LE RÉVEIL
La musique exalte les rêves de chacun.
HippoLTTB Taine.
La merveilleuse saison approcha de son déclin. Les feuilles commencèrent à quitter leurs villégiatures de Tété pour rentrer dans le Néant dont le Printemps les avait fait sortir. De longues journées de pluie déroulèrent sur les campagnes leurs crêpes flottants et leur humidité.
Pendant Tune déciles, Luc d^Hermany apprit de Geneviève qu'elle allait bientôt quitter la Provence et retourner à Paris. Ils décidèrent alors d'annoncer à leurs parents leur mutuel amour. Aucune considération romantique ou réaliste ne pouvait empêcher le mariage. Les fortunes s'équivalaient, les parents se connaissaient et s'appréciaient. Tout se passait donc comme dans le plus optimiste des romans.
Luc déclara à sa mère qu'il comptait épouser Geneviève Guiramand. Ce fut une scène sobre et dis-
crête. M"® d'Hermany félicita son fils de son choix et d'une décision si sage. Elle accepta d'aller faire la demande. Elle n'y tarda point. M°*^ Guiramand essuya ses yeux mouillés par l'émotion. Marcelle Hardy s'écria qu'elle aurait un beau-frère exquis. Les jeunes gens s'embrassèrent théâtralement. En raison de leur jeunesse, le mariage ne serait célébré que dans un an.
Luc, du jour au lendemain, se trouva avec une situation officielle de fiancé. Il put voir Geneviève à tout moment, lui parler ouvertement à voix basse, l'emmener promener, tout cela sans crainte d'un danger ou d'une surprise. Il y goûta d'abord moins de plaisir, puis il s'accoutuma à ce nouvel état de choses. Ils eurent encore quelques belles journées d'automne, tièdes, lumineuses et douces. Le soleil passait dans les arbres d'or et y répandait un riant éclat. Le matin, des brumes bleuâtres, mousselines et linons, voilaient les lointaines perspectives. Le soir, les soleils couchants étaient plus tragiques et plus désespérés. Comme d'un cratère en fusion, une épaisse pluie de pourpre et de cendres jaillissaient de l'astre mourant, des torrents de lave ruisselaient au flanc des sombres basaltes que figuraient d'énormes nuages. Puis tout s'eflaçait, devenait terne et gris* Et l'humide nuit com-
raençait, sauvage et pénétrante, pleine de Todeur des feuilles brûlées.
Une mélancolie élégante et froide remplissait la campagne. Les arbres consentaient à se dépouiller en conservant Tespoir certain de voir renaître leur parure. Tout s'endormait pour un moment avec Fassurance de se réveiller bientôt. L'hiver n'était plus qu'une simple formalité.
L'heure du départ arriva. Les Guiramand quittèrent le Mas des Olives. Luc les accompagna à la gare. Dans les champs, où roulait la voiture qui les emportait, on Içibourait la terre. Les charrues sillonnaient le sol et y creusaient les fossés où allaient dormir les semences. Une nouvelle moisson naîtrait bientôt et couvrirait toute cette étendue de glèbe qui semblait morte et abandonnée. Les premiers oiseaux migrateurs traversaient le ciel et filaient vers la mer.
Le train de Paris était en gare quand les voyageurs arrivèrent* Ils choisirent hâtivement un vs^agon vide et s'y installèrent. Quelques minutes coururent, de ces minutes fiévreuses qui précédent les départs, qui sont inquiètes et insensibles, dans Tefifarement des petits détails, l'atonie du cerveau, l'impatience, l'absence d'émotion. Des hommes d'équipe se pressaient sur le trottoir, on criait.
24o l'agonie de l'amour
— Quand serez-vous à Paris ? demanda Geneviève.
— Dans une huitaine de jours au plus, dit Luc. Si je pouvais le faire, je ne descendrais pas de ce wagon, je vais tellement m'ennuyer au Mas, maintenant que vous n^y serez plus !
Le train sifflait ; on fermait bruyamment les portières. Luc embrassa les voyageuses. Marcelle avait la peau fraîche comme un morceau de neige, Geneviève, chaude comme une fleur exposée au soleil. Il sauta sur lequai. Lechemin de fer s'ébranla et roula vers Paris. A la fenêtre, le mouchoir blanc de Geneviève s'agitait comme une colombe qui bat des ailes, puis disparut.
Luc, debout dans le vent de la gare, regardait le dernier wagon s'effacer. Alors il fut pris brusquement d'une grande tristesse et redescendit à pas lents vers la ville. Quelque chose venait de mourir en lui. Il avait beau se répéter qu'il reverrait Geneviève dans une semaine, cela n'allégeait pas sa mélancolie. Ce n'était point, à vrai dire, du départ de son amie qu'il se désolait, mais de savoir que venait irréparablement de finir cet été merveilleux. II comprenait que les joies qu'il avait goûtées ne se renouvelleraient jamais plus. Le plus beau moment de son amour était passé ; les inquiétudes, les en-
thousiasmes et le mystère ne recommenceraient pas. Une autre vie s'inaug^urait. Plus de paroles confuses dans Tombre des soirs, plus de baisers tremblants, savourés comme des fruits défendus, plus de promenades au clair de lune 1 Le rêve allait se traîner comme un oiseau qui a du plomb dans Taile, — le premier plomb de la réalité !
Luc revint à pied vers le Mas. La campagne lui paraissait immensément vide et désolée, sous le ciel pourtant encore vibrant de lumière et d'azur. Ce n'étaient plus les mêmes champs, les mêmes arbres qu'il avait contemplés avec Geneviève. Une terre nouvelle naissait, qu'il ne connaissait pas, qui était lugubre et monotone.
Le Mas desMourgues lui fit la même impression. Il marcha tristement dans le tapis des feuilles mortes amoncelées sous le bosquet jaune. Son pied en passant les séparait comme un éperon, les jetait a droite et à gauche, elles bruissaient mélancoliquement, elles disaient :
— cruel, pourquoi viens-tu troubler notre immense sommeil ? Nous étions si bien dans le repos, tassées les unes contre les autres, à demi désagrégées déjà par l'humidité du sol ! Et voici que tu viens nous réveiller, nous soulever brutalement, nous meurtrir et nous repousser vers la vie.
242 l'agonie de l'aMOUH
Et nous avons tant de besoin de dormir! Nous avons fait notre œuvre, nous sommes lasses. Nous sommes nées avec le printemps, Tété nous a caressées et brûlées, la sève a fait battre nos ailes. Et le vent qui gémit nous a emportées vers la mort. Nous sommes prises jusqu'à mi-feuille par la boue. Passe ton chemin, étrangerj! Ne nous dérange plus. Laisse-nous enfin reposer ! ♦
Alors Luc abandonna le solitaire bocage et s'en alla au bord de Teau. Elle était nouvelle, elle aussi. Les pluies l'avaient gonflée et chargée d'argile. Elle roulait un flot jaunâtre et bilieux qui semblait décomposer en lui les chromes purs et les ors éclatants des feuillages. Le poison de l'automne était partout.
— C'est sur cette rivière, alors bleue et blanche, songeait Luc, que j'ai haussé mes lèvres aux lèvres mêmes de l'Amour, c'est ici que mon rêve s'est fait chair avec la plus subtile magie et que j'ai goûté les heures les plus enivrées de ma jeunesse.
Il aimait ces souvenirs et ces tristesses. Elles composaient en se mélangeant une liqueur amère et douce qui avait toute la saveur de la vie. Alchi-^ miste mystérieux des sentiments, il y combinait le venin des mélancolies et l'essence des regrets, le sel
des larmes et le miel des baisers, le vin de Tespoir et le parfum de Tamour.
Il traversa la rivière et se dirigea vers le Mas des Olives. Il y avait déjà un air d'abandon et de solitude dans le chemin où les mauvaises herbes se faisaient plus envahissantes. Il nous semble qu'une présence humaine groupe en faisceau, resserre et retienne tous les vains objets qui Tentourent, — arbres ou marbres, fleurs ou, meubles, prés ou tapisseries. Mais sitôt qu'elle n'est plus là, tout s'en va à la dérive. La croissance des rameaux s'exaspère et se déforme, devient sauvage et sans harmonie, les statues s'isolent et se fêlent, les fleurs se fanent, les meubles prennent une physionomie indifiérente et étrangère, les prairies jaunissent, les tapisseries immobilisent leurs personnages de laine dans des attitudes ridicules et fatiguées.
Luc considéra la maison fermée, vide et rébarbative, les volets clos, cette physionomie égoïste et inhospitalière des habitations que l'on a quittées. Il s'assit sur un banc et regarda tomber des feuilles. Il se rappelait son été, tant d'heures émues, tant de folies et tant de passion. Il se sentit romantique, René et poitrinaire, comme on ne l'est plus. Il se drapa dans un imaginaire manteau byronien. Il ajouta de l'emphase à son élégie et fut prêt à pleu-
rer. L'humidité des larmes, une seconde, gagna ses paupières, puis se résorba...
Luc revint chez lui. Encore une fois, il avait perçu qu'un peu de comédie se dissimulait sous son émotion réelle . Il s'était d^abord apitoyé sur lui-même et sincèrement, puis, évoquant des réminiscences littéraires, il s'était haussé mélancoliquement de son émotion à une attitude plus composée et plus factice où il jouait pour un public fictif : il agissait comme si quelqu'un, par exemple, caché derrière un fourré eût dû le voir et décrire ensuite ses postures à Geneviève. Et la netteté de ces phrases est d'ailleurs bien brutale et bien exagérée pour un sentiment aussi tenu et aussi ondoyant; il fallait toute la connaissance que Luc avait de luimême pour distinguer ce qu'il y avait en lui de franchise et d'artificiel.
Il passa le reste de sa journée à s'ennuyer, sans aucune littérature. Geneviève lui manquait. Il ne savait que faire. A tout moment, il croyait la voir arriver devant lui, il se retournait brusquement comme si elle avait dû se raviser et revenir en hâte vers le Mas.
Toute la semaine se traîna ainsi. Il plut, et le gris du ciel devint écrasant. Les joyeuses flambées de branches de pins ne réussirent pas à chasser le
l'agonie de l'amouk 245
froîd qui envahissait la grande demeure. M"^® d'Hermany reprenait tranquillement ses habitudes de rhiver. Et Luc sentait impérieusement le désir de revoir tout ensemble Geneviève et Paris.
Il quitta enfin le Mas au commencement, de novembre. Mais quand il jeta un dernier regard sur les arbres d'or, sur la coulée des saules et sur la touffe jaune où se dissimulait la villa des Guiramand, il ne put se défendre du même accès de tristesse qui Tavait envahi le jour du départ de son amie.
Sa première visite fut pour elle aussitôt qu'il fut arrivé à Paris. M™® Guiramand habitait un élégant premier étage dans un quartier silencieux et monastique où Ton n'entendait que le bruit argentin que jetaient parfois les cloches d'un couvent voisin. Le salon, laqué blanc, tendu de clair, orné de vitraux convenait à la grâce de Geneviève. Elle y était à Taise, et en beauté.
Une vie exquise recommença pour Luc d'Hermany. 11 travaillait, le matin, à Phaéton qu'il avait repris, et après le déjeuner, il accourait chez les Guiramand. Comme ces dames menaient une existence retirée, il n'avait point l'ennui d'y être dérangé par des visites indifférentes. M°*« Hardy, la seule qui apportât dans ce milieu un élément mondain,
était partie pour Brest où elle passait trois mois d'hiver dans la famille de son mari.
.fj[me Guiramand, discrète et toujours occupée, vaquait à ses affaires ou sortait pour de brèves courses. Luc restait souvent seul avec Geneviève. Ils s'asseyaient au salon, dans un coin dont ils avaient fait leur demeure. Il y avait là un meuble bas où Ton pouvait se tenir deux et beaucoup de coussins. A droite, des palmiers et des fougères jaillissaient d'une jardinière, à gauche, une table de bois de rose supportait une lampe dont Tabatjour azuré semblait une étrange fleur. Près d'elle, de menus bibelots éparpillaient leur joliesse fragile, des fleurs ornaient un grand vase d'onyx, et des photographies couvraient le tapis.
Là, Geneviève et Luc se sentaient chez eux. Us causaient pendant des heures. Ils parlaient de leur avenir ou de leur passé. La jeune fille se rappelait de Luc mille choses qui dataient du temps où ils jouaient ensemble et qu'il avait oubliées.
— Vous sou venez- vous, lui demandait-elle, quand vous me balanciez? Vous étiez d'une complaisance infinie. Pendant des heures, vous tiriez la corde du hamac. Je trouvais cela très agréable, et je pleurais quand maman me forçait à descendre..
— Chère mémoire adorée ! murmurait Luc, en lui baisant les mains.
Et il dissimulait ainsi soigneusement sous des phrases éprises son absence totale de souvenirs sur Geneviève.
Mais Theure exquise de la journée commençait alors que meurt le jour. Quand la pénombre noyait le salon et que les amoureux étaient las de parler, Geneviève s'asseyait devant le piano et jouait longuement. La clarté des bougies, tamisée par un écran vert, jetait une lueur rêveuse dans les miroirs profonds du palissandre où la vie se transposait par reflets dans une atmosphère de Styx. Les mains de la jeune fille couraient sur Tivoire, blanches et pareilles et semblables à deux colombes. Et le grand torrent d'harmonies ruisselait sous ses doigts.
