FANTASIO
C'est vrai, et le mois de janvier dans le cœur. Ma tête est comme une vieille cheniince sans feu, il n'y a que du vent cendres .
Alfred de Mussei
Luc traversa de longues journées désespérément vides et mornes. L'automne s'achevait. C'était une arrière-saison douloureuse et jaunâtre qui se fondait dans la brume et dans la pluie. Les feuilles s'en allaient des jardins en haillons déchirés et roussis. Le vent gémissait à travers les branches nues comme un enfant à l'agonie. La terre, inondée par de continuelles averses, ne séchait plus. Partout, la boue régnait, sinistre et noire, pareille à un marécage où la joie des étés se serait enlisée pour jamais. Le soleil lui-même était mort; des amas de nuages fuligineux l'avaient terrassé, et ils se tenaient
accroupis sur lui, comme des nains difformes sur la poitrine d'un roi assassiné.
Luc se sentait de plus en plus étranger à la Vie. Rien ne lui communiquait ce petit émoi chaleureux qui est un trait d'union entre l'âme et les choses. Il était partout celui qui passe et qui regarde avec indifférence, là où les autres s'agitent, souffrent et pleurent. Il avait perpétuellement l'impression qu'il se refusait. Les livres, qu'il avait tant aimés, commençaient à le lasser. Il leur en voulait de son existence misérable, il les rendait responsables de son ennui. Parfois, il se remettait au travail; il écrivait deux ou trois pages de son Phaéton, puis il rejetait les feuillets dans un tiroir, et, couché sur un divan jonché de coussins, il fumait d'innombrables cigarettes. Les spirales bleues, qui s'échappaient de ses lèvres, montaient doucement dans l'air et y dessinaient d'illusoires buires ou des cornets de cristal. Elles se déchiraient au moindre vent, plongeaient brusquement et se fondaient comme un soupir de la brise dans l'épaisse ramure d'un cyprès,
Luc se rappelait alors tous les rêves qu'il avait formés, quand il était plus jeune, en regardant mourir les nuées odorantes du tabac. Ce souvenir le grisait d'un vertige éphémère; il écoutait le chant
l'agonie de d'amour 49
de buccin de la Gloire se mêler aux flûtes modula- V trices de FAmour. L'ambition le fouettait de ses cris et de ses désirs, ardente comme une meute de chiens à la poursuite d'un cerf... Mais la petite pluie de l'existence quotidienne était tombée sur tout cela, elle avait étoufl*é les buccins et les flûtes sous son linceul humide, — ainsi que l'on tue un feu d'herbes en jetant sur lui un trop lourd amas de feuilles mortes.
Et toujours Luc en revenait à cette constatation que sa vie était déplorablement vide et qu'il ne savait comment combler ce trou qui s'gigrandissait sans cesse sous toutes ses journées.
— Ce qui me manque, se disait-il, c'est un but, un point central auquel je ramènerais tous mes actes.
C'était ce but qu'il ne parvenait pas à trouver.
Dans la torpeur où il s^engourdissait, il voyait ^ chaque chose sous un joui* si misérable qu'il finissait par ne plus sortir, de peur d'avoir à s'habiller, à prendre une décision, à écouter parler ses camarades. La perspective du moindre effort à faire le navrait. Il passait ainsi des semaines. Puis il était saisi d'une fièvre d'agitation bizarre. Il sortait dès le matin, il parcourait les rues, les places, les boulevards, les jardins. Les omnibus le promenaient
5o l'agonie de l'amour
sur leur impériale d'un bout à l'autre de la ville. L'énorme bruit de la vie grondait à ses oreilles avec un fracas marin; il voyait chaque homme s'agiter et travailler selon ses forces à l'œuvre commune de civilisation. Lui seul n'y participait pas; il restait las et désœuvré, inutile à tous et à lui-même. Pour se distraire un peu, il déjeunait dans les restaurants, il faisait des visites. Le soir, il retrouvaitdes jeunes gens dans les brasseries ou, plus souvent, dans les cafés-concerts. — Sur la scène, une femme fardée venait chanter d'absurdes chansons en relevant brusquement ses jupes sur de luxueux dessous. En se penchant vers la rampe, elle montrait ses seins.
L'invitation de ses gestes se faisait pressante ou langoureuse, franchement voluptueuse ou secrètement obscène.
Des courtisanes en robes chatoyantes erraient dans les promenoirs. Une atmosphère de désirs refrénés se créait autour d'elles ; la salle frissonnait d'un grand souffle éperdu. Une haleine lascive et charnelle courbait les fronts, humectait les nuques et les tempes. Les yeux devenaient fixes, les lèvres séchées se fendaient sur les dents serrées, les poings se crispaient sur les cannes... Pendant des heures, Luc, énervé, écoutait des étudiants débiter des
l'agonie de l'amour 5i
plaisanteries stupides autour de leurs bocks couverts d'écume.
Et toute cette activité maladive et mal ordonnée, désorientée et trépidante, aboutissait au même sentiment d'inutilité, d'indifférence totale, — de néant.
De nouveau, Luc restait dans sa chambre. Il ne lisait plus de livres, mais il feuilletait les revues. Cela plaisait à sa paresse. Il ouvrait au hasard un magazine jaune ou violet, vert ou blanc. II le parcourait distraitement, glissant sur les articles sérieux de sociologie ou de métaphysique, commençant les contes et les romans, cherchant son nom dans les manifestes, les polémiques, les études d'ensemble sur la jeune littérature. Il y était connu par quelques poèmes éloquents et subtils, par des dialogues ironiques, par des fragments de ce fameux Phaéton auquel il travaillait depuis quatre ans sans avoir réussi à en écrire plus d'une trentaine de pages. Il est vrai qu'il l'avait expliqué si souvent et à tant de gens que tout le monde le connaissait.
Quelquefois, Luc prenait dans sa bibliothèque les volumes qui relataient l'existence de certains poètes. Il se désolait alors plus nettement; c'était son époque qui l'écœurait. Il avait soif d'héroïsme et d'espace, de vie pathétique, mouvementée, changeante et féerique. La médiocrité, qu'il trouvait
partout autour de lui le prenait à la gorge, il trouvait l'atmosphère qu'il respirait si viciée qu'il craignait emphatiquement l'asphyxie.
Il songeait à Byron, combattant sur Fa terre grecque, à Shelley, errant en voilier sur le golfe de la Spezzia, à Chateaubriand, parcourant les solitudes du Nouveau-Monde. Il enviait de tels hommes.
— Certes, ils ont souffert, pensait-il, mais leurs souffrances étaient profondes et superbes. Ils ne connaissaient pas le dégoût. Leur époque pouvait encore leur fournir de la beauté. Leur vie était pleine à en déborder !
Des ombres charmantes venaient se pencher sur la rêverie de Luc, figures légères qui se commençaient au pastel et s'achevaient en cendre. Et c'étaient la Guiccioli, Mary Godwin et Ëmilia Viviani, et c'était M^^ Récamier.
Et pensant au mélancolique René, Luc s'écriait :
— Je suis venu trop tard dans un monde sans imprévu, où il n'y a même plus de Peaux-Rouges !
Et toutes ces exaltations mouraient au seuil de l'ennui, comme de petites vagues sur les sables d'une grève. Quand des désirs de tendresse et de présence féminine se réveillaient dans l'esprit du poète, il allait retrouver Cora. La luxure alors se-
couait son apathie. Tl serrait entre ses bras ce corps brûlant et souple comme s'il voulait convulsivement imprimer sur lui son étreinte. Les grands cheveux bruns Tinondaient d'un flot soyeux dont il respirait avec délices l'acre senteur. Il mordait les lèvres chaudes, le cou lisse, les épaules veloutées. Et contre sa poitrine, il se plaisait à sentir le frottement des petits seins aigus et durs. Il se disait que seules les joies de la chair existent, qu'il faut user de tous les plaisirs avant l'éternel sommeil. Il s'enivrait de voluptés, il en goûtait les plus perverses et les plus douloureuses. Il étouff^ait dans la débauche les lamentations de son âme. Morhange le conduisait chez la jeune Hongroise qu'il avait découverte, chez d'autres femmes, encore. Chaque soir, Luc entrait dans une chambre nouvelle pour goûter de nouvelles caresses.
Puis, un matin, le dégoût de ces étreintes le reprenait. Ces fausses amours l'écœuraient. Plus tristement encore qu'avant, il retournait à sa vie tranquille, à bout de forces, sans désirs. Et comme un tout petit enfant, il avait envie de pleurer, — mais de pleurer près d'une femme qui l'apaiserait doucement.
Les hommes meurent parce que la sympathie ne coule plus en eux. Leur être n'a plus de racines.
Emmanuel Signoret.
— Mon pauvre Luc, dit Apremont, tu ne sais pas du tout ce que c'est que l'amour ! Non tu n'en as pas la moindre idée... Tu en parlais avec trop de haine, un soir d'octobre, chez Guéthary, pour que je prenne au sérieux tes paroles. Mais enfin puisque tu es venu me voir et que nous sommes seuls aujourd'hui, laisse-moi en discourir un peu longuement avec toi. Si tu savais toutes les folies que tu as dites ! — Je me suis tu, ce jour-là, à cause des autres, puis tu paraissais souffrir trop, Luc, pour qu'encore j'aie l'air de te réprimander... Vois-tu, mon ami, on doit s'efforcer de tout comprendre sur la terre. Dès que nous sommes impuissants à nous assimiler une notion, nous nous avouons inférieurs... — Voici du thé, Luc, voici
l'agonie de i/Amour 55
des cigares, du marasquin, du vin de Tokay, tout ce que tu voudras. Prends et écoute-moi.
Apremont s'arrêta devant la cheminée pour allumer sa pipe. Il reprit ensuite sa marche de long en large dans sa chambre, qui était vaste et tiède, avec des murs couverts d'affiches, une lampe que supportait un svelte Mercure, nu dans son bronze verdi, un tapis épais comme un banc de mousse et qui étouffait le bruit des pas.
