II. — Law et son Système
Le « Système :* du célèbre écossais tendait, en somme, à nationaliser le crédit (1); il se résumait, au point de vue pratique, dans la création d'une immense Banque de dépôts destinée d'abord à payer toutes les dettes de TEtat, — grâce à son privilège d'émettre un papier-monnaie garanti par le produit permaoent des impôts, — ensuite, à fonder le crédit commercial par la multiplication de la monnaie ou signe d'échange* Cette multiplication était ôbtenable, d*après Law, par la mobilisation des titres des grandes entreprises industrielles et commerciales, alors existantes ou naissantes.
Assurément, il n'y avait rien là d'impraticable- Mais la cupidité et l'immoralité des contemporains du Régent ne cherchèrent et ne trouvèrent, dans ces projets de réforme financière, qu'un prétexte à agiotage effréné^ à gains iHicltes et coupables.
Quoiqu'il en soit, peu de semaines après leur émission, les actions de la Banque haussèrent exorbitamment. Les millions en perspective dansèrent la sarabande dans les cerveaux; il passa un vent de folie universelle, dont la rue Quincampoix vit les orgies frénétiques.
Pour répondre au succès, Law fit adjoindre à sa Banque la
(1) « Law ATait pré^u la Banque de France et Id Crédit Foncier : son eyitème périt par l'exagération des capitaux fictifs ; » dit Chirac (loco, citato). Law avait prévu mieux que cela : Une Banque nationale créditant le travail national. Quant à Texagération des capitaux fictifs qui^t crouler son système, il faut s'en prendre surtout à l'indignité et à l'avidité malhonnête de ses contemporains, comme nous le verrons plus loin.
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Compagnie éTOecident^ ayant pour but le commerce delà Valléft du Mississipi et la colonisation de toute la Louisiane (la Compas gnie de VOccident disposant, en outre, de la propriété du Sénégal); il y ajouta aussi rancienne Compagnie des îndes^ à la fondation de laquelle Louis XIV, lanceur d'affaires k ses heures, avait pris une si grande part (1) le commerce exclusif ayec la Chine, la fabrication des monnaies, les fermes générales d'im^ pots, etc. Tout cela salué par des cris d'«nthousiasme.
Le grand novateur se crut alors assez fort pour réaliser sa conception première — TEtat créditeur — que Top position des Noailles lui avait fait abandonner d'abord. En conséquence, il livra toute cette administration financière à TEtat et se fit nommer Contrôleur général des Finances.
Le champ d*actioa étant ainsi agrandi, Tagiotage n'eut plus de borne; la hausse atteignit des proportions fabuleuses î les actions du Mississipi, émises à 500 fr., eu 1717, montèrent jusqu'à 20,000, en 1719, donnant 202 0/0 de bénéfice! En telle occurrence, des fortunes scandaleuses s'édifièrent en un clin d'œiL Ce fut un bouleversement général ne présageant rien de bon, car, au lieu de favoriser le commercej comme l'avait espéré son fondateur, le < Système » ne faisait qu'augmenter l'agiotage le plus immoral, que déchaîner les plus insatiables convoitises. Ce n'est pas tout; tels furent les enivrements et les vertiges de ce tourbillonnement métallique, telle la fièvre montée à toutes les têtes, que Law, perdant pied à son tour, multiplia à vce point les titres tant convoités, que bientôt ils n'eurent plus qu'une valeur d'opinion. Le chiffre d'émission se totalisa en une valeur représentative de plus de trois milliards; mais la hausse insensée dont tous les titres furent Tobjet, leur donna sur le marché une valeur éphémère de près de 50 milliards, gagés sur des entreprises ne représentant pas plus d'un millard et n'ayant pour pièces de résistance qu'un numéraire de 700 millions? C'était la castatrophe prochaine, effroyable ; impossible de se (aire illusion. Qu'importait, les croupiers n'y regardaient pas de si près. Tout le monde, nobles, bourgeois, magistrats, abbés, artisans, laquais, courut de plus belle, pris de vertige, à la curée. Tout le monde, non ; il y eut des gens plus avisés. Les vieux financiers de Hollande et de Genève, venus pour spéculer avec clairvoyance, jugèrent que le Krachy — selon notre barbare
(1) Voir, dans la Nouvelle Revue Avril-Mai 1885, Tétadd de M. Pauliat.
