LIVRE PREMIER
Le navigium égratignait, de ses rames cadencées, la mer saphirée, vaporante, et sa voile rouge à peine se gonflait sous l'ambiant calme qui planait sans qu'aucun bruit le troublât, ni les appels de l'équipage, ni le celeusma balancé des rameurs assis sur les transtras,, au mouvement régulier du bâton du hortator, pendant que les passagers, accoudés sur les bords, rêvaient, indiciblement.
Ceux-là étaient un Romain, deux Grecs, un marchand cypriote, un Alexandrin, plusieurs Italiques revenant des ports orientaux. Quoique lassés d'un long voyage, des étapes de la côte, des nuits écoulées à se diriger sur les étoiles, ils avaient appris à aimer cette mer que maintenant ils quittaient à regret. Aussi, leurs yeux visionnaient de villes apparues sur les falaises et les plages, de temples sur les
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rivages, de marines coupées d'îles brûlées du soleil et déformées furieusement par des orages, et qui prenaient tous les tons, depuis le blanc d'argent jusqu'au rouge ardent, par les intermédiaires bleu et vert.
Sous le regard du proreta qui, à l'avant, surveillait l'horizon circulaire, des matelots pesaient sur la vergue ; d'autres, par les balancines, tiraient la voile, et le navigium bondissait, le rostre droit à la côte invisible encore, sous l'attitude verticale des enseignes romaines que le capitaine — le magister — sur le pont avait fait arborer.
La mer Intérieure — pâle, verte, bleu sombre — se raouchetait de vols d'oiseaux dont les ailes traînaient. Un ciel tout blanc à sa base, tout céruléen à son zénith, ci et là tigré de nues à marche lente, surplombait en un vide infini, et ainsi la marine avait une mélancolie, une douceur solennelle, une sorte d'amertume quiète qui presque ravissait.
Heurté à un fond de sable, le navigium, la proue en l'air, s'était un instant arrêté. Alors, le hortator leva son bâton, recommença le celeusma que sur un rythme plus dur, un rythme saccadé, reprirent les rameurs secoués sur les transtras. Et les rames régulièrement s'élevèrent, retombèrent, emportant le navigium comme en un soulèvement d'écume, d'une blancheur de craie et sous un coup brusque de gouvernail qu'empoignait un pilote — le gubernator — coiffé d'un piléatus de feutre roux.
Maintenant, les passagers conversaient lentement sous le charme du trajet et d'une divination de la côte halitueuse annoncée par la seule douceur du roulis qui n'était plus celui de la haute mer. Le magister, assis dans son thronus, faisait des signes aux matelots dont quelques-uns serraient là voile attachée à la vergue fixée, au milieu du mât, par l'anquina, collier de fer, et des esclaves, apparaissant par des ouvertures carrées, jetaient sur le pont des marchandises, des ballots d'étoffes et de peaux ; des coffres de bois ornés de bronze ou d'ivoire; des capsas renfermant des volumens, livres en rouleaux ; même des thécas de parfums, surtout de tuhs, qui odoraient fort.
Col et tête nus se dégageant d'une lacerna soyeuse qui recouvrait une tunique courte et une subucula collante à manches, Atillius, debout, regardait la terre approchante. Ses doigts portaient des bagues d'or avec des sertissures de rubis et de saphirs ; ses sandales, qui étaient de cuir rouge, avaient au cou-de-pied un soleil d'argent. Une barbe fine, d'un blond roux, lui toisonnait la face qu'éclairaient d'une lueur de vitrification deux yeux d'un noir violet, bien fendus, dont l'éclat contrastait avec la flaccidité de son maintien, ni voluptueux, ni riril, inerte plutôt.
Madeh se dirigea vers lui. Vêtu, à l'asiatique, d'une robe jaune traînante, aux manches amples, striée de lignes noires, une mitra coiffait ses cheveux frisottés ; il avait des sandales brunes, attachées, à la semelle, par deux courroies passant à l'orteil et tournant la cheville, des anneaux d'or aux oreilles et, sur la poitrine cuirassée d'une batiste à raies rouges et vertes, une amulette, une pierre noire en forme de cône.
La côte, ombrée d'arbrisseaux, se dressa dans une lumière qui rosoya ; une ville entière surgit alors d'un goulot de rocher, avec des temples, des arcs, des maisons jaunes, des massifs verts, des bois de pins s'échevelant en des éloignements, et, à son seuil, une rade emplie de barques dont les voiles de couleur reposaient leur ombre sur le rostre renflé. Quelques-unes couraient, cinglantes. Des citoyens en tunique et en blanche toge bouffante se précipitaient vers les quais ; des enfants se jetaient à l'eau par la facilité d'une grève qui découvrait des galets luisants sur un adoucissement de sable, et, en une rumeur violente, en une vie de poussière qui les enveloppait, des soldats — '■ un manipule — entrechoquant un glaive et un bouclier rectangulaire à leurs pectorales et à leurs jambières de fer, débusquaient d'un forum.
Le hortator accompagnait dans l'entrepont, d'une voix qui devenait allègre, le celeusma des rameurs ; sur le pont, qui s'animait tout à fait, le magister commandait ; le gubernator répondait de sa poupe au proreta assis à la proue et les passagers se disposaient au débarquement. Les deux Grecs, qui étaient riches d'une opulente barbe noire, écou-
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taient le marchand cypriote mimant une altercation qu'il avait eue avec un esclave ; et l'Alexandrin, homme court, gros, à face ronde de pleine lune, qui portait sur son chiridota un diploïs rayé de brun et était coiffé d'une calantica aux ailes retombantes, prenait à part Madeh, respectueusement, doucement, devinant en lui un prêtre du Soleil !
— Toi aussi, tu vas à Rome, comme moi, comme Aristès et Nicodœmès, ces Grecs ! Et, cependant, ton maître paraît triste, alors que nous tous sommes joyeux de visiter la Ville que le Tibre arrose, mais qui n'a pas le charme d'Alexandrie. Connais-tu Alexandrie ? Moi, si je me rends à Rome, c'est pour la comparer à ma ville où je retournerai bien vite, car, Rome, n'est-ce pas le lieu de perdition des hommes qui doivent rester prudents, ainsi que je dois l'être, moi, Amon ?
Et comme il continuait, verbeux, jusqu'à le tirer par une manche ample pour mieux solliciter son attention, Madeh secoua la tête et le quitta pour rejoindre Atillius toujours immobile, toujours regardant devant lui, emporté par le navigium qu'à présent remorquaient deux embarcations engagées dans la corne de Brundusium, au port encore obstrué de pierres et de navires pourris qu'y avait jadis coulés Caesar. Les avoisinements de la ville se détachaient : des pêcheurs remmaillaient leurs filets sur le rivage semé de débris de planches ; au fond d'une crique en hiatus, des charpentiers taillaient des mâts et des ais ; sur de hautes poupes de navires accotés au quai, des vêtements séchaient, et des esclaves, au torse luisant, aux biceps gonflés, comblaient les interstices des blocs d'un môle rongé par les flots, par des coufins de pierrailles qui sonnaient en tombant.
Atillius et Madeh prirent place dans une barque à l'aplustre semblable à l'évasement d'une lyre géante, qui les emporta rapidement à travers un monde de vaisseaux. C'étaient des trirèmes aux mâts courts, bonnes pour la guerre, dont les rangées de rames se profilaient rythmiquement; des cataphraetes pontés et des aphractes sans pont, puis des navires marchands arrivés à peine ou se disposant
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à partir ; des actuariaires, dont on se servait pour la course ou les découvertes, des phaselus, qui venaient de la Campanie et avaient une forme en fuseau ; des cameres et des celox ; des gaulus tout ronds ; des curbites, en forme de corbeille, des hippagoges, qui servaient au transport des chevaux ; enfin, des infatigables liburnes qui se voyaient partout, et, victorieusement, hissaient leurs voiles dans toutes les rades de l'Empire romain.
Avec eux, les voyageurs avaient pris des barques qu'accostèrent d'autres barques montées par des marchands d'étoffes et de fruits criant leur marchandise, des courtiers d'hôtelleries, presque tous Grecs, et des maîtresses de prostituées, horriblement fardant une vieillesse de peau couturée, qui les invitaient à s'arrêter dans les lupanars de Brundusium.
Et Atillius demeurait silencieux ! En une fugace revivance cependant, lui, Madeh, songeait sa petite ville syrienne d'où l'arracha une légion qui, après avoir châtié une révolte d'Asiatiques, l'avait séparé d'un ami à la face et au nom inoubliables, peut-être à jamais disparu... Puis, la légion l'avait rendu à l'opulente famille d'Atillius, dont un ancêtre fut préfet de Rome, et qui, ayant suivi la fortune de Mcesa, aïeule d'Elagabalus, était tout à fait devenue asiatique... La sœur d'Atillius, aux jeux de laquelle il servit, cette sœur dont les petites mains cruelles souvent le blessèrent, restait maintenant auprès de Sœmias, la mère du jeune, du prestigieux empereur déjà au soleil voué, que tout Emesse vit en robe traînante et constellante de sacrificateur, de pourpre brochée d'or, et tiare et gemmé ! Il l'avait adoré, Elagabalus, fils de Sœmias, comme le symbole de la Vie, emplissant tout, animant tout, résolvant toutes les forces naturelles en une pierre noire en forme de cône, qui était la virilité même, et Madeh, aussi, avait sacrifié, avec bien d'autres, au dieu par le don de sa personne à Atillius, comme si l'amour mâle, à signification religieuse, eût été sa consécration tangible au culte syrien !
Tendrement, Madeh regardait Atillius, qui l'avait affranchi, sans que ces souvenirs lui circulant, fluides, lui amenassent
l'ombre d'une volupté. Il se disait que le jeune Elagabalus s'avançant vers Rome, depuis sa victoire d'Emesse, avec Scemias, Mœsa, son cortège de prêtres du Soleil, ses Mages énigmatiques, son armée d'Orientaux et les familles romaines ayant épousé sa cause, il allait vivre d'une excessive vie avec Atillius que le nouvel empereur envoyait auprès du Sénat pour le préparer à son avènement. Combien il eût préféré le ciel d'Emesse, le palais de son maître, qui s'ouvrait sur une allée de salsolas et de cactus, en des jardins étages de terres rouges qu'une colossale création emplissait de fleurs larges comme des lunes, de lotus, de roses, de lis et d'ilex! Passif de corps, mais ductile de cerveau, il avait des penchants au rêve, comme les Orientaux. Aussi, l'activité de Rome l'effrayait et lui préférait-il instinctivement la vie de là-bas, doucement semée de voluptés et de calmes, et coupée de sacrifices au Soleil, le dieu syriaque sous figure de pierre noire; le dieu phénicien Hel, le dieu crétois Alelios, le dieu gaulois Belen, le dieu assyrien Bel, le dieu grec Helios et le dieu romain Sol, que l'Empire allait désormais adorer dans Elagabalus.
La ville, qu'ils abordèrent par un pont de barques sans parapet, avec ses voies étroites de maison de briques rouges et jaunes, ressemblait à un filet percé par des carrés de forums et de jardins, de palais à colonnades, d'arcs dont les bas-reliefs de bronze luisaient au soleil blanc, de thermes à portiques, de temples, de deux casernes où des pilastres de stuc rouge et jaune portaient des trophées, d'hôtelleries et de boutiques de meubles, d'étoffes et de denrées que de loin on voyait extraordinairement animées. Elle fourmillait d'Italiques affairés, — quelques-uns soupesant des échantillons de blé dans le creux de leurs mains, — de marins qui s'échappaient en chantant des thermopoles. auberges où ils avaient bu des boissons chaudes fermentées ; de patriciens qui se rendaient aux bains, dans un cortège tumultueux de parasites disputeurs. De riches matrones filaient en des litières dont les carreaux de talc faisaient des resplendissements clairs ; des affranchis se poussaient entre des flots d'esclaves, pour qui ils étaient fiers, et de citoyens, lente-
ment circulant, pour qui ils restaient humbles ; des marchands causaient haut et, parmi les toges blanches, les tuniques rayées, les vêtements flottants qui avaient des franges ou étaient bandés de pourpre, de tous, des prêtres balayaient de leur robe très longue, ou violette, ou jaune, ou rouge, les trottoirs élevés d'un pied ; des soldats plaçaient la note graisseuse de leur casaque de cuir serrée par le cingulum ; des prostituées frétillaient rythmiquement de leurs tétons qui bondissaient par-dessus une gorge plâtrée, pardessous une face aux lèvres vermillonnées et aux sourcils rejoints par de l'antimoine ; et des enfants, nus des reins aux pieds, avec seulement une subucula déchirée sur les épaules, la poitrine et le ventre, couraient et donnaient des crocs-en-jambe à des étrangers chaussés de socques de bois très hauts qui paraissaient s'intéresser aux mouvements de leurs fesses en l'air.
Atillius et Madeh traversèrent un carrefour, pavé de pierres pointues et obstrué d'écorces de citrons et de pastèques, de tranches charnues de courges qu'enrubénaient des avoisinements de poivrons, jetés là. Des magasins s'ouvraient autour, des boutiques décorées de mosaïques et de fresques avec, au-dessus de l'imposte, en grandes lettres rouges, les noms de leurs propriétaires. Une boulangerie fumait de son four qui encore brûlait ; deux ânes y tournaient deux meules, qu'on voyait passer circulairement, alternativement, leur obésité coupée par les formes mélancoliques des animaux aux oreilles droites sur une tête stupide. Une teinturerie montrait des ouvriers piétinant des étoffes au fond d'une cuve ou cardant des manteaux, pendant qu'un chef de cet atelier chargeait un homme, qui suait et ébrouait, d'un mannequin d'osier dégouttant de teinture. A côté, dans un demi-jour où saillaient des nudités immobilisées sur des étagères retenues à la muraille par des cordes, un statuaire disposait des idoles, des masques de terre cuite et des bustes qui avaient des rictus figés. Au coin même du carrefour, un maître d'école, méchamment couvert d'une tunique de laine rapiécée, écrivait avec une craie sur une courte ardoise, au milieu d'une bande d'élèves
ânonnant une leçon de latin barbare. A ce moment, survenait une femme poussant un enfant qui pleurnichait ; elle le confiait au pédagogue, dont les yeux dignes s'arrêtaient un instant sur l'élève, et lui jetait quelques quinqunx qu'il glissait rapidement dans la ceinture de sa tunique, qui faisait à cet endroit un boursouflement par-dessus la maigreur de son ventre qu'on sentait devoir être sec.
Un notable citoyen de Brundusium attendait Madeh et Atillius dans sa maison, grande construction de style grec, près des murailles et légèrement élevée au-dessus de la ville, à laquelle ils accédèrent par quelques marches que gardaient deux informes lions de pierre, à la crinière frisée comme la des lions baby- O Ioniens. Traî-
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nant la chaîne qui le retenait à sa loge, ouverte sur le vestibule, le portier appela un nomenclateur, et celui-ci prévint Tubero. Le notable embrassa fortement Atillius aux lèvres et aux mains et s'excusa de le recevoir en négligé de sieste, avec sa robe lâche, ses sandales plates, son chef chauve odorant mal. Il était plus de la moitié du jour et une chaleur de plomb régnait, comme ensevelissant la maison dans un torpide engourdissement.
— Tu ne partiras que demain pour Rome, fit Tubero, qui, à travers les pièces muettes de la maison, conduisit Atillius et Madeh aux bains situés au fond de son jardin, un éploiement vert et roux de végétations, d'arborescences et de massifs coupés de sentiers soleilleux, d'où un cri s'éleva. Suspendu à la branche d'un arbre, les pieds chargés de poids de fer, un esclave était flagellé avec des cordes à nœuds armés de crochets. Le dos marbré, les cuisses rouges de sang qui rigolait sur le sol, il fermait les yeux ; il ne criait plus, car le premier cri lui avait valu trop de coups , se mordant la lèvre inférieure, horrible, il bavait, pendant que des esclaves riaient, bestialement accroupis autour.
Mais Tubero les entraînait plus loin, leur montrant tout avec une satisfaction de parvenu poussah qu'il était, de parvenu poussah qui, mal réveillé de sa sieste, s'épongeait le front d'un pan de son vêtement écarlate, lui tombant du col aux pieds et touchant à peine aux replis adipeux de sa peau, dans un traînassement, sur le gravier des allées, de sa sandale de cuir jaune.
Le jardin, avec ses lauriers-roses et ses caroubiers, avait beaucoup de coins ombragés, rayés de feuilles pleurant pendant la chaleur de l'été ; d'introublés massifs de buis et de romarins taillés en urnes, en pyramides, en grandes lettres latines, en œdicules égyptiens, en mirifiques candélabres se suivant dans des sentiers coupés de ruisselets et de viviers bas. Il était tout extraordinaire, avec son accumulation de statues de marbre et de bronze, aux coudes se touchant tant il y en avait dans l'espace relativement étroit : des gladiateurs, des orateurs en toge, un empereur lauré, une Vénus qui tendait des seins rigides ; puis des bustes sur
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des socles, des kiosques quelconques bordant des jets d'eau que dégorgeaient des canards de terre cuite figés en des vases de stuc, puis des treillages et des charmilles désordonnées sous lesquelles des bancs de pierre, dans un plein soleil qui faisait brasiller une herbe drue.
Par des trous de végétations perçaient des coins de la ville reposés sur le rivage approchant ; des villas d'opulents citoyens à terrasses blanches et roses ; des rubans de voies droites que coupaient des attelages de bœufs traînant des chars à roues pleines ; et, plus loin, des bouts de mer cyanurée sur lesquels poussaient leur rostre, comme un soc, des navis à un seul mât, dont les rames courtes avaient des mouvements réguliers de bas en haut, de haut en bas.
Des esclaves dévêtirent Atillius et Madeh au caldaire, et répandirent sur eux l'eau du labrum, dégageant une buée bleutée, qui ablua la mosaïque confuse du parquet. Le frigidaire les sollicita par son bassin, où ils se plongèrent. Au lépidaire, ils furent frictionnés avec un strigile et essuyés avec des serviettes chaudes, pendant qu'on les oignait d'huiles et d'onguents, qu'on nettoyait leurs ongles, qu'on versait sur leurs mains et leurs pieds moites des fioles de parfums et que leur chevelure était frottée d'une essence de Syrie. Ils furent ensuite recouverts de la synthésis, molle et blanche tunique sans ceinture, réservée aux étrangers.
Le notable, qui les avait quittés durant ce bain, revint avec deux citoyens de Brundusium, pendant que le nomenclateur accourait :
— Elva et Marner désirent saluer les étrangers, tes hôtes. Il s'adressait à Tubero qui regarda Atillius, et, indifférent :
— Mes clients, fit-il, que j'ai fait appeler pour le repas de bientôt !
Elva était très grand, avec une face osseuse coupée d'une plaque de vin, une tête rasée, une lèvre abjecte retombante, des petits yeux aux paupières plissées d'un crapaud. Marner était gros, barbu, bestialement roulant une obésité flasque sous une tête dodelinante et des épaules d'hippopotame baveux.
Ils suivaient lentement Tubero et les autres vers l'atrium, où les attendait la femme du notable avec ses esclaves, des Grecques et des Africaines. L'atrium était dallé de marbre rouge et son bassin, juste au-dessous de l'ouverture carrée du plafond, s'éclairait de la chute d'un rayon de soleil qui, en bas, courait sur la plinthe de granit vert de la muraille, séparée de pilastres joints par des entablements droits. Des tentures de laine aux dessins chimériques, aux couleurs barbares tramées de nuances violettes, voilaient les chambres voisines — des cubiculas — encadrées par des fresques décoratives, des paysages, des marines, des danseuses, qui s'envolaient en de faux entrecolonnements, sur des fonds de cartouches couronnés de portiques, et des amours nus bridant des chevaux emportés en de l'éther !
La femme du notable, Julia, se leva, découpant une ombre svelte sur l'eau trépidante du bassin, où deux lamproies apparurent, les yeux comme pleins d'un désir de chair humaine, attachés sur Madeh dont l'amulette luit au col, puis, saluant, elle s'en alla avec ses femmes en un bruit d'étoffes amples et de bijoux claquetants.
Les Brundusiniens causèrent, Tubero très haur, des événements qui agitaient l'Empire, de la mort de Macrinus et de son fils, le Diadème, ainsi nommé à cause de la couronne qu'un relief des nerfs frontaux lui faisait ; et d'Antoninus Avitus, le fils de Sœmias, peut-être bâtard de Caracalla, disait-on, appelé Elagabalus parce qu'il était grandprêtre du Soleil. Un des deux citoyens branlait la tête, d'effarement :
— Les dieux de l'Italie vont disparaître au profit de la Pierre-Noire qu'Antoninus adore et qu'il nous fera adorer en sa personne.
Gravement, ils attendaient qu'Atillius s'expliquât, lui que Tubero leur avait dit venir de l'Orient, et dont Elagabalus avait fait son envoyé. Atillius n'hésita pas et défendit la Pierre-Noire, signification de la Vie et de son Principe. Qu'était la Vie ? La pérennité même du Soleil fécondant tout, faisant lever les germes et les épandant à travers l'atmosphère, caractérisée par l'organe de la génération, le
phallus roidi, et ce ne pouvait être autrement. Pouvait-on comparer les autres dieux, grecs ou romains, égyptiens ou perses : Mithra ou Kronos, Sérapis ou Ahoura-Mazda ; la Myrionyma Isis, le Zeus cornu, le Javeh juif et même le Kreistos blanc des chrétiens qu'il savait avoir été noir, lui ; le Kreistos qui fut jadis une tête d'âne parce que sa personne avait hérité des vieux mythes de l'animalité déifiée par des humanités inférieures, des humanités depuis longtemps vaincues ?... Non pas qu'il répudiât ces dieux, mais combien ils valaient peu la Pierre-Noire, le Cône Noir à forme d'organe humain, qui était toute la Vie ? Et, d'ailleurs, les dieux autres ne symbolisaient-ils pas déjà le Principe de la Vie sous leur substance humaine et animale ; en les créant, l'homme ne voulait-il pas s'expliquer le grand mystère de la création par la fécondation ? Maintenant que l'Empire avait trouvé la forme définitive du symbole de la Vie Une, en conquérant sa suprême divinité dans la Pierre- Noire d'Emesse, pourquoi ne pas abandonner les formes transitoires des autres dieux qui l'expliquaient moins ?
Ce qu'il disait là paraissait si obscur aux Brundusiniens qu'ils secouaient la tête, devinant des blasphèmes et n'en saisissant pas la formule. — Qu'était la Vie Une ? Atillius continua : — Au commencement de Tout, la Vie unisexuelle engendrait et enfantait d'elle-même; le monde était en impuissance de Bonheur depuis la séparation des sexes ; aussi, la Perfection consistait-elle à fondre la force génératrice dans l'Unité. C'était là la signification vraie du Symbole de la Pierre-Noire, dont Antoninus Elagabalus, Empereur de quinze ans, voulait introniser le culte à Rome vers laquelle il se dirigeait à marches forcées, sous le soleil des jours et les étoiles des nuits !
Comme il appuyait, un des deux citoyens qui, éborgné, le regardait de son œil unique, presque rond, avec un mouvement de tête inclinée, fit :
— Ah ! je le sens, cet Empereur nous tuera tous, avec son Orient et son dieu qui est une pierre ; avec son culte qui veut nous faire retourner à l'Unité. Or, son Unité, qui est la tienne, jamais, non, jamais, Rome ne la subira volon-
tiers. Il la tuera, Rome, ton Empereur! Il nous tuera tous, avec son culte qui va perdre la vie sous l'adoration de la Vie !
Il y avait dans les paroles d'Asprenas, ainsi s'appelait le Brundusinien, une haine si exaspérante contre l'Orient et les aberrations contre-nature que l'Unité par la Pierre-Noire laissait entrevoir dans les mysticités d'Atillius, que l'autre citoyen, homme prudemment moyen, se mit à dire à celui-ci, en retenant sur son ventre les plis réguliers de sa toge :
— Crois-tu que Rome accepte l'avènement d'Antoninus et reçoive ses armées d'Orientaux qui veulent subjuguer l'Occident ? Certes, pas !
— Rome acceptera tout, répondit Atillius. L'Orient sera supérieur à l'Occident, la Pierre-Noire vaincra tout et de sa victoire naîtra I'Androgyne, enfin !...
Il prononça cela rêveusement, à peine sorti de ses abstractions, une main ouverte, l'autre retenant un pli de sa synthésis, avec, pour Madeh silencieux, un regard profond en sa rapidité et d'une singulière douceur.
Déjà la nuit se faisait dans la maison de Tubero qui se retourna, méprisant, vers Elva et Marner, ponctuant de leur suite le groupe des hôtes.
— Allons, toi, Elva, qui sais boire l'eau chaude comme du vin ; et toi, Marner, qui sautes comme un éléphant, approchez au triclinium. A qui des deux se gorgera le mieux ?
Marner fit un saut sur un pied, retint l'autre en sa main grasse, tourna rapidement et fila, en poussant une sorte de gloussement, vers la salle à manger, pendant qu'Elva le suivait, riant dans sa face ignoble.
Des esclaves plaçaient des lanx et des mazonomums de métal relevé de bosses, sur une table dont les gueules de lions des pieds s'épataient au centre du triclinium, lit maçonné en fer-à-cheval, garni de coussins bondissants. D'autres éclairèrent la salle à manger par quatre lychnuchus portant plusieurs lampes, au haut de leur axe soudé à un trépied bas et par un lychnus en bronze, suspendu au plafond.
Julia s'était couchée sur le triclinium, à peine vêtue d'une
cyclas, une fine draperie, ample et longue : gorge nue, la chevelure bien en bulbe, des turquoises au col, un spinther en or, sans cadenas, au bras gauche. Elle avait à peine trente ans ; très brune, ses cils peints, ses lèvres vermillonnées lui donnaient un grand air d'insolence. Tubero s'affala à sa droite, Atillius, qui eut à ses côtés Madeh, à sa gauche ; Potitus et Asprenas à l'autre extrémité du triclinium ; Elva et Marner sur des escabeaux.
Ils appuyaient leur coude gauche sur le coussin, le bras libre vers la table sur laquelle les esclaves calaient un discus d'argent reposé au milieu d'une scutra à rebords. Du vin leur était présenté en une amphore à deux anses ; ils le buvaient soit dans des calix à pied, soit dans d'opulentes diatretas de cristal, où une broderie de pierres précieuses avait été percée au tour : une rareté à Brundusium ! Pour mieux signaler son importance dédaigneuse, Tubero fit remettre à Marner un vaste bol d'eau chaude, qu'il avala d'un trait, avec une grande satisfaction.
Ils mangèrent des huîtres et des œufs cuits dans des apalares ; des olives, des fèves, des champignons, des boudins et des poissons dans des plats divers, pendant que les parasites, servis parcimonieusement, attendaient avec des yeux qui voulaient être ravis.
Au milieu du repas, Julia replia une de ses jambes, découvrit un pied chaussé d'une sandale blanche recourbée à l'extrémité, et, dans ce mouvement, sa fine cyclas laissa voir la tunique de dessous ouverte sur la hanche où transpara le haut de la cuisse, ombré d'une délinéation rose de sexe.
Des esclaves apportèrent dans un large catinum d'agate un paon rôti qui fit s'exclamer Tubero :
— Celui-ci, Rome me l'aurait envié. Nul n'a eu son pareil !
Armé d'un couteau emmanché d'ivoire, un structor s'approchait lentement en une sorte de danse qui faisait onduler sa croupe ; retenant d'une main son amictus de laine, il se balançait et il découpait de l'autre main, rapidement poussant les tranches minces au bord du plat, ce qui fit applaudir discrètement Asprenas et Potitus.
Ils burent différents vins, du Csecube, du Falerne, du
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Calène, du Formies, qu'on leur versa dans des craters. Parfois, Tubero laissait tomber quelques gouttes sur la table, ensuite lavée avec des éponges, en guise de libations aux dieux.
On ouït des heurtements de crotales et de cymbales, des pincements de tambourahs égyptiens et de lyres grecques, des frétillements de sistres et des cris de flûtes. Et des femmes dont la robe flottait, apparurent, attendant un signal. C'était le troisième service, le service des fruits, des pâtisseries et des vins étrangers qu'ils burent, cette fois-ci, dans des cyathos à deux anses plongés en de grands craters de bronze relevé d'émaux. Pour mieux digérer, les convives se tournèrent le dos, les jambes étendues ; Tubero éructa fort, Asprenas et Potitus gardaient une face abrutie, Julia découvrait mieux son haut de cuisse, avec des regards en dessous pour Atillius parlant doucement à Madeh. Les parasites empiffraient les victuailles laissées par tous, et la salle à manger se nimbait de la fumée des lampes, maintenant charbonneuses.
Après un prélude lent, les danseuses processionnèrent autour du triclinium, avec des contorsions de hanches, des tensions de jambes qui paraissaient les grandir. Puis elles voltèrent et, pendant que les unes jouaient, sur un simple mode répété, les autres avaient des rapprochements de pas et des tournoiements de leur robe d'une seule étoffe, qu'elles élevaient au-dessus de la tête, en se découvrant du col aux cuisses. Elles semblaient virer, à demi nues, en un tourbillon de volupté que heurtaient le bruit des crotales et des cymbales, le cri des flûtes, le rire des sistres, le pincement des tambourahs et des lyres, qui se précipitaient. Et elles s'en allèrent, enchevêtrant leurs pas, en un finale où dominait la flûte, en strideur de plaisir aigu, suivies d'Elva et de Marner, chassés à coups de pieds par Tubero devenu comme ivre, et qui roulèrent à travers les corridors obscurs, à travers le tablinum et l'atrium, jusqu'au vestibule, sous les grands éclats de rire de Julia et le contentement hébétueux de Potitus et d'Asprenas, celui-ci regardant la scène de son unique œil rond, à la fois triste et inquiet.
Tubero avait fait élever, pour Madeh et Atillius, un lit de bronze dans une chambre qu'il leur montra par un écartement de tapisserie. Il suivit ensuite Julia, qu'enveloppaic un cortège de femmes apparues avec des vêtements de nuit sur les bras. Asprenas et Potitus s'en retournèrent, accompagnés par des esclaves porteurs de lanternes. La maison du notable entra en la paix de., la nuit, à peine troublée par la lyre qu'une musicienne — une psaltria — accordait au fond des cubiculas, par les gémissements, au dehors, de l'esclave flagellé, et le bruit des grosses clefs fermant les lourdes portes roulant sous des impostes épais.
Une lourde matinée dans un ciel exquisement bleu s'étalait sur Brundusium qu'elle abiuait d'une vapeur flottante à peine dissipée par le soleil montant. Au seuil de la maison de Tubero attendait un cisium, voiture à deux roues et à deux places, dont les mules galopantes emportèrent Atillius et Madeh, à l'extrémité de la ville, puis sur la Voie Appia qui, de Rome, aboutissait là. Vaporante, la campagne bruyait de bœufs, attelés à d'informes charrues, et de cris d'esclaves qui se dressaient par derrière des taillis pour les voir passer. Quelquefois le conducteur, un Apulien, sautait d'une mule et courait à côté, dans le tourbillonnement des roues, en harcelant ses bêtes de coups de fouet et en mêlant à la couleur de leur robe bise le ton érubescent de sa casaque, d'un rouge vigoureux.
En une auberge, au bord de la Voie où ils s'arrêtèrent, car on était au milieu du jour, des gens mangeaient, assis sur des escabeaux, pendant qu'un soldat se casquait et qu'en un coin un barbier ambulant rasait une face de voyageur qui portait vivement la main à son menton, sans doute effleuré par le rasoir. Tous se retournèrent pour mieux dévisager Atillius et surtout Madeh dont la mitra, la robe flottante à manches amples et à raies de couleur, et l'amulette en cône firent chuchoter plusieurs, en rapides mouvements de lèvres découvrant des dents gâtées.
Les deux Grecs et l'Alexandrin, qu'ils avaient quittés la veille, mangeaient ensemble, devant une table basse, les deux barbes noires des premiers faisant face à la figure ronde du second qui s'émerveillait à les écouter. Car Amon, ayant été deviné naïf et simple — quoique prudent, - — les Grecs le bernaient d'histoires imaginées au hasard de l'improvisation, avec la faconde de leur nation. Et leur belle barbe s'étalait avec satisfaction à leur bas de face quand ils lui affirmaient :
— A Rome, certaines femmes ont des cheveux tout de soie et d'or qui poussent naturellement, grâce à une pierre divine qu'elles avalent au temps de leur crise. On les coupe : ils repoussent plus fort. Les cheveux coupés sont plantés dans de la poudre d'or et d'onyx. Il en naît alors une fleur qui est la pierre divine. Ainsi tout se lie. Le grand Zeus l'a voulu !
Aristès avait clin d'un œil malicieux à Nicodœmès, qui renchérissait :
— Que dis-tu là ? J'ai vu, chose toute naturelle, le Tibre accoucher à la pleine lune des éléphants, verts comme des ifs !
Ni l'un et l'autre n'avaient été à Rome.
Un repas léger, et le départ avec Amon et les deux Grecs, l'un dans un carpentum quelconque, chargé d'un énorme coffre de bois, un arca ; les deux autres se faisant porter dans une basterne, litière traînée par deux mulets dont le harnachement sonnaillait. Ils traversèrent quelques cités blanches, aux vignes coiffant des maisons basses, puis des domaines où, nus jusqu'à la- ceinture, des esclaves enchaînés aux jambes ouvraient l'écluse des canaux ou fouettaient des arbres à coups de gaule pour en faire choir la fruitée. Des chants d'hommes, et c'étaient, courant, des soldats, le pilum et l'hast au poing, le bouclier au bras, un centurion à cheval devant. Beaucoup de convois de gens pauvres, vanniers, cordonniers, forgerons ; des familles de danseurs éthiopiens et de charmeurs de serpents, leurs bagages en des chariots à roues sans rayons et à couverture de cuir, emportant femmes et enfants, tatoués au front
Quelquefois les mères suivaient à pied, courbées sous un poids d'enfants gardés sur leur dos en des capuces de grosse laine, et dont il ne paraissait que la tête rieuse et les petites mains s'agitant.
Après Capoue, ce furent des plaines rayées de filets d'eau arrosant des terrains parallèles, que traversaient des bergers campaniens, mal vêtus d'espèces de i îastrucas de peau, gardant des troupeaux de moutons gris ; des pâturages que limitaient des haies de fenouils et des fermes riches d'Italiques, ou c'étaient beaucoup de serviteurs et d'animaux bêlants. Des nomades, couchés aux deux côtés de la Voie, se levaient, parfois, avec la curiosité de sauvages et se montraient du doigt les voyageurs.
La route, pavée de dalles de lave, était, dans toute sa longueur, sillonnée par une affluence de chars, — cisiums, bastemes, rhedas, carpentums, essedas, sarracums, de litières et de chaises de tous genres. Pour s'abriter du soleil, des voyageurs campaient sous des aqueducs ou sur le revers des fossés tapissés d'une herbe aduste. Cette foule eut de grands mouvements quand des prêtres de la Bonne-Déesse, surgissant des bois voisins animés de temples, dansaient en une vision blanche et rouge. Des bruits de sistres et des pincements de tambourahs, des acclamations de fureur sacrée s'élevaient, pour s'éteindre dans le silence environnant.
