ET DU TEMPLE
Sommaire. — Moralité d'une statistique. — L'affaire de Yarennes. — L'ancien maire Bailly se défend. — Le sansculotte Terrasson : « un regard de courroux. » — Le massacre du 10 août. — Le « chirurgien et canonnier » Houssillon : « sous le lit d'Antoinette. » — L'cx- procureur Manuel brave l'échafaud. — Les complots du Temple. — Le cordonnier Simon accuse les officiers municipaux. — Courage du médecin Brunier. — Les immondices de Hébert : « .T*en appelle à toutes les mères. » — « Cris déchirants. » — Rosalie Lamorlière et le policier Labuzière. — Epuisement de la reine. — « Je n'étais que la femme de Louis XVI. » — Le déballage des « pièces à conviction. » — Hébert et le Sacré-Cœur.
Parmi les quarante et un témoins du procès d( la reine, il y avait un conventionnel régicide1, qu ne pouvait innocenter l'accusée sans s'accuser lui même ; onze administrateurs municipaux 2, don trois policiers , qui étaient dans le même puisque Marie-Antoinette était avant tout la vie time de la Commune ; trois fonctionnaires 3, qu
1 Lecointre.
- Simon, Garnerin, Moelle, Bngnot, Hébert, Manuel, Ti: Bet, Lepitre, Jobert, Dangé, Michonis.
:! Roussillon, Le Brasse (lieutenant de police prés 1 bunaux), Didier-Jourdeuil (adjoint au ministre de la Guen< .
leur emploi privait de toute indépendance ; einq subalternes (concierges, gendarmes, employé de bureau, femme de bureau), et deux individus de bas étage, une servante et un coupeur de poils1, qui étaient singulièrement qualifiés pour déposer en ce procès de - haute trahison »; enfin, une dizaine - de « suspects 8 guettés par l'accusateur, privés de tout crédit, et dont cinq n'étaient là qu'en vertu de provisoires levées d'écrous. — Cette brève statistique suffirait, à elle seule, à nous édifier sur la sinistre comédie jouée sous les masques du ■ patriotisme », de la vérité et de la justice, par la lâcheté et la haine.
I L'ancien maire Bailly, extrait de la prison de la Force avec Michonis et Dangé, n'était cependant ni un Lâche, ni un haineux, mais seulement un naïf. Kn politique, sa triple science d'académicien 3 le -ait en proie à la plus mortelle des phraséolo- : il croyait encore à la « vertu » des vainqueurs de la Bastille et à la justice du « peuple ». « J'ai été [appelé comme témoin dans le procès de la reine, éerira-t-il dans une sorte de proclamation à ses concitoyens, je me suis trouvé nommé et inculpé dans l'acte d'accusation dirigé contre elle. » Quelle erreur ! Bailly n'est pas « conspirateur » : « Pour être heureux ans le repos de ma retraite, j'ai besoin, mes chers oncitoyens, de votre estime. Je suis sûr que tôt ou ard vous me rendrez justice ; mais j'en ai besoin rendant que je vis et que je suis au milieu de vous. » Il « protesta que les faits contenus dans l'acte accusation touchant la déclaration de Charles
1 Tarre.
2 Michonis, Dangé, Bailly, détenus à la Force; Moelle, [jlobert , détenus à l'Abbaye; Michonis, Manuel, Lepitre,
•ri (affaire de l'œillet); Dufriche-Valazé, La Tour du Pin, -taing.
