LES TÉMOINS DES (( CRIMES )) DE VERSAILLES
Sommaire. — Un document inutilisé : le plumitif d'audience.
— La reine est chargée de tous les crimes de la Révolution. — Le serment des jurés et des témoins. — « Libre et sans fers. »
— Les « crimes » d'avant 1789 : nom autrichien; ruine de la France. — Le « chirurgien -naturaliste » Antoine Roussillon.
— Reine Millot, « fille domestique : » « plus de deux cent millions » de détournement. — Le physicien Garnerin. — Le girondin Dufriche- Valazé. — Le « vengeur du crime » Tisset.
— « Accaparements immenses. » — Les <« crimes » de 1789.
— Projet d'assassiner les députés. — Le marchand de toile Lecointre. — L' « orgie » des gardes du corps. — Les 5 et G octobre. — L'amiral d'Estamg : « patriote par système. »
— Lamentable déchéance. — Le ministre La Tour du Pin. — L'ex- caporal Labcnettc. — Trente tètes dans le même panier.
Les dépositions des témoins vont être examinées non pas seulement d'après le Bulletin du tribunal révolutionnaire et le procès -verbal d'audience, mais encore d'après un document primitif et resté inexploité : le « plumitif d'audience ». Nous aurons soin d'ailleurs de mettre en valeur la « moralité » des témoins, puisque leurs dépositions furent les seules bases «^juridiques » de la condamnation.
De | leur bouche, observent les Goncourt, sort « une histoire de la Révolution qui... impute à la reine les crimes, le sang, la banqueroute, les massacres,
pierre, la famine, les trahisons, les ruines, les veuves, les orphelins, les défaites, les perfidies, les complots, les hontes, les misères, les deuils, la Révolution ! Ce jour et le lendemain, ils font ainsi remonter le temps Pi la reine, la souffletant avec chacun de sis malheurs, avec chacune de leurs victoires : L'arrêtant longuement, comme en des stations de douleurs, aux journées d'octobre, à Varennes, au veto, au 10 août, au Temple ».
En effet, nous l'avons déjà remarqué, c'est de toutes les horreurs de la Révolution qu'il s'agit de rendre Marie-Antoinette coupable ou responsable, et le plan suivi est celui du réquisitoire.
Mais il est suivi sans aucune méthode : d'une ice à l'autre, d'un instant à l'autre, on brouille les chefs d'accusation, comme pour favoriser la confusion dans la cervelle des jurés. Fouquier-Tinville doit feuilleter à l'audience même les pièces qu'il vient de recevoir. Au risque d'altérer à ce point de vue la physionomie des débats, mettons un peu d'ordre dans cet infernal chaos.
Aux jurés, Herman a fait prêter, individuellement, ce serment :
« Citoyen, vous jurez et promettez d'examiner avec l'attention la plus scrupuleuse les charges portées contre Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet ; de ne communiquer avec personne jusqu'après votre déclaration ; de n'écouter ni la haine, ni la méchanceté, ni la crainte, ni l'affection ; de vous décider d'après les charges et moyens de défense, et suivant votre conscience et votre intime conviction, avec l'impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme libre. »
Puis les témoins, qui sortent alors « du sein de l'auditoire », d'où ils ont entendu l'acte d'accusation, jurent et promettent « de parler sans haine
et sans crainte et de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ». Les formes sont observées ! Elles sont observées même à l'égard de la reine, que le procès-verbal a soin de proclamer « libre et sans l'ers... ».
D'abord, les « crimes » de 1789, et même d'avant la Révolution. « Lors de votre mariage avec Louis Capet, demandera le président \ n'avez- vous pas conçu le projet de réunir la Lorraine à l'Autriche?
« R. Non.
« D. Vous en portez le nom?
« R. Parce qu'il faut porter le nom de son pays, r, Coupable nécessité !
Marie- Antoinette a ruiné la France :
« D. N'avez-vous pas abusé de l'influence que vous aviez sur votre époux pour en tirer des bons sur le trésor public?
« R. Jamais.
« D. Où avez-vous donc pris l'argent avec lequel vous avez fait construire et meubler le Petit-Trianon, dans lequel vous donniez des fêtes dont vous étiez toujours la déesse?
« R. C'était un fond que l'on avait toujours destiné «à cet effet.
«D. Le petit Trianon doit avoir coûté des sommes énormes?
« R. Peut-être plus que je n'aurais désiré ; on avait été entraîné dans les dépenses peu à peu ; du reste, je désire plus que personne que l'on soit instruit de ce qui s'y est passé ~. »
Mais à quoi bon préciser? Les dilapidations de la reine ne sont-elles pas aussi certaines que sa culpabilité dans l'affaire du Collier?
« D. N'est-ce pas au Petit-ïrianon que vous avez connu la femme Lamotte?
1 Première audience du 15 octobre.
"■ Deuxième audience du \ï.
1! . J< ne l'ai jamais vue.
1). N'a-t-clle pai été votre victime dans l'affaire du fameux collier?
« R. Elle n'a pu l'être, puisque je ne la connaissais
1). Vous persistez* donc à nier que vous l'avez connue
« R. Mon plan n'esi pas la dénégation ; c'est la vérité que j'ai dite, et je persisterai à la dire. »
Herman, se basant sur la déclaration d'un témoin dont il va être question, se contentera, au débats, de reprendre sa formule : « Le* cointre, de Versailles, vous a dit, comme témoin oculaire, que depuis l'année 1789 des sommes énormes avaient été dépensées à la cour pour les - dont Marie-Antoinette était toujours la déesse. »
Depuis 1789 ! Il est vrai que la « déesse » a coné des « sommes immenses » à autre chose qu'à des fêtes, lloussillon en témoigne.