— Quand j'étais plus jeune, reprit Apremont, quand j'étais encore un étudiant en médecine, qui croit connaître les hommes parce qu'il a disséqué beaucoup de cadavres, je riais comme toi d'un amour où l'on ferait du sentiment.Pourqui me prenait-on, voyons, pour me débiter ces sornettes ? J'ai dit, moi aussi, que l'Amour n'est rien que l'union animale, que l'acte sexuel accompli, il est inutile de continuer le mensonge. — C'est pour les femmes, me disais-je, que l'on respecte l'ignorance des enfants, alors qu'il serait si simple de les instruire des lois biologiques, — comme on leur apprend l'histoire et la géographie. Je pensais que cette science les éloignerait de l'amour en leur en enseignant scientifiquement le jeu. Fou que j'étais de croire qu'avec quelques notions de plus on peut modifier le fonds même des races ! Besoin de fidé-
lité, croyance à une unique passion, me disais-je aussi, c'est aux femmes que nous sommes redevables de ces déplorables illusions. Je dois avouer que ma largeur d'esprit me permettait cependant de comprendre les passions purement cérébrales*. — Plus tard, quand j'ai vu le monde réel, j'ai bien été forcé d'admettre que je m'étais souvent trompé, que tout ne s'y passait pas exactement comme me le disaient les livres. J'ai voulu alors réformer ce que j'appelais mes notions fausses. Je me suis baigné de toutes parts dans l'existence, je m'y suis plongé comme un pêcheur d'épongés dans la mer. Après m'étre souvent demandé, pensant à mes idées d'alors : Est-ce bien cela, cet amour, que les poètes ont chanté, qui fit la vie de tant d'hommes si belle, que les femmes aiment encore? J'ai voulu me pencher vers le visage de la vérité. Alors j'ai fréquenté des femmes, je suis devenu l'ami des jeunes filles ; elles me racontaient leurs espoirs et surtout leurs déceptions,je leur communiquais souvent un courage dont je manquais moi-même pour vivre. J'ai écouté les vieilles dames intelligentes qui se plaisent à raconter leurs souvenirs. J'ai fait parler des ouvrières, des filles de la campagne, les maîtresses de mes amis. J'ai scruté des consciences ténébreuses comme les'grottes sous-marines oulim-
L AGONHE DE L AMOUR O']
pides comme les ruisseaux au printemps. Pour toutes, TAmour était Tunique joie, le seul espoir, le seul avenir, le seul passé! — Est-ce donc l'instinct qui les pousse, pensais-je, les croyant d'abord exclusivement sensuelles ? Mais j'ai vu que chez elles l'amour est avant tout un besoin du cœur» — Le cœur! ce mot mystérieux que l'on n'emploie plus aujourd'hui et auquel il faut toujours revenir pour expliquer bien des choses qui sans lui demeureraient énigmatiques. — Cette sentimentalité des jeunes filles dont tu riais, ce n'est pa^implement l'excitation de la puberté. Je ne nie pas que cela y soit pour beaucoup. Mais la v\Q morale et la vie physique sont si étroitement unies que l'on se tromperait de beaucoup en ne considérant que Tune des deux. Ne sais-tu qu'une des pires souffrances pour un être jeune et délicat est la solitude morale? C'est le cas pour la plupart d'entre elles. Avec la révélation mystérieuse qui les préoccupe souvent, le mariage, — ou l'amour, — (car pour elles ces deux mots n'ont qu'un même sens,) est pour leur rêve, la fin de leur isolement, l'époque où elles auront un bras sur qui s'appuyer, un refuge dans leurs heures de détresse, une intelligence unie à la leur et qui d'elles comprendra tout. Pauvres illusions chéries que le moindre vent de
rexpérience, soufflant par la porte ouverte dé la vie, emporte comme un bouquet de feuilles mortes! Aimer, selon nous, mon cher Luc, c'est jouir brutalement d'un être ; — mais c'est pour elles vivre pour quelqu'un, lui dévouer toutes ses heures, n'avoir de pensées que pour lui, en faire le but unique de son Destin. C'est un besoin de confiance, de tendresse et de soutien. C'est le désir de ne pas se sentir seule, d'avoir à soigner, à guérir, à consoler. Penses-tu que l'instinct suffise uniquement à expliquer de tels sentiments ? D'ailleurs, dans cet amour dont je parle, l'union des corps est glorieuse, — non plus cette corvée rapide dont tu te plaignais tout à l'heure, — dont on se lève avec dégoût, la bouche amère et le corps las ; c'est la fusion complète de deux êtres en un, l'harmonie totale, la conclusion logique d'une fonction déjà morale, — intérieure, si tu veux. — Il semble que nous soyons malheureux tant que notre moi règne sur nous sans partage, que le bonheur est de faire celui d'un autre être, — que le bonheur ne vient à nous que lorsque nous partageons tout, couche et pensées, table et tendresse, promenades et paroles. Mais je crois qu'aujourd'hui, hélas! les femmes seules se souviennent d'aimer encore avec leur cœur. Les hommes n'ont plus que leur sensualité. C'est
l'agonie de l*amoui\ 59
là rabîme,la source de tant de souffrances, la cause de cette déchéance du mariage dont on commence à s'inquiéter. De ces êtres que Ton unit, Tun est jeune, avide de connaître et de se dévouer, Tâme ardente, souvent bonne, ignorant presque tout de la vie, délicat et sensible, Tautre est moralement vieilli, las de vivre, effroyablement égoïste, revenu de tout, le cœur ridé comme le visage, souvent cruel, toujours railleur, brutal et sans ménagement, usé par les plaisirs. misère ! unir entre eux deux êtres qui n'ont pas un point de rapport !
— Tu sais aussi bien que moi, Luc, ce qui arrive. Souvent tu as dû, toi aussi, gémir sur la perversité de la femme. C'est la mode en littérature. Aujourd'hui, il est de bon ton de plaindre les
- hommes. Sans doute, les romanciers en veulent à toute la race féminine d'avoir été trompés par quelques courtisanes, dans leurs jeunes années.
— Mais on a tort, dans les mariages, de raisonner ainsi. A qui la faute, en vérité? Si la femme insatisfaite cherche ailleurs des consolations, ayons plus d'indulgence, Luc. C'est une terrible déchi. rure qui va toujours s'agrandissant. Mais à qui la faute, encore une fois !
Apremont se tut.*Il s'approcha de la fenêtre et regarda dans la rue. 11 avait plu toute la matinée.
6o l'agonie de l*amour
Des nuages fuyaient au-dessus des maisons. En bas, dans la boue, des passants se pressaient vers le but de leurs journées, comme si la rapidité de leur course, l'importance des affaires où ils se précipitaient devaient leur faire éviter la dangereuse issue de la vie. Des chevaux aux crinières secouées charriaient de lourds omnibus couverts de mouchetures de fange. Les femmes s'arrêtaient devant le luxe des magasins, guettant d'un œil envieux l'écume légère des mousselines et la pourpre pompeuse des velours, l'opulence des argenteries et des cristaux, les étagères où sourient et attendent de fragiles bibelots à l'âme luxueuse, bizarre et charmante, les parterres de chrysanthèmes éclos derrière les vitres. C'était l'heure où les enfants sortent des collèges. D'un lycée qui se trouvait dans ce quartier, des groupes déjeunes filles s'en allaient. Elles défilaient tristement, perdues dans la foule et dans le tumulte. Jeunes fleurs jetées au torrent de la vie, plantés jaillies de l'humus humain et qui s'étioleraient vite de ne pas sentir descendre sur elles le soleil de l'Amour I Chacune de ces femmes en bouton qui cheminait, les pieds dans l'eau, la tresse souvent encore flottante, avait déjà sa vie à soi, portait mystérieusement comme une galerie de statuettes, Sèvres et Tanagras, son univers intérieur de rêves,
l'agonie de l'amour Oi
de désirs, d'affections, secret qu'elle ne communiquerait à personne ; chacune gardait en elle une terre promise où nul ne chercherait jamais à entrer. Et cette mince paroi crânienne, diaphane et que couronnaient de frêles cheveux, était plus épaisse, plus lourde et plus isolante que la .dalle livide d'un tombeau !
Apremont, devant ce spectacle de foule énorme et tapageuse qui remplissait les rues, sentait plus âcrement l'horreur de la solitude. Entre ces divers êtres qui couraient et se bousculaient dans les jets de boue, quelque point de contact demeurait-il? Chaque âme était isolée au milieu d'un silence toujours en suspens comme une île au milieu de la mer.
Apremont s'assit dans un fauteuil et reprit d'une voix plus basse :
— Tu te plains, Luc, que ta vie soit inoccupée. Tu sens, me dis-tu, tes journées se fondre tristement dans l'ennui. Mais tu n'es pas le seul, hélas ! Nous portons tous le même poids. Que de fois, que de fois, moi aussi, en ai-je voulu à la vie de ne pas m'offrir autre chose I Dans une colère impuissante, je me suis redressé, j'ai blasphémé l'amour, l'amitié, le cœur humain, j'ai voulu tout haïr et ne plus croire à rien. Si quelque femme avait alors réfermé sur moi des bras pleins de ten-
dresse, je me serais, je crois, abandonné aux larmes. Mais j^ai refoulé des pleurs puérils. Tout cela a déposé en moi un fond de fiel, — comme Teau bourbeuse laisse sa boue au fond d'un étang qui semble limpide. Parfois, aux heures de tourmente, cette Vase remonte et m'étouffe... Et tu me verras, ces jours-là, le rire et le sarcasme aux lèvres, parcourir la vie en raillant ceux qui m'entourent et ceux qui passent, des amis et des inconnus. Ce n'est pas impunément qu'on peut bafouer, — ne fût-ce qu'une fois! — ce qu'il y a de plus pur et de plus saint dans l'homme. Au fond, ce dont tu souffres est aussi ce qu'il y a de douloureux en moi, et nous avons tous le même mal.
Apremont s'était de nouveau levé, il parlait abondamment et très vite, comme s'il avail peur d'oublier quelque chose d'important, comme si cette confession lui pesait depuis si longtemps sur le cœur, qu'il voulait en avoir fini avec elle, d'un seul coup. Ce n'était plus à Luc qu'il parlait, mais à lui-même. 11 mettait à jour, dans une brusque poussée de franchise, ses inquiétudes, ses méditations, l'aveu de tout ce qui l'oppressait comme le remords sur la conscience d'un meurtrier ou le poids des siècles sur l'homme qui visite une crypte tunéraire. Il continua :
— Ce mal dont nous souffrons tous, c'est Timpuissance d'aimer. C'est le signe distinctif de notre époque, la tare secrète qui la ronge. L'Amour y agonise ! Signe terrible de l'aveulissement d'une . race ! L'Amour a été longtemps la plus adorée des divinités; c'était lui qui faisait la vie si charmante et si enivrée, il inspirait les poètes, il entourait la jeunesse des hommes d'une si belle auréole que le souvenir en était à jamais inoubliable. Il apparaissait dans un [rayonnement héroïque ou champêtre, galant ou simple, passionné ou spirituel, poétique ou familial. Il dominait la vie et la mort. On lui sacrifiait tout. On l'aimait, on le respectait, on le servait fidèlement. C'est fini, maintenant. Nous l'avons chassé, ce n'est pas assez, nous voulons le tuer, nous le tuons à notre manière, avec des mots, avec des sourires, avec le ridicule. Si bien qu'aujourd'hui on n'ose plus confesser que l'on est amoureux, on en rougit comme d'une chose honteuse et qui déconsidère. — Dans un cercle de jeunes gens, on avoue plus facilement une maladie inavouable que l'amour. — Regarde autour de toi, Luc, cherche ceux qui ont mis une grande passion dans leur existence ! Tu n'en trouveras pas, j'en ai vu bien peu et j'ai plus de camarades que toi. Tous ont le même mal. Oui, je sais,
ce n'est pas nouveau, cela existait avant nous.
Mais alors les seuls atteints constituaient un petit groupe d'intellectuels, c'est-à-dire d'hommes qui avaient abusé de leur cerveau et qui ne sentaient plus comme les autres; Depuis, l'épidémie s'est répandue; — caries maladies morales suivent le même mouvement que les maladies physiques, — elle à frappé des êtres qui n'ont jamais pensé par eux-mêmes,jamais ouvert un livre. Elle atteint jusqu'à ces jeunes gens simples qui faisaient jadis des amants si passionnés, si dévoués, si exclusifs. Ah ! nous sommes trop raisonnables, trop pratiques pour croire encore aux vieilles folies ! Du moins, c'est ce que nous disons. Mais pourquoi sommes-nous donc si lassés ?
