LES SUPPOSITIONS POLITIQUES
Quelques jours après que M. Haringus m'eut raconté ce rêve, auquel il avait certes ajouté quelques enjolivements dès son réveil, je lui rendis visite à Amsterdam. Il faisait un temps d'automne sapide. Le soleil venait de lever les brouillards : il semblait qu'il fît danser leur âme sur les pignons et sur les arbres roux: la ville baignait en une lueur irisée. Les canaux exhalaient leur suée matinale: une mouette y arrêtait quelques secondes son vol agile : sous la voûte d'un pont de pierre surgissait la proue d'un bateau, bariolée d'un vert de pomme aigre. Une odeur de tourbe brûlée, d'épices et de goudron régnait.
Je trouvai M. Haringus joyeux dans sa grande salle ornée de tapisseries. Son œil brillait, sa bouche paraissait tenaillée par une envie de rire. 11 leva les bras au ciel :
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— Quel plaisir, cher ami !
Il prit mon chapeau, ma canne :
— Vous allez déjeuner avec moi ! j'ai des anguilles fumées : la moelle des ondes ! Et du saumon coupé en tranches si fines qu'elles ont la transparence d'une feuille de vigne!
— Vous êtes le saint Nicolas des gastronomes !
— Ah ! ne me flattez pas I
En mettant mes objets dans un coffre gothique, M. Haringus regarda par la fenêtre les quais du Prinzengracht :
— Sont-ils merveilleux, les brouillards de Hollande! L'haleine du matin, de l'aurore! Ils s'évaporent, avec l'irisation d'un arc-en-ciel qui s'envole!
M. Haringus rangea sur sa table des papiers où s'étalait sa large écriture toute fraîche : je les avais remarqués en entrant : mon hôte venait d'achever quelque morceau de littérature!
Il continua:
— Et quand ils se lèvent, c'est sur un Zélandais qui a mis son gilet écarlate à grandes fleurs lilas, ou sur une fille de Marcken, aux yeux verts : seslongues tresses ramenées par-dessus les épaules battent son corsage bariolé de rouge ! Des gens sains, vigoureux: de la hardiesse, du beau sang! Tandis qu'à Londres...
— Nous y voilà, me dis-je.
— A Londres, poursuivit M. Haringus, le brouillard a un ton répugnant d'absinthe sale, il est mélangé de suie, épais comme du lait, et quand il s'ouvre?... Sur la face cramoisie d'une vieille ivrognesse, la gueule sournoise d'un pick-pocket, les pâles raccrocheuses de Piccadily, le déhanchement équivoque d'un boy! De la pourriture! De la scrofule!
M. Haringus remua ses papiers sur la table. Je sentais qu'il avait une confidence à me faire. Mais il hésitait. Tout à coup, il me dit, traînant un peu sur ses paroles :
— A propos des Anglais, vous rappelez-vous le rêve que je fis l'autre jour et que je vous ai conté? La victoire complète des Boers et leur arrivée aux environs de Londres?
— Ce rêve m'amuse toujours, répondis-je.
— Il m'amuse aussi, répliqua M. Haringus. Et pour me distraire, j'ai commis cette folie: imaginer que surpris par les ennemis, le roi d'Angleterre, ses ministres et ses généraux font, à l'instar du président Krûger, le tour d'Europe pour l'arbitrage.
— L'idée est drôle !
— Vous pourriez peut-être en profiter, vous qui vous occupez de littérature, me dit modestement M. Haringus. En tous cas, voici l'histoire !
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Il s'assit au fond de son fauteuil, caressa ses papiers.
— Ace moment,n'est-ce pas, dit-il un peu intimidé, les Anglais épuisés et décidés à demander l'intervention des puissances, n'ont plus guère de guinées. Aussi chacun se fouille pour parfaire la somme nécessaire au voyage en Europe. Chamberlain, quoiqu'il possède des millions secrets, se déclare ruiné. Roberts et Bnller n'ont pas reçu les arriérés de leurs soldes, ils ne possèdent rien ! Il faut donc que l'Hamletdu rêve fasse tous les frais : opération pénible ! Heureusement, il reste une frégate pour la traversée, et comme le train impérial de feu la reine a été cédé à un prix d'occasion au roi des Belges, il est décidé que la petite troupe prendra un train blindé, qui a servi au Cap lors des premières batailles.
Je souris: M. llaringus fut satisfait.
— C'est de la plaisanterie ! dit-il. Je continue. La troupe, acompagnée de quelques dames de la Cour, se met en route et débarque à Brest. A Brest, pas de manifestation. Des matelots ivres chantent La Marseillaise. Les ouvriers de la gare installent sur les rails continentaux le train blindé: à ses flancs on voit, rapiécés, les trous qu'ont allègrement pratiqués les boulets boers ; comme il a été attaqué près de Ladysmith et que de nouvelles recrues ont dû le défendre.
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il exhale certaine odeur de poudre que de consciencieux lavages n'ont pu enlever.
M. Haringus éclatant de rire continua :
— A Paris, Hamlet, craignant d'être reconnu, loue un fiacre. Les autres, ministres, généraux, dames de compagnie, s'entassent avec les malles dans quelques landaus.
Pour la facilité du récit M. Haringus lut la suite de son histoire sur ses manuscrits :
(( Devant le Grand-Hôtel surgit un incident. Un grand négociant de Bordeaux se trouvait au balcon. Il reconnut la Cour de Londres et se rappela que lors du voyage du président Krùger un Anglais avait jeté des sous à la foule. Assoiffé de vengeance, il fouilla dans sa poche, prit une poignée de pièces blanches, les lança aux landaus. Aussitôt les ministres et les généraux se précipitèrent sur l'aumône qu'on leur octroyait. Le négociant les vit ramasser jusqu'au dernier sou dans la boue de la chaussée. Cette besogne faite, ils levèrent la tête pour voir si la pluie bénie n'allait pas retomber : le Bordelais fermait la fenêtre.
(( Le soir;, le général Bull-Dog se promena dans la ville. H entendit des Parisiens commander trois canons chez un marchand de vins : à ce commandement il s'enfuit éperdu par les rues. Bientôt il ne
trouva plus son chemin. Il n'osait s'adresser à personne, car on avait signalé la présence de beaucoup de Hollandais venus à Paris pour le partage des colonies britanniques. Il s'afïala sur un trottoir. Deux officiers de paix s'avancèrent vers lui. Alors il agita son mouchoir de poche :
— Je me rends! Je me rends! cria-t-il avec un accent très anglais.
(( Le lendemain toute l'ambassade fut reçue par M. Loubet, président de la République française. Hamlet exposa la situation faite à son pays par les Boers. Ceux-ci voulaient prendre l'Angleterre à cause de ses mines de charbon. C'étaient des spéculateurs avides et sans vergogne, conduits sans doute par quelque ancien négociant malhonnête et des voleurs de la haute banque. Ils savaient que l'Angleterre n'avait plus que vingt mille soldats et ils arrivaient à plus de trois cents! Ils possédaient une artillerie, beaucoup d'argent : en somme ils constituaient une force mille fois supérieure à celle de l'Angleterre. L'Europe ne pouvait tolérer une lutte inégale, inhumaine, contraire au droit des gens. La conscience des peuples devait se révolter devant pareille iniquité !
