LA.MARTINE
— Savez-vous ce que nous devrions faire, ce soir, s'écria Luc en arrivant chez les Guiramand, dites, le savez-vous ? Devinez, devinez, par Vénus, je ne vous dirai rien !
Il était plus joyeux que de coutume. En venant, il avait vu des choses charmantes, au bord de Feau : des ballets de libellules, des vols d'oiseaux, des paysannes aux beaux yeux qui portaient des corbeilles de fruits, et plus loin, de très jeunes filles qui baignaient leurs pieds dans la rivière, sans crainte de montrer d'adorables jambes nues, blanches et fines comme des rayons de lumière.
— Quel extraordinaire projet vous exalte aujourd'hui ? demanda Marcelle avec enjouement. Je ne
l'agonir de l'amour ig5
VOUS ai jamais vu aussi en train. Vous voici rose comme une jeune fille !
— Ah I Madame, j'ai vingt-deux ans, n'est-ce pas la plus belle chose du monde ? Et depuis que ^'e cours dans la campagne, je dois avoir, j'imagine, le teint fort échauffé. Mais je suis resté si longtemps à pâlir dans ma chambre sur d'ennuyeux bouquins ! Madame, la vie est une chose charmante et il y a bien peu de temps que je suis né !
— Vingt-deux ans, je pense ?
— Vous vous trompez. Madame. Il y a à peine trois mois.
— Mais ce beau projet que vous caressiez tantôt. . .
— Ah ! Madame, quand me laisserez-vous caresser autre chose que des projets...
— Allez-vous finir, poète insolent !
Depuis quelques jours, Luc badinait ainsi avec Marcelle. Elle était de ces femmes qui ne peuvent vivre si quelqu'un ne leur fait pas la cour. Elle avait besoin d'hommages amoureux, de compliments et de flirt, comme de manger et de dormir. Hermany se plaisait à ce jeu singulier, un peu par dépit de se montrer aussi maladroit avec Geneviève et beaucoup pour brusquer les événements en attirant la jalousie de son amie. Il espérait la forcer ainsi à révéler ses sentiments réels.
igô l'agonie de L'AMOua
Il reprit, en regardant Marcelle qui brodait un mouchoir de soie verte, léguer comme une plume ou comme un bourgeon :
— Je vous propose une longue promenade, ce soir, au clair de lune. Ce sera une chose exquise...
— J'en suis, j'en suis, s'écria Marcelle, en frappant dans ses mains. Voilà ce qui s'appelle une bonne idée I Qu'en dis-tu, Geneviève ? N'en es-tu pas enthousiasmée?
Geneviève rêvait silencieusement, les yeux perdus vers le fleuve du ciel. Devant elle, sur la table, un livre de vers, que Luc lui avait prêté, restait ouvert, avec, entre ses pages, un large signet de moire violette. Elle répondit avec lenteur :
— Certainement, c'est un beau projet que voug avez formé là.
Elle souligna le vousayec une intention malicieuse et continua sèchement :
— Mais vous me permettrez de ne pas y assister. Je me sens fatiguée aujourd'hui, je me coucherai de bonne heure.
— Allons, que te prend-il? s'écria Marcelle.
Quelle nouvelle fantaisie ? Comment, tu en parlais, l'autre jour, comme d'un rêve exquis! On te propose de le faire, et tu refuses?
— Ne suis-je pas libre à présent ? D'ailleurs, je te le répète, j'ai la migraine.
— C'est un prétexte, tu ne l'avais pas ce matin... Mais, nous te forcerons bien à venir. Nous ne pouvons te laisser seule ici, et je n'entends pas que tes caprices fassent manquer cette partie.
Elle se leva pour avertir sa mère qui faisait à la cuisine quelque nouvelle confiture. Luc resta seul avec Geneviève.
— Pourquoi avez-vous refusé ? lui demanda-t il doucement, de quoi vous êtes-vous blessée ?
Il voyait avec une vive satisfaction ses machinations aboutir et la jeune fille ne plus dissimuler sa jalousie. Son air ingénu trompa Geneviève qui répliqua sans le regarder:
— Mais de rien, je vous assure, j'ai dit la véritable raison.
— Vous savez bien que ce n'est pas vrai, Geneviève, vous en avez d'autres que vous voulez cacher.
— Je vous jure...
— Ne jurez pas, acceptez plutôt ma proposition. J'ai bien des choses à vous dire, et je ne pourrai le faire que ce soir. Nous avons besoin de beaucoup de franchise, nous ne sommes pas clairs l'un pour l'autre.
Geneviève le regarda, avec de grands yeux hu-
igS l'agonie de l'amour
mides, pleins de tristesse et de reproche. Marcelle et sa mère arrivaient. Luc, alors, à voix basse, d'une voix grave et profonde qui ne lui était pas habituelle, murmura.
— Ayez pitié de moi, Geneviève.
La jeune fille rougit brusquement, et pour cacher son trouble, elle se baissa vers le sol et ramassa le signet de moire qu'elle venait d'y laisser tomber.
jyime Guiramand accourait, très effrayée par la proposition de Marcelle. Elle n'aimait pas l'imprévu, et le moindre épisode survenu en dehors du train-train habituel et monotone de son existence la terrorisait. La perspective d'un brusque départ pour un voyage au Pôle Sud ne l'eût pas moins étonnée que ce projet d'une promenade au clair de lune.
— Alors, monsieur Luc, s'écria-t-elle^ tout essoufflée d'être venue si vite, vous voulez que nous allions, comme ça, courir les champs, pendant la nuit? Mais c'est insensé! Quel plaisir y trouverons-nous?
— Je suis bien sûr. Madame, que vous n'en trouverez aucun. Mais vos filles en retireront beaucoup d'agrément, et votre devoir est de les suivre- La vieille dame prit l'attitude de Niobé écrasée par
l'implacable destin et s'encouragea à la résignation.
— Que dit de cela M™^ d'Hermany? questionnat-elle.
Elle avaît une confiance illimitée dans le jugement de la mère de Luc, qui lui en imposait par son allure majestueuse, Tâpreté de ses convictions et son entente de Tagriculture. Elle espérait qu une femme de tant de bon sens aurait repoussé cette fantaisie romanesque; elle n'eût gardé alors aucun scrupule pour refuser catégoriquement. Mais Luc répondit avec désinvolture.
— Maman a trouvé mon idée charmante et se fera un plaisir de nous accompagner.
Alors M"*^ Guiramand comprit que c'était la défaite. Elle laissa tomber en même temps son tricot et son courage. Geneviève lui ramassa l'un, mais l'autre, ne recevantaucun secours étranger pour se remettre d'aplomb, ne se releva pas.
