LES SECTIONS ET LES CLUBS
Sommaire. — Le jugement de Lamartine : « larmes éternelles. » — La porte des Bouchers. — « Poltrons intrépides. »
— Le décret du 1er août. — Le défilé des députations sansculottes. — « Une femme comme une autre. » — Au Comité de salut public : la séance de nuit du 2 septembre. — « J'ai promis la tête d'Antoinette. » — Premier interrogatoire de la reine par Amar. — Réponses sublimes. — La séance de la Convention du 4 septembre. — Le « Sinaï des Français ».
— La « barrière de l'éternité ». — Infernal tohu bohu. — Un discours de Danton. — « Soyons brigands ! » — Attitude de Robespierre. — « Un volcan de scélératesse et de conjuration. » — Les policiers du Comité de sûreté générale dépouillent la prisonnière. — Nouveaux défilés à la Convention (18-22 septembre; : on réclame la tête de la « Messaline moderne ». — L'impatience de Billaud- Varennes. — Les réflexions de Mm# de Staël. — Le règne de la « férocité ».
— Les conventionnels sont poussés la pique dans les reins.
— La " conviction morale de tous les vrais républicains ».
Dans son Histoire des Girondins, Lamartine a jugé en ces termes l'exécution de Marie-Antoinette :
« La Révolution se crut vengée, elle n'était que flétrie... Ainsi mourut cette reine, légère dans la prospérité, sublime dans l'infortune, intrépide sur î'échafaud ; idole de cour mutilée par le peuple ; longtemps l'amour, puis l'aveugle conseil de la
royauté, puis l'ennemie personnelle de la Révolution. Cette Révolution, elle ne sut ni la prévoir, ni la comprendre, ni l'accepter ; elle ne sut que l'agacer et la haïr. Elle se réfugia dans une cour au lieu de se précipiter dans le sein du peuple. L'histoire, à quelque opinion qu'elle appartienne, versera des larmes éternelles sur cet échafaud. Seule contre tous, innocente par son sexe, sacrée par son titre de mère, une femme, désormais inoffensive, est immolée sur une terre étrangère par un peuple qui ne sait rien pardonner à la jeunesse, à la beauté, au vertige de l'adoration ! Appelée par ce peuple pour occuper un trône, ce peuple ne lui donne pas même un tombeau. »
Tout ce qu'a de « romantique », d'historiquement et de foncièrement inexact, un semblable jugement, il est inutile de le marquer : le reproche d'avoir « haï » la Révolution et refusé de « se précipiter dans le sein du peuple », — du « peuple » enragé de haine, — est devenu aussi caduc que celui d'avoir été F « idole » de la cour, — d'une cour où déjà s'étaient exercées contre elle toutes les armes de la calomnie. Mais les « larmes éternelles » que Lamartine convie l'histoire à verser sur l'échafaud du 16 octobre s'en trouvent d'autant plus justifiées, et la flétrissure qui alors marqua la Révolution d'autant plus indélébile.
A Strasbourg, Marie -Antoinette était entrée en France par la porte dite des Bouchers l. La porte qui la mena à la guillotine ne mérite pas d'autre nom ; on allait la tuer, la mutiler, après l'avoir longuement martyrisée, uniquement parce qu'elle était 1' « ennemie personnelle de la Révolution ».
Comme l'observe Lamartine, elle était, en tous cas, « désormais inoffensive, » et sa livraison au
1 Appelée depuis porte Dauphine.
bourreau ne sera justifiée par aucune raison digne de la justice; mais les factions surexcitées avaient soif de son sang, et il fallait les en abreuver, jusqu'à la dernière goutte.
Certes, les conventionnels ne désiraient point aller jusque-là : les remords que plus tard tant de régicides laisseront éclater nous édifient assez sur leurs secrètes pensées. Mais ils s'étaient constitués, — par lâcheté plus encore que par « principes », — les prisonniers des hurleurs de tribunes, de tous ces démagogues qui, selon l'expression d'un journaliste de l'époque, s'étaient « accoutumés aux violences comme aux liqueurs fortes »; ils n'avaient plus d'oreilles que pour le délateur, « animal assez triste, » écrit en vers un contemporain,
Suivant de ses gros yeux les complots à la piste, Cherchant partout un traitre et courant à grand bruit Dénoncer, le matin , le rêve de la nuit.
C'est à ce prix qu'on échappait soi-même à la fatale suspicion, qu'on restait dans la catégorie, seule digne de vivre, des « poltrons intrépides », nommés « patriotes ».
L'engrenage dans lequel les sections et les clubs avaient pris l'Assemblée ne pouvait donc aboutir qu'au suprême déclic. Suivons-en, phase par phase, les dernières manœuvres.
Le 1er août, sur le rapport du Comité de salut public, la Convention adopta un décret en onze articles, dont voici les huit derniers :
« IV... La Convention nationale dénonce, au nom de l'humanité outragée, à tous les peuples et même au peuple anglais, la conduite lâche, perfide et atroce du gouvernement britannique, qui soudoie l'assassinat, le poison, l'incendie, et tous les crimes
pour le triomphe de la tyrannie et pour l'anéantissement des droits de l'homme.
« V. Les biens de toutes les personnes qui ont été et qui sont hors la loi par décret de la Convention sont déclarés appartenir à la République.
« VI. Marie-Antoinette est renvoyée au tribunal révolutionnaire ; clic sera transférée sur-le-champ à la Conciergerie.
« VII. Tous les individus de la famille Capet seront déportés hors du territoire de la République, à l'exception des deux enfants de Louis Capet et des individus de la famille qui sont sous le glaive de la loi.
« VIII. Elisabeth Capet ne pourra être déportée qu'après le jugement de Marie-Àntoincttc.
« IX. Les membres de la famille Capet qui sont sous le glaive de la loi seront déportés après le jugement, s'ils sont absous.
« X. La dépense des deux enfants de Louis Capet sera réduite à ce qui est nécessaire pour l'entretien et la nourriture de deux individus.
« XL Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l'église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux dans toute l'étendue de la république, seront détruits le 10 août prochain. »
Tout ce qui distingue l'Assemblée « géante » est condensé dans ces articles :• monumentale inconscience qui lui permet de parler au nom de 1' « humanité outragée » et des « droits de l'homme », alors qu'elle les viole abominablement ; mépris' pour la propriété individuelle ou familiale, et pour l'inviolable majesté des morts ; fausse pudeur qui lui fait prévoir l'absolution et la déportation des « individus » condamnés, aï' rs qu'elle connaît le tranchant criminel du « glaive » de ses lois ; flatterie des haines les plus viles, qu'elle assouvit en ne laissant aux petits orphelins du Temple, selon l'exî-
gence d'Hébert, que la maigre pitance des prisonniers ordinaii
En ce qui concerne la reine, elle ne lui réserve
même l'honneur d'un décret spécial. Était-ce
pour éviter de trop attirer l'attention sur elle?
Impuissant calcul ! Les sans-culottes avaient l'œil
ouvert sur les Législateurs, et il fallait obéir.
Le 18, diverse i députations défilèrent, selon l'usage, à la barre, pour réclamer le châtiment des traîtres : « Une grande conspiration avait été ourdie, dit l'orateur de la section des Arcis, le projet avait été formé de rompre l'unité de la République... Les chefs n'ont pas été punis ; nous venons vous demander que le glaise de la loi frappe leurs têtes coupables (on applaudit). Citoyens représentants, la horcl iclaves menace aujourd'hui plus que
jamais la liberté de la France; décrétez que tous les citoyens de Paris sont sur le pied de guerre, et ordonnez qu'un quart de ces citoyens, précédés des fonctionnaires publics, marcheront à l'instant contre les ennemis. » Le président se contenta de répondre que le Comité de salut public allait présenter « le mode d'exécution du décret qui ordonnait la levée en masse du peuple entier » ; mais pouvaiton ignorer que la « horde des esclaves » était menée Marie- Antoinette, et qu'il était urgent de frapper
•te '< tête coupable »?