(( Quand Hamlet eut fini son boniment, M. Loubet se leva, l'œil malicieux :
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— Je vais vous faire une promesse solennelle et formelle.
« Les Anglais tressaillirent.
— La promesse que j'ai faite à Kriiger, ajouta le Président.
(( Hamlet ouvrit la bouche.
— Je vous promets d intervenir si les autres États interviennent, affirma M. Loubet rayonnant et magnifique.
— Il se paie ma couronne, se dit Hamlet.
(( Pourtant il remercia, parla des solides liens d'amitié qui avaient toujours attaché l'Angleterre à la France. L'ambassade se retira avec dignité.
« En sortant Sale Tilbury opina:
— Le gouvernement nous ferme ironiquement les portes. Si nous allions au peuple î
— Mais où est-il ce peuple ? Les rues sont désertes, fit observer Joë la Pieuvre.
(( Hamlet très au courant des mœurs parisiennes, renseigna sa suite :
— Le peuple est au Boul'Miche. Il acclame la Reine des Reines !
— La Reine des Reines ! !
— Allons la voir !
— J'irai, déclara Hamlet.
(( Il y alla le lendemain. Ayant demandé audience.
il fut introduit clans un lavoir pavoisé de drapeaux tricolores.
— Oh ! les belles petites femmes, dit Hamlet. (( Il s'adressa à la Reine des Reines :
— Je ferai blanchir mon linge sale à Paris, si vous me le rapportez vous-même !
(( La Reine des Reines répondit :
— Il n'y a pas de lessive assez forte pour blanchir ton linge, mon petit père: La Seine est déjà assez dégoûtante! Adressez-vous au Transvaal : ils s'y entendent à nettoyer les Anglais !
(( Un rire frais tomba en pluie de perles dans l'azur des baquets et les grasses savonnées.
(( Les Anglais se retirèrent.
(( Le lendemain ils résolurent d'aller tous chez le Roi Ubu. 11 fallait voir les têtes couronnées, épuiser les influences.
(( Ubu était de bonne humeur. Voyant la Cour d'Angleterre qui s'approchait, il s'écria :
— Qu'on m'apporte le crochet et le couteau à Nobles et mon croc à finances!
— Sire, dit humblement Hamlet, nous ne venons point ici faire un assaut, et d'autre part nous n'avons plus d'argent !
— Faites vos besoins ! Marchez dedans ! Vous en
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aurez! s'écria Ubii. Qui êtes-vous, sacs-à-vin et boufïres ?
(( Hamlet se nomma, présenta sa suite.
— Ah 1 les sagouins 1 dit Ubu.
(( Il cria :
— Mère Ubu ! Mère Ubu !
(( Une voix aigre répondit :
— Je racle des fourneaux!
— Reste-t-il du chou-fleur à la mcyY//'c? cria Ubu.
— Tes invités ont tout boulotte, père Ubu!
— Des goinfres! s'écria Ubu.
(( Alors il dit aux Anglais :
— I*ar ma chandelle verte, je n'ai à vous octroyer qu'une torsion du nez! Éloignez vos fioles! Ou je vous fais extraire la cervelle par les talons, oiseaux de nuit !
« Le soir venu, les Anglais comptèrent leur argent. Malgré les libéralités du négociant de Bordeaux, qui les avait arrosés du balcon au (3rand-Hôtel, la bourse des aventuriers s'aplatissait.
(( Hamlet eut une idée :
— A l'Exposition Universelle, la Feria faisait d'excellentes affaires, dit-il. C'était un petit théâtre où il y avait des guitaristes et des danseuses espagnoles. Nous sommes assez nombreux. Les dames d'honneur feront les gitanes, danseront les séguedilles. Nous,
ri L AGOME D ALBION
messieurs, serons les inslrunienlistes : ce n'est pas difficile de racler une guitare!
(( Ils louèrent des costumes, des instruments à cordes, un lambourde basque pour Sale Tilbury, qui était maladroit de ses mains : dans une petite salle à Montmartre ils donnèrent la première représentation.
(( Quand les dames d'honneur parurent en danseuses, les spectateurs se tordirent comme du linge mouillé, dont on fait couler Teau. L'hilarité monta, emplit les loges, battit le plafond. Mais bientôt les rires dégénérèrent en silllets : des pommes cuites volèrent au-dessus des tôles. On dut baisser le rideau.
— La faillite ! déclara Hamlet.
a Que faire?
(( Le maréchal Fox annonça qu'il se déguiserait en mendiant et irait demander l'aumône sur les ponts. Il le fit et ramassa beaucoup de sous, car les passants avaient grande pitié de ce pauvre éclopé.
(( Joë la Pieuvre, vu ses aptitudes financières, enfonça sa casquette de voyage sur ses oreilles, se vêtit d'un pardessus à larges manches, visita la rue de la Paix, les théâtrophones des boulevards, et revint avec une douzaine de montres d'or. »
— C'est raide, fis-je, interrompant M. Haringus.
— Vous trouvez cela raide? dit-il. De la pure plaisanterie : c'est tellement invraisemblable!
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— Eh! Eh! Mais continuez, je vous prie. M. Haringus reprit ses papiers:
(( Pour gagner quelque argent une dame d'honneur loua un water-closet à l'anglaise, s'y fit la préposée. Elle se mit simplement, avec un petit bonnet blanc à tuyaux. Sa réserve et sa dignité lui valurent d'emblée la confiance de la clientèle. Elle passait la journée à découper en fragments suffisants des actions de laChartered et des proclamations de Kitchener, qui s'utilisèrent enfin.
(( Mais une fois un Hollandais se présenta, jeta trois sous et disparut.
(( L'anglaise tremblait: c'était l'ennemi !
(( Une canonnade éclata. La dame s'empressa d'apporter non pas des morceaux d'actions ou des menaces de généraux, mais bien du papier blanc comme certains drapeaux : elle se rendait. ))
— Très bien! fis-je.
M. Haringus sourit et continua :
(( Le lendemain la Cour anglaise quittait Paris et se rendait à Bruxelles, chez le roi Léopold.
(( Le roi lui-même vint chercher Hamlet à la gare: il lui souhaita la bienvenue en termes polis, mais ironiques.
0 Hamlet se pencha à Poreille du roi :
— Sipido est bien sous clef?
78 l'aOOME d' ALBION
— Soyez tranquille!
— Que fait-il?
— Il sera bientôt carabinier !
« Le soir, à la société de la Grande Harmonie, eut lieu un bal donné par l'état-major de la garde civique. Léopold dansa avec Madame Van der Klache, la (( dame » du Ministre des affaires étrangères.