— Eh bien, Geneviève, t'es-tu décidée à venir? demanda agressivement Marcelle.
— Oui, ma migraine s'est un peu dissipée.
— ^ Mes compliments, monsieur Luc, fit M°*^ Hardy en se tournant vers le jeune homme, vous êtes un docteur magicien. C'est votre voix, je pense, qui a converti ma sœur.
Luc, debout pour partir, montra de la main le rouge Occident qui brûlait, grandiose et tragique, au fond du ciel, sur un bûcher de nuages à demi carbonisés, derrière un rideau de peupliers qui
l'agonik de l'amour
montaient dans Fair comme des flammes roses, et répondit gravement :
— Non, Madame, c'est la voix du soir.
Il porta à ses lèvres la main tiède, fraîche ou brûlante des trois femmes et s'en fut vers la rivière, de son grand pas allongé et rapide qui, tout de suite, de sa présence fit une ombre et de son ombre un souvenir.
Après le dîner, Luc et sa mère allèrent chercher les Guiramand au seuil du pont. C'était une de ces nuits de lune, si pures et si resplendissantes que Ton sent bien qu'elles ne pourront jamais se renouveler. La vie disait aux hommes : « Pressez-vous de jouir. Souriez sans cesse à tous et à tout. Ecrasez les raisins sur votre langue, les lèvres des femmes sur les vôtres, emparez-vous des corps, des pensées, des amours, des moissons! Soyez heureux de ce que mes mains vous tendent. Pressez-vous. Demain, il sera trop tard, j'aurai passé. De telles heures n'arrivent pas deux fois ! » Mais Luc n'écoutait pas cette voix. Il n'avait pas la liberté nécessaire pour laisser entrer en soi toute la douceur du clair de lune et de la nuit. Ses scrupules, ses doutes, ses regrets, ses hésitations l'assaillaient à la fois. Il marchait, la tête basse; il ne voyait rien, ni les saules qui ne semblaient pas autre chose que des
bouquets de rayons bleus, ni la rivière qui roulait de l'argent fondu. Mille réflexions tourmentaient sa pensée. Geneviève Taimait-elle ? C'était là la première question qu'il se posait, mais d'autres venaient ensuite. Peut-être l'avait-il irréparablement déçue par son ironie, sa froideur, son silence à l'heure où il aurait dû parler. Elle lui paraissait de ces âmesfièreset hautaines qui ne retournent jamais la tête en arrière et qui meurent de désespoir et de souffrance cachée plutôt que de faire des avances à leur destin. D autres incertitudes répondaient. Mais l'avait-il repoussée? Oui, sans doute, puisqu'elle était venue vers lui comme vers un ami, simple, franche et sincère et qu'il n'avait répondu à cette confiance que par un absolu silence sur luimême et par une fuite continuelle. — Ah I combien Luc aurait donné, à ce moment là, pour être un homme comme les autres, un spontané, un instinctif, quelqu'un qui ne réfléchit pas avant d'agir^ qui n'analyse rien, qui se donne tout entier. 11 entrevoyait ce qui serait advenu, s'il avait eu ce caractère souhaité. 11 n'aurait pas hésité à se jeter avec ardeur dans cette amitié retrouvée, ses paroles se seraient épanouies au hasard, étourdiment, répondant aux confidences par des confidences. Geneviève ne se serait point froissée, et le bel aveu.
quelque jour, aurait fleuri avec simplicité sur leurs lèvres, aussi naturellement qu'une rose mouillée que découvre }e matin. Arrivé à ce point de sesréfiexions,Luc considérait sa situation comme perdue; rien ne le sauverait pas, c'était fini, il renoncerait à Geneviève, il s'en irait, le cœur empoisonné et souff^rant, il s'efforcerait de reprendre une autre vie. Mais comment pourrait-il la supporter? Alors il fut accablé de désespoir. La pale campagne toute brillante de lune lui parut triste comme un cimetière, immense et morne sous la lividité du firmament. Et le poète s'apitoyait sur l'astre des nuits, planète à jamais morte, elle aussi, et qui rôdait dans l'espace comme un éternel regret.
Mais l'âpre horreur de cette mélancolie même, par son intensité, en excluait la durée et appelait une réaction. Elle vint. Luc revit ces minutes qui par leur addition constituaient l'irréparable de son aventure. Il fut étonné de les retrouver aussi confuses et aussi peu décisives. Elles ne marquaient réellement qu'un trouble passager, un éphémère manque d'entente. L^espoir renaquit. II envahit tout comme une inondation du Nil. Un hymne de joie monta du Cœur de Luc. Rien n'était perdu, il allait parler. Geneviève l'aimerait...
Alors il leva la tête, il sentit brusquement lé
charme ineffable de la nuit ; son sang battait d'amour. Il vit la campagne humide, baignée de poésie, le ciel pareil à un char d'étoiles escortant la divinité de la lune, les saules semblables à des rayons d'argent ou à des nymphes aux chevelures de lumière bleue. Le murmure de la rivière glissa comme le chant même de Tamourdanssa pensée et Tenchanta, il emportait sur les longues herbes inclinées et sous les arbres ses vieux soucis et son indécision.
Trois ombres féminines parurent de l'autre côté de Teau. Geneviève marchait en tête, légère, aérienne, vêtue de bleu pâle, avec une dentelle sur les épaules, elle n'était rien qu'une fée, une apparition de l'ombre, une enfant trop belle pour la terre et trop frêle pour affronter les feux du soleil. Elle traversa le pont dans un jet de lune, des roses blanches à la main. Et tout cela baignait dans une telle atmosphère de tendresse discrète et de rêve réalisé que Luc eut envie de crier, de sangloter, de se prosterner dans le gazon. La splendeur inouïe de ce spectacle dépassait les forces humaines ; l'émotion devenait un paroxysme où la joie était douloureuse, l'extase désespérée; il s'avança, comme un somnambule, sur un ordre machinal de sa mémoire, sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait. Il comprit que tout cela était un rêve et il se dit : « Gare au
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réveil ! » Il sourit pour saluer, il parla. Il n'avait aucun sens de la réalité. Pendant que sa mère s'attardait à causer avec M°^® Guiramand et Marcelle, il entraîna Geneviève.
— Eh bien, lui dit-il, d'un ton triomphant, regrettez-vous d'être venue ?
Elle le regarda d'un air froid et répondit :
— Je n'en sais rien encore, je vous dirai cela quand nous rentrerons.
