‹ L'Agonie de l'amourChapitre 1 sur 6 · U JEUNESSE · texte numérisé non relu

U JEUNESSE

Je crois bien que deux bouches n'ont Bu, ni son amant, ni ma mère Jamais à la même chimère Moi, sylphe de ce froid plafond.

Stéphane Mallarmé .

Luc d'Hermany cessa d'écrire et s'approcha de la fenêtre. Les nuages noirs, qui avaient envahi le ciel depuis le matin, venaient de déchirer leurs flancs opaques ; une averse torrentielle et bruyante ruisselait sur les jardins. Des rafales de vent bouleversaient la chute verticale de la pluie et jetaient contre les croisées des trombes gémissantes d'écume et d'eau. Le long des vitres, de grosses gouttes rondes roulaient et s'écrasaient en laissant derrière elles un long sillage brillant .

Luc revint près de sa table de travail et prît les feuillets qu'il avait couverts de son écriture nerveuse et brusque. C'étaient les fragments épars d'un roman bizarre et mystérieux où il s'efforçait de rajeunir le mythe antique de Phaéton. II fut

attristé de les relire. Rien de ce qu'il avait voulu y mettre ne demeurait sous Je faste éblouissant des mots. Sa pensée, trop chargée de fleurs, disparaissait, presque étoufl*ée dans un linceul d'images éclatantes et pompeuses. Son style Ténerva. Il désirait maintenant des paroles tendres comme

^ des regards, prenantes comme une musique, douces comme la chevelure des femmes. Il retrouvait

■^ une langue capricieuse et fardée, miroitante et fausse, trop belle pour émouvoir.

— Encore des mensonges! murmura-t-il.

^ Il ouvrit brusquement la croisée et déchira son œuvre. Les lambeaux de papier blanc s'envolèrent dans la pluie. Les tourbillons du vent les emportèrent. Ainsi que des papillons, ils avaient les ailes lourdes d'une lumineuse poussière — : cendre de rêves humains qui allait se dissoudre et s'effacer dans le triomphe lugubre de la fange.

En bas, au. fond d'un puits humide, formé par les murailles des hautes maisons, un petit jardin s'épanouissait tristement. Une nymphe de marbre y présidait aux jeux d'un jet d'eau qui retombait dans un bassin verdâtre, étroit et long comme un antique tombeau. Quelques arbres majestueux et désolés perdaient leurs feuilles, que le lâche octobre leur arrachait, et qui pourrissaient misérablement

dans la vase des allées rongées de mauvaises herbes. Le long d'une treille,les bras sanglants d'une vigne vierge, violée par l'automne, pendaient avec une lamentation muette. C'est dans ce morne jardin, pareil à un cimetière abandonné, que l'aventureux et brillant Phaéton termina par une chute nouvelle son existence rajeunie.

De cet enclos, à demi nu déjà, montait une odeur écœurante et fade. Ce n'était plus le vivifiant parfum des terres mouillées par les pluies d'été, mais un acre relent, une fiévreuse senteur de marécage, de champignons et de souches spongieuses, désagrégées par la corrosion de l'eau et par la boue.

Luc, frissonnant, se jeta dans un fauteuil et commença à se désespérer. Chez lui, à certaines heures, la tristesse montait comme une marée d'équinoxe. Des flots de lassitude et d'ennui déferlaient vers son âme, il se sentait à moitié submergé, noyé enfin par l'invasion de cette amère mélancolie qui le laissait sans courage et sans force, indifférent à la vie, comme une épave aux vagues qui la roulent.

La pluie, lui semblait-il, l'avait lavé de l'être nouveau, sceptique et railleur, qui s'était formé en lui ; elle avait effacé le masque de littérature qu'avaient posé sur sa face les livres, ses désirs et ses

fréquentations, et il ne retrouvait plus en son âme que Tenfantgâlé, nostalgique et rêveur d'autrefois. Il aurait aimé, ce soir-là, s'agenouiller aux pieds d'une femme aimée, appuyer sa tête au creux d'une robe, sentir une main fraîche sur son front brûlant. Il désirait être consolé doucement, avec des baisers chastes et des paroles de tendresse discrète. Et autour de lui, il n'y avait que des livres, ces amis qui mentent, ces camarades qui vous intéressent quand vous avez l'esprit joyeux et qui ne vous répondent plus quand vous souffrez.

Il prit au hasard un bouquin au milieu de la pile jaune qui couvrait le divan. C'était un recueil de vers. Il commença à lire un poème sonore, étincelant et chargé de gemmes, mystérieux comme l'aspect d'une grotte au front alourdi de lierre ou comme le regard céleste d'une opale. Il s'égara dans un dédale de pensées trop subtiles qui fuyaient à la manière des papillons pour ne laisser entre les doigts, quand on croyait les avoir saisies, qu'un sable léger, ironique et changeant.

— Les livres sont comme les hommes, pensa le jeune homme. Bien peu ont une âme, et ceux qui en possèdent une la cachent sous un rire ou sous un joyau, sous une grimace ou sous un diadème de roses.

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Pour réagir contre sa tristesse, Luc voulut se réfugier dans Torgueil. Que de foià, il l'avait invoqué, à ses heures de découragement ! Mais Torgueil lui-même l'abandonna. Ilcherchait vainement cette supériorité dont il était si fier. Il ne la retrouvait plus. Il eut le rare courage d'être humble et sincère en face de soi-même. Il se regarda cruellement, le sourire aux lèvres et le cœur serré, cherchant ses tares secrètes, ses lacunes, ses vices spirituels, tous les défauts de sa personnalité.

Il avait compliqué et déformé sa pensée à un tel point, qu'aucune émotion humaine ne pouvait plus le toucher. Il avait ri de tout pour n'avoir à s'éprendre de rien. Il vivait sans amour et sans amitié, au milieu de camarades railleurs et de filles grossières et bruyantes. Etait-ce tout cela qu'il appelait orgueilleusement sa supériorité ?

Il reconnut bien alors qu'il ne souffrait pas d'un mal imaginaire et romantique ; mais seulement du vide et de l'inutilité de son existence, égoïste et repliée sur elle-même et qui ne prenait plus son plaisir dans ces satisfactions de l'intelligence qu'il avait longtemps préférées à tout.