« Le jour suivant, on parla a politique )). Hamlet demanda carrément l'intervention de la Belgique.
— Votre petit peuple s'honorera, dit-il à Léopold, en venant à notre secours.
— Hamlet II, dit le ministre Van der Klache présent à la séance, vous savaïe que nous-autre s'on est neuterr! Alorss on peuïe pas se mêlaïe à tes carabistouilles. Ça nous rigarde pas. Tu faut pas venir nous emberlificotaïe, ou dans les quarante s'huit heures je te convoque à la Sireté et je fous les gendarmes à ton cul!
— Cependant, votre roi... répliqua Hamlet confondu.
— Liapôl? reprit le ministre. Il a rien à dire. Ça est un de carton.
— Ce qui veut dire en français que je suis constitutionnel, reprit finement le roi des Belges avec un sourire.
« Les Anglais se retirèrent encore. »
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— C'est très joli, fis-je. Et vraiment vous avez bien saisi le parler belge.
— Voici les dessins qui représentent la scène de la Feria et celle du bal de la Grande Harmonie, dit M. Haringus en me tendant deux croquis.
— Charmant! m'écriai-je.
Encouragé, M. Haringus reprit ses feuilles d'écriture : (( Au nord de la Belgique on aperçoit un petit pays vert comme l'émeraude, coupé par des fleuves tranquilles et des canaux où glissent des voiles. Des bestiaux paissent dans les prés. On entend au loin des chants de paysans, le murmure de la mer. Là une petite reine couronnée d'or et de dentelles cueille les tulipes bigarrées, au milieu d'une pluie argentine de carillons et du vol nacré des mouettes blanches.
— Là, il ne faut point aller, conseilla Joë.
(( Hs dirigèrent le train blindé à droite, vers FAllemagne.
— Envoyez un télégramme à mon neveu, ordonna Hamlet.
(( Au reçu de la dépêche, Guillaume, qui se levait, ôta le flxe-moustache qui donne si belle allure à son poil et se dit :
— Répondrai-je? Eh! Eh! Non! Un télégramme, celaresle!
« Il se mit devant son miroir-
82 l'agome d'albion
— Quel costume mettrai-je pour recevoir l'oncle? (( Il examina sa garde-robe :
— Me vêtirai-je en chasseur, avec un manchon faitdepeau de renard? En Frédéricle-Grand?... Joli costume 1 Et je porte bien la perruque poudrée. Mais c est peu moderne. Si je me mettais en colonel de dragons britanniques? Je suis colonel d'un régiment. Mais mon régiment s'est fait battre au Transvaal et mes deux majors tiennent un bar et pis à Capetown! Voyons!... En empereur romain? Eh î Eh ! Il faudrait couper ma moustache! Dites: en joueur de tennis? Oh ! la plaisanterie ! Mon costume chinois? Il est plein de sang.
(( Il rougit radieux :
— Je m'habillerai en Lohengrin ! Lohengrin fut le sauveur d'Eisa!
« Alors il assembla les plus habiles acteurs de son empire, leur exposa le cas:
— Quel geste dois-je faire? demanda Tilluslre (( Matuvu )).
(( Ils ne purent trouver. Mais entre temps Tempcreur donnait des ordres :
— Que pendant le séjour de l'oncle, la garde des palais soit centuplée!
— Que Ton tire sur tous ceux qui s'approchent des murailles!
l'agoxie d'albion 85
— Que si un Hollandais, sur mes terres, se permet une plaisanterie il soit traité de telle sorte que pendant deux siècles il n'ose regarder un Allemand en face !
(( Guillaume reçut Hamlet avec pompe. Mais sur la route qu'ils suivirent, le peuple tourna le dos au cortège.
— Ah ! si je pouvais donner le knout à ces impertinents! se disait l'empereur.
— Tu avais beaucoup d'actions de la Chartered? demanda Hamlet en soupirant.
— Je crois bien!
— Léopold de Belgique en avait aussi, dit Hamlet. Mais il les a vendues à temps et rachète du Métropolitain.
— C'est un type, ça! affirma Guillaume.
« A Berlin, pour fêter l'arrivée d'Hamlet, la Cour se répandit dans la ville : on la regarda. Des plumets s'agitèrent, des sabres frappèrent les trottoirs.
— Ça ne mord pas, avoua Guillaume.
0 D'ailleurs le général BuU-Dog disait :
— Fichons le camp! Je reconnais des gueules que j'ai vues à Spion-Kop !
(( Guillaume, poliment, invita à une parade militaire les généraux anglais : ils crurent s'évanouir de terreur.
86 l'aGOME D ALBION
— Nous allons voir Gambriniis, expliquèrent-ils pour s'excuser.
(c Ils se rendirent chez le Roi de la Bière.
(( Gambrinus était assis sur un tonneau. Il avait une barbe blonde, Toeil bleu et clair, la joue fleurie. Il rit en voyant l'ambassade anglaise.
— J'interviens î s'écria-t-il.
(( En ce disant, il roula de son tonneau, sa couronne chut dans la bière épanchée : il était saoul !
(( Alors Hamlet et les autres se dirigèrent vers la Russie. Comme les roues du train blindé n'avaient pas un écart suffisant pour s'engager sur les rails slaves, les aventuriers durent marcher à pied à travers les steppes pour gagner Moscou. Bientôt ils s'enfoncèrent dans la neige. Un aigle à deux têtes, le dos givré, planait au-dessus d'eux, au ciel gris, et les convoitait avec les regards du corbeau qui guigne un régiment allant à la bataille. Plus étrange encore, un être bizarre les escortait : la face rouge, essoufflé, il tirait avec peine ses mollets de la frigide nappe blanche qui s'étendait à l'infini : ce personnage portait une couronne : elle s'amincissait peu à peu : luimême diminuait à chaque enjambée : c'était le vieux prestige d'Albion qui s'anéantissait : il disparut avec l'ambassade dans les mystères profonds de la Russie. Bientôt on ne parla plus ni de lui ni des autres. »
l' AGONIE d'ALBIO.X 89
M. Haringus rejeta son papier et me dit en riant :
— Voilà comment on écrit l'histoire !
Je lui assurai que je m'étais fort amusé. Alors il ajouta :
— J'avais l'intention de les mener chez le Sultan. En voyant les généraux, l'empereur aurait voulu les prendre pour garder le sérail : il eût « fait le vide « suivant l'expression technique des stratèges anglais. Puis il eût rempli deux coupes de sang arménien et trinqué avec Hamlet : ayant bu, ils se seraient léché les lèvres, et Abdul-Hamid ivre aurait lâché, à coups de rots, les paroles qu'il a mangées en sa vie. Mais le récit eût été long.
M. Haringus rêva un instant :
— J'avais songé aussi à faire tenter la séduction du Président Krûger par la plus respectable des dames d'honneur de feu la reine Victoria.