Notre maladie a bien des causes. La première vient, je crois, de l'éducation que nous recevons. Au culte de la noblesse, la Révolution française et notre bourgeoisie ont fait succéder le culte de l'argent. Nous roulons dans notre sang le goût effréné du lucre ; c'est à lui que nous sommes prostitués. Nous ne vivons plus pour vivre, mais pour posséder. — Posséder, terme absurde, mot vide de sens, puisqu'il signifie moins posséder une chose qu'être possédé par elle! — Nous sommes ceux qui tenons. Les vieillards, — ces êtres qu'il faudrait
haïr, car, au nom de rexpérience, ils nous arrachent tout ce qui devrait rendre notre vie belle et gêné* reuse, — les vieillards nous ont donné la passion unique de Tor et le dégoât des actions qui n'ont pas un intérêt immédiat et ^mesquin. Misère de nous ! Jeunes et forts, nous voyons Texistence comme ces hommes avilis, blasés, finis, chez qui rien ne bat plus que des intérêts médiocres. Nous voulons à vingt-cinq ans * nous reposer dans du luxe; notre égoïsme s'est terriblement accru. Nous avons peur de la lutte; nous ne pouvons plus mettre dans notre barque la jeune femme qui nous aiderait du feu de ses regards : nous craindrions d'aller moins vite. Nous sommes lâches. Nous reculons devant la responsabilité d'une vie qui aurait autrui pour but. L'argent est entré dans notre âme trop exclusivement pour y laisser vivre l'Amour. Ce sont des passions sans partage. Et nous avons fait du mariage une spéculation moins hasardeuse que les opérations de bourse. Nous nous en occupons en passant, entre la hausse sur l'emprunt turc et les mines du Transvaal. Nous sommes âpres au gain comme des paysans, et devant la femme qui fera peut-être notre bonheur ou notre malheur, nous discutons et nous hésitons pour avoir quelques milliers de francs de plus ou de moins.
Il faut aussi considérer les débauches de notre jeunesse. Que peut être à vingt-huit ans Tesprit d'un homme qui court les filles depuis plus de dix ans et qui se complaît déjà aux moins normales voluptés, — à celles jusqu'ici réservées aux mâles sans vigueur. Marié, il ne pourra rester près de i^a femme, parce qu'elle ne lui fournira pas les jeux énervants auxquels il est habitué. A ne vivre qu'avec des grues, nous gagnons vite le mépris et l'ignorance de celle qui sera notre compagne. Nous finissons par la considérer uniquement comme un instrument de plaisir à qui on doit faire donner tout ce que l'on peut en tirer, — comme d'un violon ou d'un'piano. Et dès lors comment croire un bonheur possible avec une seule femme, quand il y en a tant d'autres et de si belles que l'on peut avoir avec facilité !
Nous savons tout cela, et nous en rions, quand nous causons ensemble autour des tables de café. Et le jour où, comprenant que tout cela n'est qu'un simulacre absurde, une vision fausse de la vie, nous voulons revenir à la simplicité, réaliser enfin le vieux rêve de grande tendresse que l'humanité porte éternellement en elle, nous comprenons que c'est trop tard,que nous ne pouvons plus. Ah ! certes, alors nous donnerions bien des années de notre
vie pour effacer tout ce passé qui stagne en nous comme un poison I
Luc, en écoutant les paroles d'Apremont, voyait se lever en lui des figures. Il se reconnaissait, il reconnaissait ses camarades. Il avait longtemps vécu dans Toubli de cet enseignement qui avait le bonheur pour objet. Et les yeux de son ami éclairaient comme des torches de ténébreuses consciences modernes, véreuses comme celles de Lorenzaccio, — mais sans action généreuse à invoquer pour excuse à cette corruption. Et la figure olivâtre et dure, brûlée de passion, maigrie sous ses longs cheveux noirs qu'Apremont tendait vers les dernières colorations du jour, apparaissait à Luc comme celle d'un Dante inquiet et souffrant, égaré dans la géhenne de Timpuissance à sentir et de rimpuissance à aimer.
— Considère aussi Tironie, reprit Apremont.
Funeste habitude que nous avons prise de rire de tout et de nous-mêmes I Ce ne fut d'abord que la timidité et la peur d'être bafoué. Nous avouions avec un sourire, pour bien marquer que nous savions à quoi nous en tenir, que nous n'étions pas de ces naïfs qui prennent tout au sérieux. Puis nous nous sommes englués à ce piège. Il est si facile de rire au lieu d'avoir à agir ! Nous évitions
68 l'agonie de l'amouh
ainsi les désillusions et les dures leçons de Texpérience. Nous avons enfermé la vie entre des sourires comme entre deux parenthèses. Le jour où quelque chose d'humain s'est éveillé en nous, nous avons ri, de peur de paraître émus, ce qui paraît grotesque à nos contemporains. De T Amour plus que de tout le reste, nous avons médit en badinant. Nous nous sommes poussé le coude, avec un regard d'intelligence, devant ceux qui y coupaient encore, comme tu dis. Mais quand nous avons voulu y entrer, nous avons eu peur de l'opinion, nous avons manqué du beau courage de Bénédict, nous avons reculé. Soif de l'or, égoïsme, abus de l'intelligence, abus de la chair, voilà ce qui fait ton agonie, ô Amour ! En te disant ces choses, mon cher Luc, je renouvelle mes souffrances. Oui, j'ai eu honte de moi-même et de ma génération. Ah! cette vie que je promène depuis dix ans, cette vie que nous traînoijs tous, vie de brasseries et de cafésconcerts, d'études stériles et de noces tristes! O jeunesse, est-ce ainsi que nous usons le plus beau temps de notre vie ! Nos années passent, vite eflFeuillées, et au lieu du débordement de ferveur dont notre cœur devrait se gonfler, nous avons de petits soucis, de petites occupations, de petites mélancolies, de l'ennui à petites doses et un avenir sans
l'agonie de i/amouh 69
espoir. Au moins, si comme un grand vent se levaient sur nous des passions, si des amitiés grandioses ou de sublimes désespoirs remuaient les eaux profondes de notre cœur, mais non, rien que le dégoût, le croupissement, Téternelle et terrible analyse!
— ^ Crois-tu, interrompit Luc, que ceci soit personnel à notre temps? N'y eut-il pas à toutes les époques les mêmes crises et les mêmes inquiétudes ?
— Il se peut que jadis quelques détraqués aient traversé les mêmes angoisses que nous, mais ce furent des exceptions, j'imagine. — Prends les livres, ces fidèles miroirs d'une, époque l — Longtemps, TAmour en fut seul le sujet, — TAmour dont je t'ai parlé. On n'y voyait que de jeunes couples entrant unis dans la vie. Vois aussi les mémoires et les livres de souvenirs. Mais cherche l'Amour dans la littérature contemporaine, étudie les romans où se confessent les jeunes hommes. Que de complications et d'incertitudes 1 Tu n'y trouveras plus que le plaisir. L'adultère, qui fut si superbe aux années romantiques, n'est qu'un caprice encombré de mensonges et d'intérêts qui se heurtent. Antony est devenu Armand de Querne. L'Amour qui créa les plus beaux romans et les plus
yO L AGONIE DE L AMOUR
belles tragédies, l'Amour qui fit Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Werther et Charlotte, l'amour de Félix de Vandenesse pour M°*® de Mortsauf, de Raphaël pour Elvire, l'Amour qui rendit sublime l'existence d'Abélard, par qui le Tasse devint fou, qui rempHt la Destinée de Pétrarque et du Dante, voilà ce qu'on ne rencontre plus ni dans les livres, ni dans la vie. Ah ! tu diras que j'exagère, que tout le monde sait cela, que j'ai l'air de découvrir des choses déjà trop célèbres. Mais qu'importe qu'elles le soient puisque chacun les oublie, puisque toi-même ne les sais plus. Il faut donc perpétuellement les redire ! Je crois que tu riras aussi, te disant avec ironie : « Le voici marchand de morale ! » Je n'en connais qu'une : s'efforcer d'être heureux. Si nous l'étions, je ne demanderais rien de plus. Est-ce qu'aucun de nous l'est? J'en cherche donc les causes et aussi le remède. Je vois que l'absurdité de notre vie, notre égoïsme, notre sensualisme effréné nous éloignent chaque jour un peu plus du bonheur. C'est alors que je m'insurge et que je renie mon époque. — Tout s'est coalisé contre nous pour nous défendre la joie, les convenances, barrière plus cruelle que les règles humaines ou divines, les fausses morales bourgeoises, refuge de l'hypocrisie, les lois sociales...
— Mon cher Apremont, interrompit Luc, tout ce que tu dis est évidemment très bien, et tu as mille fois raison. J'ajouterai toutefois que tu perds là beaucoup de copie et que tes phrases feraient très bien comme réquisitoire contre la décadence des mœurs dans une revue universitaire ou protestante...
— Tu vois, Luc, que la maladie est invétérée chez toi. Voilà une demi-heure que je te parle gravement et tu fais de Tironie...
— N'y fais pas attention, mon cher, c'est plus fort que moi, mais cela n'empêche pas les sentiments. Pour te prouver mon respect de tes paroles, je vais d'ailleurs te poser une sérieuse objection.
— Je t'écoute.
— Tu as fait tout à l'heure une apologie deÉ femmes que je n'ai pas à critiquer, je reconnais d'ailleurs qu'il y a beaucoup de vrai dans ta généreuse et candide profession de foi. Mais enfin tu nous donnes tous les torts et que fais-tu, je te prie, des jeunes filles, des jeunes filles vraiment modernes, que nous connaissons tous, et qui ont bien leur importance dans notre impuissance, comme tu dis, puisque c'est pour les avoir connues que nous ne croyons plus à elles ?
— Oui, dit Apremont, je sais que de telles jeunes
72 L AGONIE DE L AMOUK
filles existent. Elles appartiennent aussi à notre race, à celle qui ne veut plus rien avoir de commun avec l'Amour. Il y a beau temps qu'elles savent Tunique importance de l'argent. Que ne feraientelles pas pour en avoir! Que veux-tu? Elles y ont été élevées. Des sentiments, des rêves, des serments, est-ce qu'on peut mettre cela, voyons, en balance avec des robes, des chapeaux, des équipages? Comme elles sont aussi sensuelles, elles jouent un peu au plaisir avec de petits jeunes gens sans importance. Elles sont ambitieuses et factices. Songe au jour où nos féroces arrivistes se heurteront à ces superbes oiseaux de proie I La terrible lutte ! On se battra à mort. A qui le triomphe, la palme éblouissante? A elles, sans doute. Elles seront toujours plus fortes que nous. Déjà, leur renom s'accroît. A toute une classe d'étreçjon attribue les défauts propres à un petit groupes de femmes brillantes, élégantes et cruelles. Mais n'oublie pas, Luc, qu'il y à Paris,' dans des quartiers retirés et calmes, partout en province, des jeunes filles que l'on a élevées simplement à être bonnes, à avoir du cœur, qui sont dans l'ombre, que l'on oublie et que l'on rend en généralisant, comme c'est la sotte coutume de le faire, inconsidérément responsables des extravagances des autres.
