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LIVRE II

Galopantes, dans de l'air très bleu, les turmes voltaient vers le camp des Prétoriens ; leurs décurions en tête, lance et arcs au poing sous un flottement d'enseignes, et c'était un tonnerre de cris, un bruit de chevaux, à étourdir. Elles étaient nombreuses, plus de cent, chacune de trente-deux cavaliers rangés par huit, commandées par Atillius, leur primicérius, casqué, cuirassé, au vent les plis de son chlamys écarlate et le glaive au clair. Elles débordaient de la région du Haut-Sentier, pour s'éployer au loin des thermes de Dioctétien, dont l'immense carré s'accotait au vieux mur des Tarquins, encore debout. Chacune appartenait a une nation tributaire de Rome, ou son alliée, ou bien encore latine, et les curieux les dénombraient aisément. Il y avait des Italiques, des Epirotes, des Doriens, des Phrygiens, des Cappadociens, des Germains, des Keltes, des Bretons, des Ibères, des Mauritaniens, des Numides, des Lybiens, des

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Egyptiens, des Ethiopiens, des Indiens, des Perses, des Scythes, des Macédoniens, des Esclavons, des Daces, des Sarmates ; toutes les variétés des peuples conquis étaient là, représentées par de hardis cavaliers qui, musculature vivante de l'Empire, suspendaient de la pointe de leurs armes sa désagrégation.

Le brûlant été couvrait d'éclats luisants les pins et les cyprès de la Campagne romaine, et lez villas espacées, aux portiques chromés. Les cavaliers étincelaient, bardés d'or et casqués d'or, les uns agitant des piques ou des haches courtes, les autres brandissant de larges poignards de bronze ciselé. Les chevaux mâchaient des mors d'argent liés à des gourmettes de corne plaquées d'ivoire. Les cataphractaires surtout resplendissaient, vêtus de la tête aux pieds d'une armure d'écaillés d'or collante comme un maillot, qui les faisait ressembler à des reptiles ondoyants. Des colliers de pierreries ressortaient sur leur poitrine, et ils avaient des bagues aux doigts et des anneaux aux oreilles.

A la tête de chaque turme, des aeneatores soufflaient dans le lituus, long clairon de cuivre au bout recourbé, et c'était un grand déchirement de l'air, une véritable furie guerrière qui faisait trépider les alentours.

Après la cavalerie apparut l'infanterie, trois légions de dix mille hommes, espacées en cohorte de six cents, ellesmêmes divisées en manipules de deux cents. Les soldats marchaient rapidement ; leurs jambes faisant d'énormes ciseaux s'ouvrant et se refermant par en bas. Les éclaireurs couraient en avant ; les centurions, un cep de vigne à la main, sur les côtés ; les enseignes flottaient, particulières à chaque cohorte, portées par les signifères, et les trente tribuns des trois légions se transmettaient les ordres d'évolution donnés par les consuls. Ceux-là avaient une grotesque allure ; subitement portés par Elagabalus à leur haut grade, malgré que sortis à peine de lieux abjects, ils suaient, obèses, inquiets, sur leurs chevaux à l'envol effréné, pendant que les tribuns riaient en dessous.

Et la musique s'ourlait, formidable, au piétinement de ces milliers d'hommes battant le sol ; les tubas, les cors et

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les buccins unis aux clairons faisaient rage. i.es turmes s'engouffrèrent dans le Camp des Prétoriens, suivies des fantassins, et bientôt il ne resta plus rien, sinon, dans la campagne, les pins et les cyprès couverts d'éclats luisants, et les villas espacées, aux portiques chromés.

Atillius avait mis pied à terre ; autour de lui, les turmes rentraient dans leurs cantonnements. Des valets d'armée emmenaient les chevaux hennissants vers des aires couvertes de bottes de foin ; d'autres aidaient les officiers à se revêtir de leur armure. Les hastaires dressaient leurs piques en faisceaux et des principes couraient aux piscines ; des boucliers couchés sur le sol miroitaient sur des pieux et, devant les tentes, les casques de fer miroitaient pareils à des plats de métal.

Aristomaches et Antiochanus rejoignirent Atillius. Lentement, ils firent le tour du Camp, entouré d'un large fossé et d'un retranchement de terre armé de pieux. Ils ne se parlaient pas, comme s'ils eussent à se garder un secret. Ils étaient dans la partie supérieure d'où se voyait la Garde prétorienne, avec ses chevaux sans selle, le licol à des piquets espacés, et ses tentes, pour dix hommes chacune, alignées régulièrement. Des préfets inspectaient cette partie, un glaive sous les bras croisés, et ils allaient, de long en large, jusqu'à un forum libre où un tribunal de pierre renfermait les étendards, les autels des dieux et l'image du divin Elagabalus, devant laquelle brûlaient des lampes d'argent.

A l'extrémité des tentes, des statues du jeune Csesar Alexianus s'élevaient sur des socles de marbre. Le fils de Mammsea, en robe virile, était debout, le bras étendu, la tête nue, dans l'attitude suprême de l'impérialat à venir. Des soldats entouraient ces statues : ils s'enfuirent à l'apparition d'Atillius et de ses compagnons.

A des gestes imperceptibles, à des mots évasifs d'officiers et de soldats, Atillius avait la prescience d'une conspiration latente contre l'Empereur. Et ce qui le rendait soucieux, c'était justement le calme de l'armée, l'absence même des preuves recherchées avidement. Il sentait, depuis peu, un

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grand détachement du monde pour Elagabalus, un lent affaissement de la croyance en la Pierre-Noire, et, sollicité par l'éducation héréditaire première, il se demandait si les dieux n'allaient pas se venger d'avoir été un moment évincés par le Cône de Syrie.

Et il regrettait encore les accalmés décors d'Emesse ; les jours passés avec Madeh, en un palais où n'arrivaient pas les bruits du dehors. S'il s'était jeté à corps perdu dans la Révolution sexuelle du monde Romain, atteindrait-il jamais l'universalisation de l'Amour Androgyne, symbole de la Force Première, du Dieu inconnu et supérieur même au Chaos et au Temps, dont il était l'apôtre? Malgré l'exemple d'Elagabalus sacrifiant son corps aux deux sexes, malgré celui de ses familiers, malgré le sien même qui ne souffrit de la moindre lassitude, le monde retournait à la distinction sexuelle ; la femme était aimée comme femme, l'homme comme homme, et l'expérience saisissante de la volupté, devenue signe du culte de la Vie, se mourait peu à peu. L'amour naturel réapparaissait partout, criant qu'on le délaissât et menaçant quiconque s'opposait à son débordement, un moment arrêté par l'Amour artificiel.

Mais celui-ci' était-il vraiment de l'artifice des sens, de la fantaisie du cœur? Atillius se sondait et se disait que, s'il en restait l'apôtre, c'est qu'il le sentait réellement en lui, c'est qu'il le gardait, sauvagement saignant, en ses sens et en son cœur torturés d'une passion masculine par rien encore arrachée. Cet amour pour Madeh, cet attachement solitaire et furieux, et attendri aussi, qui faisait du bel et languissant Syrien la plus opulente des femmes parfumées et baignées en du lait et de l'huile claire, n'était-ce pas de l'amour vrai que la Nature ne répudierait jamais ? Et il s'obstinait à agrandir alors sa vision du rapprochement mâle, qui, séculairement répété, aboutirait à la création d'une humanité réunissant les deux sexes en l'individu, devenu P Androgyne des mythes orientaux.

Certes, ce n'était pas la fleur bleue et rose des primes amours pour la Femme, qui levait avec ; mais une fleur noire, au calice noir, aux sépales noirs, dont l'ombre, en

phallus découpée, enfumait son cerveau. Mais cette couleur noire était celle du Dieu supérieur, incessamment jetant dans le Temps et l'Espace des formes de Vie qui s'animaient d'autres couleurs, se désassimilaient, prenaient des sexes et des distinctions, tandis que Lui restait immuable comme la Nuit, l'Ombre et le Néant. La sensation du Noir, le monde l'avait dans la race noire, jadis maîtresse de l'Asie et de l'Europe, et le Kreistos noir, les bras sur le T éthiopien, en était la vivante concrétion corrompue par le Kreistos blanc, représentation toute nouvelle d'une humanité repoussant le dieu Androgyne, duquel elle était sortie, pour le dieu blanc la personnifiant mieux dans l'éternisation de la bi-sexualité à laquelle elle restait attachée !

Antiochanus et Aristomaches lançaient de longs regards à droite et à gauche, pour surprendre l'invisible conspiration. L'armée, comme une énorme bête, s'affalait au sol ; les soldats les saluaient, les centurions et les tribuns se rangeaient prestement devant eux ; les cavaliers poussaient leurs chevaux. Seulement, ils remarquèrent que les statues d'Elagabalus, aux carrefours des voies du camp, restaient isolées, et, sinistrement, attestaient dans ce vide le commencement de la dissolution de l'impérialat.

Ils s'étaient arrêtés devant la porte Décumane qui faisait face à la porte Prétorienne, et déjà Antiochanus, gros homme musclé aux gestes rapides, assurait qu'il n'y avait pas danger à l'heure présente, quand le Camp fut envahi par des soldats du dehors, gesticulant et criant. Ils étaient de toutes les armes, les hastaires mêlés aux vélites, la cavalerie légère à la cavalerie lourde, et il s'en écoula plus d'un millier. Atillius, Aristomaches et Antiochanus allaient appeler les tribuns quand d'autres soldats amenèrent deux prisonniers, qui élevaient les bras au ciel. C'étaient un vieillard barbu et blanc, coiffé d'un pétase, et un homme jeune, tête nue, tous deux l'air intrépide!

Les soldats ne les maltraitaient point ; au contraire, ils gardaient pour eux une sorte de déférence. Et ils criaient :

— Au prétoire! Au prétoire!

En voyant le primicérius et ses compagnons, ils s'enfui-

rent : quelques-uns furent saisis par des prétoriens qui accouraient, la pique haute.

Atillius ne connaissait pas les deux hommes, mais il avait ouï quelque part la voix du plus jeune. Ne sachant rien de ce tumulte il les interrogea :

— Je suis Maglo, serviteur de Kreistos, et son confesseur, fit le plus vieux. Tue-moi, lacère mes chairs, verse du plomb fondu dans mes veines, jette-moi aux bêtes, mets mon corps en lambeaux, je ne cesserai de Le glorifier et de crier à l'abomination de la désolation !

— Et toi, demanda Atillius au second, qui s'accalmait, les bras croisés sur sa tunique.

— Mon nom est Zal ! J'étais avec mon frère Maglo pour confesser Kreistos.

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en î cria Atillius. Vous êtes des chrétiens ! Que vous fait l'Empire ? Il vous laisse libres et l'Empereur a admis votre dieu dans ses temples. N'est-ce pas assez?

Et il les repoussa ; mais se ravisant, il les fit revenir. Sévère :

— Pourquoi troublez-vous l'armée, et qui vous guide? Dites, ou je fais fondre sur vous l'énergie des lois de l'Empire.

Cependant, ses paroles gardaient une certaine indulgence, car l'attendrissement de Kreistos, davantage s'adressant à de secrètes choses d'âme que la Pierre-Noire, le gagnait depuis longtemps, sans qu'il se l'avouât. Et quoique les chrétiens fussent des ennemis,- il s'inquiétait d'eux, ii se sentait presque à eux apparenté par leur commune horreur des Dieux et leur poursuite de l'unité divine, pour eux le Kreistos, pour lui la Pierre-Noire. Les mystères de leurs assemblées où, disait-on, régnaient des promiscuités sexuelles, comme s'ils eussent également voulu célébrer le Principe de la Vie, le désarmaient aussi. Et il se disait, ayant oui certains bruits d'assimilation de Kreistos à Elagabalus, que peut-être il trouverait chez eux des adeptes de la Pierre- Noire, que lui refusaient les adorateurs des autres dieux, quand Maglo s'exaspéra :

— C'est Atillius, le prophète du Péché ; c'est toi qui as enseigné l'abomination de Sodome. Malheur, malheur à toi, à ta famille, à ta race, à ton empire ! Sodome te brûle les reins. Tu as été conçu dans le Mal et tu périras par le Mal!

Il vaticinait, furieux, les bras et les pieds nus, reconnaissant Atillius, qu'il avait vu au Triomphe d'EIagabalus. Et depuis, la terreur de ce nom n'avait cessé de planer sur Rome, enveloppée d'infamie, de colère et de mépris.

Zal essaya d'apaiser Maglo, car les chrétiens se divisaient toujours pour le nouveau culte ; les uns, apocalyptiques comme l'Helvète, l'entourant d'horreur ; les autres, comme le Perse, qui avait suggéré cette idée à tous les Orientaux, le faisant un acheminement vers Kreistos. Cependant, Antiochanus avait pris le bras de Maglo et rudement le secouait :

— Vieux chien, tais-toi ! Dis-nous ce que tu espérais des soldats.

Alors Maglo tomba à genoux ; ses yeux aux paupières rougies eurent de gros pleurs et, pris de la fureur du martyre, d'attendrissement, d'extase, d'efféminement, il exalta la gloire de Kreistos. Antiochanus le fit rouler d'un coup de pied. Zal releva pieusement le vieillard. Atillius, comprenant qu'il n'en tirerait rien, les laissa, et ils s'en allèrent fièrement, Maglo soutenu par Zal, qu'il morigénait sans motifs :

— Mon frère, des colombes m'apportaient les palmes du martyre, mais le Péché s'emparait de toi. Atillius t'écoutait justifier son abomination, car, comme les autres fidèles, tu espères de Sodome pour Kreistos. Mais Sodome brûle tout, et toi-même avec, si tu y touchais!...

Antiochanus et Aristomaches faisaient conduire les soldats arrêtés au tribunal, et comme, de toutes parts, on s'alarmait, il fit entourer le forum par des extraordinaires, pendant que des Prétoriens à cheval parcouraient les voies du camp dans un tumulte grandissant. Les tribuns de chaque légion accouraient, suivis des préfets de la cavalerie et des centurions des premiers manipules, et, la discipline exigeant qu'on procédât sans retard, les prisonniers furent interrogés. Ils répondirent qu'ils avaient emmené ces deux chrétiens parce qu'aux abords du camp ils discouraient contre les lois, devant un grand nombre de soldats. Mais cela parut singulier aux officiers qui se dirent que pour de simples chrétiens l'armée ne se fût point émue, et d'ailleurs, jusqu'à présent leur ennemie, pourquoi cette déférence pour eux, tout à l'heure si remarquée ? Un soldat fit :

— Le vieillard, qui est le frère du jeune, vouait sa Divinité l'Empereur à la vengeance de son Dieu, et prédisait sa chute. Nous avons suspendu le blasphème sur sa bouche, mais d'autres ont voulu qu'il continuât, parce que, disaientils, l'Empire passera bientôt en d'autres mains.