La sécheresse de cette phrase rappela Luc au sentiment de l'exactitude et fit s'évanouir son exaltation. Il vit le moment venu où il fallait parler. Il ne pouvait plus reculer, mais il pouvait gagner du temps. Il se jeta pour s'étourdir dans une absurde conversation. Geneviève ne répondait que par monosyllabes, mais Luc ne les entendait même pas. Il criait presque pour étouffer la voix de sa raison, il s'agitait et gesticulait. Toute autre que Geneviève l'eût cru fou. Elle eut l'intuition des causes de sa fièvre, elle le vit attiré par l'aveu, courant vers lui comme l'oiseau vers le serpent qui le fascine. A ce moment même, Luc recommençait à croire que ce ne serait pas pour cette nuit. Ce sujet-là lui était interdit. Sa langue, si habile à n'importe quel autre discours, se fût paralysée au moindre mot d'engagement. Dès qu'il sut qu'il ne dirait rien de ce qu'il
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devait dire, il retrouva tout son calme. La splendeur nocturne lui apparut immensément, il n'avait plus besoin de s'étourdir, il pouvait jouir de ce qu'il voyait, il reprit d'un ton grave :
— Ah ! Geneviève, que celte nuit est belle ! Elle . nous accable à force de grandeur et de pureté ! Nous ne sommes rien devant elle. Ces étoiles sont trop brillantes, cette lune trop pâle et trop mélancolique I Au delà d'une telle majesté, il n'y a plus que de la tristesse et du désespoir. Voyez ces astres qui existent depuis la première aube du monde. Ils ont vu tous les hommes défiler devant eux comme des brebis sous l'œil du berger. Et nous passerons comme eux et d'autres nous suivront. Ah! que nous sommes peu de chose, Geneviève, devant l'éternité des étoiles, sous le poids de l'espace et sous le poids du temps I Pourquoi, pourquoi s'attacher à quoi que ce soit sur la terre î II faut se persuader du peu d'importance de soi-même, se fondre en tout, s'écouler religieusement avec tout ce qui s'écoule ! — Mais que dis-je, Geneviève ! Non, il faut s'ancrer sur un terrain immuable, s'accrocher à une affection sûre comme la liane à l'arbre et voir passer tout le reste, en restant immobile dans un amour plus fort que la mort.
En se laissant entraîner par le torrent de ses idées
206 L*AGONIB DE L* AMOUR
et par les réflexions que lui inspiraient la nuit et les étoiles, Luc s'était aperçu qu'il faisait fausse route et qu'il disait juste ce qui pouvait à ce momentlà décevoir le mieux Geneviève. Il essaya de se rattraper et ne put finir que par une banalité.
Il s'arrêta alors de parler et tendit les mains devant lui comme deux feuilles frémissantes. Vers lui, montait l'élégie de l'eau, suave et pure, modulant des regrets et des mélancolies. A cette plainte, Geneviève sacrifia ses trois roses blanches ; elle les jeta d'un geste large et romantique, et il parut à Luc qu'elle voulait, avec ce geste, représenter son abandon de tout espoir . Il se sentit coupable et se dit :
— Si elle accepte de venir en barque avec moi, je parlerai coûte que coûte.
Il pensait bien qu'elle refuserait. Elle accepta. Luc désira encore que M°*® Guiramand ne donnât pas son autorisation. Geneviève insista tellement qu'elle l'accorda.
— Vous n'irez que jusqu'au pont, dit-elle, et vous remonterez.
Les jeunes gens promirent et s'embafquèrent.
Geneviève s'assit au gouvernail, Luc détacha l'amarre et prit les rames. La barque, emportée par le courant, glissa très vite sur l'eau blanche, où chaque petite vague brillait comme un diamant* Une cata-
racte d'étincelles ruisselait des palmes de bois quand Hermany les sortait de la rivière d'un mouvement rythmique pour les y replong-er brusquement.
douceur infinie de cette fuite légère sur Teau bruissante, clarté du ciel descendue en échelles de rayons, adorable visage de Geneviève aux yeux d'azur profond, quelles paroles surhumaines saurait dire votre poésie !
En levant son regard, Luc voyait l'immensité du firmament pâle, jonché de myriades d'étoiles tremblotantes ; la lune errait silencieusement, livide et brillante, pareille à un miroir où se refléterait une figure exsangue et douce de morte souriante. Les saules filaient sur les rives, rapides et semblables, avec des allures de femmes penchées vers les flots pour y puiser. Des toufl^es de roseaux s'évanouissaient dans une buée d'argent ; d'autres naissaient. Des écailles de glace miroitaient sur la rivière.Et Geneviève, assise auprès du gouvernail, immobile en sa robe aventurine, un nuage de dentelle sur les épaules, était sur les frontières du rêve et de la vie.
Et la barque glissait avec le courant, mollement bercée, entraînée dans une dérive molle et fluide. L'air traversé rafraîchissait les visages comme une haleine d'amour. Un rossignol chantait.
2o8 l'agonie" de l'amour
Luc se taisait. Il ne pensait à rien, il coulait dans Toubli. Il n'y avait plus de passé, il n'y aurait jamais d'avenir. Le présent seul existait, un présent plein de volupté, de bonheur, de joie tendre et profonde. Cette promenade n'aurait pas de fin. Elle durait depuis si longtemps que Luc ne se rappelait plus qu'elle eût commencé.
Et Geneviève se laissait prendre, elle aussi, au charme ineffable de l'heure. Sa figure s'adoucissait; son amour pour Luc éclatait dans ses yeux, devenait plus fort que sa vie même. Elle ne lui en voulait plus de son long silence, elle attendait patiemment le moment où sa voix s'élèverait. Elle ne désirait rien, — si ce n'est d'être prise par les bras de Luc, de tomber contre sa poitrine et de s'y abandonner à la profonde volupté des larmes. Elle savait maintenant qu'il l'aimait, puisqu'il avait crié : « Pitié! » vers elle. Que lui importait tout le reste ! Et l'idée de vivre sans lui ne lui venait plus, c'était là une chose impossible, aussi impossible que le bouleversement des saisons ou une révolution dans la marche de la terre.
Ainsi la Nature pacifiait les amants inquiets. Elle les poussait insensiblement l'un vers l'autre, comme les avalanches vers la plaine, comme les fleuves vers la mer, comme les vagues vers la lune . Elle
effaçait ces petits froissements qui ne sont rien et qui sont tout, — qui sont d'infinitésimaux détails de l'existence quotidienne et qui font cependant le bonheur ou le malheur des êtres.
Soudain, Luc abandonna les rames et se croisa les bras.
