‹ L'agonie d'AlbionChapitre 4 sur 5 · UN REVE HEROÏQUE · texte numérisé non relu

UN REVE HEROÏQUE

UN REVE Héroïque

La haine de M. Haringus pour l'Anglais a été accentuée par la guerre du Transvaal. Période agitée ! Chaque matin, M. Haringus ouvre fiévreusement les journaux et se réjouit des catastrophes qui pleuvent sur les armées britanniques. H est navré quand les Anglais prennent un a laager )) ou font prisonniers quelques Boers, des femmes, des moutons et des bœufs, comme le rapportent périodiquement leurs bulletins militaires. La reddition de Crontje a failli le rendre fou.

Voilà deux ans que dure cet état. M. Haringus tient une comptabilité des « khakis )) occis ou blessés et regarde les additions grossir avec la joie qu'il met à voir monter le taux de ses actions de a trams )) ou s'arrondir les melons de ses couches. Pourtant M. Haringus est tendre comme ces pains faits au

lait et qu'on mange en Flandre bourrés de raisins de Corinthe et d'un peu de sucre candi. Pour vous donner idée de sa bonté, je vous dirai qu'il adore les fruits, néanmoins il se désole quand son jardinier attrape un loir au piège :

— Pauvre petite bête, elle a de si beaux yeux!

Il n'ose demander grâce, car le jardinier se fâcherait, mais M. Haringus a parfois ouvert la trappe en tapinois, et s'est sauvé tel un gamin à la maraude. D'ailleurs il place dans ses pommiers des pots qui facilitent la construction des nids. Il n'écraserait pas une punaise.

Mais que voulez-vous ? Kitchener a vraiment « dépassé la mesure! »

— C'est trop fort, dit M. Haringus, ces sales Anglais vous feraient sortir de vous-même le revolver au poing.

Et il se promène dans son jardin, tuant son cigare en vingt bouffées rapides, agitant les pans noirs de sa redingote ainsi que des drapeaux agacés au souffle des balles. Parfois d'un geste sec — tel Tarquin parmi ses pavots — il casse la tige d'une fleur qui tombe, ou, colère, il lance une pierre à un oiseau qui fuit.

— Ah! si je les tenais!

Il montre le poing à ses pivoines, à ses roses, à ses œillets ou à ses dahlias, suivant la saison.

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A l'estaminet il pérore, boit un verre de Schiedani en plus pour s'enflammer, regrette de n'avoir plus vingt ans pour « partir » et affiche son mépris à l'égard de l'empereur d'Allemagne, qui a refusé de recevoir Kriiger.

— Des questions de familles royales!

Un de ses voisins dit :

— On se croirait encore au moyen âge.

Et un troisième soupire :

— Ah ! si les sociaUstes voulaient!

Chez lui M. Haringus se refuse à prendre la demibouteille de stout qu'il buvait les jours où il allait rendre visite à ses amies, il a renoncé aux pickles, bien que la viande soit fade en Hollande et s'est interdit jusqu'aux gingernots qu'il croquait certains soirs en sirotant son curaçao.

— Je ne veux plus rien d'anglais, a-t-il déclaré.

Un soir il lut le récit d'une victoire boer : trentecinq transvaaliens avaient tué le joueur de fifre d'une troupe f anglaise et fait prisonniers les hommes, au nombre de sept cent cinquante-neuf ; ils les avaient relâchés les]jugeant inofïensifs ; mais ils prirent les habits et les armes, laissant au colonel un monocle qu'il les avait priés de lui rendre et un exemplaire du marquis de Sade, trouvé sous la selle de son cheval et qui était relié comme un^ Bible.

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— Bravo! s'écria M. Haringus. Gela marche!

En se couchant il se versa une ample rasade de rhum dans son Ihé et s'endormit après avoir lu quelques pages de Tacite : M. Haringus adorait cet auteur.