L'arrivée prochaine d'Antoninus Elagabalus faisait s'entretenir tous, surtout aux approches de Rome. Les Orientaux ne cachaient pas leur satisfaction. Ils étaient nombreux, de tous les points de l'Afrique et de l'Asie venus, depuis la Mauritanie, la Lybie, l'Egypte, l'Asie Mineure, la Perse, la Babylonie, la Médie, avec des bagages de toutes sortes empilés en des chariots de toutes formes. Les Occidentaux, des Keltes, des Angles, de vieux Italiques, des Ibères, des Ligures, des Daces, n'aimant que les dieux des idéalités, des éléments abstraits et des énergies vierges, leur voyaient opposer avec peine des dieux de volupté, confondant les sexes et érigeant, non la femme, ce qu'en leur âme personnaliste ils eussent accepté, mais la déification, sous
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la matérialisation du phallus, du Principe de la Vie. Aberration qui leur était incompréhensible, car, à leurs yeux, la femme était l'être ne se livrant qu'avec mystère et chasteté dans l'acte de la génération, trop sacré pour ne pas rester à toujours voilé.
Quand, aux heures de halte groupant en campements provisoires tous les voyageurs, de vives discussions s'élevaient, les deux Grecs riaient, étant sceptiques et moqueurs, et l'Egyptien donnait de l'aile à sa verbosité. Surtout il laissait découvrir des coins très tendres de lui-même ; sa face ronde merveilleusement s'épanouissait à des souvenirs de son pays, légendes ataviquement persistantes qui protestaient contre les vices entrevus dans le Principe de la Vie ; amours idylliques au bord du Nil, sous le regard de l'Ibis hiératique, au son des flûtes et des tambourahs recourbés, avec les jeunes Egyptiennes puisant, à peine vêtues, de l'eau en des amphores d'argile rouge.
Et ce n'était pas seulement la Pierre-Noire, le dieu d'Elagabalus, si chaudement défendu, à Brundusium, par Atillius devant les amis de Tubero, mais encore le dieu des chrétiens, le Kreistos, que l'on attaquait. Des juifs, et parmi eux un grand et momifié individu qui avait nom Jéphunné et se rendait à Rome avec les siens, s'acharnaient à le rendre responsable de la perte de leur nationalité. Pourquoi ce Kreistos admettait-il tous les peuples à sa communion, au lieu de s'adresser à eux seuls, les bons Juifs ? Sans doute, que s'il l'avait fait, ils ne l'eussent pas estrapade ! Amon, qui s'était lié avec Jéphunné, hochait la tête, car, au contraire, le cosmopolitisme de Kreistos lui seyait.
Ce Jéphunné, père, entre autres, d'une fille mince, pâle, aux yeux de gazelle cerclés de noir, Jephunna, fit bavarder l'Egyptien et sut pourquoi il allait à Rome. Orné d'une cinquantaine encore fleurie, Amon avait fait fortune dans le commerce des lentilles d'Egypte et son désir intense, maintenant, était, après avoir vu la capitale de l'univers, de s'en retourner à Alexandrie où il épouserait, tous ses goûts satisfaits, une jeune Egyptienne qui l'aimerait réellement. Et, comme sa rondeur de figure glabre reflétait tendrement
le visionnement de l'épouse qu'une jeunesse difficile écoulée à acheter des lentilles et à en charger des barques pour tous les ports du monde ne sut lui donner, Jephunna eut pour Amon de longs regards, et même, un soir, elle lui prit la main pendante à l'ouverture de son carpentum, trottinant, pendant que Jephunné, qui semblait n'y prendre garde, porta ses yeux chercheurs sur l'arca, le coffre de bois, peutêtre renfermant d'innombrables solidus d'or gagnés par le quinquagénaire voyageur.
Atillius et Madeh atteignirent Anxur, une splendeur de rochers blancs dominant un port animé de portefaix déballant des poteries et des métaux, et qui débordait, par des liburnes et des navis avec ou sans rostres, à rames ou seulement à une voile, d'étrangers venus du sud de l'Italie, de la Sardaigne ou de l'Espagne pour assister à Rome à l'entrée d'Elagabalus. Ils en causaient tous, et l'éclat des voix, un éclat barbare, arrivait jusqu'à Atillius qui se faisait un air grave, et jusqu'à Madeh qui le regardait, en un penchement de côté de sa figure brune et ambrée, de son profil ovale, de ses courts cheveux crépelés, de ses yeux en amande rejoints par un trait noir. Et un travail se faisait en Atillius, sous un coup de génie jusque-là latent et qui maintenant s'essorait dans l'animation de la Voie Appia où le monde romain courait. Un projet fou de culte, qui serait celui de la Pierre-Noire d'Elagabalus et dont, indécisément, le grand dessein le hantait, dressait des architectures de temples du Soleil plus hauts que ceux de Zeus et de Sérapis, plus hauts que les murailles de Babylone, où cette Pierre-Noire se dresserait dans l'immutabilité d'un revêtement de diamants, d'émeraudes et de topazes, et en des orchestres de flûtes, d'asors, de nebels, de harpes, de danses et de chants. Pour elle, oui, lui, Atillius, livrerait par toute la terre un combat aux dieux et, par la poursuite acharnée du sexe mâle par le sexe mâle, il inutiliserait le sexe femelle ou plutôt la bisexualité humaine, et ainsi aiderait à la création, au sein des Choses, de I'Androgyne, l'être qui se suffit à lui-même parce qu'il renferme les deux sexes, et établirait l'unité de la Vie là où sa dualité s'étalait.
Mais, comme une morbide végétation, ce projet touchait à quelque chose de très intime de lui-même, en l'arrachant à l'habituelle paix qui, là-bas, le berça de torpeurs et l'enveloppa d'un rêve comme d'un néant. Il s'était fait à Emesse une philosophie de presque inconscience qui touchait à de la cruauté voluptueuse pour Madeh, en la personne duquel il recherchait mythiquement PAndrocyne, et son puissant égoïsme le faisait comme flotter en une sorte d'équilibre léger, sûrement brisé par la lutte effroyable que, sur ses suggestions contre les autres cultes, entreprendrait Elagabalus. Maintenant, la folie irrésistible de son concept religieux, il le sentait, grandirait fort en plein foyer romain, sans que, tant il en restait imprégné, il pût y échapper, il pût s'en détacher. Alors que deviendrait la forte, solide et passionnelle trame de ses jours calmement écoulés avec Madeh, qu'il avait insexualisé, presque jusqu'à l'épuiser tout à fait, dans l'ignorance où il était de la fragilité de sa physiologie.
Le soir emplissait la Voie, la nuit approchante brouillait les érections, à distance, des priapes ; les maisons d'Anxur, qu'ils avaient quitté, derrière les remparts droits fondaient comme des carrés de bitume ; le port gardait des reflets jaunes où la lune dansait. Tout s'abîmait et, dans l'abîmement de ce tout, à peine percevait-on les cris des âniers, les ruades des mules, les ébrouements des bœufs débusquant des marais Pontins, et les exclamations des voyageurs cherchant un gîte dans la petite cité.
Le lendemain se levait avec un ciel aux lourds nuages déchirés par les rayons rouges d'un épais soleil. La Voie Appia coupait droit les marais Pontins ; à sa gauche, des boisements verts de dunes ; à sa droite, le mur tout bleu des Apennins du Latium. Des eaux croupissaient en des forêts de joncs et d'asphodèles où des bœufs pataugeaient ; des enchevêtrements herbeux se soulevaient sous des brusqueries de vents. Et le soleil, qui ascendait, jetait des clartés obliques sur les moires des canaux coulant, planes ; des huttes de charbonniers s'ornaient de chapiteaux de fumées ; des temples de marbre travertin posaient leurs
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lignes roses sur des fonds de collines aux cimes coiffées de pâtres volsques montrant des torses nus, pendant que des bouffées de clameurs, venues de la mer voisine, se mêlaient parfois aux cris des conducteurs de voitures encombrant la Voie.
L'affluence des voyageurs grandissait aux approches de Rome. Des lectiques de provinciaux et des basternes de femmes, aux claquantes plagules; des tragas sans roues, semblables à des traîneaux, tirées par des bœufs; des bennes, voitures gauloises au caisson d'osier, quelques-unes ornées de lames d'argent; des chars à deux, trois ou quatre chevaux de front; de simples véhicules, attelés de mules traînant des fardeaux, emportaient des hommes du levant et du ponant, des citoyens romains ou des propriétaires numides, des familles de bateleurs, des juifs, des fonctionnaires, qu'appelait la venue d'Antoninus Elagabalus. Des files d'esclaves, vaincus de quelque obscure guerre, trottaient, une fourche au col, sous le bâton de leurs conducteurs, pendant que des chiens aboyaient à des Mauritaniens à la peau noire, poussant un chameau tout flexueux sous un poids de femmes et d'enfants.
Un jour s'était écoulé, et ils côtoyaient les lacs de Nemi et d'Albe, sur lesquels pleuraient des ombres de châtaigniers, poussant sur des pics de cendres et de pouzzolanes. Enfin, l'annonce, par l'horizon grisoyant, de Rome ! La Voie alors se borda de tombeaux à l'architecture glorieuse, mangés de soleil et blancs dans le décor bleu des alentours, de tombeaux où on lut les noms de Septime-Sévère, Geta, Gallien, Sénèque, et de Cœcilia Metella, obèse et haut mausolée. La villa de Commode, mort depuis moins d'un quart de siècle, sollicita Amon, qui voulut se promener autour, et que suivit Jephunna, attachée inquiètement à l'allure de son diploïs. Mais Nicodœmès voulut s'amuser. Il lui cria alors du fond de sa basterne, où n'apparut que le chiffon noir de sa barbe de geai.
— N'y va pas, n'y va pas ! L'ombre de Commode recherche les Egyptiens qu'il n'aimait pas de son vivant.
Amon revint vite, étant à la fois verbeux, naïf et poltron,
ce qui amena Jephunna à rejoindre Jephunné, dont les yeux, un instant, pétillèrent sur le coffre laissé dans la voiture de l'Alexandrin, tout ahuri en son diploïs, aux coudes éployés de frayeur.
Au loin, vapora le Tibre qui disparut et reparut en des ennimbements flottants. Les montagnes bleuissaient, fondues, et des routes, des fermes et des villas, des ponts déliés, des groupes de pins et de cyprès s'accusaient. La même exclamation s'échappa de toutes les poitrines, anxieuses à l'approche de la capitale :
— Rome !
Une plaque blanche grandissait sous des fumées. C'était l'immense, la prodigieuse Ville, en effet !
Alors, on cria. Les étrangers surtout, dont le rêve était de voir Rome, se juchaient sur leurs véhicules, se hissaient sur leur monture ou couraient vers des bosses de terrains, pour mieux voir la Ville dont les toits, les maisons, les arcs, les portiques, les colonnes, les cirques, les horrées, les nymphées, les temples avaient des éclats roses et des éclairs jaunes. Les bateleurs africains se portaient tour à tour sur les épaules, et il n'était pas jusqu'à la petite caravane mau-
ritanienne qui n'admirât sur le flexueux chameau. Des instruments vibraient. Chaque pan de Rome, se découvrant, était salué dans toutes les langues, et les cœurs battaient aux aspects de la Ville qui allait bientôt engloutir cette foule venue de l'univers.
Atillius et Madeh ne parlaient pas, ne souriaient pas. Atillius, à travers Rome, revoyait Emesse, et Madeh, sous un coup d'intuition aiguë qui, sans cause, le glaça, posait une main sur son amulette noire, comme craignant qu'on ne la lui arrachât.
C'étaient, dans la région Transtévérine, sur la rive droite du Tibre, des maisons aux murs lépreux crépis de jaune ou stuqués, quelques-unes hautes de plusieurs étages, qui surplombaient des étioites rues, ombreuses comme des rues orientales. Des encoignures de carrefours, humides, que bandait quelquefois, pareil à un baudrier d'or, un rayon de soleil tombant des toits de briques ; puis des pans de voies ornés de niches enguirlandées où s'immobilisaient des statuettes de déesses et de dieux. Partout des boutiques basses, présentant leur étal ; des boucheries aux crocs de fer où pendaient des quartiers de viande et d'énormes cœurs de bœufs ; des boulangeries alignant des pains ronds ou bossues ; des fabriques de chaussures de cuir, de bois et de cordelettes ; aussi des fabriques de lampes de cuivre repoussé et de poteries vernissées luisant dans le demi-jour. Et, aux fenêtres étranglées, cachées par des treillis de bois, des étoffes flottantes, des cordes se dévidant aux murailles, un fouillis d'objets claquants.
Dans les terrains vagues bordant le Tibre, une petite maison avec un trou au sommet d'où flosculait une fumée noire, ouvrait un étroit jardinet qu'animaient des héliotropes et des passeroses. Une sorte de hangar s'étalait au bout, obstrué de blocs d'argile et de briques carrées, de vases d'un style étrusque, de lampes à dessin, de brodequins
séchant sur des étagères supportées par des chevalets, offrant, plus au fond, en un coin de porte, un trou rond de four agonisant.
Un homme rougeaud, aux cheveux crépelés, le sayon de laine déchiré, les bras nus jusqu'aux épaules, la poitrine nue, faisait virer un tour de potier. Sur l'étroite planche horizontale, l'argile s'évasait, s'arrondissait, et elle ressortait en vases oblongs, sveltes comme des lis découpés, en plats rends, en amphores ovales, à base pointue.
Un autre, maigre et brun, sur un escabeau de palmier tressé, bigarrait les vases avec un pinceau trempé dans des pots de couleur. Il les entourait de lignes géométriques noires et rouges, de figures de dieux, d'attitudes de lutteurs à la croupe se tordant, de groupes de quadriges piaffant en des vides d'azur.
Plus loin, un autre adaptait des anses aux vases ou coupait de grands cubes d'argile qu'il jetait au tourneur.
Celui-ci sifflait une sorte de mélopée triste qui s'ourlait au grincement du tour, sans regarder autre chose que son argile s'évadant, vivante, de ses mains.
Rien n'arrêtait l'activité mélancolique des potiers, noyés dans la poussière dansante du soleil, qui faisait paraître comme en un mirage, en perspective jaune de forêts rameuses, les héliotropes et les passeroses aux larges fleurs, aux feuilles tombantes comme des vêtements.
Par la claie de roseaux brûlés séparant l'atelier de la maison, un homme regardait, un vieillard à peine vêtu d'un sayon de bougran serré à la taille, appuyé à un énorme bâton recourbé, et dont la coiffure, de feutre roux, couvrait des cheveux blancs, très longs, s'emmêlant à un flot de barbe rejeté sur les épaules. Il était maigre et haut, avec des yeux cernés de rouge, des lèvres minces, une peau jaune, couturée et plate, sous laquelle des veines faisaient des nodosités, et pieds nus.
Il restait là, muet, attendant.
L'homme rougeaud leva la tête.
— Maglo ! s'écria-t-il. Est-ce pas Maglo que nous attendons tous ?
Et il quitta prestement le tour qui eut un fort sifflement. Les deux autres s'arrêtèrent.
Le potier alla ouvrir au vieillard, qui étendit la main vers tous et marmonna quelques paroles. Ils s'étaient agenouillés, puis ils se relevèrent pendant que Maglo s'asseyait sur un escabeau, soucieux, fatigué.
— Père, tu as mangé ? fit le potier, le regardant émotionnément et l'entourant avec la sollicitude d'un fils. Maglo répliqua :
— Oui! Oui! J'ai mangé, je suis repu!...
Ils gardaient tous trois, sans l'interrompre, un respect attendri. Le menton appuyé à son bâton, le vieillard fixait ses yeux à terre :
— Avoir traversé les Gaules et l'Italie, couru sur des fleuves, franchi des monts, risqué ma vieillesse, souffert de la faim, du froid, de la chaleur, des coups, des injures, des railleries, pour voir Rome, et tomber dans son fumier. C'est dur, dur !
Il se redressait, la taille haute, le geste anguleux, le bâton pointant vers Rome :
— Je le prédis, je le prédis ! Si nul ne la détruit, la prostituée qui se livre aux fils de l'Orient, c'en est fait. Sa pourriture s'étendra sur la terre, et malheur, malheur à tous!
Les autres tressaillaient. Mais Ghéel serrait doucement le poing du vieillard, le forçait à s'asseoir, et, volubile :
— Oui, nous la détruirons, père. Nos frères deviennent de plus en plus nombreux, mais il nous faut du temps, pour activer le feu qui la consommera tout à fait!
Et il riait tranquillement, et les autres faisaient chorus, comme s'ils eussent voulu tranquilliser le nouveau venu, qui reprenait :
— Qu'est ce quartier où des prostituées appellent les passants ? J'ai vu un homme mettre en nudité une femme. J'ai vu des adolescents carresser des libertins et se polluer avec. J'ai vu de vieilles femmes partager leur couche avec des impubères. C'est la fin des fins, de quoi faire se voiler la face du soleil.
— Tu as traversé la Voie Suburane ? dit timidement le potier.
— Cette Voie est la voie de perdition, reprit vivement Maglo. Mettez le feu à cet afflux de pourriture qui gangrènera les nations !
— La catéchisation se poursuit, Père, assura Ghéel après un silence, pour mettre un peu d'apaisement dans l'âme du vieillard, dont les colères commençaient à l'interloquer. Nous sommes nombreux, à Rome, qui voulons l'avènement de l'Agneau et augurons beaucoup du nouvel empire, né en Orient, qui va préparer les cœurs à Kreistos.
— L'Orient, l'Orient, s'exclama Maglo, est-ce pas Babylone ?
— Et Babylone, c'est Rome, répondit Ghéel en reprenant son sourire. Nous avons des pauvres et des prostituées qui sont misérables.
Le vieillard sursauta.
— On me l'avait bien dit, on me l'avait bien dit, gémit-il. Vous autres, de Rome, vous vous ouvrez aux fruits gâtés qui vous pourriront.
— Nous prenons la semence où elle se tiouve, qu'importe, dit Ghéel. Vois mes ouvriers : Lixio est un Phrygien, condamné à la crucifixion pour meurtre de son maître ; Gangus est un Campanien que le procurateur recherche pour vol. Ils se sont échappés des magistrats et je les ai gardés : ils n'ont rien à craindre ici. Ce sont des Frères.
Maglo regardait fixement Lixio et Gangus. Ghéel reprit, à la fois humble et assuré :
— Et moi-même, né en Syrie, n'ai-je pas été plus loin que l'Euphrate, séparé de mon frère Madeh, mort ou esclave, qui sait, et ne suis-je pas sous le pouvoir des lois de l'Empire pour avoir incendié une ville ?...
— Hélas ! hélas ! fit alors Maglo qui se tut.
En lui revenaient des rêves de pureté qui le traversèrent clairement dans sa caverne des Alpes, devant le décor neigeux des montagnes, les horizons bleus, les froides eaux s'égouttant des ravins où l'arbouse saigne son fruit rugueux, où l'airelle recouvre des nichées de prestes lézards. Sa vieil-
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iesse l'avait gardé vierge, avec, sous les yeux, une image puissante de la Maya, figée en son cerveau par une transmission héréditaire d'Helvètes Scandinaves, ses ancêtres, et, au-dessus, la face pâle de l'Homme Divin, du pied écrasant les sept têtes du Péché : la luxure, la fornication, le viol, la bestialité, la sodomie, l'adultère et le stupre. La renommée de sa sainteté avait descendu le Rhône par Lyon, traversé la mer et frappé aux portes de Rome, d'où les sectateurs de Kreistos l'appelaient. Et, recommandé à Ghéel par un fidèle de là-bas, il était venu, désireux de ne pas mourir sans voir Rome, pour que plus vive encore fût sa foi. Mais quelle désillusion depuis.
— Tu resteras ici, disait Ghéel, avec un sourire heureux. Je vais faire préparer ta couche, car tu es chez les tiens.
A ce moment, la porte de claie s'ouvrit. Maglo s'écria :
— Elle ! perdition. Elle que j'ai vue ce matin.
Roide et farouche, il voulut s'en aller, quand une petite main enveloppante s'empara de la sienne, la baisa tendrement.
— Oui, je sais, c'est toi qui passas devant ma porte et que j'appelai. Mais qu'importe ! Ghéel me dit que je suis pardonnée.
Maglo se troublait, dégelé ; il traça machinalement le signe du crucifiement sur la tête de celle qui se jetait à lui : une jeune femme, coiffée d'une courte mitra, les cheveux tirés vers les tempes, les sourcils rapprochés par un trait noir, des anneaux de bronze aux oreilles, les seins ballants sous une subucula de toile jaune clair, une ceinture haute, des sandales lacées au milieu du mollet découvert, et qui avait aux joues une couche de blanc crayeux. Une fibule d'argent — une tête de Méduse — fixait à son épaule une palla simplement ouverte sous l'aisselle gauche.
— Assez, assez, Cordula, cria sévèrement Ghéel qui s'aperçut de l'embarras de Maglo.
Et Cordula, confuse, se leva, non sans approcher du nez de Ghéel un sachet carré d'étoffe.
— Odore ! C'est un homme qui me l'a donné. On dirait du myrrhe et de la verveine.
Et elle s'enfuit, laissant comme la trace d'une apparition jaune d'or dans un subtil parfum de verveine et de lupanar.
Ghéel était devenu tout rouge et ii balbutiait :
— Est-ce qu'on peut retenir ces femmes ? Il leur faut être bon et indulgent, car elles vous aiment, et Kreistos n'est pas ennemi de l'amour.
— Et tu les aimes, tu aimes leur chair, dit Maglo, n'osant éclater.
Des voix mêlées bruirent. Et une douzaine d'hommes et de femmes pénétrèrent dans la poterie, qui se prirent la main et se baisèrent cérémonialement sur une joue. Ils venaient pour Maglo, qu'ils savaient devoir arriver ce jour-là chez Ghéel, où ils se réunissaient souvent, étant tous des chrétiens qu'une même communion solidarisait dans une exquise fraternité, cependant parfois troublée par des discussions divergentes de dogmes.
Lixio et Gangus avaient arrêté leur labeur : Ghéel fit asseoir les religionnaires sur des escabeaux bas, tressés avec de l'osier du .Tibre voisin, au milieu des blocs d'argile et des vases, où du soleil poudroyait en une descente d'or immatérialisée. Comme, après l'avoir baisé sur ses joues de parchemin sec, ils le suppliaient de parler, Maglo, lentement, les yeux rouges, la voix encore pleinement sonore, les entretint des églises chrétiennes de la Gaule, par lui visitées après son départ de l'Helvétie. Mais si, là-bas, la propagation était très épineuse, grâce à certaines populations hostiles à l'Agneau, combien Rome le scandalisait, avec ses lupanars ouverts à tous, les vices de ses habitants, qui se répandaient en ondes puantes, en ténèbres d'esprits sur le monde, hélas ! contaminé. Et il pleura, frappa le sol de son bâton, puis, le pétase à larges bords en arrière, un poing tendu, la main verticale, le ventre en cercle et ses gros pieds nus en avant, il se leva. Rome passa dans ses paroles violentes comme une image de bête mauvaise, à la croupe pleine de péchés, et terriblement il la voulait pourchasser, pour l'assommer de son bâton et l'ensevelir ensuite dans la fange visqueuse où, d'habitude, elle se vautrait, quand un des chrétiens Tinter-
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rompit : jeune, à attitude fière, col dégagé, tête nue et cheveux ras, face ovale, fine, intelligente, où deux yeux noirs mettaient des plaques mobiles de beauté transsudante de trente ans, de beauté d'âme qui vivait au-dessous, d'extraordinaire animation, avec une barbe court-pointue complétant une physionomie d'apôtre tout exaltante d'humanité. Et pauvre, vêtu d'une tunique de laine simple, rapiécée proprement, chaussé de sandales de bois, les jambes nues. Il s'appelait Zal. Il fit :
— L'Agneau ne veut pas que le centre de l'univers, siège de sa gloire future, soit pollué par les injures de notre Frère d'Helvétie. C'est du fumier de Rome que naîtra la divine fleur de Kreistos !
Les autres regardèrent Maglo qui, un moment abasourdi, répliqua :
— Rome, Rome est une pourriture !
Il répétait cela sourdement, comme si la vision des lupanars de la Voie Suburane lui fût restée aux yeux, et encore sous un coup d'étonnement de l'interruption de Zal, qui, victorieux, défendit Rome, sans plus de souci de la sainteté de Maglo, se sentant déborder et même faiblir dans son ancienne foi en la pureté isolée de Kreistos. Alors une voix fit :
— La majesté de Kreistos plane sur tout, peut naître de tout !
Les chrétiens s'inclinèrent devant celle-là qui avait prononcé ces paroles, une femme de vingt-cinq ans, expressive et ardente en chacun de ses mouvements, au grand air de patricienne ascétique, sans joyaux, sans fard de minium ou de céruse, austèrement vêtue d'une stola blanche à plis droits et d'une palla recouvrant des épaules frémissantes sur lesquelles des torsades de cheveux noirs, échappés aux bandelettes de la tête légèrement inclinée, apparaissaient, vibrants, vivants. Un autre avança :
— Notre sœur Severa a raison. Mais cette majesté est incorporelle, un pur esprit, comme celui dont elle émane !
Celui-là, qui était grand, maigre et d'âge de maturité — quarante ans — avait une tunique noire, les cheveux mal
coupés, la face rasée d'un homme travaillé de secrètes passions. La voix coupante, il dominait généralement un certain monde de chrétiens auxquels il parlait dogmatiquement, les yeux fermés, le menton haut sur un col roide, jusqu'à présent, assez dédaigneux de ce que d'autres religionnaires pensaient et disaient de lui. Car, si ceux-là l'affirmaient savant dans l'Apologétique et homme de pensées larges, ils ne craignaient pas d'amener parfois au jour une tare de fausse christianisation qui faisait d'Atta — ainsi le nommait-on — en dehors des assemblées et des réunions intimes des fidèles, une sorte de misérable et besoigneux parasite flattant les grands, vendant la Foi pour quelques auréus et même quelques bouchées de pain et de sardines. Cependant, il se gardait de ces accusations, non encore formulées brutalement, et, pour mieux se défendre, se montrait partisan de l'église officielle des chrétiens politiques, riches, adroits, ne s'entremettant que de loin, sous le regard de l'évêque de Rome, Calliste, et, avant Calliste, Zéphirinus, avec les églises plus humbles, modestes, attendries, fraternisantes dans lesquelles se comptaient ceux qui étaient chez Ghéel et Ghéel lui-même.
Ces églises se mouvaient en une sorte d'indécision de la Doctrine, une très libre et élastique allure qui les faisait pratiquer certains rites du polythéisme ou du moins accepter certaines idées encore polythéistes en la force divine, résumée pour elles en Kreistos. Beaucoup s'agrégeaient par nations, et c'était justement ce qui les différenciait des communautés politiques au* caractère plus prononcé d'internationalité. A part Severa, épouse romaine d'un patricien qui, depuis de longues années, s'était séparée de l'empire et des empereurs, et qu'un attrait, disait-on ingénument, poussait vers Zal par Kreistos ; à part Atta, de haute lutte s'imposant parmi eux dans un but peut-être d'intime domination, ceux que la présence de Maglo réunissait chez Ghéel étaient Orientaux, de la Perse et de la Phrygie, du Pont et de la Chaldée, et, tels ressentaient des affinités encore inavouées, mais tangibles, pour le nouvel Empire, dont le jeune et prestigieux chef allait, le lendemain, faire son entrée à Rome.
Et c'est ce dont ils causèrent tous. Zal, surtout, prétendait préférer Elagabalus et ses corruptions, la Pierre-Noire dont l'ombre se levait sur l'horizon romain, et ses prêtres, aux empereurs polythéistes qui, à son grand souci, ne dissolvaient pas assez le monde. Kreistos naîtrait de la pourriture d'Elagabalus et non de la saine et robuste vie des dieux des autres ! Il disait cela ardemment, hardiment, les yeux sur lui attachés de Severa, pendant que Maglo branlait du chef, assis, son gros bâton entre les jambes, et qu'Atta promenait un air inquiet, circulaire de Ghéel aux autres chrétiens, et par instant regardait sévèrement Zal maintenant noyé dans du soleil.
Venu de trop loin pour être rapidement au courant des théories de Zal, Maglo dévia la discussion par une affirmation de la substance du Fils de l'homme, idée qui lui paraissait très chère. Une controverse éclata. Les uns voulaient que le Kreistos fut un être incorporel comme l'homme ; d'autres en faisaient un pur esprit : Ghéel avança timidement que le Kreistos et son Père étaient la synthèse irréductible de tous les dieux. Mais Maglo se boucha les oreilles et se leva, dominant encore les tuniques pauvres des chrétiens, tournées vers lui :
— Blasphème ! L: Agneau, séparé de son Père, est son égal en puissance. Je l'ai bien vu, moi, Maglo, avec ses sept plaies saignantes, le Père, maître du tonnerre et des biens à sa droite, et l'Esprit à sa gauche.
Atta lui répondit, de son air rogue, de sa voix supérieure qui semblait dédaigner d'obscurs auditeurs :
— Tout doit se résorber en la seule divinité de Kreistos. L'idée trinitaire, glorifiée par Maglo, est dangereuse en ce qu'elle rappelle le culte des faux dieux de l'Egypte.
Et comme Maglo, touché dans sa sainteté, prenait une apparence pitoyable, il avança que les questions de dogme devaient être laissées aux dignitaires des églises assemblées. Mais Zal se révolta, n'acceptant point que la direction des esprits fût livrée à des dignitaires dont la foi était peu sûre :
— L'Esprit souffle où il peut. L'homme est faillible ; nous
ne pouvons permettre d'abandonner ces discussions au gré de ses passions.
Il rejetait toute autorité, en une brutalité visant ostensiblement Atta qui, méprisant et hypocrite, lui décocha une flèche vénéneuse.
— Prends garde, Zal, que cet esprit ne soit le Démon ! Zal bondit et lui montra le poing :
— Le Démon est en toi, en toi l'impur, qui caches ta bassesse sous une fausse sainteté.
Et il semblait vouloir le frapper, indigné, mâchonnant ce qui se disait d'Atta depuis longtemps, son parasitisme, ses vices secrets, ses fréquentations suspectes avec les Gentils. Mais on se leva tumultueusement ; on les sépara. Atta était blême :
— Je te ferai retrancher des Fidèles !
— Je dénoncerai ton hypocrisie à tous !
Furieux, Atta sortit, non sans jeter ces mots à Zal, vers qui Severa s'était portée, en une émotion qui rosit tout à coup sa face aux lignes droites :
— Malheur, malheur, malheur à toi!
Chacun frémissait encore de la scène qui avait si brusquement mis fin à la controverse soulevée par Maglo. Zal ne disait plus rien. Maglo promenait ses mains maigres dans sa barbe fluctuante et, inquiètement, regardait les Fidèles. Mais ceux-ci, Zal et Severa avec, s'en allèrent. Il ne resta que Ghéel, ses ouvriers et Maglo, muets.
Un grand bruit dans la région transtévérine, un bruit de foule hurlante, un galop d'hommes et de femmes courant vers le pont Sublicius ! Des enfants grouillant en des immondices s'effaraient, pendant qu'à des ouvertures de fenêtres, des têtes se poussaient, curieuses, et que, de frayeur, des tavernes basses, à un seul auvent, se fermaient. On criait les divers noms d'Elagabalus, à la fois Antoninus, parce que sa mère, Sœmias, assurait l'avoir eu d'Antonin ; Bassianus, Varius, Avitus, le Syrien.
Ghéel coupait des groupes pressés de citoyens et d'esclaves, d'où seulement émergeaient, posés sur des planchettes ou fichés à des hampes droites, des statuettes, des ferrailles et des quartiers de porc salé de marchands qui, en hurlant, évitaient par instants, avec . des mouvements flexueux de reins, des coups de plat de glaive de soldats lamelles de fer et de bronze. Des Orientaux, dont les longs vêtements bariolés faisaient des taches remuantes dans le blanc sale des toges romaines, frappaient sur des tambours recouverts d'une seule peau ; d'autres soufflaient dans des trompettes droites de cuivre luisant ; des prostituées s'injuriaient tout haut, et des matrones couraient après leurs enfants demi-nus, cabriolant partout.
Dans la Voie Sacrée où il débusqua, une lectique portée par quatre esclaves fila devant lui, en un enlèvement nerveux de deux hommes couchés sur des coussins pourpres,
l'un pâle à la courte barbe châtain ; l'autre plus jeune, un grand enfant sorti de l'adolescence, la peau dorée, le regard mobile, les cheveux crêpelés comme les siens, Ghéel le regardait par rentre-bâillement des rideaux de soie — ; les plagules — et le souvenir de son frère du pays, perdu à jamais, lui montait aux yeux, et plus il le regardait, plus ce souvenir grossissait. Oui ! c'était bien ce Madeh dont il parla à Maglo. Et secoué, ravi, il cria :
— Madeh ! moi, moi !
Il courait après la litière pour appeler l'attention de l'affranchi, avec Atillius. Mais Madeh n'entendait pas, dans la rumeur enveloppante; mais Atillius songeait...
Alors Ghéel ouvrit tout à fait les rideaux ; la lectique s'arrêta sur un geste de Madeh qui avait vu Ghéel. Le reconnaître et descendre, après une rapide hésitation, et l'embrasser fut tout un!
— Oui, oui, c'est moi, venu de là-bas, tu sais, mon bon Ghéel !
Et il l'embrassait encore, avec des larmes aux yeux, pendant que Ghéel l'admirait, palpait son cou, ses bras, sa chevelure fleurant un parfum du lointain pays. Comme Atillius les regardait d'un air impassible et à demi égaré, Madeh lui fit :
— C'est mon frère du pays, dont je t'ai souvent causé et qui me sauva pendant que les gens de ma race se faisaient tuer par la légion ro-
maine. Sans luije serais mort, qui sait où toujours loin de toi ! Il disait cela précipitamment, très heureux que Ghéel partageât son bonheur de le voir bien vêtu et coiffé de sa mitia, qui lui allait à ravir, et qu'Atillius connût son frère de Syrie. Celui-ci, indulgent, du fond de la lectique, fit alors au potier :
— Cours avec nous et viens avec nous !
Et Madeh remonté, la litière s'avança entre le Viminal et l'Esquilin, étageant leurs édifices et leurs maisons qui avaient une belle couleur de safran. Elle obliqua : le quartier des Carènes se présenta, avec ses temples et ses portiques nombreux, ses thermes, ses jardins dont les feuillages gardaient une grande ténuité, une luisante immobilité. Et toujours du peuple, croulant des hauteurs voisines, débusquant des angles des maisons hautes, avec des fenêtres en saillies d'échafaudages ; courant vers la Voie Sacrée laissée à gauche, comme sorti de trous lumineux, dans la pleine clarté du midi qu'il était, dans le bariolage des vêtements et des tentures claquant partout, dans les étoffes agitées du haut de chars plaqués d'ivoire et d'argent ! Et toujours les noms prestigieux d'Elagabalus, comme si le jeune empereur dût approcher plus vite, rien qu'à ouïr cette longue acclamation!
— C'est demain que le divin Antoninus entre, dit Madeh à haute voix pour que Ghéel l'entendît dans le tumulte. Le peuple veut le saluer à son approche de Rome.