Cet Antoine Roussillon, naturaliste et chirurgien, depuis des années à l'avant-garde du mouvement révolutionnaire. Le 17 juillet 1791, lors du « massacre du Champ de Mars », il s'efforçait de débaucher les gardes -nationaux en leur distribuant exemplaires de la fameuse pétition « républicaine », en leur affirmant qu'elle allait être signée par trois cent mille hommes, et en « invitant ses camarades à quitter l'habit bleu,... terreur des citoyens ». Membre influent des Cordclicrs, il le fut aussi du club des Jacobins, où il alla se plaindre, le 18 septembre 1791, d'avoir perdu sa place de médecin -naturaliste de l'escadre envoyée à la iierche de Lapérousc. Pilier d'estaminet, c'est lui qui représenta aux Jacobins, Je 5 octobre suivant, « une députation des citoyens patriotes habitués au café Procope Zoppy », désireux de féliciter les
« députés patriotes » de la Constituante. En 1793, il était devenu orateur du sans - culottisme ; le 8 février, il paraît à la Convention à la tête d' « une députation des défenseurs de la République une et indivisible, réunis en société aux Jacobins », et il lit une adresse où il stigmatise le « roi assassin », défend les « prétendus auteurs » des journées de Septembre, se félicite de ce que les patriotes aient ■puni « les scélérats détenus à dessein dans les prisons par des tribunaux contre -révolutionnaires », les « conspirateurs qui devaient en sortir tout à coup, se joindre aux chevaliers du Poignard et égorger les patriotes ». « Si la morale réprouve » les massacres, ajoute-t-il, la politique les justifie, et il en sera ainsi toutes les fois qu' « au lieu de faire pour, on fera contre le peuple », dont « la juste vengeance » peut « se tromper », mais est quand même « un supplément au silence des lois ». En août 1793, cet apologiste des assassins, « canonnier de la section de Marseille et Marat, » devient « juge révolutionnaire » au tribunal criminel, et il envoie en cette qualité, à tous ses « bons frères des départements », une adresse renfermant ces mots : « Non, jamais les tigres royaux ne nous pardonneront d'avoir aboli la royauté, d'avoir fait tomber la tête d'un monstre qu'ils appelaient sacré ; son arrêt de mort est celui de tous les rois ; c'est un combat à mort entre eux et nous : il faut le livrer jusqu'à ce qu'il ne reste plus un homme libre... Sauvons-nous, sauvons la liberté, en exterminant tous ses ennemis. »
Tel est le sanguinaire exterminateur qui vient accuser la veuve du « monstre » d'avoir « contribué à mettre la France à deux doigts de sa perte, en faisant passer des sommes immenses à son frère (le ci-devant roi de Bohême et de Hongrie) pour soutenir la guerre contre les Turcs et lui faciliter ainsi les moyens de faire un jour la guerre à la France, c'est-
à-dire à une nation généreuse qui la nourrissait, ainsi que son mari et sa famille ». La preuve? Roussillon « tient ee fait d'une bonne citoyenne, excellente patriote, qui a servi à Versailles sous l'ancien régime et à qui un favori de la ci-devant cour en avait fait la confidence ».
On mande aussitôt l'excellente « patriote » : c'est Reine Mi Ilot, « fille domestique, » alors au service de Fourcroy. Elle dépose « qu'en 1788, se trouvant de service au grand commun, elle avait pris sur elle de demander au ci-devant comte de Coigny, qu'elle voyait un jour de bonne humeur : « Est-ce « que l'empereur continuera toujours à faire la guerre i aux Turcs? Mais, parbleu! cela ruinera la France « par le grand nombre des fonds que la reine envoie i à son frère, et qui en ee moment doivent au moins « se monter à deux cents millions. — Tu ne te trompes pas, répondit-il; oui, il en coûte déjà plus de deux « cents millions, et nous ne sommes pas au bout. » Comment imaginer de plus vains commérages? Reine Millot ignore jusqu'au titre du duc de Coigny, et elle va jusqu'à se prétendre « instruite par différentes personnes que l'accusée, ayant conçu le dessein d'assassiner le duc d'Orléans, le roi qui en fut instruit ordonna qu'elle fût incontinent fouillée ; que, par suite de cette opération, on trouva sur elle deux pistolets ». Nous sommes fixés sur la « moralité » de la servante ! Mais Herman, rappelant sa « précision » et son « ingénuité remarquable », considérera comme acquis l'envoi des trois cents millions.
Pour en finir avec les détournements financiers de la reine, résumons de suite les dépositions Garnerin, Duf riche- Valazé et Tisset *.
1 Première audience du 15 octobre.
Jean-Baptiste-Olivier Garnerin, âgé de vingt-six ans, était un « physicien-aéronaute » qui, en 1790, avait tenté la popularité en faisant à Montmartre une « expérience aéronautique » : son aérostat étant tombé dans les cultures de Pantin, les habitants de la localité se précipitèrent sur la machine et la mirent en pièces, pour en emporter chacun un morceau. Le jeune Garnerin réussit mieux en politique : en juillet 1792, il était secrétaire de la section Mauconseil, l'une des plus avancées, et il appelait en cette qualité « le glaive sur la tête de Lafayette ». Ce pur sans-culotte * avait; été enfin secrétaire de la commission des Vingt -Quatre. Chargé de dépouiller les papiers trouvés chez Septeuil, trésorier de la liste civile, il y avait vu « un bon d'environ quatre- vingt mille livres signé Antoinette, au profit de la ci-devant Polignac;... une autre pièce qui attestait que l'accusée avait vendu ses diamants pour faire passer des fonds aux émigrés français ». Ces pièces « devaient être en ce moment » au Comité de sûreté générale. Elles avaient été remises à Dufriche-Valazé, membre de la commission des Vingt-Quatre.