Bientôt il ronfla légèrement, en homme heureux et il fit un rêve singulier. Il rêva qu'un grand livre d'histoire s'ouvrait devant lui : il y voyait des caractères rouges énormes; le diablotin d'or qui figurait sur l'horloge en mahoni de M. Haringus, quitta aussitôt son poste et s'approcha rieur. Arrivé près du lit le lutin sauta et se mit à califourchon au faîte du grand livre : d'un doigt crochu il montra les premiers mots du texte. Bien que fort endormi, M. Haringus lut clairement, nettement, comme s'il se fût trouvé dans la réalité :

(( Après le départ de lord Roberts, les généraux boers avaient réussi au bout d'une année à disperser les troupes britanniques, à soulever la colonie du Cap et à couper toutes les coiiimunications de l'ennemi. Celui-ci n'eut plus qu'à se rendre : ce qu'il fit avec empressement.

(( Les Anglais, heureux de voir la guerre ainsi terminée, ne cachèrent pas leur joie : ils dansèrent des gigues sur la grand'place de Blœmfontein et devant l'église de Pretoria. Ces guerriers en avaient assez

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de se voir depuis deux ans enlever les vivres chaque semaine par des bergers et des laboureurs; ils étaient fatigués de contourner des « kopjes )) sous un feu vif et sûr, qui leur faisait passer le goût du gin.

(( Cependant, comme il leur souriait peu de regagner la patrie, où régnaient la ruine et l'incohérence, les mercenaires anglais se mirent au service des vainqueurs. Ils se mêlèrent à la population. Bientôt on vit les aérostiers de Buller gardiens d'ascenseurs aux hôtels du Gap ; les artilleurs s'engagèrent chez des artificiers où on leur apprit enfin à se servir de la poudre. Les lanciers de Brabant, sur des chevaux godins, organisèrent des courses de taureaux, et firent rire aux larmes les enfants de Pretoria. D'autres ouvrirent des bars, se firent marchands de pipes, maquignons, clowns, bookmakers ou agrandirent les numéros de quelques maisons, dans les faubourgs de Johannisburg, où viennent beaucoup de chercheurs d'or. Quelques-uns, originaires de Whitechapel ouvrirent une école clandestine de pick-pokets. Des capitaines s'occupèrent d'établir dans les villes de l'Orange des cabinets à l'anglaise. Ainsi l'armée s'était dissoute.

(( Une chose inquiétait encore les Transvaaliens. Ne trouvant plus de soldats à expédier en Afrique, les ministres du Roi Edouard avaient envoyé leur flotte

aux côtes de leurs anciennes colonies : elle paradait tantôt devant Durban, tantôt devant Capetown. Un Long-Tom fut braqué : son boulet creva un croiseur, qui coula à pic. Les autres navires se mirent hors de portée. Cependant les Boers, un jour qu'ils se lavaient les pieds dans la mer, près de Durban, résolurent de prendre ces bateaux à la nage, et ils le firent aussitôt. »

Ces mots lus, le diable ferma le livre, se croisa les bras et demanda à M. Haringus :

— Cela te fait-il plaisir?

M. Haringus répondit d'une voix retentissante :

— Je suis enchanté.

Il lança ces paroles avec une telle force, qu'il réveilla Justiniana, sa servante, laquelle logeait dans une chambre au-dessus de la sienne. Cependant il continua de dormir.

Le diable, toujours perché sur le livre, dit :

— Veux-tu voir ce qui est arrivé à Londres, par la suite?

— Volontiers!

— Viens !

Le lutin jeta le livre sur le parquet, prit la main de M. Haringus : un instant il parut au dormeur qu'il escaladait des nuages, passait au-dessus de la mer, traversait des plaines mangées par la lune. Il

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eut un peu de vertige. Tout à coup il sentit une odeur de suie-

— Nous voici arrivés, dit Satan.

Ils se trouvaient dans une grande rue emplie de peuple et d'affiches. A droite, un palais massif et carré se dressait lugubre, telle une caserne.

— C'est ici, fit le démon.

Devant la porte un cuirassier colossal à la poitrine bardée de fer, avec un immense plumet sur la tête, se tenait, sabre au poing, sur un cheval immobile : pas un muscle de la figure du soldat ne bougea quand Haringus et le diable passèrent. Le lutin donna un léger coup de fourche dans le ventre du cheval : il en sortit du son.

Alors les deux voyageurs escaladèrent plusieurs grands escaliers vides, traversèrent des chambres désertes et lugubres. Soudain le diable poussa M. Haringus dans une salle immense et vraiment seigneuriale. Une table solennellement servie en occupait le centre. Sur un trône, un homme gras, grisonnant et pâle était assis.