La litière s'engagea dans une étroitesse d'île, aux maisons muettes fermées par des portes à battant de fer, et s'arrêta devant une ouverture d'ostium encadré de pilastres, qui s'ouvrit, laissa voir un vestibule où apparut une face sanguine de janitor, et, au fond, un carré chromé, une ligne droite de colonnes de travertin rouge, un vague éloignement de salles traversées par un rayon de soleil, lamé comme de l'argent dévidé en un large ruban.
Atillius et Madeh descendirent. Ce dernier prit Ghéel qui hésitait.
— Il permet que tu viennes, lui dit-il, car il aime l'Orient et notre race.
Il l'entraîna à la suite d'Atillius, pendant que des esclaves accouraient.
Dans l'atrium, paré d'une mosaïque et plafonné dune fresque étouffée expirant à la corniche des colonnes de travertin, un cri rauque retentit. Un singe gris, attaché à un autel bâti au bord du bassin, roulait des yeux presque humains vers Atillius et une ombre évoluait à la muraille où des bigarrures d'oiseaux peints s'envolaient en des nues bleues et roses. Et Ghéel, qui ne savait que dire et marchait précautionneusement, aperçut un paon arrondissant le faste de sa queue aux yeux glorieux, en un harmoge calme d'irisements et de colorations. L'oiseau resta immobile, une patte en l'air, l'attitude énigmatique, le regard droit sur le bout de ciel bleu passant par l'ouverture du toit, le compluvium.
— Toi aussi allais au-devant d'Antoninus, demanda Madeh à Ghéel, pendant qu'Atillius s'enfonçait vers le péristyle, au fond d'un étroit couloir bordé de tentures, où la tunique, qu'il portait à l'orientale, blanche avec des rayures bichromées, fit une dualité de ton clair mouvant.
— Oui, frère Madeh, dit Ghéel. On dit que, répudiant tous les dieux romains et n'en acceptant qu'un, qui est un dieu de l'Orient, il sera bienveillant pour nous.
— Pour nous ? questionna Madeh qui eut un point d'interrogation. — Et il lui prit la main, le força à s'asseoir à ses côtés, sur un siège de bronze à deux places, un bisellium. Le paon toujours élargissait sa queue, et le singe, tranquillisé, buvait du soleil blondissant le bassin de l'atrium, dont l'eau, d'une profondeur suspecte, avait des remous lents.
Dans le mouvement qu'il fit, Madeh laissa découvrir l'amulette noire, le cône attaché au col par une fine cordelette, et comme Ghéel, surpris, ouvrait la bouche :
— Hé ! oui, je suis prêtre du Soleil, consacré par Atillius au Dieu de la Lumière et de la Vie, au Dieu d'Elagabalus en qui se résorbent tous les Dieux.
— Ah ! fit Ghéel.
Il restait pensif, pris d'une espèce de superstition pour ce sacerdoce, avec des regards en dessous vers Madeh, dont les cheveux odoraient bon, dont les membres souples, polis
à la pierre ponce, gardaient du bain l'onctuosité de l'huile aux essences multiples. Il avait l'air délicat et heureux d'un éphèbe qu'un rien ferait s'évanouir. Ses bagues étincelaient ; l'agrafe de sa tunique traînante jetait des coruscations ; ses chaussures, bordées d'argent, crépitaient d'éclairs de pierres fines serties juste au-dessus du pied, en un joyau où l'ivoire, la turquoise et l'or entrelaçaient des floraisons contournées. Et il avait surtout une pose lascive, un morceau de croupe frémissante, comme d'une prostituée dont la chair aisée vibre au moindre contact ! Ghéel comprit et son regard rencontra celui de Madeh.
Ils causèrent, laissant réveiller en eux des années vécues sur les bords de l'Euphrate, où ils furent entraînés par des bandes révoltées en des régions de ruines immenses étendues à perte de vue, dévorant des avortements de forêts qui s'acharnent à pousser à travers les pierres, les briques et les marbres où courent des profusions d'écritures à assemblages de coins. Ils étaient surpris de s'être reconnus si vite, et comme instinctivement, après tant de jours écoulés, tous deux ayant grandi, étant devenus méconnaissables. Enfants alors, ils étaient hommes maintenant.
— As-tu compris pourquoi, en un éclair, notre esprit a sympathisé et nos visages se sont reconnus ?
— Qu'est-ce qui a éternisé notre amitié et l'a figée en nos cœurs malgré les années?
Ils se parlaient, Ghéel se rapprochant de Madeh, Madeh ayant comme une petite crise de nerfs. Et l'aspect grossier du potier, ses mains grasses d'argile, sa chevelure épaisse frisottée, sa peau rude tachée de rousseurs, n'étaient point désagréables à l'ami qui oubliait tout pour lui. Tout à coup, Madeh fit :
— Tu adores Kreistos : je l'ai compris. Elagabalus le vénère, et Atillius, qui conseille Elagabalus, fait de Kreistos, comme la Pierre-Noire, mais moins puissant qu'elle, car Kreistos, qu'est-il près d'elle ? — une signification du Principe de la Vie!
— Nous serons donc protégés par l'Empire, dit Ghéel qui ne comprit pas tout ce que lui assurait Madeh. Un des
nôtres, qui s'appelle Zal et est un Oriental, croit même que la Pierre-Noire va acheminer le monde vers Kreistos.
Un glougloutement dans le bassin, d'où une gueule creva, un goitre jaune, des yeux atones, un crâne plat, avec des squammes verdissants ! Elle restait immobile, pointant vers le singe qui lui grimaçait, pendant que la queue du paon rayonnait en une cascade de pierreries violacées, bleuissantes, rubéfiantes. Puis un bruit de pas, et s'entr'ouvrit une portière tramée de dessins jaunes, coupés d'angles grecs. Cuirassé par les lames d'or d'un chalcochiton, avec un casque à aigrette plucheuse, une armure moulée au mollet droit, un chlamys bleu fixé à la cuirasse par une grosse sardoine en fibule, Atillius parut. A l'aspect de Madeh et de Ghéel, il sourit, et ce sourire blanc, coupant sa face courtbarbue, triste, grave et aux méplats bleuâtres, tant ils étaient délicats, était si extraordinaire que Madeh, tout embarrassé, se leva, couvrant Ghéel qui s'effarait.
— Nous causions de la terre qui nous a vus naître, et je ne me lassais d'écouter Ghéel, qui adore Kreistos.
— Ah ! tu adores Kreistos, dit Atillius plantant un regard fixe sur le potier et s'arrêtant net. L'Empire, qui veut l'Unité des Dieux de la Pierre-Noire, sera bienveillant pour toi et les tiens, quoique Kreistos, votre dieu, ne soit pas l'image complète de la Vie Une et que vous ne recherchiez pas en lui l'Androgyne. Mais si votre Kreistos espère en Elagabalus, cela suffit pour que vous soyez protégés par lui.
Il lui tourna le dos, après un signe disant que maintenant il n'avait qu'à s'en aller, et un singulier coup d'yeux pour Madeh, qui accompagna Ghéel jusqu'au seuil de la porte, élevée de quelques marches au-dessus de la rue déserte et toute abluée de soleil.
— Viens me voir ici où je serai toujours, lui souffla Madeh, à moins qu'Atillius, qui est primicérius de la Garde prétorienne, ne m'emmène au Palais des Cœsars, que va habiter le divin Elagabalus.
— Il n'est que Kreistos dont la personne soit divine, répondit Ghéel en étreignant Madeh, qu'il quitta tout triste.
S'essorant, un carruche emporta Atillius et Madeh en un piaffement de bêtes et un glissement de quatre roues à douze rayons palmés, qui firent trépider la petite et muette rue du quartier des Carènes. Les citoyens s'écartaient devant ce char sonore, monté haut sur un caisson carré, orné de bronze et d'ivoire, et ciselé d'argent et d'or, qu'un aurige, courant auprès de ses quatre chevaux blancs, menait vivement.
Autour du Romain et du Syrien, surexhaussés par le char courant en une rectitude qui soulevait un cumulus de poussière, des imprécations s'élevaient, des faces furieuses de vieux polythéistes, des yeux colères d'Occidentaux indignés de l'érection du culte nouveau que l'entrée prochaine d'Elagabalus rendait inévitable. Un plébéien montrait le poing à Madeh, dont la mitra accusait la race ; d'autres ricanaient en se désignant Atillius, cuirassé de son chalcochiton d'or semé d'émaux. Il était évident que, déjà, le peuple romain répugnait aux mœurs orientales, qu'il n'acceptait ni la Pierre- Noire, ni ses sectateurs, ni ses prêtres, ni son thaumaturge, ni son Empereur ; qu'il répudierait un jour ou l'autre les barbares dont le grossier intellect tendait à dépersonnaliser les riches, vivantes et émues mythologies du monde occidental, au profit d'une divinité à forme simple, bonne pour des esprits inférieurs, et qui, outre sa contre-naturelle signification, voulait absorber des dieux si bien humanisés.
Atillius, sa mission auprès du Sénat accomplie, était présentement le premier des officiers de la Garde prétorienne, et il se rendait au camp d'Elagabalus, le Camp des Prétoriens, sur les hauteurs de la Ville, prendre possession de son poste nouveau.
Des cohortes se poussaient, dans le soleil luisant, avec, à leur tête, des musiciens jouant de la tuba, trompette de bronze fort longue, ou soufflant dans des cors de cuivre; une turme fila en galopant, enseignes éployées, en tonnerres d'acclamations. C'était sur le Quirinal, un quartier pauvre, à sa droite, mais riche, à sa gauche, de temples, de jardins et de palais, d'où les faubourgs de Rome s'entrevoyaient, gris et bleus, sous des floscules de fumées montant droit, comme des colonnes immenses, dans le ciel d'un opaque outre-mer qu'aucun nuage n'alanguissait. Partout, bordant des voies ou larges ou étroites, en un échiquier fortement brouillé, en avalement et dévalement de chars et de piétons, des édifices, des tombeaux blancs ou polychromes, des villas espacées, trouant de façades planes des végétations de jardins entourés de murailles où des fleurs souriaient, roses, violettes, rouges et bleues ; des aqueducs enjambant des toits de maisons, des terrasses nombreuses sur lesquelles pointaient des silhouettes de Romains et de Romaines, à toge, à chlamys, à tunique, à cyclas, à synthésis, dont les couleurs faisaient des gammes et des chatoiements. — Le carruche descendit ensuite la pente esquiline, pénétrant à même, avec des hurlements de l'aurige soufflant et suant, dans le fourmillement populaire de plus en plus épais, qui toujours jetait ses colères, ses indignations et ses imprécations à la face immobile d'Atillius et de Madeh. Au fond de la plaine s'aperçut alors le Camp des Prétoriens, qui était le camp d'Elagabalus, d'où s'évasaient des fumées, d'où s'échappaient des musiques réitérées d'instruments, pendant que de tous côtés accouraient, confondus, citoyens, esclaves et affranchis de la grande Ville subjuguée par l'Orient.
C'étaient des fonctionnaires courant au-devant d'Antoninus, avec des sénateurs désireux de reconnaître la nou-
velle puissance; les quatre courroies de leur chaussure noire montaient jusqu'au milieu de la jambe, avec, au sommet du pied, un croissant d'or ou d'argent. Des chevaliers dont la pagule de pourpre, cousue au milieu de la tunique, était plus étroite que celle des sénateurs ; des tribuns à laticlave, dans leur char, assis sur des pliants ornés d'ivoire ; des citoyens suivis d'esclaves le front bondé de roses ; puis des marchands de beignets, de fritures et de boissons chaudes, des diseurs de bonne aventure, des avaleurs de glaives, des charmeurs lybiens, plusieurs serpents enroulés à leurs bras luisants ; des gladiateurs qui s'entouraient de curieux, des soldats isolés rejoignant leur cohorte en un éclat de piques et de casques de fer. Et ce monde avançait, le dos tourné vers la ville, charchant à voir le camp qui apparaissait au fond en une solide symétrie, avec ses tentes, ses faisceaux, ses enseignes, sa muraille de gazon, haute ; ses rues, ses hommes, ses chevaux, ses balistes, et ses catapultes aux échafaudages noirs, et, à la partie supérieure, une immense tente, toute de pourpre, couronnée d'oriflammes, celle du jeune Empereur.
C'était comme, de loin, un décalque violent où les regards surplombaient, de chevaux, aux robes luisantes, attachés à des pieux fichés en terre, de décurions faisant couvrir de peaux les tentes, et de soldats aiguisant à une pierre leurs javelots ou s'essayant une cotte de maille à imbrications de fer. Des passages de patrouilles traversaient les intervalles, avec des rayonnements de boucliers ronds ou rectangulaires, pendant qu'autour des fossés, hennissantes, remuantes, des turmes piaffaient. Puis, des éparpillements de rumeurs, des bruits de disputes s'éteignant aussitôt en des frénésies de trompettes, dont le chant était distinct.
Par une porte d'où, élargi, le camp apparaissait, Atillius et Madeh allaient entrer en un glissement du char dont les roues crièrent, quand un bruit éclata, une violente dispute, probablement achevée par des coups de piques, car ils virent trois hommes se débattant sous une poussée de soldats. Ce fut une surprise qui, légèrement, creusa chez Atillius un rictus à demi bienveillant pour Amon, à demi nar-
quois pour Aristès et Nicodœmès, tous trois se lamentant, tous trois ouvrant des yeux pleurards et élevant une face d'individus vraiment horrifiés.
L'Alexandrin et les deux Grecs, s'arrachant à la poigne des soldats, accoururent vers Atillius. Très volubile, Nicodœmès supplia, et, en un langage qui bredouilait, expliqua que lui, son excellent compagnon Aristès et le riche marchand de lentilles Amon — un Alexandrin plein de prudence ! — n'en voulaient pas à l'Empereur ! Non ! Si Amon était descendu dans les fossés du camp, c'était, c'était!...
Il n'acheva point, mais Amon, affalé au sol, son large diploïs sur le dos étalant ses raies brunes, continua : — Il avait voulu écouter le grouillement d'une branche du Tibre détournée de sa source et qui passait sous les fossés du camp, comme le lui avaient suggéré Aristès et Nicodœmès. Même, cette branche emportait des crocodiles capturés du Nil, gardés dans le Tibre par cette branche duquel ils s'échappaient. — Et il devenait candide ; sa face ronde se relevait, suppliante, vers Atillius qui les fit tous trois relaxer.
Ils disparurent alors, leurs vêtements amples serrés aux reins, en évidents désirs de s'en aller au plus tôt, non sans remercier effusionnément Atillius, qui un moment sourit de la crédulité d'Amon et des fortes plaisanteries dont l'accablaient Aristès et Nicodœmès.
Dans le camp, des hastaires, radiant leurs hautes lances en faisceaux, virent passer Atillius et Madeh ; puis ce furent des principes, qui les saluèrent, roides, dans leur cotte de cuir plaquée de fer ou d'anneaux enlacés. La cavalerie séparait ces troupes ; des munifïces gardaient les tentes ornées, à leur entrée, de l'étendard de la cahorte ou du manipule. Enfin, les triaires, vieux soldats à la rude peau, armés du pilum, s'alignèrent devant eux sur un signal, et ce furent encore, à une extrémité du camp, de jeunes et bouillants vélites, légèrement vêtus, ensuite des frondeurs et archers de la Crète et de PAchaïe qui avaient suivi Elagabalus.
Une extraordinaire animation flottait dans le camp, où circulaient des décuries de fantassins et de cavaliers, à la
marche rythmée, pendant que des soldats et des officiers de toutes armes emplissaient le forum qu'en chlamys rouge dominait le questeur. Campés sur un jarret, un coude en l'air, des auxiliaires soufflaient en des lituus d'airain recourbés à leur articulation en des buccins de fer ou de corne tordue ; des cataphractaires, de la tête aux pieds vêtus d'une collante armure d'écaillés, de bronze, d'or ou de vermeil, se hissaient sur leurs lourds chevaux, auxquels l'armure semblable, des naseaux aux quatre sabots, donnait un faux air de gigantesques crocodiles frétillants, pendant que des sagittaires arabes enlevaient les entraves aux leurs, de fins et nerveux animaux ; des Lybiens frappaient des chameaux qui, se dressant avec des effets de cuisse, balançaient leur tête osseuse, énigmatique et presque méprisante, des esclaves jouaient des osselets à l'ombre des sambuques et des bascules. Prodigieuse était la quantité de ces esclaves, presque tous des Asiatiques, dont les robes aux longues et amples manches sans ceinture flottaient, laissant entrevoir des nudités de croupes provocantes que longuement regardaient des loricaires à l'armure bandée de cuir.
En plein avoisinement de la tente impériale, le camp était d'une richesse mais aussi d'un désordre inénarrables. Le buste encerclé d'une chaîne d'or, coulant en sautoir du col à la hanche, et assises devant des tentes d'officiers, des femmes pinçaient des chitares, élevant leurs bras nus et montrant leurs aisselles épilées ; d'autres processionnaient, avec un psaltérion, qu'elles faisaient vibrer sur la tête au moyen du plectron ; d'autres tourbillonnaient dans des carrefours étroits de baraquements peints de rouge et de jaune, devant lesquels rayonnaient des faisceaux de pilums et de haches de fer. Et c'étaient des envolements bruns et blancs de chair par des ouvertures d'étoffes claires, de cyclas transparentes ; des éclairs de spinthers, de spathaliums qui tintaient et de periscelis à des poignets et à des jambes fuselées de danseuses ; des musiques traînantes de tambourahs à cordes roidies et de cicutas, flûtes de Pan, jouées par des lèvres chaudes, gardant encore une forte odeur de baisers d'hommes de toutes parts venus. Beaucoup de ces femmes
accroupies à terre, à l'ombre presque bleutée de jour des tentes, peignaient leurs longs cheveux, piqués de petites pièces de monnaies d'argent trouées au milieu. Elles eurent pour le primicérius, rapidement filant dans le carruche qui projectait des éclats, des sourires muets, rien qu'à le voir avec Madeh, très fin, très souple en sa tunique flottante, qui échangea de courts saluts avec quelques Syriens, prêtres du Soleil, comme lui coiffés de la haute mitra.
Maintenant ils sont devant la tente d'Elagabalus, entourée d'autres tentes par elle dominées, que sépare un étroit intervalle, et toute de pourpre brochée d'or, avec de larges bordures jaunes, des étoilements de perles et de pierres, des flottements d'oriflammes écarlates tranchant haut le bleu du ciel qui, à l'approche du soir, prend vers le couchant des douceurs rousses. Des prétoriens casqués et serrés d'une lorique bombant leur poitrail, vont et viennent; vont et viennent des femmes dont la cycias élargie a dos reflets d'eau et des chamarrures fleuries imprégnant d'ombre chromée le feutre blanc de leurs socques et les torques sonnants de leurs jambes, nues en dessous. Des prêtres du Soleil encadrent la tente, fermée par une tapisserie babylonienne à la trame serrée de dessins, où d'extraordinaires végétaux enlacent le lamellement de leurs feuilles et des zoologies vertigineuses mettant des paons d'or sur des têtes barbues de rois tiares. Et des beuglements et des barissements s'élèvent de cette partie du camp : derrière une ligne de chevaux remuent des trompes grises d'éléphants, des cols velus de chameaux, des cornes recourbées de bœufs qui ont traversé tout l'Orient pour suivre le jeune dieuhomme Elagabalus, fils de Sœmias, le bel Antoninus, pontife de la Pierre-Noire et Empereur romain, — et des rugissements de lions, des miaulements de léopards, en des cages de fer, se traînent au loin.
Dans le demi-jour de ia tente, où une cire à fumée planante brûle sur des trépieds bas ; sur des coussins dont la couleur jaune se constelle de grosses améthystes ; sous un dais plafonné d'une dense étoffe d'or soutenue par quatre hautes piques fichées en terre et inclinées, s'affale une humanité somptueusement immobile, une fastueuse figure de quinze ans, coiffée d'une tiara droite, tissée de perles, de gemmes, de métaux, portée sur des échappées de cheveux longs, noirs, par-dessus une blancheur d'épaules féminines transparant sous une riche subucula de soie qui s'irise comme de la nacre. Et c'est là, en un écartement de jambes nues, Elagabalus couché sur des peaux de panthères et montrant sa virilité jeune qu'évente tranquillement, d'un flabellum fait d'une grande feuille de lotus ployée à la pointe, un eunuque noir à peau blète, aux dents blanches, aux yeux blancs roulant niaisement. A ses côtés, comme en amphithéâtre, Alexianus et la mère d'Alexianus, Mammaea, sœur de Scemias, et Mœsa, l'aïeule à tous, dont la face parcheminée aux traits adoucis, se tourne par instants vers Elagabalus, puis se plisse d'un trait léger lui traversant le front coupé à son sommet d'un torulus de fil d'or.
Près de Scemias, dont la stola de soie se recouvre d'une lourde palla réunie à l'épaule par une agrafe d'électrum, une palla aux plis roides de tapisserie chargée de dessins, rouges comme des couchers de soleil, verts tels que des profondeurs de forêts, bleus semblablement à des étalements de fleuves ; près de Scemias, dont les gestes nerveux souvent font chatoyer le lemnicus diadémal d'un front bas de femme secouée de passions, une jeune fille, aux lèvres rouges, aux yeux inquiets dont l'ombre violâtre, à l'attitude suspectante de la vierge bientôt nubile, rit, comme enfoncée en son giron soulevé de rapides respirations, Au fond, des prêtres du Soleil processionnent devant le Cône-Noir, haut comme un buste d'homme, posé sur un autel d'or et éclairé par des lychnuchus chargés de lampes, qui jettent des luminosités en des recoins occupés par des coffres de bois précieux plaqués de cuir ornementé, pendant que des Mages perses, à la grande barbe frisée, à la roide et royale robe — sa-
rapis, — sagenouillent devant l'image de l'antique fécondité. Quand, au seuil de la tente, dont s'écarte en un trou blanc la tapisserie surplombante, Atillius et Madeh paraissent, c'est un petit cri de la jeune fille, une précipitation de regard de Sœmias qui semble légèrement émue. En cet intérieur où nagent dans l'étouffante atmosphère comme un relent de peau, comme une acre respiration de poitrines humaines mêlée à de forts parfums, chacun a remué : Elagabalus se redresse à demi, Mœsa reprend le pli douteux de son front, Mammaea presse tendrement du plat de sa main moite un genou de l'enfant Alexianus dont l'attitude devient fière et roide, le buste frémissant. Se glissant des coussins en une torsion rapide du corps, la jeune fille se jette dans les bras d'Atillius, qui la serre sur les lamellements de sa poitrine d'or. Et c'est entre eux une longue caresse, un débordement de mots :
— Petite Atillia, fraîche sœur à la peau blanche d'un lis vasque. Ma sœur, ma sœur !
— Frère ! Aîné, combien je suis frémissante à te revoir ! Elle ne cesse de baiser les joues et les mains du Frère,
de s'enlacer à lui, de palper ses épaules et ses bras, sans plus voir, en un élan nerveux comme venu d'une crise subite. Impassible, Elagabalus s'affale à nouveau sur les coussins où l'eunuque noir l'éventé du flabellum, mollement ; les cires brûJent, les prêtres du Soleil tourbillonnent autour du Cône- Noir ; les Mages inclinent leur face barbue sur le triangle renversé de leur sarapis pourpre ; Alexianus et sa mère se regardent, Mœsa se détend peu à peu, et Sœmias a comme un soulèvement des seins sous la stola, qui fait craquer la lourde palla, et un coup de ses grands yeux noirs pour Atillius qui, dans son chalcochiton, garde une grande allure de capitaine latin, pendant que Madeh s'immobilise à l'entrée, les bras collés au corps.
Au dehors roulent, en tonnerre lointain coupant les rumeurs du camp, le choc des armes et le hennissement des chevaux, le grand rugissement, l'énorme glapissement des bêtes en cage.
La frénésie fraternelle d'Atillia — toute de nerfs et d'ex
plosion de sang jeune — expire en derniers baisers, en gais rires gagnant l'Empereur et sa mère, Mammsea et son fils, même l'aïeule Mœsa, dont les faces éclatantes, dans le demijour, ont des éclairs qu'on dirait presque de bonté, tant leurs traits prennent de communes ressemblances à l'heure des vives émotions. La sœur d'Atillius regagne alors les coussins, en un mouvement onduleur de ses reins souples, sous la stola tissée d'or et couleur de rose pâlie, qui fait tinter les torques d'or de son col et jeter des reflets aux perles de sa chaussure jaune, gauffrée à la pointe, et virer sa chevelure aux boucles étagées, lavée le matin et toute jaune aussi sous des améthystes constellantes. Madeh se dit qu'elle a grandi et minci, que son teint est plus blanc que jadis sous le léger rosis d'à présent. Et cette blancheur, née dans les gynécées ou à l'ombre opaque de la tente impériale dont les étapes, depuis une année, sillonnent la route d'Elagabalus d'autant de victoires sur le parti vaincu et d'enjambées glorieuses de son armée vers Rome, ressort plus nette du bord des paupières et des cils, noircis avec de l'antimoine, soigneusement.
Il revoit, en un éblouissement, Emesse où elle a vécu et où il l'a connue. Ses jardins, ses palais aux terrasses droites, ses horizons bleutés animés d'allées de sycomores et de palmiers, d'autels fleuris de fleurs larges comme des soleils naissants, de rivières traînassantes aux reflets roux, où plongent leur ombre des feuilles marbrées de végétations. Et de grands escaliers qu'enfant elle gravit avec les femmes de Scemias, des temples aux colonnades torses, des théories de prêtres mitres portant la Pierre-Noire, des foules prosternées devant le jeune Empereur, des soldats et des esclaves courant en des tumultes de boucliers soulevés ! Et des embrassements d'hommes en des salles ouvertes sur des atriums coupés de bassins emplis de crocodiles vivants, béant parmi des sagittaires plats qui s'épointent vers le ciel en lames monstrueuses!... Vision suggestivement profonde! — Ah ! Elle fait monter aux yeux de Madeh, pourquoi ? une larme crevant à peine en une douleur aiguë, qui est presque de la volupté pour sa physiologie déviée d'homme qu'Atillius
veut dévirilisé, et qu'il essaie de cacher pendant qu'émerge lentement, comme une apaisante consolation, en le lointain des paysages asiatiques, la bonne figure de Ghéel.
Atillia ouvre sur lui ses yeux d'un violet noir velouté, qui semblent rêver des rêves inquiètement fébriles. Ses mains aux doigts chargés de bagues se rejoignent sur les genoux arrondis, dont la blancheur crève la finesse de l'étoffe plissée tumultueusement.
Au loin roulent le rugissement des lions, l'énorme miaulement des léopards.
L'Empereur dit lentement à Atillius, que toujours regarde Sœmias — cette fois-ci très fixement — qu'il Fa élevé au primicériat de sa Garde pour sans cesse l'avoir à ses côtés, et, avec lui, gravir le Capitole dans le Triomphe prodigieux de demain. Légèrement il met sa main sur sa bouche, pour étouffer une sorte de bâillement... Au dehors, dominant des commandements secs de centurions, des musiques de psaltérions et de chitares se trament à des mélodies barbares, aigûment pointillées d'airs de flûtes ; des heurts d'armes trépident, des hennissements fanfarent pendant que les prêtres du Soleil se jettent à plat devant le Cône-Noir, comme anéantis par la lourdeur fuligineuse de l'atmosphère, que les Mages psalmodient une mélopée inconnue et que rugissent et miaulent, en une furie sans fin, les lions et les léopards.
Rome s'éveillait de son pénible sommeil, avec la vision, brutale encore aux yeux, de l'entrée d'Elagabalus. C'avait été une fête colossale, roulant sur la Ville en furieuses folies, une abominable entrée de l'Asie lascive conquérant Rome par ses femmes nues, ses prêtres du Soleil aux mouvements suspects de croupe, et son jeune Empereur que la multitude désignait de noms infâmes, glorieusement acceptés.
Dans les bains et les tavernes, sous les portiques ou à l'ombre des rostres, on se mémorait à voix basse cette entrée, dont les derniers tronçons se tordaient encore le lendemain à travers les quartiers populaires, en des saoulements dignes des excès d'Elagabalus, qui étonnèrent les vieux Romains, cependant habitués à des excès d'empereurs.
Chacun le revoyait, la face vermillonnée, les sourcils peints comme ceux d'une idole, une haute tiara jaune incendiée d'opales, d'améthystes et de chrysolithes, une robe de soie traînante, tramée de dessins violents, la première qu'on eût vue, dont les manches lourdes pendaient, conduisant en l'attitude hiératique d'un dieu un char à seize chevaux blancs où sur un autel de pierreries reposait, tel qu'un phallus, le Cône de pierre noire, rond à son sommet. Des Syriennes nues, aux attaches des mains et des pieds déliées, dansant au pincement de l'asor babylonien et au frétillement du sistre isiaque, avec des ondoiements brusques de reins et de cuisses ; des files de prêtres du Soleil, simulant
l'horreur de l'embrassement mâle ; des chars et dos civières dorés, lamés d'argent ou d'ivoire torsionnés, d'où, en des cassolettes, brûlaient des parfums ; d'où, en des vases très hauts, fumaient des vins rares, et des milliers d'Orientaux qui n'avaient pas de ceinture à leur robe flottante, dont les sandales molles laissaient voir des bas de jambes nues et lascives et les joues se bandaient de peaux pourpres attachées sous le menton. Un pêle-mêle de sénateurs et de consuls à pied, chantant des hymnes au Principe de la Vie, cette Pierre-Noire désormais substituée en son matérialiste symbolisme aux dieux anthropomorphisés de l'Occident ; des cortèges d'éléphants, de léopards et de lions enchaînés ; des litières, sur des épaules d'esclaves noirs aux cheveux dans des résilles d'or ; des rhédas glissant sur leurs quatre roues historiées, des thensas dont le caisson était porté sur deux roues seulement, rapidement filant sous la traction d'animaux extraordinaires — onagres, hémiones, zèbres et zébus — des carruches décorés de choses éclatantes, où s'étalaient, sur des coussins couleur de safran, des femmes de grandes familles romaines dont les seins bondissaient sous des subuculas de lin, laissant voir des blancheurs de poitrines ou des cuisses pantelantes que, par instants, des hommes venaient baiser ! Une tourbe de prêtres de Kybèle, battant des cymbales de bronze et des tambours heurtés avec les doigts, se meurtrissant le sein ou montrant, en des écarts de jambes, des mutilations de sexe toutes fraîches ; de Pan, ceints d'une ceinture de peau, frappant à coups de sangles des femmes qui s'écartaient en criant ; d'Egypte, portant Anubis, le dieu à tête de chien. Beaucoup de musiciennes et de musiciens, soufflant, heurtant, battant, piquant des instruments ou colossaux ou exigus ; sambuques hautes comme des colonnes, psaltérions posés sur la tête et joués ainsi, tibias à un ou plusieurs trous isolés ou doublés, à embouchure simple ou à bec recourbé ; crotales, sistres, cymbales, tambourins ; flûtes de Pan, flûtes de corne, flûtes de fer ; magadis, tambourahs, épigonions, chelys, phormynx, chitares, variétés de lyres ; des nébels de Palestine et des asors d'Assyrie ; toutes les formes, toutes les mélodies, tous
les enchantements s'envolant sur des rythmes qui paraissaient s'embrouiller mais qui, à la longue, s'harmoniaient délicieusement; enfin, des bateleurs et des danseurs de corde; de jeunes hommes d'allure équivoque, à la chair brune, aux larges anneaux de cuivre pendillant à l'oreille, qui menaient des ours par les narines enchaînés ; des Africains emmenant des chameaux ; une multitude innomable et bruyante, parlant tous les langages, coulant en fleuve vivant par les voies irradiées autour du Capitole, Angles et Germains, Ibères et Ligures, Italiques et Lybiens, Numides et Ethiopiens, Daces, Grecs, Phrygiens, Asiatiques qu'on voyait partout, qui débordaient de tout, ivres d'avoir pris Rome à la suite d'Elagabalus dont le char passait en des clameurs roulant en tonnerres lointains.
Ce triomphe, d'ailleurs, avait conservé son aspect militaire d'entrée impériale, tant la discipline subsistait sous les commotions politiques. C'avait été d'abord, à l'imitation des Triomphes de jadis, une ouverture d'seneatores soufflant dans leur clairon à tube recourbé ; de joueurs de trompettes et de cors de bronze arrondis comme de grands croissants de lune ; de buccinatores sonnant dans des buccines tordues en spires ; puis, menés par des prêtres à la robe blanche, des bœufs dont les cornes étaient dorées et la tête enguirlandée ; des captifs qui, n'ayant pas voulu reconnaître le nouveau pouvoir, passaient, enchaînés, avec leurs femmes et leurs enfants ; et des licteurs portant des faisceaux entourés de lauriers, suivis de danseurs vêtus en satyres et couronnés d'or. Ensuite, l'armée entière.
Des turmes de cataphractaires et de sagittaires ; des manipules de hastaires, de triaires et de principes, au bord desquelles couraient les centurions, à la poitrine décorée de phalères de bronze, et leurs étendards jaunes ou pourpres à leur tête ; des auxiliaires allant un pas de charge, les glaives nus, les boucliers relevés ; puis la cavalerie légère et la cavalerie lourde coiffée de casques de fer ou de cuivre ; des archers parthes et des frondeurs crétois, dont une gueule de bête couvrait l'énergique tête brune ; enfin, les valets de l'armée et les esclaves frappant des mulets, des chameaux
et des éléphants chargés. Les lions et les léopards, par les pattes attachés à des chaînes de fer, étaient poussés à coups de crocs, et ils rugissaient, ils miaulaient, en des bonds nerveux.
Et cela avait coulé dans le tumulte des instruments, les grandes et réitérées acclamations d'un peuple qui applaudissait à Elagabalus pendant que beaucoup le maudissaient ; les fureurs d'individus qui, par instants, frappaient des citoyens assez hasardeux pour ne pas vouloir s'incliner devant la Pierre-Noire, oscillante au soleil baisant les pointes blanches des lances, les bords jaunes des boucliers, les mailles bleues des armures, les hampes d'or des étendards, dont les enchevêtrements tranchaient leurs couleurs brutales sur les fonds d'azur du ciel immuable et dur.
Cette gloire d'un Empire nouveau visionna tout le jour, comme une mer furieuse, heurtée aux temples, brisée aux portiques et aux angles des voies ; elle monta en triomphe au Capitole, sans plus d'ordre à la fin, emplissant le Forum d'une multitude armée, casquée, aux tons de violentes chairs desquelles fluait un fort relent de débauches emportées. Indignés, des Romains ennemis de l'Orient s'étaient voilé la face ; des matrones coururent s'enfermer chez elles ; pour avoir essayé de chasser l'Empereur et d'arrêter la marche de la Pierre-Noire, le préfet du prétoire, Julianus, fut égorgé ; du sang coula, et maintenant chacun se disait que c'était la fin de Rome, la conquête des vainqueurs par ceux que l'on avait jusqu'à présent vaincus!
Au Vélabre, sous des portiques, une boutique de barbier s'ouvrit, ployant ses auvents contre la muraille peinte à la cire rouge, et s'entrevit son intérieur, avec ses escabeaux et ses bancs, ses miroirs d'acier reposés sur des étagères, ses armoires enfermant des cosmétiques, des pots de pommades et des flacons d'essences venues de très loin. Dans les encoignures, des morceaux d'étoffe carrés ; au fond, une conque de brique vernissée, avec des amphores pansues remplies d'eau fraîche. Par une échappée, la voie découvrait le faîte du Grand Cirque, placé entre l'Aventin et le Palatin, élevé au-dessus des maisons dont les façades avaient des éclats, comme un casque énorme qu'aurait aplati le sabot d'un monstrueux cheval.