M. Haringus poussa un soupir:
— Mais, je n'ai pas le temps de faire tout cela, dit-il.
H ramassa ses feuilles :
— Tenez, disposez de ces fantaisies!
Puis il me donna, relatifs à la mirifique et bouffonne diplomatie, les dessins et croquis que j'ai fait reproduire ci-contre, trop réduits par les besoins de la librairie.
90 l'agome d'albiox
— AHons manger ! cria M. Haringus.
Un soleil radieux entrait par les grandes fenêtres et mettait des luisants aux tapisseries qui ornent la grande chambre de mon hôte. Au dehors des volées de pigeons se jouaient autour du clocher de la vieille église.
— Tout de même, dit M. Haringus toujours préoccupé par la guerre transvaalienne, alors que la paix serait conclue, les pays annexés, les habitants soumis, Edouard reconnu et les chefs boers proscrits, je ne désespérerais point de l'indépendance des deux républiques africaines!
— Eh! Eh! fit quelqu'un.
— Au début de la guerre des Pays-Bas contre l'Espagne alors puissante, reprit M. Haringus, qu'était la Hollande au xvi^ siècle? Quelques villes, des pêcheurs, des artisans, du sable, de l'eau! Cependant la Hollande garda l'indépendance. Mais les citoyens se montraient décidés et leurs chefs possédaient la foi.
— Cela suffit en certaines circonstances!
— Cela suffit toujours! affirma M. Haringus.
— Soit!
f)G L'A(iOMK d'à L H ION
M. Haringus se promena dans le cabaret, tirant de I fortes bouffées de sa pipe. Ses yeux brillaient sous i ses lunettes bordées d'or; il relevait d'un geste ma- r chinai ses cheveux grisonnants sur son haut et large . front pale. I
Un silence planait dans la fumée de tabac. En un coin, rhorloge tictaquait, avec un son de cuivre.
— Encore un bitter! dit mon ami.
Lotje, la baesine, prit une bouteille fermée par un goulot d'argent et emplie d'une liqueur qui avait l'air d'une belle topaze brûlée et fondue. Elle en emplit le verre de M. Haringus.
— A votre santé, monsieur Haringus! dit-elle.
— A votre santé, Lotje!
M. Haringus huma une lampée :
— Avez-vous remarqué, dit-il ensuite, les rapports qui existent entre la guerre des Boers et cette lutte des Pays-Bas contre l'Espagne au xvi' siècle?
(( LeprésidentKriiger, parsescroyances, son énergie, sa rudesse, sa patience et sa bonté n'a-t-il pas maint rapport avec le grand Taciturne, qui écrivait un jour ces mots, qui pourraient être de l'oncle Paul : (( Mais quoique j'aye faict tant en Angleterre qu'en France, le tout a esté en vain. Et pour cela ne voulons perdre couraige, mais espérer que, lorsque nous serons abandonnez de tous les hommes, le Seigneur
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Dieu estendra sa droite sur nous. )) Et le président Steyn, avocat, diplomate et homme de guerre, ne fait-il songer à Marnix de Sainte-Aldegonde, dont la devise était : Repos ailleurs, qui fut poêle, orateur, théologien, et sut défendre en héros les villes flamandes contre les mercenaires de la sainte Inquisition ?
M. Haringus promena sur l'assemhlée un regard satisfait. Il continua :
-^ L'Espagne, au xvi<^ siècle, était la dominatrice de l'Asie, l'Afrique, l'Amérique. Charles-Quint se vantait que le soleil jamais ne se couchait pour ses États. L'Espagne possédait des flottes immenses, Philippe II équipa TArmada, qui devait écraser l'Angleterre : et cette fois les Hollandais, oubliant généreusement le complot de Leicester, sauvèrent la Grande-Bretagne en bloquant sur leurs côtes l'armée du duc de Parme, laquelle devait rejoindre l'Armada et prendre Londres ! Bref l'Espagne était la puissance que l'Angleterre prétend être aujourd'hui. D'autre part les Hollandais constituaient un petit peuple probe. Ils désiraient pratiquer le commerce et l'industrie en paix : les Boers d'aujourd'hui ! Ne sont-ce pas les mêmes forces en présence? Et si les Boers ont, pour se protéger, les « kopjes )> et les montagnes, les Hollandais possédaient les digues, leurs fleuves et la mer!
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M. Haringus remit du tabac dans sa pipe; puis il continua ;
— L'historien américain John Lothrop Motley à propos de la guerre des Pays-Bas contre l'Espagne a écrit : « Qui aurait voulu croire que sur ce tremblant banc de sable, long de quarante lieues, large quelquefois d'une lieue et quelquefois de dix, un homme, soutenu par une poignée de villes, combattrait pendant neuf ans contre le maître des deux mondes et liniiait par le vaincre? )) Qui, aujourd'hui, eût cru (jiic les Boers allaient résister plus de trois mois?
M. Haringus frappa la table du poing : — ^Eh bien! s'écria-t-il, de même que l'Espagne a été frappée au cœur par les Hollandais d'alors, de même l'Angleterre le sera par les Hollandais d'aujourd'hui. C'est sa ruine I M. Haringus se leva, furieux :
— Et dans les deux guerres, dit-il, c'est la même façon de brûler et de dévaster. Les Espagnols mettent les villes à sac, incendient les fermes, massacrent les femmes et les enfants, enlèvent les bestiaux : eux aussi voulaient « faire le vide )) ! Ils ne fusillaient pas les prisonniers, ils leur coupaient la tête! Mais voici un fait d'armes digne de ceux que pratiquent les mercenaires d'Edouard VIL En 1576, Maestricht était assiégé par les Espagnols et se défendait avec
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une superbe bravoure. Près de la ville se trouve la bourgade de Wyck où il n'y avait plus que des femmes, tous les hommes étant allés combattre avec les habitants de Maestricht. Or les Espagnols s'emparèrent d'elles et s'en firent des boucliers pour s'avancer sur le pont de Meuse qui donnait accès dans la ville. Les brigands ainsi protégés par des poitrines de femmes s'avancèrent en toute sécurité sous les batteries de leurs ennemis : ceux ci reconnaissaient leurs mères, leurs épouses, leurs filles, ils n'osaient tirer, tandis que les Espagnols déchargeaient leur mousquet par-dessus l'épaule de leurs prisonnières. Ainsi Maestricht fut pris. Motley, en racontant cette ruse de guerre, émet la réfiexion : a La férocité sans frein des Espagnols leur suggéra cet expédient pour suppléer à ce qui manquait à leur courage. )) Ne dirait-on pas qu'il juge certaines troupes de lord Roberts?