— Je le connais, se dit M. Haringus.

H demanda au diable :

— Qui est-ce ?

Mais le diable avait disparu.

M. Haringus se cacha à demi derrière un paravent.

L'homme gras s'essuya le front ; comme un domestique passait devant lui, il déplora la qualité des gincocktails et des brandys qu'on servait à Londres depuis le début des hostilités au Transvaal.

— Il y a quelque chose de pourri dans le royaume d'Angleterre, dit-il.

Et il murmura :

— John, donnez-moi le Times.

— Sa Majesté sait qu'il ne paraît plus.

— Le Pall Mail.

— Sa Majesté sait qu'il a fait faillite.

— C'est juste. Quels journaux avons-nous?

— Des publications françaises. Sire ! Le Sourire, la Plume^ ÏAlmanach du Père Ubu. Nous sommes aussi abonnés au Tu-Tu, au Frou-Frou.

— Donnez-moi le Sourire! soupira l'homme.

Il alla vers une fenêtre : le jour qui tombait blêmit encore sa face aux graisses jaunes, accentua la profondeur des rides, la bouffissure des chairs. Il regarda à travers les carreaux les fumées de Londres, les toits gris, l'exhalaison opaque de la Tamise, l'air d'ennui, le ciel de spleen, et il murmura :

— J'ai en moi quelque chose qui dépasse toutes les manifestations extérieures, lesquelles ne sont que la livrée et le décor de la douleur.

M. Haringus se dit : Je le reconnais, c'est Hamlet!

En effet, c'était Hamlet. Gomme on se trouvait au jour de la fête des roys, ce prince avait invité, suivant Fusage, quelques-uns de ses ministres et de ses généraux. Pourtant il se sentait de très méchante humeur. M. Haringus devina aisément la cause de ce chagrin. D'ordinaire, au palais, on festoyait noblement : il se portait au dessert des toasts valeureux: le soir venu Hamlet était reconduit en grande pompe par les domestiques et l'on ramassait toujours sous les chaises quelques secrétaires d'État et plusieurs colonels. Mais aujourd'hui il n'y a même plus d'orchidée sur la nappe: nulle vaisselle d'argent, nul surtout de vermeil : tout a été vendu pour faire face aux frais de la guerre! Tout! M. Haringus lésait! Hamlet a même été forcé de se défaire des portraits de famille à Ihôtel Drouot, où Adolphe Willette les a achetés à prix d'or: ils sont remplacés par des photographies dans la salle où jadis le§ ancêtres buvaient les vins rares des coupes précieuses.

Tout à coup un bruit terrible éclate dans la rue : des cris de révolte, des hurlements de misère, les abois de la faim ; c'est le peuple de Londres qui se révolte et frappe sur son ventre vide comme sur un tambour d'émeute. M. Haringus tremble.

— Qu'est-ce? bégaye Hamlet.

— Le populace se soulève, répond le domestique.

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— La populace?

— Elle a saccagé un cercle militaire.

— Lequel?

— Celui des « Vingt contre Un )).

— Et où vont-ils? demande Hamlet hagard.

— Ils passent, dit le valet flegmatique.

— Ils ne viennent pas ici, murmure Hamlet satisfait.

Le bruit s'éloigne. Quelques voix crient :

— Vive les Boers !

— Vive la Sociale !

— Vive Kriiger !

— Vive Dewet !

— A manger !

— A boire !

— A bas l'armée !

M. Haringus se retourne dans son lit et murmure:

— Ils sont passés! maintenant nous allons rire!

Et Hamlet soupire, les yeux au ciel, d'un air navré :

— C'est la fête des rois !

En effet la porte s'ouvre : un maréchal chamarré de médailles se présente, petit, maigre : horreur! entre ses épaulettes une face de vieux renard à la moustache grisonnante se dresse, montre une canine féroce et jaune, grimace d'un air astucieux et superbe

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comme si la bête rusée revenait d'une assemblée de lions qui eût écouté ses conseils. En guise de sabre il traîne au cul une queue rousse. Un général suit : son corps se gonfle de vent ou d'orgueil : sur ses épaules rougit une grosse tête de dindon, au regard stupide ; les pans de son habit rouge sont relevés par les plumes d'une roue vaniteuse qui rend le monstre plus ridicule. Un troisième militaire entre avec un mufle de hyène, la bête qui viole les tombes et déterre les morts.