Luc jeta avec colère le livre qu'il lisait.

— Ah ! Je crains bien, s'écria-t-il avec amertume, que cet abus de l'esprit ait peu à peu annihilé

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toutes mes autres facultés. Mes sensations ellesmêmes sont usées. Une chose inconnue n'a plus pour moi le charme de la nouveauté ; trop de psychologie m'apprit d'avance la sensation que j'en retirerai. Je suis entré dans le monde à dixsept ans, avec une vision empruntée aux romans modernes. Je savais parfaitement ce que Tamour cache sous ses fleurs, je n'ignorais pas que Tamitié est une bague perdue, que Dieu est un mot élégant, destiné à remplacer celui de hasard avec plus de politesse, que la vie est ennuyeuse, absurde et monotone. Délicieuses notions ! Comme tant d'autres, j'ai voulu me réfugier dans un univers intérieur, me créer une cité avec des ailes de chimères. J'ai été le servant d'une littérature quintessenciée et désolante, où plus rien de contingent ne venait secouer mon dégoût et mon apathie. Et le jour où j'ai senti le besoin de respirer un peu d'air pur, de sortir de cette atmosphère de brume et d'encens, j'ai trouvé mes poumons incapables de fonctionner comme ceux des autres hommes. La vie m'a repoussé ainsi que je l'ai repoussée moi-même. Mon cerveau me pèse. Je suis inquiet et souffrant. Je ne sais pas aimer, ni sortir de ce moi où je me suis volontairement emprisonné. Et je n'ai même plus le courage de travailler résolument à une

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œuvre qui me permettrait au moins de m'estimer et qui me montrerait ma valeur I — Misérables livres, je vous hais ! Je connais tout et je ne trouve de goût à rien. Je vous vois toujours devant moi, vous m'empêchez de vivre et d'agir. O sinistre muraille de mots que je n'ai pas la force d'abattre ! Spectres cruels de la science, de l'expérience et de l'à-quoi-bon, livres décevants et lugubres, avec quel plaisir vous brûlerais-je, si je ne portais pas déjà en moi-même tout votre poison !

Luc, en parlant ainsi, s'était extraordinairement animé. Il marcha furieusement dans sa chambre, jetant à terre des piles de bouquins, les piétinant avec impatience. Puis il sourit de sa colère. Il pensa avec ironie à son long monologue et le trouva exagéré. Il constata qu'il prenait de plus en plus l'habitude de s'exprimer avec emphase, comme s'il pouvait donner du ressort à la platitude de son existence en la regardant sous un jour volontairement romantique. Mais cette lucidité moqueuse l'exaspéra, il se reprocha ce perpétuel sourire qui Tempêchait d'agir en lui défendant de se prendre au sérieux.

Dehors, la pluie, qui tombait toujours, lavait les vitres livides. Le soir approchait. D'énormes nuages d'un gris sale et comme frotté de suie rampaient

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** au ras des maisons ainsi que des bêtes sournoises. Le crépuscule se tendait d'angle en angle, pareil à une immense toile arachnéenne, destinée à étouf-

* fer les derniers rayons, moucherons roses du jour. Des coins ^d'ombre s'agrandissaient dans le cabinet de Luc: ils noyaient les rideaux tachés de fleurs, les tableaux pendus aux murs, les photographies de la cheminée, les vases couronnés de rameaux de

V houx. La glace brillait comme un lac pris par le gel ; dans la pénombre où elle s'enfonçait graduellement, cette surface lumineuse devenait inquiétante et douloureuse, obsédante, ainsi qu'un remords. Luc s'y examina. Sa taille haute et mince se voûtait déjà un peu. Il remarqua sa figure pâle,

"^ ses grands yeux gris, profondément cernés, sa bouche épaisse et sensuelle. Il passa sa main trop blanche et trop fine, sa main de femme convalescente, dans sa chevelure tombante et bouclée. Il se raidit comme un homme que l'on regarde.

— Pauvre moi ! fit-il, avec pitié, qui dirait que tu as vingt^deux ans et qu'avec cette physionomie enfantine tu n'es plus capable de rien!

Il rôda de nouveau dans la pièce, l'âme flottante et vide. Des souvenirs, pareils à de pâles figures de tapisserie, l'entourèrent un moment. Le visage dc' son père, mort depuis six ans, passa devant lui,

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il revit confusément ses yeux fumeux et vagues, son grand front de rêveur, son menton effacé, noyé dans une fluviale barbe d'or. C'est de lui que Luc tenait son inaptitude à vivre, son tempérament fantasque et porté à la mélancolie, ses habitudes d'indolence. Mais l'atavisme maternel avait un peu corrigé chez le jeune homme ce que cette ressemblance avec son père lui donnait de faible et d'inachevé. Comme sa mère, il était orgueilleux, méprisant et dominateur, de nature presque sauvage, prompt à se cabrer au moindre froissement comme un cheval de race.

M™® d'Hermany habitait toute l'année , en Provence, une grande propriété qu'elle surveillait et dont elle dirigeait la culture. Elle présidait ellemême aux vendanges, aux moissons, à la cueillette des olives. Elle était âpre au gain, sans générosité, plus habile qu'un notaire dans toutes les affaires d'intérêt. Elle aimait l'argent d'un amour servile et exclusif, avec cette passion bizarre et comme désintéressée que ressentent pour lui ceux qui n'en ont pas absolument besoin et qui se plaisent à entasser. Elle discutait avec les paysans pendant des heures, mettant son amour-propre à ne pas se laisser voler. Rien ne la rebutait. Elle courait au grand soleil, dans la pluie ou dans le vent, d'un

bout à r autre des champs, pour invectiver une paresse, préparer un travail ou faire cesser un abus.