Luc s'étendait sur un divan, au fond du salon. Il y entassait des coussins et renversait sa tête sur les carrés d'étoffe . Il goûtait alors des sensations voluptueuses et charmantes. Dans l'ombre, apparaissaient d'étranges formes; des statues de neige y brillaient, immobilisant des attitudes de baigneuses surprises ou de nymphes en chasse; la nuit, au-dessus d'elles, grimaçait dans les plis des masques japonais, fixés au mur et qui rempla-
çaient les satyres. Des jets de cristal se couronnaient d'écumes et de roses, — chrysanthèmes agonisants qui signifiaient l'automne du dehors.
Et Luc, après avoir laissé ses yeux errer sur ces détails, les fixait sur Geneviève. Il la voyait de profil, fine et mince, la figure éclairée, resplendissante du feu de Témotion sacrée. Les accords naissaient et s'épandaient ; une nouvelle existence se créait plus profonde et plus vraie, plus pure aussi que la quotidienne. Toutes les émotions de l'âme s'y déployaient magnifiquement. Des tempêtes éclataient après des plaiAtes aussi douces que la voix grêle d'un jet d'eau. Puis la musique évoquait les haines et les désespoirs, jetait des cris de passion ou s'apaisait pour décrire une riante vallée. De sombres et profondes sonorités chantaient la course à l'abîme. Et la poésie immense du rêve et de la vie remplissait majestueusement la soirée. La joie rustique, l'amour et Tamitié, des sanglots, des souvenirs, des hymnes religieux, des consolations et des regrets, la mélancolie, l'extase de ïa Beauté, la pompe des fêtes, les fanfares dans l'allégresse du triomphe, l'âme adorante en face de la divinité, les luttes héroïques, l'apaisement, tout se déchaînait dans un orage de sons, avec l'éclair brûlant le ciel de la pensée, les rafales d'harmonie
courbant les fronts, le déferlement de l'idée, dans un tonnerre de notes.
Tout se heurtait et se confondait dans l'âme de Luc, une extraordinaire ivresse le possédait. Il se sentait débordant de tendresse pour Geneviève, il voulait la presser dans ses bras, la serrer contre sa poitrine, couvrir de baisers cette pâle figure, ces cheveux pareils à un écheveau de pluie, mais son amour s'élargissait, il se rappelait d'autres femmes, de miraculeuses épousées au visage de sainte ou de pivoine, des jeunes filles flexibles comme la cime des peupliers dans le vent, rêveuses comme le matin, roses comme le reflet du soir sur la mer. Et la splendeur des passions humaines lui apparaissait.
Puis il se levait, comme appelé par de sonores trompettes. Il marchait en triomphateur, le désir de créer de la Beauté le hantait à son tour, il désirait la joie du sculpteur faisant jaillir du néant d'un bloc, marbre ou porphyre ! la divine nudité d'une Vénus souriante ou la puissante musculature d^un faune, celle aussi du peintre broyant les couleurs sur la toile pour aveugler les yeux d'une aurore ruisselante de rayons ou pour évoquer un bleu bosquet de rêve, avec des statues de pins dans une forêt de pierre. De confuses images s'ébauchaient dans son cerveau, des personnages romanesques
aSo l'agonie de l'amour
s'y pressaient, le péplum de Phaéton tourbillonnait avec les nuages, et du fouillis de gravures et d'idées, jaillissaient de futurs poèmes, des drames en bourgeons et de fictifs récits légendaires ou modernes . Et la gloire sonnait aux carrefours de l'Avenir. Elle appelait Hermanj par le chant de ses trompes etTamer parfum de ses lauriers. Les couronnes volaient dans l'air. Et Luc souhaitait son nom dans toutes les bouches, ses hymnes répétés par la voix des siècles.
— Eh bien, Luc ?
Geneviève s'arrêtait de jouer et le regardait en souriant. Il se jetait à ses pieds et roulait sa tête sur ses genoux, avec des baisers qui glissaient sur l'étoffe, rugueuse de sa laine ou douce de sa soie. Il sentait frémir, dans ses bras, les fines jambes chasseresses. Il s'énervait délicieuseiïient,
— Encore, encore un peu de musique, ma chérie I Il se levait et s'éloignait, et elle se remettait à
jouer. C'étaient de Mozart des fragments de Cosi fan tuttôj musique idéale et légère pour accompagner les féeries de Comme il vous plaira ou de la Tempête, des symphonies de Beethoven ou cette douzième sonate si émouvante et qui pleure avec tant de majestueuse douleur sur la mort d'un héros, des plaintes intimes et poignantes de Schumann,les
valses poitrinaires de Chopin ou quelque rhapsodie de Liszt, sauvage comme legalopd'un cheval, triste comme une nuit sans lune dans les plaines de la Hongrie.
Et sur les routes, dans Thumidité pénétrante des soirs, mourait Tautomne, dehors, tandis que dans le salon tiède et obscur, Luc et Geneviève reprenaient leurs amoureux colloques, renversés Tun et Tautre, dans les coussins du grand divan #
Ah ! si tu savais quel travail c*est que de porter cette nonchalance aussi près du cœur que je la porte.
William Shakespeare.
Et rhi ver recommença. Le froid, le vent, la pluie m partagèrent les journées. Il neigea.Les arbres nus se fleurirent sous le ciel gris, d'une légère moisson blanche, douce comme la mousse et belle comme le marbre insensible et glacé. On patina sur les étangs fixés par le gel. Il y eut des soirées et des fêtes, des premières représentations et de joyeuses revues, tout le cortège habituel et riant qui accompagne la saison où Thomme veut réagir contre la tristesse.
La vie de Luc fut agréable et monotone. Il venait chaque jour visiter Geneviève. Son amour n'était plus le torrent orageux du début, superbe el s'écroulant sous Fécume, mais une douce rivière paisible et continue. Il oublia les excès de joie déli-
L*AGONIE DE L*AMOCR 253
rante ou les inquiétudes forcenées. Il goûtait la tranquille émotion d'un séjour près d'une femme aimée; c'était une impriession d'aimable langueur, de souriante tendresse et de repos. Son amour devenait une affection classée, à laquelle il ne réfléchissait plus, qu'il sentait toujours en lui, chaude et vivante. Peut-être, était-ce là une diminution de cet amour, mais il ne s'en doutait point. Le roman était bien près du dernier chapitre, et déjà à la passion chevaleresque succédait une tendresse qu'il croyait plus forte et plus durable.
Cependant, cet amour avait bien modifié la vision de Luc. L'excès de pessimisme où il s'était jeté avait amené une réaction inévitable; Geneviève y avait extrêmement contribué. Elle avait mené son fiancé vers un univers fleuri et vers les gracieuses rives de l'optimisme. Tout maintenant enchantait le poète. Il trouvait partout du plaisir et du charme ; rien ne le rebutait ou ne le lassait ; il avait oublié l'ennui, les vaines tristesses et les anciens désespoirs. Il réapprenait à vivre.
Les premiers temps de son séjour à Paris, Luc passait uniquement ses journées chez Geneviève et chez lui. Puis il reprit, petit à petit, ses précédentes habitudes. Il retourna aux salles de rédaction, il courut les cafés-concerts et les brasseries. Il s'excu-
sait de ce qu'il appelait un compromis en se disant qu'il ne pouvait mener la même existence en Provence et dans une grande ville . Il retrouva quelques-uns de ses amis. Apremont était en Bretagne où il devait passer rhiver.Luc alla chez Collonges. Son ami le reçut dans son atelier. Des affiches bariolaient les murs. Les chevalets portaient ces toiles inachevées. Des femmes à demi-nues y jouaient parmi des iris et des bambous, sous un ciel tendre, au bord des eaux tordues comme des chevelures; ailleurs, des ruines emmantelées de lierre se mêlaient à de sombres pins, dans la chaleur d'un crépuscule jaunissant; des sirènes dormaient sous d'obscures grottes, et près d'elles, reposaient, au milieu des algues, des poissons brillants comme des poignards d'acier et des coquillages gris et roses. Des satyres poursuivaient des nymphes sur des ponts rustiques qui enjambaient des étangs où le reflet des corps se prolongeait. Mais aucun de ces tableaux n'était fini; et l'ébauche même ne donnait l'impression ni d'une chose qui vivra, ni d'une œuvre qui sera achevée. Tantôt les draperies étaient peintes et les figures dessinées au crayon, tantôt les visages souriaient et les membres se fondaient dans une grisaille de fusain; des coins de toile entiers restaient blancs au milieu
l'agonie de l'amour a55
d'un paysage. Tout respirait la même lassitude et la même impuissance. Un seul de ces tableaux semblait près de Tachèvement : une femme nue dans une forêt d'automne. Mais les feuillages trahissaient le découragement et les mains de la femme étaient grattées.
CoUonges, assis devant la fenêtre, regardait des fumées s'envoler sur un morne océan de maisons. Sa figure avait pâli; ses cheveux plus longs tombaient autour de ses joues amaigries. Il semblait plus triste et plus las. Lucie félicita de ses œuvres.
— Non, fit CoUonges, n'en parlez pas. Cela ne vaut rien...
Il eut un vague geste de découragement et s'écria :
— On ne peut rien exprimer, rien du tout, de ce qu'on sent. Voyez cette femme nue qui dort dans une forêt d'automne; j'ai voulu exprimer là une vision rousse, quelque chose de vénitien, de chaud, un éblouissement de soleil et de tons roux. Regardez 'ce long serpent de cheveux rouges, parmi ces feuilles rouillées 1 Eh bien, c'est terne , c'est gris, cane gueule pas... Non, vous comprenez, Luc, il faudrait qu'en se plantant là, devant ma toile, on cligne des yeux, on soit ébloui comme en face du soleil... Ça ne vibre pas. C'est morne f
Il se dressa avec un geste violent et cria, les yeux fous, les poings crispés de colère :
— Il ne me reste plus qu'une chose à faire. C'est de flanquer le feu à ma toile! Au moins, ça sera rouge, ça sera chaud, ça rutilera !
11 se rassit avec lassitude et reprit, avec des silences et une voix brisée, une conversation interrompue, hachée, illogique, où tout se mêlait, souvenirs et appréciations artistiques, regrets et admirations.
— Ah 1 Claude Lorrain, ces ciels jaunes, ces soleils de cinq heures, ces fonds mordorés, ces patines de cuivre sur les arbres veloutés 1 On y est, on y a tiède, on y rêve de douce Italie et de marbres laiteux... Mais non, c'est fini, les secrets de la peinture sont finis, les grandes choses fichent le camp. C'est la démocratie qui monte... Et l'éblouîssement de Turner, ce vertige de la lumière, cette folie des rayons, cette brûlure de toute la toile qui flambe comme un brasier... Voyez ces nymphes, là, sous ces basaltes ! Regardez leurs corps, j'aurais voulu qu'ils soient humides, couverts d'une buée glaciale... Et ce sont des femmes comme les autres, ça pourrait être des grues qui vont se coucher ou des paysannes déshabillées. . . Une nymphe, pensez à cette chose, Luc, peindre une
L*AGONIE DE l'aMOUÎI sSy
nymphe ! Une créature presque divine, qui couchera avec Apollon ou avec Zeus ! Mais comment faire des sirènes ou des dryades d'après les modèles, ces choses qui enlèvent partout leur chemise, qui posent pour une Jeanne d'Arc ou pour une Amphitrite... Et puis, non, c'est ma faute. Quand on a du génie, on crée avec son cerveau et non avec de la chair copiée... Et je n'ai pas de génie... Ah 1 Poussin, croyez-vous qu'il ait été un peintre, celuici, avec ses campagnes heureuses, ses bergers dans l'Arcadie, son Diogène ! Mais c'est fini, tout ça, ça se meurt... Je rie peux pas réussir à terminer une toile, je n'arrive pas à aimer une femme, et c'est la même chose. Si je savais avoir une passion, je pourrais travailler; je suis veule, je ne peux rien... Tenez, mon père. a une propriété dans l'Angoumois,il veut que j'en sois le gérant, il a raison, je lâcherai la peinture, je me moquerai de Lorrain, et de Turner, et de Delacroix, je chasserai et je violerai des fermières dans les foins... Et puis, non, Luc, de cela encore je suis incapable, je ne pourrai jamais m'habituer à ne pas aller au Louvre, à ne pas rester des heures à regarder la Joconde ou les Watteau... Je ne pourrai jamais m'habituer à vivre loin des femmes que j'adore, des femmes dont je ne peux pas me passer, qui sentent bon, qui ont
des mains douces, des fourrures en hiver et des corsages clairs et les bras nus en été...
Luc, en quittant CoUonges, se trouva un peu déprimé par la mélancolie de son ami. Mais il se rasséréna en songeant à son bonheur.
— J'ai été pareil à lui, pensait-il, comme j'en suis loin maintenant I La grâce m'a touché. Et la vie est devenue aisée pour moi. Il m'a fallu bien peu de choses pour faire fondre en moi ce vieux Luc, égoïste, amer et impuissant. J'avais bien tort de me désoler avant de connaître Geneviève, je n'étais pas aussi malade que je le croyais.
En monologuant ainsi, il arriva chez Guéthary. Le jeune homme fumait placidement sa pipe, oisif et rêveur, et sa figure réjouie, sa barbe d'or se fondaient dans la buée mouvante du tabac.
Il offrit une cigarette à Luc et lui parla, selon sa coutume, des derniers livres qui avaient paru. Pais il fit tout-à-coup :
— Savez-vous que votre ex-amie Violette Peartree se marie ?
— Allons !
— Ma parole ! Et devinez avec qui ?
— Je ne sais vraiment...
— Launoy, mon cher, cette brute de Launoy;
l'agonie de i/amour »59
Ah! elle a bien manœuvré, Violette, elle lui a jeté le grappin dessus, elle ne Ta pas lâché...