If, Bailly, des Trois Académies. <>
Capet étaient absolument faux », et cette noble protestation ne fut pas sans mérite, car il était dangereux de soutenir l'évidence contre Hébert et Fouquier-ïinville ; mais il protesta non moins énergiquement qu'il n'était pour rien dans la fuite à Varennes ; qu'au contraire il avait recommandé à Lafayette « de prendre à cet égard les mesures nécessaires » ; qu'au surplus, « instruit que le cidevant roi recelait dans le château un nombre considérable de prêtres réfractaires, » il s'était rendu chez lui pour l'inviter à les renvoyer. Or Marie -Antoinette sera accablée sous cette inculpation. « Nous n'avions auprès de nous que les prêtres qui disaient la messe, » observa-t-elle, et « la loi permettait au roi à cet égard de prendre qui il voulait ». Mais il resta acquis, aux yeux du tribunal, qu'elle s'était entourée d' « une horde de prêtres fanatiques », conseillers pervers de tous les crimes contre la Nation.
Bailly déclara aussi être allé au Champ de Mars, lors du « massacre des meilleurs patriotes », non sur « l'ordre d'Antoinette », comme le disait Herman, mais « d'après un arrêté du conseil général de la Commune ». Il avait raison. Seulement, on était en 1793, et, moins d'un mois après *, sa tête tombait, « aux grands applaudissements des spectateurs et aux cris mille fois répétés de Vive la République ! »
Ne soyons pas injuste envers ce malheureux ; somme toute, il s'était défendu lui-même beaucoup plus qu'il n'avait chargé la reine, et il l'avait fait de bonne foi. Il n'en fut pas de même des autres témoins qui déposèrent sur la fuite à Varenn<
Pierre-Joseph Tcrrasson, alors « secrétaire de • correspondance » au ministère de la Justice, était
1 Le 12 novembre 1793.
2 Les dépositions de Lapierre et de Silly sont sans importance,
l'agonis de M.UUF.-ÀNTOINETTE 227
l'auteur d'un Catéchisme du citoyen, paru eu 1790. c; Appuyé de L'autorité du divin Jean-Jacques, a ee fanatique avait été commissaire des Cordeliers de l'émeute du Champ de Mars K Orateur applaudi des Jacobins, il avait, des le 17 juin 1792, proposé de faire demander par toutes les sociétés affiliées « le renvoi de cette femme qu'on appelle rement la reine ». Le 27 août, il fut plus ne : ïl est du devoir de tout bon citoyen de demander à grands cris le jugement de Louis XVI et de Marie-Antoinette, l'espérance des conspirateurs. Que tous les patriotes, réunis en société sur toute la surface de la France, s'écrient tous ensemble et disent aux législateurs : Jugez Louis XVI, Unie- Antoinette, c'est la volonté du peuple lin, » Et l'on avait reçu dans la salle des Jacobins, « dans le centre de la République, » comme usson, le buste de Brutus « au milieu des applaudissements universels ». Pm mai 1793, il avait ndu Hébert, cette « victime du despotisme », qui a instruit si bien le peuple ».Lc 12 août, l'ombrageux sans-culotte avait estimé indispensable d'expédier « des jacobins dans les armées pour y voir par s ce qui s'y passe, et en instruire avec certitude et la Convention et la société, et le ministère, qui ne peuvent se fier à leur courrier ? ». Enfin, le 15 septembre 1798, il avait traité en ces termes la prisonnière de la Conciergerie : « A l'égard de Marie -Antoinette, il n'est pas nécessaire que la ivention rende un décret qui autorise et ordonne gement ; c'est une simple particulière, extraordinaire seulement par ses crimes ; mais sa pro-
1 II fut ensuit lent du comité de police du camp
is.
5 Le 13 novembre 1703, Terrasson écrit à la société a que Collot-d'Herboif a fait choix de lui pour aller à Lyon »> ; mais « un membre <> lui reproche d'être « modéré » !
fonde scélératesse ne doit pas lui procurer un privilège : c'est aux tribunaux ordinaires de juger. » (On applaudit.)