— Je connais ces gens, se dit M. Haringus. D'ailleurs les trois étranges individus portent des

caillots de sang sur leurs habits, comme s'ils venaient de sortir d'un grand abattoir.

Ils s'inclinent et chacun d'eux pousse son cri d'animal.

A cet instant un quatrième seigneur entre.

— Joë ! dit Hamlet ému.

Le nouvel invité a mis un costume de ministre, une orchidée blanche à la boutonnière. Sa figure est livide, sa peau, sous laquelle il semble qu'on voie se mouvoir des tentacules, rappelle celle de la pieuvre. Son œil luit d'éclats d'or et de sang.

— Cher ami, reprend Hamlet.

Il donne à la Pieuvre une longue et fraternelle poignée de mains.

Et vient un gros homme : son ventre fait craquer l'habit noir : il a des mâchoires puissantes comme des timons et des oreilles grandes comme des roues : on dirait le char de l'État!

— Sale Tilbury! s'écrie Hamlet.

M. Haringus observait tout dans son rêve et se tenait coi derrière le paravent.

On se mita table.

Les valets apportèrent un potage à la queue d'Ane, tous les bœufs ayant été réduits en salaisons et expédiés au Gap, expliqua Hamlet.

La Hyène dit :

— Ah! ce n'est point mauvais! Un peu frais, seulement! J'aime la viande plus faisandée.

Mais Hamlet soupira, avec une grande dolence :

— Où en sommes-nous réduits!

Le Renard darda sur lui des regards pointus et glapit:

— Ah ! Ce n'est point ma faute. J'ai pris Pretoria.

— Ah! ah! gloussa le dindon. C'est Pretoria qui vous a pris!

— Vous oubliez Spion-Kop, cria le renard furieux. Et ce qu'on rimait sur vous !

Il prit un air de chanteuse au café-concert :

J'ai passé la soixantaine Et repassé la Tugela !

— Vous chantez comme une fille, comme une cocotte! cria le Dindon.

— Milords! Milords! intervint Hamlet.

Mais le Dindon s'empourprait de rage : son fanon

s'allongeait blanchâtre et rouge sur son bec : les plumes de sa roue comme un ressort le levèrent sur son siège :

— Quand vous étiez à Pretoria, lança-t-il au Renard, vos patrouilles, dépouillées par les Boers, revenaient chaque jour à leur camp nues et sans feuille de vigne !

— Est-ce ma faute ! s'écria le Renard dont la queue rousse se dressait colère derrière son dos. Vous aviez abruti les hommes avant mon arrivée. Vous ne savez, Monsieur, distinguer l'arbre de la locomotive et avez fait décimer vos troupes par vos propres canons !

La Hyène se tenait les côtes de rire :

— Ici Botha aurait plus de joie que le jour où il fit bombarder par Gatacre mille vieux chapeaux perchés sur un kopje !

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La rage du Dindon se retourna vers le sinistre animai :

— Tais-toi! Tu es une liyène ! Tu as profané des tombes ! On t'a envoyé là-bas parce que tu sentais le cadavre et qu'il y avait du sang plein ta gueule !

— Il yen a maintenant plein la tienne! hurla la Hyène.

Hamlet se voila la face :

— Dieu ! L'univers entier doit vomir sur nous ! Il dit au valet qui écoutait :

— John, sortez !

Alors les convives se calmèrent un peu. Mais hélas! on servit des canards aux carottes.

— Des canards, ça vous connaît, Messieurs, dit finement Joë la Pieuvre aux trois généraux.

— La carotte vous est familière, répliqua le Renard en passant à Joë une saucière où nageaient des tranches jaunes de cette racine.

Et la Hyène se pencha vers un domestique :

— Donnez donc ce pot de vin à Messire Joë !

— Milords, vous êtes vraiment trop spirituels, dit Hamlet.

Il ajouta :

— Et votre esprit pourtant nous a mis dans une rude (( purée » !

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Devant cette leçon le Renard baissa le museau.