Le 19, on lut une lettre de l'accusateur public, se plaignant « de n'avoir pas encore reçu les pièces relatives aux affaires de Brissot, de Louis Duperret, de Vergniaud, de Gcnsonné, de Marie-Antoinette et autres ». De Marie- Antoinette et autres! Pour iquier-Tinville, la ci-devant reine était devenue l'égale de m s ennemis de la veille, aujourd'hui confondus dans la même « fournée ». Aussitôt Charlier, — maratiste qui finira par la fièvre chaude et le suicide, -- de s'écrier sur le même ton : « Marie-
Antoinette est une femme comme une autre ; il n'y a pas d'acte d'accusation à dresser contre elle ; il suffit que le Comité de sûreté générale fasse passer à l'accusateur public les pièces relatives à son affaire. »
En effet, il n'y avait pas besoin de tant tergiverser ; mais encore fallait-il que Fouquier-ïinville eût entre mains quelques papiers. Or, le 25 août, il n'avait encore rien reçu : « Le Comité de sûreté générale, dit alors Amar, s'occupe sans relâche de l'examen de ces pièces 1 ; il vous fera incessamment un rapport. »
Sept jours après, dans la nuit du 2 au 3 septembre, eut lieu chez le maire Pache, en présence du ministre des Affaires étrangères Deforgues et du commandant des forces parisiennes Hanriot, la séance mystérieuse du Comité de salut public, dont un secrétaire envoya le « bulletin » au résident anglais à Genève, Francis Drake2 : « Il faut le sang de la reine, déclarèrent Hérault, Barrère, Jean -Bon -Saint- André, Hébert, pour associer le tribunal révolutionnaire à la Convention et rendre la ville de Paris copartageante des destinées de la Convention. » — « J'ai promis la tête d'Antoinette, affirma Hébert; j'irai la couper moi-même si on tarde à me la donner. Je l'ai promise de votre part aux sansculottes qui la demandent, et sans qui vous cessez d'être. Je ne sais s'il vous reste aucun espoir de République, de Constitution, de salut de vos personnes ; mais je sais que s'il vous en reste, vous vous trompez fort... Nous périrons tous. Nous ne vivons donc que pour la vengeance. Elle peut être immense. En périssant, laissons à nos ennemis tous
1 Relatives à Marie- Antoinette , à Brissot, à Vergniaud , p. 492.
i Résident anglais à Gènes, qui transmettait les dépêches à lord Grenville.
les germes de leur mort, et, en France, une destruction si grande que jamais la marque n'en périsse. Pour opérer cela, il vous faut satisfaire les ^ans-culottes, les entretenir dans leur chaleur, et vous De le pourrez que par la mort d'Antoinette. »
Le maire Pnclic reçut cinq cent mille francs pour travailler L'opinion. Fouquier-Tinville, convoqué, opina u qu'il fallait renouveler les jurés, car cinq étaient résolus à la servir (la reine) ; que pour le tribunal, il fallait une mesure d'insurrection pour vaincre la peur ; que Dobsent était trembleur et lui avait dit qu'il faudrait empoisonner la reine, pour s'ôter cette épine du pied; que lui (l'accusateur public) résoudrait, avec le Comité, l'acte d'accusation comme on voudrait ».
Si Ton en croit le rapport de l'espion anglais, — et sa véracité est probable, — ces scélérats estimaient donc que la reine devait être « légalement » assassinée, mais qu'il convenait de redoubler d'efforts pour s'assurer de la servilité du « tribunal » et de la terreur du public. On s'y employa en septembre.
La conspiration de V Œillet, opportunément * découverte, favorisa ces projets. Le Comité de sûreté générale en profita pour faire subir à la reine un premier interrogatoire et l'amener à fournir ellemême à ses accusateurs, par ses réponses, les armes qui leur manquaient.
Amar procéda à cet interrogatoire; Amar, qui avait été envoyé en mission dans le département de l'Ain, et dont la conduite avait été ainsi exposée le 1!) mai 1793, à la tribune de la Convention, par des envoyés de ce département : « Cinq cents de
1 Une telle opportunité pousserait même à croire que Roujreville fut alors l'instrument inconscient fie la plus perfide des machination^.
16G l'agonie de maeie-axtoinette
nos concitoyens gémissent dans les cachots... Le père pleure sa femme et ses enfants, l'épouse pleure son époux, les enfants demandent ceux qui leur ont donné le jour ; ici, c'est un sexagénaire qui est enfermé dans la nouvelle Bastille; là, ce sont des laboureurs qu'on a arrachés à la culture des terres ; ailleurs, c'est une femme accusée d'avoir fait passer des secours à son fils émigré, et cette mère n'a jamais eu le bonheur d'être mère. n
Il s'agissait de convaincre la reine de trahison envers la France et la République. Voici quelques passages du dialogue :
« D. — Vous intéressez-vous au succès des armes de nos ennemis?
R. — Je m'intéresse au succès de celles de la nation de mon fils ; quand on est mère, c'est la première parenté.
D. — Quelle est la nation de votre fils ?
R. — Pouvez-vous en douter? N'est-il pas Français?
D. — Votre fils n'étant qu'un simple particulier, vous déclarez donc avoir renoncé à tous les privilèges que donnait jadis le vain titre de roi?
R. — Il n'en est pas de plus beau, et nous ne de rons, (nous) non plus, que le bonheur de la France.
D. — Vous êtes donc bien aise qu'il n'y ait plus ni roi, ni royauté?
R. — ■ Que la France .soit grande et heureuse, c'esl toul ce qu'il faut.
D. — Vous devez donc désirer que le peuple n'ait plus d'oppresseurs et que tous ceux de votre famille qui jouissent (Tune autorité arbitraire subissent le sort qu'ont subi les oppresseurs de la France?
R. ■ — Je réponds de mon (ils et de moi ; je ne .suis pas chargée des autres.
1). - — Vous n'a ne jamais partagé les opi-.
nions de votre mari?
R, — J'ai rempli toujours mes devoirs...
D. — Comment vos devoirs s'arrangeaient-ils
don c la fuite que vous avez préméditée et
qui s'exécutait du côté de Varennes?
R. — Si on nous eût laissé achever notre course etquenou ns pu faire ce que nous méditions,
on nous aurait rendu justice...
D. — Comment... avez-vous pu manifester un
i vif d'employer tous les moyens pour
'unir à voire famille, en guerre avec la nation
R. — Ma famille, c'est mes enfants ; je ne peux être bien qu'avec eux et sans eux nulle part.
i). — Vous regardez donc comme vos ennemis ceux qui font la guerre à la France?
R. — Je regarde comme mes ennemis tous ceux qui peuvent faire du tort à mes enfants. »
Et comme Amar veut lui arracher des paroles d'adhésion à la République, elle répond encore :
« Si la France doit être heureuse avec un roi, je désire que ce soit mon iils ; si elle doit l'être sans roi, j'en partagerai avec lui le bonheur. »
En vérité, depuis l'interrogatoire de Jeanne d'Arc par Cauchon, accusée a-t-elle confondu, ant l'histoire, une plus captieuse perfidie par une présence d'esprit plus sublime? — Non, la prisonnière de la Conciergerie n'était pas « une femme
urne une autre » !
liais, précisément, il fallait écraser sous le sabot ttes cette suprême majesté, qui était, à elle seule, un outrage à l'ignominie jacobine.
Le lendemain on vit, à la Convention, combien le maire Pache avait su mettre à profit les cinq cent mille francs destinés à l'insurrection. Cette séance épouvantable du 4 septembre 1793, il est util ; caractériser, car (Ile nous montre au
juste à quelles bandes d'énergumènes Marie-Antoinette était en proie.
Jouant habilement des craintes de disette, le maire et plusieurs officiers municipaux ont entraîné à la Convention une foule de « patriotes », qui demandent, selon l'usage, à défiler dans la salle. En leur nom, le procureur Chaumette lit un discours dont voici quelques passages : « ... Montagne à jamais célèbre dans les pages de l'histoire, soyez le Sinaï des Français... Agitez-vous, tressaillez à la voix du peuple,... Montagne sainte ! Devenez un volcan dont les laves brûlantes détruisent à jamais l'espoir du méchant et calment les cœurs où se trouve encore l'idée de royauté. Plus de quartier, plus de miséricorde aux traîtres ! (No?i! non! s'écrie-t-on à la fois dans toutes les parties de la salle.) Jetons entre eux et nous la barrière de l'éternité1. » (Applaudissements). « Que les bons citoyens se réunissent, répond le président (Robespierre), qu'ils fassent un dernier effort ; la terre de la liberté, souillée par la présence de ses ennemis, va en être affranchie. Aujourd'hui, leur arrêt de mort est prononcé, et demain l'aristocratie cessera d'être. » Alors, « un nombre immense de citoyens... se présentent à la barre ;... au bruit des applaudissements et des acclamations de l'assemblée et des tribunes, ils se placent sur les gradins de la partie droite. Bientôt tout le parquet est couvert de citoyens et de citoyennes. » Des écritcaux sont brandis, qui portent ces mots : Guerre aux tyrans! guerre aux aristocrates! guerre aux accapareurs ! Et l'on hurle : Vive la République !