Voici maintenant Terrasson en face de la « scélérate ». Contentons-nous de reproduire ces lignes de sa déposition : Lors du retour de Varennes, « se trouvant sur le perron du ci-devant château des Tuileries, il vit l'accusée descendre de voiture et jeter sur les gardes nationaux... le coup d'oeil le plus vindicatif (un regard de courroux, dit le plumitif), ce qui fit penser sur-le-champ à lui déposant qu'elle se vengerait. Effectivement, quelque temps après arriva la scène du Champ de Mars... »
Herman résumera ainsi les dépositions relatives au voyage de Varennes : « C'est l'accusée qui, de son propre aveu *, a ouvert les portes pour la sortie du château... Au retour du voyage, l'on a observé sur le visage d'Antoinette et dans ses mouvements le désir le plus marqué de vengeance. »
Cette vengeance, elle voulut l'exercer au 10 août en faisant massacrer le peuple par les Suisses. La preuve? « On a vu sous le lit d'Antoinette des bouteilles, et pleines ! » Cet horrifique détail avait été donné par le « chirurgien et canonnier » Roussillon, qui en avait inféré que la reine avait « dirigé l'ivresse des Suisses dans les journées des 0 et 10 août - ».
Manuel, — que Lepitrc avait aperçu, dans un coin du greffe, « le visage pâle, l'air sombre, ne disant mot à personne » et semblant « déchiré » par le remords, — Manuel, l'ex-procureur de la Commune, fut beaucoup plus réservé : il déclara « n'avoir rien à dire sur l'affaire du 10 août, puisqu'il ne quittait pas le parquet (de la Commune) depuis S heures
1 « 1). N'est-ce point vous qui avez ouvert les portes? — R. Oui. »
2 Expressions du plumitif, où <>n lit, par erreur : « ! 10 octobre. »
du matin jusqu'à 11 heures du soir1 ». Son ami ion lui a sans doute rapporté « que le château désirait la journée du 10 août pour le rétablissement de l'autorité royale » ; « le commandant du poste » venu l'avertir qu'on voulait, aux Tuileries, faire tirer sur le peuple, et ces malencontreux souvenirs sont, à la charge de Marie - Antoinette ; mais, en somme, Manuel, devant des juges qui déjà étaient i soutint une attitude trop rare à une
ille époque et chez de tels hommes pour être ici sous silence.
Le mois suivant, avant d'être envoyé à l'échafaud, i! s'écriera : « Non, le procureur de la Commune du 10 août n'est pas un traître ! Je demande qu'on grave sur ma tombe que c'est moi qui fis cette journée. » Il avait été, en effet, l'un de ses principaux organisateurs. Nommé procureur de la Commune, il prononça aux Jacobins, nous l'avons vu, l'apologie de Brutus, et il encourut, lors des tueries de Septembre, de terribles responsabilités, puisqu'il fut. a\ < rt, Lulier et Monoro, l'un des com-
>aircs chargés de séparer les prisonniers de droit commun d ; très ... abandonnés aux massa-
urs. Pourtant ce fongueux «républicain » n'était at sanguinaire, et il s'employa, en vain d'ailleurs, s prêtres réfractaires emprisonnés pa,r le iité de surveillance ; il sauva, réellement, Mme et M110 de Tourzel : « Pourquoi, lui demanda Ilerman au } la reine, avez-vous marqué de la solli-
valets de l'accusée, de préférence aux isonniers? — Il est vrai qu'à la Force,
ondit-il simplement, la lille Tourzel croyait sa ia mère en pensait autant de la lille. lé par un acte d'humanité, je les ai réunies. » Cette humanité n'était point l'humanité jacobine !
lumitif.