— Jusqu'où irons-nous ainsi?demandaGeneviève.
— Jamais assez loin! s'écria-t-il avec feu.
Et tout à coup, comme un torrent de lave, Famour inonda son coeur. Il n j résista pas, il obéit à Timmense voix silencieuse qui soufflait de la nuit. II n'y eut pas un doute, pas une hésitation; l'ancien Luc, timide et féminin, s'évanouissait, et celui qui lui succédait naissait spontanément de son instinct et de sa fièvre. Hermany se retourna, il vit la figure de la jeune fille, en pleine lumière, brillante comme une face de cristal. Dans la barque qui filait à la dérive, il fut à ses pieds, agenouillé, levant les mains vers elle, avec une prière!
— Ah! je vous aime, je vous aime, Geneviève 1 Ayez pitié de moi, j'ai tant souff^ert, vous voyez, je suis à vos genoux, je vous demande pardon, je vous aime tant!
Il ne savait au juste ce qu'il disait. Les paroles se pressaient sur ses lèvres comme les gouttes d'eau de la pluie sur une feuille. Il parlait! comme une
fleur épanche son pollen, comme un abeille en puise le suc! Des larmes brillaient dans ses yeux, rosée d'amour, pour l'aube de sa nouvelle vie. Ses phrases étaient tremblantes, il cachait son front dans la robe d'azur, il couvrait de baisers l'une des mains de Geneviève, il étreignait ses genoux dans ses bras. Elle frissonnait, elle aussi, comme un rameau doré de mimosa au vent du Nord. Elle balbutiait, ivre de la même ivresse que lui, heureuse du même bonheur,
— M'aimerez-vous, m'aimerez-vous jamais?
L'ardente supplication montait vers elle, elle défaillait de langueur, elle eut peur de la traîtrise de l'eau écaillée de nacre et d'argent. Elle se pencha vers Luc, sa voix fut à peine plus sensible que le murmure du flot contre la coque légère du bateau, que le cantique de la brise dans les saules. Et cette voix disait :
— Je vous aime, oh! Luc, vous savez bien que je vous aime !
La grande sérénité des cieux de juillet, sans un nuage et sans un pli, fut dans l'âme de Luc. Il ne fut pas étonné. 11 savait depuis toujours que Geneviève l'aimait. Puis cette extase devint aiguë; elle monta aux cimes les plus élevées de la joie, comme la main sur la gamme ascendante d'un clavier; elle
le laboura en passant d'une angoisse perçante comme une souffrance; il atteignit cet état où la satisfaction devient effrayante. Un orage grondait dans son cœur. — Et couché au fond de la barque, il baisait passionnément les petits pieds de Geneviève, dans leurs souliers découverts. II ne savait plus que répéter convulsivement :
— Geneviève, ma Geneviève, ô ma vie, mon amour !
Et Tesquif emportait leur fragile ivresse dans la nuit amoureuse . Ils voguaient sur un lit d'étoiles. Ils s'enfonçaient dans l'ombre lumineuse où si souvent leurs tristes rêves s'étaient perdus. Et autour d'eux, les torches de l'Amour brûlaient dans l'air pur, avec la rouge flamme qui consume les vaines feuilles mortes du passé, fondues en fumée bleue, et l'éclat surnaturel de l'aube glorieuse et latente.
— Le pont !
Ils virent brusquement s'avancer vers eux la voûte d'ombre d'une arche, si basse qu'il fallait se courber pour ne point en heurter du front les pierres veloutées. Ils baissèrent la tête; le courant les emporta dans la nuit du tunhel au bout duquel brillait un frémissement d'étincelles argentées. La lumière de nouveau les enveloppa de son grand manteau de blancheur.
Mais Geneviève se souvint du reste, de la vie qu'ils avaient laissée et vers qui il fallait revenir. Elle le murmura à Toreille de Luc. Il comprit aussi que rheure du rêve finissait.il prit les rames, la barque tourna et remonta la rivière. Et le jeune homme maintenant parlait à la hâte, il disait son amour, ses anciens désespoirs, Tincertitude timide, où, si longtemps , il s'était enfermé,ignorant le chemin à choisir. Sa voix ardente et supplicatrice se mêlait à l'élégie de l'onde, au cantique des roseaux. La brise était si douce et si pure qu'elle semblait avoir passé sur des étoiles !
Il s'était peut-être écoulé des siècles dans le temps où le bateau dérivait au fil de la roubine. Mais le retour dura à peine un peu plus qu'un quart d'heure. Là berge, où leur famille les attendait, déjà anxieusement, fut tout de suite devant les promeneurs. Ils rentrèrent dans la réalité, avec un vif étonnement, gardant au fond d^eux-mêmes le grondement perpétuel de Tonde amoureuse, qui tombait comme une cascade, roulant les souvenirs, les regrets, les désirs, les extases, les espérances, tout le bouillonnement frénétique de l'âme humaine.
Après avoir raccompagné chez elles les Guiramand, Luc erra dans la campagne. Il était trop enfiévré pour dormir. Il alla au hasard sur des routes de marbre, sous des arbres de neige et d'écume.
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II ne gardait qu'une béatitude sans pensée, un sentiment d'impersonnalité qui le faisait devenir tout ce qu'il voyait, cette meule pareille à un bloc de soleil, ce caillou blanc comme un glaçon, cette couronne de cyprès, ce jet de fleurs au bord du fossé. Puis, avec la pensée, le souvenir se réveilla. L'émotion fut si violente que Luc en sentit une blessure au cœur, qu'il se jeta au pied d'un buisson- et qu'il resta sur le sol moelleux à murmurer confusément des hymnes d'amour. Il revit dans un tourbillon d'images toute la nuit ; et l'étonnante irréalité de cette apparition le bouleversa. II lui sembla être au seuil de la mort, ne pouvant plus garder en lui une pensée trop forte pour son corps, prêt à la laisser s'échapper de ses lèvres, avec la vie.
Ensuite, il se releva et se mit à courir. Une puissance divine l'emportait. Il criait sa joie dans la lumière et dans la nuit. Il improvisait les chants les plus superbes et les plus gonflés de lyrisme. Le monde entier lui semblait adorable, et il souffrait de ne pouvoir tout presser contre son cœur. Il galopait à travers la plaine, buvant l'air pur et froid aux sources des rayons, aspirant les odeurs grisantes qu'exhalaient les fleurs sensuelles et les foins. Et il prenait le vent que soulevait sa course pour l'aile de Pégase agitée contre lui !