Luc songeait tristement à la difficulté qu'il éprouvait de vivre avec sa mère. L'identité de leurs caractères leur défendait d'être heureux ensemble. Ils se heurtaient sans cesse par tous les points qu'ils avaient de communs. De plus, M™® d'Hermany ne pouvait souffrir que Luc manquât aussi totalement de sens pratique ; elle avait détesté ce défaut chez son mari, elle le retrouvait avec plus d'indignation encore chez son fils. C'était un sujet de continuelles disputes. Aigrement ou méprisamment, elle lui reprochait ses tendances à la songerie, son indifférence pour l'argent, son dédain des soucis quotidiens de la vie, sa volonté nette de ne pas s'occuper *de la propriété rurale et de faire son droit à Paris. Luc, trop nerveux, se fâchait alors, pris de fureurs subites qui lui faisaient briser les verres sur la table, ou bien, il se moquait durement des défauts de sa mère, de ses goûts paysans, de son économie mesquine, de ses lamentations continuelles sur l'insuffisance des récoltes ou Ja mauvaise foi des fermiers. Chaque fois qu'ils se revoyaient, leurs rapports étaient plus tendus ; ils créaient entre eux de l'irréparable.

Pourtant, Luc souhaitait parfois le retour à la

maison paternelle ; quand il était trop las de sa solitude, il regrettait la musique des soirs d'automne, les douces rêveries de Thiver, près de Timmense cheminée où les branches de pins brûlaient en craquant, la vie simple, familiale, baignée d'affection comme une plante Fest de soleil et d'air. Il revoyait tels détails de son enfance, tels paysages de là-bas, une tante qui l'avait adoré, des jours de pluie où déjà il pleurait de tristesse, assis aux pieds de sa mère qui le consolait doucement ; il se rappelait un long canal bleu sous des saules, de vastes terrains marécageux, encombrés de roseaux frissonnants et sensitifs, d'osiers aux tiges d'or, de touffes de joncs, " les petites collines sèchesqui embaument la lavande ^ " et le serj^olet, une escarpolette accrochée à deux v . ormeaux, les grandes meules chaudes, en été, où ^ r il se plaisait à grimper, pour en glisser, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, et tomber dans un lit de foin sec. Il lui semblait entendre encore les cloches argentines, vibrant comme la voix même de l'espoir mystique, d'un couvent, où, le dimanche, on le menait entendre la messe, les longs abois des chiens, le bourdonnement des abeilles autour des ruches, le murmure du vent dans les peupliers où il fait le bruit d'une averse, le mugissement de l'eau aux écluses...

Ces souffles rustiques, qui venaient de l'autrefois et qui passaient sur Tâme de Luc comme une brise marine sur des plaines brûlées par Tétt^, avaient un moment distrait son ennui. Mais quand le torrent varié des images changea de cours, quand il se retrouva seul, dans la nuit tombante, jeté au fond d'un fauteuil trop large, sa souffrance devint plus amère. A sa lassitude, à son inertie, le regret s'ajoutait. Il évoqua dans un éclair l'univers fictif, le monde des livres où son cerveau se nourrissait, il lui préféra la vie réelle, les gens qui existent, les paroles qui sont un écho des souffrances ou des joies. Il se leva, n'osant pas affronter ainsi la désespé" rante longueur de ce crépuscule d'automne ; il sortit pour trouver un bruissement humain, l'oubli momentané des cafés, des camarades dont la conversation stupide le fatiguerait, mais l'empêcherait de se renfermer en lui-même pour y rouler toujours? > comme un rocher de Sisyphe, les mêmes pensées.

Il ne pleuvait plus. Les rues humides brillaient comme des canaux. Des becs de gaz luisaient aux carrefours mélancoliques, allumant de longs reflets vacillants sur la boue des trottoirs. Ailleurs, il y avait des perles électriques, d'une lividité effrayante, étincelant d'une lumière magnétique et dure, qui se dilatait par moment ou se rapetissait

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comme les prunelles mobiles des chats. La foule, comme un fleuve noir, remplissait les rues; les hommes et les femmes se bousculaient et se coudoyaient dans un va-et-vient perpétuel : les voitures tanguaient au milieu du flot humain; des chevaux glissaient sur les pavés humides, les coups de fouet claquaient dans l'air. Luc, sorti de son silence, s'étonnait de cette activité fiévreuse et voyait passer la vie comme dans une hallucination.

Des femmes élégantes et rapides traversaient la foule. Elles retroussaient très haut leurs jupons, moins sans doute pour se garantir de l'eau, que pour attiser les désirs des hommes qui les suivaient, les regards fixés sur leurs mollets chaussés de bas noirs et sur la forme de leurs reins moulés par l'étoffe tendue. Les brillantes lumières du soir avivaient l'éclat de leurs yeux, la splendeur de leurs chevelures d'ombre ou d'or, la pourpre de leurs lèvres sanglantes. — La luxure s'éveillait avec la nuit. Ces femmes la portaient sur elles, dans les plis de leurs robes, la blancheur de leurs dentelles, l'éclair de leurs sourires, l'odeur violente et fauve de leurs toisons. Quelques-unes avaient dans la hâte de leur toilette et de leur fuite un peu de la fièvre qui les faisait courir aux rendez-vous adultères dont elles sortaient. Des ouvrières se bousculaient, serrantcon-

tre leurs jambes des cartons à chapeaux ou des paquets mal ficelés. Les regards des jeunes gens brillaient. La démarche des vieillards était incertaine et saccadée. Des cheveux blancs auréolaient des figures sinistres, pochées par le vice, usées par de sinistres débauches. Des éphèbes promenaient une physionomie fatiguée, aux yeux ivres de convoitises charnelles. Des parfums grisants se mêlaient aux émanations de la boue. Et les magasins autour de cette humanité glacée et triste arboraient un décor de luxe et de fête. Des torrents de lumière coulaient sur les soies et les velours des étalages, les fourrures et les chapeaux de fleurs, sur les joyaux en feu et les pierreries cruelles des bijoutiers.

Luc, bousculé par les remous de la foule, las de patauger dans la boue noirâtre et visqueuse qui s'attachait à ses bottines, sentit plus vivement encore le besoin d'une présence féminine, mais un désir aigu et moins chaste s'y mêlait. Sa chair se réveillait âprement, secouée par les images de luxure que le soir évoquait.