L*AG0N1E DE l'amour 78
— Je sais, reprit Luc, très grave, que quelques jeunes filles ont déçu bien des éphèbes de ma promotion. On m'a dit qu'Hector Luminais souffrait d'aimer Rose Peartree. Lui-même n'a jamais voulu me l'avouer. Mais Guéthary m'a assuré que c'était vrai.
— Il y a aussi Condamin comme type de jeune homme qui a beaucoup souffert, ajouta Apremont. Je l'ai connu fiévreusement amoureux d'Henriette Gaudens. Il avait pleine confiance en elle, il se croyait aimé. Elle le lui avait dit. Belle raison, ma foi ! Puis il a découvert qu'elle jouait la même comédie avec trois autres de ses amis et qu'elle leur accordait les mêmes faveurs. Le cas échéant, elle eût pris pour mari le plus riche.
— Pépinière d'époux latents, avec plates-bandes d'amants probables et futaies pour approvisionner de bois l'heureux élu.
— Condamin a pris tout cela très au sérieux. Il en est resté comme blessé, et incapable d'avoir une seconde fois la même confiance. Seuls parmi ceux que j'ai étudiés, Luminais et Condamin aimèrent avec frénésie, avec un entier détachement d'euxmêmes. Quelle bizarre fatalité que ces deux cœurs ardents et emballés soient tombés sur ces fleurs de serre chaude au lieu d'apporter leur jeunesse
à celles qui les auraient appréciés et compris 1 Ils se turent. Le retentissant écho de leurs paroles réveillait en eux des ombres à demi endormies de sentiments, de songeries et de tristesses.
Le ciel faisait au soleil mort d'éclatantes funérailles. Des tentures violettes lamées d'or pendaient du firmament, pareil à un dôme d'église, durant Toctave de la Toussaint. Un long sillage sanglant creusait son ornière entre les faîtes des maisons roses. Les bruits de la journée s'ouataient de silence, se fondaient dans une atmosphère encore bruissante, mais qui s'enveloppait d'une taciturnité mélancolique et comme religieuse.
— Alors, fit Luc, devenu, tout à coup, très grave, le bonheur pour moi, Apremont 1
— Pour toi, comme pour tout le monde, d'aimer simplement, de te dévouer, de laisser tout dilettantisme et toute manie d'analyse, de faire d'une jeune femme le but de ta vie.
— Mais je n'ai pas encore rencontré celle...
— Bah ! tu la trouveras un jour ou l'autre, con-^ dut Apremont, si tu veux t'en donner la peine et si tu cherches patiemment !
Nous sommes lourds et bien nourris.
Maurice Barres.
En poussant la porte de la brasserie, Luc sentit sur sa figure la caresse d'une chaleur pénétrante et douce qui rougit brusquement ses joues. Une flamme subtile Tenveloppa, il respira largement et déboutonna son paletot. — Dehors, il faisait un temps aigre et morne, Tâpre vent soufflait dans les rues, sournois et violent, froid comme s'il avait passé sur les banquises du Pôle. Les ruisseaux, en murmurant tristement, se brisaient contre des écluses de glaces. Le ciel pesait comme une dalle de plomb.
Luc, doucement réchaufiFé, chercha son chemin dans la brasserie. C'était une sorte de caverne profonde et bleue, où roulaient silencieusement d'épais nuages de tabac. Des garçons habiles et rapides passaient dans cette brume pour tendre
76 l'agonie de l'amouh
vers les consommateurs des bocks chargés de bière. De vieilles têtes d'habitués, usées et sans expression, plus indispensables que les tables de marbre, se penchaient vers d'immenses journauxparavents. Des cris bizarres, des éclats de rire jaillissaient du brouillard. Des mains crochues ou grasses agitaient convulsivement des dominos qui grinçaient.
Luc se faufila lentement au milieu des groupes et s'avança vers le coin de la salle où ses amis se réunissaient d'habitude aux heures tardives de la journée.
Une triple clameur accueillit sa venue.
— Tiens, LucI
— Voici d'Hermany !
— Vive Luc d'Hermany !
A la voix qui prononça ces derniers mots. Je jeune écrivain reconnut Durbec, qu'il détestait. Il eut, une seconde, envie de retourner vers la rue, mais il était trop tard déjà. Il prit sa figure lasse et ennuyée, il serra des mains au hasard, il sentit des bagues et des ongles froisser son épiderme et mâchonna quelques noms. Puis il s'affala sur un canapé de cuir et demanda du kummel. Durbec, comme toujours, pérorait au milieu de ses camarades ; il avait choisi la meilleure place, et gros,
court, rouge et bruyant, il s'imposait carrément à l'attention générale. Près de lui, il y avait Condamin, avec sa jolie et fine figure Louis XIII, ses grands cheveux blonds, ses moustaches en bataille, la mouche qui ornait son menton. Pelvoux, le romancier, impassible et grave, se tenait très raide dans sa longue redingote noire et dans son immense col qu'entourait une épaisse cravate à triple tour. Un monocle voilait à demi son œil grisbleu, dur et froid. Il avait des moustaches tombantes, et ses mains étaient décorées de rubis. Mareuil, un hercule roux, mal contenu par un complet à carreaux, et Peartree, long et maigre garçon à face imberbe, fumaient silencieusement leurs pipes. -^
Luc, ennuyé, examinait ses camarades, tandis que Durbec reprenait avec Pelvoux et Condamin sa conversation brutale et rieuse. Il s'amusa malicieusement à faire le portrait du bavard, tandis qu'il se livrait avec ingénuité à son esprit observateur et perspicace.
— Durbec, se disait-il, représente le médiocre encombrant. Il y en a qui restent dans leur coin et ne s'aventurent pas à discourir à tout propos > celui-ci s'étale. Il est large, il a le teint coloré, des yeux à fleur de tête, les cheveux luisants et bien
séparés. Il voudrait paraître élégant, il ne sera jamais qu'endimanché. Il parle, il se croit spirituel, il rit très fort de tout ce qu'il dit, il se plaît. « N'estce pas que je suis bien amusant? » semble-t-il vous insinuer en vous regardant. Il jouit de la gaieté d'un lycéen en vacances ou d'un calicot en piquenique. Sa vanité n'exclut pas la familiarité. Il fait des calembours et récite des monologues. Il ne sait rien et il s'appuie sur son énorme ignorance pour juger de tout avec mépris et autorité. Les autres ne semblent agir que pour encourir son blâme ou son éloge. Il est l'arbitre de la politique, des livres qui paraissent, des affaires de bourse, des mariages, des nouvelles pièces de théâtre. Sa conversation vaut un tribunal. C'est aussi le français éternellement rieur, — race terrible! Parlez-vous sérieusement? Agitez-vous une question de morale, de philosophie, de littérature, d'art? Durbec arrive, il chantonne un refrain de café-concert, il vous interrompt pour vous raconter une anecdote scandaleuse, pour vous expliquer la dernière opérette ou le dernier vaudeville. Il n'a ni tact, ni délicatesse. Il parle trop abondamment pour observer les lois de la mesure et des proportions. Pour tout cela, cependant, il est estimé. Il est partout chez lui, on l'invite à toutes les soirées, les mères le couvent pour
L AGONIE DK L AMOUR 79
leurs filles, les cocottes se Farrachent. Il plaît également, — et pour les mêmes raisons, — à la femme du grand agent de change chez qui il est coulissier et à la fille de maison publique auprès de qui il va passer la nuit ; au banquier millionnaire qui rinvite à déjeuner et à son valet de chambre avec qui il se plaît à causer, car il redoute de passer pour fier. II est Tavènement de la démocratie dans la société, le nivellement de toutes les intelligences devant la même sottise bruyante et grivoise. II fera un mariage riche, il trompera sa femme et lui mangera son argent avec des danseuses, il parlera à ses enfants de Thonneur et de la dignité, il les élèvera dans le culte de l'or et de la patrie, car il est aussi patriote.
— A quoi penses-tu, d'Hermany? cria Durbec, en se tournant vers Luc, tu ne dis rien, tu as Tair triste comme un bonnet de nuit, allons, secoue-toi, nous sommes ici pour rigoler I
II lui allongea une claque amicale sur le genou en éclatant de rire et il demanda un nouveau bock.
— Je pensais à toi, répondit Luc, en souriant avec une ironie dont il pouvait seul apprécier toute la saveur.
— Très flatté, vraiment, fit l'autre en s'inclinant. Et pourrait-on savoir ce que tu pensais de moi?
8o L* AGONIE DE L AMOUR
— Tu es trop indiscret, je n'en dirai rien. A quoi bon, d'ailleurs? Si c'était du bien, il est inutile de te le répéter, nul ne pourra en penser autant que toi-même. Si c'était du mal, tu ne me croirais pas, et tu serais capable de m'en garder rancune.
— Alors, garde ton secret.
Et Durbec, se renfermant dans sa dignité et dans son pardessus, se disposa à s'en aller. Mais il n'avait pas fini de parler sans doute, car il se rassit et de la main étendue, il réclama le silence.
— J'allais oublier de vous dire le plus amusant, prononça-t-il. Figurez-vous que l'autre jour je vois arriver Louisa avec une figure à l'envers. — Louisa, vous savez, cette épatante ouvrière que j'ai dénichée! — Elle me dit qu'elle est enceinte et que je suis le père du crapaud. Je lui ai gueulé : « Ah ! non, tu sais, on ne me la fait pas! » — Comme si j'avais été le seul à l'avoir? Je l'ai plaquée. Qu'elle se débrouille avec son gosse ! Je ne vais pas encombrer ma vie pour lui faire plaisir, hein?
— Mais elle te retrouvera, fit Mareuil, elle viendra te relancer jusque chez toi. Elles sont embêtantes, les femmes dans ce cas!
— Pas de risques, j'ai prévu cela. Je lui ai donné une faqsse adresse et d'ailleurs elle ne me connaît
l'agonie de l'amour 8i
que sous un pseudonyme, Durand ou Martin, je ne sais même plus lequel.
— Alors, tu peux dormir du sommeil du juste, fit Luc, railleur et pincé.
Malgré sa connaissance du caractère de Durbec, cet égoïsme et cette lâcheté le mettaient intérieurement en fureur. Il se rappelait cette Louisa, pâle et chétive enfant aux yeux noirs, ouvrière dans un magasin de deuil. Elle avait aimé Durbec dans sa vie misérable et triste dont il fut la seule joie. Il l'avait eue encore vierge, il le savait, elle lui était restée fidèle. Et le jour où la responsabilité d'une charge humaine tombait sur Durbec, il abandonnait tranquillement sa maîtresse et le futur enfant, souhaitant presque que Louisa l'eût trompé pour avoir tous les droits et étouffer ainsi ce qu'une conscience pourtant vermoulue pouvait parfois tenter comme remords.