Au milieu de ce concert, les « représentants du peuple » se mettent en devoir de faire chorus. Billaud-Varcnncs excite la foule : « En profitant
1 Tout ce discours est exactement conforme aux idées qui avaient été agitées dans la séance nocturne du Comité de salut public de l'avant- veille.
de l'énergie du peuple, nous allons enfin exterminer les ennemis de la Révolution... Il faut qu'aujourd'hui même tous vos ennemis soient en état d'arrestation. » (On applaudit). Gaston, député de l'Ariège, reprend l'image do Chaumette : a Nous sommes dans une salle d'armes... Paris, comme le mont Etna, doit vomir l'aristocratie calcinée de son sein. » Danton secoue à son tour les haillons écarlates de son éloquence : « La masse immense des vrais patriotes,
vrais sans-culottes,... est prête à s'ébranler; sa- ( liez la diriger, et elle confondra encore toutes les manœuvres... Soyez révolutionnaires. Décrétez donc deux grandes assemblées de sections par semaine : que l'homme du peuple qui assistera à assemblées politiques ait une juste rétribution... (On applaudit.) ...Annonçons la ferme résolution d'avoir autant de fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. (On applaudit.) Qu'un fusil soit la chose la plus sacrée parmi nous ; qu'on perde la vie plutôt que son fusil. (On applaudit.)... » Pour l'ennemi intérieur », le pire, « il faut que le tribunal révolutionnaire soit divisé en un assez grand nombre de sections (plusieurs voix : C'est jaiav!), pour que tous les jours un aristocrate, un scélérat, paie de sa tête ses forfaits... (Applaudissements.) Hommage vous soit rendu, peuple sublime ! A la grandeur vous joignez la persévérance ; vous voulez la liberté avec obstination ; vous jeûnez pour la liberté, vous devez l'acquérir. Nous marcherons avec vous, vos cnii' seront confondus; vous serez libres! »
A <■■ moi-, batteurs, des applaudissements univor-
éclatent à la fois dans toutes les parties de la salle ; on crie : Vive la République / « Tous les citoyens qui remplissent la salie et les tribunes se lèvent par une même impulsion ; les uns lèvent leurs mains en l'air, les autres agitent leurs chapeaux ; l'enthousiasme paraît universel. »
Les favoris de la populace continuent de lancer, à jet continu, l'huile sur le feu : « Il faut que nous allions chercher nos ennemis dans leurs tanières, clame Billaud-Varenncs. A peine la nuit et le jour suffiront-ils pour les arrêter. » Les délégués des sections de Paris et du club des Jacobins reprennent le même thème : « ... Que le glaive de la loi plane sur tous les coupables... Avant tout, bannissez cette classe chargée de crimes qui occupe encore insolemment les premiers postes de nos armées. » La section de l'Unité exige, — chose attendue, — « le jugement prompt et définitif de la veuve Capet, de Brissot et des autres députés détenus; l'institution d'une armée révolutionnaire et de douze tribunaux révolutionnaires ambulants, autorisés à juger surle-champ, sans autres formes que celles qu'ils jugeront nécessaires à leur propre conviction. » « La chaleur de la déclamation de l'orateur » excite « les plus vifs applaudissements », et Maximilien Uobespierre lui répond en personne : « Le peuple qui fait entendre d'une manière si majestueuse le langage de la raison et de la vérité, sera libre ; car il est aussi raisonnable, aussi éclairé et généreux, qu'il est intrépide... Chaque conspiration n'est qu'un nouveau moyen de faire éclater la vertu publique... Notre récompense sera l'amour et l'estime de ce peuple, pour lequel nous nous serons glorieusement immolés. »
Puis, c'est Drouet, l'homme de Varennes, qui 1 1 e ia « fureur» populaire : a ;;; Puisque notre vertu, notre modération, nos idées philosophiques ne nous ont servi de rien, soyons brigands! » C'est Barère qui, au nom du Comité du salut publie, reprend le « grand mot » dû à la Commune de : Plaçons la Terreur à V ordre du jour. a C'est ainsi que disparaîtront en un instant ei loyalistes, et les modérés, ei la tourbe contre-révo* lutionnaire qui vous agile. Les royalistes veulent
L'AGONIE DE MAJtlE-ÀNTOINETTE 171
du sang; eh bien, ils auront celui des conspirateurs des Bri les Marie -Antoinette. » Enfin, ■l encore Billaud, l'oratorien défroqué : « Que [les traîtres] ■ périssent avant huit jours. Lorsque leur tel ra tombée, ainsi que celle de Marie- Antoinette, dites aux puissances coalisées contre vous qu'un seul fil retient le fer suspendu sur la tète du fils du tyran, et que, si elles font un pas de plus sur votre territoire, il sera la première victime du peuple. C\st par des mesures aussi vigoureuses qu'on parvient à donner de l'aplomb à un nouveau gouvernement. »
Jusque-là, observa le même Billaud, « le gouvernement a continué d'être un volcan de scélératesse de conjuration... » Cette définition restait fort exacte, et le moins que l'on puisse dire de l'Assemblée qui ouvrit ainsi l'ère de la « Grande Terreur », ' que ces séances eussent dû se tenir, non pas aux Tuileries, mais à l'asile de Charenton, quartier des fous furieux.
Dans ces conditions, on conçoit combien était oinent le geste du bourreau. La démagogie entendait « jeter en défi à l'Europe » une seconde tête royale, et elle préparait cette tête pour le dernier supplice avec une savante et effroyable persévérance.
Le 9 septembre, sur l'ordre du Comité de sûreté générale, des policiers vinrent faire main basse sur tout ce qui restait de précieux à Marie-Antoinette. En arrivant au Temple, raconte Rosalie Lamorlière, « elle conservait encore deux jolies bagues de diamant et son anneau de mariage. Les ix brûlants étaient, sans qu'elle y pensât, une sorte d'amusette pour elle. Assise et rêveuse, elle
1 Claviére et Lebrun.
les ôtait, elle les remettait, elle les passait d'una main à l'autre plusieurs fois en un même moment. A l'occasion de Vcrillet, on fit plusieurs visites dans sa pauvre chambre, on ouvrit son tiroir, on fouilla sur elle-même, on culbuta ses chaises et son lit. Ces mauvais sujets, ayant vu briller les diamants de ses deux bagues, les lui enlevèrent »... A la Commune de Paris, on avait parlé, le 5 septembre, d' « une bague à talisman que Ton soupçonnait d'être empoisonnée » !
« Par bonheur, rapporte aussi l'humble servante, le commissaire ne savait pas qu'elle portait à son cou un médaillon ovale, attaché au moyen d'une petite ganse noire ; » il renfermait « des cheveux bouclés et le médaillon du jeune roi » ; il était « ployé dans un petit gant de peau canarie qui avait été à l'usage de M. le Dauphin ». Après son exécution, certain pamphlétaire racontera qu'on avait vu « s'échapper de sa poitrine basculante deux médaillons attachés à son col avec deux rubans noirs, l'un représentant le portrait de Louis Capet, l'autre celui du traître La Fayette, son agent et son favori sous tous rapports 1... »
C'était toujours de la tribune de la Convention que se déversaient sur elle les outrages à la fois les plus fantastiques et les mieux adaptés à la sottise populaire, les mieux accueillis par celle-ci et par l'Assemblée. Aux exemples que nous avons déjà donnés, nous n'en pouvons ajouter que quelques-uns, car ils sont trop, et d'ailleurs, sortant évidemment des mêmes officines, ils se ressemblent tous.
A la séance du 18 septembre, « les jeunes citoyens de la section des Piques sont admis au milieu des applaudissements universels et des cris de : Vive la République/)) Ils défilent « aux chants chéris de
1 Testament de Marie- Antoinette Pamphlet).
l'hymne de la Liberté, ... font le serment de la liberté et de l'égalité et de mourir pour la République ou de revenir vainqueurs ». Après cette « patriotique » mascarade, l'orateur lit une adresse ■ renfermant ces mots : «... Les crimes du monstre dont tout Français ne pourra désormais prononcer le nom qu'avec horreur. Antoinette, cette femme impie donnée par une nation barbare; ses crimes, dis-je, ont-ils besoin de nouveaux degrés de noirceur pour que vous vous prononciez? » La voix de ces « jeunes citoyens », n'était-ce point celle du peuple souverain, du souverain absolu devant lequel la Convention n'avait qu'à s'incliner? Jean-Bon-Saint-André, au nom du Comité du salut public, les fait donc aussitôt juges des plus hautes affaires de l'État en lisant « en leur présence » son rapport sur l'insurrection lyonnaise et « différentes dépêches arrivées au Comité... ».
Le 22 septembre, l'adresse sanguinaire dont l'insertion au Bulletin officiel est ordonnée a été rédigée par le Comité central des Sociétés patriotiques, communiquée aux quarante-huit sections et aux sociétés populaires de Paris. Elle n'a que trois signatures2; mais on conçoit l'autorité qu'elle emprunte à de pareils colportages : « ... La Messaline moderne, dit-elle, cette femme que la nature et la société semblent renier, qu'espérez-vous donc en faire? Un otage pour arrêter la rage des ennemis? Ah ! loin de nous cette pensée ! Législateurs, remplissez les vœux des citoyens de cette grande cité. » Cela se terminait par un hymne à la Constitution, au a genre humain, l'espoir de la République universelle ».
Le club des Jacobins s'impatientait : le 27 sep-
1 Signée : le commandant BrifPault.
2 Petitgérard; Le Clerc, président; Carpcntier, commissairerédacteur.
tembre, Hébert demanda que 1' « Autrichienne » fût ramenée au Temple, d'où elie avait été tirée par l'ancien Comité de sûreté générale, plus que véreux. Cette réclamation inattendue prouverait-elle la vénalité paradoxale d'Hébert lui-même, vénalité affirmée par Camille Desmoulins, Couthon et Mallet du Pan? Le père Duchesne aurait-il vraiment touché un million, par l'entremise de la comtesse de Rochechouart, pour favoriser l'évasion, et pensait-il qu'il fallait d'abord retirer Marie-Antoinette de la « souricière » de la Conciergerie? C'est par trop invraisemblable. En tous cas, Sentex, — fondateur de la Société des Droits de l'homme, « intrigant » dont Robespierre obtiendra l'exclusion du club des Jacobins parce qu'il osera mettre celui-ci en garde contre « le despotisme d'opinion », — Sentex demanda aussitôt « le prompt jugement d'Antoinette ».