M. Haringus demanda un nouveau bitter et reprit : — Les Hollandais, de leur côté, montrèrent le calme, la fermeté, l'héroïsme des Boers. Après la défection d'Amsterdam, la furie d'Anvers, le pillage d'Alost, la prise de Haarlcm, de Zeerick-Zee, les sacs de Matines, Naarden, Zutphcn, ils ne désespérèrent pas î Certaines villes soutinrent les sièges les plus stoïques. Alkmaar, investi par dom Frédéric de Tolède, ne se rendit
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jamais et obligea les Espagnols à lever leur camp. Ea d'autres endroits, les Hollandais, surpris par la famine, posaient les idoles catholiques sur les remparts et les profanaient pour exciter le fanatisme des assiégeants et provoquer l'assaut immédiat! Le siège de Leyde est célèbre : les habitants étaient réduits par la faim et la peste : ils tenaient toujours; comme la ville se trouvait à proximité de la mer, les gueux rompirent les digues. Alors, à travers le pays inondé, l'océan apporta sur des barques une armée sous les murs de Leyde et fit reculer les Espagnols.
M. Haringus frémit d'enthousiasme. Ses auditeurs étaient très attentifs. Il reprit, levant l'index :
— Une chose rend plus certaine la débâcle de l'Angleterre : les Hollandais du xvi® siècle avaient affaire non pas à Melhuen, Gatacre, BuUer, Roberts, Littelton ou Kilchener, mais à des stratèges illustres, aux vainqueurs de Lépante : Don Juan d'Autriche, d'Albe, Alexandre Farnèse, de Requesens ! Les soldats qu'ils ont combattu étaient des vétérans expérimentés comme les légionnaires de Jules César, et non une tourbe recueillie sur les trottoirs de Londres !
M. Haringus conclut :
— Vous le verrez ! L'Espagne envoyait au loin des mercenaires se battre contre les Hollandais : au bout de neuf ans, malgré les renforts de troupes, malgré
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les fourberies de Philippe et de ses diplomates elle fut vaincue! Aujourd'hui l'Angleterre expédie au Cap des mercenaires : elle renouvelle les régiments décimés, ses hommes d'État sont hypocrites et astucieux : il ne faudra pas neuf ans !
M. Haringus se rassit, satisfait. L'horloge, dans sa grande boîte en mahoni, paraissait scander les notes d'une marche héroïque. Tous les buveurs songeaient. La fumée des pipes montait comme un encens de gloire. Les auditeurs de M. Haringus semblaient fiers d'être Hollandais.
Midi sonna.
Il faisait un joli temps. La grande place de la petite ville de Frise, avec les briques rouges des façades, les pignons en escalier, les enseignes de fer forgé ou peintes en couleurs claires, faisait songer, onctueuse et comme beurrée par un doux soleil, à un tableau de Van der Heyden.
— Sortons! me dit M. Haringus.
H jeta un florin sur le comptoir. Comme nous étions dans la rue, il me dit, plein de mépris pour ses compatriotes du cabaret, lesquels n'avaient pas, suffisamment à son gré, approuvé ses haines et ses exaltations :
— Des huîtres et des moules !
Puis il se reprit :
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— Non, des marmottes !
— Quelle ménagerie dans cette fumée de pipes! lui dis-je.
— Oui, répliqua-t-il. Que voulez-vous? Je trouve les gens sans enthousiasme, mous comme du lait caillé.
Il haussa les épaules.
— Cette question du Transvaal est ancienne, dit-il. Ils ne le savent pas.
M. Haringus tira de sa poche un numéro récent du Mercure de France:
— Lisez !
Mon interlocuteur m'indiquait une phrase du doigt.
Je lus exactement :
i( Au Cap Tadolescenl constate le peu de sympathie dont y jouissent les Anglais, cela non sans certaine satisfaction patriotique et humanitaire, — les Anglais mercantiles et oppresseurs des faibles étant l'ennemi de l'Humanité autant que de la France, — et par un sentiment analogue à celui qui faisait la Convention décréter leur grand homme national Pitt : ennemi du genre humain. ))
M. Haringus me dit :
— L'adolescent dont il s'agit, est le poète Leconte de Liste. Cela se passait avant 1848. Au surplus, la chose est plus vieille encore. C'est un profond conflit
L AGOME d'aLBION 103
de race. Il faut qu'il se liquide et que l'Anglais soit chassé ! On ne le comprend pas assez en Europe. On acclame Kriiger, mais on oublie trop vite sa cause : mais elle se représentera d'elle-même, toujours, toujours, comme un spectre redoutable, comme une épée au ciel, comme un cri de douleur et de vengeance qui repassera sur l'Europe et fera frémir les peuples 1
— Vous devenez éloquent, M. Haringus î
— Vous-même n'êtes point sérieux, me répliqua mon interlocuteur en me tournant légèrement le dos.
Des notes de carillon planèrent sur la ville : c'était joli comme si Ton avait déchiré au ciel une dentelle d'argent.
Nous fîmes le tour de la grande place, sans plus rien dire. M. Haringus chantonnait des phrases de Wagner, les mains derrière le dos. Il attira d'un geste du doigt mon attention sur quelques enseignes assez curieuses, et me désignant au fond d'une ruelle une maison sur la façade de laquelle la lumière tombait de façon à faire briller les briques comme sous une rosée mêlée de diamants ;
— Un Vermeer de Delft 1 dit-il.
C'était sa manie de retrouver partout les « sujets )) de ses peintres préférés.
Une porte s'ouvrait sur un corridor :. du fond la
104 l'ac.oxie d'albion
cour envoyait une lumière dorée aux dalles, au plafond, à l'escalier de chêne brun flanqué dans un coin. Une servante prenait de l'eau, s'appuyant au bec de cuivre de la pompe :
— Un Pieter de Hooghe ! me dit M. Haringus.
Il me saisit le bras et m'entraîna du côté des vieux remparts de la ville où l'on trouvait de beaux étangs avec des hérons, des saules, des lentilles et des bachots fort goudronnés à l'ombre de quelques grands ormes. Nous nous assîmes dans une petite hutte en paille et en bois qui servait à abriter les chasseurs de sarcelles.
— Quand j'ai commencé une histoire, me dit M. Haringus, il faut que je la termine. Je vous avais confié mon rêve anglo-boer, puis je vous ai donné quelques mots au sujet d'un voyage des Anglais en Europe, afin d'obtenir l'arbitrage et sauver Londres. L'ambassade se perd dans les steppes de la Russie. Que devient la Grande-Bretagne, envahie par quelques Boers? Je vais vous le lire.
M. Haringus tira un manuscrit de sa poche et mit ses lunettes.
n me lut des choses assez drôles, quoique banales, car les crimes de la Grande-Bretagne ont été souvent flétris par le pamphlet ou la caricature. D'illustres et grands artistes anglais eux mêmes, Rowlandson,
l'agonie d'albiox 103
Hogarth, n'ont guère épargné leurs compatriotes. Mais, pour être complet et raconter M. Haringus jusqu'au bout de son caractère, force m'est de reproduire le manuscrit qu'il me donna, la lecture faite. Le voici :
« Quand les soixante Boers débarquèrent en Angleterre, John Bull vint les recevoir. Il était, comme d'habitude, vêtu d'une redingote qui serrait son gros ventre de buveur d'ale ; son nez rouge, éclairé par le gin comme une lanterne de (( vélo )) par l'acétylène, illuminait sa face carrée. Ses lèvres étaient lippues, ses dents féroces, des dents de requin ! son nez écrasé ainsi que par le poing d'un boxeur. Il portait un fusil en bandoulière, des bottes de gentleman farmer, et un peu de sang sur sa culotte en peau de daim.