— Mais il l'aime alors ?
— Lui ! oh ! vous savez qu'il n'aime personne, mais il la désire sauvagement, elle Ta attisé, elle s'est promise, puis refusée, Launoy parlait déjà de se tuer, bref, il Tépouse.
Et Guéthary conclut philosophiquement :
— Dans deux ans, Launoy retournera à ses maîtresses, et Violette deviendra une des meilleures pouliches des courses adultérines. Alors ce sera notre tour, sans doute, Luc... D'ailleurs, il y a du mariage dans l'air. Durbec aussi est en train d'épouser.
— Ce goujat !
— Oui, et ce goujat a même trouvé une adorable jeune fille, simple et douce, musicienne, et qui a cinq cent mille francs de dot. C'est uniquement ce qui l'a décidé, bien entendu, cette somme. Ah ! la pauvre petite, elle aura ça pour mari 1 Et le plus fort, c'est qu'elle l'aime. Il a si bien joué la comédie qu'elle le croit bon, dévoué, intelligent, délicat même, il parle de musique avec elle, lui, l'ignoble Durbec qui n'a jamais pu supporter autre chose que les refrains de café-concert !
— C'est dégoûtant, murmura Luc, et Morhange?
900 L*AGONIB DE l' AMOUR
— Morhange est collé avec une jolie femme, déjà sur le retour, et qui a été jadis la maîtresse de Condamin, de Pelvoux et de beaucoup d'autres. Cela ne serait rien, mais elle tient Morhange dans ses griffes comme un chat tient une souris. Ils se battent, ils se saoulent, mais ils ne se quittent pas.
Luc, en sortant de chez Guéthary, se dirigea vers la demeure de Geneviève. Son orgueil lui parlait doucement. Il avait su rompre avec son existence antérieure,. il était au seuil du bonheur, tandis que les autres se débattaient sous Tétreinte de misérables souffrances. Il sourit de contentement et sonna à la porte de son amie,
J*ai pleuré en rêve ; je rêvais que lu étais morte; je m*éveillai, et les larmes coulèrent de mes joues.
HsifRi Heine.
Vers la fin de février, Luc alla demeurer une quinzaine de jours en Bretagne, chez Apremonl. Ils parcoururent ensemble les landes, les côtes déchiquetées où roulent interminablement les grands flots. Ils connurent de tremblants matins bleus sur rimmensité des plaines, des soirs roses sur la mer. L'antique poésie de l'Armorique les pénétra de sa puissante douceur; ils s'isolèrent hors des temps dans un songe historique et religieux où Apremont confessait toute la taciturne gravité de sa race.
Assis à la nuit tombante dans la chambre d'une vieille maison d'où l'on entendait se plaindre la tempête, Luc, aux sons des sonores orgues du vent raconta à son ami sa rencontre avec Geneviève, son amour et leurs fiançailles. Apremont,
silencieusement, serra la main du poète avec une sourde et profonde émotion. Et Luc se comprit dans la vie comme dans cette chambre, à Tabri des orages qui dehors ravagent les consciences et les vagues. 11 eut chaud au cœur, il fut tendre et cordial, il pensa à Geneviève avec un vif désir de la revoir.
Le jeune homme rentra à Paris au déclin d'une journée de mars, tiède et merveilleuse de contenir déjà tout le printemps dans son ciel moins gris et les effluves doux qui la parcouraient. Il descendit de la gare à pied et se dirigea vers son quartier pour se changer chez lui avant d'aller retrouver Geneviève. Il se souvint longtemps de l'impression d'allégresse qu'il ressentait, ce soir-là. Il marchait très vite; il était léger et joyeux. Des bandes de fleurs roses,[analogues à de vieilles étofl^es soyeuses, s'assombrissaient graduellement au-dessus des maisons. Les lumières naissaient partout. Les magasins étaient en fête avec leurs cascades de soieries, leurs mines de joyaux, leurs robes, leurs dentelles, leurs statuettes, leurs gourmandises.
Les femmes avaient une grâce spéciale. Les trompes des automobiles sonnaient. Luc pensait à l'avenir heureux qui s'ouvrait devant lui. Tout lui était exquis, les figures fraîches des passantes, le mouvement des rues, les bruits et les chatoiements.
Comme il serait heureux avec sa femme ! Sa femme t ce mol le frappait d'étonnement et d'une riante émotion. Elle serait à lui, cette adorable et fine Geneviève, il aurait toute sa pensée où il tenait déjà une si grande place! L'orgueil se mêlait à sa tendresse. Puis tout cela lui semblait si heureux qu'il n'y croyait pas ; c'était un rêve ou une joie inaccessible. Kt tout de suite après, il voyait son amour auprès de lui, simple comme un sourire de jeune fille, vivant à le toucher de la main.
En arrivant chez les Guiramand, Luc monta tout droit au premier étage et sonna. Le cœur lui battait. Il était étrangement impatient de revoir Geneviève. Il imaginait déjà sa joie de la regarder et de lui parler. Il attendit une ou deux minutes longues comme des heures. Un valet de chambre parut, il était nouveau, il ne connaissait pas Luc. Il dit d'une voix impersonnelle et grave :
— Madame ne reçoit pas. Hermany dit en souriant :
— Cela ne fait rien, la consigne n'est pas pour moi, vous pouvez me laisser entrer...
— Il n'y a pas de consigne, fit le valet avec un peu d'impatience , Mademoiselle Geneviève est malade.
— Malade, s'écria Luc, avec une brusque inquié-
tude aiguë comme une morsure, et qu'a-t-elle donc?
— Je ne sais pas, dit Tautre, Mademoiselle a une forte fièvre, on ne sait pas encore ce que ce sera.
Luc fut si ahuri qu'il resta immobile et sans parler devant la porte que le valet de chambre referma doucement. Luc pensa d'abord à sonner de nouveau, à demander Madame Guiramand, à l'interroger. Une bizarre timidité et la peur du ridicule Ten empêchèrent. Puis il craignait d'effrayer la vieille dame en insistant davantage et en manifestant des craintes sans doute exagérées sut la santé de Geneviève, Il redescendit Tescalier. Mais quelque chose de douloureux venait de s'éveiller, il gardait un peu de cette impression pénible que donne un point de côté quand on respire. Il était devenu superstitieux comme tous ceux qui ont connu le bonheur, après avoir beaucoup souffert, et 'qui, craignant toujours de le voir s'échapper, reconnaissent dans chaque chose une influence fatale. Son esprit naturellement porté à tout exagérer, (il avait d'ailleurs accru cette tendance de toute la fièvre que lui avait communiquée l'amour de Geneviève,) n'entre vit pas l'hypothèse si simple d'une maladie éphémère et sans gravité ; il alla comme toujours jusqu'au bout de sa terreur, il y trouva la mort de sa fiancée. Ce
raisonnement ne reposait sur rien, il ne fut que plus inébranlable. Luc considéra Geneviève comme perdue. Au moment où i) sortait de la maison des Guiramand, il rencontra deux femmes qui portaient de funéraires couronnes de perles. Cette coïncidence lui apparut comme l'oracle' même du Destin. Toute sa faculté de raisonner chavira ; le pressentiment, la peur instinctive remportèrent. Il vît son bonheur à terre, ses espérances écroulées. Une violente tristesse s'empara de son esprit. Mais il n'eut de pensées de pitié que pour lui et pas une seule pour Geneviève.
En monologuant sur sa malheureuse existence, et en maudissant le sort, il arriva, heurté et coudoyé par les passants, sur les boulevards. Il s'assit à la terrasse d'un café et demanda une absinthe. Inattentif aux appels des camelots, aux lumières, aux murmures de la foule, il réfléchit longuement. Il se reprit peu à peu sur son pessimisme et se rassura.
— Ce stupide valet de chambre, pensa-t-il, n'a parlé que d une fièvre. C'est sans doute l'influenza ou toute autre affection bénigne. Depuis quand peutelle être malade ? Comment n'ai-je pas songé à le demander ? Mais aussi, une telle nouvelle ! A moi qui arrivais tout joyeux de penser à la revoir !
Quelle folie de croire qu'elle est très mal ! Ne me corrîgerai-je jamais de cette manie ? C'est absurde! Où avais-je la tête de m'inquiéter ainsi ? Ne peuton être malade sans l'être gravement ? Et quand même elle aurait une maladie grave, ce ne serait pas une raison pour mourir...
Il se rassura si bien qu'il sourit de ses frayeurs. Il ne comprit plus comment il avait exagéré à ce point. Il se leva, ragaillardi, persuadé que Geneviève n'avait rien de sérieux, que son bonheur était intact. Comme il venait de traverser un mauvais moment, il fut par réaction très joyeux.
— Demain matin, se dit-il, je verrai madame Guiramand, elle me rassurera tout à fait.
Il pensa bien un peu à y aller tout de suite, mais il n'osa le faire. Il ne demandait qu'à croire que tout était pour le mieux. Son optimisme se troublait de la perspective d'une douleur à supporter ou même d'une inquiétude à conserver quelques jours. Il voulait une vie facile et agréable, il ne pouvait supporter les soucis qui se dressent entre nous et le mirage heureux du lendemain. Comme il se berçait facilement de rêves, il imagina comme un roman une longue maladie de Geneviève où il jouerait le premier rôle et le plus flatteur. Il se racontait déjà les nuits qu'il passerait à la veiller, les journées
occupées auprès d'elle à lui donner, heure à heure, des potions. Ce fut pour lui une nouvelle occasion de s'aimer et de s'admirer. Il vit Geneviève toute pâle et souffrante dans son lit ; et cette vision s'accompagnait d'une vague émotion voluptueuse, il eut une grande pitié subite pour sa fiancée ; son amour s'en accrut. Ce tableau d'une Geneviève douloureuse et misérable et d'un Luc dévoué lui fut infiniment doux. Il s'y complut avec tendresse. Cette scène pathétique le consola tout à fait et il rentra chez lui. Il écrivit à Apremont, il pensa successivement à Phaéton, à Collonges et au mariage de Violette Peartree. Il dîna de bon appétit; il prit dans sa bibliothèque un des livres jaunes qu'il préférait et l'ouvrit au hasard, il lut :
« Lorsque je me rappelle ceux que j'ai connus et que la même mort menait tous par la main, je vois une troupe d'enfants, d'adolescents et d'adolescentes qui semblent sortir de la même maison. Ils sont déjà frères et sœurs, et Ton dirait qu'ils se reconnaissent entre eux à des marques que nous ne voyons pas, et qu'ils se font, au moment où nous ne les observons plus, le signe du silence. Ce sont les enfants attentifs de la mort précoce... »
Luc ferma le livre avec 'impatience et marcha fiévreusement dans sa chambre. La morsure de l'amère
nouvelle se réveilla en lui, il croyait Tavoir étouffée, elle n'était qu'endormie. Il en gardait une sourde inquiétude qui se mêlait à toutes ses pensées. Il se demanda ce qu'il avait à faire, demain^ et ce mot de demain lui apporta une crispation intérieure, dans le souvenir qu'il devrait aller chez Geneviève, être fixé sur son sort. Toute réflexion devenant ainsi impossible, Luc désira se coucher. Il eut peur de ne pouvoir dormir. Il se promena dans sa chambre en lisant des vers. 11 prit le Kaîn de Leconte de Lisle. En récitant tout haut pour s'étourdir, il regarda la pendule, elle marquait neuf heures vingt.
— Si j'ai fini ma lecture avant la demie, Geneviève ne mourra pas...
C'était absurde, mais il avait souvent de ces superstitions inexplicables. Il voulut finir au plus vite, il lut en bredouillant, restant quand même scrupuleux, attentif à prononcer tous les mots. Il jeta les yeux sur le cadran ; cinq minutes encore. Il redoubla de précipitation. A mesure qu'il donnait davantage créance à sa ridicule idée, elle devenait d'autant plus puissante. Il lut aussi passionnément que si vraiment l'arrêt du sort dépendait de sa rapidité. Il crut avoir gagné quand il tourna la dernière page et qu'il n'aperçut que quelques strophes à
déclamer. Mais au même instant, solennelle comme un glas, vibrant dans le silence, l'inflexible pendule sonna la demie. Luc fut terrifié, il ne put retenir un juron violent et envoya le livre à l'autre bout de la chambre.
— Mais je deviens idiot ! s'écria-t-il.
Il eut beau se rabrouer, l'impression de fatidique tristesse persistait. La phrase : « Geneviève mourra ! » tintait interminablement dans la tête de Luc comme une boule de plomb dans un grelot. Il était à un de ces tournants de la vie si pathétiques qu'il semble que chaque chose va nous avertir de notre destin. Ne pouvant échapper à la hantise, il se coucha, persuadé d'ailleurs qu'il ne pourrait pas dormir. Mais après avoir tourné un quart d'heure entre ses draps, il se calma et s'endormit bientôt d'un profond sommeil sans rêves.
Le désespoir est la plus grande de nos erreurs.
VaUVEN ARGUES.
Le lendemain, à dix heures, Luc alla chez les Guiramand. La matinée était merveilleuse, le soleil souriait comme un enfant qui se lève en songeant qu'il va jouer tout le jour. On vendait des fleurs dans les rues. Elles répandaient des arômes si doux qu'ils donnaient le désir de s'endormir en les res pirant.
Luc avait repris sa tranquillité. Il savait que Geneviève n'était malade que légèrement, qu'elle guérirait très vite, que les beaux jours ne tarderaient pas à revenir. Il acheta pour elle des violettes et des roses.