Le 19 novembre, Manuel osa stigmatiser « les monstres qui avaient déshonoré la nation française dans les journées des 2 et 3 septembre » ; Manuel devenait « suspect » ! Lors du procès de Louis XVI, son honnêteté naturelle l'emporta, et. le 10 janvier 1793, il osa déclarer à la Convention : « Législateurs, je ne suis pas juge... Des lois de sang ne sont pas plus dans les mœurs que dans les principes d'une république... Louis est un tyran, mais ce tyran est couché par terre. Il est trop facile à tuer pour que je le frappe. » Manuel, héroïquement, on doit le dire, bravait la mort. Le surlendemain, ! il quittait une assemblée d'assassins et écrivait au président : « Représentants, qu'avez-vous fait?... Avec la toute -puissance, vous n'avez pas celle d'envoyer aux quatre-vingt-quatre départements la liste de quelques desorganisateurs qui, par le i seul talent de faire du bruit, vous ôtent la force! de faire du bien... Tels que vous êtes (la vérité m'échappe), oui. tels que vous êtes, vous ne pouvez saUvef la France. L'homme de bien n'a plus qu'à s'envelopper dans son manteau... Il ne manque à la Révolution que des hommes. » Le lendemain, Choudieu demandait que le démissionnaire fût déclaré « infâme et traître à la patrie ». Manuel était condamné.
Deux mois après, retiré à Montargis, dans « foyers obscurs » où il désirait se consacrer « par ses écrits et Ses exemples à l'éducation des enfants », il fut victime d'émeutiers qui le couvrirent de soixante blessures, et on dut, pour le sauver, Tinterner à la maison d'arrêt. Le '21 août , il était écroné' à la prison de l'Abbaye. Dénoncé le 2 octobre au clun ' ins (dont il i lé vice-président), il
.. le 13 novembre, condamné à mort pour ; « encouragé les ailleurs » des massacres de Sepj tembre, «procuré i li ci-devant prince de
Poix », « tout employé pour que la ci-devant famille royale fût mise en la maison du ministre de la Justice, m — ce qui était exactement le contraire de la réalité. — « traité les députés de la Montagne d'anarchiste, de scélérats et d'assassins... » Le tribunal révolutionnaire aurait pu ajouter : trahi l'humanité en arrachant deux femmes aux massacres, et en se refusant à fournir aux bourreaux de la reine des calomnies suffisamment empoisonnées.
Hcrman et Fouquier-ïinville espéraient se rattraper sur les témoignages relatifs à la prison du Temple ; Marie-Antoinette, comme tous les prisonniers aristocrates d'ailleurs, n'y avait-elle point ourdi contre la République les plus noirs complots?
Voici le cordonnier Simon *, 1' « instituteur de Charles-Louis Capet », personnage si auguste, — aux yeux de la Commune, — que le conseil général a placé sa « sûreté personnelle » sous la garde de deux citoyens '-.
Reproduisons quelques passages de sa déposition : « Pendant le temps que Louis Capet et sa famille avaient la liberté de se promener dans le jardin du Temple, ils étaient instruits de tout ce qui se passait tant à Paris que dans l'intérieur de la République... Le petit Capet m'a déclaré que Toulan, Pétion, Lafayette, Lepitre, Bugniau, Miehonis, Vincent, Manuel, Lebœuf, Jobert et Dangé étaient ceux pour qui sa mère avait le plus de prédilection ; que ce dernier l'avait pris dans ses bras, et lui avait dit en présence de sa mère : « Je « voudrais que tu fusses à la place de ton père. »
« — J'ai vu mon fils jouer au petit palet dans le
1 Dix-huitième témoin.
2 Sillans et Cresson. — Délibération du conseil général de la Commune. .'Extrait conforme signé Dorut-Cubièrcs, 14 octobre 1793j.
jardin avec Dangé, observa Marie-Antoinette; mais je n'ai jamais vu celui - ci le prendre entre ses bras. »
Simon ajoute que « sa mère et sa tante, à table, lui donnaient le pas ». Ainsi, le sinistre cordonnier invoquait contre la mère le témoignage de l'enfant, et contre l'enfant les égards de la mère. Il ne renouvelait point les immondes accusations de l'interrogatoire de Louis XVII, mais il les avait signées au procès-verbal. Par la même occasion, il portait de mortelles accusations contre neuf officiers municipaux.