Antiochanus, toujours brutal, frappa alors ce soldat, pendant qu'Aristomaches se bouchait les oreilles. Mais les tribuns, mais les préfets, mais le tribunal entier criait :

— Dis-nous, dis-nous qui succéderait, d'après ces séditieux, au divin Antoninus?

— Alexianus Csesar, l'enfant Alexianus, fils de Mammaea. répondit le soldat.

Ils pâlirent tous, n'osant pousser leurs investigations, sentant confusément que cet Empire de la Pierre-Noire se désagrégeait et, qu'à vouloir arrêter son mouvement de chute, ils risquaient leurs grades, leur fortune et leur vie. Ils se levèrent, malgré Atillius.

— Laissez-les ! firent-ils. Il y a danger, aujourd'hui, à être sévères ; plus tard nous sévirons.

Atillius, tout triste, se retira, et avec Antiochanus et Aristomaches sortit du camp au petit pas de leurs chevaux.

Des villas aux murailles bordées de lauriers-roses s'offraient ; autour d'eux, des portiques s'évasaient dans les fonds bleus ; çà et là, des cyprès et des pins crevaient en lignes noirâtres. Puis c'étaient de légers mouvements funèbres, couronnés d'urnes, marqués d'inscriptions, attestant la Mort au milieu de l'extraordinaire Vie romaine, et que voilaient des bosquets. Par derrière les collines, les sommets des édifices de Rome pointaient, comme des piques, dorés par le soleil très chaud.

De leur monture, ils apercevaient les bouts de la Voie Salaria, de la Voie Ardeatina et de la Voie Appia courant droit, des chemins qui y bifurquaient, et toute une plaine arénacée s'élargissant par là. Suivant son habitude, Atillius demeurait silencieux, pendant qu'Antiochanus, de fureur, bourrait de coups de poing son cheval, et qu' Aristomaches s'exclamait :

— Les traîtres, les impies, les ennemis du serment, les menteurs, les lâches !

Et il ne savait que dire cela, comme Antiochanus que frapper. L'un étant un Cappadocien et l'autre un Numide latinisés, la barbarie du sang les étouffait encore sans qu'une lueur d'intelligence leur jaillît aux yeux.

Ils foulaient un sol herbu à peine, quand Atillius, poussant un cri, piqua son cheval. Ils le suivirent, galopant dans une étroite vallée soigneusement cultivée, évités par des esclaves qui reconnaissaient en eux des dignitaires. Puis,

ils se trouvèrent au milieu d'un champ abandonné que traversait la Voie Salaria. Alors, Atillius resta stupéfait :

— Je l'ai bien vu. Pourquoi cette disparition ?

Il expliqua à ses compagnons que deux ombres d'hommes s'étaient subitement enfoncées en terre, comme englouties. Ils ne découvrirent aucune trace de cette singulière disparition. Et, comme il voulait explorer ce champ, ils le dissuadèrent, craignant que ce ne fussent les mânes de morts inconnus. Ils tremblaient sous le coup de terreurs enfantines.

Mais, dans les profondeurs que rayaient des amas d'herbes luisantes, à travers des chardons aux bras décharnés, d'autres formes humaines coulaient verticalement dans le sol. Elles s'enfonçaient tout à coup, venues ils ne savaient d'où et allant ils n'osaient deviner où. Seulement, ils remarquèrent que ces disparitions avaient lieu dans les arénaires de cette partie de la campagne, et ce qui se disait depuis des générations sur les sépultures de chrétiens cachées en des cavités du sol leur revint en mémoire. Atillius, curieux des choses de Kreistos, voulait voir si ces ombres étaient de chair et d'os, mais Aristomaches et Antiochanus l'arrêtèrent, la main à la bride de son cheval.

— Pourquoi sonder ce mystère? allégua Antiochanus. Qu'elles viennent, et nous les percerons du glaive ; mais elles sont loin et nous ne pourrons jamais les captiver.

— Mânes puants, chrétiens pleins d'infection, fourbes et larrons, fit Aristomaches ! Qu'ils approchent ; je les tue une seconde fois !

Ils renâclaient et, quoique menaçants, ils ne regardaient plus l'horizon, craignant d'y voir les ombres suspectes.

Ils approchaient de la porte Salaria, dans laquelle s'engouffraient des gens du dehors, surtout des petites gens faisant courir de pauvres véhicules à caisson d'osier, portant des meubles disloqués et des hardes salies. Sur une borne, une femme était assise, la tête dans les mains, et sa chevelure retombait, la couvrant à demi. En entendant un bruit de chevaux, elle se leva et, se plaçant au milieu de la voie :

— Vous ne l'avez pas tué, ni martyrisé, ni emprisonné? s'exclama-t-elle.

Frémissante, très belle, elle avait rejeté un bout de palla et ses cheveux ondoyaient sur ses épaules, et ses vêtements blancs se moulaient à son corps, d'une perfection svelte, et ses yeux, noirs et humides, se fixaient, implorants, sur Atillius. Et en même temps elle le gagna. Il se dit que ce n'était pas là une femme du peuple, mais l'épouse ou la veuve de quelque puissant romain qui s'écartait volontairement de l'Empire.

— De qui veux-tu parler? demanda-t-il, contenant d'un geste ses compagnons, qui voulaient passer outre.

— De Zal, le Perse, qui s'en est allé au camp avec un vieillard et que je n'ai plus revu.

Elle répondait au hasard, mais se doutant, grâce à la selle de peau de panthère de leurs chevaux, à leur cuirasse bosselée d'ornements, à leur casque guilloché d'or et de pierreries, aux ocres d'airain recouvrant leurs jambes et les armes y ballant, que c'étaient des officiers supérieurs, qui la renseigneraient sur le sort de Maglo et de Zal. Une grande anxiété mêlée d'une grande douceur émergeait de son regard.

— Je les ai fait relaxer tous deux, femme, fit Atillius, et si tu ne les as pas vus, c'est qu'ils sont rentrés par une autre porte.

— A moins que les soldats ne les aient tués en route, dit Antiochanus brutalement, pour effrayer la femme, qui pâlit.

— Ton nom ? cria Aristomanches. Tu es chrétienne comme Zal et ce Maglo, est-ce pas?

— Je suis chrétienne et je m'appelle Severa, répondit Severa, qui s'en alla très vite, des pleurs aux yeux.

— Il était inutile de l'effrayer, affirma Atillius doucement. Sans doute, cette femme aime ce Zal, qui est jeune et intrépide ; mais que nous importait ? L'amour est de l'amour.

Il était pris de commisération, songeant à part que lui aussi aimait, et de quelle fureur? l'affranchi qui résidait entièrement en son cœur. Cet amour le rendait très malheureux, puisque le monde, se rebellant contre sa symbo-

lisation par la Pierre-Noire, n'acceptait que l'amour entre les deux sexes distincts.

Ils allaient rentrer par la voie Salaria quand des cris éclatèrent. A quelques pas, une auberge ouvrait des auvents au-dessus desquels se balançait une pomme de pin, et, pleine de soldats assis sur des bancs, devant de petites

tables rondes, elle s'embuait toute dans le soleil. A leur aspect, ils s'en allèrent avec de grands saluts, malgré qu'Atillius leur criât de rester.

Confiant leurs bêtes au maître de la taverne, qui apparut, tout effaré, ils pénétrèrent dans l'intérieur, qui leur sembla vided'abord avec des tables rondes, des escabeaux et des bancs épars. Mais, debout sur une auge en maçorneric servant à rincer les bols de terre cuite, effacé en une de: encoignures, un homme maigre, la tête nue, une toge sale coulant inertement sur un corps tremblant, agitait faiblement un rouleau de papyrus et criait, se voyant découvert :

— Non, ce n'est pas pour eux, mais pour vous trois, Illustres, que moi, Zopiscus, connu de tout l'Empire, j'ai écrit ces poèmes !

Zopiscus descendit, troublé par l'apparition de ces trois officiers dont la cuirasse et le casque avaient des reflets d'or. Fébrilement, il fit une rafle de morceaux de papyrus semés sur les tables. Àntiochanus put en saisir un.

— Pardonne-moi, je les amusais, je les flattais, je faisais des vers pour leurs amantes et pour leur assurer la Fortune, mais mon poème est pour vous trois, Illustres ! Je vais le lire, si vous daignez.

Il déroulait son manuscrit, celui qu'Amon savait être dédié à Zom, Num et Apépi ! et qui était le poème de Vénus. Il allait le lire, très habilement, en intervertissant les noms ; mais ceux-ci l'arrêtèrent.

Soupçonneux, sa grosse barbe reposée sur les épaules d'Antiochanus, Aristomanches épelait avec difficulté les lettres latines. Zopiscus, bien vite, l'aida.

C'était une strophe très courte sur les mérites d'une Bcebia, que lui avait commandée un soldat. Zopiscus possédait ainsi une clientèle d'amoureux pour des vers à des femmes ; malgré Aristomaches, qui voulait les lire tous, il renferma dans un pli de sa toge ceux-là sur lesquels il avait fait main basse.

— Je puis vous en écrire de semblables, Illustres, assurait le poète. Commandez! Me faut-il chanter les vertus de l'armée, l'épée invincible de Rome, la sublime volonté de l'Empereur? Ce sera pour quelques as seulement.

Ils le laissèrent là, et pendant qu'ils remontaient, Zopiscus, nullement découragé, courait après eux, le manuscrit aux dédicaces étonnantes en mains :

— Illustres, je suis connu de tout l'Empire et nul ne me vaut pour écrire un poème sur vos mérites et votre valeur. Celui-là vous est dédié, et je le lirai en votre honneur, sous les Portiques, quand il vous plaira !

Ils rentrèrent à Rome par l'Esquilin, dont les rues populeuses s'emplissaient de rumeurs. La Région abondait de citoyens, d'affranchis et d'esclaves encore abrutis de la Fête de la Pierre-Noire, qu'Antoninus avait célébrée. Durant trois jours, c'avait été une colossale manifestation du Principe de la Vie adoré dans la Pierre-Noire et dans l'image d'Elaga-

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balus peint en pied, vêtu en sacrificateur du Soleil, avec une robe traînante aux manches amples, et tiare, en une indescriptible apothéose d'ors, de parfums, de danses et de chants. Trois jours durant, le peuple avait vu cette extraordinaire image traînée, sur un char plaqué de métaux et de gemmes, par trente-six chevaux blancs soigneusement peignés, richement caparaçonnés et aux sabots d'or. Et ce char, vierge d'un contact humain, n'avait porté que cette prestigieuse figure : l'Elagabalus de chair et d'os, à reculons, guida respectueusement les chevaux, des gardes à ses côtés pour qu'il ne tombât, et des esclaves jetant sous lui de la poudre d'or qui soulignait son passage. Trois jours durant, de grosses joies s'épanouirent en cortèges brutaux, à la lumière des torches et sous des flottements de fleurs en guirlandes jetées partout, aux barbares orchestres de la Pierre-Noire, qui mariaient les flûtes syrinx, les flûtes simples, les flûtes à doubles tuyaux, les flûtes d'or et les flûtes de roseaux aux tympanons tendus de peaux de brebis, aux cymbales de bronze, aux harpes évasées en aplustres de barques, aux lyres orgueilleuses de Phrygie, aux trompettes recourbées, aux sistres de fer et d'ivoire, aux tambours faits d'un tronc d'arbre brûlé à l'intérieur et frappés d'une seule baguette en croc, pendant qu'un colossal festin s'épandait dans Rome, avec un débordement de vin en cascades, que des jeux se déployaient dans les cirques, en coulées de sang de gladiateurs et de prisonniers, que des promiscuités d'hommes et de femmes, d'hommes et d'hommes, surtout de prêtres du Soleil, montaient, purulentes mares du Vice, aux pleins ciels des midis, aux pleins flambeaux des nuits, sur les parvis et les marches des temples, sous les portiques, dans les carrefours, au milieu des places, dans les thermes et les jardins, quels qu'en fussent les témoins. Et, le Dieu placé dans le Temple du Soleil, avec les autres Dieux, les offrandes patriciennes, les insignes impériaux et des meubles vermeils, guillochés, gondolés, émaillés, fondus en des moules glorieux de poitrines nues de sirènes ou de calmes faces de lions, Elagabalus avait jeté, du haut d'une tour, des vases d'or et d'argent, des habits et c'es étoffes, en

même temps que, dans la ville, des bêtes furent lâchées. Des gens avaient péri, mais qu'importait... Antoninus Elagabalus avait fêté la Pierre-Noire ; le symbole de la Vie, une fois de plus, avait eu sa consécration, et quelle consécration ! Il était ensuite retourné aux Jardins de la Vieille-Espérance, qu'il habitait depuis peu, accompagné par l'armée qu'Atillius, qui la commandait, reconduisait avec sa cavalerie au Camp des Prétoriens.

Des ivrognes roulaient devant le primicérius et ses compagnons ; des femmes, mi-vêtues, leur montraient des bouts de cuisse abjecte ; des esdaves se découvrant en des encoignures de maisons, des enfants aux ignobles gestes, les suivaient, attirés par la gloire de leur costume, la gloire de leur casque et de leur cuirasse. Dans une voie étroite, où tombait un rond de soleil rouge, un homme et une femme, qui se livraient sous l'œil paternel d'un prêtre de Kibèle, s'arrêtèrent, nullement confus ; au contraire, ils montrèrent leur nudité comme pour les inviter à prendre part euxmêmes à la Fête de la Vie. Des joueurs de flûtes et de tympanons viraient dans une poussière d'or, dans une harmonie cuivrée, avec des cérémonies de prêtres du Soleil s'essayant à un immonde rapprochement. Aussi, des individus apparaissaient, les yeux baissés, un pan de la toge à un coin de face, ne voulant ni voir ni entendre, et d'autres couraient après eux, le poing levé, et alors un déluge de coups secs laissait du sang aux murailles ou sur les pavés. C'étaient des chrétiens ou des juifs, ceux-là généralement vêtus de noir, qui, pour ne pas participer à la Fête, se sauvaient éperdument, des gens enragés à leurs trousses, et leurs balbutiements d'horreur invoquaient les uns Kreistos, les autres Javeh.