Mais au fond de cette indignation, Luc sentit tout à coup que lui-même en pareil cas agirait sans doute comme Durbec. — Vais-je donc devenir un austère moraliste comme Apremont? pensa-t-il. Il se rappela moqueusement les discours de son ami. — Comme il prend les choses au tragique ! Comme il est naïf I se dit-il encore. Un sourire latent flotta dans son esprit, il n'osa s'épanouir jusqu'à ses
lèvres. Uidée fondamentale d'Apremont germait dans la cervelle de Luc, elle y poussait de profondes racines que nourrissait comme un suc Texpérience de chaque nouvelle journée. Pour la centième fois, le jeune homme se demanda si Apremont n'avait pas raison, si la vie simple et bonne qu'il conseillait n'était paslaseule digne d'être vécue.
Maintenant, c'était Pelvoux qui racontait ses dernières aventures. Il posait pour être l'amant des mondaines, il avait fait de l'adultère la grande occupation de sa vie. Une dame très belle, pleine de distinction, mais âgée de trente-cinq ans, s'était éprise de lui avec cette passion que mettent à aimer les femmes que le temps harcèle et qui sentent la vieillesse descendre comme une sombre nuit sans étoiles sur leur beauté.
Cette intrigue flatta la vanité du jeune écrivain. Il en goûta la complication et les mensonges en homme élevé dans le Rouge et le Noir et dans les Liaisons dangereuses. Il crut en diriger la stratégie alors qu'il n'était qu'un jouet aux mains de l'Amour et du Hasard. Les mois passèrent sans lasser la fièvre d'affection de la dame ; Pelvoux s'en fatigua le premier. Il trouva son amie un peu crampon et eut en sous-main d'autres maîtresses. Elle l'ignora.
L*AGONIE D3 l'aMOUR 83
Le psychologue, agacé par une liaison qui menaçait de s'éterniser, l'avertit lui-même par des lettres anonymes. Torturée par la jalousie, la pauvre femme obéit aux conseils des missives secrètes, elle courut surprendre son amant dans une garçonnière, où il se trouvait, en ce moment-là , très occupé à savourer comme un fruit mûr le corps blond d'une jeune comédienne. Pelvoux eut une scène violente avec celle qu'il appelait sa maîtresse en titre; il fut cynique, insolent et brutal, il signifia son congé à cette amante éperdue comme à une domestique. Elle alors s'apitoya, elle pleura, elle supplia Pelvoux de lui pardonner. Il fut impitoyable et ne la revit plus.
— J'ai appris qu'elle est partie pour une grande propriété qu'elle a en Touraine, dit-il, en achevant son récit. Elle se consolera facilement ; aucune femme n'est inconsolable. Peut-être sera-telle aidée à cela par quelque jeune clerc de notaire? blond comme Fortunio, ou quelque Lovelace de petite ville. Il est des gens qui se plaisent aux bonnes œuvres.
Il sortit de sa poche un mouchoir mauve, délicatement parfumé et brodé, et s'essuya les lèvres avec un mouvement félin. Les rubis de ses bagues étincelèrent ainsi que des gouttes de sang.
— Celui-ci, avec toute son intelligence, vaut bien Tignoble Durbec, pensa Luc.
Mais la dureté de Pelvoux Tétonnait moins, car elle était universellement connue. Lui-même s^avouait égoïste et sec, avec un amusant cynisme. L'ambition seule, au fond, remplissait sa vie. Il aimait à se comparer au diamant sur qui rien ne peut mordre. Il se servait des hommes et des femmes comme des degrés d'un escalier; tout, chez lui , procédait d'un calcul. 11 n'avait pas une maîtresse inutile, pas un ami sans profit. Spirituel et méchant, on le craignait. Quand il avait épuisé les ressources d'une connaissance, il la mettait dans un roman. Ses livres étaient des serrures dont il donnait la clef à tout le monde ; ils étaient aussi ses vengeances. Il y disséquait les critiques qui le bêchaient, les mondaines qui le dédaignaient, les amis qui se refusaient à le servir, ses amantes quand il les avait quittées. Il détaillait leurs défauts avec une âpreté opiniâtre et fielleuse. Il insistait même sur les habitudes intimes et les imperfections physiques des femmes. Comme il était excellent psychologue et observateur remarquable, il traçait des portraits criants d'exactitude.
Condamin dit à Pelvoux :
— Tu as bien fait d'agir ainsi, mon cher, jamais
Digitizec;! by VjOOQ IC
L*AGOmE DE l'amour 85
nous ne serons assez féroces envers les femmes. Jamais nous ne leur ferons autant de mal qu'elles nous en font.
Un éclair de haine traversa les yeux du jeune homme et durcit sa fi^re douce et fine. La désillusion amoureuse avait passé sur lui comme une avalanche. Toute sa foi à un idéal de tendresse et de confiance avait croulé comme croulent les sapins quand tombe sur eux la tempête des neiges» Son âme, jeune encore et conservée longtemps vivace et fraîche, s'était flétrie, pareille aux asters à la fin de l'automne. Au-dessus de toute femme, il voyait l'image d'Henriette Gaudens, rose et blonde, dans la parure de son sourire virginal et mensonger.
— Les femmes sont comme les tortues , dit Mareuil, avec un gros rire, il faut les mettre tout de suite sur le dos.
Celui-là représentait exactement ce que peut donner une éducation uniquement sportive. Sa force musculaire s'était admirablement développée, mais aux dépens de son cerveau. Sûr de la puissance de ses biceps, il ne craignait pa^ de se montrer brutal et emporté. Il se plaisait à se battre avec des soutgneurs et à quereller les cochers- Incapable de tout effort intellectuel, il s'enorgueil-
lissait de sa supériorité à tous les exercices physiques, qui était réellement écrasante. Uamourchez lui se réduisait à un rut de taureau. Assis auprès de la table, il oscillait lentement sur sa chaise, haussant, sous une rase chevelure rousse, un front bas, des lèvres lippues, un menton énorme et carré,
A côté de lui, Peartree semblait un échalas. Ce garçon mince et voûté, aux joues glabres, aux cheveux emmêlés et collés sur les tempes, passait sa vie sur la selle d'une bicyclette. II n'était plus précisément un homme, mais un coureur. Très timide, bégayant un peu, il ne savait plus parler d'autre chose que de records.
— Les femmes, les femmes ! soupira-t-il, comme c'est compliqué! On vit si tranquillement sans elles. Parlez-moi d'une bonne bécane!
Comme le garçon qui portait des sandwichs le regardait en passant, Peartree rougit et se tut. Il avait avant tout peur du ridicule. Il craignait d'affirmer quoi que ce fût, tant il redoutait de paraître grotesque par la liberté hasardeuse d'une opinion. Il se reprocha de s'être laissé aller si légèrement devant le garçon dont le regard lui avait paru plein de raillerie. Il fut gêné, il se promit de ne plus revenir dans cette brasserie pour ne plus avoir à le retrouver.
Mais de grands cris jaillirent de la porte qui s'ouvrait sur la rue glacée. Guéthary, CoUonges, Morhànge et Launoy arrivaient en agitant leurs chapeaux et leurs cannes. Durbec, prêt à partir, ôta aussitôt son paletot et Taccrocha au portemanteau. Les groupes s'abordèrent avec des éclats de voix qui remplirent la brasserie de tumulte. Les nouveaux venus frappèrent sur les tables pour réclamer des bocks et des sandwichs.
— Et de la moutarde, ajouta Morhànge.
Luc, dans la torpeur du lieu, se laissait lâchement aller. II avait eu d'abord l'intention de fuir les plaisanteries trop connues, les rires trop bruyants, les conversations oiseuses, toute cette trivialité choquante des jeunes hommes que le hasard lui avait donnés pour compagnons et dont il méprisait la goujaterie, la sottise et la vanité. Mais que faire, où passer? Il préférait encore cet absurde et fatigant tapage à l'ennui de son intérieur solitaire. Il se décida à rester et travailla à l'édification unanime d'une architecture de fumée, instable et mouvante, fondue dans l'atmosphère et aussitôt reconstruite, bleue comme les horizons voilés de brumes, au matin, des sous-bois d'automne.
Morhànge proposait à Durbec et à Mareuil de faire sortir la jeune Hongroise de la maison où
elle était enfermée, de payer ses dettes et de l'installer en ville. Launoy était de la combinaison. Condamin ricana dans un coin, Pelvoux les considéra avec le dédain d'un homme qui connaît mieux que cela.
Morhange répétait :
— Elle est épatante , vous savez, demandez à Launoy...
Launoy hochait affirmativement la tète, autant du moins que le lui permettaient les cruelles pointes d'un col rigoureusement haut.
— Comment voulez-vous queje paye ses dettes?
grognait Mareuil, je ne peux pas arriver à payer les miennes!
— Moi, j'en suis, déclara Durbec, — ça me va! Alors les visages de Morhange et de Launoy
s'épanouirent. Des mains se serrèrent entre les piles de soucoupes. L'espoir de la même joie lubrique mettait de l'aise au milieu des camarades.
— Vous savez, fit Launoy, j'ai pour les courses de dimanche à Auteuil un tuyau... Prenez Khiva gagnant et Vendange placé...
— Avez-vous lu le dernier roman de Paul Hervieu ? demanda Guéthary en se tournant vers Luc.
Ah ! Seigneur I au^pnentez en moi cette richesse Dont je suis à la fois le maître et le gardien; £t, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse, Seigneur, donnez-moi mon rêve quotidien 1 Georges Rodenbach.
L'hiver s'écoulait. Les sources brumeuses du firmament ne cessaient d'épancher sur la ville des torrents de pluie. Les nuages charriaient perpétuellement un ennui oppressant comme le poids des siècles. Les aurores étaient sans grandeur, les crépuscules versaient une mélancolie acre et lugubre. Tout se couvrait de la même teinte gris-sale, uniforme, fangeuse et désespérante.
— Je suis exilé, se dit Luc, dans un pays de brouillard et de charbon, où les âmes sont de la boue ou de la fumée.
Il abandonna Phaéton, qu'il ne pouvait terminer, et commença un conte arabe où il voulait jeter toutes les féeries qui manquaient à l'existence. Il y prodigua le soleil et l'azur ; il y édifia de blancs
palais au bord de la mer bleue, des terrasses de roses et de jasmins, des caves où l'on enfermait des sacs d'or, d^émeraudes et de perles. Des princesses aux chevelures de lumière s'y promenèrent dans des grottes hantées par les subtils génies de l'air. Des pêcheurs de coraux y plongeaient au fond des forêts d'algues pour obéir à des ordres mystérieux que leur portaient des faucons couverts d'une brillante poudre d'argent. Jamais Luc n'avait été aussi heureux que le premier jour où il écrivait ces folies. Il marchait dans sa chambre en chantant. Il oubliait le gouttelis des larmes contre ses vitres, le ciel écrasant, le roulement monotone des voitures sur la chaussée. La nuit, il croyait errer au bord d'immenses étangs d'où sortaient des sirènes qui lui offraient des tortues blanches et des éponges qui avaient un parfum de rose. Pendant une semaine,, il eut des rêves charmants dont il fit aussitôt de la copie. Au début de janvier, il sourit tristement de ces fantaisies orientales et décida de redevenir sérieux. Pour commencer cette ère nouvelle, il se grisa, un soir, avec du kummel en compagnie de CoUonges et prit gravement la résolution de se tuer. Apremont, qui ne buvait pas, le rapporta chez lui et le coucha. Au matin, quand il se réveilla, la bouche pâteuse et le cerveau vide.