Enfin, le 3 octobre, après la mise hors la loi des Girondins et, parmi eux, de Philippe-Égalité, Billaud- Varennes prononça ces paroles : « La Convention nationale Aient de donner un grand exemple de sévérité aux traîtres qui méditent la ruine de leur pays ; mais il lui reste encore un décret important à rendre. Une femme, la honte de l'humanité et de son sexe, la veuve Capet, doit enfin expier ses forfaits sur l'échalaud. Déjà on publie partout qu'elle a été transférée au Temple, qu'elle a été jugée secrètement et que le tribunal révolutionnaire l'a blanchie ; comme si une femme qui a fait couler le sang de plusieurs milliers de Français pouvait être absoute par un jury français ! Je demande que le tribunal révolutionnaire prononce cette semaine sur son sort. »
La proposition fut décrétée, c'est-à-dire que, selon les ternies exprès de Billaud-Yarenncs, la reine fut envoyée par la Convention, non devantune justice quelconque, mais à l'éehafaud.
A ce moment, se répandaient dans 1g public Réflexions (Yunc femme qui n'était pas sans reproches à L'égard de la reine, qu'elle cherchait, de • t. à arracher à la mort, mais qui enfin conjurait nobli ment la Révolution de ne point se iller d" « un crime inutile et par cela même plus avilissant ». « Ce qui soulève les nations, écrivait Mme de Staël, c'est la barbarie de vos décisions. Vous par la mort... Là où il existait un
trôn élevé un échafaud... Ah ! comment
avez-vous donc osé, dans la fête du 10 août, mettre sur les pierres de la Bastille des inscriptions qui aient la juste horreur des tourments qu'on souffert-»'?... Ne craigniez-vous pas que ces mots : Ils ont enlevé le fils à sa mère, ne dévorassent tous les souvenirs dont vous retracez la mémoire? » Elle « en appelait aux femmes de tous les pays, de toutes les classe s de la société. » Je reviens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre, immolées tes par l'attentat qui serait commis sur sa faiblesse, par l'anéantissement de la pitié. C'en est fait de votre empire, si la férocité règne... »
Si la férocité règne ! La fille de Neckcr en doutait ! Elle ne pouvait croire que la sensiblerie « philosophique » s'alliait précisément à une férocité trailles, et que les seules femmes qui eussent alors conservé, très provisoirement d'ailleurs, quelque « empire » politique, étaient des furies .me cette Claire Lacombe qui, le 10 octobre, sera ses tricoteuses devant Saint-lloch et fera ueillir la charrette traînant Ifarie-Antoinette à la guillotine par une bordée de sifflets et de refrains orduriers. Quant aux exhortations de Mme de Staël, s furent jugées d'un mot, le 7 octobre 1703, par ' euille de salut public : a Elles annoncent la bas- ; d'une femme à tabouret ! » « Tyrans del'Europc, utait le journaliste sans-culotte et officiel, sachez
enfin que la nation française ne remettra pas Marie- Antoinette à son neveu, parce que sa mort même peut à peine expier les forfaits innombrables dont est. souillée sa détestable vie. »
Le même jour, Gohier, ministre de la Justice, — d'une « justice » que symbolisaient les trois 'points ornant sa signature, — adressait à Fouquier-Tinville « la collection des pièces relatives au procès de Louis XVI ». Elles ont suffi à la Convention pour condamner le roi ; elles éclaireront encore la « conscience » du tribunal ! Au reste, Fouquier-Tinville et les conventionnels sont poussés, de plus en plus furieusement, la pique dans les reins.
Le S octobre, c'est la Société républicaine de Calais qui réclame d'urgence l'exécution : « Mandataires du peuple,... que Marie- Antoinette et les chefs de la conspiration liberticide soient jugés... L'Être suprême ne se reposa qu'après l'organisation du chaos, Hercule ne quitta sa massue qu'après avoir exterminé tous les monstres de la forêt de Némée. » Et le « conseil d'administration » du district approuve unanimement cette adresse et son envoi à la Convention l.
C'est la Société populaire de Crécy : « ... Législateurs, vous slaves encore que Marie-Antoinette est mille fois plus coupable que son époux ; le tiran toutesfois a déjà expié sur l'échafaud... La prisonnière du Temple est-elle moins digne de la Justice nationale? Non, sans doute ; qu'elle paye par son sang impur le sang précieux qu'elle a fait couler à grands flots. C'est le cri général : prompte justice, vengeance éclatante; par là, sa condamnation est portée *. »
Le 13, c'est la Société populaire des Montagnards
1 Signée : Jolly, président; Armand, vice -président; Oarigny, secrétaire.
2 Deux signataires : le président et le secrétaire.
du district de Riom : « ... Les monstres ! s'écrient ces cr^nats en se délectant à l'avance du sanç de Marie-Antoinette, de Brissot et de leurs complices, hâtez-vous de les rayer de la société humaine, qui rougit de les avoir enfantés. Hé ! qu'on ne dise pas qu'il est impossible de trouver la preuve de leurs crimes : elle est dans la conviction morale de tous vrais républicains, même des royalistes 1... »
tte u conviction morale » était « une preuve » si
isive que déjà était commencé le procès de
[ne, dont l'honneur était a. ce point enseveli
sous le limon fangeux de la calomnie, qu'on donnait
maintenant le surnom d' « Antoinette » à toutes les
filles de la rue Saint-Honoré.
SOURCES
Thermomètre, numéro du 1er juin 1793. — Dauban , la Dèmarfocfie en 179.-J. — Moniteur, aux dates indiquées. — Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire, t. I, pages 308- 312. — Commune de Paris, séance du conseil général du j septembre 1793 {Moniteur, xvn, p. 589). — Testament de Marie- Antoinette (Bibliothèque nationale, Lb413404). — Tuetey, Répertoire, t. X, nr,s 194 et suiv. — Archives parlementaires, t. LXXIV et LXXV. — Adresse de la section
Piques, Archives nationales, C 272, n° 671. — Adresses
du Comité central des sociétés patriotiques (Archives natio-
. n° 074). — Aulard, Société des Jacobins, t. V,
pp. 128, GiO. — Mm* de Staël, Réflexion* sur le procès de la
Heine par une femme, août 1793 (Bibliothèque nationale, Lf4
— Gustave Gautherot, C Assemblée Constituante, ch. xvi : le Féminisme révolutionnaire. — Lettre de Gohier à Fouquicr-Tinville (Archives nationales, AEI5, n° 13). — Adresses de la Société républicaine de Calais (Archives nationales, C 279, ii" 760); de la Société populaire de Crécy (C 270, n° 767); de la Société populaire des Montagnards de Riom 18] , n» 775). - D'Estrée, le Père Duchesne.
1 Ijjx -neuf signatures.
marie - antoinette devant le tribunal révolutionnaire
les juges. le premier interrogatoire
l'acte d'accusation
Sommaire. — Caractères du tribunal révolutionnaire : une « manufacture nationale d'assassinats ». — Le président Herman. — Le vice-président Dumas le Rouge. — Les assesseurs : Coffinhal, Donzé- Verteuil, Maire, Deliège. — L'accusateur public. — Les jurés. — Les « solides ». — Les « ennemis du peuple ». — L'interrogatoire préalable du 12 octobre. — Dans les ténèbres. — L'accusation de trahison. — L'arsenal de calomnies : dilapidations, comité autrichien, veto, perfidie, fuite a Varennes, sentiments contre-révolutionnaires. — « Nous n'avons jamais désiré que le bonheur de la France. » — Entretien avec Chauveau-Lagarde. — Les pièces a conviction. — L'acte d'accusation : synthèse du régime jacobin. — Fouquicr- Tin ville incarne la Terreur. — Sérénité de Marie- Antoinette. — Elle écrit au président de la Convention. — Vingt-neuf heures d'audience. — Toilette de deuil. — « Vois-tu comme elle est fière! » — Les observateurs. — Vacher, Amar, Voulland, Moyse Bayle. — « Prêtez une oreille attentive. »
Durant les journées de septembre 1792, sur les quatre cent quatre-vingt-huit jn-isonniers que renfermait la Conciergerie, trois cent soixante-dix-huit furent égorgés pêle-mêle dans les cachots qui s'appelèrent désormais « bûche nationale ». Ce massacre ne diffère pas essentiellement de ceux qui furent, ensuite régularisés par le tribunal révolutionnaire.