Des citoyens traînaient leurs sandales sur le pavé, regardés d'un air muet par des patriciens qui, fastueusement, portaient une tunique ornée du paragaudis, lame de soie de couleur brodée aux poignets, aux épaules et au bas des jambes, et des étrangers, s'ébahissant à chaque pas, étaient la risée d'écoliers faisant sauter un étui et des tablettes dans leurs mains.
La matinée couchait partout des déblaiements roses-gris, flottant au-dessus de nimbus de poussière jaune qui était de l'atmosphère épaissie. Aussi, il arrivait que quelqu'un passait se secouant dans sa toge, reniflant et aspirant de l'air -venant du côté du Tibre qui, par des trouées de rues étroites, apparaissait, traînant, lent, butyreux.
LAGONIE. 59
Le barbier, un maigre Grec, court et à plate face rasée, troussa les manches de sa tunique et lava à grande eau sa boutique. Un Romain, qui avait aux tempes les cheveux collés, dont le nez relevé crevait au-dessus d;une barbe pointue sans moustaches — chose originale — et qui gardait sous le bras un long rouleau d'où pendaient des cordelettes rouges, le regarda avec un rire déplaçant des dents usées. Il s'accota à une colonne du portique, en faisant des réflexions tout haut :
— Tu n'as pas assez bien nettoyé, Typochronos ; il y a là des plaques à déshonorer ta boutique. Les clients ne se feront plus raser par ta main de Grec. Rends les fresques effacées de ce plafond brillantes comme des miroirs, croismoi!
Alors le barbier, qui répondait au nom formidable de Typochronos, hocha la tête, grommela :
— Viens t'y mettre, toi ; use tes poignets à faire luire ce qui n'a que trop brillé !
L'autre reprit, avec une aigre inflexion de voix qui fit trépider sa langue comme une feuille de métal •
— C'est aujourd'hui, sais-tu, que je veux lire à tes clients mon poème Vénus, et, quoique composé, je puis t'y placer encore, peignant l'Amour, son fils ailé, si ta boutique est claire comme l'eau de tes amphores.
— Mais oui ! fit Typochronos. Il n'est rien que je ne veuille pour t'être agréable, Poète !
Et il frotta, dans un claquement de ses sandales de bois sur le plancher inondé, qui éclaboussèrent d'eau sale les murailles de la boutique.
Il cessa enfin, plaça en bel ordre les bancs, dressa les miroirs sur les planchettes, aligna les amphores, et le magasin prit un joyeux aspect. Le poète Zopiscus s'affala sur un siège, une cathèdre grecque à dossier semi-circulaire bourrée de coussins moelleux, admiration des clients de Typochronos. Un peu de soleil poudroya au plafond, rebondit sur les faces des miroirs, en paillettes brisées. Dans la rue, des gens passaient, les uns majestueusement enveloppés d'une toge blanche, suivis d'autres, tristes et dépenaillés :
6o L'AGONIE.
ceux-là de riches particuliers, ceux-ci leurs clients ; les autres, deux à deux ou groupés par trois ou quatre, vêtus simplement en citoyens romains qu'ils étaient, et causant tout bas, avec des regards furtifs autour d'eux, pendant que des cavaliers, les hommes et les chevaux couverts d'écaillés, galopaient éperdument, des chiens lâchés après eux. *
— Atta!
— Zopiscus ! Salut. Salut à Typochronos qui va me raser adroitement, n'est-ce pas ?
C'était Atta, le chrétien Atta, qui s'assit, aimable pour Zopiscus et Typochronos. Celui-ci délaya du savon gaulois en pâte, lui redressa te menton et frotta énergiquement sa peau rugueuse. Atta parlait. Zopiscus, nonchalamment renversé au dossier de la cathèdre, relevait sa barbe pointue sans moustaches, et vaguement regardait le plafond de la boutique de Typochronos qui entremêlait des coups de rasoir à la conversation.
— Vois-tu, Rome a lieu d'être satisfaite de l'arrivée d'Elagabalus qui est Antoninus. Quoique grand-prêtre de sa Pierre-Noire, il admettra tous les dieux au Capitole, à côté dd sa divinité, dont j'entrevois la signification. Cette Pierre- Noire, après tout, quoiqu'elle n'ait pas de visage humain comme Zeus, comme Dyoniseus, comme tous nos dieux, représente fort bien le grand Tout qui est le Cosmos où chaque créature vit. N'est-elle pas le Principe de la Vie sous forme de la virilité active ? Du moins, c'est ce qu'a cru comprendre mon faible entendement. Il est vrai que le Principe de la Vie, ainsi déifié, peut pousser à des excès, à des fautes qui toujours rabaissent le misérable humain que nous sommes tous, toi, Zopiscus ; toi, Typochronos ; moi, Atta, et bien d'autres ! C'est même ce que disaient hier des Romains aimant leurs dieux et fort peu la Pierre-Noire, ce qui ne veut pas dire n'aimant pas l'Empereur! Je vous prie de ne pas mal interpréter mes paroles, de ne pas les porter aux pieds d'Elagabalus avec une pensée de malice. J'ai applaudi à l'entrée de l'Empereur et son triomphe m'a fait, de joie, verser des pleurs !
C'était lentement qu'il parlait, prudemment et très sérieux.
LAGONIE. 61
sous la pâte blanche du savon noir que le rasoir de Typochronos balayait là où il passait avec un crissement de poils coupés. Il n'avouait pas sa qualité de chrétien, il ne la niait pas non plus, et même, la passant sous silence, c'était chez lui comme un désir de l'accorder avec ce qu'il disait des dieux en général. Mais Zopiscus, narquois, étira sa barbe sans moustaches d'une main qui tenait le volumen et fit claquer deux doigts de son autre main levée en l'air.
— Oui, tu pleurais, chrétien, fit-il, et un de tes frères se faisait massacrer sous le char d'Elagabalus !
Atta fit un mouvement. Typochronos lui taillada la joue maigre, où un filet de sang stria le menton.
— Moi, chrétien ! Tu t'abuses, poète ; je ne suis qu'un pauvre ami des doctrines de Kreistos, ou plutôt de l'Orient, d'où Kreistos est issu. Surtout n'avoue pas cela à tous. J'aime les dieux, Kreistos est un dieu, comme tu es un poète fort agréable et comme je suis un humble citoyen.
Il bavardait, bafouillait, au fond très vexé que Zopiscus sût quïl était chrétien, et n'osant ni affirmer ni renier Kreistos. Il venait chez Typochronos pour s'entremettre au mieux avec ses clients, dont quelques-uns étaient fort riches, surtout un Egyptien, depuis peu venu à Rome, qui semblait l'avoir écouté avec intérêt. Et s'il était parasite, Zopiscus l'était également. Qu'avait-il à gagner à affirmer la Foi devant lui, qui pouvait le desservir auprès d'eux ? Mais Zopiscus devint féroce, et, profitant de ce que Typochronos attendait, le rasoir en l'air, il dit :
— Tu as peur et tu mens, vieil hypocrite. Chacun sait que tu assistes aux assemblées de chrétiens. Pourquoi ne pas l'avouer, à moi qui n'ignore rien !
Atta prit un air mystérieux, pinça ses lèvres, et un pli inquiet autour des yeux, regarda autour de lui, penché vers Zopiscus, ignoblement, avec le sourd espoir que ses paroles allassent plus loin :
— Le nouvel Empereur m'en saura gré, crois-moi ! Il a besoin d'oreilles pour tout entendre et d'yeux pour bien voir ce qui se fait dans son empire.
Typochronos hasarda :
— Oui ! on parlait d'un vieux chrétien que les soldats, après l'avoir d'abord arrêté, ont relaxé sur l'ordre de l'Empereur. Très dangereusement il lui lançait des injures. Son nom m'est inconnu.
— Il s'appelle Maglo, assura Zopiscus. C'est un Helvète et, comme Atta, un chrétien.
Il s'acharnait à Atta dont il voulait détruire la réputation, afin d'être seul auprès des clients riches du barbier qui allaient bientôt arriver. Le très fier avec les chrétiens pauvres et l'humble et insinuant avec les citoyens opulents, Atta tressauta alors ; une large balafre, au coin des narines, lui fit une belle marque rouge :
— Maglo ! Maglo !
Il répétait ce nom, avec l'évidente peur d'une persécution qui, de Maglo, serait allée jusqu'à sa maigre et rcgue personne, ce à quoi sa qualité de chrétien le prédestinait fort. Et comme il cherchait à savoir pourquoi Maglo avait été à demi assommé et relaxé, Zopiscus le lui dit, ayant luimême assisté à l'événement. — Comme poète universellement répandu, il accourait vers Elagabalus dont le char tournait le Capitole, avec son rouleau en main, le poème Vénus qu'il voulait adresser à sa Divinité ; un vieillard monté sur une borne, vouait Rome à la malédiction divine et priait le Kreistos des chrétiens d'effacer de la surface terrestre les traces des abominations du Cône-Noir. Le rassemblement qu'il attira arrêta Zopiscus et l'empêcha d'atteindre Elagabalus qui, volontiers, eût lu son poème. Mais des soldats dispersèrent les citoyens à coups de piques, de glaives et de courroies de leur ceinturon, et saisirent Maglo qu'ils amenèrent à Elagabalus. — Il fut mis en liberté, s'écria Zopiscus, parce qu'il était chrétien. Le nouveau primicérius de la garde prétorienne, dit-on, a, en cette circonstance, inspiré l'Empereur !
— Ce primicérius est un patricien venu de l'Orient ; il s'appelle Atillius, demanda Typochronos?
— Atillius, oui ; le peuple l'appelle ainsi, continua Zopiscus. Et voilà comment je sais que tu es chrétien, dit-il à Atta qui faisait une grimace pincée en écoutant le poète.
Maglo passa à mes côtés, s'exclamant : « Si je suis chrétien, d'autres le sont avec moi, mais non comme moi. J'abomine Elagabalus, quoiqu'il ne m'ait fait aucun mal, mais Zal l'aime et Ghéel l'aime. Atta le combat, il est vrai, mais Atta veut une seule personne au Kreistos tandis que j'en veux trois. Or, je ne serai jamais avec Atta pas plus qu'avec Ghéel et Zal ! Mon Kreistos est mon Kreistos et non le leur ! »
Trois nouveaux venus interceptèrent l'entrée de la boutique. Typochronos lâcha Atta qui alla se laver dans le bassin du fond. Même Zopiscus, qui décidément prenait une voix métalliquement triomphante, se leva, toujours le manuscrit serré au bras, et baisa le bas du manteau, — un diploïs — des assistants :
— Salut à toi, étranger, qui viens des rives du Nil ! Et aussi à vous deux que la Grèce, mère des Muses, a vu naître !
Flatteur, il s'effaçait des épaules devant Amon et les deux Grecs, qui, voisins de la boutique, venaient tous les matins chez Typochronos pour connaître les événements de la veille. Les Grecs, très avares et seulement payant d'apparence, se contentaient de faire parfumer l'opulence fluviale de leur barbe noire ; mais la face ronde d'Amon étant riche d'une glabréité luisante ombrée seulement de petits cheveux frisottés comme ceux d'un métis d'Egyptienne et d'Ethiopien qu'il devait être, n'avait pas cette ressource. Aussi était-il livré sans miséricorde à l'avidité du barbier, qui le parfumait ferme, l'oignait et le frictionnait de toutes les pommades, de tous les onguents connus, et cela avec un grand air cérémonieux qui plaisait à Amon, et lui faisait payer fort cher ces attentions.
Il se fit nettoyer les ongles et frotter la tête d'une essence égyptienne, très heureux de voir Zopiscus empressé autour de lui. Car le parasite Zopiscus, qui avait prestement lâché Atta, à ce moment rasé et assis à un banc de la boutique et un de ses genoux sur l'autre, montrant un bout de jambe noueuse et mal épilée ; Zopiscus s'essayait à Amon, qu'il devinait moins sceptique qu'Aristès et Nicodœmès. Ce qu'instinctivement il poursuivait était un bon repas qu'Amon pouvait lui offrir, une cœna quelconque, d'oseille cuite, de
champignons, de sardines et d'œufs, qu'il lui fallait conquérir avant que l'Egyptien ne sortît des mains du barbier, nettoyé, parfumé et flatté.
Il ne songeait plus à Atta ; même dédaigneusement il lui tournait le dos, un dos mal articulé de poète qui a faim souvent. Il disait à Amon :
— Vois-tu, étranger, je voudrais être ton esclave, tant je vois de la bonté sur ta face et de l'esprit dans tes yeux. Que n'ai-je un maître comme toi, qui m'enseigne le chemin des Muses sans me heurter à ses ronces ?
Amon souriait, la tête pivotant sous les frictions de Typochronos, et montrant ainsi, en leur largeur et leur éclat lunaires, cette bonté de la face et cet esprit des yeux par de rapides tournoiements. Mais Nicodcemès, qui s'était saisi de la cathèdre grecque, fit :
— Hé ! poète, il peut t'acheter comme esclave ; il est seul. Tu le serviras, tu le frotteras d'essences et Typochronos ne l'aura plus parmi ses clients.
Le barbier frotta plus vigoureusement Amon, dont la tête rentra dans les épaules, sous un renflement de son diploïs rayé, et l'Egyptien eut le large rictus d'une sphère de fer aplatie qui se crèverait. Typochronos montrait ainsi son ennui à ne plus avoir Amon pour client.
— Je laisserai ce soin à Typochronos, fit Zopiscus d'une voix léchante, mais je lui lirai des poèmes sur Vénus.
— Amon préférerait des hymnes à Sérapis, suggéra Aristès, allongeant sa langue devant un miroir.
Alors Atta se leva, fort ennuyé de cet accaparement du marchand de lentilles, et légèrement inquiet de se voir oublié. Il avait faim, la matinée s'écoulait et il lui fallait mettre la main sur quelque généreux citoyen qui l'invitât à la cœna du jour, une ccena comme celle que rêvait Zopiscus. Si avec les chrétiens il paraissait à l'abri des besoins matériels, lui plongé dans l'Apologétique! il n'en était pas de même avec les polythéistes qu'il poursuivait de ses obsessions. Tirant doucement Amon par son diploïs :
— Ta langue est bonne, lui dit-il, je suis un peu médecin, crois-moi ! J'ai étudié jadis pour guérir les hommes.
Il n'y avait rien de moins vrai, Attia n'était pas médecin, mais que n'eût-il fait pour entrer dans les bonnes grâces d'un étranger comme Amon? Tout à son désir d'une cœna, il n'avait présentement souci de Kreistos, du terrible Zal et des chrétiens qui se réunissaient chez Ghéel. Mais Zopiscus s'exclama, tortillant d'une main sa barbe pointue sans moustache, et de l'autre brandissant son rouleau.
— Sérapis, Isis, Typhon, Athotis, Apis, Sud-Anu, Phtah, Kneph, Horus, Ma, Ra, Num, Zom, Nephthys, Apepi! Je connais toutes tes divinités, Amon ; je puis les chanter sur des modes nouveaux ou en vers asclépiades, glyconides ou phaleuques. Je puis les faire alterner au son des tambourahs comme leurs prêtres que j'ai toujours honorés!
Subitement, Atta, craignant que Zopiscus allait le conquérir, baisa la sandale de l'Egyptien, une sandale de cuir jaune nouée d'un cordon vert. Il lutta de concurrence : — Amon, tu possèdes le nom du dieu unique, absorbant tous les dieux! Amon, ce nom te porte bonheur, je le vois à ta face florissante. Tu es sectateur de Sérapis, mais adorateur de ]a seule puissance universelle. C'est ma Foi! Je ne suis pas seulement chrétien, comme va te le dire ce poète, mais un croyant d'Ammon aux cornes de bélier, qui est Zeus, qui est Mithra, qui est Baal, qui est Javeh, qui est Kreistos. Nous nous rapprochons de toi.
Il espérait plaire au marchand de lentilles en avouant sa foi chrétienne sous le masque de l'Unité divine, car s'il eut dit autrement, Zopiscus, qu'il enveloppait maintenant d'un air de dédaigneux philosophe, de pédagogue supérieur, n'eut point manqué de le démasquer, et Atta risquait la cœna dont le poète aurait profité. Typochronos nettoyait les ongles d'Amon et le chatouillait doucement dans les jointures des doigts et la paume des mains, comme l'eût fait une courtisane. L'Egyptien se pâmait.
Un rassemblement se forma devant la boutique. De jeunes garçons et de jeunes filles, presque nus, dont les hanches obscènement remuaient, et des individus glabres qui chancelaient sur leurs jambes et gardaient, autour des yeux, un cercle noir de débauches tourmentantes, se pressèrent à l'en-
trée, regaidant effrontément les étrangers, avec des appels de leurs mains, comme s'ils les invitaient à quelque prostitution. Typochronos leur cria; ils s'envolèrent en une traînée d'injures basses, non sans qu'Atta, homme si vertueux aux yeux des chrétiens, hors Zal, n'eût effroyablement pincé la cuisse de l'un d'eux.
Pendant qu'à leur tour les Grecs passaient par les mains du barbier, Zopiscus déroulait son manuscrit devant Amon qui s'émerveillait. Mais des clients survinrent, encombrant la boutique trop étroite de toges blanches, dont un pan retombait sur des têtes indignées et un autre pan serrait des reins qui juaient par-dessous ; de tuniques dont le cingulum remontait sur des ventres gros et qui gardaient, en des creux bouffants, de petits objets d'usage personnel ; des as et des quincunx, des cornets et leurs dés, même de tout petits
miroirs d'étain allongés d'un manche court. Il y avait là deux propriétaires du Palatin; un banquier très riche, possesseur de mille esclaves, disait-on ; quelques marchands du quartier et un fabricant de lampes, clients de longue date de Typochronos, venant non seulement se faire raser, peigner, parfumer, nettoyer les ongles, mais encore demander les nouvelles, car cette boutique servait de lieu de réunion aux oisifs du voisinage, aimant à bavarder.
Ils gesticulaient fortement et parlaient haut, très animés dans leurs tuniques et leurs toges qui avaient de grands plis lâches :
— C'est la fin de Rome, la mort de nos dieux. Le peuple romain ne souffrira pas ce sacrilège. Emporter nos Boucliers anciles, le Palladium et le Feu de Vesta au temple du dieu syrien ! Rome n'y survivra pas !
Ils criaient, se voilant la face, allongeant les poings, se cognant aux murailles ou bien s'affrontant comme des béliers, les yeux furieux, le corps roidi sur la pointe de leurs sandales plates, les bras abattus. Zopiscus et Atta allaient de l'un à l'autre, les sollicitant par le coude ou inquiètement les tirant par leur bas de vêtement. Amon, bouche bée, cherchait à comprendre et les Grecs ricanaient. Ils s'amusaient, ils se ravissaient de ces mouvements et de ces bruits, dans leur barbe noire traînant sur leur poitrine en ondes de jais.
Comme pour confirmer l'indignation des clients, la rue s'emplit de gens, des coups sourds de tambours et de tympanons s'ouïrent, avec des hurlements de bêtes, des cris aigus, un piétinement d'hommes et de chevaux, dominés de déchirements de clairons de fer auxquels s'ourlait un hymne barbare, au rythme tumultueux. Puis, des reflets verts, jaunes, tachant de chromes mal mariés le ciel latin. Une procession émergea lentement dans le soleil blanc, sous Elagabalus, assis sur un thronus d'or, les pieds reposés sur un escabeau d'or; doré, fardé, vermillonné, somptueusement coiffé de la tiaras et imposant pontificalement, au-dessus de tous, le Cône-Noir.
Le cortège passa lentement sous les yeux attérés des clients de Typochronos. Des prêtres mitres du Soleil précédaient des Saliens à tunique brodée et à robe prétexte, ceints d'un ceinturon de cuivre et couverts d'un bonnet pointu, qui, une épée à la main droite et au cou un bouclier ancile suspendu, dansaient un pas pyrrique. Des pontifes, dont la robe était bordée de pourpre et le bonnet et lit de feutre, agitaient une légère baguette terminée p°r l'apex, touffe de laine, et entouraient le char, plaqué d'ivoire et d'argent portant le Feu sacré, gardé dans un plateau de bronze, et le Palladium, belle et grande statue de Minerve casquée, des turquoises dans le trou des yeux, le sein bardé de la peau de la chèvre Amalthée, et armée d'une lance et d'un bouclier. Et ce bouclier avait au milieu une tête de Gorgone, chevelue de serpents.
Il y avait également des mystes de Pan, des galles de Kybèle confondus avec les prêtres d'Isis, laquelle menaçait d'absorber les divinités femelles, car, plus qu'elles, elle représentait, avec ses mamelles multiples pendant sur son ventre noir, la Nature et ses forces ; des augures à la trabée rayée d'écarlate, qui étudiaient le destin dans le vol des piverts ; des aruspices qui interrogeaient les entrailles des bêtes égorgées ; des septemvirs qui préparaient les fêtes pubHques suivant les rites sacrés; des sociales adorant les
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empereurs morts, enfin les sectateurs des innombrables religions qui se partageaient Rome. Ce cortège poussait des bœufs, des moutons et des brebis enguirlandés de feuillages, qui, meuglant et bêlant, couraient allègrement à leur égorgement.
Derrière Elagabalus c'était, en un balancement lent, un balancement voluptueux, une large litière portée par seize esclaves, où deux femmes étaient couchées, et dont les étoffes polychromes, les draperies à striures violentes se nimbaient de la fumée de parfums brûlant en de grands vases fichés à ses quatre coins. Puis, fermant la procession, des soldats, des prétoriens sanglés d'or et heurtant une pique d'or à un bouclier d'or, des cavaliers, beaucoup de cavaliers de toutes armes ; des sagittaires élevant des arcs très hauts, des cataphractaires dont le dos se bombait en écaillements mouvants, des scutaires qui brandissaient des boucliers oblongs, des Barbares africains qui chevauchaient sans éphippias et sans étriers sous des verticalités roides d'enseignes, de hampes terminées par une Poignée-de-Foin, une Main ou une Bête quelconque, Coq, Sanglier, Aigle, Louve. Et enfin, accourant de toutes parts, de la foule tumultueuse, immense, épaissie de plus en plus.
— ■ Les reconnais-tu, dit tout à coup l'Egyptien à Nicodœmès ; reconnais-tu Atillius et son affranchi ?
Et, désireux de tout voir, nullement indigné du sacrilège d'Elagabalus, il lâcha les Grecs, le barbier et ses clients, harcelé par Atta et Zopiscus qui, après avoir un instant hésité, le saisirent par son diploïs, l'arrêtèrent par une aile de sa calantica.
— Tu ne connais pas Rome ; je t'accompagnerai !
— Je serai ton défenseur, ton guide et ton appui !
Ils criaient dans le tonnerre des chants et des instruments, où à des clameurs de voix humaines se cadençaient des musiques éclatantes de trompettes de fer et d'harmonies précipitées de lyres, de sistres, de tympanons et de syrinx. La foule énorme — une mer submergeante — les entraîna vers le temple du Soleil, au Palatin, où Elagabalus allait déposer les Objets sacrés, enlevés à la vénération
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romaine, et auxquels, depuis des siècles, nul n'avait osé toucher! Ils roulèrent, avec des dos devant, des dos d'esclaves et de plébéiens ; des poitrines derrière, poussant, aiguës, leurs épaules pressées ; traversèrent sans rien voir, par instants, que des extrémités de lances, des casques de cavaliers et des fuites de têtes de chevat x, s'arrêtèrent au milieu de forums, bordés de maisons hautes, aux fenêtres et aux toits desquelles des gens s'exclamaient, pendant qu'imperturbablement Elagabalus, sur son thronus oscillant, présentait à tous, comme un ostensoir, le Cône de Vie.
Amon voulant voir de près Madeh et Atillius, Atta et Zopiscus le prirent chacun à un bras et, en quelques minutes, par des trouées féroces faites à même dans la foule, qui leur répondait par des coups, ils gagnèrent le cortège. Maintenant leur apparurent mieux Atillius, à la tête d'une turme de cataphractaires écaillés du col aux pieds, bondissant sur des chevaux, comme eux revêtus du poitrail aux quatre sabots, et Madeh, en arrière, hissé sur un cheval noir. De la distance d'Amon et de ses compagnons, l'armure de l'un, son casque et son manteau bleu flottant en chlamys ; la mitra jaune et blanche de l'autre, les torques d'or de son col, les éclats de sa robe qui pendait comme une tapisserie, avec des trames de couleurs voyantes et des dessins de choses extraordinaires, faisaient des allumements à aveugler.
A côté de l'Egyptien courait un homme du peuple, dont la face rougeaude, les cheveux crêpelés allaient, venaient, en une évidente inquiétude. Parfois il le dépassait, s'enfonçait en des groupes, la tête baissée, les poings fermés en arrière, puis il revenait, se hissait sur ses pieds mal chaussés de grosses sandales et, mettant une de ses mains sur les yeux, criait des mots inconnus. Ensuite il s'immobilisait, comme découragé, suant et trépidant, pour recommencer encore, foncer à nouveau dans la foule qui l'enserrait. Il était évident que celui-là aussi voulait approcher d'un personnage de la cérémonie, qu'il désirait voir et parler à quelqu'un paradant dans le cortège d'Elagabalus. Cet homme rougeaud donna un fort coup de coude à Atta qui, le recon-
naissant, voulut entraîner Amon plus loin ; mais il fut immédiatement hélé.
— Frère Atta, pourquoi m'éviter ainsi?
C'était Ghéel, contrit, fatigué, qui le tirait à lui, au risque de l'arracher à Amon que de son côté tirait à lui Zopiscus.
— Je ne t'évitais pas, Ghéel, au contraire, au contraire! Et Atta balbutiait, craignant que cette rencontre ne lui
enlevât Amon, c'est-à-dire la cœna à laquelle Zopiscus songeait aussi, il le voyait bien ! Habilement, il se défit de l'étreinte de Ghéel, qui fit ingénument :
— Il y a près de l'Empereur un homme de ma race, un ami de mon enfance, qui sera notre protecteur quand les Gentils voudront nous persécuter. Nous nous reposerons sur lui. L'Empereur nous laissera en paix, et même il placera Kreistos à côté de sa Pierre-Noire, qui est pour lui le signe de la Vie, comme l'Agneau l'est pour nous.
■ — Malédiction ! cria Atta élevant les bras, puis dominant, de son menton en rostre, de son rictus sévèrement creusant la glabréité de ses maxillaires, Ghéel qui s'interdit fort. Ami de Zal, oriental comme Zal, rien ne lui était plus naturel aussi que de rendre Kreistos égal à la Pierre-Noire, vénérée par Madeh, et déifiée par Elagabalus. Mais encore Atta protesta, cependant sans grand danger pour la cœna ; car ses protestations, nullement entendues d'Amon et de Zopiscus, furent couvertes par les rumeurs de la foule. S'affermissant de plus en plus, il prit un air douloureux et, comminatoire : — Pourquoi suis-tu cette procession d'iniquités? Toujours fort de son habitude de traiter de haut les chrétiens humbles comme Ghéel, les simples travailleurs ignorant sa vie au dehors et ne le voyant que dans leurs assemblées où il discutait des difficiles dogmes de Kreistos, en sectateur rigide et pieux, en homme de bonnes œuvres et d'une implacable austérité! Aussi les chrétiens, gelés par sa vertu d'apparat, frayaient peu avec lui, surtout les pauvres comme Ghéel, et osaient-ils à peine lui parler. Cependant, cette question jurait trop avec sa propre présence, car Ghéel répondit fermement :
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— Mais toi aussi tu la suis. Moi, je veux parler à Madeh, à mon jeune frère Madeh que je n'ai vu qu'une seule fois depuis son arrivée à Rome avec Elagabalus.
Atta eut un geste indigné qui lui fit maladroitement lâcher le bras d'Amon que Zopiscus entraîna alors. Un flot de poitrines, un flot d'épaules les séparèrent. Les deux chrétiens, seuls, se dévisagèrent ; la tunique noire d'Atta faisant face au sayon grossier de Ghéel dont le crâne, crêpelé et bas, s'offrait nu au soleil, pendant qu'un rouleau d'où pendaient de rouges cordelettes, celui du poète Zopiscus, un instant émergea dans un éloignement de foule, brandi au-dessus des têtes en signe de triomphe qui ne se respectait plus.
Combien il eût voulu, Ghéel, prier Madeh de s'arrêter et de l'emmener avec lui ! Mais toujours le chant des prêtres, le piétinement des chevaux, les acclamations de la foule, les éclats en multiplications de rythmes des instruments à vent, à cordes, à percussion : flûtes aiguës, harpes bondissantes, tambourins frappés avec une baguette recourbée, sistres frétilleurs, crotales claqueteurs joués en mouvements de bras nus et de poitrines nues ! Toujours l'imperturbable marche d'Elagabalus, sa face aux teintes plates, d'or, de vermillon et de céruse, fardée comme une face d'idole ; son profil de médaille, et son imposition du Cône-Noir semblable à un membre viril, élevé, abaissé en adoration colossale ! Et, ce Cône, on ne voyait que lui, on n'apercevait que l'Orgueilleuse Domination de sa verticalité coupant circulairement l'air bleu, avec des appels à la foule pour son culte, le culte de la Vie en activité.
Il eût même crié, Ghéel, que Madeh n'eût point entendu, et pas seulement à cause du bruit! C'est que l'affranchi était tout heureux de parader auprès d'Atillia, dans la lectique avec Sœmias, et de s'arrêter aux légères haltes, quand les seize esclaves se faisaient relayer de cent en cent pas. Ses regards, à lui, croisaient alors les siens qui étaient tout songeurs sous la pâte tendre du fard et le trait noir des sourcils : ils allaient, bizarrement émus, de ses yeux à sa gorge qu'une cyclas aux reflets d'or, aux transparements
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comme d'une eau irisante, rendait adorablement animée; même ils s'arrêtaient à un bout de cuisse blanche encerclée d'anneaux gemmés, passant, impudique, par un bout de cette cyclas. Aussi, une heure délicieuse, toute bizarrement écoulée, repassait en lui, et, en en ressaisissant les formes flottantes, il n'était charmé que par elle ; d'elle il n'était qu'occupé !
Le rêve fou d'Atillius, le concept religieux de la Pierre- Noire substituée aux dieux peuplant le ciel des races, avait pris corps depuis qu'Elagabalus fit primicérius ce maître de Madeh, ce frère d'Atillia! Le culte de la Vie par l'adoration du Cône-Noir, le mélange des sexes et, qui pis est, la promiscuité unisexuelle, eut son formulaire à la suite d'entretiens mystérieux d'Atillius et d'Elagabalus, en une pièce du Palais des Caesars, où maintenant le primicérius habitait avec son affranchi, afin d'être à même au service de l'Empereur. Et, de ces entretiens, on parlait avec une sorte de terreur, car on entrevoyait par eux une refonte générale des religions de l'Empire, une déification définitive de la Pierre- Noire, dont on s'épeurait tant ; enfin le triomphe honteux de l'Orient sur l'Occident par des pratiques contraires à l'immutabilité des lois de la Vie, maintenant détournée de sa destination. Aussi, Atillius stupéfiait-il Rome, et non seulement Rome, mais encore ceux-là grouillant dans le Palais que hantaient leurs toges et leurs palliums blancs ou pourpres, leurs vêtements amples dominés de coiffures en cône, de mitras torsionnées de perles, et d'où des apparitions d'hommes, glissant en des remuements de croupes significatifs, se suivaient à certaines heures. Il se supériorisait à tous ; il les étonnait tous par l'immobilité de ses lèvres et l'indifférence de ses yeux, alors que quelque chose disait qu'une âme intense brûlait en lui. Surtout par sa pâle figure
de trente années, à peine toisonnée d'une barbe court-pointue aux reflets d'or fauve, où se plaquait l'égoïsme d'un grand amour qu'on ne savait être ou tout pour Madeh, dont l'ombre gracile toujours pointait derrière lui, ou en partie pour l'humanité qu'il voulait refaire en sa sexualité.
Celle-là dont également l'on s'entretenait était Scemias, la mère d'Elagabalus, la grande, belle, blanche mais fébrile maîtresse d'Empire, tranchant haut avec les eunuques et les cochers du fils, avec ses consuls, ses tribuns, ses patriciens, ses préfets et ses généraux. Quand elle traversait les salles impériales, les beaux vestibules entourés de colonnades, les cubiculas recevant des jours venus de loin, les atriums successifs, les jardins reposant des lignes d'arbres immobilisés sous le ciel latin pur, introublé, bleu et profond ; quand, en un entourage de femmes tapissant les fonds d'appartements de stolas lâches, violettes et bleuâtres, elle faisait se lever des théories de gladiateurs et de prétoriens, c'était comme le passage d'une terreur planant : on se reculait et s'agenouillait. Et l'ancestralité violemment amoureuse de cette mère, cette ancestralité qui de crimes avait accablé le monde, maintenant perçait, rouge fleur aux pétales de sang, en aventures frénétiques, en débordements névrotiques, comme si le Rite de la Vie par l'adoration de la Pierre-Noire, et le principe même de la Religion nouvelle par la liberté des sexes, eussent eu pour prêtresse Scemias, insatiable de plaisirs et ivre de domination. On parlait de ses disparitions subites avec ses femmes et, même, de lugubres trouvailles de certains, ramassés à des coins de rues ignorées, et assommés par elle après à elle s'être livrés.
Un jour — Atillius enfermé avec l'Empereur — que Madeh attendait en un péristyle, aux candélabres monstrueux fichés sur des pieds d'atlantes en argent massif, où un jeune affranchi, beau, certes ! Hiéroklès, jouait aux osselets avec Protogenès et Gordius, des cochers, une vieille femme noire, une Ethiopienne, lui prit la main et l'emmena, à travers des pièces bleutées de jour, jusqu'à une cubicula de Gynécée, inaccessible aux hommes dont le sexe n'était pas voué à la passion mâle, comme le sien ! Sur une sella
d'écaillé, assise, une jeune fille se faisait peigner et farder.
Atillia !
Madeh eut un petit tremblement, venu du plus profond de sa physiologie. Une esclave — ornatrix — trempait ses che-
veux épais en une essence jaune comme en un bain de safran ; une autre promenait sur sa face une pâte rosée qui l'animait telle qu'une aube naissante. Une troisième lui présentait un miroir d'acier, à manche de Vénus nue dont les jambes s'allongeaient en des acanthes palmées. Sur un meuble bas, supporté par un trapezophorum à cous d'ani-
maux, des fioles bleues de pommades, des boîtes de poudres d'or et d'argent répandues sur la chevelure, des rubans pourpres et violets, un arsenal d'armes de femmes, fers, ciseaux, peignes, pyxis, alabasters, s'initiant à la Volupté.
Une portière entr'ouverte laissait voir, en un fond d'appartement traversé d'un demi-jour, une baignoire de marbre, où nageait une eau laiteuse, en buée.