Dufriche-Valazé, condamné pour son modéra ntisme par Marat et les sections, était au nombre des quarante-quatre Girondins décrétés d'accusation le 3 octobre. Au fond, si Fouquier-Tinvillc l'avait mis en cause, c'était pour le perdre lui-même. Il vint déclarer qu'il avait remarqué deux pièces se rapportant à l'accusée : « une quittance signée d'elle pour une somme de quinze ou vingt mille livres, autant qu'il pouvait se rappeler » (et non quatrevingt mille) ; « puis une lettre dans laquelle le minisire prie le roi de vouloir bien communiquer
1 II dénonça le [juge de paix de la section des Arcis , ic « feuillant » Phculpin.
l'.U'.OXIE DE M AME-ANTOINETTE '207
à Marie-Antoinette le plan de campagne qu'il avait l'honneur de lui présenter. » C'est tout ! Et bien que Marie-Antoinette déclare ne connaître « ni le bon. ni la lettre », bien que leur texte n'en soit pas sente, cela suffit à amener ces paroles de l'accusateur publie : « Il paraît prouvé que, par votre Influence, vous faisiez faire au ci-devant roi, votre époux, tout ce que vous désiriez. » Duf riche- Valazé, coupable de n'avoir point voté jadis la mort du roi et de n'avoir point cité dans l'acte d'accusation * du tyran deux pièces qui, selon toute apparence, n'existaient pas, Dufriche- Valazé était, quinze jours après, condamné à mort. Au moment où Fouquier-Tinvillc requit la guillotinadc des Girondins, le malheureux se poignarda : « Qu'as-tu donc ? lui demande Vergniaud en le voyant chanceler. As-tu peur? — Je meurs... » Fouquier demanda qu'on guillotinât le cadavre ; Herman ordonna seulement de le conduire dans une charrette qui se oindrait jusqu'à l'échafaud au convoi des mourants... La déposition de Garnerin avait été complétée c le témoin Tisset.
François-Barnabe Tisset, « vengeur du crime, nnemi des préjugés, » ainsi -qu'il signait parfois, mérite quelques lignes de biographie.
Agent de la police secrète, il vendait avant le
0 août des feuilles incendiaires, en particulier le
mal des Hommes du Quatorze juillet et du jau-
wurg Saint- Antoine, moniteur de l'insurrection
rédigé par Gonchon, Fournier l'Américain, Rossi-
nol et autres meneurs. Devenu membre du comité
e surveillance du département de police de la Com-
une de Paris, il perquisitionnait, les 25 et
6 août 1792, chez l'ex- trésorier Scpteuil, et remet -
iui qui le présenta à la Convention; au nom de la Vingt- Quatre.
tait, le 27, aux administrateurs, un carton scellé renfermant 340 000 livres. Il en avait au préalable retiré 1000 livres, pour s'indemniser de ses frais. On s'aperçut, dans la suite, qu'il y manquait plus de 150 000 livres. Tisset n'était pas le seul coupable; Panis, futur membre du Comité de sûreté générale, mis en cause, prétendit que 84 000 livres avaient été « employés » aux frais de scellés et d'administration ! Trois montres en or, une agate montée en bague, avaient disparu. A la séance du conseil général du 27 novembre, on constata que Sergent, ancien membre du comité de surveillance, avait l'agate à son doigt, et Sergent ne put nier le fait, mais déclara son « intention » de « payer les effets aux prix auxquels ils seraient portés ».
Finalement, on accusa les commissaires d'avoir soustrait plus de 67 000 livres, « remplacées par de prétendues lettres de change, » et « quantité d'objets précieux en or et en argent ». On fit (naturellement) traîner l'affaire en longueur, et la vérité resta de plus en plus indéchiffrable. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, parmi ces pêcheurs en eau trouble, Tisset fut le plus compromis. Il avait, d'ailleurs, un autre exploit à sa charge : avant les massacres de Septembre, il se rendit au village de Saint-Firmin, près Chantilly, où Mme de Septeuil s'était retirée ; il arrêta Mme de Septeuil, « qui fut écrouée à la Force jusqu'au 3 septembre, et saisit « quantité de bijoux », dont celle-ci donna elle-même la liste au ministre Clavière... Que devinrent ces bijoux? On le devine.
Ce voleur « au complot » et au « procès-verbal » était surtout un maniaque de la guillotine. Il publiait un recueil périodique intitulé : Compte rendu aux sans-culottes de la République française par très haute, très puissante et très expéditive Dame Guillotine, darne du Carrousel, de la place de la Révolution, de la Grève et autres lieux, contenant le nom
L "agonie de makïe-antoinette 209
urnom de ceux à qui elle a accordé des passeports pour Vautre monde.... rédigé et présenté aux amis de ses prouesses par le citoyen Tisâât, n° 18, rue de la
iUerie) coopérateur des succès de îa République française. De l'imprimerie du Calculateur patriote, au corps sans tète. Au frontispice du recueil, Tisse t a dessiné un amas de cadavres tronqués, parmi lesquels ceux de Louis XVI et de Marie-Antoinette ; il y rappelle que « la loi est un glaive qui doit trancher indistinctement tout ce qui s'élève au-dessus lie1 », et ce sanguinaire égalitarisme est expliqué par deux vers :
Ces monstre? en morceaux, par puissance divine, Annoncent les travaux de Dame Guillotine.