Ils obliquaient vers le Cœlius où, quoique le quartier s'aristocratisât, la Fête se mourait en une recrudescence plus grande, en un colossal épuisement de soûleries, de goinfreries et de prostitutions. Pour aller plus vite, ils donnèrent de l'éperon, et ce furent des gens écrasés, un refoulement de peuple inconscient qui s'acharnait à rester sur place. Des Galles, émergeant d'une rue, poursuivirent une femme en

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qui Atillius crut reconnaître Severa. Il accourut ; son épée au clair éventra un agresseur qui s'affala dans un éclaboussement de sang. Les autres s'envolèrent, les bras en l'air, poursuivis par Antiochanus et Aristomaches, à qui cette ivresse du vin commençait à donner l'ivresse de la tuerie.

— Merci, merci, fit Severa.

Elle marcha rapidement, terrifiée et se voilant la face, sur elle les yeux d'Atillius, dont le cheval relevait du mufle le corps du galle expirant. Elle se retourna un instant, eut encore un mouvement de gratitude et disparut dans une maison.

— Ce doit être là le logis de ce Zal, articula Antiochanus glorieux de sa poursuite, car il avait assommé un autre galle, qui se tordait plus loin, en du soleil. — Et il avait raison. La maison dans laquelle était entrée Severa étaic celle de Zal ; celle de Zopiscus aussi, qui creva, à l'extrémité de la rue, son éternel rouleau au bras.

Sur un lit à colonnettes de bronze, Madeh restait étendu avec seulement une robe aux manches retombantes, les pieds nus, la chevelure frisottée gardant un fort parfum de verveine. L'amulette pendait sur son creux de poitrine bombée comme celle d'une vierge, et, machinalement, il la faisait osciller d'une main dont les doigts se chargeaient d'anneaux d'or.

Dans une langueur mortelle, il était allé de son appartement à l'atrium, puis au péristyle, puis au jardin ; un jardin grand comme une toge, mais mystérieux et profond, qui avait des arbres et des fleurs lui rappelant le pays aimé. Là, sur un trône de marbre, des heures entières ses yeux s'emplissaient d'un mirage de verdure où des éclairs de soleil jouaient comme des remuements de glaives, savourant un commencement d'anéantissement vite rompu par l'impatience de ce dehors à lui interdit.

Pourquoi donc Atillius ainsi? Il ne l'avait jamais connu tel ; maintenant, il le gardait jalousement, comme s'il eût souffert de le savoir à l'âge où la nubilité débordante se réveille en une nouvelle vie.

Certes, Madeh regrettait toujours son Orient, ses palmiers, ses salsolas, ses cactus, ses escaliers de temples et de palais, gravis par des prêtres comme lui et des Empereurs comme Elagabalus, entourés de personnages portant des parfums et des étoffes dans des. plateaux de vermeil. Et

cette vie de là-bas, touchant le seuil d'un impersonnalisme qui est presque de l'éternité, combien il la rêvait revivre avec Atillius, arraché à son vertige du culte nouveau ; combien il la rêvait revivre avec Atillia, entrevue souvent au Palais des Cgesars ! Et avec ces désirs ne se dressaient plus, maintenant qu'un endormement semblait se faire en lui par l'accoutumance, mille ombres d'indépendance sauvagement meurtrie ; mais, au contraire, une soumission d'être qui n'a d'autre horizon que des regards et des sourires aimés.

Car Madeh, malgré l'éclair de conscience et de divination — unique depuis, — dont Ghéel avait été le témoin attendri ne voyait plus au delà de son sacrifice à Atillius, de cette affection lui paraissant éternelle, parce qu'elle lui était charnelle. Se croyant procréé pour l'avènement de l'Androgyne, il se voyait désormais l'intermédiaire de la femme et de l'homme, mixte pour les deux sexes, une sorte d'essai du Principe de la Vie pour la forme définitive de l'Etre futur qui aurait les deux sexes et s'engendrerait de lui-même, comme Atillius le lui avait appris.

Prostré sur son lit, il l'attendait, peu soucieux de s'entremettre avec la familia, le tas d'esclaves qui, régulièrement, vaquaient au bon ordre de la maison. Il leur était supérieur par l'instruction et l'entregent, par la peau plus fine et les yeux plus beaux. Il était plus qu'eux, en sa qualité d'affranchi. Il ne les commandait même point, ne connaissant ni leurs noms, ni leur patrie, ni leur religion, et ne s'en souciant.

Un bruit de pas le secoua. Entr'ouvrant précipitamment la portière, en un tumulte de couleur pourpre et or, en une sonnerie de joyaux et de pierreries ballant au col, aux poignets et aux chevilles, en un vêtement de soie rayonnante qui laissait apparaître des morceaux de seins et de croupe blancs, des pans de cuisses sveltes et de ventre légèrement bombé, se montra Atillia, derrière elle l'apparition de la vieille Ethiopienne coiffée d'une étoffe rouge, qui les laissa seuls.

Elle ne parut pas interdite ; elle ne fut pas hésitante. Avec un grand rire qui remua ses parures, elle s'assit dans une

cathèdre, une jambe en avant, provocante, et son regard violet se fixa sur Madeh, debout devant le lit et confus. Ce qui lui était extraordinaire, quoique dût l'habituer à tout l'Empire de la Pierre-Noire, était la grande liberté d'Atillia, qui, échappée au Gynécée, malgré que vierge encore, prenait des allures de femme, les allures de Scemias sur qui elle se modelait. Car Scemias non seulement se satisfaisait à se livrer à tous, mais présidait depuis longtemps un Sénat de Femmes, le Senaculum, dans la Région Alta Semita, où elles discutaient sur l'amour, sur les joyaux, sur les vêtements et les coiffures, sur les couleurs, sur les chevaux, sur les litières et la façon de les orner et de les conduire. Atillia avait retiré de cette éducation un effrontément et une impudicité de prostituée. En elle papillotaient des lascivetés, retentissaient, multipliés, des baisers qu'elle croyait d'amour ; des virilités s'érigeaient sous ses yeux aberrés. Comme elle, à Rome, c'étaient des milliers de vierges déjà savantes, et libres, et dégagées du Gynécée, qui armaient leur sexe contre l'homme, même jusqu'à s'isoler de lui, comme le faisait l'homme à l'égard de la femme, pour reconstruire aussi, au fond des Temps, l'Androgyne mâle et femelle à la fois. Très gracile, Atillia ! Très nerveuse et électrisante avec, dans le regard, une lueur d'égarement qui rappelait Atillius, comme si le surmènement de sa vie flottant en de l'artificialité l'eût déséquilibrée. Son frère, l'ayant laissée dans l'ignorance de sa maison des Carènes, où elle brûlait de voir Madeh que sa Volupté intime humanisait en un être d'elle rapproché par de mystérieuses affinités, fin, parfumé, nullement l'homme grossier qu'une excessive imagination lui créait, elle avait ordonné à l'Ethiopienne de suivre Atillius. Habarr'ah, aux trousses du primicérius, découvrit bien vite la maison d'où Atillia sut que, depuis quelques mois, Madeh ne sortait pas. Alors, dans une litière se précipiter avec Habarr'ah, traverser le Palatin, gravir les voies du Cœlius, en une furie de deux mules galopantes harnachées d'or, frapper à la porte de la maison fraternelle, fut tout un. Sur le parcours, par les tentures, elle regarda des rapprochements et des bestialités : des hommes violer des chèvres

effrayées et, se retournant, brandir en menace leur virilité saignante ; des femmes, couchées sur des femmes au travers d'escaliers de temples, appeler d'autres femmes, et déborder la promiscuité mâle, aux chairs ignobles et aux mouvements avilissants. Et cela la fit rire fort, Atillia, surtout à voir bien devant elle des femmes renverser des hommes qui entièrement restaient nus sous elles, vaincus dans la lutte de passion et le sexe interverti !

C'est les yeux pleins de ces délires qu'elle se présenta à Madeh, entrevoyant un amusement à deux, des agaceries de vierge qui s'essaie à la sexualité, des reniflements de plaisirs seulement effleurant la peau.

— Hé ! Madeh, tu me regardes avec les yeux de ton crocodile. Anime-toi, anime-toi, adolescent! Vois-moi. Je me suis échappée du Palatin, avec Habarr'ah, pour te causer, pour rire avec toi, te distraire, adolescent, et me distraire avec toi. Viens ! Conduis-moi dans les appartements de mon frère Atillius, que je les connaisse enfin. J'ai vu un paon qui faisait un éventail de sa queue, et un singe qui m'envoya une grimace, et des esclaves qui se sauvaient, et un janitor qui s'ébahissait à me considérer. Qu'est-ce qu'il me voulait donc, ce janitor? Je lui conseillerai de baiser les lèvres d'Habarr'ah, pour se contenter, celui-là !

Elle se leva, s'accola à Madeh, lui prit une main, qu'elle porta à sa bouche, et en un éclat de rire :

— Oh ! tu sens bon, comme moi.

Et elle lui mit sous le nez son poignet, le forçant à en renifler la peau, et lui remontant même le nez, d'un mouvement brusque. Puis elle se rassit, mais sur le lit de Madeh, et, lui reprenant la main, elle le voulut à ses côtés. Une de ses jambes se découvrit à moitié, blanche avec des anneaux d'or à la cheville, par-dessus les cordelettes des sandales de feutre doux :

— C'est à étonner comme cette jambe est jolie. Les bains et la pierre ponce ne l'abandonnent pas, s'exclama-t-elle.

Il ne pouvait placer un mot, le regard rivé à cette jambe qui se balançait, nerveuse et vivante, dans un rejet de lo robe aux trames versicolores. Subitement, elle la posa sur

LAGONIZ. 179

ses genoux, la découvrant davantage, l'étalant glorieusement jusqu'au haut, avec une trépidation du pied.

— Elle est mieux que la tienne, rit-elle. Toi, tu ne la montres pas. Qu'est-ce que tu as donc?

Elle posa sa jambe à terre et obligea Madeh, dont elle souleva la robe de soie, à la montrer. Il se laissait faire, ennuyé et passif comme avec un enfant. Elle voulut aller plus haut. Alors, il eut un rire contraint, fit retomber sa robe, se leva, avec un commencement de trouble :

— Non ! non !

Il répétait : Non! non! secouant la tête, quittant le lit, pendant qu'Atillia lui courait après. Elle se jeta sur des peaux de panthère empilées dans un coin, croisant les genoux à la mode orientale, ne laissant paraître des deux côtés des cuisses que les bouts recourbés de ses sandales.

— Ici, viens, nous allons nous amuser aux osselets ! Mais il n'y avait pas d'osselets dans la maison, et Madeh

le lui dit. Il s'offrit à en demander au janitor, ou à envoyer Habarr^ah chez un marchand du quartier. Atillia lui répondit :

— Je ne veux pas rester seule ici. J'ai peur de ton crocodile qui me viendrait manger.

Elle enleva ses colliers, ses bracelets et ses anneaux, les lança en l'air, imaginant des jeux. Elle lui en lança un en riant, qui tomba juste au milieu de ses jambes croisées, et qu'elle lui reprit, avec une caresse de la main, une caresse qui fit venir du sang à tout son sexe. Et comme il la regardait dans les yeux, presque idiot, d'une poussée elle le fit choir sur elle, la tête dans ses seins. Elle se renversait, toujours riant, les reins craquant sur les peaux. Il se dégagea, la laissant sur son dos, la tête pendante, la poitrine maigre rompant le strophium, le large ruban qui retenait les seins. Il voulait partir, peu fait à ces agaceries de jeune fille en chaleur, respirer l'air de l'atrium, respirer l'air du jardin, mettre entre eux le témoignage des esclaves qui circulaient dans la maison. Et déjà il entr'ouvrait la draperie de l'appartement, quand elle se releva et le rattrapa, impitoyable, rieuse, infatiguée :

LAGONIE.

— Hé! Qu'est-ce que tu as contre moi, adolescent? Que t'ai-je fait? Nous nous amuserions si bien, si tu voulais.

Elle se rechaussait d'une sandale détachée, le genou très haut sur la cathèdre, avec un écart de jambes inconscient. Et elle riait toujours, les yeux en dessous :

— Viens ! Attache-la-moi, avec les ganses que j'aime, sur le côté.

Surtout, ne brise point les rubans !

Docilement, il entoura de bandes

le mollet et noua au milieu. Quand

ce fut fini, Atillia se pencha toute

sur lui, et lui cria éperdument :

— Porte-moi ! Enlève-moi !

Je veux savoir si tu es homme

à enlever une femme.

Elle pesait sur lui de tout son corps au risque de rouler.

Il la porta sur les épaules, comme une enfant, terriblement énervé. Il ne parlait plus, toujours harcelé par Atillia, qui se complaisait décidément à se faire porter ainsi, car, une extrémité de l'appartement atteinte, elle lui demanda de la porter à l'autre, et, là encore, elle se fit porter en face.

Elle sauta enfin sur le parquet, bien amusée, et, son bras à la taille de l'affranchi, elle lui proposa de se reposer sur elle, et même de le porter à son tour. Mais la portière s'entr'ouvrit : Habarr'ah parut, avec un rictus crevant ses dents blanches sur sa large face noire d'Ethiopienne rusée :

— C'est l'heure du départ, rester davantage serait tout compromettre. Tu es attendue ailleurs.

L'AGONIE. lâi

— Au Sénat-des-Femmes, dit Atillia ennuyée. J'aurais cependant voulu voir mon Frère.

— Ton Frère te verrait avec peine ici!

Elle résistait, mais Madeh, plus sage, i'invitait à s'en aller. Ce départ lui fut d'un grand soulagement et d'un grand saisissement. Elle venait d'emplir son horizon de bruits, de rires et de gaîtés ; elle éveillait en lui des troubles qui à la fois le torturaient et le charmaient ; elle versait en son corps une chaleur énorme de vie et de mouvement. Même, ces offres de chair jeune lui sentaient bon ; c'étaient des échappées vers une soleilleuse nature d'arbres et de ruisseaux, dont il aspira longuement les senteurs.

— Je reviendrai, nous nous amuserons encore, et tu me porteras, et je te porterai, et nous jouerons aux osselets, et tu riras comme moi, lui cria Atillia, qui, en un saut de danse, disparut dans le cliquetis de ses joyaux, le froissement de sa stola et le glissement de ses sandales.