Tous, sauf Michonis pour l'affaire de l'œillet, protestèrent de leur innocence. « L'artiste » Jobert avoua seulement qu'il avait « montré à la veuve Capet et à sa fille des médaillons en cire, allégories de la Révolution », qu'il « vendait aux négociants ». L'un de ces médaillons représentait, il est vrai, Médée » ; mais « le hasard seul l'avait voulu » ! « Quelle est votre opinion sur l'accusée? demanda llerman à l'épicier François Dangé.
— Si elle est coupable, elle doit être jugée, répondit ce septembriseur.
— Croyez- vous qu'elle veuille la République?
— Non. »
Marie-Antoinette ne voulait pas la République !
Les neuf municipaux dénoncés par Simon passèrent tous devant le tribunal révolutionnaire : cinq furent guillotinés ; Jobert le fut le 29 juillet 1791, lendemain du jour où Simon lui-même avait laissé sa tête sur l'échafaud...
Parmi les familiers des prisonniers du Temple, se trouvait Pierre -Edouard Brunier, médecin du dauphin. En 1789, la reine avait assez sévèrement jugé son caractère : « Il a ma grande confiance toutes les fois que les ci liants sont malades ; mais hors de là, il faut le tenir à sa place ; il est familier,
î,' AGONIE DE MARIE- ANTOINETTE 233
humoriste et clabaudier *. » Clabaudier, il eut lieu de le rester contre les hommes qui, au lendemain de la fuite à Varennes, enfermèrent à l'Abbaye, où elle resta jusqu'au 1(3 juillet 1791. sa femme, vouée elle aussi au service des enfants de France ; contre les hommes qui, en août 1702, le dénoncèrent lui-même comme « esclave des tyrans » et « indigne de partager notre sainte liberté », alors que trois jours auparavant l'assemblée générale de sa section 2 avait « rendu justice à son civisme et à son zèle à donner des soins aux malades et blessés de la section ». Il était en effet, à cette époque, « chirurgien-major du bataillon de Saint- Eustache. » Humoriste, il cessa sans doute de l'être alors que les pourvoyeurs des prochains massacres appelaient sur sa tête « la juste rigueur de la loi. » Familier, quelle vertu ce défaut n'eût-il point demandé au Temple ! Ce que nous savons, c'est que Brunier se chargeait des commissions des prisonnières, « les larmes aux yeux, » donnait de leurs nouvelles aux amis, et ouvrait largement sa bourse à leurs fidèles serviteurs.
Herman lui demanda stupidement s'il avait entendu parler à la cour, en 1789, de la cause du « rassemblement extraordinaire de troupes » ; il répondit : « Non. » Hébert observa que « ses fréquentes visites au Temple l'avaient rendu suspect, surtout dès qu'on se fut aperçu qu'il n'approchait des enfants de l'accusée qu'avec toutes les bassesses de l'ancien régime. — Ce n'était que bienséance et non bassesse, » protesta-t-il, et nous croyons sans peine qu'en présence des sinistres goujats de la Commune, le généreux docteur ait continué à manifester envers la royale captive un respect qui avait été tempéré
1 Lettre â M°" de Tourzel , 24 juillet 1789. * La section des Posl
de trop de « familiarité », lorsqu'elle était encore sur le trône de France.
Éclatante contradiction : Hébert1, qui, — sans en avoir été d'ailleurs témoin 2, — se plaignait de ce que Marie-Antoinette et sa belle-sœur traitassent l'enfant « avec la même déférence que s'il avait été roi », lui réservassent à table « le haut bout » et le servissent toujours le premier; le même Hébert, joignant à tant de niaiserie une canaillerie dont la monstruosité demeure à jamais inqualifiable, accusa Marie- Antoinette d'avoir exercé sur son enfant les plus épouvantables sévices ! Elle et Madame Elisabeth, ajouta-t-il, nourrissaient « l'espoir politique d'énerver son physique » et de « régner » un jour « sur son moral » ; c'était seulement « depuis qu'il n'était plus avec sa mère », depuis qu'il était avec le cordonnier Simon, qu' « il reprenait un tempérament robuste et vigoureux... ».