Il ne savait que dire, attendant qu'elle lui parlât. Atillia le regardait d'un grand air effronté, et l'éclair violet de ses yeux avait une inconscience muette de jeune bête montrant son sexe au mâle flairant. Depuis l'entrevue dans la tente d'Elagabalus, elle lui paraissait mieux faite, plus grande et mince avec un cercle noirâtre au coin des yeux, là où le nez, fin, vibrant, aux ailes roses, prenait racine. Sous le fard, très onctueusement plaqué, il lui devinait la même pâleur qu'à Atillius, et déjà des méplats se creusaient dans la fosse des joues, marquant ainsi l'émergence d'une nubilité travaillant en dessous.
— Je t'ai fait venir pour que tu me voies, assura-t-elle, en lui plantant droit son regard. — Elle lui trouvait un air agréable, un peu féminisé, une belle nonchalance orientale qui allait à ravir avec sa mitra jaune et blanche, dont la lueur des améthystes se mourait, avec ses torques, les bordures en filigranes ajourés de sa robe aux manches ampJes et surtout la souplesse ophidienne, si singulière, de sa marche presque dansante, le mouvement de sa croupe moins accusé que celui des autres prêtres du Soleil, mais assez distinct pour éveiller d'étranges attentions. Elle lui rit doucement découvrant des dents bien rangées, une ouverture de bouche rose, en fleur à peine éclosante. Elle agissait ainsi comme avec un enfant duquel on n'a pas à se cacher.
La coiffeuse relevait en casque les cheveux qui prenaient des tons de cuivre jaune, des reflets d'or mat, et en couronnait le sommet, strobilé, d'une torsade de perles. La fardeuse promenait sur ses bras, nus jusqu'aux épaules, une pierre ponce bonne pour blanchir la peau et en détruire les villosités tendres. Puis, la troisième esclave accrochait à ses oreilles des ornements d'or, très lourds, où des sardoines
entouraient de gros diamants éclairants. Atillia se leva, et, pendant que les femmes lui apportaient une cyclas violette bordée de bandes pourpres, elle laissa couler ses vêtements de dessous ; il vit sa nudité, de la gorge aux pieds. Elle n'en parut pas honteuse. Les femmes la chaussèrent ensuite. Elle se complaisait dans certains mouvements des seins naissants que la ceinture fit bouffer ; dans certaines lenteurs à se tourner, qui faisaient remuer doucement son ventre, en une ardeur peu dissimulée de chairs.
Elle le renvoya ensuite, avec un grand éclat de rire qui ne l'offensa nullement. Ce rire chantait en lui depuis comme le frétillement très clair d'un sistre d'or. C'était tout ce qu'il avait conservé du souvenir de l'invite d'Atillia.
Il caracolait à côté de la litière, Madeh, essayant de saisir le timbre de la voix d'Atillia, quand ses yeux rencontraient les siens. Elle et Sœmias se vautraient sur les coussins, les seins nus hors de la cyclas, les cuisses nues, laissant voir un commencement de sexe épilé et étalant des chevelures audacieusement coniques, piquées de perles et de pierres. Parfois, dans le balancement des épaules des porteurs, elles disparaissaient, s'enfonçaient, puis rebondissaient, et, à travers la fumée des parfums brûlant aux quatre coins de la litière, à travers le flottement des draperies, on les revoyait, en une vision de chair offerte à tous les regards.
Madeh aimait fort ainsi Atillia, et quoique un sentiment, encore informulé en son obscur organisme d'éphèbe à peu près désexualisé, le portât vers elle, nulle pensée jalouse ou concupiscente en lui ne naissait, sacrifié qu'il était depuis sa jeunesse au Soleil, consacré à la Pierre-Noire et donné à l'amour mâle. Il était presque du sexe d'Atillia, car, comme une femme, il appartenait à l'homme par Atillius.
Tout à la joie d'être auprès d'elle, il n'entendait rien, il ne prêtait attention à rien. Un moment, Ghéel appela : — Madeh, frère Madeh !
Mais cette voix se perdit dans la rumeur de la cérémonie.
La procession gravit les voies du Palatin, d'où du Forum
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Romanum, s'apercevaient, blanches et jaunes, les façades, surtout les verticalités planes de l'Arx, la forteresse du Capitule, vers laquelle on accédait par un large escalier. C'étaient beaucoup de temples et d'édifices, des arcs qui aux deux extrémités s'enfaciaient ; des portiques sous lesquels des individus s'animaient, des basiliques et la Grécostasis où l'on donnait audience aux envoyés des nations étrangères, principalement aux ambassadeurs grecs. Le Forum fourmillait de gens à toges, à tuniques, à palliums, à diploïs, tête nue ou coiffés de bonnets strobilés, de pétases tombants par les bords, de calantias égyptiennes*, de torulus d'étoffe voyante, semblables à des turbans, de tœnias serrant des branches de chêne ou des rubans autour des fronts. Ces gens regardaient d'en bas le cortège, nez à l'air, yeux grands ouverts, ventre en avant et jambes écartées soutenant leurs bustes roidis, pour le mieux voir se déployer et disparaître derrière des amas de maisons de la région, où son déroulement, piqué de la tiara d'Elagabalus dominant tout au haut de son thronus, fit une tache de choses disparates qui éblouirent un instant, mêlées à un peu de fond du ciel bleu!
Au milieu d'une place rapidement envahie, le Temple du Soleil, blanc, rond, cerclé de colonnes, élevait son faîte aux frises régulières. Ghéel et Atta virent l'Empereur, Sœmias et Atillia, les prêtres du Soleil et des divinités universelles, les porteurs des objets sacrés, Atillius et Madeh, puis les victimes poussées par des soldats, gravir ses marches, pendant que sur la place piétinaient les chevaux, les esclaves et le peuple immense, débordant :
— Je ne le verrai pas ; je ne lui parlerai pas, dit Ghéel à Atta qui insinua :
— Prends patience; la patience est une vertu de Kreistos!
Et lui-même jetait ses regards fréquents autour de lui, espérant revoir Amon et Zopiscus, car le soleil roulait au centre du ciel, et la faim le torturait et la ccena était perdue !
Du Temple s'élevaient une voix juvénile, et des chants de
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prêtres, au rythme lent, et comme une éclatante invocation à la Pierre-Noire. En une langue inconnue, des hommes modulaient des prières de furieuses amours, qui rirent reculer d'horreur de vieux Romains, sectateurs des dieux occidentaux. Puis des cris ; des meuglements de bœufs égorgés, des plaintes de brebis et de moutons sous le couteau des sacrificateurs... Et un tumulte de boucheries innomables, un roulement féroce de coups, toujours dominés de la voix, et fraîche, et nette, et limpide, d'un timbre exquis, d'Elagabalus adoré comme le dieu vivant du Soleil !
Les portes de bronze aux clous d'or s'ouvrirent ; du sang coula des marches en filets serpentants, baignant le sol, pendant que chacun s'effaçait en des mouvements de recul. A l'intérieur, des lumières de torches et des étincellements de mitras, et, sous un dais avançant ses tentures supportées par des lances inclinées, Elagabalus bénissant avec le Cône- Noir, les grandes manches de sa robe rouge alourdies sous les rubis, les chrysolites, les améthystes, les topazes, les émeraudes et les perles qui la tramaient, les plis tombants de l'étoffe épaisse lui baisant les pieds blancs hissés sur l'escabeau qu'on ne voyait pas
Derrière, Scemias et Atillia, assises sur des okladias grecs ployés ; autour, dans l'ampleur conquée des fonds, des prêtres dansant au son d'une courte flûte et d'un tambour bas ; au milieu, sur un échafaud, des cadavres d'animaux, qui pantelaient.
Un grand silence! Puis, une émersion lumineuse d'Elagabalus qui vira dans l'éblouissement de son thronus et donna le signal du retour. Et il se fit, au soleil brutal noyant tout au dehors d'une lumière crayeuse, un grand écoulement d'hommes et de chevaux, un désenlacement des prêtres, des prétoriens et des musiciens, suants et glorieux dans leur robe et leur armure, en une suite somptueuse au-dessus de laquelle se balançait, telle qu'un large radeau, la litière de Scemias et d'Atillia bordée de Madeh, caracolant, qu'à la tête des cataphractaires précédait Atillius, un glaive au poing.
Madeh repassa devant Ghéel ; même ron cheval noir
ébroua fortement sur ]a tête crêpelée du potier qui appela l'affranchi, mais en vain. Pourquoi Madeh l'avait-il oublié? Et Ghéel, se tournant vers Atta, s'exclama, tout confus :
— Que lui ai-je donc fait, à mon frère Madeh, pour qu'il ne m'entende pas?
Atta ne lui répondit pas. Atta avait disparu, entrevoyant, dans un éloignement de curieux, un effacement d'épaules qu'à leur flexuosité il prit pour celles de Zopiscus. Et effectivement ! Zopiscus était à quelques pas, ne lâchant plus Amon, se cramponnant à lui, et déjà lui parlant d'une taverne sur l'Esquilin, où l'Egyptien trouverait, pour la cœna désormais conquise, en sus de l'oseille cuite, des champignons, des sardines et des œufs ordinaires, d'excellentes fritures, de succulents beignets, du gras double bien assaisonné, des vins de choix, et même de jeunes prostitués mâles que des poètes de sa connaissance avaient chantés. Amon avait faim et, se sentant perdu dans Rome, qu'il avait à peine parcourue depuis son arrivée, il acquiesçait du chef quand, fendant la foule avec une extrême sveltesse, Atta le prit par un pan de son diploïs.
— Allons, à la cœna ! Je t'emmène près du Capitole ; nous mangerons de l'oseille, deo cho»ux, des champignons, des sardines et des œufs !
Mais furieux, Zopiscus, le tirant par un coude, hurlait :
— Viens avec moi sur l'Esquilin ! Des fritures, des beignets, du gras-double et du vin adouci dans du miel !
— La prostituée Antistia, viens !
— Des jeunes garçons, à moi !
Ils renchérissaient, se pourléchant les lèvres, gourmands par avance d' Antistia et des jeunes garçons dont ils comptaient bien user autant qu'Amon. Mais celui-ci se contentait de les regarder tour à tour, écartelé et comique sous la calantica, dont les ailes pleuvaient sur ses oreilles abasourdies. Il ne les comprenait pas bien. Enfin, il fut bonhomme ; il les accorda tous deux!
— Je vous suis ; je suis avec vous. Emmenez-moi à la taverne qui est voisine de ma maison !
Alors, Atta et Zopiscus se radoucirent. Dans la foule qui s'épuisait, ils le prirent chacun par un bras, en bons amis, pendant que Ghéel, tout seul, se répétait, en un navrement :
— Que lui ai-je fait, à mon frère Madeh, pour qu'il ne m'entende pas? Je lui aurais demandé que l'Empereur adorât Kreistos au lieu de sa Pierre-Noire, et parlé des bords de l'Euphrate où nous avons vécu !
Enveloppé dans son diploïs dont les raies, brunes, se modelaient à son gros individu, la calantica retombant sur ses oreilles comme deux larges feuilles, Amon descendait paisiblement la Voie Suburane, que fréquentaient des esclaves et des coureurs de prostituées dont les lits de nattes s'entrevoyaient par des ouvertures d'auvents mal joints. En un grand dévalement qui plongeait vers la rue Neuve, la Voie se dérobait derrière le Vicus Tuscus, enfaciant le Forum, et laissait à droite et à gauche des palais, des therme-, des jardins, des arcs, en sa course de rue populeuse où se coudoyaient, gesticulant et criant, le Numide, le Juif, l'Indien, le Kelte, l'Ibère, l'être humain des trois continents.
Amon venait de très loin, de la Région Esquiline où l'avait emmené Zopiscus, au mieux avec lui depuis la cérémonie du Temple du Soleil, plus d'un mois s'étant écoulé. Et, ce jour-là, il avait fait une petite débauche avec le poète, un fin repas dans une taverne bien achalandée qui leur avait servi de l'estugeon et de la lamproie, des pommes de pin et des gâteaux d'amandes, un délicat francolin d'Ionie, véritable rareté ; des vins d'Albe clarifiés avec des œufs de pigeons, et de Lesbos, dans la mer Egée. Zopiscus y avait gagné une saoulerie, qui le fit porter à demi mort à son domicile : Amon s'était seul retiré, gardant encore au
cerveau la fumée des vins et sur l'estomac la lourdeur des mets.
Il ne songeait à rien, Amon, sinon à aller devant lui, sans savoir, avec le secret désir d'être appelé par quelque prostituée, quoiqu'il eût honte de cette faiblesse. Car, en sa jeunesse maigre, il avait apris à se contenter de peu, et maintenant que l'âge mûr l'engrisoyait, que l'embonpoint l'arrondissait, il se sentait peu d'humeur à se livrer aux premières venues. Et quelles femmes ! Des Romaines chlorotiques, des Italiques aux yeux cernés, des étrangères aux seins plats, puantes de peau et de bouche, avec des croupes ignobles ; des négresses à face torve, promettant des voluptés sales auxquelles d'avance il se refusait. Elles l'avaient appelé sans qu'il les écoutât. Malgré tout, en son inconscience présente, surnageait son ancien désir de la jeune Egyptienne dont il serait l'époux, et qui ferait autour de lui une envolée d'enfants bruns, à lui tout ressemblants. Et ce désir, quoique confus, était assez tenace pour le faire hésiter.
Il se disait, en raccordant difficilement ses pensées, qu'il avait assez de Rome; que maintenant besoin lui était de retourner à Alexandrie. Certes, Zopiscus lui paraissait homme agréable, mais il ne valait pas le plus simple des porteurs d'eau d'Alexandrie; et puis, il aimait trop bien manger, dans les bonnes tavernes romaines, au dépens de lui, Amon ! car, très généreux, Amon payait constamment l'écot de Zopiscus, qui, décidément, pouvait être un parasite, malgré que visité des Muses ; parasite comme Atta qui, tous les matins à son réveil, lui parlait de l'excellence des dieux égyptiens sur les dieux romains, et de l'irrésistible puissance d'une force occulte, le Kreistos, par laquelle il expliquait toutes les divinités. Il se disait aussi n'avoir jamais compris les profondes pensées d'Atta pas plus que les poèmes de Zopiscus, exaltant Zom, Num ou Apepi ! mais par contre soupesé le sac de solidus d'or apportés à Rome dans le fameux arca que, si bien, sur la voie Appia, guigna le momifié Jephunné, et qui baissait sensiblement.
A cent pas derrière, un homme suivait qui, par instants, poussait des éclats de voix, ameutant tout autour de lui.
Amon se retournait, et il voyait, dans la hauteur de la Voie, un vaste pétase de feutre roux, au-dessous une flottante barbe blanche, un sayon brun, un bas de jambes nu, surmonté d'un brandissement de bâton menaçant. Quand le cri était exhalé, il y avait de subits attroupements, des êtres apparaissaient au seuil confus de boutiques, des têtes pointaient à des fenêtres où séchaient des toges et des tuniques rapiécées, un tumulte se faisait, brisé d'aboiements de chiens furieux et de piaillements d'enfants. Puis les groupes se dispersaient, et il ne restait que le vaste pétase fendant la Voie Suburane comme un navire rond, la barbe flottante, le sayon brun, le bas de jambes nu et l'énorme brandissement du bâton, écartant des soulignements de peuple qui débusquait des rues voisines.
Cette obstination à crier il ne savait quoi, à des gens qui ne comprenaient pas davantage, rendait Amon un peu inquiet. Ce bizarre individu le suivait depuis l'Esquilin, troublant sa quiétude et son soliloque, quiétude et soliloque d'un homme qui a bien bu, bien mangé et écouté la lecture d'un poème de Zopiscus, et il se disait maintenant que ce pouvait bien venir d'une incantation du mystérieux Kreistos d'Atta, ainsi que, la veille encore, l'en avaient menacé Aristès et Nicodœmès.
— Dans certaines rues de Rome, le Kreistos d'Atta fait apparaître des êtres à allures bizarres, qui s'acharnent après les étrangers pour leur dévorer un morceau d'épaule crue.
Et, machinalement, il avait un mouvement d'épaules, qu'il regardait à la dérobée, toujours sous le coup de cette menace. Surtout, le bâton l'effrayait. Le soir approchant, ce bâton avait une ombre gigantesque qui, l'atteignant de loin, sabrait les façades des maisons, faisait un léchement noir au-dessus des boutiques. Elle le touchait parfois, tantôt lui poussant les pieds, tantôt s'aplatissant sur sa tête, et, formidable, semblait vouloir l'arrêter sur place, le temps d'accourir à l'homme pour lui dévorer le morceau d'épaule menacée.
Une chambre étroite de prostituée s'ouvrit devant Amon,
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qui vit le lit de nattes usées et polies, l'amphore, remplie d'eau pour les visiteurs, reposée à un coin, un miroir à main, quelques fioles de parfums sur une sorte de crédence, et, aux murailles, en fresques mangées d'humidité, des amours nus et des poursuites de faunesses par des faunes qui ne cachaient rien de leur sexe furieux. Il hésita, eut
un tremblement à la fois d'émotion et de volupté ! Mais sur la porte, une jeune femme qui avait des anneaux aux oreilles, des colliers ballant sur un pan de gorge nerveuse et brune, le héla doucement, pour l'engager mieux descendit la chaussée, lui prit une main, l'emmena à elle, pendant que l'ombre du bâton, semblable à un grand mât, s'abattit juste sur son effarement.
Rapidement, la courtisane ferma les volets de la cubicula
qui ne reçut plus qu'un jour douteux de cour intérieure. Comme en cette obscurité grise i1 ne savait que dire, Amon lui demanda son nom :
— Cordula, pour te servir!
Et, à lui s'enlaçant, elle l'attira vers le lit de nattes, couche commune de ses amants, en une ardeur de chair qui fit se pâmer l'inquiet Amon. Mais un grand bruit s'éleva au dehors, comme si une foule s'apprêtait à assiéger la chambre de Cordula ; un coup sourd, un coup de bélier qui briserait les portes d'une citadelle, fit éclater les volets. Ils se relevèrent abasourdis.
— Abomination de la désolation ! J'avais l'œil sur toi, pécheresse, et j'arrive à temps pour empêcher la fornication.
Sous le brandissement du bâton, l'énorme pétase, la barbe flottante, le sayon brun ceint d'une corde, et le bas de jambes nues de l'être fantastique crevèrent par l'ouverture des volets pendant qu'une foule gouailleuse grossissait derrière, dans la rue baisée par un commencement d'occlusion du jour et d'approche du soir, rouge, cuivreux, ténébreux.
— Maglo, Maglo !
C'était le vieil Helvète que la décontenancée Cordula désigna à Amon, qui le voyait pour la première fois. L'Egyptien trembla ! Subitement, se rappelant les menaces d'incantations par le Kreistos d'Atta ; épeuré des choses effrayantes dont longuement l'avaient entretenu à ce sujet Aristès et Nicodœmès, l'hôte momentané de Cordula se carra dans son diploïs, ouvrit une porte du fond de la chambre et parut sur le corridor. Mais celui-ci fut envahi par la foule qui le retint, ne sachant rien, ayant même comme une vague idée qu'Amon était un esclave fugitif, un voleur de l'autre côté du Tibre — où vivaient tant de criminels hors de la puissance des lois, — peut-être un misérable juif capteur de jeunes enfants qu'il faisait cuire, quelque chose enfin d'effroyable et de monstrueux. Et des mains s'aplatirent justement sur ses épaules menacées ; le poing d'un boucher s'appliqua à sa face ; dans la confusion
des jambes nues, qui s'épaississaient autour de lui, un chien le tira par une extrémité de son diploïs, et des enfants, seulement vêtus d'une subucula, s'accrochèrent à la ceinture de cuir serrant sa tunique de dessous. On cria :
— A l'édile.
— Non ! au Tibre !
Une pression se fit, ondulant de l'extrémité de la Voie Suburane en un accord furieux des assaillants, presque tous des habitants du quartier, marchands de viandes et de denrées, fabricants de chaussures, forgerons dont les enclumes basses supportaient journellement des coups de marteaux, boulangers et pâtissiers fort achalandés pour satisfaire la population toujours gourmande de Rome, tisseurs, drapiers et tailleurs de toges et de tuniques, reconnaissables à de longues aiguilles piquées à leur vêtement extérieur. Ils n'étaient pas indisposés contre Cordula, exerçant sa profession, avec bien d'autres femmes, au milieu d'eux, qu'ils connaissaient fort bien et dont plusieurs d'entre eux comptaient parmi ses amants d'une heure, mais contre Amon qu'ils n'avaient jamais vu et soupçonnaient d'un méfait. Mais une voix s'éleva, l'énorme bâton de Maglo décrivit ses évolutions, l'ombre interrogative s'allongea démesurément, serpenta et se désenlaça aux maisons, maintenant toutes rouges sous les reflets du soleil couchant.
— Frères, écoutez ! Frères en Kreistos, apaisez-vous !
Et toujours le bâton, à l'ombre coupant la rue, se raccourcissant et se développant, se glissant, hypocrite, ou échelant, brutale, aux chéneaux des toits, embrassant de quarts de cercle tout le quartier et par instant le dévorant comme d'un coup de gueule ouverte. A une extrémité de la Voie, en un trou de feu, le soleil crevait, pourpre, comme un fond de chaudron rougi et battu à la forge, sans un nuage autour, en un délaiement cinabre qui fusait par ses bords et se liquéfiait lentement, avec des teintes verdâtres, des teintes glauques de mer tranquillisée, absorbant tout. Maglo se découvrit, debout sur une borne plantée devant la chambre de Cordula, sa longue face maigre mangée jusqu'aux yeux par sa barbe blanche, pendant que Cordula, assise sur le lit
de nattes, gardait sa tête fine et presque exiguë dans l'une de ses mains où, au poignet, s'étoilait un bracelet expirant doucement dans de l'ombre.
— Frères, quand les apôtres, quand Pierre, Paul et Jacques, traversant les mers, vinrent à Rome, ils virent le Vice s'étaler, la luxure et la concupiscence voiler la divinité de Kreistos, et ils voulurent alors que les peuples entrassent dans la bonne voie.
La foule avait écouté avec beaucoup d'attention les paroles de Maglo ; des nez sérieux de marchands se dressaient vers lui, des mentons raisonnables de fabricants se renfonçaient dans des plis de toges, comme si chacun se pénétrait de contrition au tableau du vice, de la luxure et de la concupiscence que l'Helvète allait dérouler. Mais, impitoyable, quelqu'un cria, en une agitation de son bras, qui était nu, en l'air :
— Tu es chrétien, vieillard, nous n'avons pas à t'écouter. Laisse-nous, l'homme, et va-t'en !
Maglo, comme s'il n'eût pas entendu, reprit :
— Et les apôtres exterminaient le vice partout où ils le rencontraient. Ainsi j'ai fait. J'ai crié toute la journée à l'abomination de la désolation ; je vous invitais tous, hommes et femmes, habitants de Rome, à rentrer en vous-même, à renoncer au Démon, à vous incliner devant l'Agneau. J'ai voulu arrêter le péché. Pourquoi cette femme fornique-t-elle ? Pourquoi cet homme allait-il se souiller avec ?
Et quoiqu'il ne sût ce qu'Amon, toujours vigoureusement gardé, était devenu, il le désignait au hasard de son formidable bâton dont l'ombre, par un écartement de maisons, s'enfonça toute droite dans la nuit commençante.
— Pourquoi cette femme donne-t-elle sa chair au péché, alors qu'elle devrait appartenir à Kreistos, qui l'attend dans les sphères du ciel éternel?
Mais le premier interlocuteur cria encore, troublant fort les nez sérieux et les mentons raisonnables, assistance attentive de Maglo :
— Cela ne nous regarde pas. Ton Kreistos n'a rien à faire avec la chair de Cordula!
LAGONIE. 91
Un autre fit, en un tumulte d'épaules et de poitrines qui semblaient vouloir l'arrêter sur le seuil de la chambre, où Cordula continuait à s'apeurer, la tête dans les mains :
— Je m'appelle Scebahous, je vends du porc salé et je donne du porc salé à Cordula, pour sa chair dont j'use sans faire mal à personne, ce qui la contente et moi avec !
Quelqu'un se révolta :
— Elle te recevrait, toi au si, si tu voulais d'elle, quoique tu sois vieux. Elle nous reçoit tous, Cordula !
— Moi, exclama Maglo !
Et cette pensée d'être reçu par Cordula l'indigna tellement qu'il resta, le bâton droit, bouche béante, ne sachant qu'ajouter. Un grand ricanement courut. Des grognements éclatèrent. La foule, étant polythéiste, renvoya Maglo à Kreistos ; les nez sérieux et les mentons raisonnables l'abandonnèrent, n'ayant fort probablement rien compris à ce qu'il avait dit.
Il voulut parler, mais d'un ensemble de poings qui s'ouvrirent irradièrent des fruits gâtés, des côtes de pastèques et des morceaux de courges ; quelque chose de sale s'accrocha à sa barbe, Un projectile s'aplatit aux pieds de Cordula, qui se leva épouvantée. Les gens tranquilles s'en allaient, laissant Maglo en butte à de mauvais plaisants, quand accoururent de toutes parts des chrétiens, esclaves et libres, des métiers du quartier, qui avaient ouï des clameurs s'adressant à Kreistos. Des femmes intrépides arrêtèrent le bras des assaillants. Sautant jusqu'à elle, un homme prit Cordula par la main, la fit se sauver par la cour intérieure aux dalles rompues, encombrée de meubles pauvres, sur lequel s'ouvraient des portiques de pierre peints à la chaux jaune.
— Ah ! Ghéel, le méchant chrétien que ce vieillard. Toi, au moins, tu ne tourmentes pas les pauvres femmes.
Et Cordula baisait les mains de Ghéel, qui la laissa à quelqu'un, probablement le Scebahous interrupteur de Maglo, aussi ardent que lui à la protéger, car il disait au chrétien :
— Sois tranquille ! Quoiqu'elle te reçoive pour rien et
que je sois reçu par elle contre du porc salé, je ne l'en aime pas moins, Cordula!
Ghéel débusqua sur le corridor où Amon, oublié dans la bagarre, attendait une accalmie pour s'enfuir. Ghéel reconnut l'Egyptien qu'il avait vu avec Atta le jour de la cérémonie du Temple du Soleil.
— Je te connais ; tu peux te fier à moi. Les Chrétiens ne veulent la mort de personne. Je t'accompagnerai tout à l'heure au bout de la Voie, si tu le veux.
Et Ghéel dit ces paroles sur un ton attendri, car Amon lui rappelle le jour qui vit Madeh passer devant lui dans le triomphe du culte nouveau ; qui vit Madeh passer devant lui sans entendre sa voix qui l'appelait. Il se dit instinctivement que cet étranger lui parlera peut-être de l'ami oublieux, dont la destinée a fait un affranchi vêtu de soie et d'or, malgré que voué au Soleil, pendant que lui peine obscurément dans sa poterie. Ses yeux s'émeuvent; le bon Amon le regarde, et leurs deux cœurs, discrètement, ont des effusions 'qu'ils ne s'expliquent pas, des effusions d'affinités lointaines, racines de deux tempéraments peut-être semblables.
La foule s'éclaircissait : un manipule de soldats, courant la pique en avant, derrière un centurion le glaive au poing, acheva de la disperser. Les chrétiens entraînèrent Maglo qui se désespérait. Ce qui amassait en ce dernier un flot de bile mal contenue, était leur parfaite indifférence des prostituées, l'espèce d'acceptation qu'ils faisaient du Vice, montant dans Rome comme une mer de lèpre. Depuis son arrivée, il ne cessait de s'élever contre les lupanars et les tavernes emplies de gens de mauvaise vie ; il s'était rebellé contre l'Empereur adorant la Pierre-Noire, signe du Péché, il se refusait à mêler Kreistos aux abominations du Soleil ouvrant son temple à tous les dieux; il appelait de nouvelles persécutions pour que la Foi se ranimât et que la pureté des premiers temps renaquît, et c'était le contraire qui se produisait. Les Chrétiens, du moins ceux qu'il connaissait, voulaient bien se défendre mutuellement, s'unir et s'entr'aider, mais ils restaient étrangers à ce que l'Empire
faisait ; même, en cela, ne répugnant pas aux étranges idées du frère Zal, les ouvertures d'Elagabalus ne leur déplaisaient pas. Alors que les polythéistes s'indignaient de la disparition de leurs cultes au profit de la Pierre-Noire, les Chrétiens étaient d'une déplorable indulgence pour les vices de la chair, amnistiant les prostitués mâles et femelles parmi lesquels ils comptaient des frères et des sœurs, très malheureux, qu'ils ne rendaient pas responsables. Ils les disaient souvent poussés par la faim, préparés d'enfance à toutes les fornications par leurs maîtres, s'ils étaient esclaves, par leur milieu de corruption et de dégradation, s'ils étaient libres.
Ghéel et Amon, engagés dans la rue Neuve, se dirigeaient vers le Tibre dont ils voyaient se soulever de loin les plaques d'eau, jaunes comme des ventres de lézards. Ghéel ne voulait plus quitter Amon et l'accompagnait jusqu'à sa maison avoisinant la boutique de Typochronos. Et ils causaient ; le potier, tout effusionné, parlait de Madeh, son jeune frère de Syrie, maintenant prêtre du Soleil à Rome, affranchi du primicérius Atillius à l'influence duquel, disaiton, le monde devait l'intronisation du culte oriental. Mais qu'importait à Ghéel ! Ce qu'il poursuivait, c'était le souvenir aigu de Madeh, qu'à plusieurs reprises il était allé demander, mais vainement, à la petite maison des Carènes dont l'atrium, blanc de soleil, toujours gardait le singe glapissant, le crocodile pâmé et le paon rayonnant. Madeh refusait-il de le recevoir parce que lui, Ghéel, était chrétien, ce qu'il avouait à Amon? Et il demandait à celui-ci s'il ne l'avait pas connu, lui qui venait de loin, qui était un étranger, presque de race syrienne, né Egyptien. Amon rit :
— Madeh ! Atillius ! Us ont traversé la mer avec moi, débarqué à Brundusium, et nous avons fait route jusqu'à Rome, par la Voie Appia.
— Alors, tu lui as parlé, à mon frère Madeh ! Est-ce qu'il t'a causé de moi, de Ghéel, le potier ; de moi Syrien comme lui, qui le reconnus la veille du Triomphe d'Elagabalus ? Madeh me laissa espérer de le revoir chez lui, aux Carènes.
LAGONIE.
Est-ce qu'il t'a dit cela, à toi? Est-ce qu'il t'a assuré que je pourrais le revoir?
Et c'était une échappée de paroles attendries. Mais Amon secouait la tête mélancoliquement :
— Je ne lui ai plus reparlé depuis !
Il se souvint, cependant, qu'Atillius l'avait arraché aux soldats qui le surprirent dans le fossé du camp, au bas
duquel il écou- '^^^^ tait les clapotements
des crocodiles échappés du Tibre. Et il raconta son aventure à Ghéel, incrédule.
— Il est impossible que le Tibre ait renfermé des crocodiles, et qu'ils se soient enfuis par une branche coulant sous le camp. Qui donc t'affirma cela !
Amon s'expliqua, parla d'Aristès et de Nicodœmès. Mais Ghéel revenait à Madeh, et, obstiné, questionnait l'Egyptien sur les vêtements, le son de la voix, les façons de marcher et de rire du frère de Syrie. Tous deux ne s'embarrassaient
point à s'avouer que Madeh, prêtre du Soleil, appartenait à Atillius et pratiquait l'abominable culte de la Pierre- Noire.
D'étroites ruelles béaient, aux maisons basses, dont les portes se dérobaient dans des trous oblongs de murailles moisies. Sur les rebords de fenêtres, pas plus grandes que des cuirasses, éclairant des carreaux crevés de papier huilé, des lampes atones fumaient. Ils passaient devant des tavernes aux plafonds gras, bruyantes de graillonnements, où des prostituées vieillies jouaient avec des esclaves et des voleurs. Parfois, un soldat ivre roulait à leurs côtés, et ils l'évitaient en enjambant un ruisseau épais charriant des ordures, des piments gâtés ou des pelotes de cheveux embrouillés, Ghéel, très libre de mouvements dans son savon ; Amon se serrant le ventre dans son diploïs rayé et rentrant sa tête, coiffée de la calantica. Puis ils abordèrent une grève, qui semblait illimitée, au bord de laquelle pleurait le Tibre, tout noir, avec des traînées de lueurs venues de la ville qui s'illuminait.
Cachée à demi par la rondeur du Vatican, une clarté s'irradiait ; puis, rousse, ronde comme un bouclier, la lune apparut, faisant saillir le serpentement du fleuve aux eaux coupées d'ombres coulantes, et de l'horizon, à droite et à gauche, émergèrent des édifices, des arcs, des colonnes déliées, pareilles à des mâts de galères, des ponts, des voies bordées de temples aux pronaos brillants, des étagements de maisons piquées de lumières, et, au bas du Capitolin, hargneusement couronné de l'Arx, un coin du Champ de Mars, infini.
Tournant le dos au Palatin, ils se dirigèrent vers le Vélabre qui, très animé, fumait sous Péclairement de milliers de lanternes en feuilles de corne, ou faites de toile de lin trempée dans de l'huile.
C'était l'expiration de la première veille, et les rues s'emplissaient de gens, échappés aux repas du soir, qui se promenaient de long en large, les Romains de vieille roche très graves, les Occidentaux gesticulant, les Orientaux reconnaissantes à leurs costumes vovants, mystérieux au
char à seize
• an: un char à set^ê chevaux blattes, oit. sur
pierreries, reposait le cône Je piei i 'nie, Liv. i". Chap. viii, .
LAGONIE. 97
milieu des groupes. Des esclaves se disputaient. Parfois, une lectique emportant un fonctionnaire impérial, abruti par la digestion, survenait, précédée de coureurs frappant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite, et c'étaient des imprécations violentes, surtout quand la foule reconnaissait en lui quelque affranchi d'Elagabalus, hier encore ignominieux bateleur ou bien échappé de quelque infâme industrie. Alors des rixes éclataient entre Occidentaux et Orientaux, auxquelles s'ourlaient des paroles de tous les dialectes connus, qui finissaient par l'apparition de patrouilles donnant des coups de plat de glaive à tous.
Les plus paisibles s'arrêtaient devant les tavernes, trouant le quartier comme les alvéoles d'une ruche. C'étaient, s'ouvrant sur les rues ou couverts de portiques, en des magasins de douze à quinze pieds carrés, des marchands d'étoffes de soie ou de laine empilées sur des étagères ; des confiseurs, des incrusteurs d'ivoire ou de nacre, des parfumeurs et barbiers, des débitants de drogues dont on racontait qu'ils faisaient avorter les femmes, et, aux environs des bains à cette heure fermés, des débitants de vin renfermé dans de grandes amphores de terre cuite ; des vendeurs de porc salé et des fabricants de boudins fixés aux plafonds en lignes verticalement immobiles.
Sur le seuil de sa maison, qui était petite, avec une porte en saillie très haute qu'on atteignait par des escaliers, Ghéel quitta Amon non sans s'être promis de le revoir pour causer avec lui de Madeh. L'Egyptien mettait la main au marteau, et déjà le portier, enchaîné juste assez pour ouvrir la porte, entendant du bruit se levait, quand la foule grossit, puis, comme chassée par un coup de vent, s'enfuit vers le Forum, Amon, éperdu, submergé, roulait avec elle, pendant que, débusquant d'une rue trouble, apparaissaient des lanternes vacillantes, des éclairs de casques et de cuirasses et une confusion de gens à pied et en litière. On criait de tous côtés :
— Elagabalus ! Elagabalus !