— Ne dis pas à ton maître que sa sœur Atillia est venue, conseilla Habarr'ah au portier qui saluait, ravi, alors qu' Atillia, au contraire, lui faisait :

— Dis à mon frère Atillius que sa petite Atillia l'a attendu et reviendra le voir.

C'étaient, entre la Voie Ardéatina et la Voie Appia, des villas se graduant très diversement, avec leurs divisions urbaines, rustiques et fructuaires, les premières renfermant des salles à manger et à coucher, des bancs, des promenades et des terrasses, les autres des logements d'esclaves, des étables, des celliers et des basses-cours. Vastes, ces villas avaient des jardins victorieux, d'où la vue se baignait d'air bleu, de verdures reposées, d'eaux fusant en des ravinets bordés d'oseraies et de cressonnières épaissies.

Spacieuse, celle de Glicia, des M. Claudius Glicia, qui comptèrent un dictateur dans les fastes romains ! C'était maintenant, Glicia, un très riche patricien, qui, depuis vingtcinq ans, bougonnant et quinteux, s'isolait de tout, seulement pour soigner ses laitues et surveiller ses cochléaires. Il possédait des esclaves juste pour son service, un jardinier qui régulièrement taillait ses arbres, et une terre complantée de vignes s'enramèlant à un coteau qui s'érigeait d'un belvédère léger d'où Rome vaporait dans l'éloignement, avec un émerveillement de routes piquées de voyageurs, de soldats et de fonctionnaires, de villas s'étendant jusqu'à la Sabine, d'aqueducs, de temples, de tombeaux épars, et un bout jaune de Tibre se fondant, du côté d'Ostie, en un bout bleu de mer.

Glicia se traînait sous le portique de son jardin miroitant d'un vivier à son milieu, que troublait une grande ombre de passeroses dressées en roseaux. Tl toussotait, quoiqu'on fût

en plein été, ramenant vivement un morceau de sa toge autour du cou, et les mains croisées sur la tête, en un mouvement de désespoir. Devant lui s'étendaient des celliers et des greniers à tuiles roses, des bouquets de cyprès, des pavillons en lattes minces à l'ombre chère à ses siestes, puis s'échelonnaient des vignes crevant de têtes nues d'esclaves, droites dans le ciel. Il regardait tout cela, toujours toussotant de long en large, frileux et inquiet. Il appela, dans un bégaiement terrible qui fit ses yeux tout ronds :

— Rusca ! Rusca !

Un vieil esclave accourut, avec une peau rose de face plissée, un crâne tout blanc, une tunique brune et des sandales de bois.

— Est-ce qu'il a achevé son repas, ce vieillard? Est-ce que nous allons subir encore un envahissement de ces genslà?

— Le vieillard a mangé, répondit Rusca. Il ne veut pas s'en aller. Ghéel n'est pas revenu. Zal n'a pas été vu depuis quelques jours. Les chrétiens sont bien à Rome, car ils n'approchent plus d'ici.

— Ils sont bien à Rome, fit dans un toussotement Glicia, qu'ils y restent. Moi, j'ai juré de n'y mettre les pieds que lorsque l'Empire appartiendra aux Romains et non aux Etrangers. J'ai repoussé les offres de Septimus, de Caracallus et de Macrinus ; j'étais avec Pertinax. Pertinax est mort, je ne veux rien. Qu'ils me laissent en paix ! Ce que tu me dis des chrétiens ne m'étonne pas ; ils s'entendent avec les empereurs syriens qui favorisent leur culte, et Rome leur appartient maintenant : ils le savent bien.

— Ce n'est pas ce que Maglo assure, hasarda Rusca, car il morigène Severa, qui, comme Zal, Ghéel et certains chrétiens qu'elle reçoit ici, croient qu'Elagabalus est envoyé par leur Kreistos pour les aider à renverser les dieux.

— Ah ! il n'assure pas cela, et Severa applaudit cependant à Elagabalus, cria aigument Glicia. Je le sentais bien, je devinais bien que Severa applaudirait à ce que les chrétiens qui l'influencent l'inciteraient à applaudir!

— Severa est bonne et faible, dit Rusca. Cela n'a pas

de conséquence. Et puis, ce que femme veut, Jupiter le veut!

Glicia branlait la tête et toussotait, les épaules rentrantes, le cou toujours pris dans sa toge. Mais un bruit de pas eut lieu. Derrière eux une ombre de bâton s'érigea, énorme, sur une ombre de pétase très large, aux bords tombant en ailes de corbeau. Et Maglo, qui avait mangé dans la maison de Severa, — celle de Glicia, son époux — émergea, le bâton en l'air, sa main libre élargie devant lui, comme pour les bénir.

— Vous êtes des adorateurs des faux dieux, leur fit-il. Alors, je n'ai plus qu'à m'en aller, qu'à secouer mes sandales de votre poussière, et à prier Kreistos pour vous.

Il fit un demi-tour. Mais, se ravisant, avant qu'ils lui eussent répondu :

— Je puis vous catéchiser, vous éclairer et vous consoler dans le sein de l'Agneau que je vois à la droite, et l'Esprit planant sur Lui !

Et, prenant Rusca pour Glicia, sans distinguer nettement la tunique grossière du premier de la toge fine du second, il ajouta :

— Severa, ton épouse, a les yeux ouverts sur la Lumière, mais il est malheureux qu'elle se laisse aller aux idées de Zal sur Elagabalus et ses abominations. Moi, Maglo, j'affirme que le Péché est le Péché, et que cet Empire, qui a des pieds d'argile, s'enfoncera bientôt, comme la Bête, dans la Mort.

Glicia arrêta net un toussotement lui montant à la gorge pour crier :

— Alors, tu es de cet avis, toi, qu'Elagabalus n'a pas longtemps à dominer? Cela m'agrée, oui, cela m'agrée!

Il répéta ces derniers mots, appuyé à l'épaule de Rusca ; c'était la première fois qu'on affirmait devant lui la disparition prochaine de l'Empereur. Maglo éleva son bâton, et, prophétique :

— Ce n'est pas seulement Elagabalus Antoninus, mais l'Empire, mais la Bête aux pieds d'argile qu'engloutira la gueule de la Mort. Je le prédis. La gloire de Kreistos s'as-

L'AGONIS. 185

siéra sur la Bête, et son Eglise vivra éternellement, malgré le Péché!

— Tu veux dire, demanda Glicia, que l'Empire existera, mais sans l'Empereur?

— Oui ! s'exclama Maglo, sous le coup d'une illumination, avec Kreistos à sa tête.

Il éleva ses deux bras, comme un crucifié, la face renversée, le regard perdu dans le bleu du ciel à peine traversé de fuites d'oiseaux, puis, en aparté :

— Je les délie tous, ces Romains, Calliste leur évêque avec, de prédire comme moi le Triomphe de Kreistos dans l'Empire sans l'Empereur!

Et il s'en alla, sans seulement saluer Glicia. A ce moment survint Severa, qui s'agenouilla devant Maglo, humble et attendrie.

— Je puis te bénir, sœur, dit le vieillard, mais non ton époux, adorateur des faux dieux et contempteur de Kreitos.

Il disparut, après une imposition des mains, pendant que Glicia toussotait affreusement, avec un coup d'ceil irrité pour Severa, qui, s'approchant de lui, le soutint, attentive, inquiète, une main à son coude levé.

— Je sais bien que tu n'écouteras jamais les serviteurs de Kreistos et que tu n'ouvriras pas les yeux sur la Vérité, fit-elle doucement, mais il n'importe, tu es mon époux, et je te dois aide et amour.

Dans ce mot : amour, il y avait une amertume voilée d'hésitation, une sorte de regret à le prononcer, qui fit dire à Glicia, toujours toussotant et repoussant la main de Severa :

— Aide et amour! Oui, pour ton Kreistos, ton Maglo, ton Calliste, ton Zal et ton Ghéel ! La loi romaine me donne droit de vie et de mort sur toi, et je t'en ai libérée en te laissant aller à leurs assemblées, en acceptant même ces gens-là chez moi. Tu ne songes pas à ton époux, parce qu'il est vieux, et qu'il ne veut pas de l'Empire, alors qu'avec ce Ghéel et ce Zal tu applaudis à ce qu'il fait. Mais cela m'agrée, cela m'agrée que ton Maglo ait prédit la mort d'Elagabalus et des empereurs qui ne sont pas Romains. Il a raison, ton Maglo, si c'est ce que j'ai compris de lui.

LAGONIE.

La laissant là, suivi de Rusca, il s'enfonça dans le rond de soleil d'un sentier, non sans lui crier de très loin, en brouillant tout, dans une habituelle absence de mémoire : — Oui ! il a raison ce Maglo ; il périra, Elagabalus, avec ce Ghéel, ce Zal et ce Kreistos, et tu regretteras les services que tu leur rends.

Elle rentra, traversa des appartements aux peintures simples. Dans une pièce carrée, une vieille servante rangeait des étoffes : des toges à peine asséchées, des subuculas reprisées, un tas de loques que Severa faisait rapetasser pour des chrétiens pauvres. Car, l'épouse de Glicia ayant mis sa fortune au service des Frères en Kreistos, ils furent nombreux, ceux-là qui approchèrent leurs lèvres de la bonne coupe patricienne. Depuis que, dix ans auparavant, un confesseur bythinien l'avait immergée dans le Baptême, Severa se dévoua à Kreistos au point de laisser le quinteux époux se confondre avec le vieux Rusca, d'oublier la villa et de ne plus avoir pour cette maison, une gloire romaine, le coup d'œil de la maîtresse surveillant tout. Aussi, c'était ^| pitié de la voir, la villa

s'effacer devant la splendeur des villas voisines, dont les possesseurs prêtaient à ta matrone si jeune encore, si belle, si attrayante mai-

gre un air austère de veuve anticipée, des passions /£? extraordinaires.

Tous ignoraient la gran-

deur en même temps que la simplesse d'âme de Severa, sublime par l'illumination qu'elle donnait aux choses ; tous ne se disaient pas qu'aimante et ardente elle se privait chaque jour d'un peu d'elle, car, encore quelques années de ses générosités, et c'était la pauvreté pour elle et son époux !

Elle s'était mariée à cet inquiet de Glicia, parce que sa famille, aussi de souche patricienne, mise hors service depuis un siècle par les Empereurs, l'avait voulu. Il y avait dix ans de cela, elle en avait quinze alors. A peine si Glicia l'effleura et la déflora. D'une nature portée aux mysticités, elle eût été une effrénée combattante de la Chair, mais, cette Chair apaisée dans les délices de Kreistos, endormie dans la charité, le renoncement, les bonnes sympathies pour les Frères, les larmes versées, les effusions tendres entre esprits qui se répondaient facilement dans l'atmosphère des assemblées, elle resta chaste, froide et comme insexualisée.

Depuis que Zal l'avait gagnée à l'idée d'une catholicité poussée vigoureusement du fumier d'Elagabalus, il s'était formé un parti nombreux de mystiques, surtout orientaux, comme lui soutenant Elagabalus, qui ne persécutait pas les chrétiens, les laissait s'assembler, et, même, crier contre les Dieux. L'unité créatrice en Kreistos lui allait, comme corollaire de l'unité créatrice en la Pierre-Noire ; les deux cultes, après avoir délivré les nombreux polythéismes, les philosophies plus ou moins panthéistiques, se raccorderaient ensuite en un seul que, sectateurs de Kreistos et sectateurs de la Pierre-Noire, érigeaient en commun.

Et ces idées occupaient maintenant Severa, se demandant pourquoi Maglo maudissait cet Empire et cet Empereur si favorables à Kreistos. Severa, et Zal, et Ghéel, et des milliers de chrétiens, pauvres de l'Aventin, de la Transtéverine et de l'Esquilin, riches du Ccelius, de la Région des Jardins et de la Campagne, voyaient dans les abominations de la Pierre-Noire non des obscénités, mais la pulvérisation des vieux dogmes, la dissolution des vieux cultes, la disparition du Péché, jetant son dernier souffle dans les horreurs de

Sodome et de Babylone. L'avenir leur apparaissait au delà, bleu et clair comme un ciel de cristal, et une nouvelle Humanité rayonnait, à sa tête Kreistos, les trous de ses mains et de ses pieds laissant échapper le sang fécondant les Prospérités et les Quiétudes, les Amours éternelles et les Fraternités, levées en Fleurs touffues, dans le tabernacle de ses Eglises évasées comme des lys blancs aux coupes inaltérées !

Tout cela tourbillonnait confusément en Severa en qui Zal revenait, tel que dans les réunions chrétiennes, surtout celle où sa face tuméfiée se dressa, blanche. Elle songeait à sa détresse quand, avec Maglo, dont il ne partageait pas les idées et pour ne point l'abandonner aux soldats, il alla au Camp ; à son empressement à se porter chez lui, à l'Esquilin, dans cette pauvre chambre de chrétien vivant de peu, ce jour inoublié où, sans l'assistance d'Atillius, des Galles l'allaient violenter. Elle l'avait revu depuis, toujours ardent, toujours mystique, avec le grand air royal de ses trente véhémentes années, car Zal comptait un roi de Perse parmi ses ancêtres, un roi glorieux qui fit jadis trembler la terre, et ce sang l'avait fait ce qu'il était : généreux, ténébreux, énorme de vie intellectuelle, audacieux et vaste de pensée.

Elle cousait un vêtements de pauvre, avec, sous les yeux, cette ascension d'idées au travers desquelles flottaient la face de Kreistos et de Zal, tour à tour s'effaçant. Et elle n'eût pu dire laquelle des deux émergeait plus vivante et resplendissante, tant leur translation mutuelle était rapide. Elle ne parlait pas, pendant que l'ancilla comptait à voix basse d'autres vêtements : des toges de laine brune, des tuniques sans manches, des ceintures de cuir, des stolas et des pallas, des subuculas de lin et des lacernas avec leur cucullus, et qu'au fredonnement de sa bouche se joignaient de loin des paroles de Glicia, qui, revenu avec Rusca, disait, idans un toussotement sans fin :

— Oui, cela m'agrée, cela m'agrée, Rusca, que ce chrétien m'ait prédit la fin d'Elagabalus. Il périra, crois-moi, cet Empire de Severa, avec son Ghéel, son Kreistos et son Zal !