Le même valet de chambre ouvrit la porte au jeune homme et, comme la veille, refusa de le laisser entrer. Luc se fâcha. Comme il parlementait, Marcelle traversa le corridor. Elle reconnut la voix d'Hermany et Tappela.
— Excusez-nous, fit-elle, nous vous pensions encore en voyage, nous n'avons pas dit...
Elle entra dans Je salon, et Luc vit avec stupeur qu'elle avait une figure décomposée^ des yeux cernés et rouges, un teint plombé par les nuits de veille. La pensée de la mort de Geneviève traversa Luc comme un éclair. Il redouta abominablement l'explication qu'allait lui donner M™® Hardy et la désira de toutes ses forces. Une affreuse angoisse le torturait.
— Ahl mon pauvre Luc f s'écrîa-t-elle.
L'angoisse augmenta, serra le cœur du jeune
homme comme une main de plomb. Le sentiment de l'irréparable fut sur lui. Son intelligence titubait au seuil du malheur.
Il cria :
— Voyons, Marcelle, dites-moi vite, Geneviève ? . est-ce grave ?
Mais la jeune femme ne pouvait répondre, elle sanglotait. Les larmes la suffoquaient, une tempête secouait sa poitrine palpitante, elle pressait contre ses lèvres et mordait son mouchoir^ Luc s'affolait, il saisit Marcelle par un poignet et la supplia de répondre.
— Dites-moi, je vous en prie, ce qu'elle a... Est-ce grave?
Marcelle se remit un peu. Elle murmura :
— C'est la phtisie g'alopante. Elle est perdue... La phrase terrible tomba sur Luc comme un
bloc s'écroule. Il ne comprit pas de suite le sens trop clair des mots, il les répéta lentement, et tout à coup, la lumière se fit, le cœur de Luc sonna follement dans sa poitrine, un désespoir immense couvrit le monde. Le jeune homme vit tout son bonheur écroulé; sa première pensée lucide fut égoïste, ce fut sur lui-même qu'il s'apitoya. Puis il se fit en lui un grand calme ; comme il arrive toujours en pareil cas, après une attente trop anxieuse, l'annonce d'une certitude, même affreuse, le soulagea. Et il lui parut alors que Marcelle ne lui apprenait rien de nouveau, qu'il savait depuis longtemps que Geneviève allait mourir.
— Eh bien, fit Marcelle, que dites-vous ?
La froideur de Luc la stupéfiait ; elle s'attendait à des transports de douleur. Il restait calme : tout se passait intérieurement. Il comprît que son attitude était fausse, il s'écria d'une voix étranglée :
— Oh! je suis désespéré I Il reprit avec violence :
— Mais non, c'est impossible, je ne peux pas y croire, vous devez vous tromper, elle était encore bien quand je l'ai quittée, l'autre jour, quand je
lui ai fait mes adieux, elle m'a encore dit... Il s'étourdissait de détails, rappelait vingt faits minuscules, comme si ces petites anecdotes devaient prouver par leur vitalité que la mort ne pouvait pas encore faire son œuvre.
— Mais comment cela lui a-t-il pris ?
— Ah! sait-on jamais ? Un refroidissement, une fièvre dévorante que l'on croyait d'abord catarrhale, puis elle n'a pas voulu cesser, rien n'y a fait... Le docteur m'a dit aujourd'hui ce qu'il en était... Maman n'en sait encore rien... Oh ! quelle horreur !
Et tout à coup, dans l'excès de sa douleur, Marcelle révéla la tare :
— Nous pensions bien être sauvées, cependant. Ma grand'mère est morte phtisique, mon oncle Charles aussi... Mais qui pouvait penser que cela nous attaquerait un jour ? Oh ! c'est affreux, affreux !
Elle gémissait plaintivement, accroupie dans le fauteuil, tamponnant ses yeux avec son mouchoir. Luc ne savait que dire. Il se leva :
— Je suis absolument stupide, je n'ai plus ma tête à moi, je reviendrais prendre des nouvelles, ce soir. Je crains de vous déranger...
Il s'esquiva.
— Cest fini, c'est fini, pensa-t-il dans la rue, en retournant vers sa demeure, Geneviève est perdue. Oh ! vie affreuse ! J'étais là, au seuil du bonheur, tout me souriait, eh bien, non I le plus atroce coup de dés du Destin, tout par terre 1 Geneviève va mourir, mon amie, ma Geneviève, celle pour qui je vivais.. C'est fini, ma vie aussi est finie !
Chacune de ces paroles augmentait sa tristesse. Elle lui semblait venir moins de lui-même que de ce qu'il disait. D'ailleurs, quelque profonde qu'elle fût, elle ne dépassait point celle qu'il avait éprouvée quand Geneviève avait quitté le Mas, ni ses anciennes mélancolies de l'hiver précédent. Il se sentait prêt à pleurer, sans rancune contre la fatalité, acceptant l'Inexorable. Sa tristesse restait douce sous son amertume. La mort de Geneviève lui apparaissait comme une chose lointaine et légendaire, pas très réelle, surtout poétique. Brusquement, la lugubre réalité de cette mort se présenta à son esprit, telle qu^elle serait^ et tout près de lui. Sa tristesse douce chavira; il eut un accès de révolte furieuse :
— Ah 1 non I c'est trop injuste à la fin, c'est monstrueux 1 Une femme jeune, adorable, jolie, née pour l'amour, mourir aînsi ! Et l'on parle d'un Dieu de bonté ? Un dieu de sauvages, oui, un
barbare qui ne se plaît que dans la souffrance ! Oh ! misérable Dieu, que je te hais !
Le sentiment de rinutihté de sa révolte l'affolait. Ne sachant où laisser retomber le poids de sa fureur, ivre d'insatisfaite colère, il invectivait alors la divinité, — à laquelle il ne s'adressait d'ailleurs qu'à ses heures de haine et pour pouvoir s'en prendre à quelqu'un de ce qui lui arrivait de fâcheux.
Il rentra chez lui et s'enfonça dans un fauteuil. Il y continua plusieurs heures à se plaindre et à s'attrister. Il avait le sentiment d'une immense détresse ; tout pour lui se couvrait de cendres, l'aveniré tait sombre, incertain. Il n'y aurait plus de joies pour lui sur la terre. C'était fini. La vie n'offrait qu'une boue aux lèvres altérées d'eau pure. On ne pouvait s'attacher à rien; tout fuyait entre les doigts.
Luc se sentit trop angoissé pour dîner, sa gorge était serrée, une barre lui comprimait l'épigastre. Il gaspilla dans son assiette un œuf et une côtelette, but deux verres de rhum et reprit sa méditation en marchant de long en large dans sa chambre.
— Mon existence est finie, pensait-il encore, que ferai-je sans Geneviève? Elle est toute ma vie. Je ne lui survivrai pas.
Et tout à coup, le démon de l'analyse le saisit» Il eut presque l'impression physique qu'il mentait,
276 L* AGONIE DE l\hQUR
que ses sentiments étaient autres, qu'il exagérait. Il se connaissait si bien 1 Encore une fois, il se dédoublait. Un esprit malicieux d'une terrasse supérieure regardait s'agiter le moi de Luc pris par les événements. Le jeune homme comprit que sa tristesse était plus superficielle qu'il ne le croyait. Apprenant ce qu'il venait d'apprendre, il était naturel qu'il agît comme il venait d'agir. Mais qu'y avait-il de sincère au fond de cette douleur ? Cela, c'était l'attitude romanesque qu'il voulait avoir, c'était le personnage qu'il jouait pour lui-même. Quel était le vrai Luc ? Il jeta dehors tout le romantisme, il s'étudia. A la surface, son âme était agitée, inquiète, bouleversée par les regrets, la mélancolie de rater le bonheur. Au fond, elle restait calme. Et Luc comprit qu'il n'avait pas souffert. Il n'avait pas éprouvé cette douleur aveugle, énorme, physique et morale, qui supprime la conscience, qui fait sangloter et haleter, la douleur des mères, des enfants, des amantes et des fiancés, la douleur qu'aurait éprouvée Geneviève si lui, Luc, était mort. Il se rappelait des gens frappés par la perte d'un être cher et qui avaient souffert ainsi. Mais lui? Il n'avait certes pas perdu sa conscience, il restait lucide et froid, très triste, mais calme. Alors il se dit:
— Mais la perspective de celle mort de Geneviève ne me louche pas pliis, parce que je n'y crois pas. C'est une notion que ma raison a apprise, mais que mon instinct n'admet pas. Ma croyance optimiste est telle que je persiste à croire que Geneviève va se guérir. Je ne peux me désoler sur un événement auquel je ne crois pas.
C'étaient des faux-fuyants où il s'efforçait de déguiser la vérité, de se la dissimuler le plus longtemps possible. Il s'en aperçut bien.
Comme un théorème géométrique, une fois prononcé, en appelle d'autres qui sont indispensables et le suivent logiquement, comme un fil arraché d'une bande d'étoffe suffit à la déchirer tout entière, la constatation de Luc, qu'il ne souffrait pas, en amena d'autres qui en découlaient et qui étaient terribles. II essaya d'arrêter le développement de sa pensée ; il ne put y arriver; elle était plus forte, il ne la dirigeait plus. Il eut l'horrible impression qu'une autre conscience quq la sienne commandait à son cerveau, qu'il n'était plus maître chez lui.
De vivants instincts levèrent la tète, aussitôt que furent détachés les liens qui les retenaient. Luc se sentitjeuneet fort, robuste, plein de vaillance. Il lui sembla que depuis qu'il connaissait la maladie de Geneviève, sa santé s'accroissait. Sa-
chant son amie au seuil de la mort, il avait l'égoïste satisfaction de se sentir sain et puissant, débordant de vie. La pensée de son avenir lui revint, et une voix qu'il connaissait bien et qu'il ne put maintenir murmura au fond de lui :
— Cela n'entravera pas mon avenir.
Alors il eut horreur de lui-même, il déplora Tinflexible indifférence de cette phrase, son égoïsme le révolta. Il voulut se lamenter, gémir pour se persuader qu'il était malheureux. Il s'écriait :
— Quand je commence ces terribles analyses, un besoin pervers me pousse, je me rends odieux, à force de mensonges.
L'autre voix répondit :
— C'est maintenant que tu mens.
Ce fut un abominable conflit d'idées. Toutes se heurtaient, se déchiraient, se remplaçaient, dans un tumulte qui prenait pour scène la pensée de Luc. Deux hommes luttaient, l'un qui avait voulu aimer, arranger sa vie selon son rêve, le Luc amant, romantique, le Luc idéal qu'il voulait être et le Luc réel, égoïste, sec, le Luc pareil à tout le monde, médiocre et trop humain.
— Mais je l'aime enfin, Geneviève!
Le calme se fit. Luc raisonna et constata. Ouî/il
avait aimé Geneviève, dans le songe du bonheur, dans la nature et les fleurs légères, dans le désir d'une vie charmante et douce. Et il se reprenait par peur de l'inquiétude, maintenant que le malheur venait. Car il était faible, il était lâche, il ne voulait pas dç chagrins, il aspirait à une existence ouatée et molle, il reculait devant la souffrance,
— Mais de quel amour alors Tai-je aimée pour me reprendre si vite et si crudlement ?
Et la certitude s'imposait à lui sans pitié. Il avait cru l'aimer avec son cœur, avec sa tendresse forte et solide d'homme qui s'éprend pour la vie, pour toujours. Et il l'avait aimée avec son imagination, avec son cerveau de poète, qui avait créé une Geneviève de rêve et un Luc amant, avec des souvenirs de poèmes et de romans. Il avait trouvé sa vie vide et morte, il avait désiré l'Amour comme le dieu charmant qui fait naître des roses et des lauriers, là où il n'y a que des épines et des pierres. Il avait rencontré Geneviève dans le moment où ce désir de l'Amour était le plus aigu, au milieu d'une nature qui inspirait les plus tendres pensées. L'imagination avait brodé sur ce canevas. Et Luc avait connu les exaltations, les jouissances et les ardeurs de la vraie passion, mais c'était un amour né du plaisir et bâti sur le sable,
a8o l'agonie de l'amouh
une fantaisie rêveuse et poétique qui se fondait au premier souffle de la réalité.
— Que puis-je demander de plus ? pensa Luc, j'ai goûté la saveur de l'amour sans en connaître les tortures.
La pensée qu'il avait un devoir à remplir envers Geneviève contredisait cette acceptation trop facile de sa sécheresse. Mais c'était surtout en face de sa conscience qu'il avait des obligations.
— Mais alors je suis incapable d'aimer 1
Ce fut pour lui une souffrance. Quelque chose de la vie se refusait à sa soif. Il avait la notion d'une émotion qu'il n'atteindrait jamais.
— J'ai menti, menti 1 pensait-il tumultueusement, menti à moi-même et menti aux autres.
Apremont qui me croit sauvé de l'impuissance! Ah ! misère ! Et moi qui m'enorgueillissais en me comparant à Collonges 1 Je ne vaux pas mieux que lui, je retombe au même point.
Toute sa vie fut par terre. Il retrouva l'analyse qui l'avait désolé, l'inutilité d'une existence qui se dénoue comme un bouquet de fleurs détachées, les aspirations vagues et l'impossibilité de réaliser. II se revoyait tel qu'il était auparavant, avec en plus la science exacte de sa stérilité. Il se roula sur le canapé ; il jeta les coussins sur des cristaux qui
se brisèrent, il renversa des livres. Il voulait pleurer parce que Geneviève allait mourir, il ne pouvait pas, il voulait aimer, il voulait aimer ! Et il savait que cela lui était défendu.