Mais, mon Dieu, se dit-il en soupirant, il y a des fous à Bedlam qui le sont moins que moi.
Stendhal.
Luc, le lendemain, rencontra l'aurore au seuil du Mas des Mourgues. Il tendit les bras vers elle et la àalua avec de religieuses paroles de vénération. Elle venait dans un sourire de clarté blonde, jetant à pleines mains des roses dans le ciel.
Le poète s'assit sur un talus humide de rosée. Il était brisé et las. Le souvenir de sa nuit restait dans sa pensée comme la plus incroyable chose du monde, le plus fantastique des romans. Il lui fallait constater son éloigtfement, à cette heure matinale, de sa chambre, ses vêtements fripés et salis, la courbature de ses membres pour y croire encore. Puis il se rappelait en souriant toutes les folies qu'il avait faites, la fièvre de sa pensée, sa course éperdue dans les ténèbres, sur les longues routes où veillent les peupliers. Il avait, tant sa tendreses
était passionnée et sa joie débordante, serré contre son corps et embrassé des arbres, parlé de Geneviève aux rossignols chanteurs. Enfin il s'était laissé tomber dans un fossé, il y avait dormi i>ne heure ou deux, épuisé, à bout de forces... Les oiseaux F avaient réveillé.
Il se leva du talus en répétant le nom de son amie et se dirigea vers le Mas. Les ombres s'allongeaient obliquement sur le sol. L'horizon semblait une cuve d'or en fusion. La vie animale tressaillait le long du chemin. Des cris d'alouettes et de mésanges montaient dans l'air comme des fusées d'harmonie.
— Je suis heureux, je suis heureux ! se disait Luc en marchant. Geneviève m'aime! Oh ! jamais, jamais, je n'aurais osé croire à une telle joie. Celle quî brillait sur mon destin, comme le phare dans la nuit, a tendu ses deux mains vers moi, et voici que l'allégresse qui gonfle ma poitrine m'apparente aux Immortels ! mon cœur, ô mon cœur, modère tes transports ! Je ne veux pas mourir maintenant que la vie m'a béni I Je veux vivre, avec toute l'intensité, toute la passion que je pourrai y mettre. L'avenir tend vers moi des guirlandes de fleurs. douceur infinie de l'Amour I Fusion de deux forces en une! Savoir qu'on n'existe plus pour soi, mais pour
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un autre être en qui s'incarnent toutes les suaves harmonies de l'univers ! Être dans la Destinée d'une femme, comme la lune dans celle de la mer !
— O je voudrais des roses à baiser, des calices où me rouler, pour satisfaire l'immense caresse dont brûle mon corps, loin de la divine présence de Geneviève !
C'est avec de tels sentiments qu'il gagna le Mas. La maison dormait encore de toutes ses fenêtres fermées. Luc monta dans sa chambre et se coucha un moment sur son lit, en attendant l'heure habituelle de son réveil.
Il passa sa matinée dans la plus fébrile impatience. Rien ne pouvait satisfaire son esprit dévoré d'amoureuses flammes . Ni les livres qui chantent, ni ceux qui racontent, ni le travail. Il ne savait que marcher en rêvant profondément aux délices de sa vie, à la grâce incomparable de Geneviève. Il se rappelait son ennui d'autrefois, et il se disait :
— Oui, ce qui manquait à mon existence, c'est bien ce feu qui donna au Tasse, à Pétrarque et à Ronsard leur grandeur et leur éclat. Que de lassitudes, que de noirs soucis m'écrasaient, lorsque au retour des promenades et des visites, je regagnais ma chambre solitaire où nul doux sourire ne m'accueillait ! Inutilité des jours, vide effrayant desheu-
res, combien je vous ai connus alors I Non, rien ne retenait à la vie ma chétive existence plus détachée de tout qu'un sapin emporté par l'avalanche et roulé dans un torrent. Mais pourquoi se souvenir de ce pénible passé? C'est un amas de feuilles mortes qui brûle au rouge bûcher de Toubli et dont il demeurera à peine quelques folioles à demi carbonisées, bonnes à serrer dans le livre de la mémoire. Et la nouvelle figure de moi-même que le printemps a sculptée ne ressemble plus à celle qui gît sous la cendre. Le bonheur s'est ouvert à moi, sous un berceau de roses et de lune, la plus belle fille des hommes a daigné me confier son amour, me voici à jamais créé 1
Ainsi Luc parlait en son allégresse, et à l'écho qui sommeillait sous les frênes, derrière la maison, il confiait ses aveux, et ses prières. Puis il se couchait dans le hamac, il s'y balançait avec violence, s'élançant vers de hautes branches ensoleillées pour retomber dans un abîme d'air.
Mais tout cela semblait à peine réel au poète. Il ne se reconnaissait plus dans la fièvre où il vivait. Il confondait presque le roman de son amour avec ceux qu'il projetait d'écrire et ceux qu'il avait lus. Celui-là semblait aussi idéal que ceux-ci.
Aussitôt après le déjeuner, il courut chez les
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Guiramand. Il trouva Geneviève assise sur un vieux tronc de saule, de l'autre côté du pont. Elle l'attendait. Elle avait traversé les mêmes joies que lui, mais plus doucement et plus mystiquement, sans ivresse violente, mais avec de continuelles larmes de bonheur. — Elle était aussi impatiente que lui de l'heure de se revoir.
Elle dit tout de suite à Luc que sa mère et sa sœur venaient de partir pour faire une visite dans le voisinage. Elle avait prétexté une migraine pour ne pas les suivre.
En marchant, Geneviève prit le bras du jeune homme. Elle commença à lui parler. Elle avait tant de choses à lui confier! Cet aveu d'amour, qui les avait éclairés d'un feu plus doux que les rayons de Vénus, venait, lui semblait-il, de briser ces portes de cristal qui séparent deux esprits. Puisque Luc était son ami, qu'avait-elle à lui cacher? Et puisqu'il l'aimait, ne devait-elle pas lui dire combien elle avait été longtemps seule et triste, afin qu'il la plaignît el qu'elle trouvât auprès de lui l'appui et l'affection qui lui manquaient? Elle parlait lentement, gravement, elle racontait peu à peu sa vie intime, elle avouait enfin à Lucqu'elle l'avait dès le premier jour considéré comme un ami et qu'elle avait bien souffert de son silence, de son attitude ironique etglacée.