Luc avait oublié ses projets de suicide. Apremont vint les lui rappeler; il sourit alors et reconnut que, malgré son pessimisme, il tenait encore beaucoup à la vie. Vers ce même temps, la neige tomba avec abondance.
La ville se refit une virginité. Tout se couvrit d'une immense blancheur étendue qui triomphait enfin du gris-sale et de l'obsession de la boue. La même toison pâle et légère s'étalait sur les toits des maisons, sur les trottoirs, sur les arbres des jardins et les croupes lointaines des collines. Les eaux, prises par le gel, offrirent, aux regards, des miroirs sans tain, d'un cristal opaque et dur.
Luc aima ce rêve de candeur et de pureté. Il se promena longuement, buvant l'air froid, qui gonflait sa poitrine et répandait dans tous ses membres comme une aise légère, comme un fluide de renouveau, chargé de vigueur et de jeunesse. Il souhaita de vivre aux pays où l'hiver est roi, où la terre a la blancheur éternelle des statues de marbre. Il se fit présenter à un Norw^égien pour causer avec lui de sa patrie. Mais il se trouvait que cet homme, exquis d'ailleurs, n'aimait rien autant que le rhum et l'eau-de-vie. Pendant une heure, il discourut sur les spécialités des principaux cabarets de Christiania.
Guéthary entraîna Luc, un après-midi, au Bois de Boulog'ne, et jusqu'au soir, ils patinèrent délicieusement sur le lac. Le jeune écrivain se plut à cette fuite dans l'espace, à cette illusion d'avoir des ailes, de se perdre sans cesse dans une poursuite infinie. C'était une fusion de l'être et de l'atmosphère, un oubli de soi, une adorable illimitation de la personnalité.
Un crépuscule gris-perle, veiné de sang rose, agonisait derrière le mont Valérien. Le lac étincelait. Les arabesques des patins s'y entrecroisaient en mille dessins inachevés et confus où s'esquissaient des figures et où s'ébauchaient des hiéroglyphes. Les rives couvertes de neige descendaient doucement, pareilles à un grand champ de molles tubéreuses. Des femmes élégantes et souples, ouatées de fourrures, fuyaient sur la glace comme des hirondelles sur la mer. Des jeunes gens sveltes les accompagnaient ou les suivaient. Sous les arbres nus des allées, des promeneurs alternaient des silhouettes isolées avec des groupes animés et bavards. Les chevaux des équipages agitaient bruyamment leurs gouçmettes.
En rentrant chez lui, Luc trouva une invitation à dîner chez M™® de Grancey. C'était une petite cousine de sa mère, une femme charmante et ori-
l'agonie de l'amoua g3
ginale, encore très belle, bien qu^elle ait doublé, toutes épaules dehors, le cap de la quarantaine. Elle vivait peu à Paris, et seulement pendant quelques mois d'hiver, où elle conviait, alors, dans ses salons, une société brillante, élégante et fleurie, mais un peu mêlée. Son mari, Christophe Colomb de mines d'or, de lignes de chemin de fer à construire, de villes d'eaux à édifier, de forêts à exploiter, de sources de pétrole à percer, était un homme robuste et taciturne que Ton ne voyait presque jamais. Il partageait son temps entre les banques et le sleeping-car, pendant que M"« de Grancey, nomade d'instinct, habitait successivement toutes les villes de l'Europe. Ils ne correspondaient ensemble que par dépêches, et en avaient si bien 'pris l'habitude que lorsqu'ils se retrouvaient, ils se parlaient en style télégraphique.
Luc alla chez les Grancey. Les invités chatoyaient et bourdonnaient dans le salon. De vieilles tapisseries pendues aux murs évoquaient une chasse au cerf au milieu d'une forêt bleuâtre, à demi fondue dans cette brume que le temps laisse derrière lui. Au plafond, un lustre suspendait ses pendeloques de cristal, qui capturaient la lumière et l'immobilisaient dans leurs tabernacles étincelants, avec la menace d'un orage d'éclairs latents,
prêt à se déchaîner sur la foule, au moindre tremblement de la vaste gerbe de pierreries. Les meubles Empire, recouverts d'une soie violette où volaient des essaims d'abeilles d'or, montraient les figures de sphinx inquiétantes et pleines de mystère qui les ornaient et s'agrippaient de leurs griffes de lion à l'étoffe presque végétale du tapis moussu.
Clothilde de Grancey s'avança vers Luc, brune et pâle, montrant de merveilleuses épaules et une gorge éblouissante dans l'échancrure du corsage ouvert comme un calice. Elle sourit joliment en tendant au poète une main petite et scintillante sous ses diamants, puis elle pencha un peu la tête de côté pour lui demander d*une voix câline des nouvelles de sa mère.
— Toujours là-bas avec les moutons et les chiens, votre mère, hein, Luc? Elle doit commencer à parler la langue des paysans... Et à se vêtir comme eux, n'est-ce pas ? Dites, Luc, est-ce qu'elle porte un mouchoir bleu noué autour de la tête ?
Elle éclata de rire, tant l'idée d'une M™^ d'Hermany, errant dans la campagne, la figure entourée d'un mouchoir bleu de paysanne, lui paraissait grotesque.
Un valet de chambre jeta un nom à, la porte, et
L*AGONIB DE lVmOUR 95
M"»^ de Grancey se précipita vers de nouveaux arrivants, souriante, la bouche enjleur.
Luc aperçut au coin de la cheminée que surmontaient deux hauts vases de marbre blanc, pleins d'orchidées violettes^ son ami, le poète Hector Luminais, au milieu d'un groupe de jeunes filles. Il parlait lentement, sculptant, dans Tair, d'une main diaphane, d'idéales figures qui accompagnaient ses . phrases sinueuses et fines. Sa chevelure blonde, épaisse, rejetée en arrière, découvrait un front large et poli ; des prunelles bleues, tendres et tristes, animaient une physionomie hautaine et froide, qui s'encadrait d'une barbe d'or, abondante, longue et pointue. En s'approchant, Luc vit devant lui Peartree qui souriait. Il lui serra la main.
— Je crois, dit le bicycliste, en rougissant, que vous ne connaissez pas mes sœurs. Elles sont très désireuses de vous voir. Voulez-vous ? Je vais vous présenter.
Trois des jeunes filles qui entouraient Luminais se retournèrent à l'appel de Peartree et vinrent vers lui.
— M. Luc d'Hermany... Mes trois sœurs, Blanche, Rose et Violette...
Elles ne se ressemblaient point. Blanche était brune, avec d'épais cheveux noirs enroulés et tor-
96 L^AGONIE DE lVmOUH
dus en casque, de profonds yeux de nuit, et une bouche charnue, large, attirante, du pourpre brillant de la fleur du grenadier. Rose inclinait sous des bandeaux roux une longue figure malicieuse, aux yeux verdâtres et toujours rieurs, à la bouche mince et moqueuse. Violette, un peu plus jeune que ses sœurs, toute rose et blonde, souriait, gracieuse, avec une expression rêveuse et douce, presque naïve par le regard, d'une naïveté que démentait l'acuité d'un sourire ironique.
— Vraiment, fit Violette, je désirais beaucoup, Monsieur, faire votre connaissance. Vous avez un très beau talent, j'ai lu de vous des vers qui m'ont charmée, et l'on dit que vous êtes un causeur exquis.
— Ces éloges me confondent, Mademoiselle, je n'oserai point vous parler désormais, tant je craindrai d'être au-dessous de ma renommée et de vous causer une déception.
— C'est amusant, les jeunes filles me font toujours des compliments, avant que je pense même à leur en débiter, pensait Luc, tandis que Violette le priait de ne pas craindre de la décevoir. Elle avait, disait-elle, l'esprit facile et propre à l'optimisme. Les gens et les choses lui plaisaient aisément, et elle ne comprenait point les critiques.
La conversation^ ainsi engagée, devint vite gaie et intime. Luc avait d'abord tâtonné, jetant des phrases habiles, destinées à le renseigner sur les points communs qu'il pourrait avoir avec Violette, — ou tout au moins, à lui parler de choses qui Tintéresseraient. C'était là tout le secret de cette réputation de causeur charmant qu'on lui avait faite.
Quelqu'un qui ne l'eût pas connu l'eût facilement accusé d'hypocrisie. Il était d'une amabilité extrême et d'une politesse raffinée avec des gens dont il se moquait et dont il disait le plus de mal possible. C'était une bizarrerie de sa nature; le souci de plaire était chez lui poussé à son plus haut degré. Quand il se trouvait en société, il lui fallait déployer toutes ses séductions pour se faire trouver sympathique. C'était un simple instinct de sa part. D'ailleurs, à part Durbec et quelques autres, personne ne l'ennuyait. Il voyait avec plaisir même ceux dont il médisait le plus ; et d'ailleurs, il n'en pensait du mal que lorsqu'il les avait quittés et que la réflexion commençait à lui découvrir leurs défauts, leur insignifiance ou leurs ridicules.
Le soin qu'il mit à chercher dans la conversation de Violette le secret de se faire valoir en lui parlant de ce qu'elle aimait fut déjoué par le babil de cette jeune fille. Elle causait de tout, de la même façon
gS l'agonie de l'amour
et sans paraître avoir de préférence. Elle sautait d'un sujet à l'autre comme un oiseau de branche en branche. Son sourire égayait chaque phrase comme une rose éclaire un sombre fourré. Elle était coquette d'ailleurs et ne s'en cachait pas. Elle appartenait à la catégorie de ces femmes qui veulent se faire aimer de tous ceux à qui elles parlent. Cette identique tendance de caractère, chez l'un, instinctive et naturellement simple, chez l'autre étudiée et raffinée, amena Luc et Violette à déployer toutes leurs grâces, Tun vers l'autre.
Ils furent côte à côte au dîner, et le brouhaha des conversations leur permit de s'isoler, au milieu de la foule. Autour de l'immense table brillante, où les cristaux et les argenteries scintillaient sous la cascade des feux du lustre, où les fruits s'élevaient en pyramide et les roses en bosquet, M™« de Grancey avait réuni des jeunes femmes adorables et frivoles, au sourire fatigué, deux ou trois financiers amis de son mari, un député à la figure brutale et barbue, quelques clubmens élégants et froids, un explorateur célèbre par un voyage dangereux dans le Thibet et dont le visage était énergique et bistré, un prince russe et quelques familles anglaises.
— L'étrange ménagerie ! regardez-donc, disait Violette, M™® de Grancey aime ce mélange de
nations, elle se plaît dans cette société sing'iilière. Au sourire qui glissa sous la moustache de Luc, elle ajouta :
— Vous pensez que cela est bizarre dans ma bouche ? Mais nous sommes Anglais, je ne m'en cache pas, bien que ma mère soit française. Nous contribuons, dans la mesure de notre pouvoir, par le croisement des races, à Tavènement de la paix universelle.
Changeant brusquement d'idée, ou plutôt suivant le cours mystérieux de sa pensée (elle allait comme ces fleuves qui plongent en un coin de la terre, suivent un destin obscur, mais logique, et ressortent là où personne ne les attendait), elle fit :
— Ne croyez-vous pas que tout le monde est un peu fou, tout le monde? Regardez ici, pensez-vous qu'il y ait quelqu'un de raisonnable?
— Vous, sans doute. Mademoiselle?