Ce fut une affreuse journée, une des plus tourmentées et des plus douloureuses de sa vie. Il s'était désiré bon, aimant, dévoué, épris jusqu'à l'oubli de soi, et il se retrouvait sec, indifférent, glacé, uniquement passionné pour lui-même. '
— Mais comment ai-je pu croire si longtemps à un tel amour, se demandait-il ?
Et il se répondait que cette fatale imagination et sa vanité avaient tout fait et que d'ailleurs, rien ne pouvait l'empêcher d'y croire, puisqu'il était heureux.
Il s'écria :
— Nous ne pouvons jamais nous connaître par nous-mêmes; ce sont les événements qui nous révèlent notre caractère. Nous ne voyons ce que nous sommes que quand la vie nous le montre.
Et il cherchait dans ses souvenirs s'il n'aurait pas pu être instruit plus tôt de la réalité de ses sentiments pour la jeune fille. II se rappelait son impression qu'il jouait un rôle quand il embrassait Geneviève, ses hésitations avant l'aveu et la manière toute livresque dont cela se présentait à sa
pensée, ses incerliludes quand il s'inquiétait de savoir s'il l'aimerait encore après le mariage, son accoutumance à la voir souvent et ce sentiment de déclin qui l'avait accablé au départ de Geneviève pour Paris. Mais quel sens donner à ces fugitives et incertaines sensations ? Et si toutes ces réflexions ne lui apportaient pas l'amère douleur qu'il regrettait de ne pas avoir, elles lui laissaient cependant une intense et vive tristesse. Car s'il n'aimait point Geneviève avec toute la passion souhaitée, il lui gardait assez de tendresse amoureuse pour se mélancoliser à de certains moments, sur cette cruelle Destinée.
Mais au-dessus de tout cela planait l'horreur que Luc avait de lui-même, son mépris violent. II s'écœurait, il se regardait avec haine, — comme un général orgueilleux, un jour de bataille, se voulant héroïque, se détesterait de trembler et de révéler, sous ses désirs glorieux, une pauvre carcasse humaine effrayée par les boulets et le bruit des canons.
Toute la soirée, Luc rabâcha ces mêmes pensées. Les clartés s'éteignirent. Il resta dans l'ombre qui s'accumulait graduellement autour de lui . Parfois le doute le prenait. Il croyait se tromper, il s'exaltait, il allait souffrir, aimer encore Geneviève, peutêtre, les larmes venaient... Puis non! C'était un
mirage de son imagination qui le tentait comme un démon. Et tout recommençait, souvenirs heureux, sentiments d'impuissance, raisonnements inutiles, terreur de Tavenir, honte de soi-même. Et ces réflexions égoïstes ne laissaient point de place aux pensées de pitié pour Geneviève. Luc se réservait pour lui seul toute sa pitié.
Alors une vie cruelle et double se déroula pour le jeune homme. Chaque jour, il allait prendre des nouvelles de Geneviève, chaque jour, il la savait plus faible, plus inclinée vers lamort.Rienne faisait cesser la dévorante fièvre, elle brûlait tout ce pauvre corps d'enfant saisi par l'inexorable maladie. Marcelle, qui venait parler à L\ic, était chaque jour plus pâle, plus désespérée, plus ravagée par les nuits de veille. Des crises de larmes la secouaient, la terrassaient, devant le poète qui ne savait comment la consoler. Ces émotions énervaient Luc qui quittait le salon des Guiramand, l'esprit prostré, ahuri par l'approche de la mort, déprimé par toute cette douleur qu'il ne pouvait pas partager. Mais en sortant, en recommençant sa marche dans la rue qu'il connaissait si bien, il se reprenait peu à peu. Alors il avait afifreusement le sentiment de sa jeunesse, de sa force, de sa santé. Il était honteux de son teint rose, du sang rapide et vif qui courait dans sesmem-
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bres, leur donnait leur aisance et leur souplesse. Et il goûtait sensuellement la béatitude de vivre. Il avait beau s'efforcer de se mettre au niveau de la désolation de Marcelle, il ne pouvait y arriver. Il aurait pu du moins s'accepter tel qu'il était. Il ne savait pas non plus s'y résoudre. Il ne voulait pas déchoir, et s'admettre dans son imperfection, c'était déchoir devant lui-même.
Pendant ce temps, mars s'avançait dans sa grâce légère et fleurie. Les jours s'allongeaient vers le crépuscule bleu. Les plaisirs jouaient dans la ville. Il semblait que les tristesses, les soucis, les rancœurs de l'hiver morose s'en allaient, une ère naissait pour la joie, l'ère du renouveau qui apportait aux hommes des fleurs et des désirs, des fruits et des baisers, des grappes et des ivresses.
Par un de ces longs soirs clairs, Luc se promena longuement dans la ville. Il voulait échapper au souvenir de la lugubre scène à laquelle il venait d'assister. Marcelle lui avait demandé s'il voulait voir Geneviève qui dormait. Il n'avait pas osé refuser. Il entra à pas de loup dans sa chambre, il la regarda et fut saisi d'épouvante. Elle reposait étendue dans l'inflexible blancheur des draps, qui évoquait déjà d'autres blancheurs, — celle du suaire et celle du tombeau. Que restait-il de la figure qu'il avait
aimée dans ce pauvre visage de cire jaune, au nez pincé, aux lèvres livides, aux pommettes rouges, aux yeux enfoncés et bleuis ? Elle était renversée en arrière; et ses bruns cheveux répandus coulaient sur Toreiller comme des serpents.
Et sous les draps, se dessinait une forme à la fois vague et rigide, un être réduit jusqu'à n'être bientôt plus que Tossature, l'efiFrayante égalité des corps humains.
L'étreinte d'une intolérable tristesse serra Luc à la gorge. L'autre Geneviève, celle qu'il avait aimée, était déjà morte, il nedemeurait plus que son ombre, et le bel Amour était mort avec elle.
Luc s'en alla. Le soir tiède se prolongeait, rose et bleu, veiné comme un marbre céleste, commeuneeau nuageuse et qui mire l'aurore. Les rues ruisselaient d'une foule joyeuse et rapide, chatoyante et diverse, contente de quitter l'hiver et de s'avancer vers l'été. Les jardins, cachés derrière leurs murailles, jetaient au vent des émanations de fleurs. Des ritournelles de pianos s'évadaient des fenêtres ouvertes. Les nuages légers flottaient comme les plumes blanches que laissent échapper les bourgeons.
Luc marcha plus allègrement. Il sortait de la mort, il était avide et fiévreux. Il voulait vivre, vivre avec passion, avec chaleur, avec furie. II se sentait
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dans les reins Tépée du Temps. Ah 1 jouir, jouir de tout avant la fin, la désagrégation des cellules ! — Et rinstinct lui parlait âprement : — Tu es jeune, lui disait-il, vas-tu t'efforcer de pleurer parce que meurt une femme? Tant d'autres sont là qui sont prêtes à t'ouvrir leurs bras, à se dévêtir pour ton plaisir, à te presser contre leur cœur ! Laisse au tombeau celles qui sont déjà dupasse, cours vers de plus jeunes, vers celles dont le sein palpite, dont la chair est chaude, dont les yeux invitent à l'Amour!
Et Luc écoutait la voix. Elle bafouait la croyance à la fidélité, au rêve d'une tendresse unique et plus forte que la satiété. Elle raillait cette clôture de l'homme dans les barrières d'une seule beauté qu'est le mariage. Et le vieux sang des races orientales, polygames de naissance, battait sous la poitrine de Luc.
Il s'avançait rêveusement. Le soir était plein de femmes. Elles traversaient les rues, elle marchaient doucement sur les trottoirs. Elles s'arrêtaient devant les magasins, captées par le désir des broches de pourpre et des bracelets d'or, des riches glaciers de soieries roses ou vertes, des chapeaux de fleurs, des velours pareils à des tapis de mousse. Elles étaient jeunes, élégantes et belles. Dans le plus
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rouge des marbres, TAmour avait taillé leurs lèvres, statuettes sculptées pour le plaisir, elles donnaient au profond crépuscule de mars toute sa fugitive saveur et toute sa mélancolie. Luc frôla une adorable blonde aux cheveux d^un or pâle et comme anémié, mince et qui marchait en relevant ses jupes sur de hautes bottines jaunes ; ses chevilles étaient frêles à les anneler d^une bague, et un coin de bas noir allait et venait sous les dentelles. Comme sa main dorée tordait sa robe, d'un beau pli, en la relevant un peu, elle moulait le dessin du ventre rond et des cuisses nerveuses. La mer du Nord, triste et glacée, vivait dans le gris de ses yeux. Luc la désira violemment. Il allait la suivre, quand d'autres fem- ^ mes passèrent, qui l'intéressèrent tout autant. Ce fut une courtisane à la vénitienne et riche toison rousse, à la peau rose et tentante comme un péché, aux lèvres lourdes, au menton d'empereur romain. Ce fut une ouvrière brune dont la taille étroite supportait une opulente poitrine, dont les yeux étaient mélancoliques sous de longs cils retroussés du bout; ce fut une jeune fille fine et gracieuse, aux joues veloutées comme une pêche, au regard malicieux, aux lèvres minces ; ce fut une veuve, grande et de démarche imposante, de peau blanche comme le marbre le plus pur et que Luc déshabilla en pensée,
imaginant ia fête de toute cette chair laiteuse et grasse, jaillie par jambes et par seins des lourdes étoffes de deuil, sombres comme les nuits qui ne veulent pas leurs étoiles.
Et d'autres venaient, d'autres défilaient dans la nuit naissante. Elles laissaient tomber au passage de voluptueuses senteurs. Et à la diversité d'émotions qu'il éprouvait devant elles, Luc pénétrait une vérité qu'il ne connaissait pas encore. — On n'aime pas toutes les femmes de la même façon, pensait-il, en marchant, les unes sont nées pour être aimées par les sens, et les autres par le cœur, et d'autres par l'esprit; et il y en a pour qui l'on n'éprouvera jamais que de l'amitié, et . il y en a d'autres avec qui l'on ne goûtera qu'une affection presque fraternelle ; et quelques-unes appellent à elles les vertus, les dévouements et les heureuses modifications de soi-même, et la seule vue de plusieurs autres convie aux luxures dépravées, aux perversités et à l'amour du sang.
Et Luc était pénétré de mélancolie et de désespoir à la pensée qu'il ne pourrait jamais aimer toutes ces femmes.
Alors l'avenir lui sembla jonché de joies. Il connaîtrait les plaisirs troublés des intrigues et les douceurs de la volupté, il serait aimé, il rirait de
L AGONIE DE L AMOUK
tendresse et d'orgueil entre des bras frais comme des rameaux de neig-e ou les blancs cailloux qui reposent au fond des sources. Que de satisfactions il allait récolter tout le long de sa vie! Et le souvenir de Geneviève ne lui apporta que l'impression d'une délivrance. Sa jeunesse allait s'eçichaîner, elle se délivrait. Il était libre, libre enfin! Et il n'avait plus de remords, ni de regrets. Son optimisme se reformait comme la chair sur une plaie. La mort ne devait point gêner le beau développement de son existence.
Le crépuscule agonisant le baignait d'un délice sensuel. Il allait toujours, fiévreusement et sans fatigue ; il avait soif d'eau et de femmes. Il souhaitait sur ses joues enflammées des brises plus fraîches et pour sa bouche sèche des fruits humides d'été, des pulpes juteuses et glaciales. Une douce ivresse l'emportait. La vie était belle, il y avait de bonnes heures pour la joie des hommes. Les lits s'ouvraient à l'amour, les femmes souriaient, on flottait sur leurs chevelures ainsi que sur des lacs de parfums, des roses débordaient des murailles, les vergers et les vierges mûrissaient pour les vagabonds de l'été I
Mais quand la nuit fut venue, quand les lumières électriques scintillèrent sur la cité brumeuse, Luc
sentit le besoin de resserrer toute cette tendresse éparseet de la porter sur un être. Geneviève lui manqua, il comprit ses qualités, il la regretta comme une chose déjà ancienne, et son heureuse soirée se termina dans une mélancolie qui n'était point sans douceur.
Et se jetaot de loin un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
ALFRED DE YIGNT.
En quittant les Guiramand, le lendemain du soir où la vue de tant de femmes Tavait jeté dans Tallégresse, Luc sentit impérieusement le besoin d'échapper à ses moroses réflexions. Il était allé, le matin même prendre des nouvelles de Geneviève, et comme elle était beaucoup plus mal, il n'avait pu se dispenser d'y retourner dans l'après-midi. Il y avait vu M°^® Guiramand qu'il n'avait plus rencontrée depuis la maladie de sa fille. Elle semblait vieillie de dix ans, maigrie, voûtée, pâlie, elle était l'ombre de l'amour maternel qui se penche vers un sépulcre. Elle se jeta en gémissant dans les bras de Luc.
— Ohl Luc, Luc! murmura-t-elle.
Puis elle eut une crise d'exaltation, elle s'écriait:
— Non, non, Dieu ne me la prendra pas, il n'aurait pas le courage de le faire ! Pensez, Luc, ma Geneviève, ma chère enfant, ma pauvre petite, non, n'est-ce pas? elle vivra. Elle est si bonne, vous qui l'aimez, vous la connaissez bien, Luc! Elle vous aime tant 1
— Ah I Madame, c'est désolant, je .voudrais faire quelque chose pour elle, lui apporter quelque soulagement... Et je ne peux rien, rien que venir demander comment elle va chaque jour...