Luc, alors, chercha à se disculper. Il s'efforça d'expliquer à Geneviève son inconcevable timidité, ses bizarres conflits de sentiments et cette peur continuelle d'être repoussé ou raillé, qui l'avaient forcé si longtemps à tout cacher de lui-même et à se renfermer dans une taciturnité méfiante. Ses phrases, soulevées par le souffle de la sincérité le dévoilaient parfois à lui-même ; un mot, qu'il prononçait, brillait comme une torche et faisait la lumière dans une émotion obscure, dans des désirs enfouis sous les ténèbres.
Ils marchaient au milieu des grandes herbes inondées de soleil et dont le vert à la pointe s'allumait d'une flamme d'or. Les arbres, au-dessus d'eux, faisaient un léger berceau d'émeraude et de cendre.
Luc et Geneviève étaient le couple d'amour qui échappe aux temps et se relie à Pimmense chaîne des êtres. Leurs différences individuelles s'effaçaient, l'âme originale qu'avaient créée en eux leur époque, leur isolement et la mystérieuse source d'où naissaient leurs pensées, pareilles à de blancs glaciers, à des torrents écumeux ou à des rivières bleues et molles, disparaissait pour faire place à l'âme générale, simplement humaine, qui est au fond de nous tous comme l'eau sous le sol. Leurs sentiments étaient ceux de tous les hommes et de
toutes les femmes qui s'aimèrent depuis Taube des époques. L^univers s*ouvraît à leur soif de beautés, comme une terre promise, avec ses merveilleuses fontaines, ses vendanges et ses vergers.
Ils arrivèrent ainsi sur la terrasse, mais ils ne s'y arrêtèrent pas. Ils descendirent vers le bosquet qui les appelait par la yoix de tous ses oiseaux.
— Chère Geneviève, disait Luc, il n'y a pas encore un jour entier que notre double amour s'est dévoilé l'un à l'autre, et il me semble que notre vie est liée depuis des années. Je ne me rappelle déjà plus le temps où nous ne nous aimions pas. Etrange illusion de l'esprit qui se moque des bornes qu'il a lui-même formées et se joue comme un Ariel dans la fusion du Passé et du Présent !
— Moi non plus, Luc, je ne peux me souvenir de l'époque où nous n'étions pas tout l'un pour l'autre. Mais sans doute vous aimais-je déjà avant de vous avoir rencontré, tant je sentais que vous deviez venir, tant vous m'étiez nécessaire.
Puis ils échafaudaient leur avenir, — mais avec des rêves et des désirs, architecture de nuages qui ne reposait pas sur la terre, qui apparaissait irisée et chatoyante, rosée par l'aube et rougie par le soir, bleuie par le clair de lune du sentiment, — temple de nuées créé avec des lignes d'absolu,
L AtiONIE DE L AMOUR
alors qu'içi-bas tout ne repose que surdesà-peu-près.
— Quand nous serons mariés..., murmurait Geneviève.
La première, elle évoquait Tidée pratique, la base solide de leur affection. La pensée en fut douce à Luc; elle montrait tout un avenir de tendresse, d'union parfaite, de voyages continuels dans des pays de lumière ou de glace, de charmant nomadisme sur les routes, au hasard des auberges, des villes de perle ou d'ébène et des rivières ensoleillées. Il inclina son front vers le bonheur, il le vit tout près de lui, si près qu'il pouvait l'atteindre en étendant la main. Il serra plus étroitement la taille de Geneviève, elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Luc, ils s'avancèrent ainsi dans le bosquet.
Ils marchaient sous la bénédiction des grands arbres dont les larges bras s'étendaient sur leurs fronts. Ils souriaient devant eux, à tout ce qui se présentait, dans la grande douceur de la grâce amoureuse. Les bourdonnantes abeilles, filles du soleil et des fleurs, les lierres à têtes de serpents, les bancs de mousse, les cohortes bruissantes de peupliers dont les feuilles cliquetantes menaçaient le ciel comme mille épées acérées, — tout venait boire à la ^source de leur tendresse. Les oiseaux chantaient toujours.
Ils arrivèrent ainsi au fond du bocage. C'était un quinconce de rosiers. Des bancs de pierre invitaient au repos, parmi de noirâtres rameaux. Des corolles rouges ou rose-thé, humides et charnelles, débordaient partout des taillis. Une odeur mielleuse voguait sur l'aile des brises, arôme envolé du cœur des buissons, parfum que distillaient les gouttes de rosée.
Geneviève s'assit sur un banc, et Luc s'agenouilla à ses pieds. Il prit les mains longues et fines de la jeune fille et les appuya contre sa joue. Puis il baisa ses doigts minces, ses ongles roses comme la chair intérieure des coquillages. Une charmante griserie s'emparait de lui. Il sentit son amour se matérialiser ; l'idée sentimentale et pure prenait forme, elle avait des seins, des jambes, des épaules. Le contact tiède des genoux sous la robe l'énervait voluptueusement. Ce n'était, certes, pas encore la brutalité violente d'un désir, mais une sensualité presque mystique, un besoin de défaillance, de pâmoison entre des bras dont il imaginait déjà la nudité. La seule pensée du mariage, plutôt que tout frôlement, avec son évocation d'intimité conjugale, suffisait à faire naître la chair sous la pureté d'un amour encore idéal et platonique, — et qui l'était resté, dans un confus désir d'éloigner d'une passion vraiment
tendre et forte, tout ce qui aurait pu y rappeler les équivoques caresses et les luxurieuses dépravations des liaisons anciennes.
Et Luc, se relevant lentement, haussa ses lèvres vers celles de son amie. Il se trouvait, ayant sa face tout près de la sienne ; il plongea son regard dans ses yeux; ce fut une longue union mystique. Luc voyait un firmament bleu, mystérieux et profond, où des songes passaient comme des mouettes sur Tazur marin. Il craignait de se noyer dans leur eau changeante, et il avait presque le vertige. Il avançait la tète, insensiblement, presque sans le vouloir, attiré par la fascination du regard féminin, — et tout à coup, il sentit sous sa bouche frémir et se contracter la chair humide et savoureuse des lèvres de Geneviève, ses lèvres se gonflèrent d'amour, s'appliquèrent furieusement, et Luc, renversant en arrière la tête défaillante de la jeune fille, but longuement et délicieusement sur sa bouche vierge son premier baiser 1
Si j'avais beaucoup de ces moments affreux, si mon amour sans bornes ne savait pas racheter les heures mauvaises de ma vie; si j'étais destiné à demeurer tel que je suis? Fatales questions! la puissance est un bien funeste présent, si toutefois ce que je sens en moi est la puissance. Pauline 1 éloig^ne-toi de moi, abandonne-moi I je préfère soufifrir tous les maux de la vie à la douleur de te savoir malheureuse par moi.