Hcrman eut d'abord la pudeur de laisser retomber l'ordure sur la face déshonorée du Père Duchemc, et l'interrogatoire roula sur d'autres objets sans que la reine en parût atteinte ; mais « un juré » y revint et demanda au président d'interpeller l'accusée a à l'égard de ce qui s'était passé entre clic et son fils ». — « Vivement émue » en cet instant unique, Marie-Antoinette se redressa sur son fauteuil, et s'adressant à l'auditoire, muet d'horreur : « Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère. J'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici! »
Ce cri de l'innocence en détresse est entendu ; l'outrage est trop ignoble, et les tricoteuses elles-
1 Quatrième témoin.
2 «■ î>. L'avez- vous vu? — H. Je ne L'ai pas vu... »
i/agoxii: de mahie- Antoinette 235
mêmes sont sur le point d'applaudir, comme ont applaudi, le 8 octobre 1780, devant le balcon de la cour de Marbre, les filles de la halle. Des « cris déchirants » rompent la stupeur du prétoire, et des femmes sont emportées évanouies. Le tribunal en est réduit « à menacer les perturbateurs de l'ordre i ».
Cet incident tragique eut lieu à la première audience, qui fut suspendue à 8 heures.
\ ai-jc pas mis trop de dignité dans ma réponse ? demanda tout bas la reine à Chauveau-Lagardc.
— Madame, soyez vous-même, et vous serez toujours bien. »
Rosalie Lamorlière recueillit les réflexions de quelques personnes qui sortaient de l'audience : « Marie -Antoinette s'en tirera, elle a répondu comme un ange, on ne fera que la déporter 2. »
Le concierge ordonna alors à Rosalie de porter un bouillon à l'accusée :
« Je pris à l'instant une excellente soupe que je tenais en réserve sur mon fourneau, raconte la servante, et je montai vers la princesse. Comme j'allais arriver dans une salle auprès d'elle, un des commissaires de police, nommé Labuzière, qui était petit et tard, m'arracha ma soupière des mains, et, la riant à sa maîtresse, jeune, extrêmement parée, il me- dit : Celle jeune femme a grande envie de voir la veuve Ccrpel ; c'est une charmante occasion pour elle ; et cette jeune femme aussitôt s'éloigna, portant le potage à moitié répandu. J'eus beau prier et supplier Labuzière. il était tout-puissant, il me fallut obéir.
1 Renseignements communiqués par les l'rèrcs Ilumbcrl,
01 oculan - imon Vionnot.
8 Le cotatc Horace de Viel-Castel rapporte de même royalistes déguises « coururent vers leurs . porter la bonne nouvelle : lu reine sera dëjjQrlée ».
Que dut penser la reine en recevant sa soupière des mains d'une personne qu'elle ne connaissait pas? », d'une fille de mauvaise vie !
Ce jour-là, l'interrogatoire, repris à 5 heures, dura jusqu'à 11 heures du soir. La reine se sentait défaillir :
« Je n'y vois plus, murmura-t-elle, je n'en peux plus ; je ne saurais marcher. »
L'officier de gendarmerie de Busne osa lui offrir respectueusement le bras pour l'aider à descendre l'escalier tortueux conduisant à son cachot, — acte de compassion qui amena le lendemain la destitution et l'emprisonnement de l'officier.
Au club des Jacobins, Dufourny raconta « la première séance du procès d'Antoinette ». C'est ce Dufourny (de Villiers) qui avait été, en septembre 1792, l'un des commissaires en province de la Commune sanglante, et qui se surnommait orgueilleusement V homme libre...