Quant au texte de l'ouvrage, en voici quelques échantillons : « D'un bout de la République à l'autre, chacun vante ma prestesse et mon habileté à raccourcir les individus des deux sexes qui ont prouvé par leur conduite infâme qu'ils avaient la tête de trop... Je suis républicain, et je m'en vante; aussi ma joie est complète quand une charrette bien garnie s'offre à mon aspect... De la sensation agréable que j'éprouve quand je rogne un député parjure, un prêtre conspirateur,... une dévote fanatique, etc. etc., je tressaille de plaisir, et chaque fois que cela m'est arrivé je me suis dit intérieurement : Pourquoi fautil que cette canaille n'ait qu'une tête? je lui en aurais souhaité dix ; car, convenons-en, cette soustraction est faite trop tôt... Stanislas-Xavier, d'Artois, Bourbon, Condé, LafayeUe, Bouille, Lambesc, Dumouriez, que ne vous vois- je pas alignés dans le même tombereau venir présenter gracieusement votre tête ■ lucarne révolutionnaire !... Ah ! qu'une tiare
* D'après l'abbé Raynal.
dans le panier ferait un merveilleux effet!... Que n'ai- je été de tous les temps et de tous les sièeles ! Quelle moisson fertile de têtes n'aurais- je pas accaparée !... J'aurais guillotiné ce brave monsieur saint Louis, qui se fit sanctifier à force de forfaits et de bêtises. J'aurais sabré la plus grande partie de ses successeurs, sans mettre de côté Louis XII, Henri IV... Les Bathilde, les Clotilde, les reine Blanche auraient ainsi dansé la Carmagnole... »
Tel était l'accapareur de têtes qui osa accuser la reine d'accaparements criminels ! Sur son invitation. Herman demanda en effet à Garnerin s'il ne se rappelait pas avoir vu, parmi les papiers trouvés chez Septeuil, des titres d'acquisition en sucres, café, blé, etc., montant à la somme de deux millions, dont quinze cent mille livres avaient déjà été payées, et s'il ne savait pas aussi que ces titres, quelques jours après, ne s'étaient plus retrouvés. » Il avait disparu tant de choses ! « Je n'ai aucune connaissance de ce fait, » répondit Garnerin; mais il ajouta aussitôt, en raison de la nécessité de hurler avec les loups, cette affirmation qui paraît bien avoir été concertée avec Tisset et les accusateurs : « Je sais néanmoins qu'il y a^vait, dans toute la France, des préposés chargés de titres pour faire des accaparements immenses à l'effet de procurer un surhaussement considérable dans le prix des denrées, pour dégoûter par ce moyen le peuple de la Révolution et de la liberté, et par suite le forcer à redemander lui-même des fers. » En vertu des lois économiques les plus fatales, le bouleversement révolutionnaire produisait l'arrêt des transactions et la rareté des denrées ; il fallait détourner la colère du peuple sur la reine, dont on n'aurait qu'à couper la tête pour « sauver la patrie ». Comme cela, les guillotineurs mériteraient toutes les bénédictions. Herman eut soin d'utiliser en ce sens et sur-le-champ les témoignages
de Tisset et de Garneiïn, de flétrir les accapareurs contraignant le peuple à « redemander l'ancien ordre de choses, favorables aux tyrans et à leurs infâmes agents qui l'ont tenu sous le joug pendant quatorze cents ans ' ». Comme « Dame Guillotine », Herman regrettait, on le voit, « la moisson fertile de tètes » royales avec lesquelles on eût pu faire, depuis que la France existait, une si bonne « gibelotte républicaine - »...
Mais, la « gibelotte », c'était la reine qui, en 1789, avait voulu la faire ! Elle avait projeté d'assassiner non seulement le duc d'Orléans, mais encore, en masse, les députés : « Quelles furent les délibérations prises, lui demanda Herman, pour faire entourer les représentants du peuple de baïonnettes et pour en faire assassiner la moitié s'il avait été possible? » Son beau-frère l'y aurait aidé : « Avezvous connaissance du projet du ci-devant comte d'Artois pour faire sauter la salle de l'Assemblée nationale ? » En octobre, ses manœuvres criminelles avaient redoublé, et c'est sur ce point que déposa Laurent Lecointre 3.
Le marchand de toile Lecointre, député de Versailles à la Législative et à la Convention, n'était point un terroriste très convaincu : il demanda, contre Robespierre, l'ajournement de l'épouvan-
1 « Je n'ai aucune connaissance, dit alors la reine, qu'il ait été fait des accaparements. »
2 Précédemment, Tisset avait afiirmé l'existence chez Septeuil de « deux bons, formant la somme de quatre-vingt mille livres, signés Marie-Antoinette » ; ce qui ne s'accordait point avec les déclarations de Garnerin et de Dufriche- Valazé. « L'un était daté du 10 août 1792. — Je n'ai fait aucuns bons, répondit Marie- Antoinette , et surtout comment en aurais-je pu faire le 10 août, puisque nous nous sommes rendus vers les 8 heures du matin à l'Assemblée nationale ? »