I /histoire de oc tribunal n'est plus à faire : on en a depuis longtemps publié les « actes », et il suffit à tout honnête homme de les lire pour convenir, avec Lanjuinais, que les condamnés, « innocents ou coupables, n'ont pas été jugés, mais assassinés. »
Aux révolutionnaires impénitents qui invoquent les u nécessités » politiques, Henri Wallon a définitivement répondu : « Ceux qui ne peuvent nier l'odieux de ces égorgements s'en prennent volontiers aux victimes, qu'ils chargent d'un crime de plus : d'avoir rendu nécessaire le système qui les faisait égorger. C'est avec ces théories qu'on veut donner le change à la conscience publique, comme si l'on pouvait faire agréer de l'histoire les sophismes derrière lesquels les attentats politiques cherchent à se soustraire à ses jugements. »
Le 20 mars 1795, la Convention fut la première à applaudir au mot de Lanjuinais. C'était elle, pourtant, qui avait monté de toutes pièces la « manufacture nationale d'assassinats * ».
P^lle l'institua le 10 mars 1793, après un discours de Danton, qui devait d'ailleurs, dans son cachot, en demander « pardon à Dieu et aux hommes ». « Puisqu'on a osé, s'était écrié le démagogue, rappeler ces sanglantes journées (de septembre), sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées... Soyons terribles, pour dispenser le peuple de l'être. » Comme Vergniaud protesta contre « une inquisition mille fois rlus redoutable que celle de Venise », Duhem riposta : « Quelque mauvais que soit ce tribunal, il sera encore trop bon pour les scélérats. » Et Cambon, qui sera avec Danton du premier Comité
1 Lenôtrc.
du salut public : « Rien de trop dur contre les ennemis de la Révolution ! » C'était donc bien sous « l'invocation directe des journées de Septembre, et pour les remplacer légalement, que ce tribunal allait être institué * ».
Qu'étaient les magistrats chargés de « juger » M aric- Antoinette?
Herman, compatriote de Robespierre, qui le jugeait « éclairé et probe, capable des plus hauts exploits »; le jeune et élégant président Herman méritait la protection de Y Incorruptible par son glacial fanatisme. Il aimait la nature et le jardinage ; il avait épousé, par devoir, la servante qu'il avait séduite ; par devoir aussi, il appliqua de son mieux « le sj'tème de dépopulation » auquel il présidait et entretint dans les prisons les « moutons » chargés de lui fournir de copieuses listes de proscriptions 2. La « vertu » de cet homme « doux et terrible » se confondit avec une scélératesse apparemment inconsciente, en tous cas sans limites : elle fut, il est vrai, dépassée par celle du vice-président René Dumas, Dumas Je Rouge, l'incestueux défroqué qui, tout en se piquant lui aussi de sensibilité, alla jusqu'à dénoncer aux guillotineun son père et son frère.
Les assesseurs de Herman furent Cofïinhal, Donzé-Vcrteuil, Maire et Deliège.
Pierre-André Cofïinhal fut successivement médecin, clerc de procureur, « homme de loi, » commissaire du district de Saint -Louis -en -l'Ile, commissaire national près le tribunal du deuxième arrondissement, membre du tribunal du 17 août 1792, vice-
I Wallon.
- Le 8 avril 1794, Herman sera ministre des relations extérieures. Il avait été juge à Saint-Pol, sa ville natale, puis à Arras. Le club des Jacobins l'admit avec Dumas, le 13 décembre 1793.
sident de la société des Jacobins, membre du comité d'exécution de la Commune de Paris. Cet Hercule aux yeux Doits embroussaillés d'épais sourcils, au teint jaune, à la voix retentissante, était pour Fouquier*Tinvilte un vieux camarade, et pour ►ierre un b i fidèle, qu'il n'hésita pas,
rmidor, à précipiter, par Ja fenêtre de l'Hôtel de ville, dans l'égout où on le ramassa, le commandant Hanri . ■-. isnit avorter l'insurrection.
Donzé-Verteuil a porté la soutane de Jésuite. En 1775, il a publié un ouvrage d'érudition en deux volumes : Derniers sentiments des plus illustres person; onddmnés à mort !... S'il a accepté, le
80 mars 1703 l, de susciter lui-même de semblables sentiments, ce fut, écrit-il au ministre, dans la i pc • i ve de grands services à rendre à la Répu-
blique . « Mielleux et patelin, » il promit de s'efforcer oi de répondre à la confiance que lui avait la nation ».
L< collègues de ce plat valet : Maire*
Savary. n avocat au Parlement, et Gabriel
Deliège, ancien président du tribunal de la Marne, puis député à la Législative, ne sont eux aussi que de diligents fonctionnaires! 11 faut leur ajouter les qui signèrent avec eux, le 13 octobre, isation : Gabriel-Toussaint Scellier, aiHv du tribunal de Compiègne, puis
i sixième tribunal parisien, puis membre du tribunal du 17 août 17!>2, enfin juge au tribunal du deuxième arrondissement \ Pierre-Louis x- avocat de Lons-le-Saunier, séducteur de la femme du vice-président Dumas, qui, loin de s'en formaliser, lui procura sa place de juge au mal criminel ; Etienne Foucault, qui sera guil-
5 II est alors nommé lubttitut de l'accusateur public.
lotiné avec Herman et Fouquier ; François-Joseph Denizot ! et Etienne Maçon, premier commis du greffe. Au fond, la férocité de ces gens-là n'a rien de personnel : elle réside tout entière dans l'institution dont ils ont accepté d'être les servîtes instruments. Pour eux, la mission du juge est devenue identique à celle du bourreau ; et ce qu'ils croient être le salut de la République, la volonté nationale, suffit à éclairer la conscience, indéfinissable, de ces ministres de la guillotine.
Le « civisme » de ces grands prêtres du dieu nouveau, de ces sacrificateurs de sang humain, est d'ailleurs sans cesse aiguillonné par l'accusateur public.
Fouquier-Tin ville, insurgé au 14 juillet, après avoir été traqué durant sept ans par la misère, est un déclassé dont les mœurs privées valent celles d'Hébert. Les anciens procureurs au Châtelet l'ont chassé de leur société, et, un jour de 1704 qu'il eut l'audace d'y reparaître, il ne put que balbutier : « J'étais sans ressources; la Révolution a éclaté, et je m'y suis jeté sans prévoir où cela me conduirait ; plus tard on m'a nommé accusateur public, et j'ai accepté avec la même imprévoyance... J'aurais dû sortir de là. Le courage m'a manqué, et il n'était plus temps. » Ce lâche a donc au moins des remords; mais il s'applique à les étouffer, d'abord par un souci affecté de légalité : « Il n'est pas tombé sur l'échafaud une seule tête, affirmera-t-il (menteusement, du reste), que je n'en aie un ordre écrit; » puis, par la plus fiévreuse des activités : « faire son plein » d'accusés et assurer leur sort, voilà son occupation perpétuelle
Pour être sûr du « travail » de- « son » tribunal, il a besoin de « solides » jurés; car la Convention, croyant faire ainsi retomber sur le peuple tant de
1 Juge au tribunal du V* arrondissement.
sang versé, a maintenu L'hypocrite fiction du jury. Le ministre de la Justice en personne a pris soin de leur tracer leur rigoureux devoir; le 29 septembre. Gohier écrivait en effet aux jures qui aliment se prononcer sur le sort de la reine : « Je vous annonce, citoyen, que la Convention nationale vous a nommé juré du tribunal criminel extraordinaire établi à Paris. La vengeance nationale est entre vos mains : c'est de vos travaux que le peuple attend L'affermissement de sa liberté; frapper les traîtres, c'est anéantir toutes les espérances de nos ennemis extérieurs, qui ne peuvent obtenir de succès que de la perfidie et de la trahison. Votre civisme éprouvé est un sûr garant que vous ne mettrez aucun retard à vous rendre au poste important où vous a placé l'honorable suffrage des représentants du peuple... » Conçoit-on pression plus impérieuse? Le choix « honorable » de la Convention, la mission formelle d'exercer la « vengeance nationale » et d'affermir la « liberté » contre la « perfidie » et la « trahison », l'invitation à manifester « un ciie éprouvé », tout obligeait les jurés àcondamner,
moins de se condamner eux-mêmes !
Et ce n'étaient pas des héros que ces individus étrangers au métier judiciaire et choisis par les ( a unités de salut public et de sûreté générale, sur les indications de Fouquier-Tin ville et de Fleuriot- Lcscot. Alors qu'ils devaient être tirés au sort, on 1rs avait en effet soigneusement triés : selon l'expres- ; du greffier Paris, « au lieu d'un tirage » ce fut i un triage ».