Atta errait fébrilement autour des Thermes d'Antonin et de Caracalla, animés d'un engouffrement de gens se poussant en des rires et des exclamations. Des individus glabres, une amulette noire au cou, entraient dans des salles et en ressortaient avec des baigneurs frais, générale. nent de beaux hommes, qu'on se désignait du doigt. Atta, qui n'avait plus Amon pour ressource — l'Egyptien ayant disparu depuis six mois — et était à jeun depuis deux jours, cherchait des yeux quelque personnage dont il eût pu tirer parti, quand de grands cris s'élevèrent autour de lui. Des gens couraient vers un attroupement, devant les portiques.

Il alla vers le rassemblement, qui grossissait, pendant qu'à ses côtés, des bandes d'hommes poursuivaient de noms infâmes les individus glabres et les baigneurs qu'ils emmenaient, les accusant de se prêter à Elagabalus, qui faisait rechercher dans les thermes de Rome, les plus beaux hommes pour ses goûts abjects. Il approchait, et une grosse voix lui parvenait ; un bâton virait au-dessus des têtes, dans le soleil. La voix anathématisait l'Empereur, le bâton menaçait les curieux qui écoutaient.

— C'est certainement Maglo, se dit Atta parvenant jusqu'à Maglo, qui s'exclamait :

— Hommes, citoyens, je vous le prédis ! Les pieds de la Bête sont dans la Mort, et la gloire de Kreistos survivra éterne^ement au Péché.

Atta lui prit le bras. En le reconnaissant, — car Atta continuait à frayer les assemblées de chrétiens où Zal n'allait pas - — - en le reconnaissant, Maglo laissa retomber son bâton :

— N'est-ce pas, frère Atta, que la Bête s'enfoncera dans la Mort?

Il se tut, son bâton fiché en terre, ses yeux rouges sur Atta. Comme il s'immobilisait ainsi, quelques-uns s'éclipsèrent, avides d'autres émotions. Puis Maglo et Atta furent seuls.

L'Helvète posa sa main sur l'épaule de son Frère en Kreistos :

— C'est une prédiction, et je doute fort que l'Evêque Calliste et ses Romains en aient une semblablement inspirée.

— J'en doute fort moi-même, assura Atta sans trop savoir, et au hasard.

Ils avaient quitté les Thermes, et devant eux couraient les rues populeuses de la Région Capène, que bordait la Voie Latine, à gauche de l'Aventin. Ils passèrent devant les nombreux réservoirs qui donnaient une grande fraîcheur à cette Région, traversèrent le Jardin de Prométhée, miroitant d'un lac tranquille, sans regarder les temples, surtout ceux, très sompteueux, de la Tempête et de Sérapis. Ils erraient sans but : Maglo pour parler de sa prédiction, Atta pour tromper sa faim.

Au Palatin, sous des portiques, plusieurs individus, debout sur des bornes et tête nue, lisaient des manuscrits devant un public clairsemé, qui les écoutait en battant de la sandale sur le pavé.

— Ils lisent là des abominations, dit Maglo, qui, le bâton levé, se dirigea vers eux. Mais Atta, apercevant la barbe pointue sans moustaches de Zopiscus, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps, retint le vieillard.

— C'est vrai, et surtout ce Zopiscus a écrit des blasphèmes contre Kreistos. Mais à quoi bon? Kreistos les vaincra tous. Laissons-les.

Il l'entraîna, avec un sourd désir de ne le lâcher que pour un bon repas, problématique à cette heure, ou de l'accom-

pagner chez le chrétien auprès duquel il pouvait se rendre, et qui, sûrement, les retiendrait à la cœna du soir. Maglo, comme s'il l'eût deviné, lui demanda alors, tout à coup :

— As-tu mangé? As-tu bu? T'es-tu réconforté comme les Fidèles de l'Agneau doivent se réconforter pour apaiser cette misérable chair?

— Eheu ! non, répondit en soupirant Atta ; et j'attends depuis hier ce contentement de ma chair.

— Ce n'est pas comme moi, qui sors de chez Severa, laquelle m'a dressé une table. J'ai catéchisé son époux, qui s'appelle, je crois, Glosia.

— Non ! Glicia, affirma Atta, qui ajouta :

— Je n'ai rien mangé, te disais-je !

— C'est que Kreistos ne l'a pas voulu, fit Maglo. Et, revenant à sa prophétie :

— Vois-tu, ce Glosia ou ce Glicia a eu l'air tout joyeux de ma prédiction. Ce qui est à étonner est de voir Severa soutenant Elagabalus Antoninus, et Glosia ou Glicia ■ — comme il te plaira — demander sa mort. Ils ne s'entendent pas, Glosia ou Glicia et Severa.

— Ah ! Glicia applaudissait à ta prédiction, exclama Atta, devenu tout singulier.

Et un projet extraordinaire, qui sourdait en lui depuis longtemps, le tint muet quelques minutes. Ah ! s'il le pouvait mettre à exécution, c'en serait fait des jours sans manger, et des injures des riches qu'il sollicitait, et des piétinements dans la boue des rues, et des humiliations du parasite qu'il était, parce qu'il n'avait ni fortune ni situation, quoiqu'un savant émérite, un grammairien, un philosophe, un écrivain très fort dans l'Apologétique, ce que nul ne déniait, malgré les ignominies de sa vie de misère. C'en serait fait de cette fièvre à rechercher constamment le gîte et le repas du jour, et aussi à éviter, dans les assemblées de chrétiens, qu'il dominerait tout à fait, la vue de Zal. Car, malgré tout, Atta, homme de l'avenir, était chrétien, mais d'une largeur spéculative et calculatrice, prête à céder très facilement la lettre pour l'esprit et frisant de très près l'Hérésie. Il l'était, sentant que Kreistos avait besoin, en

son siècle, de hardis exégésistes et de directeurs des consciences, et exégésiste, et directeur, "il le pouvait être, pour peu que les événements le favorisassent. Ne pourrait-il atteindre un jour à la Chaire de Pierre, dont la puissance occulte devenait maintenant énorme, parce qu'elle dominait des milliers de chrétiens dociles, de chrétiens riches et de chrétiens pauvres, ceux-là soutenant ceux-ci, et cette situation prestigieuse ne l'arracherait-elle pas enfin de la poursuite journalière du repas et du gîte en le jetant dans un milieu d'offrandes abondantes, d'adorations et de soumissions concrétées en un bon lit, sous un toit solide, et des plats plantureux qu'il viderait jusqu'à son saoul? Et pour cela, que fallait-il? Rendre à l'Eglise un service tel, qu'en retour elle le mettrait en pleine lumière des Fidèles, en servant la faction de Mammaea — car elle avait un parti, la mère d'Alexianus ! — contre Elagabalus. Ah ! il était des chrétiens, parmi eux ce misérable Zal, assez insensés de s'imaginer que la Pierre-Noire, sans crainte, fraierait avec Kreistos et disputerait avec lui la puissance temporelle et spirituelle ! Non, cela ne serait ; il prouverait que ces suggestions venaient de la Bête et du Péché sous toutes les formes, même les plus séduisantes, que l'Eglise dissiperait.

Et, comme son enivrement crevait en paroles au milieu desquelles surnageaient les mots de Bête et de Péché, Maglo, tout encore à sa prédiction, penché sur lui, lui cria à l'oreille, dans le tumulte du peuple roulant autour d'eux :

— Oui, oui, tu as raison, la Bête a les pieds enfoncés dans la Mort, et Kreistos dominera le Péché. Je l'ai prédit à Glosia ou Glicia.

— A Glosia ou Glicia, répéta machinalement Atta, dont la pensée suivait son cours.

Et il se dit, pour donner une apparence pratique à son rêve : que Glicia, époux de Severa, était patricien ; qu'avec lui, d'autres patriciens attendaient que l'Empire fût secoué d'Antoninus comme une toge de sa poussière ; qu'avec ces patriciens, c'était un peuple entier à la suite de Mammaea, si Mammaea le voulait. Maintenant, ils marchaient le long

des murailles du Palais des Caesars ; des végétations de jardins couvraient des blancheurs de colonnades éloignées, et des fenêtres cintrées s'ouvraient, avec des têtes de prétoriens casqués à leurs bords, regardant mélancoliquement la Ville ensoleillée, vautrée sous eux. Des portes basses tournaient par instants, avec un léger bruit de bronze : il entrait, il sortait des gens mystérieux, surveillés par d'autres gens apostés à des coins de rues voisines. Atta reconnut des sénateurs et des officiers déguisés, sans doute conspirant avec Mammaea.

Qu'importait un échec? La vie, si misérable pour lui, lui pesait; il la risquait volontiers cette fois-ci, quoique jusquelà il fût terriblement peureux. Alors, bravement, après avoir quitté Maglo, qui poursuivait son chemin sans comprendre pourquoi il voulait pénétrer là, il s'insinua par une des portes, la tête à demi couverte d'un morceau de sa toge. Quelqu'un l'arrêta, qui était vieux et qui sortait.

— Où vas-tu?

— Voici, fit Atta, et il bredouilla un symbolum de fantaisie, un mot de passe que le vieux ne comprit pas, heureusement à demi sourd. Il fit signe à un autre qui se promenait comme un nomenclateur ennuyé, lequel fit un geste du bras à un troisième placé derrière lui, devançant un quatrième, en des profondeurs de jardins soigneusement entretenus, peuplés de statues et semés de bassins d'où s'épointaient des sagittaires et des roseaux.

Ils le laissèrent passer, vaguement étonnés de cette longue figure mal rasée de parasite, dont la tunique noire perçait sous la toge trouée, souvent entrevue aux abords du Palais les jours de réceptions, supposant que cet homme avait des choses importantes à dire, et, après l'avoir fouillé, pour lui découvrir une arme qu'il ne possédait point, ils le firent entrer dans une salle menant à un couloir, débusquant sur un atrium, et d'autres salles, d'autres atriums, qui émerveillèrent les Brundusiniens une année auparavant, maintenant muets dans leur grandeur et leur solitude s'entrevirent pour Atta. Il n'en était pas ébloui, droit et fier comme s'il les eût habités depuis sa naissance, se répétant, dans une

grande espérance de réussite, les paroles qu'il prononcerait devant Mammaea, au cas où il serait reçu par elle.

Il était dans le Gynécée, deviné à des éloignements de femmes dont les voix lui parvenaient, claires et sonnantes. Toujours de grandes salles, et des portiques, et des péristyles, et des atriums, et des statues, et des vases sur des socles, et de hautes tapisseries aux dessins gigantesques, et

des revêtements de carreaux émaillés étalant des mythologies noyées d'or. Un esclave, grand et gros, le prit par la main et le fit descendre, puis monter des marches étouffées et parcourir un labyrinthe d'appartements obscurs, où il se serait égaré tout seul. Il lui disait :

— C'est pour sa Magnificence et sa Sérénité, la mère du Csesar, que tu viens?

Il clignait des yeux et serrait les dents, comme prêt, — s'il avait dit non — à le broyer dans ses bras ou à

l'égorger de son poignard passé à la ceinture dans une gaine de bronze ! Mais Atta répondit fermement :

— Oui ! esclave ! C'est pour sa Magnificence et sa Sérénité. J'ai des secrets à lui confier.

Alors, l'esclave l'emmena plus vite, sans rien ajouter, jusqu'à une pièce étroite qu'il referma dans un grand bruit d'airain, le laissant seul ; devant lui, un thronus aux bras en ailes d'un sphinx d'or dont le dos formait le siège, sculpté symboliquement.

Un glissement de pas, puis une porte s'ouvrant ; et, resplendissante et blanche, avec un bandeau élargi de pierreries à la chevelure noire ramassée en volute, Mammaea!

Elle s'assit, les bras appuyés aux ailes du sphinx, fixant clairement d'yeux de femelle fauve, que l'austérité de ses gestes rendait terribles, Atta, qui, se jetant à plat, baisa le bout de ses sandales brochées d'or et guillochées d'améthystes violacées. Au contraire de Sœmias, qu'il avait souvent vue en public, la mère du Caesar n'était point fardée, ni vêtue impudiquement ; mais, grande et simple, elle paraissait plus redoutable, surtout avec son regard fixe, plein de pensées.

— Tu avais à me parler en secret ; qui es-tu ? que fais-tu ? Parle et j'écoute, dit-elle lentement. Et sa voix était calme et mâle, et de sa main, par derrière, elle entr'ouvrit une tapisserie qui laissa voir, en une pénombre, l'esclave géant, immobile, les deux mains retenant à la nuque son poignard, dont le fil faisait une coupure de cristal.

— Oui, j'avais des choses importantes à te dire, dit Atta qui se relevait. Qui je suis ? Je suis chrétien ! Qu'est-ce que je fais? Je veille sur toi! Je viens t'offrir l'aide des chrétiens pour sauver ton fils et te débarrasser d'Elagabalus.

Il se disait que, n'ayant rien à ménager, la meilleure diplomatie consistait à ne pas avoir de diplomatie. Mammaea accepterait ou refuserait, sans circonlocution aucune,

et ce serait plus vite fait ainsi. Et la faim, qui entièrement le dévorait, lui coulait une espèce de fièvre au sang, l'amenant à ne pas regretter, afin d'en finir au plus tôt, — si telle devait être sa fin, — le coup de poignard de l'esclave. Elle lui donnait une grande acuité de vision, une espèce de supériorité d'imagination touchant au coup d'œil du génie. Et, comme Mammaea, les lèvres immobiles, restait là sans parler, avec une sorte de défiance, il éleva la voix :

— Oui, nous sommes des milliers, du peuple, des esclaves et du patriciat, qui appelons la fin de cet Empire avili, dont ton fils est la victime sainte ! Nous sommes des milliers qui voulons la Vertu et la Bonté, là où régnent le Mal et la Fourberie. Le monde souffre, Magnificence, des violences du fils de ta sœur, et il désire celui que des présages désignèrent comme Auguste et Empereur. Te rappelles-tu le jour où, dans le Temple d'Alexander le Macédonien, ton ventre accoucha de l'enfant? Une étoile de première grandeur brilla sur Caesarea, et le Soleil s'entoura d'une auréole ; une vieille femme vint t'apporter un œuf pourpre, pondu par un pigeon ; la nourrice s'appela Olympius et le nourricier Philippus. Celui-là qui a de pareils présages sur la tête est Frédestiné ! L'aide que je viens t'apporter a la puissance du levier. Sache qu'il nous est loisible, par la parole discrète à l'oreille des hommes et des femmes, de créer pour toi et ton fils un courant de sympathie irrésistible, s'épandant à travers Rome et les provinces, et mystérieusement ébranler celui qu'Elagabalus peut encore éblouir et leurrer. Il nous est familier d'ameuter les nôtres aux jours de spectacles, durant les fêtes publiques dans le camp des soldats, et de paralyser les résistances de l'Impur qui veut la mort de ton fils. Vois-tu, je t'apporte tout cela, et ne te demanderai rien, rien sinon la paix pour Kreistos, la sécurité pour mes Frères, et la confiance en l'esclave qui ose te parler !