3 Premier témoin.
t>12 L'AGONIE DE MARIE-ANTOINETTE
table loi du 22 prairial an II1; exclu des Jacobins, il réclamera la condamnation de Carrier, « couvert de crimes. » Mais il s'était laissé, comme tant d'autres, violenter par la peur et l'ambition : lors du procès de Louis XVI, après avoir demandé que le roi pût communiquer avec sa famille, il exclut de cette faveur Marie -Antoinette et Madame Elisabeth; il ignorait qu'elles étaient « inculpées dans la procédure » ! Le 12 août 1792, il avait fourni de son patriotisme une preuve plus éclatante encore : « Je demande que la femme de Louis Capet soit enfin jugée sous huitaine... C'est la plus coupable de tous. »
Pourquoi cet acharnement? En 1789, lieutenantcolonel de la garde nationale de Versailles, il n'avait point été invité au banquet offert, le 1er octobre, par les gardes du corps aux troupes nouvellement arrivées à Versailles. À son instigation, le maître de pension Gorsas avait alors décrit, dans le Courrier de Versailles, le spectacle « horrible » et « dégoûtant » donné au château, et dénoncé les complots contre le peuple de la cour et de 1' « Autrichienne ». Lecointre avait d'ailleurs ameuté la garde nationale contre les régiments trop fidèles, et le comte d'Estaing, commandant général des forces militaires, puis de La Tour du Pin-Gouvcrnet, commandant en second, avaient refusé, lors de l'arrivée des émeutiers parisiens, de lui donner des ordres : les défenseurs du roi ne pouvaient, en effet, se fier à un perfide et dangereux ennemi. Lecointre avait à se venger de cette clairvoyance, et à imputer en même temps à Marie-Antoinette les crimes des conspirateurs.
D'après le plumitif d'audience, voici, en substance, sa déposition : Au château, a il y avait des orgies tous les soirs depuis 11 heures jusqu'à 2 ou 3 heures du matin », et « dilapidation énorme »;
1 Organisation définitive du tribunal révolutionnaire.
< n juillet. « consternation générale à Versailles », l'arrivée d1 « environ cinq mille hommes de troupes de ligne », troupes « répandues dans les éeui Marie -Antoinette et dans des souter-
rains. La ci-devant comtesse d'Artois et la Poli-
nt été visiter et encourager ces troupes ». Au banquet du 1er octobre, la reine parcourut les tabl.s avec son lils : « Le musique entonna l'hymne 0 Richard, 6 mon roi ! La cocarde nationale fut
t la cocarde blanche arborée; ce banquet lit tant d'éclat, que, quoique le témoin fût fort éloigné du château, il se transporta au château. » On alla uite dans la cour de Marbre, pour prouver au roi le dévouement de ses soldats l. Perceval, aide de camp ded'Estaing, « est le premier qui a escaladé ensuite, un grenadier du régiment de Flandre, qui, pour la manière avec laquelle il a escaladé, a reçu un ruban, et un dragon qui n'a pu escalader s'est tué de désespoir. » Le Bulletin dit moins tragiquement : «voulut se détruire.» — On lit en marge du plumitif : « Scandale affreux, orgie qui n'a pas de nom. » — On distribua en outre des cocardes blanches, « en disant que cette cocarde était la triomphante ; » « plusieurs esclaves baisaient bassement la main des femmes distribuant la dite cocarde: ce qui faisait dire : En voilà un de plus. » Que retenir de tant de niaiseries? La présence de la reine au banquet traditionnel du 1er octobre. Or elle avait bien le droit de venir encourager les troupes fidèles, et, la monarchie étant encore debout, l'hymne joué par la musique était aussi légitime qu'opportun. Foula-t-on aux pieds la cocarde nationale? Mais qu'avait donc de « national » cet ne tricolore de la Révolution de juillet? Il est que Louis XVI avait cru devoir l'arborer, et,
' Bulletin.
comme l'observera Marie-Antoinette, cela rend très improbable la scène racontée par Lecointre, alors « fort éloigné du château ». Quant à la cocarde blanche, elle restait la cocarde réglementaire, légale, de l'armée française.
Pourquoi avait-on renforcé la garnison? Pour protéger à la fois la ville, l'Assemblée et la famille royale. A l'égard d'une mesure aussi indispensable, aussi élémentaire, le ministre de la Guerre était d'accord avec la municipalité et la garde-nationale elle-même : le 24 septembre, Louis XVI chargea même le comte d'Estaing « de remercier la garde nationale de son empressement » à aller au-devant du régiment de Flandre, régiment dont le colonel, remarquons-le (le marquis de Lusignan), siégeait à la gauche de l'Assemblée. « Témoignez à la municipalité, ajoutait le roi. combien je suis satisfait de sa conduite ; je n'oublierai pas son attachement et sa confiance en moi, et les citoyens de Versailles le doivent à mes sentiments pour eux. » — Lorsque vociféra l'émeute, cet « attachement » ne se dédit point; le 5 octobre, le corps municipal, réuni en permanence, remit à d'Estaing des instructions débutant ainsi : « Sur l'exposé fait par M. le comte d'Estaing qu'un grand nombre d'hommes et de femmes armés arrivent de Paris, et que le roi et la famille royale pourraient être en danger, la municipalité autorise M. le comte d'Estaing à accompagner le roi dans sa retraite et à ne rien négliger pour le ramener à Versailles le plus tôt possible. »
Lecointre attribuera cet ordre à « la portion des officiers municipaux vendus à la cour ». Mais on savait, depuis l'enquête du Châtelet, à quoi s'en tenir sur cette imposture ; on savait quels étaient les « vendus » et les traîtres à leur devoir. Lecointre, qui avait été lui-même chargé, par le comité des recherches de la municipalité de Paris, de délivre r
les extraits mortuaires du jeune compagnon ébéniste et des deux gardes du corps tués le 6 octobre, lavait sur qui rejaillissait ce sang. Pourquoi, contre toute justice, toute bonne foi, tout bon sens, en abreuver la reine? Pour permettre à Herman de proclamer que c'était le « signe odieux » baisé par les de l'Autrichienne qui « devait faire couler ang du peuple ». — En octobre 1780, la Révolution a en quelque sorte joué le tout pour le tout; car, si outrages faits à l'Assemblée par les bordes de ssardes et de filles avaient dissipé les illusions et éveillé l'énergie des députés ; si les régiments fidèles avaient arraché la famille royale aux étreintes de la démagogie, la Terreur eût avorté. La Terreur avait triomphé, et maintenant elle achevait d'écraser la victime doublement coupable, puisqu'à son héroïque clairvoyance s'était ajouté son royal pardon : « J'ai tout vu, tout su, tout oublié, » avaitelle dit jadis aux magistrats enquêteurs. Les criminels ne pouvaient se contenter d'un pareil oubli !
