LA HAINE DE L'ANGLAIS
M. Haringus est Hollandais. C'est un homme digne, lettré et savant. H cultive des tulipes et des jacinthes, collectionne les porcelaines rares et les gravures : il dessine lui-même et fait un peu de peinture.
Quoique frisant la cinquantaine, M. Haringus reste toujours gai; il aime les propos joyeux, la bonne chère, le vin rare et a le reste », comme disait La Fontaine en un mot d une excessive pudeur. Il a beaucoup voyagé, connaît l'Europe. Il se rend souvent à Paris et achète les livres à la mode.
D'ailleurs M. Haringus est riche : son père, un armateur, lui a laissé une grosse fortune. Ce serait donc le plus heureux des hommes, s'il n'avait une manie : la haine de l'Anglais.
— Nation de mercantis, de maraudeurs et de tartufes, dit-il aussitôt qu'il entend parler de la Grande-
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Bretagne. Le léopard est une bête avide, voleuse et sournoise : digne animal qui représente le pays ! Il ajoute :
— Ils sont cruels, impitoyables! Il n'y a pas de cœur derrière les côtes blanches d'Albion !
Et il crie furieux :
— Voyez donc au Transvaal! Pour éteindre une race héroïque, froidement ils font périr mille enfants boers dans les camps de reconcentration.
On s'incline.
Mais je répliquai un jour au coléreux batave :
— Pour quelques crapules qui remuent les instincts d'un patriotisme féroce, il ne faut conspuer ainsi le pays de Shakespeare !
J'ajoutai :
— D'ailleurs les Anglais sont généralement des ivrognes; à ce titre ils méritent la considération d'un grand nombre d'habitants du continent.
M. Haringus répliqua :
— Shakespeare est le plus grand poète des temps modernes! Mais que sont devenus les Anglais, depuis son époque? Ah! l'Angleterre formait un des coins les plus retentissants de ce xvi^ siècle que Taine a appelé (( une caverne de lions )). Elle était fougueuse, pittoresque, héroïque! La haine y coulait comme la lave d'un Vésuve. L'amour y jailHssait en sources qui
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allaient se bleuir dans Tazur du ciel! Les Anglais d'alors, passionnés, violents, jettent leur âme hors d'eux! Ils aiment la vie, se roulent au milieu de ses flammes. Ils se montrent généreux, sociables, galants ! Taine les décrit ainsi : a Ce sont des corps de charretiers avec des sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs et des goûts d'artistes! » M. Haringus s'emballait :
— Dans beaucoup de bruit pour rien, Béatrix s'écrie : ({ Lorsque je suis née, une étoile dansait. » Mot charmant! Mot divin! Fleur qui tombe du ciel! Et Eekhoud, dans son livre sur le Siècle de Shakespeare, a dit : a Cet horoscope est celui de la majorité des Anglais de la Renaissance. ))
M. Haringus ricana :
— Aujourd'hui quand ils naissent, une guinée saute dans la boue! Car la race a été abîmée par le puritanisme! La générosité, refoulée par les mercantis! L'Anglais qui buvait du sack avec Falstafï à la Hure de Sanglier, en compagnie joyeuse et a bon garçon », regarde maintenant ses voisins du haut de sa dignité et s'enivre seul de gin dans son cabinet. Tout est devenu clandestin et hypocrite. Et John Bull ne s'occupant que de mercantilisme, songe à la domination du monde, qu'il veut tenir dans ses grifïes d'usurier!
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M. Haringus brandit le poing :
— Ah! oui! Ils ont changé! Car en ce siècle ce sont les Shylock de Shakespeare et les Barabas flétris par Marlowe, les flibustiers et les voleurs qui tiennent le cœur anglais : la bande équivoque qui a entonné à la Bourse de Londres le a God Save the Queen », lors de la délivrance de Kimberley!
ïCt le Hollandais conclut, en clignant de l'œil d'une façon malicieuse :
— Malgré sa perruque extravagante et ses jalousies de femme, je préfère Elisabeth, dansant la pavane à soixante-neuf ans aux noces de lord Herbert, entourée de soieries lumineuses, de bijoux pleins de feu, aux impératrices d'aujourd'hui, bourgeoises, surveillant le pudding de leur cuisine, buvant la petite goutte au coin du feu et laissant opérr' des massacres autour d'elles!