Parmi les « solides » que mentionne Paris, dont le nom jacobin, le nom de guerre était Fabricius, se trouvaient Jacques-Nicolas Lumière, avant la Révolulion « joueur de violon aux guinguettes », devenu membre de la Commune, membre du comité révolutionnaire de la section du Muséum et secrétaire
de Fouquier ; le luthier Léopold Renaudin1, de la section des Gardes-françaises, et le menuisier Trinchard, de la section du Muséum, celui-là même qui devait écrire à son frère le billet connu : « Je t'aprans mon frerrc que je été un des jurés qui ont jugé la bête féroche qui a dévoré une grande partie de la République, celle que l'on cali fiait si deven de raine. » Non moins dévoués à Fouquier étaient le cafetier Chrétien, grand éehanson des sanseulottes de sa section, et 1' « imbécile » perruquier Ganney. Fiévé est, comme Lumière, membre du comité révolutionnaire de la section du Muséum (la section de Fieuriot-Lescot). Souberbielle est le médecin de Robespierre ; il voulut se récuser, mais le président lui ferma la bouche par ces m« canlcs paroles : « Si quelqu'un avait à te récuser, ce serait l'accusation ; car tu as donné des soins à l'accusée, et tu auras pu être touché de la grandeur de son infortune. » Claude Besnard est un ancien commissaire-priscur qui s'était approprié le produit d'une vente d'immeubles, avait été condamné plusieurs fois à rendre gorge, et défiait maintenant les huissiers d'instrumenter contre lui. Antonclle, ex-noble, ex-capitaine, viveur et démagogue, a été maire et député d'Arles à la Législative, puis président du club des Jacobins et candidat de la Commune du 10 août à la mairie de Paris ; il sera poursuivi, comme complice de Graeehus-Babcuf. En 181 \ , au retour des Bourbons, ce gentilhomme dévoyé, qui avait composé, en 1789, le Catéchisme du Tiefê Etat, écrira le Réveil cVnn vieillard et déclarera que seul un roi légitime peut assurer le bonheur de la France...
Les mitres jurés du procès de la reine sont : le chapelier Pierre -François Baron; le sabotier
1 II avait été membre de la Commune du io août.
(ou V ix) : Martin Nicolas, impri-
meur du tribunal révolutionnaire et associé du massacreur Huguenin ' ; le peintre Sambat ; le charpentier Dcvèze, membre de la Commune du 10 août -.
Tels étaient les hommes qui avaient vendu leur
âme au démon de la guillotine, à raison de dix-huit
nar jour, et qui allaient aider Fouquier-
Tinville à célébrer, en sacrifiant Marie-Antoinette,
une tnesse rouge suivie de tant d'hécatombes.
il n'est pas inutile d'ajouter que si leurs « sauvages vertus » les amenèrent à supplicier la reine et tous crates » qui tombèrent entre leurs griffes, d'autres chairs devinrent aussi leur proie. Dans au alphabétique des victimes du tribunal olutionnaire dressé par E. Campardon, nous avons relevé, parmi les douze premiers décapités, un domestique, un marchand de vin, deux cultivateurs ; pour les cent soixante noms de la lettre À, il n'y a que douze nobles... Nous sommes fixés sur la signification qu'avait alors le vocable meurtrier d' « ennemi du peuple ».
L'interrogatoire préalable a lieu le samedi 12 octobre à 6 heures du soir, dans cette Grand' I ;ubre dallée de marbre, jadis tendue de velours fleurdelysé, ornée de balustrades figurant un défilé leux magistrats, présidents, conseillers, avocats, procureurs, en costumes des siècles passés ; dans
1 D'après un de police, il aurait monté avec
Huguenin une imprimerie clans l'ancien couvent des Capucins. Nicolas sera guillotiné le .'il juillet J7')i.
!e nom de Thoumin; puis ceux du peintre Cba- Iclct guillol ~ mai 1794), des tailleurs Grenier, Trey
et Gimon; de l'huissier JourdeUil, de Suard , qui sont indigne étant '< entrés » au procès de la reine dans le procès -verbal d'audience du li novembre.
cette Grand'Chambre où le Christ en tout temps, où la majesté royale, lors des lits de justice, étaient des garants suprêmes, sacrés, de la Vérité et de la Justice, de telle sorte qu'un de nos souverains pouvait dire de cette « basilique » incomparable : « En voyant de telles choses, on est fier d'être roi de France ! » La Révolution l'a dépouillée des chefsd'œuvre d'un art « inconstitutionnel » : crucifiement attribué à Durer, draperies, plafond ogival datant de Louis XII, lion de pierre dorée, symbole de la Force rampant devant la Justice. Tout cela est remplace par des emblèmes républicains et « de la grosse toile, tendue de papier uni ». C'est assez d'ornement pour la justice qui rampe maintenant devant la force.
Le jour s'est enfui des trois hautes fenêtres qui donnent sur l'étroite cour d'entrée de la Conciergerie. Deux bougies, posées sur le bureau du grenier, ne projettent que de sombres lueurs dans l'immense pièce où se dissimulent des curieux, de hauts fonctionnaires, immobiles, muets, guettant leur proie.
La reine, de ses yeux brûlés, les entrevoit peine ; mais elle pressent le dard de leurs regarda méchants.
La froidure sépulcrale de ses derniers jours d< captivité a été adoucie par les soins délicats d'uni pauvre servante : « Autant la reine avait éprouve de malaise pendant les chaleurs du mois d'août, raconte Rosalie Lamorlière, autant elle eut à souf frir du froid et de l'humidité les quinze premiers jours d'octobre. Elle s'en plaignit avec douceur, et moi je ressentais un chagrin mortel de ne pouvoii adoucir sa souffrance. Le soir, je ne manquais pi de prendre sa camisole de nuit sous son traversin. Je montais vite chez moi pour bien la réchauffer, et puis, toute brûlante, je la replaçais sous le traversin de la reine. Elle remarquait ces petites atten- I ions de ma fidélité respectueuse, et son regard pleii
d'affabilité me remerciait, comme si j'avais fait autre chose que mou devoir. Ou ue lui avait jamais accordé ni lampe ni flambeau, et je prolongeais autant que possible le petit ménage du soir, afin que ma respectable maîtresse fût un peu plus tard dans la solitude et l'obscurité. Elle n'avait ordinairement, pour entrer dans son lit, que la faible clarté que lui renvoyait, de loin, le réverbère de la cour des femmes. »
A la Grand'Chambre, en face d'Herman, de Fouquier-Tinville, du greffier Pfiris-Fabricius, — ancien gendarme qui, des juin 1792, avait déclaré au «despotisme » un « combat à mort » et s'était glorifié de cette parole : « Il faut que Louis XVI succombe ou la liberté, » — c'est bien le tombeau qui s'ouvre pour elle.
Faisant de leur interrogatoire « l'écho stupide des stupidités d'un peuple en enfance », invoquant tout « le Credo de la sottise et de la peur », les magistrats s'acharnent à « tordre sa conscience pour en tirer des crimes * ». Ces crimes sont les « crimes » de Louis XVI, et il faut arracher à la veuve l'aveu de sa complicité.
Selon le rite, Ilerman lui demande « ses noms,
. profession, pays et demeure » :
«■ A répondu se nommer Marie-Antoinette Lorraine d'Autriche, âgée de tente-huit ans, veuve du roi de France ». — h' Autrichienne, la reine, c'était tout ce qu'il fallait aux sans-culottes pour justifier l'arrêt de mort ; et l'interrogatoire, le procès, auraient pu s'arrêter là.
D. Vous avez eu avant la Révolution des rapi s politiques avec le roi de Bohême et de Hongrie, et ces rapports étaient contraires aux intérêts de la France, qui vous comblait de biens?
1 Guncourl.
« A répondu que le roi de Bohême et de Hongrie était son frère; qu'elle n'a eu avec lui que des rapports d'amitié et point de politique; que si elle en avait eu de politiques, ses rapports n'eussent été qu'à l'avantage de la France, à laquelle elle tenait par la famille qu'elle a épousée. »
On a objecté à cette réponse que Marie- Antoinette était, à la cour, l'agent le plus actif du « cabinet autrichien ». Mais les rapports, invoqués, du comte de Mercy-Argcnteau ne prouvent en rien, nous le savons, que la politique de la reine était « contraire aux intérêts de la France » ; de plus, elle n'avait point à faire ses bourreaux juges des relations extérieures de la monarchie, et ce n'était point à clic, en tous cas, à leur fournir des armes contre elle.
Des armes, Herman les puise aussitôt dans l'arsenal de calomnies ouvert par l'accusateur public :
« D. Non contente de dilapider d'une manière effroyable les finances de la France, fruit des sueurs du peuple, pour vos plaisirs et vos intrigues, de concert avec d'infâmes ministres, vous avez fait passer à l'empereur des millions pour servir contre le peuple qui vous nourrissait. »
Il semble qu'à de pareilles insolences la reine n'eût dû opposer qu'un silencieux mépris ; mais elle crut de son devoir de tenir tête jusqu'au bout aux misérables qui, avec elle, mettaient en cause son frère et les ministres du roi :
« A répondu : Jamais; elle sait que souvent on s'est servi de ce moyen contre elle; qu'elle aimait trop son époux pour dilapider l'argent du pays ; que son frère n'avait pas besoin de l'argent de la France; el par les mêmes principes qui l'attachaient à la France, elle ne lui en aurait point donné... n
Suivent des demandes sur les relations avec les princes, sur le comité autrichien, sur le veto opposé aux décrets contre les émigrés et les prêtres réf
BONTE DE MAIUK-ANTOINETTi: 189
fcaires, a décrets dont la sanction, déclara Herman,
aurait empêché les maux qu'a éprouvés depuis la
France. » Il n'est utile de relever ni l'atrocité de
ration, ni son illégitimité, puisque, de par
institution. Louis XVI était: libre, en 1791, d'op-
; r aux projets de loi un veto « qu'il croyait clic
on devoir » : quant au comité autrichien, on a vu
si ce furent les conseils de la reine qui l'emportèrent
à l'étranger.