Mais voici venir le comte Charles -Henri d'Estaing, lieutenant-général des armées navales, héros des guerres de l'Inde et d'Amérique, prisonnier, puis vainqueur des Anglais, conquérant des Antilles. Ce noble soldat va-t-il, face aux bourreaux, faire entendre le langage qui déposera, aux pieds de la reine agonisante, le suprême hommage de la vieille France, et lui vaudra ainsi l'honneur immortel de partager son échafaud? Hélas ! que d'hommes d'épée furent alors de plats politiciens, et combien plièrent sous la pression jacobine, que n'avaient point fait trembler les boulets ennemis !
La Révolution avait brouillé la cervelle de d'Estaing, et le cœur en avait été atteint. En 1789, « patriote par système, » il avait été réclamé, comme chef, par les bourgeois de Brest. A Versailles, le soin
qu'il mettait à ne point heurter de front le mouvement dont il méconnaissait la nature paraît avoir favorisé le succès des émeutes d'octobre. Trop honnête, trop loyal pour marcher avec Lecointre, ses naïves illusions n'en furent pas moins funestes. Il était hostile au départ de la famille royale, et, le 14 septembre, il éerivrit à la reine une lettre qui, publiée dans le Moniteur du 29 septembre, la livra à ses pires ennemis : « On me loue de bien dormir la veille d'un assaut on d'un combat naval, écrivait-il. Eh bien ! je n'ai pas ferme l'œil de la nuit. »
Il exposait 1' « horreur » d'un plan qui « entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des guerres civiles », et il avouait : « Ce n'est qu'en allant au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant qu'on peut parvenir à le diriger en partie. » — C'était le système, désespéré, de Lafavette et de Bailly.
Les horribles réalités du 6 octobre lui furent une inutile leçon. Le 7, il reprochait à la reine le « malheureux dîner » des gardes du corps et l'omission préméditée de « la santé de la nation » : Paris, écrivait-il, « ce grand théâtre est digne de Votre Majesté;... l'Assemblée nationale peut enfin en recevoir le mouvement ; sa mortelle inertie ne sera plus possible ici ; bientôt la reine, avec quelques soins, sera adorée... Ah ! madame, soyez noire première citoyenne ; pensez-le, dites-le, prouvez-le, et vous seriez tout, si vos principes vous permettaient de le vouloir... Hier, le peuple, depuis les faubourgs, n'a fait que crier : A bas la calotte ! M. de Lafayctte m'a juré en route, et je le crois, (pie ces atrocités avaient fait de lui un royaliste ; tout Français le doit être jusqu'à certain point. » Quelle politique ! Et, tout en respectant un glorieux passé, ne faut-il pas ajouter : Quel gribouille !
Ce royaliste diminué, élu en 1790 général, des
gardes nationales de Brest et de Tours, parut à la fête de ta Fédération (premier anniversaire du 14 juillet) en costume de garde national ; et l'on raconte que Je roi lui ayant demande pourquoi, se
trouvant à la tête du corps de la marine, il ne portait point son uniforme de vice-amiral, il avait répondu : u Parée que la marine désire mériter l'amitié du peuple.
Trois mois après, l'escadre de Brest, placée sous la coupe des « Amis de la Constitution », le réclamait pour chef. Il était populaire ! Au lendemain de la fuite à Va rennes, le 23 juin 1701, il se hâta d'adresser par écrit à l'Assemblée son serment civique : « Je la prie de recevoir l'assurance de mon zèle pour le maintien de la Constitution. Lieutenantgénéral et vice-amiral, je voudrais qu'il existât un élément nouveau dans lequel je puisse combattre pour elle. » Le 7 mars 1792, un décret le nomma amiral de France : « Prouvez à l'Europe, dit à la Législative le rapporteur Rouycr, que la justice des nations est, quand il le faut, aussi généreuse que le caprice des rois. » La veille, l'Assemblée, délirante, avait ordonne l'insertion à son proecsvcrbal, l'impression et la distribution d'adresses comme celle de Gonehon, orateur du faubourg Saint-Antoine : « Oui, Messieurs, les courtisans, les rois, les ministres, la liste civile, passeront ; mais les droits de l'homme, la souveraineté nationale et les piques ne passeront jamais ! » Tel était P « élément nouveau » offert à l'amiral ; il ne pouvait manquer d'y être englouti. En attendant, il est appelé à pousser de son bâton, déjà brisé, la reine à Féchafaud *.
Il se qualifie « ancien matelot et soldat au service de France », et il faut que Herman insiste pour lui
1 Première audience du 15 octobre : dix- huitième témoin.
faire avouer ses qualités de lieutenant-général et d'amiral. Admettons, pour son honneur, qu'il lui répugne seulement de les flétrir au service des guillotineurs. Il déclare qu' « il avait à se plaindre de l'accusée,... qu'elle l'avait empêché de recevoir la récompense de ses services, du sang qu'il avait répandu en Amérique, sur la terre de la liberté,
et d'être fait maréchal de France
S'étant ainsi
lamentablement posé en victime, il cherche à dégager sa responsabilité des journées d'Octobre : il n'a point favorisé les projets de fuite ; il n'a reçu que le 6 l'ordre municipal de « ne rien négliger pour ramener le roi », le 6, alors que c'est le 5, comme l'établit Lecointre ; il reconnaît enfin qu'il a été autorisé « à repousser la force par la force », ce qui, aux yeux de Fouquier-Tinville, suffit assurément à le perdre lui-même. En faveur de la reine, il rappelle seulement qu'« il a entendu dire à l'accusée 2 que si on venait massacrer son mari, elle s'y opposerait et périrait à ses pieds 3 ». La reine alors veut aider la sincérité du vieux soldat : « Cela est exact ; on voulait m'engager à partir seule, parce que, disaiton, il n'y avait que moi qui courais des dangers ; je fis la réponse dont parle le témoin. » Mais le comte d'Estaing ne se retrouve point, et, au lieu de se dérober tout au moins au fallacieux interrogatoire, il déclare qu'il « sait même » que l'accusée, au fameux banquet, « a fait le tour de la table en tenant son fils par la main... ».