Une turme galopa dans la déclivité des voies, frétillante sous les écailles des hommes et des chevaux, pendant que
les tavernes fermaient furieusement. Amon se trouvait au milieu du Forum, blanc dans l'éclairement lunaire, avec ses arcs de Septime-Sévère et de Titus arrondis dans l'atmosphère bleuâtre, les temples de la Concorde et de Jupiter, de Mars et de Saturne, du côté du Tibre; en face, ceux de Castor et de Pollux, bordés de basiliques et de galeries sous lesquelles s'immobilisaient des statues d'empereurs et de dieux. Il y avait là des palais : le palais du Sénat et celui du Grand-Pontife ; aussi l'autel de Vesta, encerclé de colonnes, et la statue de Marsyas, près de la tribune publique. A leur gauche, le Capitolin se hérissait dans la roideur de sa montée et sa forteresse muette.
Sur les marches des temples, gravissant le Capitolin, se pressant sous les portiques ou envahissant la Rostra, la foule hurlait, et la turme la chargeait précipitamment. Dans le tumulte de cent mille poitrines exclamantes. Amon stupéfait apprit que le jeune Empereur s'égayait ainsi la nuit à courir les mauvais lieux, après avoir fait précautionneusement le vide autour de ses vices prodigieux.
Il voulut retourner, mais la foule refluait vers la voie Lata, dont la région se mourait au Forum, à droite de la colonne Antonine, et à gauche de la colonne Trajane. Sur les hauteurs Capitolines, des groupes disparaissaient ; d'autres, qui injuriaient l'Empereur, s'éparpillaient par la région d'Isis et Sérapis, serrant le mont Cœlius au sud et les monts Esquilin au nord.
Le Forum vide à son tour, Amon put voir très distinctement, de la voie Lata, Elagabalus dans une lectique découverte, entourée dTautres lectiques éclairées de torches et de lanternes, et précédée de la turme dont les chevaux faisaient un piétinement saccadé sur le sol. A la tête des cavaliers, des cataphractaires, il crut reconnaître Atillius, le glaive au poing, dans sa fonction de primicérius de la Garde impériale.
Quand celui-ci, toujours poussant la foule, donna ordre aux cavaliers de gravir la voie Lata, ce fut une longue exclamation de colère. Des milliers de poings se levaient, maudissant Atillius :
LAGONIE. 99
— Malheur à toi, patricien, qui nous fais charger par Elagabalus !
— Va-t'en ! Va-t'en ! Que celle qui t'a nourri te renie à jamais !
— Que viens-tu faire ici, Romain qui as vendu Rome à Avitus ?
— C'est toi la honte de l'empire.
Mais Atillius restait muet sous la grêle d'injures, se contentant de lancer ses hommes qui frappaient autour d'eux du bois de leur lance. Mais Elagabalus restait vautré sur les coussins de sa litière, oscillant à la clarté de la lune roulant dans le ciel sur les épaules luisantes des porteurs.
Amon ne pouvait croire que ce voyageur silencieux, son compagnon du navigium, qui, si mélancoliquement, silla en les emportant dans la mer Intérieure, cet officier, son sauveur des fossés du Camp des Prétoriens, fût le chef de cette turme sauvage aux chevaux voltant en charges brutales. Alors, lui revint en mémoire ce qui se disait tout bas depuis l'intronisation de la Pierre-Noire. La colossale débauche des deux sexes, l'amour mâle déifié par Elagabalus se donnant à ses affranchis et faisant rechercher les hommes les mieux conformés ; le mélange des dieux dans le même temple ; la disparition projetée, dont on s'épeurait, d'enfants des grandes familles devant être sacrifiés au Soleil, la protection du Kreistos et des Chrétiens laissés tranquilles par le pouvoir qu'ils soutenaient sourdement, grâce à de secrètes affinités ; enfin, la conquête de jour en jour envahissante de l'Occident par l'Orient, tout était attribué à Atillius. On faisait de lui une espèce de thaumaturge initié à des mystères terribles, maître de l'esprit du jeune Empereur par des incantations innomées, oublieux de sa race — étant de naissance romaine, — ayant juré d'anéantir les dieux de Rome, ses institutions, son peuple, au profit de la Pierre- Noire. Quelques-uns disaient que l'Orient prenait ainsi sa revanche de vaincu par la femme et l'homme prostitués, le rut universel qui dissoudrait bientôt l'empire, si une main énergique ne se montrait pas.
Aux côtés d'Amon deux hommes se récriaient ; l'un :
ioo L'AGONIE.
— J'en atteste les grands dieux! Supporteront-ils longtemps les profanations d'Elagabalus, et n'armeront-ils pas les légions pour le renverser?
Mais l'autre, avec une intonation de sauvage enthousiasme :
— Laisse agir la pourriture, citoyen, pour qu'elle emporte à jamais le corps. A quoi bon les légions quand la mort est là!
— Zal, reprenait le premier, tes paroles sont dangereuses. Je dis, moi, vieux Romain de race, à toi qui n'es qu'un Perse, fils d'esclave, que l'Empire finira misérablement, s'il se laisse dominer par les barbares vaincus.
Zal éclata :
— Sache que les barbares vaincus applaudiront à la chute de Rome si elle doit périr. Quant à moi, citoyen qui sais mon nom, je me soucie peu de l'Empire, et n'ai rien à faire avec toi que je ne connais pas. Adieu !
Zal tourna le dos à son interlocuteur qui se coléra :
— Je dis que tu es chrétien !
— Après!
Et Zal, le bravant de sa tête fine d'exalté, se croisa les bras. Une voix fit dans la foule qui les entourait :
— Frappe donc, Carbo !
— Oui!
Un poing énorme s'abattit sur Zal : du sang lui jaillit à la face. Sans se défendre, il joignait les mains, remuant faiblement les lèvres, attendant une autre violence, quand la foule, chassée à nouveau, se dispersa rapidement par le Viminal, laissant Zal comme en extase, et Amon, d'horreur pétrifié.
Un cavalier galopa vers eux. Zal, la face en sang, très digne, se reculait quand, apercevant Amon menacé, il se retourna, lui prit le bras. Mais d'autres cavaliers accouraient, Atillius à leur tête. Amon se nomma tout haut :
— Moi, Amon, ton compagnon de voyage que tu connais bien!
— Va-t'en paisible chez toi, fit Atillius. Et, remarquant à la clarté de la lune le sang qui coulait sur la face de Zal :
— Et toi, qu'avais-tu besoin de rester là? Retire-toi!
L'AGONIE. ioi
— C'est que je suis chrétien, dit Zal d'une voix extraordinaire de martyrisé. Les Romains tiennent à leurs dieux, mais je confesse Kreistos et accepte Elagabalus qui l'aidera à vaincre!
Et il s'en alla, tout frémissant, suivi d'Amon, pendant qu'Atillius le suivait aigument du regard. Le Forum était désert ; les rues avoisinantes se découvraient, silencieuses, et, des Régions de la Ville, des rumeurs montaient, décelant la sourde colère de Rome contre le pouvoir impérial.
Zal marchait toujours, sans plus s'occuper d'Amon, dont le pas se régularisait sur le sien. L'Egyptien aurait voulu aller avec lui, tant il se sentait triste dans ces rues fuyantes sous le poudroiement lunaire et montrant de muettes ombres de maisons et d'édifices. Plus Zal se rapprochait des hauteurs Esquilines, plus la solitude s'épaississait, à peine troublée par quelque passant ou quelque soldat qui butait de son glaive les bornes des voies. Mais du côté de la Subura, vers le temple de la Paix, voisine de la Meta-Sudans dont les deux gerbes d'eau droites et amincies comme deux barres de cristal, pleuraient longuement dans la nuit, les clameurs grossissaient et des jaillissements de lueurs s'échappaient comme d'un foyer d'étincelles. Amon ne comprenait plus. Perdu dans ces quartiers inconnus, il se disait qu'à retourner sur ses pas, vers le Vélabre, il risquait de rencontrer le cortège, interceptant cette partie de la ville.
Un bassin bas miroitait, comme de l'étain en fusion, avec, à une extrémité, une tête de dieu dans une niche en triangle. Zal s'y lava la face. Amon le rejoignit, et, hésitant :
— Il t'a fortement blessé, n'est-ce pas?
Zal se releva, s'épongeant avec le coin de sa tunique.
— Ce n'est rien, fit-il, un peu d'eau fraîche étanchera le sang, et demain il n'y paraîtra rien !
Et il s'en alla, mû par le désir farouche d'être seul. Mais Amon lui courut après.
— Je ne sais où passer pour aller au Vélabre que j'habite. Veux-tu m'y conduire? Je connais des Chrétiens comme toi, et je te parlerai d'eux. Regarde-moi. As-tu confiance en moi?
102 LAGONIE.
Il parlait précipitamment, ne permettant pas à Zal d'hésiter. Celui-ci fixa l'Egyptien.
— Tu me parais citoyen paisible, répondit-il, et tu n'étais pas parmi ceux qui invitaient ce Carbo* à me frapper. Mais n'espère pas retourner chez toi cette nuit. Ecoute !
Et les clameurs, d'une effroyable puissance, roulaient en coups de tonnerre du côté de la Subura, à deux pas du Forum. Il s'y mêlait un bruit d'instruments sauvages qui effraya Amon.
— Vois-tu, fit Zal calmement, l'Empereur entre en ce moment dans les lupanars qui le fêtent, et c'est pour n'être pas troublé dans ses plaisirs qu'il a chassé les citoyens autour de lui. Si tu veux retourner au Vélabre, il te faudra parcourir un grand circuit et revenir par le Tibre. C'est toute une nuit de marche. Il te vaut mieux la passer dehors.
Il disait cela indifféremment, et Amon remarqua que ce n'était plus l'ardent chrétien de tout-à-l'heure qui parlait. Alors il crut bon de lui parler d'Atta et de Ghéel.
— Deux chrétiens que j'estime, surtout ce Ghéel que j'ai connu il y a à peine quelques heures. Quant à Atta, il est fort savant. Tous les matins, à mon réveil, il est là, me parlant de l'excellence de mes dieux et de la puissance de Kreistos, qui est votre dieu à vous tous.
Maintenant, incompréhensible, Zal s'agitait. Il avait ri amicalement au nom de Ghéel ; à celui d'Atta, il éleva les deux mains en un témoignage évident :
— Je jure que c'est là un faux chrétien, au cœur puant de vices, à l'âme noire de péchés. J'enlèverai son masque, un jour qui n'est pas éloigné.
— Eh ! quoi, tu doutes de sa vertu ?
— Il ferait monter le sang de la honte à la face de Kreistos, si Kreistos pouvait rougir. Il a des fréquentations avec toi, Gentil, il vit de ton aveuglement et te flatte et se laisse nourrir par toi, comme un chien et un pourceau qu'il est.
Un silence. La lune au zénith. De l'Esquilin où ils se trouvaient ils apercevaient toute une partie de Rome sous une lumière blanche troublée de lignes grises. Le Tibre,
au loin, faisait un serpentement énorme, dont les nœuds avaient des lueurs d'argent Autour d'eux, les vastes jardins de Mécène aux végétations cendrées, s'immobilisant ; de l'autre côté, la masse, à plat du sol, du Camp des Prétoriens, le Vivarium, des remparts s'alignant jusqu'à la porte Capène, la campagne partagée par les voies Nomentana et Salaria, et l'horizon des collines diffuses bosselant le ciel. Du Vivarium, renfermant les bêtes emmenées de l'Orient par Elagabalus, soubresautaient de rauques gémissements. Zal étendit la main :
— C'est là-bas qu'ils dorment, les confesseurs de Kreistos. C'est là-bas que leurs cadavres sont couchés sous les arénaires. Si nous avons quelques années de paix encore, combien seront-elles punies par des années de persécution. Mais l'Agneau sait ce qu'il veut. Le monde lui appartiendra et Rome orgueilleuse ploiera sous le pied de Kreistos !
Il tourna à droite, sans rien ajouter. Un lacet de ruelles aux maisons hautes desquelles s'échappaient d'épouvantables odeurs, se cassait de clartés hacheuses. A des encoignures, des temples fermés et des fontaines s'égouttant finement ; puis des carrefours, charbonneux de lampes placées devant des autels abandonnés ; des ombres de femmes en des trous de portes basses. La lune mettait ci et là des inondations blanches, d'où jaillissaient des portiques brisés, des places grandes comme la main, mordues d'escaliers de quelques marches menant à des maisons barricadées soigneusement. Une rue resserrée, qu'ils pouvaient à peine traverser de front, s'enveloppait de cette lumière lunaire, et Zal s'y engagea. Amon entendit un vague chant de femmes et d'hommes, comme sorti du sol même. Il s'arrêta. Mais le Chrétien lui prit la main.
— Que vas-tu faire, maintenant? lui dit-il. Je ne désirais pas t'emmener ici, mais tu as voulu me suivre, et je ne puis manquer l'assemblée des miens. Nul ne te connaît, sinon Atta, s'il y est. Oh! alors, je mettrai son âme de pourceau au dehors et cracherai dessus. Viens !
Et comme Amon ne savait que dire, tant ce chant qui ne cessait pas l'inquiétait :
LAGONIE. 105
— A moins que tu ne veuilles t'en retourner seul au Vélabre! Alors, adieu! fit Zal.
Amon le suivit. Ils se rapprochaient du chant, dont le rythme grossissait en tendresses inénarrables. Zal s'arrêta devant une porte lamée de fer fortement cloué, derrière laquelle quelqu'un devait être, car elle s'ouvrit doucement : un couloir se profila jusqu'à une muraille humide ; la rampe d'un escalier se présenta, à la lueur d'une lampe de terre cuite ; Zal descendit, suivi d'Amon qui, entendant souffler dans son dos, n'osa se retourner.
Une petite salle, très basse, à la voûte en cintre supportée par des piliers carrés. Au fond, en une surface lumineuse ornée à fresque, une tête d'homme à barbe pointue, retombant sur une poitrine nue, d'où dégouttent des larmes de sang ; les bras en croix, le corps amaigri, affaissé dans l'inertie de la mort, avec, autour, deux figures ailées dans une teinte de vagues ; deux longs T palmés de feuillages symboliques s'élargissant au sommet, en pluie de lis adorables... Au plafond, mangé d'une demi-ombre, un grand agneau blanc, une baguette à la patte, frappant un rocher effusionnant d'eaux bleues qui embrassent la voûte, et dans lesquelles se baigne un autre agneau blanc baptisé par un troisième... Puis, au long des murailles éclairées de lampes ignorées, des ornements simples à couleur fondante ; des rinceaux d'une pureté vierge, sans contours violents ni enchevêtrements, séparés par des écussons rectangulaires que surmontent des urnes coiffées de fruits peints ; une floraison triomphale de portraits de Kreistos en buste, auréolés d'or jusqu'aux épaules, chevelus, blancs de peau, les yeux langoureux sur le vide, la barbe pointue, une main sur le cœur, l'autre tenant un livre ouvert, le tout comme nageant sur un fond d'étoiles immuables...
Sur des bancs symétriquement placés, des hommes et des femmes séparés par sexes, pauvres et riches reconnaissables à leurs vêtements, qui ne retournent même pas la tête à l'arrivée de Zal et d'Amon, s'asseyant lentement.
Une mélopée triste, brisée par endroits d'élans de mysticités, à laquelle se trame un thème qui, éternellement, revient comme le flot d'une mer grisâtre, s'adresse aux Kreistos dont les faces pâles se figent dans les voûtes, et semblent jouir des Fidèles qui sont là!
Des pleurs de femmes et des sanglots d'hommes, des battements de poings à des poitrines vouées aux macérations, des clins de tête multipliés, et des prosternements, et des prières basses qui font un chuchotement continu, et des silences qui sont pleins d'anxiété !
Le Kreistos du fond semble s'animer : ses chairs rosissent, son corps se gonfle comme sous un souffle de vie, et ses yeux, ses beaux yeux mourants, brillent en topazes allumées, et sa tête se relève, et ce ne sont pas des larmes de sang qui dégouttent de sa poitrine, mais des pleurs clairs, semblables à des perles roulant sur le sol !.. . Et les figures ailées se transforment en archanges cuirassés d'écaillés d'or et brandissant éperdument une lance au bout de laquelle flotte une étoffe bleue, et les T s'envolent lumineusement en un détachement de feuillages, de palmes et de lis, comme des voiles blanches sur un océan illimité !
Eclair d'un instant ! Et pendant que tout s'immobilise à nouveau, reprend la mélopée triste, brisée par endroits d'élans de mysticités, à laquelle se trame un thème qui, éternellement, revient comme le flot d'une mer grisâtre. Et ce sont des pleurs de femmes et des sanglots d'hommes, des battements de poings sur des poitrines vouées aux macérations, des clins de tête multipliés, et des prosternements, et des prières basses qui font un chuchotement continu, et des silences qui sont pleins d'anxiété !
Un remuement de gens se rasseyant ; une méditation alourdie. Puis, sous le grand Kreistos en croix, une forme se détache, dominant la salle, jaune à la lueur des lampes.
— Frères et Sœurs, qui exprimera le tressaillement de nos âmes, lorsque nous acquîmes la certitude que l'Agneau usait, dans sa grâce infinie, de l'abominable corruption des temps pour la manifestation de son Verbe. Oui ! De ce vase d'iniquités qui s'appelle le Palais des Caesars, de ce sépulcre
de faux dieux s'élève la fleur divine, l'éclairante fleur de la Grâce qui va embraser le monde comme un feu d'amour purifiant. Bénissons-le, Lui ! Les persécutions expirent au seuil de l'Empire nouveau qui favorise Kreistos ; nos martyrs, couchés dans la plaine, pourront bientôt dormir paisiblement du sommeil de la Sainteté, dans nos Eglises, baptisées par l'Agneau !
Et la femme, dont la voix ardente a des tendresses débordantes, regarde avec extase ce supplicié, Kreistos. Un silence ; mais Zal se lève :
— Frères et sœurs, les temps n'ont pas cessé de nous être inexorables. J'ai confessé Kreistos, ce soir !
Et Zal s'avance, montrant subitement, toute blême, sa face tuméfiée qui jaillit en pleine clarté. Un cri d'effroi ! La femme s'élance sur Zal :
— Oh ! vivant, vivant ! Bien vivant ! Loué soit l'Agneau qui a vaincu le Péché, Zal !
— Si l'Agneau a vaincu le Péché, l'Amour impie de la Chair vaincra l'Amour! fait une voix âpre, la voix d'Atta, n'ayant vu de cette scène que Zal et Severa.
Et comme ni Zal ni Severa ne l'entendent, dans le tumulte de cette scène qui a fait momentanément oublier Kreistos, Atta ajoute, terriblement, en apercevant dans les Chrétiens présents des Occidentaux qui se refuseront volontiers à l'analogie entre Elagabalus et Kreistos, analogie qu'acceptent seuls les Orientaux comme Ghéel et ceux qu'il vit chez lui le jour de l'arrivée de Maglo. Et, sourdement, il agrandit la fêlure déjà sinuant entre eux, par une hardie accusation des deux Principes du Mal et du Bien. — Zal inspiré par le Mal sous le couvert du Bien, — dirigée contre celui-ci, et ainsi réveillant des malveillances qui ne demandent qu'à accabler son ennemi.
— Toujours la lutte des deux Principes, Zal, à laquelle tu te laisses aller comme un Perse que tu es. Tu diminues la bonté et la puissance de Kreistos, au profit du Démon.
Mais Zal, mais Severa ne l'écoutent davantage, cependant que des Chrétiens branlent la tête et les laissent, délicieusement l'une tâtant la face de l'autre, de ses mains fines
de femme qu'on dirait patricienne. Les Chrétiens regagnent leurs bancs. Zal se rassied auprès d'Amon, blotti au plus profond des coins de la salle, où maintenant des ombres descendent sur les Kreistos.
Un Fidèle se dresse. En paroles entortillées, il rend grâce au Fils de l'Homme pour le commencement d'un martyre dans la personne de son Frère Zal. Mais il ne voudrait pas
que les Chrétiens eussent espoir en l'Empereur Elagabalus qui n'est qu'un vase plein de vices, duquel ne sortira pas la F'eur de la Grâce, mais la Vipère effroyable du Mal.
— Il y a un commencement d'hérésie dans ce qu'a dit Severa, ajoute-t-ii, et il le lui avoue avec la certitude, purifiée de tout orgueil, que, rentrant en elle-même, elle reconnaîtra l'éternelle Vérité.
Un autre : — A ses yeux, Zal a manqué d'humilité en interrompant l'homélie de Severa pour avouer avoir con-
no LAGONIE.
fessé Kreistos. IJ a connu, lui, Dativus, des martyrs ayant souffert du feu, de la flagellation, des mines, et qui, privés de bains et de lits, avaient caché leurs témoignages avec soin. La main gauche doit ignorer ce que fait la main droite : les Chrétiens, quelque joie qu'ils en ressentent, n'ont pas à savoir si Zal a subi la persécution du Gentil, qui est affaire entre l'Agneau et lui.
Un autre : — La Foi vaut sans les œuvres. Pourquoi Zal, qui vient à l'assemblée de ses Frères et Sœurs, la troublet-il par une manifestation inopportune de sa confession à Kreistos ? Mieux ne valait-il arriver au commencement des prières et se fondre avec tous dans le sein divin de l'Agneau sans tache, que distraire son âme par les choses du dehors, la salir au toucher des Gentils et commettre ainsi le double péché de Curiosité et d'Orgueil. Mais tel a toujours été Zal : un serpent est en lui, qui rongera son cœur et en fera un prédestiné de Satan!
D'autres : — Il y a entre Zal et Severa des attraits que l'esprit ne peut expliquer sans la chair. Ainsi, lorsque Zal a montré sa face toute martyrisée, pourquoi Severa s'est-elle précipitée sur lui, au lieu de poursuivre son homélie écoutée avec recueillement? Un sentiment pareil ne passe certainement pas inaperçu. Puis, comme le veut faire accroire Zal depuis longtemps, pourquoi étaler avec complaisance les abominations d'Elagabalus et des siens, et dire que Kreistos a intérêt à laisser agir cet insensé ? Profanation ! Blasphème ! Assimiler ainsi la créature au Créateur! C'est, comme l'a dit le très pieux Atta, reconnaître la lutte — condamnée et condamnable — de deux Principes, rapetisser la Puissance divine et agrandir celle du Mal.
Un grand cri, comme arraché o'une poitrine que l'on ouvrirait, et voilà Severa prosternée à plat devant Kreistos, et pleurant, la face cachée au sol. Les Fidèles, debout, étendant la main vers elle, comme pour la maudire, pendant que Zal, tout pâle, reste hésitant. Mais Atta s'écrie, arrogant, le col très haut, dure l'arcade des yeux qui brillent au-dessous en charbons d'homme de vice :
— Et toi, Zal, inclineras-tu enfin ton orgueil devant
L AGONIE, in
Celui qui racheta les hommes ; imiteras-tu notre Sœur, en perdition pour toi, ou resteras-tu inflexible dans le Péché? Ah ! à ce son de voix, Zal bondit, et écartant les Fidèles, prend le poing d'Atta et l'entraîne de force au pied du Kreistos, qu'éclaire maintenant une faible lumière, d'un jaune obscur.
— J'en prends à témoin Celui-là qui nous jugera tous, que cet homme vit du Péché ; que ce faux Frère a l'âme noire comme le Serpent. A genoux, à genoux, Atta! Voici Amon qui va témoigner !
Et, lui serrant la gorge, il le force à s'agenouiller, pendant qu'Amon, que n'avait pas encore aperçu Atta, se fait petit, petit, et voudrait bien se dérober plus encore. Mais des fidèles le poussent vers Zal. Alors Atta, en un violenc effort, s'arrache à ce dernier, et, renversant quelques Fidèles, s'échappe de la salle. Un bruit violent de portes refermées s'entend en haut, puis, dans le silence, les pas précipités d'un homme traversant la rue.
Et Severa, relevée, essuie ses pleurs du bord de sa palla, en souriant à Zal qui joint les mains, les yeux à la voûte où se fondent les trois agneaux, où les ondes du rocher se brouillent en du noir fuligineux.
Mais l'Assemblée se dissout. Un à un les Fidèles se donnent le final baiser de paix. Des serrements de mains expressifs, des tendresses longuement celées, des larmes furtives, des effusions muettes d'homme à femme dans les ombres de la salle, et comme un large embrassement d'âmes sur lesquelles plane l'Agneau et que protège Kreistos ! Seuls, restent Severa et Zal, et Amon, apoltronni.
— Adieu, Sœur, dit Zal à Severa, qu'il baise chastement au front ! Adieu ! J'ai anéanti l'imposture et confessé Kreistos. Quelles belles heures pour moi, Sœur ! Elles me rapprochent de Lui.
— Assez, assez, Zal, répond Severa. Ta fierté me ferait douter de ta bonté. Séparons-nous ! — Et doucement quittant Zal :
— Tu m'es témoin, Fils de Dieu, que j'aime cependant cet homme par l'esprit et non par la chair!
Severa s'éloignait rapidement. La rue était toujours déserte, avec des changements d'ombre et de clarté. Mangée à un bord, la lune déclinante roulait dans le ciel, au bas duquel une bande jaune flottait.
Zal ne disait rien et Amon songeait. Les bruits courant sur les sectateurs de Kreistos qui, à Alexandrie comme à Rome, occupaient depuis longtemps les curiosités polythéistes, allait-il y croire? Ces confessions à voix haute; ces baisers et ces larmes, et cette espèce d'amour ébauché entre l'extraordinaire Zal et Severa, si éloigné de ceux qu'en sa vie d'homme calme il avait vus jusqu'à présent!... Il n'osait y penser droitement. La fuite d'Atta, dès ouï son nom, l'étonnait. Il devait être bien coupable, Atta, car l'innocence ne se dérobe pas ainsi devant l'accusation ! Et il se promettait de le sonder à la première occasion.
L'Egyptien marchait avec d'énormes lourdeurs aux jambes et des ensommeillements aux yeux. Il supputait mentalement les heures non dormies dans son appartement du Vélabre, grâce à cette aventure de la Voie Suburane, qui lui attira Maglo, qui lui fit connaître Ghéel, l'empêcha de se retirer à temps chez lui et, chassé vers l'Esquilin par Elagabalus, le fit assister au témoignage de Zal devenu son compagnon de nuit.
Obscurément, il se disait que c'étaient des Chrétiens qu'il voyait partout. Ils avaient une colossale puissance d'expan-
sion, et tout concours de peuple n'était pas sans eux. On avait pu jadis les jeter aux bêtes, maintenant on pouvait les molester ; grandissant sur le sol de l'Empire, ils pullulaient au point que chaque rue, chaque maison comptait son chrétien. Ils étaient faits aux injures et aux coups, comme Zal et Maglo. Ils acceptaient facilement ce qui colérait les adorateurs des autres dieux : l'intronisation d'une religion répugnant à l'Occident et la dissolution de l'Empire dont chacun s'effrayait vaguement. On les soupçonnait même d'appeler cette dissolution et d'y travailler sourdement. Pour lui, Egyptien, dont la patrie souffrit de Rome, que lui importait? Même des mouvements de sympathie secrète le faisaient acquiescer à cette mort d'un Empire, mais il constatait; il se laissait aller à reconnaître cet état de choses qui lui sautait aux yeux.
Une clarté violette transsudait du cie] pilein de douceur. A l'autre extrémité de l'horizon, la lune redevenait jaune, faisait prendre corps à des apparences de rues, des profondeurs de places, d'ombres grisâtres d'édifices qui- surgissaient peu à peu du sol. Amon et Zal passaient devant des temples, de Jupiter Viminal, de la Vénus Erynne, de l'Hercule. Ils traversaient des quartiers qui se troublaient de gens matineux : les quartiers Succusanus, de l'Orus, des Capulateurs. Ces parties de Rome avaient, quoique à l'aube, de funèbres allures, rien qu'à voir leurs maisons allongées aux fenêtres étroites, aux portes basses, à sentir certaines odeurs de terre de cimetière récemment levée. C'était la région des porteurs, laveurs et embaumeurs de morts, qui l'habitaient en familles pullulantes.
— Tu n'as qu'à suivre encore cette Voie avec moi, dit Zal, et descendre le Viminal jusqu'au Temple de la Paix, qui te conduira au Forum, et, de là, au Vélabre. Je vais rentrer chez moi.
Et il prit une rue qu'Amon reconnut pour celle du poète Zopiscns, avec qui il avait fait un si bon et si lourd repas la veille. Cela lui fit dire à part lui qu'il n'avait rien mangé depuis, car la faim le tenaillait.
Il allait quitter Zal, redevenu silencieux, qui s'arrêta
devant une maison au corridor ouvert, pavé de pierres pointues espacées d'ornières, menant droit à une cour au bassin empli d'une eau coiffée de moisissures verdâtres. Cette cour était une sorte de puits aux parois duquel s'ouvraient de petites fenêtres aux volets délabrés, dont les creux cachaient des familles de lézards gris, plaquant leur ventre flasque à la muraille fongueuse et avalant placidement l'air empuanti.
— Je connais cette maison ; c'est celle qu'habite Zopiscus, fit Amon.
Et comme Zal pénétrait dans le corridor, il le suivit, gravissant avec lui un escalier aux marches de bois. Ils ascendirent ainsi cinq étages à peine éclairés de trous ouverts sur le matin. A la dérobée, Amon vit tout un coin de la Campagne, le Camp des Prétoriens et le Vivarium. Au loin, des formes humaines, réduites à exiguïté, faisaient des criblures noires qu'un van aurait secouées et qui erraient dans des plaques de soleil naissant.
Encore ils montèrent. Le huitième étage était sur le toit plat, en forme de belvédère branlant, et l'on y atteignait par une échelle tout embrouillée de toiles d'araignées. Il y avait une dizaine de logettes dont les portes grinçaient, à demi-brisées, sur une terrasse surplombant les étages inférieurs, et les dépassant sur la largeur de la rue. Amon voulut regarder sous lui. En un éclair, lui rayèrent le regard des rues qui s'animaient, des boutiques qui s'ouvraient, des embaumeurs de morts, sous le bras des urnes pleines de parfums, et, courant, des bouchers, la tunique rouge de sang, se dirigeant vers le Marché-aux- Viandes, le Macellum ; des matrones allant au Marché-aux-Fruits, situé au sommet de la Voie Sacrée ; des restaurateurs qui faisaient courir des ânes bâtés de coufins vides ballant de chaque côté du ventre. D'en bas montait, mais plus intense, comme grillée à la chaleur du matin, cette odeur de cadavres qui semblait flotter sur le quartier ainsi qu'un nuage violet.
Zal désigna la porte de Zopiscus à Amon, et lui-même, le quittant, s'enferma dans une des logettes qui formaient tout l'étage.
Il n'y avait plus à hésiter pour Amon qui avait faim et était brisé, et dont la face, à courir ainsi la nuit, prenait des teintes verdâtres, des teintes de peau des embaumeurs et des laveurs de morts. Il frappa à la porte de Zopiscus : nul ne répondit d'abord ; il frappa plus fort. Une voix s'éleva, celle du poète, qui n'entendit pas Amon, car il déclamait en ce moment une ode de sa composition, en vers falisques peut-être! et tout entier à sa propre audition il ne remuait pas.
Alors Amon, qui s'aguerrissait, pesa sur la porte. Un coup d'air le poussa violemment dans l'intérieur : il manqua choir contre un pot de chambre de terre grossière, juste placé devant. Des feuilles de papyrus voletèrent. Zopiscus, juché sur un mauvais escabeau, bouchait de son corps très maigre l'ouverture d'une fenêtre éclairant un lit de bois. A l'aspect de l'Egyptien, il resta bouche ouverte, un pied en l'air, une main brandissant le poème, ne sachant que dire et fermant un œil, de terreur.
Balbutiant :
— Tu n'es pas une apparition ; oh ! non, tu n'es pas une apparition venue me troubler?
Et comme Amon, abruti par cette réception, restait tout gelé, le poète lui fit, de son escabeau :
— Je t'ai connu vivant, Amon : j'ai composé pour toi des poèmes sur Anubis, Sérapis, Zom et Num, sans oublier Isis et Osiris. Mais j'ai à me confesser. Ces poèmes n'avaient pas été dédiés aux dieux de ton pays. Tu me pardonneras. Veux-tu savoir quelle divinité avait déjà reçu l'hommage de ma Muse?
— Oui! dit sourdement Amon, sans plus se mouvoir et horrifié.
— Vénus ! fit Zopiscus, contrit et triomphal à la fois. Amon fit un pas vers lui, puis deux, puis trois. Il touchait
à l'escabeau. Zopiscus était en subligaculum court et en subucula, de telle sorte que ses bras nus, retombant sur ses jambes nues, osseuses, frôlèrent la face de l'Egyptien. A ce contact, il ferma les yeux, croyant être dévoré d'un coup, et se laissa aller sur Amon. Tous deux tombèrent alors, et la
n6 L'AGONIE.
tête de Zopiscus renversa le pot de chambre dont le liquide s'écoula par la terrasse avec un petit bruit de cascade.
— Amon!
— Zopiscus!
Ils se relevèrent. Ils se palpèrent. Ils étaient intacts. Zopiscus vit qu'Amon n'avait pas cessé de vivre. Au contraire! Après un repos, l'Egyptien dit que n'ayant rien mangé depuis leur petite débauche, besoin lui était de se réconforter, et Zopiscus se fit expliquer pourquoi Amon était chez lui de si grand matin. Et pendant qu'il se vêtait, Amon lui raconta, légèrement confus, sa rencontre avec Cordula, l'an:ivée de l'intempestif Maglo, le bon vouloir de Ghéel, la soirée écoulée à reculer devant l'Empereur, la connaissance de Zal et l'assemblée des chrétiens. Il n'oublia pas Atta. Cela agréa fort à Zopiscus, surtout la déconfiture d'Atta, son concurrent, car il dit :
— Vois-tu, ce parasite méritait bien cela. Avec toi, il déguisait seulement sa qualité de chrétien, qu'il eût reniée si je n'avais été là. Tu le chasseras de ta présence, n'est-ce pas?
— C'est un homme fort savant, fit Amon, et je ne comprends pas pourquoi ton voisin Zal lui en veut si fort!
Le voisin Zal ! Zopiscus ne le connaissait point. Zopiscus devenait fier, maintenant qu'Amon lui offrait le ientaculum, repas du matin fait de pain trempé dans du vin, avec un accommodement de dattes et d'olives. A ce mot : chrétien, il eut des sourires méprisants, et les haut-le-corps, et les ironies d'épaules d'un être supérieurement vivant hors de la basse humanité, ce qui rendit perplexe Amon, surtout pour Zal dont, vaguement, il devinait l'énorme vitalité mentale sous l'extrême pression des doctrines de Kreistos.
— Cependant, il te connaît, Zal, dit-il au poète, car c'est lui qui m'a montré ta porte !
— Ces gens-là connaissent tout et se glissent partout. Moi, je ne savais si ce Zal habitait ici. S'il me connaît, quoi d'étonnant ! Je suis plus répandu que le Capitole. Ma renommée, qui fait pâlir celle de tous les poètes, a jailli comme une lumière devant ses yeux!