Le souvenir d'une courtisane qu'il fréquentait de temps en temps apporta à son esprit une invitation sensuelle à laquelle il ne résista pas. Il revit brusquement dans son imagination cette Gora, ardente et brune, ses hanches étroites et ses jambes fuse-

lées; d'autres ferames qu'il avait connues passèrent devant lui, mêlant dans une vision maladive et vague, leurs yeux pâmés de volupté et leurs chevelures dénouées, leurs corps brûlants, leurs épaules roses et leurs délices amoureuses. Il se rappela d'étranges caresses, des bouches savoureuses comme de beaux fruits, d'admirables bras, des nuques et des reins cambrés. Puis ce fut un flot de gravures obscènes, attirant et fatal, humiliant et plus fort que toute volonté...

Luc, vivifié par ces désirs violents, s'approcha d'un fiacre et donna à mi-voix l'adresse au cocher. Mais quand il fut confortablement calé dans un coin de la voiture qui l'emportait à travers les rues populeuses, il se sentit de nouveau saisi par le découragement. Hélas ! ne savait-il pas la morne issue de l'aventure, l'écœurante tristesse de cette union animale, violente et brève? Que de fois déjà s'étaitil jeté dans des bras accueillants de filles pourboire le plaisir et surtout l'oubli aux coupes cuivrées de leurs lèvres et de leurs seins! Et il pensait à de sinistres réveils, dans l'aube en larmes, quand les premières lueurs du jour jettent des rayons blafards sur ces corps de femmes vautrées, tièdes de sueurs, dormant d'un lourd sommeil accablé dans le désarroi du lit livide comme un tombeau...

Lorsqu'il fut descendu sur le seuil de la maison où logeait Cora, Luc resta immobile, ne sachant s'il devrait monter chez la courtisane ou regagner sa demeure. L'ennui de passer seul cette interminable soirée le décida. Il grimpa dans un escalier obscur et glissant, traversé des fuseaux de lumière que laissaient couler sur les paliers et sur les murs les fentes des portes entr'ou vertes.

La bonne qui vint ouvrir à Luc était bavarde et familière, elle expliqua en gesticulant que Madame était sortie, qu'elle ne tarderait pas à rentrer, que Monsieur pouvait l'attendre. Le jeune homme, impatienté, interrompit ce verbiage ens'enfonçant dans le corridor, vers le salon qu'il connaissait bien. C'était une petite pièce, affreusement banale, éclairée par une lampe à pétrole. Des bibelots d'un goût abominable encombraient les étagères ; des plantes artificielles se tenaient aux encoignures, raides, avec des feuilles qui semblaient découpées dans du zinc. Des flacons de toilette, des robes décousues, des mouchoirs sales traînaient sur les meubles. Au milieu de la cheminée, un bouquet de chrysanthèmes achevait de se faner dans un verre ébréché, plein d'une eau saumâtre que l'on n'avait pas dû changer depuis que ces fleurs y étaient plongées.

— Ah ! le galant appartement ! murmurait Luc,

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écœuré, comme on y est tout de suite accueilli par des idées de beauté, de grâce et de volupté ! Gela suffirait, je crois, à rendre vertueux un satyre. Et cette odeur d'ylang-ylang et d'eau savonneuse qui ^ flotte là-dedans comme dans un fond de cuvette!

Luc était depuis une heure dans le salon, occupé à feuilleter des journaux de modes et à caresser un chat quand Cora parut. Elle entra en coup de vent. Elle avait un visage dur et brun, la bouche ourlée d'un duvet d'ombre, de grands yeux noirs, aigus, troubles comme une eau marécageuse où s'allumeraient parfois des feux follets. Elle était perpétuellement décoiffée, et son costume d'un goût indiscret et barbare serrait un corps maigre et souple, qui avait l'élancement d'un jeune arbre et le fuyant d'une rivière.

— Tiens, Luc, dit-elle en le voyant, tu es là, je ne t'attendais pas ce soir. Qu'estn^e que tu es devenu, pauvre vieux, depuis si longtemps! Il y a au moins un mois que tu n'as pas paru.

Elle commença une longue histoire pour expliquer sa sortie. Elle entassait tant de détails inutiles que l'on oubliait peu à peu le fil du récit. Elle était de ces femmes qui ne pensent que lorsqu'elles parlent; il lui était aussi nécessaire de faire des phrases et d'entendre le son de sa voix que de manger

et de dormir. Luc la laissait aller sans Técouter.. Quand elle s'aperçut de TindifFérence du jeune homme pour sa conversation, elle appela sa bonne et lui reprocha le désordre du salon, où elle avait fait entrer le visiteur. Elle cria un quart d'heure en agitant son parapluie qu'une tête de chien terminait.

— Assez, cria Luc, énervé, finissons-en !

Il se sentait excédé, prêt à pleurer d'agacement et de dégoût. Il se rongeait les ongles, avec une fureur de bête enfermée. Cette lugubre atmosphère de vie étroite et stupide le faisait souffrir presque physiquen^ent.

Cora l'emmena dans sa chambre, froide et triste et qui avait cette physionomie hostilement anonyme des appartements où tout le monde couche. Et Luc retomba dans sa torpeur ennuyée. Il n'en sortit qu'en entendant ce bruit si cher aux sensuels des étoffes que l'on froisse et qui tombent. Le désir se réveilla en lui quand il vit sortir du corsage de la jeune femme ses bras bruns et forts, couverts d'un fin duvet, ses épaules rondes, les fruits de ses seins. Il s'élança vers elle et, de ses mains qui s'égaraient, il l'aida à arracher ses jupons. Il roula avec elle sur le grand lit mal fait. Ce fut un assaut brusque et rapide, l'amour réduit à une parodie sinistre,

sans ardeur, sans frisson, presque sans voIupté,un essoufflement de bête qui obéit à Tobscur instinct.

Cora s'était rhabillée, et Luc restait étendu sur les draps saccagés, immobile, ivre d'épouvantable tristesse, la bouche amère d'une persistante saveur de cuivre. Toute la misère de sa vie le tenaillait sur cette couche fripée où souvent déjà il avait connu l'âpre réveil de l'esprit, dans l'apaisement de la chair satisfaite.