— Moi, oh ! non, je ne me fais pas d'illusion, je suis un peu déséquilibrée... Et vous, ne l'êtesvous pas ? Un poète est sûrement plus fou que la moitié des gens...' Et mon frère qui passe sa vie à courir sur une bicyclette, et M™® de Grancey qui ne peut tenir un mois en place? Non, voyez-vous, nous sommes une société de détraqués.
— Si je comprends bien votre pensée, dit Luc,
100 L AGONIE DK L AMOUR
VOUS trouvez qu'on est'fou, dès qu'il n'y a plus équilibre, égalité de rapports entre les diverses fonctions du cerveau?
— Oui, c'est bien cela. Alors vous êtes de mon avis ?
— Absolument.
— Vous êtes le premier, s*écria Violette en riant. Gela prouve que nous sommes tous les deux infiniment plus sincères que les autres.
— Ou plus conscients, peut-être, fit Luc.
Les plats se succédaient sur la table dans une hiérarchie savante. L'odeur des truffes et le fumet des venaisons s évaporaient dans les spirales de la fumée. La croûte épaisse d'une croustade s'ouvrit sur des grives noyées dans une sauce épaisse et noire. Des buissons de rouges écrevisses escortaient un poisson aux reflets d'argent. Des roses, brisées par la chaleur, laissèrent tomber mollement sur la nappe des pétales d'une chair sensitive et presque humaine. Les orchidées bâillaient.
Un banquier israélite au profil de vautour se penchait à tout moment vers le décolletage de M™« de Grancey avec la mined'un chien qui flaire une proie. Hector Luminais s'empressait auprès de Rose Peartree qui paraissait s'occuper beaucoup moins de lui que d'un dandy compassé qu'elle avait à sa
gauche. Pour ce jeune homme hautain, elle avait ses plus gracieux sourires, ses regards pervers et • tendres, ses gestes les plus harmonieux, desphrases évidemment aimables,car il s'inclinait avecunegrâce un peu glacée, comme quelqu'un que Ton complimente. Le poète était évidemment désespéré de cette attitude. Peartree mangeait et buvait silencieusement, sans s'occuper de ses voisines, et le prince russe, un peu gris déjà, débitait sans doute de folles choses à Blanche Peartree, car elle ne cessait point de rire, d'un grand rire argentin qui ne finissait plus.
Au dessert, on apporta comme un présent des Dieux une glace superbe et multicolore. Les vins écumèrent et pétillèrent dans les grands verres et dans les coupes. L'aise du repas devenait plus cordiale, échauffée par les mets exquis et par la boisson.
En retournant au salon, Luc n'abandonna pas Violette. Ils allèrent s'asseoir dans un coin obscur, auprès d'un paravent de satin blanc, brodé d'oiseaux d'or et de fleurs de soie.
— Cela devient un flirt, pensait Luc.
Il s'abandonna au plaisir d'être avec lajeune fille. Il caressait de l'œil ses joues veloutées qu'il imaginait délicieuses aux lèvres qui les baiseraient, l'écume des cheveux blonds^ vaporeux et frisés, qui
surmontaient son front, ses tempes si délicates que le réseau bleu des veines y transparaissait. Il se plaisait au jeu des yeux clairs, ing'énus, mouvants, où passaient mille pensées, mille désirs, mille regrets, toute une symphonie d'éclairs. Il admirait la forme des lèvres, petites, et dont le froncement devait souvent s'accentuer en une moue boudeuse, le long cou mince comme une tige d'iris, la gorge naissante et déjà ronde, sous le jour rose de la mousseline. Un plaisir sensuel le baignait; des idées voluptueuses et gaies avaient pris son cerveau pour théâtre, elles s'y livraient à une fête charmante et d'autant plus intense qu'elle demeurait mystérieuse. Et cette Violette apparaissait déjà à Luc, dans ce cadre mondain, irréel, charmant et fleuri, comme celle dont on rêve ensuite, les longs soirs de solitude, — dont on rêve en pensant à des gondoles, à des barques errantes sur de napolitaines eaux incendiées, à des forêts d'automne, cramoisies et pleurantes, à des mandolines, à des romances, dans cette égalité romantique des rêveries qui fait tout le fond-de Tamour sentimental. Et cela pour Luc devenait une langueur, un songe déjà, quelque chose de fuyant et d'insaisissable, qui traînait dans son imagination des chevelures, des caresses et des pâmoisons.
l'agonie dk l'amour io3
Les heures passèrent dans cet enchantement.
Luc s'étonna de se trouver au seuil du salon, serrant la main de Violette, qui lui disait :
— J'espère, cher Monsieur, que maintenant vous nous ferez le plaisir de venir nous voir...
Elle ajouta, plus rieuse :
— Nous avons tout à fait rompu la glace, n'estce pas...
Il se pencha un peu pour répondre :
— Et je crois même avoir déjà allumé un beau feu dessus...
Elle s'en alla en riant, fée de Thiver, perdue dans un fouillis de fourrures neigeuses, comme une mouette dans les glaces.
Luc revint à pied chez lui. La neige fondue faisait une boue sinistre le long des trottoirs humides. Mais il se sentait trop agité pour rester en voiture. La soirée lui laissait un souvenir fiévreux. Il ne se dissimulait pas que tout le charme en revenait à Violette Peartree. Depuis longtemps, il ne s'était pas senti aussi lucide, aussi prêt à rire, à parler, à trouver très bien tout ce qu'il voyait. Le sentiment d'un plaisir vif demeurait en lui. Il regardait les étoiles en marchant.
En arrivant dans sa chambre, il se jeta dans un fauteuil sans enlever son pardessus. Il restait im-
mobile, les mains g'antées, serrées sur sa canne. Il s'analysa nettement et écrivit quelques notes psycholog'iques sur un carnet. « Ai-je des tendances à Taimer ? » se demanda-t-il. Il griffonna rapidement quatre pages pour établir finalement une conclusion négative. Il en fut rassuré, et tout de suite éprouva une légère déception.
— C'est dommage, pensa-t-il.
Il jeta sur un canapé son chapeau qu'il n'avait pas encore ôté, se regarda dans la glace et ajouta :
— Bah ! la femme que j'aimerai n'est pas encore née !
En se déshabillant, il se prouva par une démonstration d une logique géométrique qu'il ne pouvait faire qu'un mariage d'argent.
Mais il s'endormit en pensant à Violette.
vu
Mon imagination est le tapissier que j'envoie meubler mon appartement quand je vois que j'y serai bien logé; sinon je ne lui donne aucun ordre ; et voilà les frais d'un mémoire épargnés.
Chamfort.
La semaine suivante, un soir où il ne savait que devenir, Luc alla chez les Peartree. Ils habitaient une vaste maison neuve, élégante et blanche, dont le seuil s'encadrait de femmes de marbre à la gorge offerte.
— Serait-ce un symbole? se demandait Luc en franchissant la porte.
On rintroduisit dans un immense salon, luxueux et encombré de bibelots, où quelques jeunes femmes causaient en hâte et tumultueusement, allongées sur les divans. Violette se leva et vint versLuc^ la main tendue. Elle lui sourit avec grâce et le présenta à ses amies.
io6 l'aoonie de l'amour
— Je suis seule, aujourd'hui. Mes sœurs sont en visite.
Luc s^assit. Les papotages reprirent. C'était une conversation mondaine, soit cent potins débités avec un gentil sourire, des scandales soufflés du bout des lèvres, des aperçus sur la température, la mode et le théâtre. Dans la conversation, Luc remarqua une jeune fille qui semblait plus spirituelle et plus mordante que les autres. Elle avait des yeux bleus d'une- fraîcheur de source où se mirent des myosotis, ses cheveux blonds répandaient la lumière sur un visage rose arrogant et gamin. C'était Henriette Gaudens, l'ancienne amie de Condamin. En la considérant, Luc se rendit mieux compte de la raison de ses actes. On ne peut bien comprendre un être qu'en le voyant; chaque homme porte sur sa physionomie l'explication de sa vie. Luc avait pu s'indigner des mensonges d'Henriette. Maintenant qu'il la connaissait, il ne s'étonnait plus de sa conduite.
Vers le soir, Hector Luminais vint passer une demi-heure dans le salon.
Comme Rose n'était pas encore rentrée, il ne s'attarda pas. Luc revint avec lui et en route l'interrogea sur les Peartree.
— De drôles de gens, fit Hector, en s'arrêtant
pour allumer une cigarette, de bien drôles de gens. Le grand-père habitait l'Inde, il y exerçait la profession peu recommandable d'usurier, — Guéthary prétend même qu'il était prêteur sur Gange, — il vint à Londres quand il fut riche et épousa dans son âge mûr et même un peu blet une courtisane sur le retour. De ce mariage est né le père de nos amies ; celui-ci a fondé à Paris la succursale de la maison que le père installa à Londres. Il a épousé ici une institutrice qui est morte en donnant le jour à Violette. Et voilà! Les Peartree ont été, très jeunes, livréesà elle-mêmes, leurpèrene s'est jamais occupé d'elles et elles sont libres comme des biches dans une forêt demi-vierge.
« Cette double hérédité constitue les jeunes filles que nous venons de quitter. Elles sont sensuelles comme leur aïeule et intéressées comme leur aïeul. De leur mère, qui fut intelligente et lettrée, elles tiennent quelque finesse, du feu et de l'esprit dans la conversation, juste assez pour donner l'illusion de la brillante instruction qui leur manque. Elles pourront vous plaire par la liberté de leur langage, — elles ne s'y gênent de rien,* — et par leur air d'échapper aux préjugés. Cette attitude est mensongère. Elles ne paraissent se moquer des convenances et des règles établies que pour y sacrifier plus fer-
io8 l'agonie de l^ amour
vemment en secret. Elles sont aussi, comme vous le verrez, coquettes, frivoles et habiles à amorcer les jeunes gens. Elles semblent leur promettre beaucoup pour ne leur accorder que les plus minces faveurs. Elles les tiennent ainsi dans Tespoir de se faire enfin épouser. D'ailleurs, elles aiment Tintrigue et se complaisent dans les roueries, les mensonges et les faux-fuyants de la galanterie mondaine.
— Mais leur situation sociale, la fortune de leur père leur permettront de se marier facilement, hasarda Luc.
— N'en croyez rien, s'écria impétueusement Luminais. Tout ce que gagne M. Peartree se mange à l'étalage, il n'y a rien au fond du magasin, mais il faut attirer les chalands. D'un jour à l'autre, la banque peut sauter. Que restera-t-il alors de cette situation mondaine péniblement acquise et difficilement conservée ? Voici pourquoi M^*^* Peartree n'aimeront jamais personne et ne cherchent qu'à pêcher un mari riche, n'importe où, en eau tragique ou en eau trouble.
— Mais, dit Luc, sont- elles toutes les trois pareilles?