LAGONIE. 117
Ils descendirent les huit étages de la maison, toute en rumeur de gens réveillés, et furent bientôt attablés en une taverne de la porte Salaria, vers la Campagne où elle mettait les chromes violets de ses alcées et de ses volubilis dont les clochettes grimpaient à la tonnelle frangée d'une vigne. Zopiscus buvait beaucoup et Amon mangeait beaucoup. La taverne s'offrait à une clientèle de voyageurs arrivant à Rome, et de soldats échappés du Camp des Prétoriens, qui faisaient un tapage de jurons et de cris. Zopiscus avait un rire sec, surtout lorsque de nouveaux venus, à allure modeste, se faisaient servir silencieusement.
— Qu'est-ce que tu as donc, lui demanda Amon ; pourquoi ces rires?
— Bah ! Je ris, car avant peu on pleurera là-bas.
Et, troussant sa barbe pointue sans moustaches, il désignait Rome, étalée devant eux, grisoyante de la hauteur de la taverne.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Je veux dire que ces chrétiens et ces soldats ne s'accommoderont pas longtemps ensemble. Le temps à Elagabalus de s'amuser et nous en verrons de belles !
— Crois-tu donc qu'Elagabalus, qui fait fuir les paisibles citoyens la nuit, puisse jouir longtemps dans son palais des Caesars ?
— Peuh ! Seuls, les soldats le peuvent dire.
— Ils ne sont donc pas contents de l'Empereur? On ne le dirait pas, à les voir.
— Ils sont contents, sans doute, mais il ne faut pas qu'ils s'ennuient à voir Rome des murailles de leur camp. Et puis, Rome est comme un fruit qui renferme un ver. Le fruit se pourrira. Le ver, c'est le chrétien qui accepte aisément les changements d'Elagabalus, alors que l'adorateur des dieux n'en veut point. Ma vaste pensée est allée jusquelà ! Les bons citoyens disent que ce sera pour l'Empire le coup de la mort si l'Empereur ne revient pas aux dieux de Rome. Mais bah ! Buvons et mangeons. J'ai bien vu et n'ai été incommodé de rien !
Comme s'il eût entrevu, par des échappées informes, une
LAGONIE.
catastrophe de l'Empire qui ne pouvait longtemps durer, Zopiseus philosophait en mangeant et en buvant à petits coups, ajoutant les dattes aux olives, et y mêlant, pour sa plus grande gloire, des vers à lui ! Amon commençait à dormir. Un invincible sommeil cousait ses paupières ; ses jambes se détendaient, et maintenant, dans le plein jour pénétrant par la porte verdoyante de la taverne qu'encadrait,
échappée à la tonnelle, la vigne aux enramèlements épais, il rêvait :
— Une jeune prostituée l'appelait, et un vieillard lui mordait un morceau d'épaule ; Ghéel se promenait avec lui sur l'eau
du Tibre, comme Kreistos sur le lac de Tibériade, et Elagabalus l'enveloppait d'un filet de rétiaire. Puis, avec Zal, il apparaissait dans l'Assemblée des chrétiens, qui le fuyaient en un vol de beaux ibis se mirant dans le Nil, un Nil bleu bordé de temples de briques rouges et de sphinx immuablement ricanants. Etres et choses se fondaient ensuite en une mer brouillassante, dont les profondeurs gélatineuses roulaient des têtes menaçantes, aux bouches atroces criant des mots inconnus. Amon les voulut
fixer au passage, et il reconnut les têtes des chrétiens entrevus à l'assemblée de Zal.
Cette mer finalement était bue par des crocodiles apparus de tous côtés.
Le voyant complètement endormi, Zopiscus, qui ne philosophait plus, le laissa là et partit.
Sur le mont Palatin, devant le Palais des Cassais bordé de portiques de cipolin et agrémenté de jardins aux végétations retombant par-dessus des murailles crevées de fenêtres à demi-cintre croisées de larmes de bronze, une populace se resserrait autour d'une troupe de baladins. C'étaient des nègres à peau luisante, des serpents vivants s'immobilisant en anneaux aux poignets et à la cheville ; un nain à la grosse face barbue, aux oreilles flasques pareilles à des goitres de crapauds ; des danseurs de corde bâtis tels que des échafaudages ; des montreurs de singes et de chiens savants agitant des fouets au manche en patte de gazelle, et un dompteur de crocodile qui sautillait, les mâchoires claquantes sur le pavé soleilleux, le cou engoncé en un large collier de cuivre, et dont miroitaient les écailles du dos, larges comme des patères. L'amphibie était l'épouvantail de la troupe, car celui qui le tenait par une chaîne n'avait qu'à le diriger là où la foule affluait pour qu'il la fît s'évanouir, hurlante, dans un mouvement précipité de recul.
Typochronos était assis sur un des piliers du pont, bâti par Caligula, qui du Palatin allait au Capitolin. Depuis le Vélabre, il avait suivi l'étrange cortège, et, fatigué, il béait devant l'Arx rayant le ciel bleu de lignes sombres, la colonne de Trajan et la prison Mamertime, les temples dont les dômes apparaissaient par derrière, et le fourmillement du peuple passant dans les rues de dessous. Il s'avouait que
c'était du temps perdu à quitter sa boutique pour suivre des troupes de baladins, comme celles-ci, ou des couples de léopards et de lions jugulés, comme ceux auquels, la veille, Elagabalus avait ouvert son palais pour des jeux terribles dont le mystère planait. Et il allait s'en retourner, quand cinq hommes se dressèrent devant lui, bouchant son horizon.
L'un lui parla : gros, poussif, suant, avec des bagues à tous les doigts :
— Tu nous fais l'effet d'un excellent citoyen, et c'est pourquoi nous avons recours à toi. Nous arrivons de Brundusium !
— Oui, fit le second, qui, éborgné, avait un air triste ; ce matin à peine avons-nous passé sous la porte Capène.
— Nous nous sommes égarés à Rome et nous cherchons quelqu'un de grand !
— D'illustre, fit l'autre, soupirant.
Le troisième ajouta, dans un étranglement de voix :
— Et qui est personne influente auprès de sa Divinité l'Empereur.
— Atillius, primicérius des gardes prétoriennes ! reprit le premier.
Le quatrième et le cinquième portèrent leur tête sur les épaules des premiers, et fixèrent avec de gros yeux ronds Typochronos.
Le barbier eut un mouvement de terreur, et, balbutiant :
— Atillius, primicérius des gardes prétoriennes ! Eheu ! Eheu !
Et il restait bouche bée, un doigt en l'air, avec le geste vague d'un barbier rasant un invisible client. Atillius ! Ce nom, depuis des semaines, les Romains le prononçaient en le mêlant aux orgies d'Elagabalus, à ses folies, à ses tentatives d'immerger l'Occident dans le pompeux Orient pour l'en ressortir, plus éclatant, comme d'un bain de voluptés, de crimes et d'or. Maintenant encore ils disaient qu'Atillius appelait auprès de l'Empereur, comme des prêtres de divinités auxquelles il fallait sacrifier, les danseurs de corde et les baladins, les montreurs de singes et de chiens savants et le dompteur du crocodile ! Et c'était ce Silencieux, pas-
122 LAGONIE.
sant en un méprisant rictus, ce Romain dégénéré toujours en compagnie de son affranchi, son vice vivant, dont la mitra rappelait trop bien l'intrusion de la Pierre-Noire, qu'on lui demandait ! S'imaginant être le jouet de quelques plaisants, il voulut se retirer quand le premier interpellateur fit à ses compagnons :
— C'est à étonner, citoyens Asprenas et Potitus ; on dirait que le noble Atillius est la terreur de Rome ! Qu'a donc fait ce doux et tranquille patricien, absorbé en lui-même comme un grammairien transi?
Et Tubero — le Brundusinien Tubero — se mit à rire, non sans un peu d'inquiétude, car lui et les autres ne savaient que devenir à Rome, puisque, n'y connaissant qu'Atillius, Atillius leur était introuvable. Mais le quatrième fit au cinquième, férocement :
— Ce Romain ne veut rien dire, Elva ; tordons-lui le cou pour voir sa langue !
— Bien dit, Marner, répondit l'autre!
Et Marner et Elva brandirent leurs mains velues, des mains formidables qui se rapprochèrent de la face de Typochronos, où la barbe vieille d'un jour faisait des points bleus. Le barbier cria. D'un élan, il colla le ventre de Tubero sur la maigreur voltante d'Asprenas, poussa de son nez la nuque de Potitus et disparut en un remous. Les mains des deux parasites retombèrent. Ce fut très rapide. Un bout de la tunique bordée de jaune de Typochronos flamba dans la foule, pendant que Tubero faisait très dignement à Elva et à Marner :
— Pourquoi ne l'avez-vous étranglé d'un coup? Il aurait sans doute parlé.
Dans le lacis des voies que le pont de Caligula enjambait, une autre populace débordait, avec des cris bizarres et des rires éclatants. Puis, irrupta un désordre de gens : des plébéiens en haillons, des esclaves pieds nus, des marchands d'allumettes soufrées, de gras-double et de pois bouillis ; des oisifs de diverses nations, des ouvriers cordonniers et des ouvriers briquetiers des régions du Tibre et de la région transteverine. Des galles à trogne vicieuse rou-
LAGONIE. 123
laient avec, donnant du plat de la main sur des épaules nues de matrones, et des enfants battaient très vite dans leurs doigts des tessons de vases cassés.
Les Brundusiniens regardaient, surpris. Sous eux, les maisons exposaient des toits rouges ou bleus, quelques-uns recouverts de tuiles vernissées rayonnant en queues gigantesques de paons, des terrasses se graduaient sous des vêtements séchant au soleil. Tout au fond, le Panthéon d' Agrippa hissait sa coupole de bronze, et des pans du Tibre, jaunes, s'élargissaient en une illumination. A l'extrémité du pont, la masse humaine poussa des prostituées des quartiers plébéiens, aux chevelures teintes, rousses d'or ou jaunes safran, aux robes flottantes sans ceinture d'une ténuité de fil, laissant voir des chairs animées et des sexes à peine dissimulés. Les lanières de leurs sandales plates s'entre-croisaient jusqu'aux genoux et des anneaux de métal entouraient leurs poignets et leurs cols. De tous côtés, des exclamations :
— Antistia, la Sabine!
— Matua ; Gallila, Amma !
— Cordula ! Eheu, tu as maigri, Cordula !
— Mange donc du gras-double, Bœbia!
Elles passaient sous l'orage des plaisanteries, le coude dressé ; quelques-unes relevaient leurs robes à la hauteur des reins, élargissaient leurs jambes, ou prenaient, à poignées, un de leurs tétons qu'au hasard des amoureux essayaient de mordre. La poussée porta loin les Brundusiniens mêlés aux prostituées, au point qu'Asprenas eut son œil unique noyé dans le fard épais d'une joue, que Potitus s'écrasa la face au dos transsudant d'une matrone, que Tubero colla sa main à la cuisse de Matua, pendant que Marner et Elva, qui espéraient s'amuser à Rome, reçurent une volée de coups qui fit d'eux, un instant, des naufragés agitant au-dessus des flots des mains désespérées.
Ils se retrouvèrent, Asprenas, une plaque ronde de fard rouge juste sur l'œil, Tubero reniflant sur sa main l'odeur de Matua ; Marner avait une oreille en sang ; Elva se frottait la tête ; Potitus, hébété, aspirait longuement, la face renversée, avec un glougloutement d'asphyxié revenant à la
vie. Déjà Asprenas ouvrait tristement la bouche quand des Prétoriens, glaive au poing, cuirasse lacée, casqués et chaussés de fer, firent vider la place du Palais, où les prostituées entrèrent.
Ils ne comprenaient plus, et tout leur paraissait extraordinaire. Ils étaient venus pour assister, sur l'ordre d'Elagabalus adressé aux notables des villes, au mariage annoncé, ce jour même, de la Lune et du Solei), l'une, sous une forme de statue d'Astaroth, déesse phénicienne, l'autre sous celle de la Pierre-Noire, dieu de l'Empereur. Brundusium, obéissante, les avait envoyés malgré eux à Rome, qu'ils voyaient pour la première fois. Ignorant se trouver devant le Palais des Csesars, ils espéraient voir Atillius pour qu'il leur en ouvrît les portes, afin d'assister en leur qualité d'envoyés à la cérémonie du mariage, que sans doute l'Empereur devait présider.
Potitus et Asprenas allaient se lamenter, surtout Asprenas, qui en voulait à la Pierre-Noire et à Elagabalus, le Prêtre- Empereur, lorsqu'un homme vêtu de noir et la face rasée les aborda :
— Etrangers, vous désirez voir le Palais des Csesars ? Il est devant vous.
Et, comme ils s'étonnaient d'être restés devant cet édifice sans le deviner, l'homme ajouta :
— Vous venez des provinces et vous désirez pénétrer auprès de l'Empereur? Je puis vous emmener.
Il s'expliqua encore, faisant comprendre que cela exigeait quelque solidus d'or, que Tubero lui donna. L'homme se fit connaître :
— Mon nom est Atta, étrangers ; et je me flatte que Rome n'a pas de savants pareils à moi.
Et, voyant qu'Asprenas le regardait de son œil plaqué de fard, il lui fit :
— Oui ! je suis très savant, et puis facilement t'apprendre ta destinée !
Guidés par lui, ils avancèrent : Tubero, Asprenas et Potitus de front ; Elva et Marner, que Tubero, aimant ses aises en voyage, avait emmenés, derrière. Sous les portiques
gardés par des gladiateurs, des nomenclateurs aux robes de soie bariolée se précipitèrent vers eux. Tubero leur montra une tablette d'ivoire et les sceaux de Brundusium. Un nomenclateur repoussa Atta :
— Va-t'en, chien ! On te voit chaque jour ici à l'affût des étrangers. Tu n'es qu'un chien ; pars !
Il le frappa du poing. Atta s'excusa, et lorsqu'il fut loin :
— Prends garde, esclave ! Le peuple romain se souviendra de ton maître, et de toi, avec !
Et il partit, après un salut pour les Brundusiniens, seuls, sous les portiques, au milieu de provinciaux, d'esclaves et de gladiateurs.
Des gens affluaient dans le vestibule, pavé de mosaïques éclatantes, qui se terminait par un trou de lumière légèrement voilée d'une végétation lointaine, et de grandes colonnes décoratives s'y élevaient, séparées de candélabres énormes évasés en lotus, avec des pieds palmés soutenus par des atlantes d'argent.
Des femmes s'enfoncèrent dans une vaste salle qui s'ouvrit tout à coup, qui avait des draperies pourpres, des vases sur des piédouches d'onyx et d'agate, des lits et des sièges lamés d'ivoire, et, circulant à son plafond, une galerie à pilastres d'albâtre. Elles portaient, dans des corbeilles d'osier, des fleurs en quantité considérable : lis blancs et rouges, jacinthes, violettes, lilas, œillets, roses, lauriers-roses, campanules bleues et claires, toute la floraison de Rome et de l'Italie qui s'engloutit là, en un fort parfum traînant dans de l'a r clair.
Les notables de Brundusium s'immobilisaient à regarder les porteuses quand ils crurent voir passer Madeh. Tubero courut. Ce n'était pas l'affranchi, mais un autre prêtre du Soleil mitre comme lui, et qui disparut, dans un glissement singulier.
Ils errèrent, poussés et repoussés, n'osant plus demander Atillius, tant la magnificence de ce vestibule les étonnait. Aux murailles, les carreaux de Perse émaillés, dont les peintures figuratives flottaient, doucement exquises, dans un fond de colonnettes frêles reliées en haut par des enta-
blements légers, émerveillaient leur architecture élancée dans de la clarté. Au plafond, les peintures se suivaient, encadrées de feuillages fantaisistes à travers lesquels passaient des oiseaux, des amours et des singes. Des pierres précieuses scintillaient autour des colonnades; la mosaïque présentait des femmes nues portées sur des dos de cavales à queue de poissons, des bacchantes au sexe béant baisant des thyrses monstrueux, des nymphes aux cuisses blanches agitant des branches d'arbre, et ils foulaient ainsi des poitrines et des seins, des bouches ouvertes de femmes qui les appelaient et des ailes étendues d'oiseaux.
Ils étaient en un atrium bordé de galeries. Des étrangers, des magistrats romains, des sénateurs, des chevaliers, des officiers de l'armée, des envoyés des villes venus de partout, s'y coudoyaient avec des affranchis et des esclaves, pendant que, lentement, passaient des prêtres du Soleil dont la mitra jaune resplendissait. Ces derniers faisaient se retourner les étrangers et les provinciaux, qui ne pouvaient s'expliquer leur marche glissante, l'ondoiement de leur croupe, le rythme lascif de tout leur corps prêtant à des échappées de voluptés mystérieuses d'homme à homme, seulement connues de l'Orient.
Dans le bassin très vaste qui s'accalmait, sous un rayon de soleil oblique, un crocodile se pâmait, les yeux atones, crevant son museau au-dessus de l'eau jaune, et dans la profondeur liquide son corps vert-noir s'allongeait, pareil à une poutre. La bête tourna vers Asprenas son regard énigmatique, comme s'étonnant de l'empreinte rouge du fard inexorablement plaqué sur son oeil.
Inquiets de ne savoir où ils se trouvaient, ils demandèrent qu'on les conduisît auprès de l'Empereur. Quelques-uns de ceux à qui ils s'adressaient riaient alors, surtout de la grande tache rouge de l'œil d'Asprenas ; d'autres passaient dédaigneusement. Parfois, des portières s'entr'ouvraient sur des salles qui apparaissaient tout à coup, avec des ameublements d'or et d'argent, ou bien sur des jardins aux verdures infinies et des cours intérieures pleines de gens aux costumes éclatants.
D'une partie du Palais s'élevaient une rumeur claire de sistres et de chitares, des chants barbares et même des rugissements de bêtes féroces ; des bruits de glaives, des heurts d'armures, une immense clameur d'individus étouffant à voir un spectacle et que contiennent des soldats.
Ils traversèrent un atrium plus étroit. Ils devaient s'éloigner du centre, car maintenant moins de gens les coudoyaient, comme eux mélancoliquement à la recherche de quelque familier. C'étaient des étrangers, qui répondirent aux Brundusiniens en des langues inconnues.
Cependant, les rugissements grandissaient ; ils crurent voir, par une portière entrouverte, le profil vague d'un lion dont la crinière frisée faisait, sur un pan de mur s'ensoleillant, une ombre fantastique. Ils s'en retournèrent pour se trouver dans une cour déserte que traversait précipitamment un esclave noir, et où s'enlevait un jet d'eau du milieu d'une vasque basse, aux moisissures de végétation. Alors, ils eurent réellement peur. Des cris confus leur parvenaient, comme poussés par des individus égorgés. Se croyant poursuivis par une invisible troupe d'hommes armés, ils se précipitèrent dans un couloir obscur bordé de statues toutes blanches touchant le plafond de leur tête casquée de gladiateurs ou d'empereurs.
Une lourde porte bardée de bronze aux clous d'argent, puis une pièce étroite close, en face, par une portière aux ramages d'or tombant épaissement d'un centre émaillé. Au fond, un lit plaqué d'ivoire, un hépica d'or au milieu ; des vases de porphyre aux dessins de guerriers grecs nus, lançant le palestre, des vases rouges de terre aux dessins noirs, des vases de terre bleue semés de pierreries. Sur un meuble de bronze, des coupes très larges, à fond d'émail vert d'eau, des fioles de mixtures secrètes, des objets de voluptés impénétrées qui firent lever vers le plafond, par le vélum duquel un jour gris coulait, l'effroyable œil rouge d'Asprenas !
Tubero écarta la portière. Une fissure de jour s'allongea par l'ouverture, un chuchotement leur parvint. Alors, il prêtèrent l'oreille, écarquillèrent les yeux dans le silence à peine rompu pesant autour d'eux.
Sur un lit très bas, aux étoffes de soie brochée d'or, le coude sur des coussins de poil de lièvre, l'enfant Alexianus regardait tristement sa mère Mammaea, assise sur un escabeau d'ivoire, les mains jointes aux genoux serrés l'un à l'autre, en une attitude de frénésie. A côté, la vieille Mœsa, enfoncée en une cathèdre à dossier haut et la tête penchée sur le piédestal carré d'un grand vase, rêvait anxieusement.
Mammaea parlait. Elle suppliait Mœsa, aïeule d'Elagabalus et d'Alexianus, de s'échapper du Palais avec l'enfant, avec elle, la mère ; de dénoncer au peuple romain l'ignominie de l'Empereur, qui voulait maintenant enlever à son fils son titre de Csesar et le faire périr. Et elle lui désignait les personnages acceptant cette besogne d'empereur en délire : un Antiochanus et un Aristomaches, officiers ; Zoticus et Hiéroklès avec lesquels il se prostituait ; Murissimus, Gordius et Protogenès, ses très intimes familiers, plusieurs autres encore, avides à la curée que devait offrir la mort de l'enfant. Oh! non, ce cher Alexianus, ce doux adolescent au calme visage, cette jeune âme vertueuse ne périrait pas !
Le monde ne serait pas frappé dans cette mort qui faisait se révolter par avance la terre et le ciel.
Et elle ajoutait sourdement que sa sœur Sœmias, mère d'Elagabalus, se prêtait au complot, elle qui des nuits entières courait, jamais satisfaite, les lupanars de Rome; elle qui avait prostitué toutes les femmes et aidé à se prostituer les vierges, qui avait poussé Elagabalus à introduire le culte du Soleil, non dans sa nécessité de purification et de sainteté, mais dans celui de volupté des natures inférieures ! Et, bel esprit cependant, elle raisonnait sur cela, donnant une mysticité fort chaste à sa pensée, pendant qu'Alexianus la regardait toujours de plus en plus tristement.
Alors Mœsa essayait de disculper Scemias, sa fille comme Mammaea, et Elagabalus par elle aimé autant qu'Alexianus. Et, branlant la tête, elle disait :
— Je verrai Atillius ; je charmerai ce cœur de bronze qui n'a pas le sentiment de la femme, qui n'aime pas, qui ne sourit pas, mais que Sœmias écoutera, si je le persuade, lui!
Mammaea sourit faiblement :
— Tu t'useras à émouvoir Atillius, qui ne s'émeut jamais. Que pourras-tu sur lui? Quoique devinant Sœmias, il ne voudra rien obtenir d'elle, rien ! Cet homme est aberré par son amour pour Madeh l'affranchi. Le monde lui est indifférent. Vois-tu, je vais, emmenant Alexianus au camp, soulever l'armée et revenir sur Rome, avec lui, l'Empereur futur, le successeur de l'indigne Elagabalus !
Et se levant, frémissante, elle prit ce très triste Alexianus sur son cœur qui battait fort. Cette crise passée, elle pleura.
— Seule, seule ici à le protéger, à redouter Antiochanus, Zoticus, Hiéroklès, Aristomaches, Murissimus, Gordiue, Protogenès, l'esclave passant dans l'ombre d'une porte, le gladiateur se promenant sous les portiques, à veiller sur les mets et les vins, à passer des nuits noires au chevet de l'enfant, pendant que glaives et poisons s'acharnent à sa vie. Ouelle existence, dieux ! dieux ! dieux !
Mœsa fit :
— Tu es ma fille, comme l'est Sœmias, et Alexianus est mon petit-fils comme l'est Elagabalus. Je vous protégerai ensemble contre vous tous. Aïeule, mon devoir est de tous vous aimer !
Mais Mammaea trépignait, et caressant les longs cheveux d'Alexianus, dont les yeux intelligents brillaient d'une raideur d'enfant sauvage, elle assurait Mœsa qu'Elagabalus, perdu d'esprit, souillé de corps, n'était plus digne de cette affection d'aïeule ; que la concorde avec lui et Sœmias ne pouvait durer, et que besoin lui serait, à elle-même, de sauver contre la gangrène d'une branche, qui atteignait au cœur, le tronc vertueux de sa famille auguste. Elle ajoutait, farouchement :
— Non ! non ! je ne le laisserai pas mourir, moi vivante, vois-tu !
A ce moment, Marner se heurta au meuble de bronze, qui se renversa avec un grand bruit. Mammaea se redressa, frémissante :
— Là! là! La chambre de Sœmias! Ils sont là, les victimaires de l'enfant !
Et elle désigna tragiquement l'appartement des Brundusiniens, dans la chambre de Sœmias, de Sœmias, l'impératrice-mère, la maîtresse de l'Empire avec Atillius, disait-on. Ils crurent voir fondre esclaves et bourreaux, et déjà Asprenas prenait un grand air résigné, quand Mammaea, couvrant Alexianus que Mœsa emmenait écarta résolument la portière et les aperçut.
A l'aspect de ces hommes qu'elle ne connaissait point et qui n'étaient pas armés, elle se recula lentement, sans dire mot, toujours sur elle l'œil sanglant d'Asprenas, dont elle ne pouvait deviner l'extraordinaire fixité. Il était rond comme une lune élargie, rouge sous la plaque de fard restée entière, et il la regardait, terrible et muet.
Epouvantée de ce mystère, elle disparut par une porte basse à la suite de Mœsa et d'Alexianus, pendant que les Brundusiniens voulaient s'en retourner. Mais des pas se rapprochaient, pareils à ceux d'une femme, peut-être de
Sœmias? Alors, perdant la tête, ils sortirent par l'appartement de Mammœa. Une autre porte se présenta, ouverte dans un coup de vent qui les aspirait, comme venant de loin, d'une pièce pleine d'air et de lumière. Ils débusquèrent, enfin, sur un vestibule plus vaste que le premier, menant à une salle au plafond haut, une salle sablée d'or où un millier de gens s'exclamaient.
— Antoninus, le saint, le vénéré, le divin Empereur!...
— Antoninus, qui a su faire triompher le culte du Soleil!...
— Qui est le purificateur du monde!...
— Qui, dieu lui-même, représente dans la perfection de son corps la perfection des autres dieux et l'excellence du Principe de la Vie!...
— Du Principe de la Vie, duquel tout émane et sans lequel rien ne serait?...
— Antomnus, de l'auguste famille des Antonins, heureusement appelé Elagabalus, Dieu-Montagne, Dieu de la Pierre-Noire, Dieu du Soleil, Dieu de la Vie éternelle et indestructible !
— Notre jeune Empereur, dont un regard est l'éclair d'un ciel orageux, dont un geste est un commandement, dont un désir veut son accomplissement, qui sanctifie qui l'approche, qui purifie qui est souillé!...
— Antoninus, heureusement inspiré en mariant Astaroth à la Pierre-Noire, la Lune au Soleil, c'est-à-dire l'Occident à l'Orient, le Principe Mâle au Principe Femelle, le Solaire au Lunaire ! . . .
C'étaient un bourdonnement brutal, une adoration colossale, en encens étourdissant, d'un millier d'Etrangers attendant depuis le matin une audience de l'Empereur. Des Germains au poil blondasse, des Keltes à la moustache retombante, des Pannoniens, et des Phrygiens, et des Grecs,
et des Asiatiques ; des Africains de l'Egypte, de la Mauritanie et de l'Ethiopie ; des faces blanches et des faces noires ; des yeux d'un bleu gris, d'une froide férocité, comme ceux des Angles, et des yeux d'un vert d'algue, comme ceux des Scythes ; des tumultes d'hommes aux costumes bariolés s'excédaient à revêtir Elagabalus de toutes les vertus, lui donnant la puissance terrestre et la clairvoyance de la Divinité, afin de pénétrer auprès de lui par une large ouverture à cintre de rayonnantes mosaïques, gardée par des Prétoriens le glaive droit, opposant leur poitrine bardée, et par instant, ce glaive, qui avait des éclairs, aux plus audacieux. Les Brundusiniens, fonçant dans cette foule, se trouvèrent nez à nez des Prétoriens, au seuil de l'appartement d'Elagabalus, vautré sur un lit porté par des colonnes d'or, des coussins jaunes aux pieds, des étoffes jaunes sous les reins, la face comme vermeille du reflet d'une couleur jaune partout épandue, du sol poudré d'or au plafond noyé d'or. Une forte odeur de safran les saisit. Des Mages immobiles se dressaient dans les pénombres ; s'agitaient des officiers qu'à leur vulgarité on aurait dit s'échapper des lieux mal famés de Rome, sans leur robe de soie traînante et leurs joyaux. L'Empereur était presque nu, les jambes ballantes, sa virilité exposée, et quelquefois un des familiers la baisait comme dévotieusement, pendant que les autres graillonnaient d'un gros rire. Par-dessus les épaules, les Brundusiniens virent Elagabalus se placer obscènement et le couvrir un jeune homme qu'il appelait son divin époux.
— Horreur ! Horreur ! cria Asprenas. Et son œil se dilata, plus rouge encore.
Mais, débordés, les Prétoriens devinrent furieux. De leur glaive à plat, ils firent reculer les Etrangers, qui répondirent aux coups par des exclamations de plus grande adoration.
— ■ Joie et paix au divin Antoninus, dont le corps est la perfection même !
— Elagabalus a pris Hiéroklès pour époux. L'Empereur est androgyne comme le destin !
— Il est riche des deux sexes, honneur à lui !
Et ils s'époiageaient le front, criant à tue-tête ces abomî-
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nations, demandant même à en être à nouveau témoins, à lécher la place où l'acte contre-nature avait été commis. Ils paraissaient ravis. Nul ne se plaignait d'avoir fait un long voyage, ni d'attendre encore à la porte de l'Empereur, qui ne se souciait d'eux, ni de savoir quand ils assisteraient au mariage d'Astaroth et de la Pierre-Noire. C'étaient des envoyés des villes et des provinces, rois tributaires de l'Empire ou notables des cités conquises, riches propriétaires ou généraux vendus qui avaient de tout mésusé pour, en se rendant à Rome, faire acte de servilisme à Elagabalus.
Asprenas voulut s'en retourner, ne comprenant pas mieux que jadis l'excellence du Principe de la Vie! Et, dominant les Etrangers de son immense œil rouge méprisant, où le fard ne s'effaçait plus, il entraîna Tubero, qui tira à lui Potilus, pendant que Marner et Elva, voulant rester là, résistaient.
Une trouée se fit dans la foule de plus en plus bruyante. Un officier casqué et cuirassé traînait de force un enfant d'une dizaine d'années, aux cheveux noirs tressés, esclave soigné comme une plante sensible au froid, et qui hurlait désespérément, accrochant ses ongles aux dalles du parquet et ses jambes frêles à celles des Etrangers se rangeant vivement.
Ils reconnurent Atillius.
Effrayés, ne voulant même pas qu'il les reconnût, ils tournèrent la tête : l'œil cramoisi d'Asprenas se plaqua sur la face d'un noir, à son tour marquée du fard rouge de la prostituée!... Cependant Atillius souleva l'enfant, le poussa, roulant, dans l'appartement d'Elagabalus ; et il s'en retourna, par chacun salué, un peu pâle, et le casque droit comme un consul de retour d'un combat.
Un grand silence! Des cris vibrants! Un appel déchirant à briser! Une horrible lutte entre l'enfant, que les Etrangers voient nu, et Elagabalus devenu furieux, commandant à ses familiers de ne point toucher à la victime avant lui!... Puis, la défaite finale sur le même lit jaune, aux coussins jaunes, aux étoffes jaunes de safran pulvérisé, et l'enfant pantelant baigné dans cette poussière d'or le teignant d'or vivant.
Enfin, Elagabalus se montra aux Etrangers, que les Prétoriens laissèrent pénétrer. Et, défilant sous le regard des familiers, ils le virent étalé sur son lit, avec, sur sa robe de soie pourpre, des traces humides du viol ; la tête tiarée, les yeux cerclés de noir, terribles, ennuyés ; les traits fins, tirés. Sa peau était polie à la pierre ponce, un phallus pendait sur sa poitrine, ses doigts portaient des bagues d*or, sa chaussure pourpre était, au cou-de-pied, sertie de gros diamants, ses cheveux aux mèches fines restaient poudrés d'électrum. Des esclaves nègres l'éventaient avec des flabellums faits de plumes géantes de paon, pendant que, dans un coin, sous le regard glacé des Mages, l'enfant pleurait sinistrement.
Ils ne disaient plus rien, les Etrangers ! Effarés, ils disparurent, le glaive des Prétoriens aux reins, pendant qu'Elagabalus ordonnait qu'on enlevât la victime, d'un geste d'insouciance et d'inconscience.
Les Brundusiniens virent ainsi l'Empereur, sur qui l'œil d'Asprenas, sans cesse agrandi, se fixa, énorme et rouge, tel qu'au soir le soleil en braise.
Les Etrangers s'écoulèrent par une suite de pièces aux murailles peintes d'obscénités, d'animaux s'entrebaisant, de priapes roidis juchés sur des piédestaux auxquels s'offraient des vierges sous l'œil torve de matrones ; de femmes nues en des fonds rouges hantés de singes frénétiques; de lutteurs vaincus violés par des lutteurs vainqueurs, et, en des entre-colonnements liés de guirlandes, de phallus d'argent poussant à des arbustes découpés en varech. Quelquefois des cours soleilleuses s'ouvraient à l'extrémité des salles ; des portiques s'ascendaient, blancs ; des jardins dorés apparaissaient tout à coup, mais quand ils voulaient y pénétrer, d'autres Prétoriens se dressaient, montrant la pointe de leur glaive. Ils s'effrayaient, maintenant, des rugissements grandissants de lions, qu'on aurait dit lâchés dans le Palais, dont ils balayaient le sol de leur queue puissante, et vers lesquels ils allaient, comme si Elagabalus les eût voués à être dévorés par eux. Et des histoires passaient par leur tête obtuse, des histoires de gens jetés aux lions au milieu des festins de l'Empereur. Ils tremblaient tous : les amis s'appuyant l'un à l'autre, ceux qui ne s'étaient jamais parlé se communiquant en langues inconnues ; l'Angle enlaçant le Scythe, l'Ibère donnant une suprême poignée de main au Kelte, l'Egyptien embrassant le Nubien, et déjà ils imploraient leurs dieux nationaux, dans la profondeur des pièces semblables à des vomitoriums. Les rugissements se rappro-
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chaient. Une grande lueur creva devant eux. Et les premiers, débouchant dans une salle déserte, virent distinctement une douzaine de lions en liberté qui, se présentant comme des chevaux dressés, se mirent à rugir.
Alors ce fut un grand cri. Derrière eux, des Prétoriens les frappaient du plat de leur glaive, piquant même de la pointe les plus récalcitrants ; les portes latérales se fermaient en un éclat gémissant de bronze. Les derniers poussaient les premiers, qui, tombant en plein dans la salle, pâles et implorants, s'agenouillèrent et baisèrent le sol, submergés sous ceux qui suivaient, pendant que les lions se battaient les flancs de leur queue et se secouaient tels que des chiens énormes.
Cependant la salle s'emplissait, et les lions ne s'élançaient pas, épouvantés, eux aussi, de ce millier de gens qui s'exclamaient ; se contentant de rugir, ouvrant des gueules effroyables et grattant le parquet de leurs pattes de derrière soigneusement peignées. Ils furent enfin repoussés par le flot vivant des Etrangers. Potitus et Tubero, aux premiers rangs, eurent la sensation d'un mufle frais, puis d'une crinière qui les effleura. Quelques-uns sentirent des pattes peser sur leur nuque gelée.
Subitement, sur une puissante poussée, la ligne des lions se rompit. Alors, chose curieuse, les animaux se sauvèrent par une porte, sans bruit, sur le commandement d'esclaves noirs qui apparurent, armés de crocs.