Ah ! ce besoin d'une amie caressante et douce, sur qui appuyer sa tête lourde, ce rêve d'une intimité charmante, d'une affection dévouée et pure qui l'avait hanté dans sa chambre ! C'était ici que cela finissait dans cette jouissance hébétée, près d'une femme qu'il n'aimait pas et qu'il méprisait, au milieu de ces meubles qui sentaient l'huissier, l'expertise et la vente aux enchères. Les rideaux blancs qui pendaient devant les vitres lui semblaient pareils à des suaires, — suaires pour ses rêves agonisants, pour ses illusions défuntes, pour sa jeunesse vaine et morne qui se traînait lamentablement sous une pluie infinie !

— Des à peu près, murmurait-il, toujours des à peu près I

Cora se recoiffait devant la glace en sifflotant un air de café-concert. Elle n'avait pas encore remis

son corsaçe, et elle levait les bras pour enrouler les serpents ténébreux de sa chevelure. Luc regardait ses aisselles touffues et sombres ; et cela lui rappelait des coins plus intimes de son corps. Tout son dégoût lui revint dans une nausée, il cacha son front dans ses mains et s'efforça une minute de tout oublier de son destin ; alors il se sentit seul dans la vie, affreusement seul, irréparablement seul !

Les hommes souvent veulent aimer, et ne sauraient y réussir ; ils cherchent leur défaite sans pouvoir la rencontrer; et si j^ose ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres.

La Bruyère.

Le soir jetait des flammes rouges dans le ciel. Les fenêtres qui regardaient le lumineux Occident brûlaient comme des brasiers de feuilles mortes. Une cendre rose glissait sur les murs, se fondait dans les ruisseaux, traînait le long des trottoirs, insinuante et légère comme une poussière de pastel. C'était l'heure tragique et douce, où les rayons de soleil meurent dans une apothéose, sous le brouillard gris qui monte des faubourgs, usines mugissantes de la Nuit.

Une pénombre discrète noyait le salon de Guéthary. Des éclairs de cristaux, des coins d'or vieilli, des montures d'argent agonisaient ainsi que des fleurs dans la brume. Les rideaux s'imprégnaient

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d'ombre. — Sur la table, des tasses de thé fumaient avec une vapeur odorante qui s'évanouissait en spirales. Des porcelaines précieuses enfermaient des sandwichs et des petits fours,

— L'Amour, murmura Luc d'Hermany, étendu nonchalamment sur un canapé, ah ! fermons cette porte, je vous prie. La maison sent le renfermé. Il serait temps d'en chercher une autre.

— Tu crains les courants d'air, fit CoUonges.

— Plutôt le mercure, ajouta Guéthary,

Luc haussa les épaules. Il ajouta avec plus de violence :

— Il y a vraiment trop longtemps que l'on s'efforce de cacher sous le mensonge sentimental cette fonction physiologique. On devrait commencer à s'avouer la vérité. L'Amour! mais c'est le réveil de tout ce qu'il y a encore en nous de barbare, d'animal et de primitif. Le jour où il entre dans notre vie, nous devenons stupides, vaniteux et jaloux, nous trompons nos amis, nous sommes sur la piste d'une femme, les sens affolés, comme un chien sur celle d'une femelle, nous usons nos heures dans les plus médiocres occupations, nous supportons des humiliations, des outrages, le déshonneur même pour un plaisir que la moindre fille nous accorde pour moins d'un louis. Nous faisons d'un petit être

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banal et menteur le centre de l'univers. II n'y a pas de folies que nous n'accomplissions. misérables enfants que nous sommes ! Quand pourronsnous donc enfin nous créer une vie moderne, harmonieuse et belle, loin de l'Amour? Abandonnons aux matelots, aux ouvriers, aux paysans ce sport inférieur. Occupons-nous d'autre chose. Et quand nous serons pressés par les nécessités de notre nature, ne parlons point d'un sentiment!

— Tu es saoul, Hermany! fit Apremont, de sa voix grave.

— Saoul, moi ? Comme ça tombe bien ! Pour une fois où je suis raisonnable!

— Je crois que tout le malheur, reprit-il, après un instant de silence, vient de l'ignorance où nous laissons les enfants. Si on leur apprenait ce qui se cache sous le mystère qui affole leur curiosité, l'Amour cesserait vite d'avoir de l'importance. Si les jeunes filles connaissaient la triste réalité de leurs rêves, elles construiraient leur vie sur une nouvelle base ; elles ne prendraient pas pour un désir de l'âme la fièvre de leur sexe. Elles ne s'intéresseraient plus aux baisers sous la lune et aux promenades sentimentales. Combien de femmes se sont-elles écrié, après la sanglante révélation de leur nuit de noces :

— « Cétait donc cela, cet amour tant rêvé ! » Luc aurait pu continuer longtemps sur ce ton. Il

se sentait en veine d'étourdir son spleen avec des phrases énervées et vengeresses. Mais Apremont l'interrompit de nouveau pour laisser tomber de ses lèvres minces :

— Quand tu auras fini de divaguer !

— Tu m'embêtes ! dit Luc en allongeant la main vers la table, pour y cueillir un gâteau.

Apremont s'approcha de la fenêtre et joua sur la vitre avec ses ongles longs et durs une marche wagnérienne.

— Mon pauvre Luc ! fit-il d'une voix apitoyée.

— Luc a raison, s'écria Guéthary, prêt à partir en bataille pour soutenir les paradoxes de son ami. Ce sont les poètes qui ont créé l'Amour; ils ont jeté tant de lyrisme autour des femmes que nous ne pouvons plus les considérer froidement. Tout l'énorme trésor des théâtres et des livres nous affole quand nous nous trouvons en face d'elles... Au fond, nous avons honte, je crois, de notre irrémédiable bassesse, nous voulons nous la dissimuler avec de grands mots. Dès qu'un homme est amoureux d'une femme, il la considère comme un ange et lui colle deux ailes dans le dos, — quitte à la plumer ensuite.