(( Il ôta son chapeau bas de forme, aux ailes retroussées, où des balles venues de loin avaient fait quelques trous : il souhaita la bienvenue aux Boers.
((Les Transvaaliens furent étonnés. John Bull s'aperçut de leur surprise et dit, esquissant un sourire vert :
— Goddam! Il faut faire joyeuse figure aux événements! Nous avons joué Gapetown contre Pretoria. Vous avez gagné. Nous sommes quittes !
(( Les Boers qui venaient pour s'emparer de Londres et exiger une indemnité de guerre furent surpris.
— Oui, continua John Bull, avec le geste de Robert Macaire invitant un gendarme à dîner, nous sommes amis maintenant ! Tout est fini ! Il n'y a pas de rancune !
(( Les Boers se regardèrent.
((John Bull simula un air bon enfant qui lui donna l'expression d'un crocodile endormant un agneau afin de manger viande plus reposée :
— Eh! Eh ! On se fait à tout! L'Anglais s'attend à voir ses colonies s'évanouir comme la fumée de sa pipe, et il prend la chose avec philosophie.
« Il étendit la main :
— Et je jure sur l'honneur de ma patrie qu'il ne vous arrivera rien de mal en ce pays !
(( Les Boers aussitôt armèrent leurs fusils.
— Seulement, dit John Bull, donnez-moi quelques otages pour me garantir que vous ne commettrez pas d'excès.
« Les Boers refusèrent.
— Nous n'avons jamais pillé ni incendié, dirent-ils.
— Oh! répliqua John Bull, c'était pour me conformer aux usages du pays. Je n'insiste pas.
(( Alors il tira de sa poche quelques pipes à longs tuyaux de jade, à têtes en forme de godet percé. Il les distribua aux Boers et leur présenta une substance qu'ils ne connaissaient pas :
— C'est meilleur que le tabac, affirma-t-il.
— Meilleur! s'exclama un field-cornet défiant.
— Meilleur, affirma John Bull.
— Nous verrons, dirent les Boers.
(( Ils empochèrent les ustensiles.
— Fumez donc tout de suite! s'écria Bull.
— Nous savons attendre, dit le field-cornet. (( La troupe s'avançait dans le pays.
(( En avant marchait John Bull. Il tira de dessous les pans de son habit une oie rôtie qu'il se prit à dévorer le long de la route. Il jetait les os dans les fossés où des misérables, coiffés de chapeaux de soie usés et cabossés, et couverts de redingotes recousues avec des ficelles d'emballage, se les disputaient en hurlant, se mordant et se crevant les yeux : tels des chiens.
(f Les Boers prirent pitié, donnèrent aux gueux des morceaux de pain et de fromage.
— D'où viennent ces indigents? demandèrent-ils. (( John Bull prit un air de dédain :
— Ce sont des pauvres. Je ne vois pas cela.
(( Il saisit dans sa gibecière un gros flacon et avala une ample gorgée.
— Du thé, fit-il en soupirant.
(( Les Boers ne le contredirent pas, mais ils trouvèrent que cette infusion exhalait la forte odeur du rhum de la Jamaïque.
MO l'agonie d'albiox
(( Plus loin se profila un être bizarre, long, maigre, raide, vêtu d'une robe qui paraissait d'un autre régime et coiffé d'une perruque rousse. On n'eût pu dire son sexe; d'ailleurs aucun Boer n'eut envie de lever les jupes qui étaient pleines de boue, comme si l'apparition avait été trempée dans une mare à canards.
— Quel est cet animal ? demanda je field-cornet. (( John Bull se redressa fièrement:
— Cet animal ? dit-il,
— Oui, affirma le Boer.
— C'est la dignité anglaise, dit Bull.
(( Les Boers pouffèrent de rire. L'un d'eux allongea sa botte au derrière crotté par les canards.
— Enregistre! dit-il.
(( Le personnage ainsi touché s'élança mécaniquement, et toujours raide, vers un poteau de télégraphe ; et il manda à ce qui restait du War-Ofl^ice:
— Nous avons pris contact avec le field-cornet Dotha. (( Quand il revint sur la route, caressant ses fesses
maigres, les Transvaaliens étaient à l'horizon, ayant continué leur marche d'un pas alerte et décidé. L'être sali se redressa avec une morgue de grand d'Espagne, retourna au poteau et télégraphia mécaniquement, suivant une habitude et des formules encore récentes :
l'agonie d'albion H3
— Les Boers se retirent en désordre. French balaye le pays.
(( Malheureusement les Boers interceptèrent le télégramme ; goguenards, ils répondirent :
— Envoyez-nous French. Il y a beaucoup de crottins par ici. Balayeurs nécessaires.
((La dignité anglaise fit mine de ne pas comprendre et les Transvaaliens qui avaient des bottes solides se passèrent facilement du célèbre balai.
(( Ils allaient à travers des plaines où poussait le houblon. Aux coins des routes s'ouvraient des cabarets A leur seuil buvaient de gros hommes, aux figures tuméfiées comme par des piqûres d'abeilles, aux mollets gonflés de goutteux. Çà et là s'élevaient les ruines de fabriques de poudre et de dynamite, des distilleries de wisky, des brasseries d'ale, des bâtiments immenses où l'on préparait l'opium. Des bandes de pauvres hères, revenus de la guerre, estropiés, avec des mâchoires enlevées, des crânes fendus, des jambes de bois, borgnes, manchots ou culsde-jatte, parcouraient le pays.
(( Ils reconnurent les Boers :
— Ah! leur dirent-ils, c'est votre armée, puis nos médecins qui nous ont ainsi charcutés. Mais nous ne l'avons pas volé ! Qu'avions nous à vous attaquer chez vous? Vous fûtes encore trop bons !
114 l'agonie d'albiox
(( Les Transvaaliens fraternisèrent avec eux.
— Mais comment êtes-vous si malheureux ?demandèrent-ils aux soldats britanniques. Ne vous a-t-on pas couverts d'or et de médailles à votre retour?
(( Les victimes des cupidités de Chamberlain et de Rhodes répondirent en soupirant:
— On nous a passés en revue, on nous a offert de très belles paroles. Puis cela a été tout.
(( Les Boers leur donnèrent de l'argent et les pauvres éclopés partirent en rendant grâce aux ennemis.