— Oh! oui, je sais combien vous vous montrez attentionné dans cette triste circonstance. Je vous remercie. Et je suis égoïste, je ne pense qu'à mon affliction, j'oublie la vôtre, vous qui devez avoir tant de chagrin!
Luc resta gêné devant ce débordement de douleur et devant ces paroles si cruellement ironiques pour lui. Il essaya de se dégager en raillant un peu, il s'efforça de penser que M"*« Guiramand aurait bien pu choisir un autre public pour ses mélodrames, il n'osa continuer, car il comprit subtilement qu'il exagérait et qu'il craignait de se rendre enfin odieux à lui-même. Lentement aussi l'émotion le gagnait. Il sentait comme un besoin de pleurer monter à sa gorge; cela venait, cela allait jaillir... Mais non, sa pensée changeait, l'émotioa
se fondait et cela devenait une intolérable angoisse. Dans la rue, Luc se disait:
— Comment hier ai-je pu me consoler à un tel point de mon malheur? C'est atroce, celle que j'ai aimée, cette Geneviève, — celle avec qui j'allais passer ma vie, ma blanche et douce fiancée, la voici sur un lit qu'elle ne quittera que pour le cercueil, — et moi, non content de m'habituer tout de suite à cette idée, je désire les femmes que je rencontre, je me trouve heureux de vivre, je vois de Tamour encore devant moi...
Puis il s'efforçait de trouver sa conduite simple et de s'en consoler :
— Mais quoi? Que pourrais-je y faire? Je ne peux pourtant pas mourir de chagrin, ni me suicider. Il faut bien que j'accepte la vie et que je me contente, on ne peut pas toujours pleurer!
Luc se sentait fortement déprimé ; il était aussi las qu'il avait été la veille ardent et forcené ; il voulut s'étourdir, noyer son amertume, rire comme s'il était encore heureux. 11 alla chercher Collonges et Guéthary pour se promener avec eux. Ils rodèrent à travers les rues et pénétrèrent dans une brasserie que l'on venait d'inaugurer et que l'on disait pleine de la plus étrange société.
Il y avait encore peu de monde quand ils y en-
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trèrenl. Les becs d'acétylène brûlaient lividement au-dessus des tables de marbre et des canapés de cuir. Aux murs, une ronde de femmes et d^hommes valsait et tournoyait en agitant des lanternes vénitiennes dans un brouillard bleuté, une fumée grisâtre où se noyaient les formes.
Luc et ses amis, assis dans le coin le plus obscur de la salle, jouèrent aux dominos en buvant de la bière et en mangeant des sandwichs. La brasserie se remplissait lentement. Des femmes entraient. Les unes étaient seules; elles cherchaient de Tœil dans les groupes épars si leur amie était arrivée et allaient la rejoindre; les autres arrivaient par couples. La plupart portaient des canotiers, des vestons d'hommes ouverts sur de rigides plastrons de chemises au col droit, des monocles, des cravaches, des breloques qui battaient sur leurs poitrines. Et leurs yeux machurés de noir, leurs lèvres brûlées, leur attitude ne laissaient point de doute sur leur saphisme.
Condamin entra avec un jeune homme grêle aux cheveux longs collés sur les tempes, aux mains couvertes de bagues. Il semblait efféminé et vicieux, une rose parait sa boutonnière et un blanc mouchoir débordait à demi de sa poche de cœur.
Condamin vint s'asseoir auprès de ses amis et
l'agonie de l'amour agS
leur présenta son camarade. Il lui parlait doucement, ainsi qu^à une maîtresse, avec des yeux tendres. Comme CoUonges discourut du mariage de Violette Peartree, Condamîn se mit brusquement à invectiver les femmes. Il vanta Tamitié entre hommes, cette union de deux intelligences, de deux êtres qui se comprennent et s'apprécient, dont Tun plus âgé, prend Tautre sous sa garde, le guide, Taide et le soutient.
— Messieurs, voici le seul sentiment auquel on puisse encore se fier aujourd'hui...
Guéthary murmura à l'oreille de Luc :
— Ce cher Condamin 1 il ne dit pas tout, il oublie volontairement le revers de la médaille.
Le petit éphèbe aux cheveux collés s'écria d'une voix molle et féminisée:
— Et puis ces femmes ont une odeur insupportable! Ohl cette odeur des femmes, cette odeur!
Il agita des mains exsangues et parut prêt à défaillir.
— Oui, fit CoUonges, railleur et pincé, il y a un mot de Chamfort là-dessus.
Et dans là salle, Luc voyait d'autres couples d'hommes pareils à celui-ci. Et tous avaient les mêmes bandeaux, les mêmes figures fardées et fatiguées, la même allure et la même voix gras-
seyante et blanche. Et sur cette décomposition, la blancheur crue de Tacétylène étincelait.
Et Luc pensa à Geneviève. Il lui sembla que c'était son amour qui agonisait avec elle, toute sa puissance d'amour et de dévouement, et en le quittant, elle le laissait vidé de son cœur, être incomplet et sec, qui ne refleurira pas, arbre sans sève, triste plante d'étiolement et de décadence. Il avait refusé la vie normale et simple par orgueil, et cette vie s'était refusée à lui, le jour où son orgueil l'avait lassé. Il se voyait brisé et sans force, avec une cervelle avide, dévoratrice, qui Tépuisait et des sens sauvages inassouvis, violents, qui le jetteraient à toutes les folies. Et maintenant, il lui semblait que ce n'était pas seulement son amour qui agonisait, mais l'Amour lui-même, la généreuse et divine illusion à qui toutes les races s'étaient sacrifiées, le dieu chaste ou cruel, humble ou superbe, qui avait plané sur la vie, qui avait brûlé comme un phare à travers les siècles, jeté sa magnifique lueur sur les poèmes et sur les visages peints des tableaux, sur les statues et les musiques consolatrices, qui avait uni les lèvres des rois, des artistes et des paysans. Il se mourait à présent, on le chassait vers la terre glacée où les dieux sont en exil, et il n'y avait plus de roses pour lui dans les cœurs.
Et Luc voyait comme une dernière insulte et comme un sacrilège les couples unis et dénaturés, les femmes à la tenue garçonnière et les hommes efféminés, séparés les uns des autres, se jetant des regards indififérents ou chargés de mépris. Allons ! c'était bien fini. L'amour nouveau apparaissait, la dérisoire etlugubre simagrée, les stériles affections, fleurs des pourritures morales.
Et d'autres femmes et d'autres hommes pareils à ceux-ci entraient dans la brasserie, et il y en avait qui rôdaient par les rues, et dans toute la Ville, il en grouillait sous la nuit maussade et sans étoiles.. Tout se lézardait et croulait. Les eaux de la mort reflétaient les âmes rongées par les chancres et les corps amollis et lâches. Les enfants qui naissaient à la vie reculaient devant elle. Les uns se tuaient à quatorze ou quinze ans, parce qu'ils n'avaient pas la force d'exister, et les autres n'osaient pas entrer dans l'amour, ils s'effaraient et tremblaient, ils ne pouvaient plus sentir, et par dégoût d'un monde dont ils créaient eux-mêmes l'ignominie, par perversité, par lassitude, ils se jetaient vers le morne soleil des affectionsanormales.Et cette vision s'élargissait devant Luc, la porte de la brasserie, ouverte, un moment, sur la rue, laissait filtrer un vent de sépulcre et de folie. Dehors, régnaient les ténèbres.
ar|H l'agonie de l'amour
Et comme une lamentation sourde s'élevait, le vieil Amour passait dans la nuit, emporté par le rorbîllard de l'ombre, raillé par les filles qui erraient, les pieds dans les ruisseaux, et parodiaient en gestes obscènes les nécessités de son inéluctable grandeur ! Luc se leva en tremblant, halluciné par les foudroyantes images qui traversaient son cer vmu. Ses tempes bourdonnaient d'un bruit de r Hche, le sang chantait à ses oreilles.
— Sortons, dit-il, il fait trop chaud ici, je me sons mal..
L'air frais delà rue le vivifia; il put réagir contre Nij fièvre. Il prit le bras de Guéthary et murmura :
— Mon cher, je suis triste, j'ai besoin de m'ét<*urdir, allons rire quelque part, nous amuser, nous Miiblier 1
*— Qu'as-tu besoin de t'oublier, fit joyeusement t ruéthary, je te croyais bien tranquille et bien heuriHiX ?
— Ne crois pas cela de moi, cher ami, je t'en supplie... Et d'ailleurs, ne le crois de personne. Il V !ï tant de pathétique au fond des existences qui M' tablent les plus simples et les plus satisfaites ! Si lii connaissais mon inquiétude, je t'assure que tu ïH* m'envierais pas...
Guéthary n'insista pas et emmena ses deux amis
L AGONIE DE L AMOUR 29g
dan^ un café doré et brillant, où il rencontrait de coutume quelques femmes. Le lieu était un décor de fêtes, riche et pompeux, avec des statues ruisselantes de lumière et de profondes glaces où la vie se jouait avec éclat et douceur.
Guéthary alla vers une table du fond. Une courtisane petite et mignonne, aux cheveux blonds et qui avait dans son allure et sa façon de porter la tête quelque chose de la légèreté et de Tinsouciance d'un oiseau y fumait une cigarette, sous rénorme plumet noir d'un 'vaste chapeau.
— Bonjour, Lucy, fît Guéthary.
— Tiens, tu es là, toi.
Elle le regarda en souriant et lui demanda :
— Qu'est-ce que tu payes ? J'suis dans la purée, ce soir. Plus un rond.
— A souper, fit Guéthary, à condition que tu amènes deux de tes amies.
Lucy Avize se leva et passa dans une autre salle. Elle revint bientôt avec une grande blonde dégingandée qui avait le teint pâle, les taches hectiques et les yeux en feu d'une floitrinaire, et une jolie brune à la peau mate. Guéthary les connaissait. Elles s'appelaient Francesca et Grâce.
Les jeunes gens et les femmes sortirent en bande.
3oo l'agonie de l'amour
ils prirent deux fiacres et s'en furent dans un restaurant de nuit.
Guéthary,qui y venait souvent, enfila Tescalier de l'entresol, et le garçon l'introduisit dans un salon blanc, élégant et discret. Un divan, dans un coin, invitait à de lentes pâmoisons. Sur la glace, on avait tracé au diamant des inscriptions galantes ou burlesques.
Les femmes enlevèrent leurs chapeaux, les hommes, leurs pardessus. On s'assit autour de la table où le garçon posa des huîtres. Luc se sentit aflfreusement triste. Ce décor de fête au lieu de l'égayer ne faisait qu'accentuer son spleen. Il but coup sur coup trois verres de vin blanc pour s'exciter un peu, et commença à parler. Guéthary semblait radieux, CoUonges avait quitté tout souci, les trois courtisanes riaient.
Dehors, dans la nuit, un boulevard alignait ses files d'arbres que, par moments, éclairaient des voitures aux lanternes vacillantes. Un roulement de foule montait de la rue où des promeneurs erraient, dans la légère griserie des premiers soirs de printemps.
La conversation était stupide. Guéthary l'égayait d'abominables calembours. Lucy Avize se tordait en confiance, sans les comprendre. Luc but du
l'agonie de l*amour 3oi
Champagne et commença à sentir sa tête joyeuse. Il parlait beaucoup, il caressait la main de Grâce, sa voisine. Tout à coup, Francesca toussa. Elle eut une quinte affreuse, sa figure rougit, elle râla, une mousse sanglante couvrit son mouchoir qu'elle tenait contre sa bouche. Et Luc alors, au milieu de sa gaieté factice, reçut comme un coup violent qui lefrappaau cœur. Dans une horripilationde toutson être, il revit Vautre^ celle qui allait mourir. Il voulut chasser cette idée, il cria très fort, il eut une profonde horreur de lui-même. Elle mourait, elle mourait, et lui était là, parmi des femmes, à rire et à boire, avant de s'offrir une nuit de plaisir!
— Du Champagne, vite, hurla-t-il, du Champagne I Il tendit son verre que Guéthary remplit. Il le
but. Il se sentit un peu allégé de la terrible hantise. Il recommençait à sourire, quand Collonges fit :
— Mais avec une toux comme celle-là, Francesca, tu devrais te soigner. C'est pas une vie que tu mènes...
— Je m'en fous, dit-elle, le plus tôt que je crèverai sera le mieux. Oh ! J'en ai plus pour longtemps! Quand je serai tout à fait bas, j'irai à l'hôpital et bonsoir !
Comme elle était déjà un peu ivre, elle mit sa main sur celle de Collonges et ajouta :
302 L*AGONIE DE L*AMOUIV
— Quand je serai morte, n'est-ce pas? tu viendras de temps en temps mettre un bouquet de violettes là où on m'aura jetée, parce que j'ai beaucoup aimé les fleurs, tu comprends...
— Ah ! pensa Luc, venir jusqu'ici pour échapper au souvenir qui me torture et tomber sur une phtisique qui ne parle que de sa mort!
11 aurait voulu s'en aller. Il n'osa le faire. Lucy trouva qu'il faisait chaud et dégrafa son corsage. On vit la peau rose de sa poitrine apparaître dans l'entrebâillement. Puis elle l'ôta tout à fait, montrant une gorge ronde, des épaules parfaites, des bras un peu minces que Guéthary baisa avec emportement.
— Finis donc, s'écria-t-elle en le frappant de son éventail.
Francesca toussa encore, et CoUonges lui donna quelques conseils. Luc, énervé, chatouilla sous la table les jambes de Grâce. A son plaisir, il mêla bientôt la souflFrance. Il les pinça jusqu'au sang.