« D. C'est vous qui avez appris à Louis Capet cet art d'une profonde dissimulation avec laquelle il a trompé trop longtemps le bon peuple français, qui ne se doutait pas qu'on pût porter à un tel degré la scélératesse et la perfidie?
« A répondu : Oui, le peuple a été trompé; il Ta été cruellement, mais ce n'est ni par son mari ni par clic.
« D. Par qui donc le peuple a-t-il été trompé?
« R. Par ceux qui y avaient intérêt, et que ce n'était pas le leur de le tromper.
« D. Qui sont ceux qui, dans leur opinion, avaient intérêt de tromper le peuple?
« R. Qu'elle ne connaissait pas leur intérêt (les intérêts des trompeurs), et que le leur (l'intérêt du roi et de la reine) était de l'éclairer, et non de le tromper. »
Elle ne nomme personne, ce qui était du reste superflu, car elle ne veut pas se faire accusatrice, même de ses pires ennemis.
a D. Quel était donc le but du voyage connu sous le nom de Varennes?
i R. De se donner la liberté qu'il (Louis XVI) ne pouvait avoir ici aux yeux de personne, et concilier de là tous les partis pour le bonheur et la tranquillité de la France. C'est elle seule qui a ouvert la porte et fait sortir tout le monde. »
Elle innocente ainsi Lafayette, Bailly et l'archi-
tecte Renard, qu'Herman accusait d'avoir « favorisé son évasion ». Le président profite contre elle de l'héroïque aveu :
« D. Il ne reste aucun doute que c'est elle qui dirigeait Louis Capet dans ses actions et qui l'a déterminé à fuir.
« A répondu qu'elle ne croyait pas qu'une porte ouverte prouvait qu'on dirige les actions en général de quelqu'un: que son époux désirait et croyait devoir sortir d'ici avec ses enfants, qu'elle devait le suivre ; c'était son devoir, son sentiment ; elle devait tout employer pour rendre sa sortie sûre.
« D. Vous n'avez jamais cessé un moment de vouloir détruire la liberté ; vous vouliez régner à quelque prix que ce fût et remonter au trône sur les cadavres des patriotes.
« R. Qu'ils n'avaient pas besoin de remonter sur le trône, qu'ils y étaient ; qu'ils n'ont jamais désiré que le bonheur de la France, qu'elle fût heureuse ; mais qu'elle le soit, ils seront toujours contents. »
Herman veut la rendre solidaire de la « faction liberticide » dont les « intrigues » ont amené la rupture avec l'Autriche. Elle répond « qu'elle ne sait pas de qui l'on veut parler, mais qu'elle sait que l'Assemblée législative a réitéré la demande de la déclaration de guerre, et que son mari n'y a accédé que d'après l'aveu unanime de son conseil ».
Puis vinrent des questions rappelant, selon la remarque des Goncourt, celle que les pharisiens posèrent à la divine Victime ; mais la présence d'esprit de la reine, en un instant si tragique, continue à déjouer toutes les perfidies :
« Quel intérêt mettez-vous aux armes de la République?
— Je désire par-dessus tout le bonheur de la France.
lGONIE DE MARIE-ANTOINETTE 191
— Pensez- vous que les rois soient nécessaires au bonheur du peuple?
— Un individu ne peut décider de cette chose.
— Vous regrettez sans doute que votre fils ait perdu un trône sur lequel il eût pu monter, si le peuple, enfin éclairé sur ses droits, n'eût pas brisé
trône?
— Je ne regretterai jamais rien pour mon fils, quand le pays sera heureux. »
On lui demande enfin si elle a « un conseil », et elle répond qu' « elle ne connaît personne ». A ces i juges * qui la torturent avant de la tuer, la reine de France ne veut livrer le nom d'aucun défenseur, et c'est « d'office » que le tribunal désigne Tronson- Ducoudray et Chauveau-Lagardc !.
Elle quitta alors sa banquette. Reconduite dans son cachot, elle fut placée sous la surveillance constante d'un officier de gendarmerie. C'est là que Chauveau-Lagarde, accourant de la campagne, l'entretint le lendemain soir, 13 octobre : « En abordant la reine avec un saint respect, écrivit-il, mes genoux tremblaient sous moi, et mon embarras fut tel que je ne l'eusse jamais éprouvé à ce point, si j'avais eu l'honneur d'être présenté à la reine au milieu de sa cour. »
Fouquicr-Tinvillc venait de rédiger l'acte d'accusation. Il n'avait point encore reçu du « garde des archives de la République » toutes les pièces a devant servir à l'instruction du procès », pièces que le Comité de salut public avait ordonné de lui communiquer, savoir :
« 1. Mémoire du sieur Pommier sans signature.
a 2, Autre mémoire signé : Pélissier.
1 Notons que le procès -verbal original de cet interrogatoire a été brûlé en 1871 , lors de l'incendie des archives de la ville; mais on en possède la copie littérale.
« 3... Autre mémoire d'un entrepreneur de taba sans signature.
« 4. Un petit billet commençant par ces mots longueur du gilet, et finissant par ceux-ci : bordur de revers, 100 points.
« 5. Un mémoire, sans signature.
« 6. id., signé : Dombrowska.
« 7. id au roi, signé : Pélissier.
« 8 et 9. États de plusieurs corps administratifs et une enveloppe cotée n° 10, sur laquelle est écrit : Papiers trouvés dans V appartement de la reine au château des Tuileries le 25 juin 1791. — Plus la déclaration de Marie- Antoinette à son retour de Varennes. »
Fouquier ne prendra livraison de ces pièces que le lendemain ; mais elles ne lui étaient nullement nécessaires pour échafauder son acte d'accusation : son siège était fait !
Qu'on en juge par ces quelques phrases de l'acte d'accusation :
« Antoine-Quentin Fouquier-Tin ville... expose... qu'examen fait de toutes les pièces transmises par l'accusateur public, i! en résulte qu'à l'instar des Messalines, Brunehaut, Frédégonde ! et Médicisj que l'on qualifiait autrefois de reines de France,... Marie- Antoinette, veuve de Louis Capet, a été depuis son séjour en France le fléau et la sangsue des Français ; qu'avant même l'heureuse Révolution qui a rendu au peuple français sa souveraineté, elle avait des rapports politiques avec l'homme qualifié roi de Bohême et de Hongrie ; que, non contente... d'avoir dilapidé d'une manière effroyable les finances de la France (fruit des sueurs du peuple), pour satisfaire à des plaisirs désordonnés et payer
1 Inutile d'observer que Brunehaut et Frédégonde, reines d'Australie et de Neustric, n'ont jamais clé « reines de France ».
agents de ses Intrigues criminelles, il est notoire qu'elle a fait passer à différentes époques à l'empereur des millions qui lui ont servi et lui servent encore à soutenir la guerre contre la République... » Résumons la suite : le 1er octobre 1780, dans
orgie » des gardes du corps, les agents de Marie- Antoinette ont « amené la plupart des convives à chanter dans l'épanchement de l'ivresse des chansons exprimant le plus entier dévouement pour le trône et l'aversion la plus caractérisée pour le peuple » : elle a « fait imprimer et distribuer avec profusion dans toute l'étendue de la République des ouvrages contre-révolutionnaires » ; elle a même « poussé la perfidie et la dissimulation au point d'avoir fait imprimer et distribuer avec la même profusion des ouvrages dans lesquels elle était dépeinte sous des couleurs peu avantageuses qu'elle ne méritait déjà que trop en ce temps, et ce pour donner le change et persuader aux puissances. étrangères qu'elle était maltraitée des Français » ; elle a, « par ses agents, occasionné dans Paris et aux environs, les premiers jours d'octobre 1789, une disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection, » ce qui est « prouvé d'une manière sans réplique par l'abondance qui a régné le lendemain même de l'arrivée de la veuve Capet à Paris » ; aux Tuileries, dans les « conciliabules ténébreux » de ce « lieu infâme », avec le maire Bailly et Lafayette, « son favori sous tous les rapports, » elle a « déterminé » les massacres qui ont « fait couler le sang d'une foule immense de patriotes » ; elle a livré à l'étranger
s plans de campagne et d'attaque » et causé ainsi les revers de nos armées ; « elle a médité et combiné avec ses perfides agents l'horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août, laquelle n'a échoué que par les efforts courageux et incroyables des patriotes ; » elle a enivré les gardes suisses,
« mordu des balles (les expressions manquent pour rendre un trait aussi atroee) ; » elle est responsable de la « guerre intestine qui dévore la France depuis si longtemps » ; « immorale sous tous les rapports », elle est « si perverse et si familière avec tous les crimes, qu'oubliant la qualité de mère et la démarcation prescrite par les lois de la nature, elle n'a pas craint de se livrer avec Louis-Charles Capet, son fils, et de l'aveu de ce dernier, à des indécences dont l'idée et le nom seul font frémir d'horreur ». En conséquence, « Marie-Antoinette, se qualifiant de Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, » sera écrouée à la Conciergerie « comme en maison de justice », au lieu d'y rester comme « simple détenue, » et le tribunal ordonnera qu'elle scit « prise au corps ».