Honoré de Balzac.
Dès lors, commença pour Luc d'Hermany le plus radieux des étés. La perpétuelle présence de Geneviève en était Tunique fête. Il connut toutes les extases de Tamour, la joie qui se renouvelle chaque matin en prenant une figure nouvelle, les longues causeries confiantes avec des héliotropes aux lèvres, les baisers ardents et chastes, le frémissement des doigts unis, la houle de la jeune poitrine
palpitante sur qui Ton pose sa tête, les regards qui n'en finissent plus de se contempler, les doigts errants dans la soie d'une longue et souple chevelure dénouée, la puissance delà jeunesse, de la force et de la beauté.
Chaque jour, Luc voyait son amie. Souvent, jyjme Guiramand et Marcelle allaient faire des visites dans les environs. Geneviève restait seule. Sans doute Tidée d'un mariage entre la jeune fille et Hermany ne déplaisait^elle pas à ces dames, car elles toléraient trop visiblement les fréquentes apparitions de Luc, et elles facilitaient, comme négligemment, les entretiens des amoureux. Madame d'Hermany devait également accepter avec plaisir cette perspective : car elle ne faisait aucune remontrance à son fils. L'avenir se montrait donc sous les plus heureux auspices. Parfois aussi, il est vrai, Luc se disait :
— Suis-je capable d'aimer ma femme uniquement? Lorsque je serai marié, ne prendrai-je pas l'habitude d'un amour régulier et catalogué comme tout le reste, — et ne m'en fatiguerai-je pas? Ne m'éprendrai- je pas d'autres femmes, de brunes au corps velouté, de minces blondes aux yeux clairs, de rousses à l'odeur fauve 1 II rôde tant de belles formes par le monde ! Les actrices sont si passionnantes, les
2 20 l'agonie de l'aHOUR
courtisanes si délicieuses, les mondaines si tentantes I Ne demanderai-je pas de nouvelles voluptés, d'autres couches à ébranler, d'autres épaules à baiser?, — Et je ne veux point mentir, je ne veux point offrir àGeneviève une promesse que je saurai trompeuse et à laquelle je laisserai Tarrière-pensée de ma liberté. Je ne veux pas non plus qu'elle soufiFre, el elle ne se consolerait pas de ma trahison.
Luc énumérait alors toutes les raisons qu'il avait de rester fidèle à sa femme, mais l'obscur instinct protestait, il ricanait des assertions du jeune homme et répondait :
« Tu es changeant et volage, tu ne sauras te passer d'amour, la sensualité et le sentiment se partageront ta vie. Tu voudras sacrifier à l'une et à l'autre . Pourras-tu ne pas t'émouvoir auprès des amies de ta femme qui seront jeunes et belles ? Il te manquera l'amer poison des amours défendues et cachées. En pénétrant, le soir, dans la chambre conjugale, qui ne t'intéressera plus, tu évoqueras de riches alcôves pleines d'odeurs troublantes et charnelles, tu verras dans ta pensée se dévêtir d'adorables maîtresses au corps mûr. Tu désireras réclair blanc des jambes fuselées qui jaillissent des bas noirs, la splendeur des dessous qui s'entr'ouvrent sur des formes divines, comme des
nuages empourprés sur Tapparition du matin. Tu regretteras le moment si doux où les corsages, It s corsets et les jupons dévoilent de sublimes contours devinés sous Tétoffe, mais encore inconnus. Tout le poème de Tamour chantera dans tes veines 1 Tu seras hanté par les nudités resplendissantes qui remplissent la vie des voluptueux. Tant de blancheurs divines se dissimulent sous les soies et les velours 1 Les lits pâles te parleront leur langage terrible et muet, et les draps aux plis de fleurs te rappelleront eux-mêmes par leur ondulation immobile la tempête marine et le naufrage de l'Amour. Et lorsque de telles pensées te troubleront, tu ne verras auprès de toi que ta femme que tu connaîtras trop et dont la possession t'apparaîtra comme un devoir et non comme un plaisir. »
C'est ainsi que Luc écoutait la sinistre voix de rinstinct. Cela se passait généralement dans la nuit tombante. Les ténèbres rampaient serpentinement. Elles ^éveillaient dans les sens de l'homme ce qui y sommeille encore de frénétique et de bestial. De nouvelles inquiétudes et des doutes sacrilèges naissaient. L'âpre étalon, qui dort au fond de nos reins, se cabrait et mêlait son hennissement au cri désespéré de l'homme. Et comme une allusion fatidique à cette union, les nuages qui escaladaient les lointaines
collines prenaient des formes vagues et tourmentées, qui évoquaient un galop fou de Centaures rués !
Puis Tapaisement se faisait avec Tascension des premières étoiles. Aldébaran, pareil à une rouge torche, brûlait les dernières incertitudes à son feu pur. Sirius éblouissait. La Grande-Ourse roulait son chariot d'astres dans le sombre azur.
Le lendemain, quand il revoyait Geneviève, Luc s'étonnait d'avoir pu ainsi douter de lui-même. Il croyait de nouveau à la généreuse illusion d'un amour immortel, d'une affection dont nul désir étranger ne viendrait déchirer la douce trame. L'idylle du foyer, de la famille créée, de l'enfance perpétuant un sang vigoureux, vierge de tout mélange adultérin, [remplaçait le roman, la vie de volupté et de gloire, roulée dans les chevelures des courtisanes et dans les couches bonnes pour des déesses. Et le remords subsistait d'avoir pu imaginer.de tels mensonges et de telles débauches après ce rajeunissement de l'être qu'était pour lui l'amour de Geneviève, ce bain dans l'eau baptismale et purifiante de la tendre Jouvence !
Ce sentiment d'une faute commise envers son amie donnait à l'amour de Luc une excitation passionnée. Il atteignait alors à de merveilleux paroxysmes de tendresse :
— Me voici arrivé à Tapogée de Tamour, pensail-il, puisque je préfère Geneviève à moi-même. Ce n'est plus pour moi que je vis, — c'est pour elle. Je sens bien que si elle ne m'aimait point, je l'aimerais, moi, tout autant, mais avec plus de souffrance. Je me sacrifierais volontiers pour elle, oui, j'accepterais de travailler toute ma vie, obscurément, sans espoir de récompense, pour lui donner un peu de bonheur. J'accepterais toute la tristesse afin qu'elle soit heureuse...