Il s'arrêta, les mains jointes, et comme Mammaea restait muette, il reprit. Maintenant, il parlait de Kreistos, qui surajouterait son Eglise à l'Empire, et l'absorberait ; des siècles à venir qui verraient, non l'Empereur, mais le Prêtre

198 LAGONIE.

de Kreistos, à Rome, en robe blanche, porté sur un trône d'or, et vénéré plus que tous les pontifes réunis ; des peuples venant baiser ses sandales et se sanctifiant dans le sang de l'Agneau. La convoitise des honneurs ne l'avait point poussé vers elle, puisque, par avance, il ne voyait que le Règne et la Loi de Kreistos, mais il était las, et le monde avec, des ignominies d'Antoninus Avitus, et mieux valait, certes ! réunir la Vertu de son nom à celle des chrétiens pour renverser l'Empire immonde que la Nature répudiait de toutes ses voix. Le monde, alors déblayé, verrait à qui se donner, à l'Empereur que son fils devait être, avec ses dieux et ses pontifes, ou à Kreistos, des Ames définitivement vainqueur! Elle ne le comprenait pas trop, tant cette mysticité lui était étrangère, quoique, par les conseillers de son fils. Ulpianus et Sabinus, Venuleius et Modestinus, personnages graves creusant fort avant la conspiration, elle fût au courant des doctrines de Kreistos. Une chose la touchait, les présages désignant Alexianus à l'Empire que lui rappelait Atta. Elle vit l'Enfant, qui — ayant quitté la robe prétexte — n'était plus l'adolescent Alexianus, mais le viril Alexander, battant la terre du sabot de son cheval, avec des hordes armées chassant le Perse et poursuivant le Germain, montant au Capitole sur un char traîné par des éléphants, magnifiant les Jeux du Cirque devant plus de cent mille spectateurs, et dominant les Sénateurs et apothéose dans 1 Impérialat et l'Augustat, et elle-même dirigeant occultement le monde par lui, non avec la fébrilité de Scemias, mais avec la sagesse de la matrone soigneuse de son foyer!... Elle eut des battements au cœur et sa face remua :

— J'accepte ton aide. N'oublie point le bel Alexianus, devenu viril, qui est présentement Alexander. Edifie de tes mains l'Empire futur. Avec toi, ce sont des milliers de Vertueux et de Forts que les horreurs de la Pierre-Noire n'émasculeront jamais. Vois-tu, c'est la mère de l'Enfant qui t'applaudira !

Elle se leva, lui sourit grandement, et, comme Atta se jetait la face au sol pour la laisser passer, elle lui fit :

— Lève-toi. Je me souviendrai.

Il était seul, déjà l'esclave entr'ouvrait la portière pour l'emmener, quand elle reparut. Ayant vu Atta mal vêtu et maigre, elle s'était dit qu'il avait besoin d'être secouru, et elle revenait avec des auréus, qu'il refusa vivement :

— Je ne suis pas venu pour cela ! Non ! Non !

Il les refusait, et il les désirait, se disant que cet or lui permettrait de vivre quelques mois encore, jusqu'à la décisivité des événements. Mais Mammaea, oubliant son impassibilité, lui prenait le bras et glissait, dans un pli de sa tunique noire, les auréus, qui y tintèrent, nombreux.

— Reviens quand Elagabalus chancellera, quand son Empire commencera à crouler. Ton Kreistos et mon Alexander attendent d'être enfin les seuls maîtres du monde !

Des gens couraient vers les Portiques de Livie, où une vigne s'enroulait, puissante, grasse et dans une pluie de feuilles larges, jusqu'aux toits gigantesques dominant, avec les quatre Tours du Chcragium et l'obésité du Colosseum, la Région d'Isis et Sérapis, fourmillante, aux dix horreas ou greniers publics, aux vingt-trois pistrines ou boulangeries, aux quartiers de la Fortune Voisine, de la Ruelle, des Constructeurs et de la Laine. On y parvenait par la rue de la Tabernole, entre le Cœlius et l'Esquilin. Des thermes et des bassins, dans cette Région ; le Nymphéum, qui avait été le Grand-Bain de Claude, et les thermes de Titus et de Trajan, s'ornant d'un temple d'Esculape ; puis l'Ecole des Gaulois, le Camp doublement étage en amphithéâtre des soldats de Misène, la Tête de la Subura, les œdicules de la Bonne-Espérance, de Sérapis, de Minerve, d'Isis, entre des maisons monumentales, de marbre et de granit.

Ceux-là qu'on voyait étaient de jeunes patriciens, sur la pointe des pieds marchant, en des mouvements de ventre qui ondulerait, aux cheveux roulés ou crêpés au fer, ruisselants d'huile parfumée. Comme on était aux ides de novembre, au lendemain du grand festin du Capitole, où Elagabalus parut dans un char traîné par des cerfs, — ce qui ébaubit les Romains — ces jeunes patriciens, contre un problématique froid, s'entouraient le cou de mentonnières en laine et se lamellaient les cuisses de bandes d'étoffes.

LAGONIE. 201

Quelques-uns portaient des psenules retenues sur la poitrine par des fibules d'argent, avec un capuce pluché de diverses couleurs ; d'autres, des toges aux plis savants sur des tuniques à manches brodées ; d'autres n'avaient point de ceinture à leur robe très longue, rayée de haut en bas ; d'autres étaient chaussés de souliers écarlates sertis de pierreries, a l'extrémité en pointe.

D'autres apparaissaient, salués par des applaudissements espacés, qui avaient l'air austère, la face rasée, les yeux roulants d'inquiétude, et qui agitaient dans leurs mains maigres des feuilles de peau amincie, enroulées autour d'un bâton au bout duquel pendait une bossette de bois, de corne ou d'os.

D'autres approchaient, avec également un air austère, une face rasée et les yeux roulants d'inquiétude, mais qui, n'agitant rien du tout, se contentaient de passer silencieusement sous les regards des jeunes patriciens, lesquels ne les applaudissaient pas.

D'autres, qui n'avaient ni l'air austère, ni la face rasée, ni les yeux roulants d'inquiétude, se poussaient, avec des remuements d'épaules, des regards pâmés, des bouches en cul-de-poule, des façons discrètes de marcher et de parler, des enthousiasmes et des exclamations, surtout en écoutant ceux qui n'agitaient rien du tout, dont certains propos semblaient les faire s'évanouir de ravissement.

Quand les Portiques furent encombrés au point que les passants durent se détourner de la voie, il se fit une sorte de tassement de gens qui se veulent placer à l'amiable, et alors parurent, juchés sur des escabeaux alignés sur un seul rang, les individus aux feuilles de peau dont les bossettes pendaient mélancoliquement.

Ils dominaient les autres, qui levaient le nez, renflaient les épaules, épointaient leur capuce ou se capitonnaient le cou de leur toge, et ces derrières, et ces dos de gens faisaient un gros ballonnement d'étoffes blanches embrassant les Portiques de Livie sur une grande étendue.

Enfin, la voix d'un de ces hommes austères, rasés et inquiets, s'éleva, menaçante, ironique et froide. Installés au

premier rang, ils avaient, pour les possesseurs de rouleaux, une attitude de sévères pédagogues prêts à retenir le Vers dans la morale, la vertu et la tradition des mètres saphiques, asclépiades, glyconiques, alcaïques, falisques, archiloquiens, ïambiques ; à l'emmitoufler comme s'emmitouflaient les porteurs de capuces et de mentonnières, à le geler comme ils étaient eux-mêmes gelés, à verser dans l'Ode, l'Epode, le Dithyrambe, la Satire, l'Elégie et l'Epître, la juste chaleur pour qu'ils se tinssent faiblement sur leurs pieds.

Car, ceux-là qui, de leur escabeau, se dressaient comme des stylites avec des rouleaux dans leurs mains maigres, étaient des Poètes, et les autres, à l'attitude de pédagogues, étaient des Critiques ; et ceux qui s'étaient pâmés à écouter ceux-ci étaient des admirateurs de Critiques et des contempteurs de Poètes ; et les autres étaient à la fois des partisans de Poètes et de Critiques, et tous étaient là pour prêter une oreille attentive à la lecture des œuvres des premiers, et aux observations sages, mesurées, discrètes, sagaces, fines, intelligentes — surtout intelligentes ! — des derniers.

Donc, la voix d'un homme austère, rasé, inquiet et nullement applaudi, fit :

— Commence à lire posément, Oifellus, que nous t'écoutions, nous, les gens de Goût aimés des dieux!

La voix d'un autre homme austère, rasé, de plus loin, impérieuse :

— Mouche-toi avant tout; crache bien, Scceva, que ta voix soit claire pour bien saisir les inflexions de tes Vers !

Une autre voix, très grosse dans le silence de tous :

— Ne remue pas, tiens la main gauche à ton cœur, penche le front modestement, n'aie aucun orgueil, et surtout reste vertueux, Coranus ! Nous consentons à t'écouter !

Une autre, irritée :

— Pourquoi ta barbe pointue sans moustaches, Zopiscus, pourquoi te distinguer? Vois-nous, rasés quoique austères et inquiets comme notre vertu l'exige. Cela est blâmable. Une barbe sans moustaches repousse la Muse qui approche si facilement de la face rasée.

Alors, plusieurs contempteurs de Poètes et admirateurs de Critiques :

— Calvisius a raison. Nous ne pouvons souffrir la barbe pointue sans moustaches de Zopiscus dont le Poème est exécrable à le juger ainsi. Va-t'en ! Va-t'en, Poète, qui ne sauras jamais raser ta face comme les autres !

Mais les jeunes patriciens répondirent aux contempteurs :

— Qu'est-ce que cela vous fait, que Zopiscus ait une barbe pointue dont la moustache reste absente de ses lèvres ? Si cela lui plaît, à lui! La Muse n'a rien à voir là, et il nous est d'avis que mieux vaut un bon Poète avec une barbe sans moustaches qu'un mauvais avec une face rasée!

— Blasphème ! blasphème, exclama celui que des admirateurs de Critiques avaient appelé Calvisius. La Muse est souillée, Apollon est nié, Pégase est couché sur le flanc, la Poésie est morte, grâce à la barbe sans moustaches de Zopiscus.

Alors s'élevèrent des colloques très vifs. Les uns voulaient que Zopiscus allât se faire raser immédiatement, les autres qu'il restât, pendant que les Poètes et Zopiscus lui-même attendaient patiemment la fin de l'orage, debout sur leur escabeau, une main serrant dignement le rouleau, l'autre au cœur, les yeux dressés vers les frises, et tout le corps roidi.

Il y eut une accalmie : Zopiscus resta. Un Critique cria dans l'apaisement :

— Nous vous écoutons, Poètes, lisez !

Subitement, un bourdonnement simultané de Poètes lisant

dans leur rouleau ! C'étaient des hymnes à Jupiter et à Bacchus, des odes à des maîtresses ou à des particuliers. Offbellus larmoyait une Elégie sur les charmes de Tibur ; Scœva scandait très vite une Epode sur l'Amitié; Coranus luttait avec un Poème sur la Navigation. Quant à Zopiscus, il plongeait le nez dans son Poème de Vénus, et nul ne comprenait à ce qu'il lisait, quoiqu'il eût un grand air de Poète supérieur à tous.

Les auditeurs avaient ouvert la bouche et levé le nez ; puis, tournés à demi, essayé de saisir les Vers qui s'enchevêtraient, voltaient, tourbillonnaient, roulaient, coulaient de la bouche des Poètes en cascades claires de mètres corrects. Ils replaçaient les pages de leurs rouleaux, et quelques impatients s'en allaient ; les rangs se clairsemaient ; mais les Critiques ne remuaient pas, férocement décidés à écouter jusqu'au bout, pour ramener les Poètes aux saines limites de leur Goût, d'après eux le Goût universel !

Quelques auditeurs se plaignant de ne pas comprendre, les Poètes relurent plus haut, en un bourdonnement colossal, semblable à une eau glougloutante. Et, s'animant peu à peu, ils gesticulaient, ils remuaient la tête et avaient des poses inspirées, des yeux qui ne roulaient plus d'inquiétude, mais d'enthousiasme, et un air allumé par le génie du Vers. Mais cela ne les faisait pas comprendre davantage, car ils lisaient tous ensemble, au point que d'autres auditeurs s'en allèrent, avec les Critiques les laissant seuls.

Des curieux s'étaient rapprochés ; parmi eux, un cavalier casqué et cuirassé, qui, sans plus de gêne, poussa là son cheval. Et, plus les Poètes lisaient, plus il les regardait, d'abord avec attention, ensuite avec stupéfaction, enfin avec la plus grande indignation. Les Poètes continuaient à lire très vite, toujours le nez dans leur rouleau, ou bien les mains en l'air, d'Inspiration ! mais sans voir les auditeurs autres que les Critiques desquels ils espéraient des encouragements, des bene, des euge, des pulchre, des belle ne coulant pas de leur bouche pleine de Goût, ou des couronnes qu'ils ne leur envoyaient pas. Les Critiques gardaient les lèvres serrées, les poings fermés sous leur menton médi-

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tatif, avec des coups d'yeux terribles vers les Poètes, dont quelques-uns, par instants, avaient des tremblements subits.

Cela dura une heure près, et la lecture interminable ne s'achevait point. Le cavalier avait une peine inouïe à retenir son cheval, qui ruait à droite et à gauche jusqu'à faire un grand vide autour.

Il éleva enfin la voix, coupa la lecture :

— Par la Divinité d'Antoninus, comment se fait-il, Poètes, que vous n'ayez rien écrit en l'honneur de l'Empire ?