M. Haringus prit un air prud'hommcsque :
— D'ailleurs l'Hisloire les jugera !
Ainsi M. Haringus va par les rues, les salons, les cafés, disant beaucoup de mal de la nation anglaise. H en critique les costumes, la tenue :
— Les Anglais ont inventé Thabil rigide, étroit, affirme-t-il, ils ont mis à la mode le vêtement pro-
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testant. Dans ces étuis ils ont la dignité insolente, la réserve vaniteuse, la morgue imbécile. Et dire que jusqu'en France on a imité ces façons de parapluies serrés dans leurs fourreaux et ces manières qui vous engoncent dans les faux-cols comme en des viroles ! C'est ridicule ! Mais ces bougres ont mis une baguette en fer au cul des gens, et comme ils ont des dents carrées qu'ils n'osent montrer, ils ont banni le sourire!
M. Haringus se moque aussi des musiciens d'Outre-Manche. Il aime à parler des Anglaises qui jouent du piano de la façon inharmonieuse que l'on redoute.
— Elles ne peuvent littéralement lier une note à une autre! insinue-t-il. Et quand elles chantent!
Il imite les cris du chat, glousse comme une poule. Puis il critique les déplorables concerts qu'on donne à Londres, affirmant :
— Une musique de régiment anglais, exécutant un air de bravoure ou de sentiment, est la seule chose, en Grande-Bretagne, qui pourrait mettre en fuite des Allemands.
D'autre part M. Haringus nargue agréablement les misses qui s'adonnent à la peinture :
— Je sais bien qu'en d'autres pays, dit-il, les jeunes filles brodent des pantoufles ! Mais c'est moins
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prétentieux, cela réchaufïe les pieds, et apparaît plus beau de ton !
M. Haringiis relève la tête :
— I D'ailleurs la peinture anglaise n'existe guère.
— Eh ! eh ! interrompe- je, par égard pour Hogarth, Rowlandson, Turner, Madox Brown, et par galanterie pour Kate Greenaway.
— Soit! reprit M. Haringus comme s'il avaitdeviné tonte ma pensée: vous \ou\ez défendre Is. danse anglaise de la Mort (une chose d'actualité, si le génial Rowlandson revivait !) ou le Mariage à la mode, la Carrière du Libertin ! Je vous les accorde !
— Merci bien ! fis-je.
— Mais, savez-vous, Lely, ce favori de la cour anglaise, a été le plus abominable et le plus malhonnête pasticheur de Van Dyck ! Sans l'école de Rubens et Rembrandt, malgré leur talent, Reynolds, Gainsborough et Lawrence n'eussent pas été ce qu'ils sont! Eh ! eh ! John Constable doit des choses à Hobbema et à Ruysdaël! Quant aux préraphaélites ils ont coupé les ailes blanches à la colombe florentine et les ont adaptées à des grouses d'Ecosse !
M. Haringus fit un vilain calembour en s'écriant :
— Le joli vol!
Et il reprit :
— A eux seuls les insulaires n'eussent pu consti-
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tuer une « peinture » à l'Angleterre. Pas plus qu'à eux seuls, sans les Prussiens et les Russes, ils n'eussent accompli ce Waterloo, qu'ils subiront à leur tour ! M. Haringus s'écria, emphatique :
— Pour avoir une palette clans le ventre, il ne faut pas qu'il s'y trouve d'abord le caducée de Mercure, le masque de Tartufe et la corde du bourreau !
Il respira un peu :
— Quant à la sculpture, continua-t-il, on n'en parle même pas. Vous connaissez les statues de Londres. Michel Ange eût craché dessus.
Il avoua :
— A Pavant-dernier jubilé delà très regrettée reine Victoria, j'ai assisté à l'inauguration de sa statue à Windsor au pied du château. Cette statue, grotesque, s'érige en un bronze alors brillant et fraîchement coulé. Quand on enleva le voile, je crus que ce voile était fait en papier.