Il s'exaltait peu à peu, il jouait pour lui-même une pathétique tragédie avec cette étonnante facilité qu'ont les Provençaux pour inventer des histoires et pour s'entourer de mensonges :
— Je préfère son bonheur à ma vie, conclut-il gravement. Si elle était à bout de forces, mourante, tuée par l'anémie et sans espoir de résurrection autre que le don de quelques verres d'un sang vigoureux, je lui offrirais facilement le mien. Je m'éteindrais doucement dans la mort, simplement satisfait de savoir que, grâce à moi, Geneviève pourra vivre, jouir de toute la vie... Ah ! s'effacer pour elle... rester dans l'ombre pour qu'elle se réjouisse au soleil !
Ce jour-là, vraiment, Luc atteignit à la plus haute cime de son amour. Il voyait déjà, dans son
imagination, la scène tragique, Geneviève, étendue sur son lit, agonisante, bièmie déjà par le souffle de la mort, Marcelle en larmes, sa mère désespérée, et Luc arrivant, consentant au sacrifice, murmurant à son amie : — Vous savez bien que mon sang et ma vie vous appartiennent. Prenez l'un et l'autre.
Il pensa si tendrement à Geneviève qu'il ne put résister au désir de la sentir auprès de lui. 11 courut aussitôt chez elle, et comme elle était seule, il se jeta à ses pieds et lui jura un amour qui n'aurait point de fin avec des transports de lyrisme. Il en fut même un peu déplacé. Il baisait passionnément ses doigts tièdes, il tremblait presque d'enthousiasme. Geneviève mêlait aux siens ses accents romanesques... Mais pendant toute cette cérémonie touchante, un malicieux démon s'agitait dans l'esprit de Luc et considérait les péripéties amoureuses. Il jugeait en connaisseur les attitudes et les paroles. Il applaudissait discrètement. Et en se levant pour s'asseoir auprès de son amie, Hermany eut la bizarre impression qu'il venait de jouer un rôle.
Ainsi l'étépassait. Les moissonneurs dénudèrent les plaines. On cueillit les fruits des vergers. II y eut de brûlantes journées où Ton ne pouvait rien faire, — si ce n'est absorber des boissons glacées.
Le soleil accablant occupait tout le ciel. Les crépuscules seuls apportaient un peu de fraîcheur à la journée torpide et lasse. A ce moment, Luc montait avec Geneviève au second étage du Mas des Olives pour voir le soleil couchant. Ils s'accoudaient ensemble à la fenêtre de la chambre de la jeune fille. Cela remuait Luc délicieusement de pénétrer dans ce lieu vénéré. Une sensualité légère en pimentait la neigeuse impression. On y respirait une amoureuse odeur de poudre de riz et d'iris. Il regardait le grand lit blanc, semblable à une barque d'aubépines, les robes pendues, calices renversés, et qui gardaient dans leur abandon un peu de la forme de celle qui les avait habitées, les photographies sur la commode, les aquarelles aux murs, mille petits objets, détails d'une intimité féminine, un peigne d'écaillé ici, un ruban là, un flacon de parfumerie sur la toilette, une boucle de ceinture, une enveloppe de lettre. Il lui ravissait chaque soir comme un précieux fétiche quelque bibelot ou quelque faveur; et cela lui faisait un bizarre musée d'amour, un reliquaire qui le remplissait d'une religieuse et ridicule admiration.
Puis ils ouvraient les volets de la fenêtre. La grande plaine provençale s'étendait jusqu'à l'horizon,sillonnéedulacet des routes, coupées des digues
des grands arbres. Le soleil descendait magnifiquement, comme un roi en exil. Des bandes orangées, pourpre et jaunes occupaient le ciel qui devenait rose, vert véronèze, mauve pâli. C'était chaque jour un nouveau spectacle : tantôt, Tastre se couchait dans un ciel serein, rose et bleu, sans un nuage. On le voyait se ternir lentement, perdre de son éclat; la ligne de Thorizon Tentamait, il était d'un beau rouge, il s'enfonçait, un dernier morceau de chair brillante et cramoisie étincelait, tout s'éteignait. Tantôt, le firmament semblait une mine énorme et tragique, des blocs noirs, aux reflets sanglants, aux crevasses tachées de carmin écrasaient le crépuscule; le soleil descendait comme une pauvre lampe humaine, dans une débâcle de rochers de bronze et de feu qui l'étoufFaient bientôt et que mangeait enfin la houille formidable de la nuit.
Luc pressait contre lui le corps frêle et nerveux de Geneviève. Il la sentait à lui pour toujours : elle était de celles qui ne mentent point et qui ne volent point d'un amour à l'autre comme les oiseaux sur les branches. Elle resterait ferme et fidèle dans sa foi jurée.
Il lui récitait alors les plus beaux poèmes de la langue française, et le frisson de la beauté la parcourait entre ses bras. Sa voix tombait dans le soir
épandu. Et c'étaient tantôt des sonnets de Ronsard :
Vous triomphez de moi, et pour ce je vous donne Ce lierre qui coule et se glisse à Tentour Des arbres et les murs^ lesquels tour dessus tour, Plis dessus plis, il serre, embrasse et environne.
A vous de ce lierre appartient la couronne :
Je voudrais, comme il fait et de nuit et de jour, Me plier contre vous et, languissant d'amour. D'un nœud ferme, enlacer vostre belle colonne.
Ne viendra point le temps que dessous les rameaux
Au matin où l'Aurore esveille toutes choses.
En un ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux,
Je vous puisse baiser à lèvres demi-closes
Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux
Embrasser à souhait votre ivoire et vos rpses î
et tantôt quelque élégie plaintive de Lamartine:
O lumière I où vas-tu ? Globe épuisé de flamme. Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous I Poussière, écume, nuit ! vous, mes yeux ! toi, mon âme ! Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous ?
C'étaient encore la Maison du Berger d'Alfred de Vigny :
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ? Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi, quand, devant notre porte> Les grands pays muets longuement s'étendront.
OU de Victor Hug^o, Booz endormi ou la fête chez Thérèse :
Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme, A leurs discours secrets^ à leurs regards de flamme, A leur cœur, à leurs sens, à leur molle raison, Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.
ou quelque poème éclatant et marmoréen de Leconte de Lisle, simple et doux de Paul Verlaine, mystérieux et couvert de neige de Stéphane Mallarmé. La voix retentissante de Luc célébrait la messe lyrique. Le souffle des Muses baisait Getieviève au front. Les vers créaient de Téclair de leur vol et du tonnerre de leurs rimes un univers nouveau, divin et chaste, réservé aux purs esprits; la nuit tombait, les feuillages soupiraient, et les amants, pressés dans les bras Tun de Tautre, buvaient éperdûment à la double et divine source de TAmour et de la Beauté !