(( Cependant John Bull était allé chercher des policemen ; leur désignant les anciens soldats revenus de la guerre, hachés par la mitraille et minés par la fièvre :
— Empêchez donc ces gueux, dit-il, d'importuner les nobles étrangers qui nous honorent de leur visite.
(( Les hommes de police aussitôt se précipitèrent sur les échappés de Spion-Kop et de Colenso : à coups de sabre et de poing ils leur infligèrent de nouvelles blessures et les laissèrent râlant, à demi morts : on eût dit que le souffle des Longs Toms avait à nouveau passé sur leurs têtes.
a Arrivé devant une métairie, John Bull invitales Boers à entrer chez lui.
— Mon home ! dit-il.
l'agoxie d'albiox 117
(( Les Boers refusèrent d'abord. Mais sur les instances du gentleman ils finirent par accepter.
— Très confortable, disait John Bull.
(( L'habitation était engageante et jolie. Des liserons couraient sur la façade, autour des fenêtres. Les vaches blondes paissaient dans le verger.
(( Les visiteurs furent introduits dans une grande salle claire, aux murs blancs de laquelle pendaient des cors de chasse, des carabines, des gibecières. On y avait aussi attaché des cornes de cerf, entre les paires desquelles paradaient les portraits de famille en habit rouge.
— Je vais vous présenter mes amis, dit John Bull aux Transvaaliens.
(( Quelques personnages étranges entrèrent. Ils étaient solennels et pleins de dignité. Ils inclinèrent à peine leur figure et leurs habits, lesquels faisaient éclater le plus superbe incarnat, comme pour éblouir, et se couvraient de décorations et de crachats scintillants.
— Des diplomates, fit John Bull.
« Les Boers cherchèrent d'une main les poignards de leurs ceintures, en saluant les bizarres individus qui répondirent dignement, sans regarder, jouant avec les breloques d'or de leurs chaînes.
({ Quand les intrus se retournèrent pour examiner
lis i/AGOMn d'aliîion
d'un air indiiïcreiit et supérieur les portraits de famille, les Transvaaliens virent Tincarnat de ces gens se muer dès qu'ils s'en allaient, en une couleur grise, insaisissable et fuyante.
— Des caméléons ! se dit un Boer.
(( Il eut envie de leur envoyer quelques coups de fuisil. Mais il se prit à rire en voyant sortir des poches de leurs pans plusieurs têtes de canards, des bonnets de forçats et des traités sur la fabrication des obus. Les protéens individus tirèrent de leur gilet des tabatières d'or serties de diamants du Cap; ils s'offrirent des poudres équivoques qui paraissaient des mixtures de belladone et de champignons vénéneux.
— Je n'irai jamais déjeuner chez ces assassins,^ se dit le Boer.
(( Il se rappella les prises que distribuait le père Kriiger aux beaux jours de Pretoria, quand il était de belle humeur et secouait sa boîte de corne ou de merisier.
(( Mais d'autres Anglais apparurent. Ceux-ci avaient des cous de taureaux, les épaules carrées, des cuisses dont les muscles saillaient comme des troncs de chêne qu'un géant eût tordus. Ainsi qu'au pugiliste au ceste du musée des Thermes à Rome, leurs oreilles élargies, déchirées, évoquaient l'idée de crêpes mor-
LAGOMIC d'ALBÏOX 119
dues par les souris; leurs lèvres étaient enflées, leurs nez aplatis, leurs mâchoires déformées. Ils promenaient autour d'eux, sous des sourcils tuméfiés, le regard stupide du taureau qui cherche la loque rouge.
— Des sportmen, dit John Bull. Ils jouent admirablement au golf et au tennis.
(( Les Boers regardèrent les poings de ces invités aux yeux torves et se promirent de prendre garde.
(( Mais la salle s'emplissait: des marchands bedonnants, des banquiers se faufilaient et se demandaient les nouvelles de la traite des blancs et des Chinois. Ils parlaient de l'art de falsifier les épices.
(( John Bull présenta aussi des jockeys, des cochers, un gardien de la Tour de Londres en costume, avec une fraise blanche et un chapeau du xvi'^ siècle, des chasseurs, ainsi que plusieurs hommes-sandwichs : ceux-ci étonnèrent les Boers.
— Est-ce là ce qu'on appelle en Europe des cuirassiers? se disaient-ils.
(( Mais on s'assit autour de la table, dans un brouhaha de chaises. La pièce était comble. « John Bull s'écria :
— Oh! mes servantes !
(( Des figures repoussantes apparurent apportant des brocs de bière, des jambons, des flacons de a pickles ».
120 l'aGOME d" ALBION
— Les diablesses! se dirent les Boers.
(( Elles étaient maigres, sous leurs petits bonnets blancs et pointus, et d'un aspect livide. Leurs lèvres apparaissaient tantôt vertes, tantôt noires. L'une d'elles cracha une dent. Une autre s'arracha une oreille, la jeta par la fenêtre. Les viandes qu'elles apportaient grouillaient de vers, comme des yeux de cadavres. Les boissons sentaient le phénol. Des mouches bourdonnaient autour de ces affreuses apparitions.
«Les servantes déposèrent les charognes sur la table.
(( Comme si ce service avait été le signal du guetapens les invités de John Bull sautèrent sur les Boers, débarrassés dès l'entrée, à la prière de Thôte, de leurs fusils, dans le vestibule de la maison.
(( Les diplomates essayaient de jeter aux yeux des Transvaaliens leur poudre empoisonnée, les boxeurs tentèrent de les assommer, les marchands fournirent des crocs en jambe. Affreuse mêlée, où les brocs volèrent brisant des crânes anglos-saxons, fracassant les mâchoires pourtant solides des mercantis, refendant les oreilles des hercules du golf.
— Trahison ! criaient les Boers.
(( Les affreuses gothons surtout leur causaient beaucoup de mal : ils avaient grande peine à se défendre contre leurs étreintes pourries et les baisers puru-
l'agonie d'albiox 121
lents qu'elles cherchaient à poser sur les lèvres des Transvaaliens. Ils apprirent depuis que ces embrassantes adversaires étaient, costumés en soubrettes, le typhus du Cap, la peste des Indes, le choléra du Caire : les alliés secrets des Anglais, arrivés à l'appel de John Bull. Quant à celui-ci réfugié dans le jardin avec son fusil, il lançait des balles, derrière une haie : tirant mal, il étoila les portraits de ses ancêtres, blessa le banquier, et, maladroit, foudroya un sportman.
« Les hommes-sandwich sauvèrent les Hollandais. Les Anglais avaient beaucoup compté sur eux pour les protéger : mais les Transvaaliens saisirent par les pieds ces malheureux cuirassiers et s'en servirent comme de massues. Les marchands, les hercules, les jockeys, les cochers, jonchèrent le sol : les affreuses servantes reçurent des coups de couteau qui les crevèrent comme des abcès. Les blessures britanniques répandaient du pus et de l'alcool. Les Boers reçurent quelques égratignures. Ils abandonnèrent la maison.