— Oui, reprit Luc, et ce qui prouve Tignominie de PAmour, c'est le tréfonds de vase qu'il remue en nous. Consulte, Apremont, ces tristes femmes que nous appelons des filles de joie, demande-leur le récit des goûts singuliers de leurs clients ; elles te raconteront les dépravations monstrueuses , les effroyables manies, toute Thorreur de ce sadisme qui s'éveille en nous devant la femme, devant la chair, devant la hantise amoureuse !

— Il y a pourtant des passions purement cérébrales, hasarda Collonges. Te rappelles-tu, Luc, de ces jeunes filles que nous menions dans des jardins mystérieux et compliqués? Nous leur demandions de porter des iris violets à longue tige pour les faire ressembler à Hertulie. Nous leur baisions cérémonieusement la main en les quittant... Comment donc s'appelaient-elles?

— Bah! fit Luc, nous ne les avons jamais aimées! Nous n'aimions qu'Henri de Régnier en ce temps- là.

— L'Amour, déclara Morhange, c'est à proprement parler un microbe... C'est dans la société un élément de fermentation et de dissolution, quelque chose comme les bacilles dans le corps humain... Regardez la pourriture qu'il laisse derrière lui !

— C'est le taret des consciences,'acheva Launoy, d'un ton triomphal.

Guéthary et Morhange commencèrent à déblatérer contre les femmes. Ils les accusèrentavec violence d'être bêtes, menteuses, frivoles, sensuelles, vaniteuses, hypocrites et avides.

— C'est à travers vous-mêmes que vous les voyez, jeta Apremont.

Mais Luc et Launoy ajoutèrent encore à ces blâmes. Pendant vingt minutes, ils déversèrent leur rancune et leur pessimisme, dans un flot de bile, où ils mêlaient leur injustice et leur rancune.

Les satires hyperboliques des pères de l'Église revenaient sur leurs lèvres, mêlées à des boutades d'écrivains mysogynes, à des anecdotes personnelles, à de légendaires récits. — Côllonges se taisait.

De petits jeunes gens de seize à dix-huit ans, qui, en se promenant dans les préaux des collèges, méprisent et bafouent les femmes, sans savoir autre chose de la vie que quelques grossièretés primordiales, sont simplement ridicules. Mais l'opinion de leurs aînés de vingt-deux à vingt-cinq ans est à considérer, parce qu'elle repose sur quelques expériences, et surtout parce qu'elle va devenir une conviction indéracinable. Nos idées préconçues ont une vive influence sur les moyens que nous employons pour trouver le bonheur. Ces hommes

qui se marieront demain avec cette étrange vision de leurs compagnes n'agiront-ils pas d'après elle, et comment sauraient-ils alors posséder quelque joie?

— Entre nous, Messieurs, dit Apremont, avouez que si vous débinez l'Amour, c'est que vous lui en voulez de ne pas le connaître.

— Comment donc? s'écria Morhange, mais pour qui nous prenez-vous, je vous prie? Croyezvous donc que je n'aie pas déjà fait toutes sortes de folies très raisonnables pour de jeunes personnes? Je me souviens, entre autres, d'une petite ouvrière pour qui j'ai eu une grande passion, pendant je ne sais combien d'années, — au moins trois mois! Tu sais bien, Launoy, cette Margot...

— Ah ! oui, fit l'interpellé. C'était une fameuse rosse! C'est toi qui l'as reçue à son arrivée de province et qui l'as lancée. Elle venait des montagnes, de la Savoie ou des Hautes-Alpes...

— Chef-lieu Gouape, interrompit Guéthary, en riant.

— Je ne veux pas vous parler, reprit Apremont, de vos petites débauches et de vos caprices sensuels, mais de l'Amour, de ce sentiment que vous niez, de ce souffle mystérieux et terrible qui vient du fond des siècles, de ce brasier où a brûlé Troie et où est morte Didon, de cette énigmatique pas-

36 l'agonie de L^AMOun

sion, qui n'est pas seulement, comme le croit Hermany, l'instinct de l'espèce, car alors on s'en tiendrait à la seule satisfaction charnelle et on ne souffrirait pas. — Avez-vous passé des nuits sans dormir, des jours sans manger, des soirs à pleurer, parce qu'une femme se détournait de vous ou qu'elle vous quittait ? Avez-vous traversé des mois de désespoir et connu cette angoisse plus forte que tout qui brise le cœur, vide le cerveau' et vous fait haleter vers la mort comme la caravane dans le désert vers la source fraîche où elle s'abreuvera ? En un mot, avez-vous aimé ?

— Non, répondit Morhange, je l'avoue.

Et les autres, après lui, laissèrent tomber ce même « Non! » de leurs lèvres desserrées. Les paroles d'Apremont étaient lumineuses, elles entraient dans leurs esprits comme des torches, elles éclairaient des coins qu'ils ne connaissaient pas, des notions qu'ils avaient oubliées, des replis de conscience qu'ils préféraient ignorer.

Guéthary ajouta :

— J'ai souvent pensé à cet amour dont tu parles, je l'ai désiré, je me suis efforcé de m'éprendre ainsi...

Plus bas, comme honteux de ce qu'il disait, il ajouta :

— Je n'ai pas pu.

— Moi, dit Collonges, j'ai toujours eu beaucoup de goût pour les jeunes filles. Souvent, j'ai cru devenir amoureux de Tune ou de l'autre, je commençais à m'exalter, ça allait venir... Et le lendemain, j'en voyais une seconde, je la trouvais aussi charmante que la première, et j'éprouvais pour elle le même sentiment et les mêmes pensées...

Un long silence plana. Le temps dévora d'interminables minutes, lourdes d'anxiété, d'ennui, de tristesse inexprimable. Une horloge à la voix grelottante et fêlée sonna une demie. Un meuble craqua avec le bruit sec d'un bras qui s'étire. — Dans la rue, les voitures roulaient, rapides, incessantes, emportant des hommes à leurs amours, à leurs affaires, à leurs soucis, à tous les rendez-vous où ils usaient leur fièvre de vie.