Il faut ajouter, non pour accabler la mémoire d'un héros déchu, mais pour sonder l'abîme où la
1 Bulletin. Le plumitif dit : « Il a eu sujet de se plaindre de Marie-Antoinette, qui l'a privé de la place de maréchal de France. »
2 Le Bulletin porte : « J'ai entendu des conseillers de cour dire à l'accusée... » Ce serait moins digne.
•• Plumitif.
i/ AGONIE DE MARIE-ANTOINETTE 219
Révolution avait, en si peu de temps, précipité de tels Français, et pour marquer, par le plus lamentable des contrastes, à quelle hauteur s'était fixée l'âme de Marie -Antoinette, il faut ajouter que l'illustre amiral ne se retrouva même point lorsqu'il comparut à son tour, six mois après, devant le tribunal révolutionnaire : « A ce repas (des gardes du corps), lui demanda- t-on, vous aperçûtes- vous de quelques outrages faits à la souveraineté du peuple?
— J'eus le chagrin de voir qu'on n'y avait point bu à la santé de la nation, malgré la demande expresse que j'en avais faite avant de m'y rendre, et lorsque les ci-devant roi et reine et la ci-devant famille parurent, avec enthousiasme on but à leur santé ; ce qui augmenta mon chagrin, attendu qu'on était convenu de ne boire à la santé de personne, sinon des convives entre eux.
— Lors de la descente des bons citoyens de Paris à Versailles, le 5 octobre 89, prîtes-vous, en votre qualité de commandant de la garde nationale versaillaise, toutes les mesures nécessaires, et donnâtes-vous en même temps les ordres convenables pour que le peuple insurgé n'éprouvât aucune atteinte contraire à ses droits et pour favoriser une cour perfide et corrompue ?
— Je pris les ordres de la municipalité ; je fis ranger les troupes vis-à-vis Tune de l'autre, présentant leur flanc, bordant la haie et dans la disposition dans laquelle on voit passer; je pris, tout le temps que j;eus le commandement, toutes les précautions qui étoient en mon pouvoir pour empêcher qu'il ne fût fait aucune opposition à l'intention du peuple. Lafayette, à son arrivée, exigea que mon commandement cessât, et depuis cet instant je ne repris mon activité que pour la conduite du cidevant roy et de sa famille à Paris, et ce par l'ordre de la municipalité.
— Depuis la destruction du tyran et de la tyrannie., à quel dessein conserviez- vous les effigies des ci-devant roy, reine, d'Artois et Monsieur, qui se sont trouvés dans votre domicile lors de la perquisition qu'on y a faite?
— Je ne les conservois pas, je les ai oubliés ; ils étoient mêlés avec de vieilles clefs. Toute ma conduite a prouvé ma haine pour ces individus ; ce qui étoit écrit dès 1700 sur la porte de ce même domicile annoneoit à tout le monde combien mon opinion étoit prononcée ; le nom sacré de l'égalité y étoit écrit ; et le lis, symbole de la royauté, y étoit désigné comme appartenant dès lors à la nation. »
Avant la guillotine expiatrice, d'Estaing aurait pu regagner, devant l'histoire, la bataille que son honneur avait perdue; il ne sut pas comprendre, hélas ! qu'il le devait à la France'.
La Tour du Pin, le « premier ministre constitutionnel de la Guerre », soutint mieux un rôle, d'ailleurs écrasant; car, ne l'oublions pas, il importait avant tout de ne point nuire à la reine par de vaines dénégations ou d'imprudentes témérités.
Le comte Jean-Frédéric de La Tour du Pin-Gouvernet avait nourri d'abord des illusions révolutionnaires aussi complètes que celles du comte d'Estaing. En juin 1789. il avait été des quarantegentilshommes qui, les premiers, s'étaient unis au tiers -état. Le 4 août, nommé ministre de la I rre, il s'était engagé avec ses collègues à « n'exercer aucune fonction publique » en dehors des « suffrages » et des « maximes » de l'Assemblée, c'est-àdire à soumettre l'administration de l'armée ellemême à la souveraineté du peuple. Mais bientôt U comprit ce (prêtait ce « peuple-là », et il chercha à barrer la roule de l'anarchie, Quand il apprit que
l'agonie de mabie-antoinette 221
la populace marchait sur Versailles, il voulut couper les ponts de la Seine : « Des mesures militaires contre des femmes ! Vous n'y pensez pas ! » répondit Louis XVI. Le ministre l'engagea à gagner Rambouillet; mais ce fut en vain, et l'œuvre d'épouvante s'accomplit. Démissionnaire en novembre 1790, le ministre quitta la France. Il y revint lors du procès du roi, pensant être utile à ses défenseurs. En octobre 1793, prisonnier en son château 1 d'Auteuil, il était lui-même en instance de guillotine.