(( Quand ils furent dans le jardin, John Bull se précipita à leur rencontre. Il avait jeté son fusil, levait les bras en l'air comme le soldat qui se rend, et il protestait de son innocence.
— Ces traîtres ! s écriait-il, ô messieurs les Boers ! Ils ont voulu vous massacrer ! Goddam ! Il va leur en cuire I
122 l'agonie daldiox
« Il appela les policemen, qui avaient des pistolets à la ceinture.
— Tirez sur ces gens ! sécria-t-il en désignant ses compatriotes.
(( Les malheureux râlaient : John Bull lui-même, grondant comme un dogue, s'approcha d'eux, le revolver au poing, fit sauter leur cervelle. Plus loin les policemen achevaient les hlessés, comme sur un champ de hataille.
(( Les Boers dégoûtés intervinrent.
— Laissez! Goddam ! Laissez! s'écria John Bull. Je vous venge. Ils ne recommenceront plus!
« Il piétinait le sang, les agonies, broyait dun coup de talon les derniers soupirs entre les dents des sportmen, arrachait leur montre aux marchands. Il riait d'un rire atroce : tel un satyre en fête parmi les pampres rouges, sur les grappes écrasées!
(( Puis il tirait encore, répétant le mot de lord Kitchener, quand ses troupes avaient tué quelques Boers:
— Aôh! c'est du gibier !
(( Enfin il rejoignit les Transvaaliens.
— J'ai fait le vide, dit-il, en remettant le revolver dans sa gaine.
(( Un Boer lui répliqua :
— Au moins vous n'aurez pas bouté le feu à votre propre maison?
l'agome d'albion 12")
(( Ils continuèrent la traversée du pays.
« Bientôt le ciel se noircit, des fumées emplirent l'air, une traînée de brouillard vert, pareille à un immense serpent, se déroula à l'horizon. Une masse énorme et triste de briques grises apparut dans le tîrmament de suie.
— Londres ! dit un Boer.
« Tous s'arrêtèrent.
(( John Bull, qui voulait retarder l'entrée des envahisseurs dans sa capitale, leur dit :
— A l'exemple de M. Loubet recevant le tsar, je vous ai préparé une belle revue.
— Une revue ? dirent les Transvaaliens.
— Une revue de mes troupes, répliqua John Bull avec emphase.
— Ah ! ah !
— D'ailleurs, les voilà!
(( Une bande s'avançait sur la route. De loin cela avait l'air d'une haie qui marchait. Des uniformes rouges et blancs promenaient dans la campagne des couleurs de perroquets. Des bruits stridents frappaient l'air.
(( Les Boers distinguèrent bientôt des femmes vêtues de drap bleu et coiffées d'un chapeau noir en forme de cabriolet, retenu par un ruban passé sous leurs mentons. Elles criaient, gesticulaient, jouaient du tambour et lançaient des morceaux de papier.
126 l'ac.onie d'aliîion
— A quoi servent ces papiers? demanda un fieldcornet qui avait assisté à plusieurs déroutes des Anglais et qui aimait à se rendre compte des perfectionnements apportés dans les armées européennes.
— Ce sont des proclamations bibliques et des prières, répondit John Bull.
— Quelle idée de jeter cela aux vents! répliqua le cornet.
— En avant! criaient les femmes. Demandez le journal En Avant!
(( Elles avaient Tair de folles maigres et s'agitaient, pâles, l'œil extatique.
— L'Armée du Salut! dit John Bull.
— Vous auriez mieux fait de songer au salut de l'armée, fit un Transvaalien loustic qui commettait des calembours.
((Puis s'avançaient les hommes en rouge, qui avaient fait songer de loin à des perroquets. C'étaient les généraux.
— Pourquoi marchent-ils de façon si piteuse? demanda un Boer.
— Ce sont des généraux en disgrâce. Nous n'en avons plus d'autres.
(( L'un d'eux boitait.
— Qu'a ce malheureux guerrier? demanda le fieldcornet.
128 l'agonie d'albiox
— C'est le général, expliqua Bull, qui fut attaqué, en votre pays, devant le front de son armée, par une autruche furieuse. La bête essaya de lui crever les yeux : mais Tofficier supérieur, hélas! était si disgracieux de visage qu'elle s'acharna sur son fondement, l'estimant plus noble que l'autre face. N'estce point malheureux? Il est vrai que s'il boite, sa laideur lui a sauvé la vue.
(( Derrière les illustres stratèges s'avançaient quelques bars montés sur des charriots, puis des bains de siège, des éponges, des harmoniums, des pots de marmelades, des boys, des tablettes de chocolat, tout ce qu'il faut aux troupes anglaises en campagne.
« Puis, venaient les soldats : ce qu'il restait : trente mille hommes marchant au pas, le fusil sur l'épaule.
(( John Bull, enthousiasmé, agita son chapeau et cria :
— Vive l'Armée !
c Et il se retourna, triomphant, vers les Boers :
— Ils marchent comme un seul homme !
— C'est vraiment pas la peine de se mettre à trente mille pour arriver à pareil résultat, répliqua le field-cornet.
» Mais John Bull désignait les bataillons avec emphase, disant à mesure qu'ils passaient :
— Ceux de Colenso!
— Ceux de Maggerfontein !
— Ceux de Spion-Kop !
— Ceux de Dundee !
— Ceux de la Tugela !
(( De ces vainqueurs il ne restait d'ailleurs que les rapatriés pour cause de maladie.
« En voyant les soixante Boers, les Anglais, au lieu de présenter les armes au défilé, jetaient leurs fusils, levaient les bras en l'air, afin de bien montrer qu'ils étaient des êtres inofïensifs. En exécutant cette manœuvre, les membres du régiment cycliste se répandirent sur le sol, ce qui fit rire les Transvaaliens. ))
Le manuscrit de M. Haringus s'interrompait là. Sur une page détachée je lus encore quelques notes :
(( Les Boers définitivement dégoûtés de l'Angleterre pensent à leur pays. Ils ont la nostalgie de l'Afrique, songent à leurs fermes, au veldt majestueux et calme, à leurs montagnes. Ils regrettent les aigles et les lions. Méprisant Londres, ils regagnent le Cap sur les cuirassés anglais, qui leur servirent de canots de plaisance. ))
Enfin un dernier morceau de papier portait:
(( Comment finit Albion? Mais un jour Alphonse Allais qui folâtrait en Normandie, y lança une ficelle, attachée à la balle de sa carabine. La balle tomba dans le comté d'York. Alors Allais tira. Il annexa
L Ar.ONIE D ALBION
l'Angleterre à la Normandie. Heureux, il donna un morceau à la Belgique, pour y installer les journaux boerophiles. Il céda aussi une partie à la Hollande, à cause de la belle conduite de la petite reine. Mais les Hollandais pissèrent sur le fragment d'Albion pour lui faire reprendre le large. »
BIBLÎOTHECA
Ottaviensis