Cela était vrai ! Autant qu'on en pouvait juger, les Œuvres des Poètes n'exaltaient nullement l'Empereur. Elles chantaient tout : les dieux et les déesses, les prostituées et les matrones, le Crime et la Vertu, les Oignons des jardins romains, les Lentilles d'Egypte, les Chevreaux, les Bergers, Csesar Julius, les Navires, la Peinture, la Sculpture, le Vent, les Sources, la Mer, les Pois Chiches, les Jeux du Cirque et les Jeux des Osselets, à l'exception d'Elagabalus et de sa Divinité ! Et c'est ce qui avait indigné le cavalier qui, de fureur, tira un glaive de son fourreau battant sa cuisse aux ocres d'airain. Les Poètes levèrent les yeux ; les Critiques remuèrent. Quelqu'un poussa un cri. Et, précipitamment, les Poètes dévalèrent de leur escabeau ; les Critiques filèrent austèrement. Ce fut comme un évanouissement de toges et de tuniques, de faces rasées et d'yeux inquiets ; une espèce d'envol miraculeux de blancs oiseaux qui se disperseraient sur un étang aux eaux troubles, sur lequel auraient flotté mélancoliquement des rouleaux de peau en feuilles amincies !

— Et toi, que fais-tu là? cria l'officier, qui rentra son glaive, à Zopiscus toujours lisant.

Et, comme il lisait encore, il empoigna rudement sa barbe pointue sans moustaches. Zopiscus hurla :

— Grâce, grâce ! Je lisais, j'allais vaincre les autres Poètes, qui ne savent pas comme moi écrire le Vers.

Mais, reconnaissant un des officiers entrevus jadis à la porte Salaria, il descendit de son escabeau, toujours tiré par sa barbe, le mufle du cheval d'Antiochanus — c'était Antiochanus — sur le crâne.

— Ce Poème, Illustre, t'était dédié ! Je me souviens par-

2o6 L'AGONIE.

faitement de toi. Je chantais tes vertus, ton courage et tes services rendus à la cause publique. Veux-tu que je le lise? Mais Antiochanus le secoua plus vigoureusement, tordant sa barbe pointue comme un linge mouillé.

— Tu me dédiais cela? Mensonge! Et d'ailleurs, c'est pour sa Divinité Antoninus que tu devais l'écrire.

Zopiscus eut un mouvement désespéré.

— Oui ! oui ! c'est à sa Divinité que je le dédiais ; je me trompais. Cependant, tu méritais bien cette dédicace. Laissemoi, Illustre, je vais, te satisfaisant immédiatement, élever Antoninus au-dessus de tous les dieux!

— Il l'est déjà, au-dessus de tous les dieux, cria Antiochanus, qui s'accalmait peu à peu. Et puisque tu veux chanter l'Empereur, viens avec moi !

Et il l'emmena, le tenant toujours par sa barbe pointue, du haut de son cheval dont le pas s'activa, ce qui obligea le Poète à courir, la face renversée, les mains toujours serrant le rouleau précieux. Des passants se détournaient ; beaucoup riaient, et des écoliers lui décochaient des railleries.

— Où me mènes-tu, Illustre? gémissait-il.

• — Auprès de l'Empereur, qui te jettera aux Bêtes, si ton poème est mauvais.

Ils se rapprochaient du Ccelius aux maisons s'érigeant dans une apothéose de granit blanc et rouge, de marbre et de stuc, suivis par des curieux qui, le connaissant, se disaient qu'Elagabalus faisait enlever le poète pour quelque innommable boucherie. Devant eux, les Jardins de la Vieille-Espérance, à travers des voies qui s'ouvraient de toutes parts, faisaient des horizons de forêts, et les frises d'un palais s'apercevaient de loin, dans une trouée blanche, piquée d'ors.

Une porte monumentale, précédée d'un portique, s'ouvrit. Antiochanus lâcha Zopiscus, incertain, pendant que des Prétoriens accouraient d'un sedicule tapi en des végétations hautes comme des maisons.

Antiochanus ayant mis pied à terre abandonnait sa monture à un Prétorien et disait à Zopiscus, en le gratinant d'un coup de poing dans le dos :

— Va, va ! L'Empereur sera aise de te voir.

Une allée d'arbres énormes bordait un circuit, qui paraissait sans fin, de murailles coiffées d'herbes folles, et, dans la criblure des feuillages à la rousse tonalité, par où coulaient des rayons d'un or très chaud, s'espaçaient de lointains viviers miroitant sous des regards de flamands, une patte en l'air, l'autre retombant verticalement. Les Jardins avaient des plates-bandes d'un vert calme, des bosquets de pins d'un vert sombre, des cactus syriens d'un vert clair, et des roseaux oscillaient, en une atmosphère jaune dévorant leurs têtes plucheuses. C'étaient des vasques isolées, portées prodigieusement sur une colonne dégorgeant de l'eau blanche en des creux de maçonnerie à la surface de nénufars élargis, et aussi d'autres vasques peuplées de monstrueuses grenouilles de pierre, au goitre gonflé rejetant cette même eau en irisements. C'étaient des grottes forant tout à coup des perspectives de cristallisations bitumineuses, aux corniches nervées de plantes à feuilles, aiguës comme des pointes de sagittaires ; des apparitions d'aedicules de briques bleues ou roses vernissées, aux toits pointus, dont les entablements se coulaient en colonnes, comme des vêtements blancs, et des statues de marbre et de bronze, aux attitudes de gens nus se poursuivant et se violant.

Ils croisaient des prêtres du Soleil, dont le glissement fit se retourner plusieurs fois Zopiscus, qui en reçut assez d'immondes injures pour le faire marcher sans plus s'occuper d'eux. A un moment leur parvint une musique claire de flûtes et de tympanons. Dans une échappée de végétation, en un lointain flottant dans la rousseur du soleil, un étrange attelage passa : douze femmes nues traînaient un char monté par Elagabalus nu, et d'autres femmes nues dansaient autour; d'autres, nues également, jouaient des instruments dont le son leur arrivait, et des gardes qui suivaient, les gardes de l'Empereur, — des chrysaspides somptueux — frappaient un bouclier d'or d'un pilum d'or.

— Tu vas voir passer sa Divinité, fit Antiochanus.

Il le poussa vers l'attelage, qui fila en un visionnement de chair et d'or, pendant qu'Elagabalus, riant fort, leur lançait de son char un rapide regard.

— Et surtout, lis clairement ton poème, reprit Antiochanus une fois seuls; car sa Divinité est bon juge, et tu seras jeté aux Bêtes, s'il est mauvais.

Le jardin se resserrait en un dédale de sentiers étroits peuplés de statues, de pavillons et d'autels surmontés d'une pierre noire en cône, couverte d'inscriptions. Puis une place sablée se noya de soleil roux, et, dans le déroulement des végétations, s'érigea un palais : deux étages de portiques évidés, un prostyle atteint par des marches rouges, des terrasses blanches coupées de balustres blancs, et des fenêtres cintrées sur les côtés pilastres, aux linteaux feuillages de phallus. Et ce palais était en dépit de l'architecture connue, car il surajoutait des dômes à des toits plats, des belvédères à des portiques. Par des ouvertures inattendues passaient des branches d'arbres, qui tombaient sur le sol, de haut ; des colonnes se suivaient jusqu'à des arcs bouchant des ailes de portes percées. Des cris de Bêtes roulaient dans ses profondeurs, stridents et vivants ; des cris de lions, de léopards et de tigres, même d'un' rhinocéros et d'un hippopotame pataugeant en un vaste bassin, au fond d'une cour.

Sur la place, huit individus se promenaient : chauves,

ils se regardaient et ne se parlaient pas, très dignes dans leur | J toge, d'où passait un bras.

— Attends là, commanda Antiochanus à Zopiscus. J'ai accompli ma mission. Sa Divinité m'a envoyé quérir un Poète ; je t'ai pris. Antiochanus te récompensera si ton poème est bon, et te jettera aux Bêtes, le cas contraire. Surtout ne t'en va pas, sinon je te fais tuer par les Prétoriens !

Zopiscus resta coi, serrant nerveusement son manuscrit. Un individu qui louchait terriblement fila à ses côtés ; un second, qui louchait aussi, parut dans le soleil roux de la place sablée, et ce furent bientôt huit louches qui fixèrent le prostyle, avec des ports de tête contorsionnée. Ils battaient le sol, ne se connaissant pas.

Huit goutteux s'appuyant sur des bâtons émergèrent ensuite, suivis de huit noirs, magifiquement vêtus de rouge, de huit individus très maigres et de huit individus très gras.

Enfin, un individu absolument grave demanda à Zopiscus s'il arrivait à l'heure, et, comme le poète lui fit une réponse quelconque, il lui parla de telle sorte qu'il se crut en présence d'un sourd.

Effectivement, c'était là un sourd, puis sept autres sourds survenant de divers points, qui, sans se comprendre, se tinrent des discours que les hommes chauves essayèrent de saisir de loin avec intérêt.

Quelquefois les Bêtes criaient ; le palais était troublé de

cliquetis d'armes et de heurts de meubles transportés ; dans les fonds des Jardins, des éclats d'ors frétillaient, une musique de flûtes et de tympanons grandissait pour mourir en rythmes bercés, et des formes nues s'entrevoyaient vivement, exquises, en bras agités, en croupes et en seins soulevés, en dos où flottaient des chevelures ; ces formes traînaient un char d'or sur lequel dominait un homme nu : Elagabalus, la tête crevant des feuillages qui pendaient.

Quelquefois aussi, en une rapidité de bête surprise, voltaient des cerfs gigantesques, dont la rumeur fondait dans 1 eloignement ; et des hommes couraient à leur poursuite, en une furie galopante, des hommes vêtus d'écarlate, qui leur lançaient des pierres et des bâtons, et les rejoignaient ensuite aux bords de lacs bleutés où ces cerfs allaient boire, frissonnants.

On sentait, dans ces Jardins, un énorme apaisement, malgré ces musiques, ces rumeurs et ces cris, qui n'étaient lien à comparer à ceux du Palais des Csesars. Elagabalus donnait là à ses vices un libre développement, les soignait en raffiné, en délicat, comme des Fleurs bizarrement contournées, et ne songeait plus à l'Empire pour n'avoir affaire qu'à eux.

Une bande d'hommes s'éparpilla vivement du prostyle, sous les yeux de Zopiscus, qui reconnut en eux les baigneurs que, quelques mois auparavant, Elagabalus avait fait rechercher dans les Thermes, et qui, depuis, avaient dû habiter la Vieille-Espérance, puisqu'on ne les avait plus revus. Il croyait que l'Empereur les avait égorgés après en avoir joui ; ils vivaient au contraire, gras et forts, charnus, bien portants et gais, en Hommes de Joie!

Aimant à bavarder, il demanda à l'un des huit goutteux, oui, semblable à un énorme limaçon, se traînait sur le sol :

— Citoyen, que faisons-nous ici, devant le palais de sa Divinité? Il m'est avis que nous pouvons entrer, puisqu'Elle nous a appelés.

Le goutteux acquiesça. Et les sept autres goutteux, les noirs, les sourds, les chauves, les maigres, les gras et les louches gravirent désordonnément les marches du prostyîe.

L'AGONIE. 2ii

Mais une porte s'ouvrit, des Prétoriens les repoussèrent à coups de hautes piques d'or, qui étincelèrent. Les maigres surtout crièrent : le bois des piques frappant sur leurs os avec un son mat.

— Puisque nous ne pouvons pénétrer, fit Zopiscus qui s'enhardissait, promenons-nous !

Ils se promenèrent de long en large, le crâne des chauves luisant au soleil, et les louches se regardant affreusement, avec des plis au coin des yeux. A ce moment, la musique grossit, et l'Empereur, nu, fila vélocement devant eux avec des femmes nues. Comme ils ne se prosternaient pas assez vite, les chrysaspides leur donnèrent du pilum d'or sur la nuque : ils se jetèrent alors à plat ventre, en une adoration éperdue.

Disparition subite ! Mais bramements de trompettes dans le palais. Dans le palais aussi, cris des Bêtes que fouaillent des victimaires. Des nomenclateurs à mitra jaune et à chlamys écarlate appellent Zopiscus, les sourds, les goutteux, les noirs, les chauves, les louches, les maigres et les gras, qui s'empressent d'accourir. Un vestibule s'évase, très haut et profond, avec des murailles peintes de roseaux en colonnades soutenant des plantes cannelées, en un entortillement fou de feuillages ; sur des nefs dansantes, des lampadaires supportent des villas, et des branches s'en échappent, avec des aboutissements de faces d'hommes et de femmes terminées en palmettes ou en queues de poissons. Un déroulement inouï de création hors nature, avec des enlèvements de nudités sur des dos d'animaux ailés, les pattes griffées. Une mosaïque sans fin simulant des vagues rebondissantes de sirènes et de dauphins entre des algues lamées s'achevant en phallus rouges, et des bâillements de vulves sur des ciels extravagants hantés de mythologies nues. Droits, des Prétoriens au bouclier d'or s'espacent, entre des candélabres gigantesques reposés sur des croupes de marbre d'hommes, élargis en pattes de faucheux jusqu'à la voûte, coupée de cubes rentrants, gardant de grandes roses si fouillées qu'on les dirait prêtes à se détacher.

Un nomenclateur les fait pénétrer dans un atrium lumi-

212 LAGONIE.

neux et vaste, dont le bassin renferme un crocodile qui dresse sa gueule pour voir passer les Invités, inquiets. Ils traversent la tablinum, aux appartements qui béent, par l'ouverture de portières traînantes, de somptueux sigmas pourpres, de trônes d'airain et d'or, de lits safranés, de cathèdres d'ivoire, de tables rondes et carrées, au-dessus en bois de tuyas recouvert de tapis pelucheux, et fixées à des pieds en griffes d'animaux, que relient des attelles décorés de feuilles ou de figures sculptées, avec un couronnement de têtes de taureaux et de rois à la chevelure tressée.

Les bruits d'instruments leur stridulent encore, venus de très près. En un fond d'appartement, dont l'or des tentures et des murailles fait un jour jaune, ils voient Elagabalus nu danser, en soufflant dans une flûte, un tympanon sur sa tête et ses cuisses agité avec des voltes tourbillonnantes, pendant que les Hommes de Joie, nus aussi, font cercle autour, une main à leur sexe épilé et raidi ! Une voix s'élève parmi les Invités :

— Elagabalus va nous violer!

Ils geignent alors, surtout les goutteux, et les sourds crient fort. Mais le nomenclateur leur désigne une pièce obscure, qu'hésitants ils traversent. Enfin, un autre appartement, mais éclairé, s'ouvre, avec, au milieu, un sigma immense entourant à demi une grande table chargée de mets.

— Sa Divinité vous offre à boire et à manger, dit le nomenclateur, mais elle jettera aux Bêtes quiconque ne pourra se placer sur le sigma.

Ils se précipitent, même Zopiscus, que le nomenclateur arrête du bras.

