissant à une discipline à la fois militaire et civile. Au-^dessus de ces états-^majors étaient les fermiers, constittiés par bureaux et ayant chacun des attri»^ butions définies. Un d'entre eux^ chargé de la feuille ded emplois, travaillait avec le contrôleur général, qui avait, au nom du roi, la haute main sur oes agents de tout grade. Les assemblées des bureaux se tenaient tous les jours, excepté le samedi.
Le premier € mérite » de la Ferme générale^ fut d'assurer, sous le nom de croupes^ un service de pensions pour les habitués de VŒih-de^Beuf. îl y avait même des parts de places que le roi ne craignait pas de s'adjuger, et où il jouait familièrement la partie des Ferfniers généraux, perdait ou gagnait comme eux, suivant les chances. Un autre « ft*uit » de l'institution, c'était de tenir constammônt une cinquantaine de grosses bourses à la dispo* sltion du roi, de ses amis ou de ses favorites ; au besoin et à la veille d'emprunts ettrisiordinaires, on les mettait tkvoi prises avec les banquiers réealoi^ trants. Pour indemniser ces bons serviteurs, on leur livrait, il est vrai, le peuple à rahçonner ; mais la noblesse et le clergé échappaient à l'impôt, à quoi bon dès lors s'inquiéter du peuple ? C'était Faffaire des commis de ga^belles, et ils s'arrangeraient bien toujours ; il était de règle que le roi n'y perdrait rien, et à coup sûr les fermiers non plus.
Les abus ne tardèrent pB,^ à devenir intolérables et la vindicte publique en a gardé la mémoire : intérêts excessif sur les avances faites au trésor royal, indemnités onéreuses, fraudes et excédents de poids sur le tabac à la suite d'un mouillage exagéré, pots de vin, spéculations illicites sig: les fonds provenant de la perception.