— Tu me fais mal ! cria-t-elle.
Ce cri fit du bien à Hermany, comme s'il dissipait un peu de son angoisse. Mais elle se reforma, sans tarder. Il éclata de rire, d'un rire excédé et qui sonnait faux. 11 brisa d'un coup de manche de couteau sa coupe de cristal pour s'amuser. Il avait
l'agonie de l'amour 3o3
envie de crier et de se rouler par terre. II étouffait. La terrible pensée de Vautre ne le lâchait plus. Le remords le mordait comme un chien. Le sentiment de son monstrueux égoïsme et de sa lâcheté Taffolait. Il but encore pour se griser. Mais il gardait toute sa tête. Alors il fit raisonnablement mille folies, il vida une coupe de Champagne sur la tête de Grâce pour la baptiser. Il mangea un bouquet de roses, pétale à pétale, il injuria le garçon.
— Tu deviens fou, tu deviens fou, répétait Guéthary.
A peine le souper fini, il se leva et entraîna Grâce. 11 prit un coupé à la porte.
— Où demeures-tu? Je vais chez toi.
Le coupé roula dans la nuit. Il faisait sombre. Les nuages avaient caché les étoiles. Des souffles chauds parcouraient les rues. II allait pleuvoir.
Luc monta chez la courtisane. II ne vit ni la chambre, ni Tameublement. Il se jeta lugubrement dans la chair, étouffant sa rancœur, mêlant les baisers aux morsures, rué comme une bête dans la satisfaction de Tinstinct. Puis, repu de volupté, brisé, las, il resta immobile, il dormit deux heures d'un sommeil troublé d'abominables cauchemars. L'un d'eux le réveilla. Une demie sonnait. Il se leva, trouva à la hâte ses vêtements, s'habilla dans la
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nuit, jeta de Targent sur une table et s'enfuit comme un voleur. Il murmura en descendant :
— J'ai passé à côté du bonheur, c'est fini^ fini, Geneviève va mourir!
Il ajouta :
— Je vivrai quand même...
Il pleuvait à seaux. Luc ôta son chapeau et resta immobile sur le trottoir à recevoir sur sa tête brûlante ce ruissellement d'averse froide, comme s'il espérait que toute cette eau croulante le laverait de ses angoisses, de ses doutes, de sa sécheresse, de l'être égoïste et inhumain qu'il était devenu !
Et Gaspard ne tardera pas à lui survivre.
Jules Laforgue.
Pendant la dernière semaine de mars, la maladie de Geneviève fit d'effrayants progrès. Il devint à peu près certain que la jeune fille mourrait avant avril. Elle lutta pourtant les trois premiers jours du nouveau mois^
Luc vivait dans la tragique angoisse de sa Destinée. Il passait ses journées dans une affreuse trépidation de tout son être. Comme un malade, qui a une dent gâtée, ne se lasse pas de la fatiguer davantage en Tagaçant avec sa langue, Luc énervait sa sensibilité en aiguisant continuellement contre le point douloureux de sa conscience l'acuité de sa psychologie. 11 se repliait sur soi-même, s' écoutant sentir, horripilé par son indifférence, essayant de la secouer à grands coups de phrases
3o6 l'agonie de l'amour
pathétiques, mais sans arriver à en sortir. Elle résistait. II comprenait toujours plus âprement que la vie et la jeunesse ruisselaient joyeusement en lui, que son optimisme n'était pas atteint. Il se désolait de constater qu'il vivait avec une ardeur grandissante, avec plus de santé et plus de passion, maintenant que la mort était auprès de lui.
Un soir, il rêvait dans sa chambre devant la fenêtre ouverte, lorsqu'on sonna à sa porte. — Il fit un brusque mouvement. Son domestique entra et lui parla à voix basse. Il s'élança dans le corridor. Le valet de chambre des Guiramand se penchait vers lui.
— Madame Guiramand m'a chargé de prévenir Monsieur. Mademoiselle Geneviève est morte, aujourd'hui, à quatre heures.
Le cœur de Luc battit à coups redoublés; le sang lui envahit le visage. Courbé sous le poids d'une brusque et lourde mélancolie, il rentra dans sa chambre et s'étudia. Que ressentait-il? Il était triste et calme. Il attendait depuis si longtemps ce résultat! Voici, c'était fini. Pauvre Geneviève 1 elle était si douce et elle aimait tant les poètes 1
— Mon amour aura été la dernière joie de son existence, sans doute. Elle est morte avec le sentiment orgueilleux d'avoir été aimée, de n'avoir pas
l'agonie de l'amour 3o7
complètement raté sa vie... Elle est morte, maintenant. Il n'y a rien à faire là.
Et pourtant il n'était pas persuadé de cette mort; cela lui semblait impossible. Nous avons une peine infinie à considérer comme hors de la vie quelqu'un que nous étions habitués à y voir.
Luc se rappela tout à coup qu'il devait faire sa visite aux Guiramand. Cela entama son calme. Il se révolta.
— Quelle tristesse 1 II faut pourtant que j'y aille 1
Il s'habilla, et devant sa glace, il s'efforça de prendre une figure de circonstance. Il se frotta les yeux pour les rougir un peu et chercha à se donner un air discrètement navré.
La porte des Guiramand était ouverte. Luc monta l'escalier. Le cœur lui battit à lui couper la respiration quand il entra dans le corridor où Geneviève l'avait si souvent accueilli en frappant ses mains l'une contre l'autre. Le sentiment de l'irréparable l'accabla. Marcelle parut devant lui, les yeux inondés de larmes. Elle se jeta dans ses bras. Malgré son émotion, Luc ne put s'empêcher de savourer le plaisir de baiser ces joues si belles, maintenant humides et salées. Il pénétra dans le salon. Des femmes, accourues au premier appel, étaient assises et silencieuses, éplorées. Madame Guiramand,
ioS l'agonib -de l*amour
effondrée dans un fauteuil, sanglotait. Luc se pencha vers elle pour murmurer gauchement des phrases affligées. Elle lui parla sans cesser de pleurer, avec des hoquets qui secouaient sa poitrine.
— Ma pauvre Geneviève ! ma pauvre Geneviève ! Nous ne la verrons plus, jamais plus, jamais... C'est fini, oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Elle vous aimait tant, Luc ! A tout moment, elle parlait de vous, elle disait : « Luc est venu, quand le reverrai-je ? » Elle disait : « Quand je serai guérie... » Oh 1 mon Dieu, est-ce possible ? non, Geneviève n'est pas morte ! C'est impossible... A mon âge, perdre encore ma fille... Oh ! c'est afl^reux, je ne sais plus si je vis !
Les sanglots la déchiraient. Elle, laissait tomber sa têtedans ses mains. Elle haletait. On s'empressait autour d'elle avec des tisanes, des cuillerées de fleurs d'oranger. Luc crut alors qu'il allait pleurer. Une immense désolation s'abattit sur lui. Il eut la gorge serrée, une boule montait à son gosier contracté, il eut peur d'étouffer, ses yeux se mouillèrent, il fut sur le point de fondre en larmes, et soudain, sans raison, l'émotion disparut, la boule passa. II respira largement.
— Voulez-vous venir la voir une dernière fois ? fit Marcelle à son oreille.
l'agonie de lVmour Sog
11 se leva et la suivit. Elle ouvrit une porte...
Geneviève était là ; elle gisait sur les draps, un crucifix dans ses mains jointes. Sa figure calme et comme apaisée reposait sur un oreiller de roses. Une blancheur étrange d^outre-tombe était répandue sur sa face amaigrie, et méconnaissable, sur ses paupières retombées. Elle semblait goûter enfin une grande tranquilfité et être à Taise dans la mort. Son lit était jonché de fleurs. Luc reconnut les orchidées, les lilas et les violettes qu'il avait envoyés. D'autres corolles s'y joignaient comme la suprême offrande du jeune Printemps à celle qui lui ressemblait et qui ne le connaîtrait pas. Les cierges brûlaient, avec une longue flamme droite, dans Tair étouffant, et une religieuse, dans un coin, récitait son chapelet. La chambre sentait la pharmacie ; les odeurs de la cire, les émanations des fioles et de la créosote se mêlaient aux parfums des calices...
On entendait gronder les sanglots de Marcelle. Luc, immobile, contemplait le grand sommeil de Geneviève et se disait :
-— La voici, la voici ! Rien ne bat plus sous ce corps qui va se dissoudre. Ces lèvres que j'ai baisées sont froides comme la neige. Ces cheveux que j'ai dénoués et laissé couler entre mes mains seront à jamais enfermés dès demain. Ces mains que j'ai
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pressées, cette bouche qui a prononcé mon nom, ce cœur qui a battu, tout cela est insensible et glacé. Il n*y a plus une idée, plus un souvenir, dans cette tête. Demain, des hommes sinistres viendront mettre ce corps dans une caisse de chêne. On rabattra le couvercle sur elle. On enfoncera les clous àgrands coups de marteaux, et ce visage qui a été si beau disparaîtra pour Téternité !
Et Luc baissa le front. Ah ! comme il souffrait de sa sécheresse à ce moment-là ! Il se sentait bien un être anormal, hors de l'humanité. Cette mort de Geneviève et ce lit funéraire, cela ne lui semblait pas une chose vécue. Il avait l'impression d'assister à une scène de théâtre ou de roman. 11 regardait et ne se passionnait pas. Il voyait la chambre claire, les bibelots épars, les meubles blancs, tous ces riens qu'avait aimés Geneviève, qui avaient participé à sa vie ; et ce qui le touchait le plus, c'était de se voir en photographie, sur la commode, entre deux urnes de fleurs.
Hermany eut brusquement le sens que son attitude était gênée. 11 ne sut que faire. Il n'osait plus quitter la morte du regard. Et une vieille dame entra, une parente humble et mal vêtue, aux yeux en larmes ; elle eut, sans avoir besoin de le chercher, un geste naturel et bon, elle s'agenouilla au
l'agonie de l'amour 3ii
pied du lit et pria. Quand elle se fut relevée et qu'elle fut sortie, Luc s'avança à son tour vers la couche de fleurs. Il se pencha vers le doux visage endormi et posa pour un dernier baiser ses lèvres sur le front de sa bien-aimée. 11 eut sous sa bouche le contact d'un morceau de glace et frissonna...
— Adieu, fit-il tout bas, d'une voix défaillante.
Il quitta la chambre, embrassa Marcelle et revint chez lui. Il avait le cœur gros, mais sa conscience dédoublée lui montrait que son émotion naissait de l'apparat de la mort, toujours saisissant et non d'une douleur personnelle. Sa tristesse restait vague, elle était à peine un peu plus amère que s'il avait assisté aux derniers moments de madame Guiramand, par exemple, ou de quelque ami.
11 refusa de dîner et but un verre de lait. Puis il se coucha. 11 dormit mal. D'effrayants cauchemars hantaient son sommeil. C'étaient des corbillards, des cimetières, sa mort à lui, mille formes tourmentées, une persistante angoisse. Il se réveillait en sueur, ahuri, tremblant. Il se rendormait. Les mêmes visions fiévreuses se renouvelaient. Enfin, le matin parut, rose et gai, sous une couronne de nuages rouges. Luc se réconforta d'une douche, se frotta et déjeuna. L'enterrement n^était qu'à deux heures de l'après-midi* 11 avait
encore tout le matin à passer. 11 s'efforça de lire ou d'écrire ; tout lui parut fastidieux. Alors il sortit et se promena dans les rues. Il faisait tiède et doux. Des girandoles de couleui s'enflammaient aux branches des marronniers. Les fençtres souriaient au Printemps.
— Un printemps qu'elle ne visitera pas, pensa Luc mélancoliquement.
Tandis qu'il marchait, ses réflexions se modifièrent un peu. Il désira, après toutes ces émotions, aller se retremper auprès d'Apremont,en Bretagne. Il songea à cette terre que son ami disait si douce en mai avec ses landes en fleurs et ses parterres roses. 11 eut quelques minutes de plaisir et d'oubli, lise vit, causant de philosophie et d'art, avec Apremont, sur quelque côte aux roches déchiquetées. Il se trouvait au coin d'une rue. Il s'arrêta pour laisser passer une voiture et leva les yeux devant lui. En face, sur l'autre trottoir, un magasin étalait dans un cadre noir ses objets funéraires et ses cadres de perles. Les beaux projets s'évanouirent; entre tout avenir et l'heure présente, il y avait le lugubre épilogue.
— Jamais plus je ne la verrai, se dit Luc, pour la centième fois. Cette vieille femme qui marche, voûtée par l'âge, est vivante, ce mendiant est vivant.
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ce vieillard qui s'en va péniblement est vivant, et elle est morte. Elle ne verra jamais ce square que je traverse, ces arbres qui bourgeonnent, ce magasin de porcelaines, là, en face, tout ce mouvement des rues. Elle n'ira jamais en Ecosse ou en Italie, dans les beaux pays où je devais la mener.
Ici, sa pensée encore s'égara. Il imagina les merveilles de ces terres. Il irait donc seul, il verrait la grave et l'élégante Florence, avec les Caséines et les noirs palais encore éclaboussés de sang, les jardins Pallavicini, Gênes, cité de marbre aux mosaiV cales églises, les cascades en larmes de Tivoli, Pise et le Gampo-Santo.
Des dalles et des cyprès.... L'enterrement de l'après-midi revint à la mémoire de Luc. Et tout le matin, cela dura ainsi. A tout instant, la pensée du poète s'évadait vers les rêves et oubliait la noire réalité. Et chaque fois, la moindre des choses, un mot prononcé par un passant, un magasin, une phrase tracée sur un mur, un souvenir ou un projet ramenait l'odieux témoignage de la mort.