Rien, plus rien dans la salle, sinon les Etrangers stupéfaits, se relevant, s'étirant, s'épongeant et se félicitant !
Dans la chambre qui avait vu les Brundusiniens écouter Mammaea et Mœsa, Sœmias était entrée. Aveulie, la stola lâche, les seins ballottant dans la subucula brodée d'or ' à peine retenue par le strophium aux agrafes de chrysoprase, les sandales de feutre blanc défaites sur la jambe entourée de periscelides, elle s'assit sur son Ut, regardant incertainement les flacons et les coupes jonchant le sol, le meuble de bronze renversé, le désordre de sa chambre, qui témoignait d'un passage d'inconnus. Elle se dit que sa sœur Mammaea avait peut-être voulu la faire assassiner avec son fils Antoninus, et elle resta hébétée de cette chose inouïe. Gardant pour son fils le plus fauve des amours, elle était prête à tout, et l'énormité même de sa frénésie maternelle lui dérobait ce qui se tramait pour y échapper. Elle croyait, très naïvement, à l'agenouillement résigné de la terre devant elle et lui, et, toute-puissante, de son vertige elle n'apercevait point les haines, les espoirs, les larmes de sang, les douleurs, les conjurations, l'abîme plongeant, mer fuyante, sous ses pieds qui tenaient l'Empire aplati.
La réception des Etrangers se poursuivait, les rumeurs qui lui parvenaient n'indiquaient cependant nul danger. Rien ne lui ayant paru insolite, comment expliquer ce désordre? Elle passa dans l'appartement vide de Mœsa et de Mammaea ; d'autres pièces, d'autres cubiculas étaient vides aussi. La fête avait bouleversé tout le Gynécée. Les esclaves
erraient dans des couloirs voisins ; tant était disloquée la discipline antique que des femmes, après un festoiement, s'étaient sauvées ; des patriciennes s'ébattaient avec des familiers ; en des coins du palais des vierges se livraient entre elles. Un rut sans fin se déchaînait partout.
C'était une aile du Palais qui se bordait de jardins dont les eaux bleutées des bassins étalaient des nymphéas très larges sous des regards de statues. Elle s'y enfonçait, et les rumeurs s'éloignaient. Des eunuques noirs, à mitra de peau de panthère, aux paupières vermillonnées, se promenaient seuls dans ce Gynécée, la face prosternée au sol quand elle passait. Elle songea à Atillia, la préférée des vierges qui l'entouraient, à Atillia, la sœur d'Atillius, le primicérius, le silencieux, le mystérieux, l'effréné apôtre de la Pierre-Noire, que nulle n'avait su attendrir, qui inspirait son Antoninus et avait juré haine à la femme, puisqu'il ne s'était donné à aucune femme encore, ne gardant que cet affranchi fardé, parfumé et vibrant, Madeh ! toujours l'accompagnant comme une ombre svelte, fine et gracieuse. Et alors, le sentiment de la femme qui a la jalousie d'un autre amour s'éveilla, répondant à des sentiments très anciens qu'avait tout à l'heure devinés Mœsa. C'est que, depuis des années, elle avait connu Atillius, l'admirant à Emesse dans ses vêtements pourpres, s'intriguant de sa vie écoulée avec l'affranchi, de la floraison de rêves faisant s'épanouir en son cerveau l'architecture du culte de la Vie dont le dieu, de chair et d'os, serait son bel Antoninus Elagabalus qui, androgyne comme la Force Première, devait donner son corps à tous, mâles et femelles, pour le ténébreux et inexpliqué mystère de la création. Et de ce dieu, réellement, qui avait été ce fils sacré empereur à quinze ans le culte, vertigineusement répandu sur la terre, dévorait tous les autres cultes, parce qu'il était humain et social, parce qu'il soulevait les passions et les libérait, parce qu'il expliquait largement les philosophies et les religions. C'est ainsi qu'Atillius avait conquis une puissance énorme sur elle : elle s'accroissait, cette puissance, de sa réserve gardée avec toutes les femmes, car il les avait toutes refusées, celles qui vou-
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lurent l'arracher à Madeh ! Qu'était donc cet homme qui, dans les voluptés de l'Empire, ne jouissait que d'une seule avec son affranchi, un esclave ! et conservait la froide imagination d'un chef de religion étayant le Rite et bâtissant le Culte au milieu de la pensée générale, pour en paraître surhumain ?
Certes", sa pensée, si nuageuse aux yeux de tous, lui était très claire, car chaque acte d'Elagabalus pour le triomphe de la Pierre-Noire s'inspirait d'Atillius, qu'elle voyait dans les conseils intimes auxquels elle assistait en approbatrice. C'est à lui que Rome devait l'enlèvement des Boucliers Anciles, du Feu de Vesta et du Palladium! C'est à lui que Rome devait d'être le lupanar du monde, où la femme se prostituait à l'homme devenu l'androgyne, sans que la femme et l'homme, qui pouvaient s'en écœurer irrémédiablement, eussent conscience de cette universelle révolution ! C'est à lui que Rome devait d'assister au mariage de la Lune et du Soleil, c'est-à-dire de la Vie sous ses deux formes désormais confondues, comme il voulait que fussent confondus les sexes ! Ah ! combien l'Orient, cet Orient de soleil et d'or, de fleurs monstrueuses, de religions touffues, de plaisirs colossaux, était grand pour se refléter ainsi en Atillius qui, plus triomphal que les Csesars, faisait communier la terre en un même dieu, non pas impondérablement idéal, mais vivant, qui était son fils Elagabalus Antoninus, le chef de Véclatante, future — et dernière celle-là, qu'aurait l'humanité — dynastie des Empereurs de la Pierre-Noire.
Et, femme à moitié déséquilibrée par une excessive dépense d'énergies, rassurée par le calme environnant, elle se jurait de donner ce que la mère d'un Empereur pouvait donner à qui amènerait Atillius dans ses bras oints de parfums phéniciens, sur ses seins se dressant par avance au plaisir. Combien rapidement, dans cette chambre où des hommes avaient passé, nue, loin d'elle les colliers de turquoises et de perles de son col, les bracelets de ses poignets, après bues des coupes d'or, sur ce lit sentant bon à la fois le safran et la verveine, se donnerait-elle à lui, qui oublierait Madeh, en des spasmes jamais satisfaits, quoique
cette nuit encore, erotique effrénée, elle eût couru à la recherche des mâles, elle à qui l'Empire appartenait, telle que Messaline, cette autre impératrice, son modèle!
De loin, de très loin, elle perçut un bruit de baisers, puis une voix jeune, une voix de vierge peut-être, donnant sa virginité à quelque homme. Elle venait du cœur du Gynécée même, et c'était comme son cri de passion, la fleur irradiée de l'amour toujours en activité qu'il recelait. Scemias, alanguie, se traîna à travers une succession de pièces décorées de mosaïques et d'ors, qui béaient devant des portiques éloignés sous lesquels des paons fastueux rayonnaient. Elle vit, découpée sur un fond de cour, la tour sertie de pierres précieuses, plaquée de métaux précieux, qu'Elagabalus avait érigée pour s'y précipiter le jour où il plairait au peuple romain de lui arracher l'Empire. Elle montait, cette tour, infinie et solitaire, telle qu'un phallus vertical, sous un barbare constellement d'onyx, de sardoines, d'agates, d'améthystes, de chrysolithes, de nacres, de coraux, avec ses draperies hyacinthe, écarlates et cramoisies qui, à son sommet, claquetaient comme des oriflammes saignantes. Et une souffrance la poignit. C'est que surgissaient en elle les fins d'empereurs jetés aux égouts, poignardés et étranglés, les tumultes des prétoriens, le sang coulant à flots plus rouges que les draperies de cette tour triomphale et muette, et les carnages humains, les boucheries d'hommes et de femmes de ces chutes-là. Ah non ! ah non ! Et, sacrant les vices d'Elagabalus au profit d'un grandiose sacerdoce, elle disait, comme tout à l'heure sa sœur Mammaea pour Alexianus, que ce cher Antoninus, ce doux adolescent au calme visage, cette jeune âme vertueuse, ne périrait pas, n'est-ce pas? Le monde ne serait pas frappé dans cette mort qui faisait se révolter par avance la terre et le ciel.
Mais les baisers bruirent encore, clairs et répétés. Et la voix s'y brodait, mais seule, d'une vierge qu'elle crut reconnaître. Elle descendait d'un étage supérieur, par un escalier étroit caché sous une tapisserie, et que Sœmias gravit, intriguée.
Dans une chambre en rotonde comme un temple, dont la
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muraille avait des pilastres cannelés, blanche du jour blanc du ciel plombant, par une ouverture du plafond, Atillia, nue entièrement, exposait son corps gracile, la minceur de ses cuisses, le rebondissement d'une gorge légèrement déprimée sur laquelle coulait de sa chevelure teinte en cramoisi. Elle se regardait dans un grand miroir d'acier, levant tour à tour les bras, et les baisers entendus de Sœmias, les paroles entendues de Sœmias étaient d'elle-même. Ses grands yeux violets au bord desquels l'ineffaçable bleu de la passion s'agrandissait s'arrêtèrent sur Sœmias, qui rentrait lentement, souriante, triste!
Et la vierge et la femme se regardèrent, celle-ci comme enviant l'ensoleillement d'illusions dont se dorait le cœur d'Atillia qui, pour s'affoler ainsi de sa propre chair, devait s'entourer de gloire et d'énormité : l'extériorité s'exagérait sans doute pour elle, déformant colossalement ses lignes, ses couleurs et ses sensations, à la griser. Sœmias se vit, à ce moment d'éveil ancien de sa nubilité, ses flancs attendant encor.e Elagabalus, ce futur maître du monde, dans le pompeux décor syrien, et subissant l'influence de la Vie qui la poussait vers l'Homme, si beau, si olympien, si adorable que jamais, depuis, elle ne le vit ainsi ; et l'irrémédiable terreà-terre de ses actuelles amours, la désolante recherche du
Mâle dans les mauvais lieux de Rome, lui furent une déchéance. Atillia, qui restait nue, lui évoqua Atillius par la douceur du profil, le regard de ses yeux violets, et l'extraordinaire animation de la face, qui leur étaient communs. Alors, frénétiquement, elle la prit sur elle, la baisa sur la nuque, la caressa le long du corps pendant qu'Atillia se laissait faire, rieuse, dans ses bras énervés.
Les Etrangers s'écoulaient tumultueusement, poussés è nouveau par les Prétoriens. Quelques-uns, résistant, avaient été égorgés, et leur sang coulait partout, et ils y piétinaient, effarés. Une porte de bronze découvrit un couloir qui n'avait plus de fin, où ils entrèrent. Ils n'exultaient plus pour l'Empereur ; ils ne lui accordaient plus des qualités surhumaines ; ils ne le louaient plus de se donner à Hiéroklès, de vouloir le mariage de la Lune et du Soleil, de faire de la Pierre- Noire le signe de la Vie et de s'être érigé dieu, lui, homme ! Leur souci était de s'en aller au plus vite de ce Palais où on les égorgeait, de ce palais qui renfermait des lions et dont le maître violait de jeunes garçons. Mais — et ce fut inattendu — les premiers qui atteignirent l'extrémité de ce couloir crièrent de soulagement, tant ce qu'ils virent les émerveilla.
Une immense salle pareille à l'intérieur d'un temple, avec des colonnes cannelées aux acanthes charnues mordant le plafond partagé de poutrelles dorées, avec une galerie en bordure qui y surplombait, séparée d'autres salles par des portiques de marbre rougeâtre ! Partout, des lits jaunes, des draperies pourpres, des vases sur des piédouches d'onyx, des tapisseries de laine hétéenne, des candélabres et des bassins d'eau miroitant dans des jardins extérieurs. Au parquet, des mosaïques exaltant des triomphes barbares d'Empereurs, des esclavages de peuples et des tumultes de
batailles qui resplendissaient de cuirasses et de casques d'or, des ascensions de Capitoles et des quadriges de chevaux blancs lancés en des cirques phénoménaux. Au plafond, en des peintures chimériques, des mers toutes bleues portant des navigiums gaufrés suivis de bandes de dauphins cinglant vers des rivages roses ; des villes fantastiques en des airs tout blancs, avec des murailles s'épaulant l'une à l'autre, et des portes gardées par des amours nus, des femmes baisées en des bosquets légers enguirlandés de fleurs, et, sous des porches, des symétries de plaques d'or et d'argent, qui étincelaient.
Un chant de triomphe ! Les Etrangers voient Elagabalus, comme en une apothéose, sur un trône d'or par les Mages porté, et subitement irruptent les baladins et les prostituées du matin, et une musique de flûtes, de sistres, de crotales, de tympanons, de tambours, de trompettes de fer, de chithares et de harpes entremêle ses sons aux extraordinaires acuités. L'Empereur se couche sur un sigma très élevé ; à sa droite Hiéroklès, à sa gauche Zoticus, favori puissant, et, vêtu d'une robe lâche, les sandales nouées comme celles d'un femme, fardé et lascif, il les baise tour à tour aux yeux.
Devant le sigma des esclaves placent une table à trépied ; des prêtres du Soleil processionnent ; des bestiaires mènent en laisse des lions et des léopards dont l'ombre se découpe, terrible, sur les fonds ensoleillés. L'Empereur, élevant un crater d'or sous le haut regard des Mages gelés, il y a une débandade des prostituées poursuivies dans les salles voisines, un brutal rapprochement des sexes que ne cessent de regarder les Etrangers oublieux des dangers de tout à l'heure, pendant que les instruments s'ouïssent, tour à tour triomphants et plaintifs.
Des encens montent en spires fumeuses, drapant ce décor excessif jusqu'à en déformer les contours. Maintenant, les Etrangers sont témoins de choses qu'ils n'eussent rêvées, et comme si l'enivrement d'Elagabalus les eût également grisés, ils causent tout haut à chaque geste de l'Empereur, à chaque plat qu'on lui présente, à chaque apparition de
personnages se dressant dans le triomphe du repas impérial. A ses côtés, d'autres tables se dressent, d'autres tables encore, et sur des sigmas aux coussins pourpres, la goinfrerie s'épand, puissante, buvant à même dans des vases obscènement sculptés, des diatretas et des acratophorums, le vin au pouliot, le vin au mastic que Rome ne connaissait point encore. Les Etrangers se désignent les mets : des talons de chameaux et des crêtes coupées à des coqs vivants, des langues de paons et de rossignols ; des entrailles de mulets dans des plats d'argent posés sur des dos d'impudents silènes, dont les jambes s'allongent en des feuillages d'or ; des cervelles de phénicoptères, des œufs de perdrix, des têtes de perroquets et de faisans, qu'apportent sur des réchauds ciselés des esclaves des deux sexes aux robes de soie pourpre, aux cheveux finement tressés, qui ondulent sur le parquet jonché de lis, de roses, de narcisses et de jacinthes, qui ont les contorsions de croupe et les balancements de buste des danses orientales, pendant que les instruments clament et que les prêtres du Soleil entonnent un hymne à la Pierre-Noire !
Elagabalus est repu sans doute, car il se refuse aux prodigieux plats qui font se pâmer d'admiration les Etrangers. Mais, autour, la ripaille continue, emplissant le Palais d'un bruit colossal, pendant que la promiscuité déborde par les salles, sur des tapis et des peaux d'animaux, sur des marches, sous les portiques, à travers les jardins, partout ! partout ! partout! De son sigma, on dirait que l'Empereur juge des énergies voluptueuses, car il frappe des mains par instants pour qui ira plusieurs fois au combat de la vie où lui-même voudrait bien courir, sans Hiéroklès et Zoticus, qui, l'enlaçant, le font nerveusement reposer sur leur sein.
C'est au tour des baladins. L'un danse sur une corde, une amphore pleine d'eau à la main ; un autre fait se dresser sur la queue des serpents qui sautillent au son d'une courte flûte ; un autre combattre des singes vêtus en gladiateurs ; un autre gravir des échelles et traverser des cerceaux à des chiens. Le succès est pour le crocodile qui, docile, se roule en boule, happe des glaives, dans un pas égyptien, court
une charge de vélites, ouvre trois fois la mâchoire au nom divin d'Elagabalus, ou se renverse sur sa rugueuse échine à ce même nom prestigieux, enfin, se traîne, gémissant, à ses pieds pour les lécher. — Supérieurement joué, crocodile ! L'Empereur est satisfait, car, craignant sans doute qu'un tel artiste ne serve à un autre, d'un geste il le fait emmener avec son maître par des gladiateurs, qui les assomment à coups de crocs rougis au feu !
Ah!
Ah ! Eheu ! — Les transes reviennent aux Etrangers qui se disent que ce massacre d'un homme et d'une bête agonisant sous leurs yeux va se terminer par le leur, dans ce Palais plein de lions, de léopards, de gladiateurs et de prétoriens. N'ayant rien mangé depuis le matin, ils ont cependant bien faim, ce à quoi a songé Elagabalus ; car un nomenclateur leur dit que, reconnaissant de leur Attitude, de leur Soumission, de leur Obéissance et de leur Amour, il leur va abandonner le Palais des Caesars, avec ses celliers pleins de bons vins, ses cuisines monstres où des cyrrhes de mulets sont entassés en quantités telles qu'on les sert en guise de céleri, de fenugrec et de cresson ; avec des tétines de laies et des vulves de laies, des lentilles, des fèves, des pois et du riz mêlés à des aérolithes ; des ambres, des perles et de l'or, et du raisin d'Apamée dont il nourrit ses chevaux. Ils se rassérènent. Des esclaves placent des tables devant les lits et des escabeaux pliants pour le grand nombre, pendant que, chose étonnante, la nuit se fait tout à coup et que s'allument les candélabres espacés.
Les Brundusiniens, à moitié hébétés, remarquent que cette salle, avec sa galerie intérieure, ils l'ont entrevue, ce matin, ouverte aux porteuses de fleurs. Une forte odeur de floraisons leur monte même au nez, faisant virer, sinistre, l'œil d'Asprenas dont la plaque de fard s'est étendue à la chaleur comme un rouge morceau d'étoffe. Dans un bmit de plats, des ministris, une serviette à la ceinture, présentent au millier d'Etrangers les mets sur lesquels ils se précipitent goulûment.
Quoi?
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Quoi ? Eheu ! — Ils sont là, abrutis, les Etrangers, la main en l'air, bouche bée, laissant tomber les mets impériaux coulés en cire qui imitent merveilleusement ceux qu'Elagabalus a tout à l'heure dévorés. D'autres leur sont présentés qu'ils repoussent, sournois et furieux. Les vins sont des eaux teintes, les pains sont en marbre peint, les fruits en terre vernissée, tous apportés en d'adorables plateaux d'or, d'argent et de bronze.
Cependant, ils vont manger ; car c'est fini de leur servir des mets de cire, de marbre et de terre cuite. Circulent maintenant des saucisses de poissons mêlées de coquilles d'huîtres brisées ; des gâteaux de piment arrosés d'urine de lion ; des carapaces de langoustes, de homards et de tortues ; des pattes d'aigles, des squammes de crocodile, des sabots d'ânes sauvages, des sauces de poils de léopards et, en du miel, des araignées immobilisées dans leurs toiles comme en de la soie. Ah ! oui, ce festin leur est agréable, aux Etrangers affamés, même à Asprenas, qui, regardant la galerie de son œil unique, pareil à un disque de chair saigneuse, pousse un cri d'effroi.
De là-haut, où ils apparaissent subitement, des esclaves jettent des poignées de fleurs — les fleurs du matin — aux Etrangers qui s'ébahissent. Une pluie bleue, rouge, blanche, violette ! Des œillets et des roses dans les plats ; des jacinthes et des lis s'abattent sur les têtes, roulent sur les épaules, débordent sur les lits. La pluie s'épaissit, comme une tourbillonnante poussière versicolore d'où se dégagent des senteurs à asphyxier. Et ce qui est terrible, c'est que les portes se referment sur eux, qui ont des fleurs jusqu'aux genoux!
Ah ! mourir ainsi, après avoir déjà échappé aux lions ! — Et ils se précipitent au centre, où les impitoyables fleurs les atteignent en une avalanche de sépales effeuillés. Ils essaient d'escalader la galerie en se hissant aux candélabres ; mais les fleurs tombent, les étouffant.
Des fleurs jusqu'au nombril !
Alors, désespérés, ils se laissent recouvrir, priant leurs dieux, pleurant et se frappant la poitrine dans la tourmente des fleurs, tels que des matelots en une tempête. Impertur-
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bables, les esclaves ne cessent de leur en jeter, et l'on dirait même qu'ils mettent à cette besogne une rage étrange, un sentiment de vengeance contre des maîtres qui ont des esclaves pareils à eux.
Des fleurs jusqu'au col !
Maintenant, c'est une mer orageuse de fleurs, sur laquelle flottent des têtes confuses et des mains implorantes attestant la cruauté d'Elagabalus. Et elle monte, cette mer, à la clarté des candélabres, en un énorme flux, jusqu'à noyer peu à peu l'Angle et le Kelte, l'Ibère et le Scythe, l'Egyptien et le Nubien, venus pour assister au mariage de la Lune et du Soleil, pour adhérer au nouveau culte, applaudir à ses orgies, et renier ainsi leur patrie, leur peuple et leurs dieux.
Les fleurs ne pleuvent plus : avec des corbeilles vides les esclaves s'en sont allés!
Puis les portes s'ouvrent. Du jour s'élargit. Les fleurs croulent par les issues. Des corps remuent faiblement. Et se dégagent l'Angle et le Kelte, l'Ibère et le Scythe, l'Egyptien et le Nubien, oppressés, pâles et croyant sortir d'un rêve, s'embrassant dans l'écoulement final de la submersion, se disant que jamais les dieux ne les verront dans ce Palais, où ils ont failli être dévorés par des lions, où ils ont mangé des araignées et des carapaces de crocodile, et où, traîtreusement, on les noyait de fleurs. Alors ils s'en vont, non sans jeter un regard attendri sur les cadavres de ceux qui ont péri d'asphyxie, parmi lesquels Tubero, Potitus, Marner et Elva voient Asprenas, l'œil rouge et rond comme un bouclier, ouvert, fatal, hébétueux !
C'était dans la petite maison des Carènes, où, grâce au paisible isolement de l'île, rien ne se percevait du dehors, ni les bruits de Rome, ni les rumeurs du mariage de la Lune et du Soleil, dont la cérémonie se continuait depuis des jours, ni le délire d'une populace accourant aux portes pour voir s'en aller les Etrangers, décisivement.
Le portier dormait dans sa loge ; les esclaves, muets et lents, erraient ; le singe regardait le crocodile du bassin ; le paon magique faisait rayonner sa queue en demi-disque, et les arbres du jardin oscillaient doucement avec des murmures attendris coulant dans la maison, du vestibule au péristyle.
Des mois s'étaient écoulés depuis que Ghéel avait pénétré là.
On frappa. Le portier s'éveilla. Un homme attendait dans la rue, qui n'osait se présenter à la maison d'Atillius. A son aspect, le portier se recula. Il ne connaissait pas le quidam, qui, rougeaud, les cheveux crêpelés, le savon simple de l'artisan, lui faisait résolument :
— Janitor, je viens te demander Madeh, affranchi du puissant Atillius, et mon frère du pays de Syrie qui nous a vus enfants tous deux !
Le portier ne répondait pas, n'osant même ouvrir la bouche, et moins encore fermer la porte à Ghéel, duquel,
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maintenant, il se souvenait. Ce qui lui répugnait, c'était sa mise humble de travailleur, jurant avec les magnificences de la maison qu'il gardait, avec les costumes éclatants d'Atil-
lius et de Madeh. Et il restait perplexe, se disant que renvoyer cet homme, si bien avec Madeh, pouvait lui coûter, et le recevoir s'attirer des ennuis.
Il se décida, cependant.
— L'affranchi Madeh est avec mon maître Atillius, — et il salua !
— qui est le tien, qui est celui de Rome, après sa Divinité l'Empereur.
Quant à le voir, c'est affaire épineuse. Sais-tu que l'affranchi Madeh habite depuis longtemps le Palatin, et qu'il ne vient jamais ici, jamais?
- Tu mens, tu mens, Janitor, cria Ghéel, ne pouvant croire à cette absence du frère de Syrie. Il habite ici, et si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je craignais l'incommoder. Mais je veux le voir. Il ne m'a pas oublié, et, s'il est vrai qu'il ne veuille plus de moi,eh bien! je le saurai, il me le dira!
Et il rentra d'un bond, pendant que le portier hésitait à
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le faire jeter dehors. Le singe glapit, le paon rayonna, le crocodile souleva sa tête hors du bassin et regarda longuement le Syrien, comme s'il lui reconnaissait un visage ami!
Ghéel attendit patiemment Madeh. — Le portier avait menti, se disait-il, en voulant lui faire accroire qu'il ne revenait plus. — Et, revoyant cet atrium, témoin de ses effusions d'âmes avec son frère de Syrie, ces murailles peintes, ce bout de jardin qui trépidait doucement, et ces ouvertures de cubiculas discrètes, par lesquelles passaient des têtes d'esclaves curieux qui le fixaient, il était pris d'une grande émotion : Madeh lui revenait, fin et gracile, la voix vibrante, le corps aux ondulations suspectes, ne lui déplaisant pas, cependant. Pourquoi Ghéel ressentait-il ainsi pour lui cet entraînement inexplicable ? C'est que le pays ensoleillé chantait en son souvenir, et aussi chantaient les jeunes années écoulées là-bas, brusquement arrêtées dans la tourmente d'une révolution de cité syrienne, qui le jeta dans un camp de révoltés, pendant que Madeh était rendu esclave à Atillius. Cette persistance du jeune âge avait figé en lui l'image de l'ami au point que, malgré les jours écoulés, la seule vue de Madeh suffit pour le reconnaître.
Chose douloureuse, quoique aucune jalousie ne l'atteignît en voyant les opulences calmes de cet intérieur de maison, les années de leur séparation lui mordaient le cœur en apparitions noires de pauvretés et de souffrances, d'heures vécues à se défendre en des paysages troués de soldats romains, féroces pour les révoltés ; d'heures de combats d'un contre dix, d'incendies de villes et de temples, de subites victoires en des régions soulevées contre les maîtres du monde et de défaites achevées en exterminations. Et, lui, avait souffert tout cela, pendant que Madeh, plus jeune, choyé et bien vêtu, mangeant et dormant à son aise, voué au Soleil, donné à Atillius, vécut d'heureuses années à Emesse, dans un palais de marbre et d'or. Certes, si Kreistos n'eût prêché la grâce et le renoncement aux joies, combien il se serait exclamé, Ghéel, contre l'injuste destinée!
Cependant Madeh n'arrivait plus. Enervé, il revint vers le portier, qui lui fit :
— Je te l'ai dit. Tu as voulu me servir de l'entêtement, je te sers de la patience. Attends l'affranchi ; tu attendras longtemps !
Il ne le croyait pas. Il ne pouvait s'imaginer que Madeh ne revenait plus dans cette maison si paisible, pour résider il ne savait où, à moins que ce fût au Palais des Caesars. Et il le demanda au portier.
— Justement, tu l'as dit. C'est au Palais des Ccesars qu'il habite.
Mais il ne voulait se laisser persuader ; quelque chose lui criait que Madeh allait revenir. Alors, le portier le laissant libre, les esclaves ne le jetant pas à la porte, il pénétra au péristyle, où des appartements avaient des portes de chêne sculpté de phallus. Autour de lui, des pas erraient, des pas d'esclaves effarés qui le suivaient, ne voulant ni l'empêcher d'aller de l'avant, ni le laisser courir trop à l'aise.
Somptueuse et triste à la fois, cette maison ! De grands vases languissant en des encoignures ; des trépieds angles de poitrines de Chimères brûlant de parfums ; dans une chambre isolée, un sigma aux coussins pourpres et des placards de bronze renfermant des rouleaux écrits ; d'autres chambres aux murailles desquelles des plats de terre cuite délicieusement ornés. Des tapis aux dessins de bêtes fantastiques : des crocodiles avalant des sauterelles gigantesques et des végétations mordant des ciels vert-bleu... Et des étoffes de soie argentée tombant des plafonds, remuant avec peine au souffle du dehors, donnant des sensations de morbidesses et d'intime vie mystique aux troubles secrets ; et des faisceaux d'armes asiatiques, toutes d'or, et des idoles grimaçantes venues de plus loin que la Syrie, de plus loin que les pays jadis conquis par Alexandre-le-Grand, où les hommes, jaunes, ont les yeux bridés et la parole tintinnabulante comme les clochettes des troupeaux!
Ghéel se trouvait devant une porte orbiculaire où un horarium espaçait ses chiffres et il se rappelait avoir vu
cela jadis, dans quelque ville dont le nom ne lui revenait pas. Elle s'ouvrit sur une pression de sa main. Il était dans un temple étroit, au plafond en coupole, terminé au sommet par une ouverture ronde d'où le ciel bleu, immuable, crevait, avec des colonnettes en autel supportant sur un piédouche de pierreries un cône noir luisant. Sur des entablements, des statuettes de dieux égyptiens et phéniciens, des peintures du T symbolique, des brasiers d'encens fumants ; un feu qui ne s'éteignait jamais en un trépied gardé par une Vesta hiératique, et une grande image de Kreistos, mais de Kreistos dissemblable de celui qu'adorait Ghéel, avec des cheveux noirs, une peau noire, des yeux noirs comme un Indien du Gange, les bras noirs étendus à la branche noire d'un T saignant sur un fond de ciel noir étoile.
Ghéel se troubla, lui qui n'avait conçu le Kreistos, personnification de la race blanche victorieuse, que blanc et pâle. Et il allait s'en retourner quand un grand bruit éclata au dehors. Une voix, la voix d'Atillius, s'écriait :
— Saisissez-le ! Jetez-le au crocodile ! Il a tout souillé ; il a pollué ma maison !
Ces menaces le visaient sans doute, car aussitôt Atillius, implacable, faisait signe à des esclaves, qui accouraient, de se saisir de lui. Mais survenait Madeh, qui, voyant le danger, sans rien comprendre à la présence de Ghéel, se jetait dans ses bras, suppliant :
— C'est mon ami, mon frère du pays syrien, sais-tu, celui-là même que tu m'as permis da revoir. C'est Ghéel ! Ghéel !
Alors Atillius s'apaisa, non sans jeter un regard aigu sur les deux amis. Et ce regard, comme à regret, se posa sur Madeh, en une jalousie inexprimable poignant ce cœur extraordinaire, en une mortelle hésitation à peiner l'affranchi ou à le laisser à cette amitié qui le sollicitait. Mais les beaux yeux de Madeh avaient une telle expression de soumission et d'amour qu'il n'en put, et lui prenant doucement une main, la portant à ses lèvres, en baisant le dessus poli et bon fleurant, il lui fit :
— Va ! si j'avais su que ce fût cet homme, ton frère du
pays syrien, je l'eusse laissé tranquille. Cause en paix avec lui.
Il les laissa s'évader pendant que lui-même rentrait dans ses appartements, non sans, se retournant à plusieurs reprises, les voir amicalement s'enfoncer vers l'atrium.
Assis sur le bisellium de bronze, ils causaient au bruit du glapissement du singe, regardant tour à tour le paon rayonnant et le crocodile pâmé. Ghéel se plaignait de ce que Madeh n'avait pas tenté le revoir, comme il le lui avaic promis.
— Voilà huit longs mois, dit-il, et la lune a apparu huit fois depuis. Te t'ai attendu, n'osant venir ici. Une fois, je t'ai vu et appelé, et tu ne m'as ni aperçu ni entendu. Il est vrai que dans le tumulte il était impossible de songer à moi.
Il lui parla de la cérémonie du Temple du Soleil, où, caracolant aux côtés de la famille impériale, il souriait à une jeune fille, et, certes, oubliant qu'à deux pas de lui le frère Ghéel se fatiguait à l'appeler. Madeh se troubla :
— Oui, j'étais beau et joyeux, et elle était belle, bien belle, Atillia.
Il s'arrêta, pris du malaise d'avoir trop dit. Ghéel resta stupéfait :
— Est-ce que cela t'a navré? Je ne t'en parlerai plus. Mais j'ai bien le droit de demander ce que tu as fait durant ces huit mois qui m'ont privé de toi. Vois-tu, chaque jour, je songeais à mon frère Madeh, qui ne pensait pas à son frère Ghéel, lui. Pourquoi?
Inexplicablement Madeh se faisait muet. Enfin, lentement, une secrète douleur en ses paroles :
— Est-ce que j'y pouvais songer, moi qui les ai vécus, ces mois, avec Atillius, qui m'aime trop pour me laisser libre, et Atillia, qui m'exaspère, et dans ce Palais, où l'esprit ne peut rechercher à l'aise l'esprit?
Ghéel eut le cœur serré. Madeh lui paraissait comme frappé d'un mal caché, qui, quoique discrètement, rongeait ses chairs, agrandissait ses yeux, mettait des méplats à sa
face tiraillée de plis légers, rendait sa voix plus aiguë, alourdissait ses mouvements si rythmiques jadis. Une lumière terrible monta en Ghéel.
— Il te tue, Atillius, il te tue! Ah! malheur, abomination.
Et ses chastetés de chrétien se révoltaient pour Madeh assujetti à Atillius. Kreistos lui émergea comme l'unique remède à son mal, car, Kreistos, c'était la réaction de la nature violentée, revenue à la perfection par la répudiation de la Bête et du Péché. Et il allait le lui dire, quand Madeh s'exalta :
— Oh ! vois-tu, je m'ennuie à Rome dans le bruit, les triomphes, les festins ; et il s'ennuie aussi, lui ; et nous nous énervons à vivre ainsi, et mon cœur se fond loin de la liberté et de la quiétude ; et je sens bien que je ne suis plus le même ; et je me dis que cette existence ne peut durer longtemps dans le vide épars, car j'ai besoin de quelque chose qui ne vienne pas de lui et corresponde à des ardeurs dont je cherche le fil inconnu ! Je te dirai cela, un jour qu'une clarté sera en mon esprit qui est dans de l'ombre, comme si je n'étais pas un prêtre du Soleil, de la Lumière et de la Vie.
Ghéel le laissa dire longtemps, cherchant la plaie et ne la découvrant pas, tant Madeh s'enfonçait désespérément en une mysticité d'âme endolorie. Il comprit cependant que, lassé, il souffrait obscurément par Atillius et Atillia, que se levait en lui, inattendu et sans qu'il en eût la vision nette — comme en un état de somnambulisme — un sentiment d'homme, une virilité se révoltant peu à peu de la sujétion du corps, un grand besoin de redre:ser la nature poussant, à un plant atrophié, des fleurs monstrueuses. Et comme Ghéel, consolateur, lui montrait sa vie, à lui, de privations et de douleurs qui, pour n'être d'âme, n'en étaient pas moins dures, il répondit, avec des étreintes coupées de sanglots, dans une sorte#de prophétisation :
— Ah ! frère, vivre loin de Rome, loin des cités, libre, libre comme toi! Qu'importent tes privations? J'ai tout et je m'ennuie et me désespère, et voudrais mourir, ne pou-
LAGONIE.
vant respirer aisément. Vois-tu, le monde souffre, tout me le dit, de trop de joies, de plaisirs, de parfums, de musiques, de voluptés ! Le dieu primordial se venge, lui qui plane immuable dans le néant d'où nous n'aurions jamais dû sortir. Mon mal est le mal du monde, sais-tu !