— Elles se ressemblent assez pour le paraître. Leurs différences personnelles ne diversifient qu'en apparence des caractères à peu près identiques. Je
vous dirai cependant que Blanche a plus de sérieux dans Tespril, qu'elle cherchera peut-être moins d'argent que ses sœurs à condition d'obtenir une situation plus solide que brillamment et passagèrement mondaine. Elle lit les romans modernes avec quelque sens et goûte non sans intelligence la musique de Wagner. Rose a surtout du goût pour les plaisanteries de caserne et les refrains de beuglant; les seules réflexions pratiques l'empêchent de jouer la première représentation, comme elle dit elle^ même, elle s'en tient à répéter la pièce à huis-clos, avec Henriette Gaudens; elle est gourmande, vaniteuse et mauvaise langue. Pour Violette, elle me paraît plus artiste et plus nerveuse que ses sœurs. Je m'étonne qu'elle n'ait point Protée parmi ses ancêtres; vous la verrez successivement gaie jusqu'à la drôlerie, triste jusqu'à la misanthropie, aimable et glacée, étourdissante de babillages et taciturne, maniérée à force de politesse et brusque jusqu'à sembler grossière, indulgente et rosse, franche et menteuse. Elle semble se plaire dans votre société, elle est charmante avec vous, et soudain, elle vous tourne le dos, vous considère avec ennui, ne vous adresse plus la parole. Vous croyez l'avoir fâchée, vous vous inquiétez, auriez-vous à votre insu fait quelque gaffe? Nullement. Le veat a tourné et
rhumeur de Violette a changé. Elle s'ignore et tout le monde avec elle. Qu'y a-t-il sous ce torrent d'étoffes à reflets divers? Je vous Tai dit, de la sensualité et de Tambition. Pour le reste, c'est un miroir où passent des reflets, une flamme dont chaque brise modifie Taspect et le sens.
— Vous êtes un exquis psychologue, Luminais, mais vous m'enlevez toute illusion. Je n'aurai plus de plaisir maintenant à me trouver avec les Peartree, je les connaîtrai trop.
— Non, dit Hector, en souriant, vous les verrez encore volontiers, car elles ont du charme. Pour le service que je vous rends en vous démontant les rouages de leur horlogerie, vous m'en remercierez plus tard, quand vous les aurez fréquentées plus assidûment. Adieu.
Hector Luminais avait raison, Luc sa plut dans cette société. Il y retourna fréquemment, et jusqu'à trois fois par semaine. Son goût d'une société féminine s'y satisfaisait. Il était agréable, les soirs de brouillard et de spleen, de trouver une maison facile, où l'on puisse s'étendre sur des divans pleins de coussins, en écoutant de la musique ou en appuyant sa tête sur les genoux d'une jeune fille; c'était là une tenue très habituelle aux visiteurs des Peartree. Puis on se battait, on se jetait les cous-
sins à la tête, on se renversait sur les étoffes. Rose et Henriette Gaudens aimaient passionnément sentir une force mâle s'imposer à elles ; elles goûtaient le plaisir d'avoir leur chair palpée et frôlée à travers les robes. Leur perversité mêlait d'étranges échos à ces jeux.
La vague tendresse que Luc avait eue pour Violette, le premier soir, ne dura pas. Il comprit vite combien cette jeune fille était loin de lui et il évita le luxe d'une passion. Il rentra dans le magasin des accessoires inutiles les rêves, les souhaits amoureux et la comédie sentimentale.il fut simplement et franchement camarade. Elle se montrait d'ailleurs telle que Tavait dépeinte Luminais. Certains soirs, quand Luc arrivait, elle s'élançait vers lui, le faisait asseoir près d'elle sur le divan, lui prenait les mains et lui parlait avec animation. Il regrettait alors de ne pouvoir l'aimer, mais le lendemain, elle ne s'occupait pas de lui, le saluait d'un air sec et coupant et causait avec ses amies. Luc finit par s'habituer à ces manières et à l'en plaisanter gaiement. Avec lui. Blanche demeurait correcte et réservée, un peu froide, affectant de converser uniquement de littérature et de musique. Rose, très excitée, au contraire, portait immanquablement la causerie sur un terrain scabreux et
s'y livrait aux allusions les moins gazées. Luc se montrait avec elle brutal et même grossier, selon les conseils de Luminais, qui, lui, n^avait jamais pu se décider à Fêtre. C'était Tattitude qui plaisait le plus à Rose.
— Vous venez encore de voir des filles, je parie, disait-elle à Luc, quand il arrivait.
— Eh ! non, répondait-il, puisque je devais venir vous voir.
Elle éclatait de rire et l'entraînait dans un coin du salon. De là, Luc assistait aux plus étranges manèges. Luminais, Guéthary, Durbec, Morhange venaient à tout moment chez les Peartree, et d'autres que Luc ne connaissait pas. C'était un échange continuel de flirts, de plaisanteries équivoques et de brouilles. Morhange tournait autour de Violette, qui, très diplomate cette fois-ci, lui tenait la dragée haute et le considérait avec une indifférence affectée. Henriette Gaudens cherchait à prendre Hector à Rose qui en faisait peu de cas. Durbec pinçait l'une, embrassait l'autre, criait, faisait des calembours, emplissait tout le salon de sa faconde et de ses rires. 11 faillit y avoir mariage entre Blanche et un jeune homme sévère et naïf, introduit là par Guéthary et qui n'avait jamais fréquenté que des familles bien pensantes. Le mariage fut rompu
l'agonie de l'amour ii3
à cause de la manie qu^avait Rose d'aller s'asseoir sur les genoux du jeune homme dès qu'il arrivait. Il y eut une scène sanglante entre les deux sœurs, elles se giflèrent, s'arrachèrent les cheveux et se menacèrent de couteaux. C'était un soir, à l'heure de se coucher; à demi nues, elles couraient à travers la maison, se jetant les porcelaines à la tête; Rose, à la fin, s'embarrassa dans son jupon et tomba, les seins à l'air, la chevelure dénouée. Blanche sauta sur elle. Peartree, qui rentrait, les sépara et frappa à coups de poing sur l'une et sur l'autre pour les calmer. Le lendemain, Violette raconta la scène à Luc.
— C'est amusant, répétait-elle, n'est-ce pas que c'est très amusant?
Une semaine après, Luc vint un soir chez les Peartree avec Luminais. On les connaissait assez pour les laisser pénétrer dans le salon sans les introduire. La porte en était ouverte à demi; ils entrèrent silencieusement.
La pièce était vide. Mais on entendait des bruits de voix et des rires dans un petit boudoir qui communiquait avec le salon par une porte à demi voilée d'une draperie légère et algérienne.
Luc et Hector allèrent vers ce boudoir, La mousse
ii4 l'agonie de l'amour
épaisse des tapis étoufTait le bruit des pas. Ils se taisaient.
Luminais souleva la portière et recula, sans un cri, mais pâle comme un dieu de marbre. Luc avança la tête. Rose Peartree, renversée sur un fauteuil, le corsage dégrafé, riait tout haut, tandis que Durbec baisait furieusement ses lèvres, en fourrageant d'une main dans son corset.
Rose ne se troubla pas. Elle se leva et vint saluer les visiteurs. Durbec la suivait, assez penaud. Elle se reboutonna et tendit la main à Luminais. Sans dire un mot, il mit la sienne dans sa poche.
— Eh! ben, fit-elle, en voilà des façons! Tu vas pas faire cette gueule toute la soirée, hein? Comme si j'avais couché avec Durbec! J'ai pas couché, je t'assure !
Luminais devint rouge et silencieusement il tourna la tête. Il prit le bras de Luc ahuri et l'emmena. Quand il fut dans la rue, sa douleur et sa rage éclatèrent. Il faisait presque nuit, le quartier était désert. Hector s'écria:
— Ah ! la gueuse, la gueuse ! Et dire que je l'aime, que c'est plus fort que moi, que je n'en guérirai jamais ! Vous l'avez vue, ce soir, là, sous les baisers de cette crapule de Durbec, le plus bête et le plus ignoble des individus. Demain, elle fera la cour à
l'agonie de l'amour ii5
Guéthary comme si rien n^était, après-demain, à moi, c'est une fille !
— A vous, murmura Luc, étonné, vous y retournerez !
— Et comment voulez-vous donc que je fasse, je ne peux pas vivre sans elle, elle est aussi nécessaire à ma vie que Tair ou le pain. 11 y a quatre ans que cela dure. Je lui ai dit que je Taimais. Elle m'a dit : « Tant mieux, j'aime beaucoup qu^on m'aime. Méritez-moi, mon cher. » Et depuis ce temps, je suis là. Quand elle m'a fait quelque tour dans le genre de celui de ce soir, car ce n'est pas le premier, elle vient vers moi le lendemain, elle est charmante, et j'oublie tout. Elle ne n'aime pas, elle n'aimera jamais personne. Mais elle veut faire un joli mariage. J'ai dix mille livres de rentes. C'est bien peu pour elle, mais elle me garde. Elle tâchera d'attraper un type de cent mille francs, de cinquante mille, de vingt mille, n'importe qui, quelqu'un qui ait plus que moi, enfin. Si elle ne trouve pas, elle m'épousera. Je suis sa planche de salut.
— Vous savez tout cela, Luminais, et vous restez !
— Je vous l'ai dit, je n'ai plus de volonté. Je ne vis que par elle.
— Mais si elle se marie avec un autre ? Comment ferez-vous?
I l6 L*AG0N1E DE l'aMOUA
— Oh I elle le trompera avec moi.
— Et si elle vous épouse, vous?
— Elle me trompera avec un autre. Que voulezvous? Elle est ainsi. Je ne peux rien y faire. Mais je l'aime. Je Taime avec mon cœur, avec ma tête, avec ma chair, avec tout mon être, comme un fou. Je souffrirai le martyre, je le sais, mais de toute manière, je l'aurai. Je ne suis pas un amoureux, je suis un possédé. Je finirai par le suicide, quelque jour. '
— Mon pauvre Hector !
— Ah ! plaignez-moi, mon cher ! Si vous saviez ce que j'ai passé, depuis quatre ans. J'ai hurlé, j'ai sangloté de jalousie, je me suis traîné à ses pieds, elle m'a renvoyé à l'Ambigu; je lui ai dit que je la tuerais, elle m'a offert un canif. Et je reste là, je la vois allumer les uns, les autres. Et quand quelqu'un a l'air d'en être amoureux, je sors avec lui, je lui raconte ce que sais et j'invente ce que je ne sais pas, je le décourage d'aimer Rose.
— Alors tout ce que vous m'avez dit, le mois dernier ?
— C'était pour cela, mon cher, pas pour autre chose, je vous ai dit que c'était dans votre intérêt : c'était dans le mien. Oui, j'en suis là, à cette lâcheté. Et ce n'est pas fini, j'en ferai encore d'autres. J'ai
gâché ma vie, mon cher. Méfiez-vous des femmes et de l'amour ! Si vous y laissez prendre votre petit doigt, le bras y passera, et si le bras y passe, vous serez comme moi, vous serez perdu... Ah! cette gueuse !
Et Luminais, à bout de forces, se laissa tomber sur une borne. Il ne put refréner sa douleur. Il éclata en sanglots. Il pleura longuement, désespérément, la tête cachée dans ses mains. Luc, debout sous la nuit, le regardait avec étonnement; il considérait cette passion comme la chose la plus incroyable du monde; cela dépassait son imagination. Et tout bas, il enviait Luminais de pouvoir vivre avec cette ferveur, et d'apporter dans son existence une âme aussi fougueuse, aussi ardente et aussi désordonnée.