Les jeunes gens restaient immobiles dans l'ombre de plus en plus épaisse où scintillaient les points rouges de leurs cigarettes. — Il leur semblait que quelque chose venait de se creuser à leurs pieds. Marchaient-ils depuis longtemps au bord de cet abîme? Pourquoi ce vertige montait-il à leur tête? Quel Sésame avait ouvert devant eux les portes de leur vie intérieure? Ce non! qu'ils avaient jeté en pâture à la question d'Apremont, devenait

la tare secrète de leur vie. Sous leurs sourires sceptiques, sous leurs railleries et sous leur gaieté, ils considéraient la misère de leurs âmes. Ils se voyaient secs et durs, usés par Tégoïsme, avides d'argent, sans chaleur, sans générosité, sans illusion juvénile. Ils avaient des ambitions mesquines, des goûts d'hommes fatigués, une passion servile pour le luxe. Ils remplaçaient Tamour par la débauche, l'amitié par une camaraderie instable et fausse. Ils ne possédaient plus que la parodie de ce que les hommes avaient aimé. Leur esprit luttait, s'agitait, analysait, s'assimilait des notions, mais leur cœur râlait comme un agonisant.

Ils étaient lâches, ils reculaient devant l'intensité de la Vie, ils avaient peur d'aimer, peur de souffrir, peur de devenir responsables. Ils se serraient les uns contre les autres pour se sentir les coudes. Ils cherchaient un bonheur à leur portée, un bonheur facile et solitaire où ils se pelotonneraient comme dans un fauteuil. Combien étaient-ils? Cinq? Six? Non, les murs de la chambre s'élargissaient. Toute une jeunesse s'y pressait, qui était pareille à eux. Les visages paraissaient charmants, rieurs, très jeunes encore, mais sous ce masque il y avait des rides, des plis, des yeux qui mentaient, des lèvres que crispaient l'ironie, le culte exagéré de soi-même,

l'agonie de l'amour Sq

Tenvie, le souci de parvenir, Timpuissance d'aimer et de se dévouer.

— Triste chose, pensait Luc, que des vieillards élèvent les enfants ! Ceux-ci apportent une sensibilité riche et neuve, une pensée spéciale, un être original qui ne saurait être compris des générations précédentes. Tout cela ne pourra se développer que dans une forme d'éducation qui lui soit absolument adaptée. Un fossé sépare ces hommes qui partent de ceux qui arrivent.. Ils se regardent comme des ennemis; chez les uns, il y a de la jalousie, l'horreur de vieillir, de laisser sa place, de descendre vers le Néant, chez les autres, Timpatience du joug qu'on leur impose, la souffrance intime de ne pas être compris, la haine de ces vieillards qui les oppriment, qui offrent à leur soif de vivre et de sentir des règles qu'ils sentent surannées, des idées mortes que rien ne ressuscitera. Ils se plient mal à cette éducation qui ne leur convient point. Ils se révoltent ou sont déformés. Nous appartenons à une race inquiète, prématurément vieillie, ardente et lassée. Nous supportons le poids de notre instruction intensive, de notre précocité fiévreuse qui nous donne à vingt ans des cœurs de quadragénaires, du développement anormal de notre cerveau, des livres que nous avons lus et qui nous ont enlevé la foi au

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bonheur, — unique raison de vivre, cependant! — des mornes expériences qui ont été pour nous la révélation de TAmour.

Luc se rappelait son enfance charmante et tendre, facile et douce ; il avait été longtemps un enfant / gâté. Sa mère et sa tante l'avaient câliné, adulé et choyé. On lui avait donné ce besoin de caresses et d'affection qui depuis qu'il était seul le faisait si fréquemment souffrir. Mais quand il avait passé de l'enfance à l'adolescence, il s'était senti étranger dans sa famille. Il avait eu l'impression de ne pas parler la même langue que ses parents; il appartenait à une autre race qu'eux; il s'était alors renfermé en lui-même. On le mit au collège; il y connut les longues heures tristes, dans l'odeur de Tencre et la poussière de la craie, la satiété des bouquins, le dégoût d'une société qui lui était imposée et qui froissait sa nature nerveuse et fine, l'ennui des leçons et des devoirs, du temps méthodiquement réglé, d'où tout imprévu est absent, des élèves grossiers, vulgaires et brutaux. Cela avait enfin passé* Longtemps, le souci de l'Amour tourmenta Luc. Mais il rencontra la réalité de cette, ombre charmante dans de tristes luxures épuisantes, d'une intolérable saveur et qui l'avait longtemps écœuré du misérable décor où elles se jouaient.

des colloques qui les précédaient ou les suivaient, des chairs vénales, souvent bleUes et molles, dont le souvenir le hantait. Puis, comme les autres, il s'était habitué à cette existence. Il avait ri, il s'était cru satisfait. Et tout à coup, le vide immense de sa vie lui apparaissait, comme un trou qu'il ne pourrait jamais combler. Il ne connaissait pas cet amour dont Apremont avait évoqué Timage. Il se plaisait pourtant dans la société des femmes, mais jamais aucune ne lui était apparue, couronnée de songes, comme celle que Ton attend. Et ces idées, qui se jetaient sur son esprit, se succédaient rapidement, roulaient une cascade d'images, devenaient une acre mélancolie, inemplissable comme uïi tonneau de Danaïde.

Et Luc regardait ses camarades. Ils les voyait hantés par des souvenirs pareils, par de semblables rêves et d'identiques désillusions.