iê L'HiSTOIRE
néologisme de la cbose, -^ n'était pas étoigaé ; c ils commencèrent à réaliser. *
Les agioteurs en eurent vent, prirent peur et voulureot le» iBiiter ; rapidement les € réalisateurs > se multl pilèrent, les titres s'aiourdirent et la chute commença. Law, grand devant Im péril, entassa combinaisons snr comhiûaisons et plus d'une lois il ftit EUT le point d*arrêter la déroute ; mais la tâche était vraiment trop lourde: son génie organisateur, même disposant de Tarme redoutable du cours forcé, ne put résister à l'orage: ce fut bientôt une baisse soudaine, foudroyante, une débâcle comme on n'ea avait jamais vu dans la vie financière des nations, cotées k 20,000 livres en 171î>, tombèrent à 5 livres le 31 décembre 1720* Il y eut des émeutes au Falâis-Royal, Law faillit être mis en pièces et un grand nombre de fortuDes colossales, édifiées malhonnêtement en quelques jours, tombèrent plus rapidement encore, au grand désespoir des agioteurs^ criant à la ruine, parce quils venaient de perdre les milliQDs récemment ratîés»
Ils y eut cependant il faut le reconnaître des ruines réelles* Beaucoup avaient vendus leurs propriétés pour pouvoir agioter, et c'est même de cette époque que date surtout le mor* ceïLement de propriété foncière en France. Mais beaucoup, en revanche, restaient avec des gains scandaleux ; ils ne criaient pas moins fort que les autres* De ce nombre furent les représentants de la cruelle et avide maison des Gondé, (1) Ils avaient râtelé, dans les tripotages de la rue Quimcampoix, soixante millions avec lesquels ont bâtit Chantilly, qu'une corde de pendu devait, un siècle plus tard, rattacher au domaine des d'Orléans — destination digne d'une telle origine, — On citait encore un Leblanc, avec un gain de 17 millions; un de Lafage, gain, 20 millions ; une de St-Fat*geau, 2& millions ; une de Ghaumont, 127 millions* Un peaussier de Montéllmart se retira avec 70 millions, le domestique d'un banquier avec 50, un Savoyard avec 40, etc., etc.
A quoi ne pousse pas l'homme, Vauri sacra famés ? Ily avait eu des crimes atroces; un comte de Horn assassina un courtier pour lui voler ses actions. L'infâme duc de la Force s'était servi
(1) Cette famille des Condéb est tout simplement odieuse: insolence féroee, avidité, une sorte de fureur à déverser le mépris pour se venger des humiliations qu'impose le maître. (P. Albert: € La littérature Française du 17e siècle »).
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des millions gagnés pour accaparer les denrées alimentaires, affamer la population, et les faits de ce genre étaient innombrables.
L'opinion (bien qu'elle n'en eût pas le droit), exigea contre les principaux coupables des poursuites qui n'eurent pas grand résultat. On condamna par contumace un de Talhouët, maître des requêtes, et coupable du détournement de 30 milions d'actions, à avoir la tête trancbée ; d'autres escrocs de moindre surface furent condamnés aussi à des peines infamantes.
Puis tout rentra dans l'ordre. On était guéri pour un temps de l'agiotage, mais le crédit fut compromis pour un siècle et la corruption publique avait subi un excitant meurtrier. C'est peutêtre à ce krach gigantesque qu'il faut attribuer le retard de la France à suivre l'exemple de l'Angleterre et de la Hollande, où déjà était né le crédit industriel et commercial.
Par contre l'agriculture avait gagné à l'ébranlement : le commerce même y puisa une nouvelle impulsion.