Luc rentra brisé chez lui. Il se força à prendre un œuf qu'il eut de la peine à avaler, puis jusqu'à l'heure de repartir, il but du rhum et du café. Enfin, il quitta sa chambre pour aller à la maison mortuaire. Sur la porte, les abominables tentures
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pendaient avec le double G en écusson. Et cela encore semblait un rêve à Luc, une vision fiévreuse et tragique, née du sommeil et qui allait se fondre pour laisser la place à la vie réelle. Hermany gravit l'escalier si souvent grimpé. Le valet de chambre introduisait dans un salon plein de monde. A la cheminée, s'adossaient quelques messieurs en habit noir que le jeune homme ne connaissait pas. En s'approchant, il reconnut l'un d'entre eux pour l'avoir vu sur une photographie que Marcelle lui avait montrée; c'était un garçon robuste et trapu, au teint hâlé, à la courte barbe rousse; Luc comprit qu'il voyait là le lieutenant Hardy, le beau-frère de Geneviève.
La foule des hommes vêtus de sombre montait et descendait l'escalier. Luc n'osa demander Marcelle, il erra dans le corridor et regagna la rue. Il se sentait perdu dans cette société ; il avait été le plus intime ami des Guiramand, il redevenait anonyme, il disparaissait devant le flot des parents que l'on ne voit jamais.
Devant la porte, les groupes stationnaient en causant. Luc pensa que l'on ne devrait pas enterrer les belles jeunes filles de la même façon que les autres êtres, et il chercha une figure de connaissance pour ne pas se sentir seul. 11 n'en vit point. Il
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regarda longtemps sans le remarquer le char funèbre attelé de deux grands chevaux immobiles sous leurs plumets blancs et noirs. Il se fit tout à coup une rumeur dans la .foule, puis un grand silence. Les porteurs du cercueil apparaissaient dans Pencadrement de la porte. Tous les chapeaux se levèrent ; une émotion douloureuse tordit le cœur de Luc, il eut encore une fois l'illusion de croire que les larmes allaient venir.
— C'est elle, c'est elle, criait-il intérieurement, c'est elle !
Le cercueil disparut sous les draperies de velours. Les messieurs en habit noir, chapeau bas, s'approchèrent. La voiture s'ébranla lentement. Le convoi commença à défiler. La foule éparse des assistants se groupa et se coagula, s'allongea en file. Luc s'y mêla. Il savourait âprement l'horreur de cette heure. Il imaginait, là-haut, les femmes écroulées sous les sanglots et la maison vide, — comme sa vie, — de Geneviève. Il eut la vision brusque du corps maigri, jauni, inerte, à jamais fermé dans cette caisse lourde de tout le poids du Destin. L'angoisse recommença, cette boule de sanglots qui ne peuvent pas éclater. Soudainement il pensa :
— Mais je suis atrocement désolé, je vais pleurer, je me suis trompé, je Taime encore...
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Il avait tant regretté sa sécheresse qu'il se réjouit presque de cette découverte. Il eut peur alors de la folie ; il lui semblait que sa raison ne dirig'eait plus ses pensées ; elles s'en allaient à la débandade, vers des pays intérieurs qu'il ne connaissait pas.
— Je deviens fou, je crois, pensa-t-il.
Des gouttes de sueur perlaient à son front. Il ôta son chapeau pour laisser l'air frais éventer sa tête brûlante et qui bourdonnait. Le calme s'établit dans son cerveau. Il eut le courage de s'analyser. Certainement, il était triste, mais triste nerveusement, comme s'il eût assisté aux funérailles de toute autre jeune fille, ravie précocemenjt par la mort, avec qui il eût vécu assez intimement, mais qu'il n'eût pas aimée.
Alors pour s'exciter, il se représenta l'effroyable lendemain de la Beauté, la désagrégation des cellules, Téparpillement final. Il évoqua ce corps si fin et si beau, merveille humaine, prodigieux assemblage de grâce et de délicatesse, mordu par les vers, liquéfié et réduit à n'être qu'une misérable loque de pourriture. Disparus, les yeux purs qui avaient miré les sources de l'azur, fondues, les chères lèvres roses, émieltés, lés bras minces et tièdes, les longues mains de musicienne ! Et le blanc squelette demeurait seul, livide et brillant,
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triomphant "du Néant par son Néant lui-même.
Luc espérait que de telles réflexions réveilleraient son amour. Ce fut» le contraire qui arriva. Cette évocation l'écœura, lui fit considérer froidement l'idée de Geneviève souillée, qui ne lui apportait plus le beau rêve auquel il était habitué, mais une pensée odieuse et sinistre.
Mais les contingences changèrent le cours des réflexions de Luc. Des hommes, à côté de lui, parlaient de leurs afl^aires et des théâtres. Le poète se retint de. les invectiver. Que venaient-ils faire là, ces immondes personnages, qui ne pouvaient même pas se taire ? Aucune inquiétude ne les troublerait jamais, dans la satisfaction de leur chair grasse et de leurs bestiales figures. Il les laissa passer et se mit dans un autre rang. Là encore, d'autres hommes causaient. Et tout le long du convoi, la même indifi^érence bavardait, légère et frivole, inattentive à celle qui ne vivait plus.
On entra dans l'église où se donnait l'absoute. Luc regardait le morne cercueil avec des yeux horrifiés; il cherchait, semblait-il, à percer les planches pour voir Geneviève sous le drap noir. Les lamentations des prêtres s'élevèrent désolément sous les voûtes. Et Luc se répétait :
— C'est l'Amour que l'on a porté ici, c'est lui qui
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est mort, et TEglise l'absout de ses péchés en l'honneur de tout ce qu'il a accompli de grand.
On lui passa le goupillon. Il jeta lentement, gravement, avec un signe de croix, les gouttes d'eau comme les larmes qu'il n'avait pas pu verser. La cérémonie s'acheva. On se pressa vers les portes. Luc se mêla aux parents pour monter en voiture, afin d'avoir au moins des voisins discrets. Ses compagnons, en effet, parlèrent peu, et simplement de Geneviève, de sa maladie et des Guiramand. Personne ne connaissait Luc. L'un d'eux fit :
— Il paraît qu'elle allait se marier. On m'a dit qu'elle était fiancée à un jeune homme qui l'aimait éperdument.
— Pauvre jeune homme ! dit son interlocuteur, un vie'llard à grande barbe blanche, d'une voix apitoyée.
— Quelle ironie ! pensa Luc. Je crois que s'ils me connaissaient à fond, ils me mépriseraient au lieu de me plaindre... Après tout, j'ai droit à leur pitié, et non comme ils le croient, mais plus encore... Estce ma faute si j'appartiens à une race inquiète et souff^rante, appauvrie et impuissante, qui n'a plus de passions ?
On arrivait au cimetière. Hermany descendit de voiture. L'air était tiède et parfumé. Le grand jar-
din souriait, heureux et tranquille. Des oiseaux chantaient dans les cyprès dont les pyramides de marbre noir montaient vers le soleil. Partout, des fleurs étaient répandues, des roses emperlées, des lilas de cire, d'humbles corolles des champs. Et des parfums légers flottaient dans les allées.
La mort apparaissait ici moins tragique et moins redoutable. C'était simplement le repos, le retour à la nature, l'être qui se fond, se résorbe dans les racines, alimente le sol, fait croître les superbes végétations. Toute une race dormait là, dans un pêle-mêle impressionnant et grandiose ; là, étaient les mains qui avaient écrit des poèmes immortels, taillé des Zeus et des Aphrodites dans la pierre, ordonné la nature elle-même en la reproduisant sur les toiles et celles qui avaient manié le marteau et la truelle, le râteau et la charrue ; là, les cervelles qui avaient analysé les plus belles pensées humaines, qui s'étaient enivrées de divin et avaient pénétré dans les blancs temples de la métaphysique et celles qui ne s'étaient jamais élevées au delà du désir de gagner le pain de chaque jour; là, les femmes qui avaient ébloui la vie de tant d'hommes. par leur beauté et celles qui s'étaient courbées sur de misérables travaux.
Et sur cette cité souterraine, sur cette histoire du
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néant, les oiseaux chantaient avec la voix même du cruel et du doux Oubli. Et les fleurs renaissaient sans cesse comme pour affirmer au sein de la mort éternelle Téternel triomphe de la vie.
Luc, suivant le cortège, s'en alla entre les allées encadrées de statues et de tombeaux. Il fut bientôt au seuil de la fosse creusée. L'atroce angoisse reparut une dernière fois pour lui mordre le cœur, lui écraser l'épigastre, lui serrer la gorge avec des doigts d'acier. Tout revécut dans une minute pathétique et déchirante : le bonheur de l'été, les aveux au clair de lune, la vie facile, les douces caresses, et la maladie de Geneviève, les doutes, l'impuissance à aimer, le sentiment de l'irréparable... Et pendant la terrible cérémonie, Luc se disait :
— Jamais plus, jamais plus! Adieu, Geneviève! Il me semble te voir encore avec tes yeux si purs, tes yeux bleus et toujours souriants, et tes cheveux noués, et tes gestes, et tes mains, et ta manière de marcher en penchant la tête en avant ! Il me semble entendre encore le son de ta voix.Etmaintenant,c'est fini, c'est irréparablement fini 1 Tu vas te dissoudre et disparaître, et jamais plus je ne te verrai, ni ne t'entendrai. Maintenant tu descends dans ton dernier séjour, avec toute la poésie de ta mort précoce. Et peut-être, es-tu la plus heureuse. Car tu n'auras
pas vu Tombre de ton r^ve et la triste réalité, la sécheresse de mon cœur, mon égoïsme et ma sensualité. Tu n'auras pas connu l'horreur de voir sa beauté se flétrir, jour à jour, s'enfuir sa jeunesse et descendre la décrépitude sur sa splendeur. Ton visage n'aura pas souffert des rides, du sourire qui creuse toujours un peu plus le sillon par où viendra la laideur. Et moi, ton fiancé, ton triste et misérable fiancé, moi qui n'ai pas su t' aimer comme j'aurais voulu pouvoir le faire, je n'ai à t'offrir ici avec mon adieu que le dernier regard d'une amitié émue, que le petit frisson d'une tendresse peureuse qui n'a pas eu le courage d'ouvrir des ailes de passion et de voler au delà de la souffrance et de la mort. Je vais regagner la ville ; la vie va me reprendre, je vivrai encore et lentement, je vais t'oublier. Mais sache bien qu'avec toi c'est tout mon amour que l'on enterre I
Sur le cercueil, les pelletées de terre roulèrent avec un bruit lourd comme le bloc même de l'Oubli. Tout disparut. On se sépara, et ce fut fini pour l'éternité.
Luc redescendait vers la ville.
C'était un soir encore, un soir tiède de printemps, avec des femmes dans les rues, sous un ciel doucement teinté de violet et de carmin. Des fleurs bril-
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laient aux portes des maisons, et les fenêtres souriaient, toutes pleines de roses. L'agitation remplissait la cité, et nul ne s'inquiétait d'une mort de plus. Que faisaient à la vie ceux qui tombent et que Ton emporte et que d'autres remplacent aussitôt? Et Luc se sentait ému, mais de langueur simplement, avec un peu de mélancolie. Toute sa tristesse de la journée s'évaporait. Il acceptait la vie; elle était belle encore et facile, sous le ciel riant. Les femmes avaient des yeux profonds et voluptueux, et leurs lèvres étaient d'une grâce infinie. Celle qui était morte avait appris à Luc à aiiner la vie, et il Taimait encore, inlassablement, au delà de l'initiatrice. Il se sentait très doux et las, plein d'indulgence et de pitié, et il marchait au hasard des rues, toujours sans fatigue. C'était un soir d'immense amour et de vagué tendresse épandue. Et Luc revit cette jeune femme blonde qu'il avait déjà remarquée, qui avait des cheveux d'un or pâle et -comme anémié, et qui marchait en relevantses jupes sur de hautes bottines rouges. Alors il la désira; il la désira sensuellement et sauvagement, car il ne comprenait plus le rêve d'affection qui l'avait si souvent hanté ; il reposait sous le bloc de marbre et de roses, làbas, dans la cité des morts. Et la chair seule demeurait encore^ brutale et plus puissante que la
Pensée. Et Luc suivit la jeune femme. Il considérait voluptueusement les contours de nymphe sous l'étoffe bleue qui les moulail, comme un linge trempé d'eau. Il voulait savoir où elle habitait pour tâcher de la connaître... Et tout à coup, il eut honte de lui. Ne pouvait-il au moins consacrer au souvenir la soirée du jour où il avait conduit Geneviève au tombeau ?
— Mais je suis donc une crapule, murmura-t-il avec mépris.
Il était près de sa maison. Il tourna brusquement le coin de la rue 'et abandonna la poursuite de la jeune femme. Il fit quelques pas encore, sur le trottoir, puis il regretta d'avoir perdu de vue une si jolie blonde. Il s'arrêta et se considéra. Et soudain, il s'accepta tel qu'il était, il renonça à faire de soimême un héros. Il se remit en marche dans le soir, à la recherche de la passante aux cheveux d'or. Et tournant le dos à sa maison, il se dit :
— Eh bien 1 oui, je suis une crapule, mais quoi je ne peux pas me changer.
ACHEVÉ D'IMPRIMÈk
Je vingt novembre mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf
PAa BLAIS ET ROY