Pour Guéthary, la vie avait toujours été facile; sa situation indépendante et riche l'avait mis à l'abri de ces soucis de situation, si fastidieux dans les premières années de jeunesse. Il aimait les beaux livres, sans avoir abusé d'une culture d'esprit trop intense. Son intelligence d'ailleurs n'était pas philosophique. Il restait un bon élève de rhétorique, préférant les phrases mesurées, élégantes et gra-

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cieusesou orageuses et romantiques aux plus fortes idées. Les vers éclatants, les romans féeriques et les contes le satisfaisaient. Désireux de mettre dans sa vie un peu de cette ardeur poétique dont débordaient les livres qui l'enchantaient, il avait longtemps poursuivi TAmour.Le voyant avec une imagination romanesque, il avait cru le saisir dans quelques aventures galantes dont il était sorti déçu. 11 avait reconnu son impuissance à sentir,née d'une imagination trop vive qui déflorait les impressions en leur donnant d'avance un absolu qu'elles ne pouvaient jamais atteindre dans la suite. Alors il s'était arrangé une existence' oisive et calme, loin des femmes, parmi des recherches de bibliophiles, quelques amis, des voyages dans des pays de lumière. CoUonges, peintre habile et délicat, nature artiste et fine, qui adorait les fleurs, les étoffées changeantes, les bijoux, les chats, les souples mouvements? ne pouvait se passer de la société féminine. Il était très mondain et un peu célèbre, déjà. Il usait tout son temps avec des jeunes filles et des courtisanes, des ouvrières et des bourgeoises mariées. Mais jamais un choix unique n^avait pu le fixer ici ou là. Et il sentait plus vivement son absence d'affection, puisqu'il vivait continuellement avec celles qui le lui rappelaient.

Morhange possédait un caractère d'homme encore primitif, violent et sanguin, bruyant, irraisonné, facile à amuser, comme ces sauvages qui admirent une étoffe rouge ou des colliers de coquillages. Etudiant en droit, il se réjouissait seulement d'une existence de paresse et de fêtes ; ses débauches étaient crapuleuses et gaies. Il avait pour ordinaire compagnon de ses nuits, Launoy, aussi inconscient et aussi libertin que lui, mais qui posait pour le sentimental parce qu'il mettait l'apparat d'une affection de romance autour de ses plaisirs charnels, Launoy, jaloux des filles publiques qu'il choisissait et qui parlait de se suicider pour la servante d'une de ces brasseries où il passait ses journées.

Apremont, qui connaissait bien ses camarades, diagnostiquait nettement leur physionomie intérieure. Se retournant vers lui, il voyait un étudiant en médecine, austère et grave, penché sur les livres ou sur les tables de dissection. Plus tard, reçu docteur, il s'était passionné pour ces études qui unissent la guérison des maladies morales à celle des maladies physiques. Il s'efforçait de tout comprendre de l'homme avec une remarquable intuition psychologique, un esprit toujours en éveil et naturellement observateur, une philosophie indulgente et large. Lui-même vivait tristement, en homme dont

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le cerveau seul existe moralement, qui souflFre de ne sentir qu'à travers son esprit et se complaît dans sa souffrance tout en la maudissant.

Pendant ce long silence, une sorte de gêne avait peu à peu remplacé la cordialité qui unissait pour quelques heures ces jeunes hommes si divers de tendances et de pensées.

Le malaise du soir devint à la longue si angoissant que Guéthary, sortant péniblement d'une pénible léthargie, sonna pour faire allumer la lampe. Un valet de chambre, muet et sobre, comme un serviteur de la nuit, glissa sur le tapis velouté. De ses doigts fusa une étincelle qui grandit, s'élargit en flamme et vécut dans le globe laiteux d'une lampe, — phare qui avait emprunté sa forme à celle des nénuphars. La lumière régna. Elle éclaira la figure pâle et mélancolique, la longue chevelure bouclée et les blondes moustaches tombantes de Luc, le visage olivâtre et dur d'Apremont, la face large, joviale et barbue de Guéthary, la taille élégante et svelte, le regard bleu et le nez en bec d'aigle de Collonges, l'aspect anglais, la peau rose, les cheveux blonds et le col de porcelaine de Morhange, le teint rouge, les moustaches retroussées et les grosses mains de Launoy. Elle fit miroiter les nombreux cristaux vénitiens, fuselés en jets blancs, élargis en

i/agonie de l'amour 4^

coupes profondes, analo^es au calice des fleurs, bombés en croupes de Pégases, cambrés en torses de sirènes, tordus en queues de dauphins. Elle ressuscita du royaume des ombres les marines écumantes et violettes dans leurs cadres de soleil, les miroirs encadrés de berges en vieil argent, les coussins à fleurs, les rideaux aux plis grimaçants, toute Tintimité charmante, les soirs fumeux et mélancoliques d'octobre, d'une pièce odorante et discrète, luxueuse et aménagée pour la rêverie ou pour la conversation. Il y eut avec le retour de la clarté comme une convention tacite de ne plus parler des choses fâcheuses dont on avait agité le spectre un moment avant. Personne n'aime à se montrer inférieur, même en matière de sentiment, quoique Ton avoue plus volontiers cette déchéance-là que toute autre. On jeta du silence sur ces souvenirs douloureux, — comme des pelletées de terre lourde sur le cercueil d'un mort.

— Avez-vous lu le dernier bouquin de Paul Adam? demanda Guéthary.

— Oui, répondit Luc.

Et une longue discussion littéraire s'engagea entre eux. Ils étaient tous deux du même avis mais on ne s'en serait pas douté à la violence avec laquelle ils débitaient leurs arguments, comme si

chacun eût voulu convaincre de ce qu'il assurait un interlocuteur déjà convaincu.

Morhange détailla les perfections d'une femme hongroise qu'il disait merveilleuse et qu'il avait découverte dans une maison publique. Comme il avait un léger vernis de mauvaise littérature, il répétait :

— C'est une sphjnge, je vous assure, une sphynge...

, Launoy parla des courses et Collonges de la peinture. Il venait d'en visiter une exposition; il déplorait la décadence des peintres, leur servilité, leur absence d'idéal, leur manque d'originalité.

— Ah! disait-il sur un ton de mélopée, Botticelli? Mantegna, Léonard de Vinci, Poussin !

— Rubens! ajouta Guéthary.

— Non, fit CoUonges, je n'aime pas Rubens.

— Je comprends ça, dit Apremont en ricanant, comment apprécierais-tu le peintre de la force, des chasses rouges, des ripailles, le maître énorme de la vie, toi, pauvre CoUonges, qui dessines des femmes maigres, des Narcisses anémiés et des fleurs qui se fanent. * "^

CoUonges haussa les épaules et dédaigna de répondre. Luc, las de parler, se leva pour prendre congé de Guéthary.

HAJITMAN

Tu as le mois de mai sur les joues.

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