Comment qualifier cette diatribe? Le mieux est de conserver, en la relisant, le sang -froid de la reine et d'y voir simplement, en un puissant relief, toute l'histoire, toute la pathologie de la folie révolutionnaire. Elle est la fleur phénoménale, mais toute naturelle, de l'esprit terroriste. Elle résume tout le système du régime, où les contre-vérités les plus évidentes furent des articles de foi. Les crimes sans nombre, contre la patrie, contre l'humanité et contre Dieu, qui se déroulaient depuis le 14 juillet 1789, avaient besoin d'une explication, d'une justification : Fouquier-Tin ville en chargea Marie- Antoinette. Imputer aux victimes les forfaits de leurs propres bourreaux était alors la règle : l'accusateur public se contenta de l'appliquer, et la Convention et toutes les autorités de la République ne purent que l'applaudir. L'histoire doit s'en souvenir ; car faire de ce magistral une manière de bouc émissaire, serait un moyen par trop commode d'innocenter la Révolution, dont il fut la si parfaite incarnation.
u;OXIE DE MARIE-ANTOINETTE 195
Au sou- du 13 octobre, l'acte d'accusation fut notiiié à la municipalité de Paris et à 1' « accusée ». voir passé deux guichets, raconte Chauu-Lagarde, qui se rendit alors à la Conciergerie, on trouve un corridor obscur à rentrée duquel on ne peut se conduire qu'à la lueur d'une lampe qui y reste constamment allumée. A droite, sont des cachot»; à gauche, est une chambre où la lumière pénètre par deux petites croisées garnies de barreaux de fer et donnant au niveau de la petite cour des femmes. Elle (Marie-Antoinette) me reçut avec une majesté pleine de douceur... Je lus avec elle son acte d 'accusation ... A la lecture de cette œuvre d'enfer, moi seul fus anéanti ; la reine, sans s'émouvoir, me observations. Elle s'aperçut, et je le remarquai, que le gendarme pouvait entendre une partie de ce qu'elle disait. Mais, en témoignant n'avoir aucune inquiétude, elle continua de s'expliquer avec la même sécurité. »
Chauveau-Lagarde monta au greffe .pour y prendre connaissance des «pièces du procès». C'était une masse confuse de papiers, dont l'examen eût demandé « deux semaines entières ». Il redescendit clic z la reine pour la prier de réclamer un délai : u A (pii faut-il m'adresser pour cela? dcmanda-t-clle.
— A la Convention.
— Non, non, jamais ! »
île n'avait point en effet de grâce à demander aux assassins de Louis XVI. Pourtant l'avocat,
Int par Tronson-Ducoudray, observa qu'il s'agissait aussi de ses enfants et de sa famille, impliqués dans cette affaire : « A ces mots de sœur, d'épouse : -, raconte Chauvcau-Lagarde, la nature
-porta sur la souveraine, et la reine, sans proférer une parole, mais laissant échapper un soupir, prit la plume et écrivit à l'Assemblée en notre nom mots pleins de noblesse et de dignité, d
« Citoyen président, dit le billet, — et cette qualification fut sans doute imposée à la reine par les deux avocats, dont les caractères, nous le verrons, étaient d'ailleurs assez pliants, — les citoyens Tronson et Chauveau, que le tribunal m'a donnés pour défenseurs, m'observent qu'ils n'ont été instruits qu'aujourd'hui de leur mission ; je dois être jugée demain, et il leur est impossible de s'instruire dans un si court délai des pièces du procès et même d'en prendre lecture. Je dois à mes enfants de n'omettre aucun moyen nécessaire pour l'entière justification de leur mère. Mes défenseurs demandent trois jours de délai ; j'espère que la Convention les leur accordera. »
Robespierre confisqua ce billet 1, et l'audience commença le lendemain, 14 octobre, à 8 heures du matin.
Selon le décret du 3 octobre 2, le tribunal révolutionnaire devait s'occuper du jugement « sans délai et sans interruption ».
L'audience dura en effet, le 14 octobre, de 9 heures du matin à 3 heures de l'après-midi, et de 5 heures à 11 du soir; puis le 15, de 9 heures du matin à 3 heures de l'après-midi, et de 5 heures du soir à 4 heures du matin ; soit, en tout, vingtneuf heures.
Pour cette atroce séance, qui ne se terminera et ne peut se terminer que par l'échafaud, Marie- Antoinette a arrangé le mieux qu'elle a pu sa toilette de deuil, sa pauvre robe pourrie par l'humidité du cachot. Au bonnet de linon « bordé d'un petite garniture plissée », elle a ajouté deux barbes
1 II fut d'abord remis à Fouquier-Tinville.
2 Rendu « sur la proposition d'un membre ». Le président était L.-J. Charlicr.
volantes et un crêpe noir, qui fait mieux ressortir la blancheur de la chevelure, soigneusement relevée : la reine de France n'a pas à émouvoir la pitié des hommes sans cœur qui la jugent. Calme, droite, laissant parfois, en signe d'indifférence ou de secret mépris, ses doigts fins courir sur les bras de son fauteuil d'accusée, comme sur un clavier, elle n'a point dépouillé sa majesté, et elle entendra chuchoter : « Vois-tu comme elle est fière ! » Mais qui oserait, au fond de cet abîme de douleur, aux prises avec la froide haine de pareilles brutes, taxer d'orgueil sa souveraine dignité?
« Qu'on se représente, s'il est possible, note Chauveau-Lagarde, toute la force d'âme qu'il fallut à la reine pour supporter les fatigues d'une aussi longue et aussi horrible séance : en spectacle à tout un peuple, ayant à lutter contre des monstres avides de sang, à se défendre de tous les pièges qu'ils lui tendaient;... à garder toutes les convenances et toutes les mesures, et à ne point rester au-dessous d'ellemême. »
Certes, dans la salle, on voyait « la tristesse peinte sur les visages » de beaucoup de « spectateurs honnêtes », et parfois l'emportèrent la pitié et l'admiration ; mais « la fureur » était dans les yeux d'une foule d'hommes et de femmes postés là « à dessein ». Les tricoteuses sont à la fête ; les clubs sont représentés par les plus « purs » de leurs sans-culottes, et, tandis que « les accusateurs et les juges dissimulent mal la rage qui les anime et la confusion involontaire que leur fait éprouver la noble fermeté de la reine 1 », plusieurs membres du Comité de sûreté générale sont là pour épier les visages, celui de l'agonisante et ceux des spectateurs, et pour faire planer en cette salle le spectre de la Terreur.
1 Souvenirs de Lepitre.
Assis à côté de l'accusateur public, c'est Vadier, qui, dès le 14 juillet 1791, a traité Louis XVI de «brigand couronné »; le féroce Vadier, qui poursuivra la « citoyenne Égalité » et Catherine Théot avec le même acharnement que Marie-Antoinette, demandera successivement la tête de Danton, « ce turbot farci, » et de Robespierre, cet « astucieux tyran » ; puis, trente-cinq ans après, mariera solennellement sa fille à Sainte -Gudule et écrira dans son testament : « Après avoir adoré le souverain créateur de tous les êtres, imploré sa miséricorde pour le salut de mon âme, la paix, l'union et le bonheur de ma famille, j'ai écrit mes dispositions de dernière volonté... Je rends grâces à Dieu tout-puissant de ce qu'il m'a permis d'écrire mes dernières dispositions en pleine et parfaite santé, et dans toute la force de raison et de jugement dont la nature a pu me rendre susceptible. »
C'est Amar, 1' « enragé » qui a déjà interrogé la reine le 3 septembre, et qui, le 3 octobre, a fait décréter d'accusation, au nom du Comité de sûreté générale, quarante-trois députés girondins (Brissot, Vergniaud, Condorcet, Philippe-Égalité).
C'est Henri Voulland, qui fera mettre hors la loi Robespierre et ses complices.
C'est Moïse Baylc, qui réclama l'exécution de Louis XVI « dans les vingt-quatre heures », parce que « le seul moyen d'anéantir la tyrannie est d'anéantir les tyrans », et qu'il fallait donner « cet exemple à l'univers ».
Vadier, Voulland, Bayle, présidèrent la Convention ; les deux premiers présidèrent aussi les Jacobins.
Sous l'empire de ces puissances soupçonneuses, le président recommande aux jurés la fermeté et l'impartialité : puis, après la lecture du réquisitoire, il dit à Marie-Antoinette : « Voici ce dont on vous
accuse : prêtez une oreille attentive, vous allez entendre les charges qui vont être portées contre