Il commença parfaire, dit-on, à la reine un grand salut de cour et par déclarer : « Il y a longtemps que j'ai l'honneur de connaître Madame; mais je ne connais aucun des faits portés en l'acte d'accusation. » Il l'innocenta discrètement. A cette outrageante question : « Est-ce par les ordres d'Antoinette que vous avez laissé l'armée dans l'état où elle s'est trouvée? » il rénond avec un méritoire sang-froid qu'à l'époque de son départ « l'armée française était sur un pied respectable ». « Est-ce par l'ordre d'Antoinette que vous avez envoyé votre liîs à Nancy, pour diriger le massacre des braves soldats qui avaient encouru la haine de la cour en se montrant patriotes? — Je n'ai envoyé mon fils à Nancy que pour y faire exécuter les décrets de l'Assemblée nationale. »
Le témoin Jean-Baptiste Labenette vint à la rescousse. Cet ex-caporal, devenu chef de bureau du ministère de la Guerre, avait été avec Lcgendrc, au club des Cordeliers, l'un des souteneurs de Danton ; il avait été aussi à la solde du duc d'Orléans. Dans son Journal du Diable, qui portait en épigraphe : Je me suis constitué Vange gardien de la nation, ce diabolique « ange gardien » encensait à la fois, et avec les mêmes dithyrambes, le duc, Danton
1 La Thuilerie.
et Marat ; il prenait aussi les titres d' « avocat » et de « membre de l'académie de Bretagne ».
Ce folliculaire rédigea ensuite le Journal des Droits de V homme, où il défendit les « patriotes » menacés et d'abord Fréron, qui l'embaucha à V Orateur du peuple. Au surplus, tout cela aboutit à la triste situation dont il se plaignait, le 5 thermidor an II (23 juillet 1794), au dictateur qui approchait de l'échafaud : « Mon cher Robespierre,... tous tes plus beaux ouvrages sont entrés dans mes journaux, et ton nom est répété mille fois dans mes treize volumes révolutionnaires... Le malheur et l'indigence m'accablent. Je voudrais te voir... »
Labenette déclara que La Tour du Pin l'avait jadis « honoré » d'un mauvais certificat, « parce qu'au régiment dans lequel il servait, il démasquait l'aristocratie de messieurs les muscadins, qui y étaient en grand nombre sous la dénomination d'état major. Le témoin, ajouta-t-il, se rappellera peut-être de mon nom, qui est Clair-Voyant, caporal au régiment de... » L'ancien ministre coupa court aux racontars du démagogue : « Monsieur, je n'ai jamais entendu parler de vous. »
Faut-il admettre, avec Thiers, que La Tour du Pin nuisit ensuite mortellement à la reine en avouant qu'elle l'avait « engagé à lui remettre l'état exact de l'armée française »? ce qui amena Marie-Antoinette à déclarer qu' « elle désirait savoir l'état des régiments qui seraient supprimés. » En réalité, de semblables « détails », comme dira Herman, n'intéressaient guère l'accusation, et, s'ils servirent à quelque chose, ce fut à hâter la perte de 1' « infâme ministre » et du « perfide général », coupables d'avoir | été « ministre » et « général ». Le 28 avril 1794, avec La Tour du Pin, son cousin, — le marquis de La Tour du Pin - Gouvernet, coupable d'avoir été « son cousin » et lieutenant-général, et cité lui aussi au
fa vie*
procès de la reine par suite d'une erreur sans doute calculée, — et le comte d'Estaing étaient condamnés i mort. Trente autres têtes tombèrent avec la leur, ît parmi ces têtes celles de cinq femmes, dont une •eligieuse de soixante-sept ans et deux veuves de ioixante-huit et soixante-dix-huit ans f. En vérité, orsque des « juges » ont ainsi reculé les bornes du ïrime, n'est-ce point faire trop d'honneur à leur icélératesse que d'en discuter les « raisons »?
Les autres témoignages, loin de justifier, de melque façon que ce fût, le supplice de la reine, îe serviront du reste qu'à en compléter l'atrocité.
SOURCES
Campardon, Marie- Antoinette à la Conciergerie, pièces >riginales, procès imprimé de la reine (Paris, Jules Gay , 864). — A. Mathiez, le Club des Cordeliers (Paris, Cham- )ion, 1910). — Aulard, Société des Jacobins, t. III. — Monienr, t. XV, p. 395; XVII, p. 500. — Tuetey, Bibliographie , . X, nos 5587-5591. — Adresse de Garnerin (Archives natioîales, G 154, 1.292). — Dénonciation de Garnerin (Archives lationales, Ln278243). — Accusations contre Sergent, Annales )atriotiques du 29 novembre 1792. — Braesch, la Commune lu 10 août. — Déclarations de Lecointre (Moniteur, XIV, ). 755, et XVII, p. 388). — L. BatifFol, les Journées des S et > octobre (Versailles, Aubert, 1891). — Gustave Gautherot, 'Assemblée Constituante, chap. ni (Les 5 et 6 octobre), r- Lettre de Louis XVI au comte d'Estaing. Archives natiolales, AEI, 5, n° 20 (Imprimé, 1789). — Récit du comte d'Esaing sur le projet d'évasion du roi (Moniteur, t. I, p. 521); Conseils à la reine (Moniteur, t. II, p. 45). — Autres documents sur d'Estaing (Moniteur, t. V, p. 182; VIII, p. 768; X,
572). — Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire , t. III. - Lieutenant de Chilly, La Tour du Pin, premier ministre onstitulionnel de la Guerre (Paris, Perrin, 1909). — Archives
ationales, F74435, no 4 (Lettre de Labenette à Robespierre).
1 L'ex- lieutenant civil d'Alleray avait également soixanteix-huit ans (Moniteur, XX, 384).