— Ce n'est pas notre faute, déclara-t-il. Nous avons agi suivant les règles de notre stratégie. Nous avons fait le vide!

— Oui, dit le Dindon en picorant du homard, nous avons fusillé des prisonniers.

— Comme nos ancêtres l'avaient tenté pour la France sous le Premier Empire, reprit le Renard, nous avons essayé de propager parmi les ennemis la divine peste des Indes.

— Nos soldats ont beaucoup violé, dit la Hyène.

— Oui, dit le Renard, et nous avons essayé maintes fois de corrompre les généraux ennemis.

— Pas moyen, gémit le Dindon.

— D'honnêtes gens, conclut Hamlet.

Tous rougirent et plongèrent le nez, le bec ou la gueule dans leur assiette.

On n'entendit plus qu'un bruit de mangeaille féroce et de beuverie. Sale Tilbury devenait de plus en plus rouge; ia Pieuvre faisait glisser ses tentaculbS sous sa peau visqueuse et offrait aux morceaux de langouste des lèvres pareilles à des ventouses.

Monsieur Haringus se dit:

— Je vais être remarqué, maintenant qu'ils ne discutent plus entre eux et ils vont me faire fusiller!

Il songea à Cordoua, un innocent, que le Renard

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impitoyable avait fait cribler de balles par ses soldats.

— Diable!

Il remarqua un candélabre de bronze et d'or.

— Voilà une arme ! Je les assommerai ! Je vendrai cher ma vie !

Il s'avança vers l'objet convoité, le saisit : il était en carton !

— Je suis perdu, murmura monsieur Haringus.

Il voulut ouvrir une porte : mais comme il arrive dans les rêves il ne put faire tourner la clef : des perles de sueur coulaient sur son front, une horrible angoisse serrait son ventre : il regardait les dents sanglantes du Renard, la bouche abjecte de la Hyène, celle de la Pieuvre.

Mais une dépêche arriva et fut transmise à Joë.

Joë pâlit terriblement.

— Qu'y a-t-il ? demanda Hamiet.

— Les Boers débarquent en Irlande !

— Ils me délivrent, se dit monsieur Haringus.

— Sauve qui peut ! s'écria le Dindon en battant d'ailes soudain sorties de son uniforme rouge.

— A combien sont-ils? dit Hamiet plus calme.

— Soixante.

— Nous sommes foutus ! gloussa le Dindon, qui inonda son siège et le tapis d'une foire grise et argentée.

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— Que faire? reprit Hamlet.

— Faisons un mouvement tournant, conseilla le Renard.

— Non, siffla la Hyène. Brûlons les maisons et les fermes des Irlandais: les Boers n'auront rien à manger!

— Ils me dévoreront! hurla le Dindon affolé.

— Faisons le vide! insista la Hyène.

— Je le fais ! hurla le Dindon en éclaboussant une porte derrière lui.

Monsieur Haringusse tordait de rire. ,

— Que faire? répéta Hamlet.

Tous songèrent.

Alors le Dindon, qui avait rétabli la paix sous son croupion, dit avec l'air d'un fm diplomate :

— Ne pouvons-nous compter sur le Portugal? Joë le regarda avec mépris:

— Les Portugais sont devenus les alliés de la Hollande pour vingt tonnes de harengs et dix bateaux de fromages ronds à manger avec le Porto !

Mais une seconde dépêche arriva: Joë devint livide.

— La nouvelle ?

— Les soixante Boers marchent sur Londres !

Le Dindon gloussa, rouvrit sa soupape. Hamlet était blême. Mais le Renard se leva, gonfla son cou, et à pleine gueule commanda, superbe : 4

— Qu'on cache les canons, pour qu'ils ne les prennent pas !

Monsieur Haringus se mit à rire si fort qu'il s'éveilla : il avait mal au ventre et dut sauter du lit pour ne point mouiller le matelas.

— Malheureusement ce n'est qu'un rêve, dit-il. Pourtant, à moitié endormi, il regarda sur le

marbre de sa commode à bijoux si le diable n'y avait pas posé le grand livre à caractères rouges.

Rien! Sinon une veilleuse dont la lueur douce mettait une petite âme ronde au plafond et caressait, à côté d'elle, le ventre à un vase de Chine de la famille verte.

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