Lorsque, le lendemain au soir, les interrogatoires prirent fin, la reine se contenta de déclarer :
« Hier, je ne connaissais pas les témoins ; j'ignorais ce qu'ils allaient déposer contre moi. Eh bien ! personne n'a articulé contre moi un fait positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés. »
Le président retiendra ce dernier aveu : « L'accusée est convenue qu'elle avait la confiance de Louis Capet. » Ce chef d'accusation défiait le bon sens; mais il avait ceci de supérieur aux autres, qu'il reposait sur quelque réalité.
Le manque de fondement des autres avait apparu dans son aveuglante évidence lorsque le greffier Fabricius s'était mis à déballer les « pièces à convic- Hon » rapportées du Temple sous enveloppe scellée :
un paquet de cheveux de Louis XVI et de ses enfants, morts ou vivants; « un papier sur lequel sont des chiffres, » quelque mystérieuse correspondance contre-révolutionnaire? Non, « une table pour apprendre à compter à mon fils, » explique la reine; s de trois couturières1, contre lesquelles Fouquier-Tinville lance aussitôt des mandats d'amener ; un portefeuille garni de ciseaux, d'aiguilles, de soie et de fil ; un petit miroir, une bague en or avec des cheveux ; des prières au Sacré-Cœur de Jésus et à V Immaculée Conception ; les portraits de Mme de Lamballe et de deux amies de Vienne 2 ; un rouleau de vingt-cinq louis d'or (prêtés aux Feuillants) ; enfin, un « petit morceau de toile sur lequel se trouve un cœur enflammé traversé d'une flèche ». Un Sacré-Cœur ! la preuve indéniable du plot ! Fouquier- Tin ville « invite le témoin Hébert à examiner ce cœur », et le Père Duchesne affirme qu' « il ressemble à peu de choses près » à celui qu'il a trouvé au Temple. « Parmi les accusés qui ont été traduits devant le tribunal comme conspirateurs et dont la loi a fait justice en les frappant de son glaive, observe l'accusateur public, on a remarqué que la plupart, ou pour mieux dire la majorité d'entre eux portait ce signe eontre-révolutionnaire. Voilà comment le scapulaire de Marie- Antoinette lui était imputé à crime par un homme (pii portait lui-même une pieuse médaille ! Lorsqu" Emilie Fouquier, sa dernière fille, mourut ;. on trouva, en effet, chez elle une médaille rie la Vierge enveloppée dans un papier sur lequel était écrit : « Il l'avait au cou lorsqu'il fit condamner la veuve Capet... »
1 Les femmes Salentin , Vion et Chaumelte.
2 Les dames de Mecklembourg et de Hesse.
238 l'agoxie de marie-antoinette
SOURCES
Bailly, A mes Concitoyens, Bibliothèque nationale, Lb41862. — Gustave Gautherot , la Démocratie révolutionnaire, ehap. vin [Le premier maire de Paris, Bailly). — Discours de Terrasson aux Jacobins : Aulard, ouvrage cité, t. IV et V, et Moniteur, XVII, p. 686 (n° du 20 septembre 1793). — Discours de Manuel, Courrier français du 21 novembre 1792; Moniteur, t. XV, p. 198, 243, 255. — Délibération du conseil général de la Commune, extrait certifié par Dorât -Corbières (14 oct. 1723), Archives nationales, A. A. 53, n° i486. — Emprisonnement de Mmo Brunier, voir Tuetey, Bibliographie, t. I, n° 2320, et II, n° 3175. — Pétition du comité de surveillance de la section du Contrat social à l'Assemblée Législative (25 août 1792), et assemblée générale de la section des Postes (22 août 1792) : F. Braesch, Procès -verbaux de V Assemblée générale de la section des Postes (Paris, Hachette). — Duchesse de Tourzel, Mémoires, II. — Mme Simon Viennot, Marie- Antoinette devant le xix^ .siècle (Paris, Ange, 1838), t. II. — Comte Horace de Vicl-Castel, Marie-Antoinette et la Bévolution française (Paris, Techener, 1859 . — Ouvrages cités de La Rocheleric, Campardon, Lenôtrc.