M. Haringus, content, frappa sur sa cuisse :
— Tout le reste ne vaut guère mieux ! Un autre jour M. Haringus me dit :
— La preuve que l'Angleterre n'est pas un pays fin ? La toilette des femmes et la cuisine de cette île.
— C'est peut-être vrai.
— 0 la toilette ! s'écria M. Haringus. Taine donne ainsi son avis : « Le ridicule en est énorme ! )) Et il
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raconte qu'il dit un jour à une dame londonienne : « La toilette est plus éclatante chez vous qu'en France. » Elle répondit : a Mais c'est de Paris que viennent nos robes ! )) Taine ajoute : « Je me suis bien gardé de répondre : a C'est vous qui les choisissez î »
— Et puis, que voulez-vous ! reprit mon interlocuteur. La laideur des femmes ! En Flandre, en France, en Italie, en Espagne, elles sont généralement jolies : il ne faut pas traverser plusieurs villes avant de trouver un visage agréable ou un corps bien proportionné. Mais dans la Grande- Bretagne! Il y a quelques belles filles par province. Le reste? Voici ce que Taine, homme juste et modéré a écrit (j'ai appris ces phrases par cœur !) : (( Beaucoup sont de simples hahics, poupées de cire neuve, avec des yeux de verre, et qui semblent parfaitement vides de toute idée. D'autres figures ont rougi et tournent au bifteck cru ; il y a un fond de bêtise ou de brutalité dans ces chairs inertes, trop blanches ou trop rouges. Quelques-unes vont à l'extrême de la laideur et du grotesque, pattes de héron, cous de cigogne, et toujours la grande devanture de dents blanches, la mâchoire saillante du Carnivore. »
M. Haringus, au bout de quelques instants, reprit d'un air gourmand:
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— Quant à la cuisine, j'adore les plats exquis, vous le savez. Mais en Angleterre on n'en peut découvrir ! Ah ! le ciel de Provence, uni à la Méditerranée, a donné la divine bouillabaisse, la Touraine, ce pays de Balzac et de Rabelais, exhale un parfum merveilleux pour les gourmets, l'Allemagne ouvre ses brasseries et ses charcuteries, Venise offre, comme des cœurs de cardinaux, ses araignées de mer à l'huile, Naples prodigue sur fond d'or, les coquillages aux tomates, la Flandre exhale la savoureuse senteur des cuisines juteuses ! Mais Albion!
M. Haringus prit un air dégoûté :
— Des rôtis! Des bouillis ! Des légumes sans assaisonnements, comme pour les perroquets ! Surtout ça ils vident des bouteilles d'épices, qu'on dirait préparées par les Borgia ; elles contiennent des emportegueule et l'on ne serait pas étonné de lire sur ces fioles : « Pour usage externe ! » Pouah ! Leurs gâteaux sont durs comme des vieux châteaux-forts ! Le pudding est à la graisse de bœuf ! Les vieilles filles l'inondent de rhum !
Cependant M. Haringus ne se contente pas de poursuivre l'Angleterre de ses quolibets. Il emploie son talent de dessinateur à faire des caricatures : il m'en a
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donné, me permettant de les reproduire dans ce livre. Ainsi sera dépeint plus complètement l'état dame de M. Haringus. Etat d'àme curieux : caractéristique frappante de la colère allumée contre TAngieterre. Les questions politiques m'intéressent peu et je laisse tourner le monde très philosophiquement. Mais M. Haringus, dans ses spéculations, m'a paru si typique que je n"ai pu m'em pêcher de répéter ce qu'il ma confié, au risque de blesser les Anglais dans leur sentiment national et d'avoir l'air de manquer de respect vis-à-vis de quelques institutions couronnées. Je le regrette beaucoup, mais je suis sur d'amuser quelques-uns : ce qui importe. D'ailleurs, riiistoire que je vais raconter a sa morale : elle montre combien les gens de cœur méprisent une nation qui ne respecte pas les principes élémentaires du droit des gens et qui ne fait pas la guerre de façon honnête et humaine, comme il convient.
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