— Toi, tu n'es point invité ; tu n'es ni chauve, ni sourd, ni maigre, ni gras, ni louche, ni noir, ni goutteux. Tu n'es qu'un poète. Attends là. Sa Divinité te fera dire ce qu'Elle exige de toi.

De grands rires autour d'eux! Au son de trompettes d'or, ouvrant des portes de toutes parts, apparaissent, habillés de robes longues, Elagabalus et les Hommes de Joie, avec Hiéroldès, Zoticus, Gordius, Murissimus, Protogénès, Gor-

dius, Aristomaches, Antiochanus, tous les familiers qui font la fête avec l'Empereur, moins cependant Atillius. Pas de femmes avec eux, mais des hommes, des hommes pour l'amour mâle qui est le délire vivant d'Elagabalus.

Le sigma ne peut contenir tous les Invités, que les familiers culbutent les uns sur les autres. Elagabalus rit fort, et sa face de beau jeune homme encore imberbe, sa face somptueuse prend une animation bouffonne de Bacchus grisé. Il n'a pas encore vu Zopiscus, terrifié en un coin.

Les Invités ne pouvant tous occuper le sigma trop étroit, l'Empereur fait enlever la table, et des esclaves les chassent à coups de gaule, font s'envoler les sourds en des cris de détresse, se bousculer les chauves, les mains à leur crâne dénudé, frotter les gras aux épaules des maigres, et pousser les goutteux sur les louches qui regardent terriblement l'Empereur de plus en plus riant fort.

Par un entrebâillement de porte, des bras apparaissent, chargés de draperies d'or ; des mains ouvertes retombent à plat sur la nuque des Invités, effarés et aveuglés.

— Sa Divinité les fait jeter aux Bêtes, assure Antiochanus qui s'est rapproché de Zopiscus, et maintenant, c'est à toi. L'Empereur va écouter ton poème. Il est bon juge, je le répète, et si ton poème est mauvais, tu iras rejoindre les Invités.

Et il l'entraîne vers Elagabalus, qui se met à rire :

— Soit. Je vais t'écouter. Lis commodément! Zopiscus déroule son manuscrit, mais Elagabalus est à

une extrémité de la salle, causant avec Gordius. Il court vers lui :

— Je vais lire, Divinité !

Subitement, Elagabalus allonge un pas énorme jusqu'à l'autre extrémité :

— Lis toujours, je t'écoute. Je suis bon juge, moi, Empereur !

Et il fait plusieurs tours, suivi par Zopiscus ânonnant les vers, les beaux vers du poème de Vénus. Elagabalus ne comprend pas, car il crie encore :

— Recommence, je n'y suis plus. Tu étais à Vénus sor-

tant de la conque des eaux. Continue ! Ne t'arrête pas ! Je ne comprends rien à tes vers !

Et une poursuite, par Zopiscus, de l'Empereur courant, à travers d'autres salles, à travers des péristyles et des atriums, des cubiculas et des vestibules, grandement amusé par cette lecture à la course qui dure assez pour que le poète l'implore en s'entrecoupant :

— Grâce, Divinité ! je n'en puis plus ; je m'affaisse, je m'avoue vaincu. Tu es le vainqueur des vainqueurs, et nul, à la course, à la lutte, au saut, au pugilat, au jet du disque, ne te vaut. Tu peux renverser tout athlète sans te faire frictionner de ceroma, et moi, pauvre poète, je ne puis que baiser tes pieds et te chanter.

Alors, Elagabaîus s'arrête, terrible :

— Ah ! tu t'avoues vaincu ; je m'y attendais. Eh bien ! je vais voir si tu es bon à autre chose !

Il lui serre la nuque, d'une main vigoureuse, le courbe, abruti :

— Je vais te violer!

— Violer ton poète, non, non, Divinité, gémit Zopiscus, n'osant remuer sous la poigne de l'Empereur. Je vais composer exprès pour toi un poème : tu y habiteras l'Olympe, au-dessus de Jupiter. Les mers lécheront tes pieds ; des paons et des autruches traîneront ton char ; tu auras une couronne de montagnes et un sceptre d'astres. Laisse-moi !

— Alors, à quoi es-tu bon? fait Elagabaîus, le regardant dans les yeux, le dominant de la tête, toujours la main serrant sa nuque. Viole-moi ! Je suis le dieu qui se donne à tous.

Et il soulève sa robe, mais Zopiscus s'échappe :

— Non ! non ! Divinité. Je n'oserais toucher à ta personne, qui m'est sacrée.

L'Empereur :

— Tu es délicat, toi ; tu es le premier qui m'ait refusé. Que t'a donc fait Elagabaîus ? Ah ! je sais, tu es amoureux de mes Ethiopiennes. Attends, attends! Je vais t'en procurer une, Poète, dont tu me diras des nouvelles demain.

Il appelle un nomenclateur :

— Nomenclateur, voici mon Poète, qui veut passer une nuit avec une Ethiopienne. Je te le donne ; tu me le renverras demain.

Et il laisse là Zopiscus, que le nomenclateur pousse du bras :

— Obéis à sa Divinité, sinon, les Bêtes !

— Comme pour les Invités, demanda Zopiscus, blafard?

— Oui ! si les Invités n'avaient pas voulu des Ethiopiennes.

— Et qui sont jeunes, est-ce pas, nomenclateur?

— Eheu ! Des nonagénaires ! Je vais te livrer à Habarr'ah, plus jeune : seize lustres à peine, et qui t'attend, car tu es Poète et elle aime tes semblables '

En un appartement reculé de la Vieille-Espérance, fermé de portiques intérieurs enserrant une cour dans laquelle un bassin gardait un crocodile qui ne remuait pas, Atillius rêvait. Enfoncé dans un trône de bois incrusté d'or, la tête appuyée à sa main gauche, un genou sur l'autre, un pied suspendu, immobile, il fixait il ne savait quoi coulant paisiblement, comme une eau de fleuve qui reflète des décors de rives sans fin.

C'était d'abord un paysage syrien, percé de villes aux tours montantes, traversé de rubans d'eaux bleues dans lesquelles se miraient des temples blancs, et ces rubans d'eau bleue traînaient des ombres de ces temples blancs Rallongeant interminablement.

C'étaient des palais, sur des marches de brique rouge, gardées par des sphinx de granit ou par des nimrouds cornus, mordues à leur haut de colonnades en torsion aux chapiteaux épaissis en lotus. Des morceaux de soleil y resplendissaient, et la lune, la nuit, dansait, folâtre et bleuâtre, sur ces marches rouges qui ressemblaient à du sang en cascade.

C'était un Jardin qui avait des salsolas, des ilex et des cactus, des cèdres et des platanes, et des bassins clairs comme des dessus de boucliers d'argent, et des allées vertes s'ouvrant en des perspectives de ciels bleus troués de lumières d'or.

C'était une mer accalmée, égratignée d'un navigium filant sur Brundusium, en une retombée paisible de rames, dont le sillage développait une vision véloce de villes sur des côtes, de plages affalées sous le baiser des flots, couvertes de populations qui accouraient, en des danses, au son des sistres et des syrinx.

C'était la Voie Appia, que hantaient des voyageurs venus de tous les points du monde, pour s'engouffrer dans l'insatiable Rome, engloutissant tout.

C'était Rome elle-même, vautrée sur ses sept collines, pâmée sous les étreintes du Principe de la Vie, sur elle l'ombre immense de la Pierre-Noire qui, des Jardins de la Vieille-Espérance, se dressait, formidable, menaçant le ciel comme une tour infinie.

Et sous cette ombre disparaissaient maintenant les Temples et les Basiliques, les Portiques et les Arcs, et le soleil, intercepté par elle, devenait sanglant comme un soleil d'éclipsé, et la lune pleurait sinistrement une lumière jaunâtre pareille à du pus, et les étoiles n'étaient plus, et il n'y avait ni jour clair ni atmosphère limpide, mais quelque chose des troubles profondeurs d'un crépuscule violet.

Ah ! pareille à une approche de nuit brouillassante, la Passion mâle grandissait, dévorant peu à peu la Passion femelle, et l'humanité en perdait ses aurores d'illusions, ses belles aubes bleues d'amours, et ainsi, sous le Cône-Noir, l'Empire se tordait dans les voluptés de PAndrogyne, vers lesquelles l'avait poussé Atillius !

Cependant, comme suspendu dans un vide noir, un vide d'ombre sans étoiles qui était celui du Néant même, Atillius existait. Et rien des bonheurs rêvés, des raffinements cherchés, des satisfactions attendues, ne venait caresser son cœur qui ne remuait pas, et ses chairs qui n'avaient pas de vibrations. Son cerveau flottait en des étendues vertigineuses, comme une lampe éteinte dans la nuit.

Et la fleur noire de sa Passion lui irradiait sans cesse, ténébreuse et froide, sans parfums et sans dessins, et ses pétales l'enlaçaient victorieusement, et elle montait, sinistre, aussi haute que la Pierre-Noire, dans une ombre de mort.

Et dans cette ombre aussi Madeh disparaissait, et ses deux yeux n'étaient plus que deux soleil effacés, et sa voix, par une analogie singulière, pleurait du pus jaune, et il n'y avait dans la maison des Carènes, où il l'emprisonnait comme un Objet divin en un Tabernacle, ni arbres, ni bassin, ni murailles peintes, ni meubles d'or, ni rien de ce qui la constituait, mais quelque chose des ruines informes écroulées dans du noir.

C'est que l'Aberration d'Atillius pour Madeh, par Elagabalus élargie dans l'Empire, constamment lui irritait l'âme, parce qu'elle n'aboutissait qu'à des non-sens énormes, à une perte sans retour d'énergies humaines impuissantes.

C'est qu'elle était incapable de s'implanter malgré tout dans la Nature, criant sous l'ombre de la Pierre-Noire qu'elle se préparait à combattre suprêmement, et que, là où cependant elle vainquait, c'était par une traduction de choses sans majesté et sans génie, de choses grimaçantes et bouffonnes, qui n'étaient pas l'Eternelle Unité et l'Universelle Perfection rêvée par Atillius.

Quoi ! lui-même, Elagabalus, magnifié par l'Impérialat, déjà demi-dieu par la beauté extérieure ; lui dont les sandales d'or marchaient sur des millions de nuques d'hommes, de l'Orient à l'Occident, n'entrevoyait le Principe de la Vie qu'à travers des amusements d'éphèbe gâté, qui le rabaissaient en le rabaissant et, pis encore, perdaient à tout jamais cette hardie tentative d'un culte revenant à l'origine de la création par la réédification de l'Androgyne que chacun sentait en soi, que chacun désirait être en ses heures troubles, et qui apparaîtrait sûrement un jour!

Déception ! Déception ! Mieux n'eût-il valu rester à Emesse, vivre sans Empire, seulement sacrifiant au Cône- Noir, en des processions d'hommes mitres se déroulant dans des escaliers rouges, au bord de fleuves et sous des portiques de temples? Pourquoi rendre toujours impossible le culte aimé qui, au lieu de paraître grand, n'était maintenant que sinistre et bouffon?

Car, Elagabalus roulait sans mesure, aveuglé da sa puissance, hélas ! prête à crouler au premier souffle du peuple

romain, à la moindre secousse que lui imprimeraient ses ennemis, aussi les ennemis du Principe de la Vie.

Et ces ennemis, Atillius les voyait cruellement rêvant de jeter Elagabalus aux égouts ; ils hurlaient déjà des mots de mort, des menaces de carnages qui ensanglanteraient une fois de plus Rome, et mettraient des cadavres dans ses voies, des cadavres dans ses palais, des cadavres dans la Vieille-Espérance, témoin de ses folies !

Ils avaient à leur tête Mammaea et Alexander, des généraux, des sénateurs et des chefs de chrétiens prêts à soulever le peuple et les soldats.

Il n'avait pour se défendre, Elagabalus, que sa mère, Sœmias ; lui, Atillius ; les prêtres du Soleil, les compagnons de ses plaisirs, ses Hommes de Joie, ses familiers trop perdus pour aller ailleurs : une poignée de dévouements contre un écrasement de vengeances et d'ardeurs.

Si, au moins, Mammaea acceptait le culte nouveau, si elle voulait faire d'Alexander un second Elagabalus, plus digne et majestueux, oh ! alors, Atillius n'hésiterait pas à abandonner l'Empereur, cause de l'avortement prochain du nouveau culte ! Mais cette femme se refusait à la Pierre-Noire, rêvant d'Alexander un Empereur gelé dans la Vertu insexuelle, surtout soumis aux anciennes divinités, et n'acceptant des nouvelles que Kreistos, non le Kreistos des assemblées passionnantes, où des confesseurs se baisaient mystérieusement, mais le Kreistos politique dominant les peuples à l'égal des autres Immortels !

Ainsi songeait Atillius, enfoncé dans un trône de bois incrusté d'or, suivant au hasard de ses yeux il ne savait quoi coulant paisiblement comme une eau de fleuve qui refléterait des décors de rives sans fin, sans que le réveillât le son, à toutes volées, de trompettes annonçant Sœmias, et dont la musique courut en rythmes stridents à travers les Jardins de la Vieille-Espérance noyés dans un soleil roux.

— Frère ! Aîné ! Pourquoi garder ainsi Madeh là-bas, aux Carènes ?

Ainsi s'exclamait Atillia accourant, tourbillonnante d'étoffes et sonnante de joyaux, vers Atillius qui remua faiblement. Atillia s'assit sur ses genoux, baisa ses joues minces, se tordit à son corps.

— Vois-tu, l'Impératrice est inquiète, très inquiète. Il faudra tuer Alexander pour conserver Elagabalus!

Elle sauta sur le sol, pirouetta d'un pied, l'autre dans sa main :

— Oui! j'aurais voulu voir Madeh, qui s'ennuie fort làbas. Que t'a-t-il fait, Madeh, Aîné?

Elle le réembrassa et, en un éclat de rire :

— Il le faut voir comme je l'ai vu, se traîner dans sa chambre, et sans distraction autre que de passer à l'atrium, à faire des yeux ronds au crocodile et des grimaces au singe !

Atillius se dressa :

— Eh quoi! tu l'as vu, Sœur, Madeh? Tu l'as vu chez moi? Qui t'y a emmenée? Et comment as-tu connu ma demeure ?

Atillia esquissa un pas, renversa sa gorge, tendit sa jambe juste assez pour découvrir son pied, dont la sandale, sur la mosaïque, fit un clac.

— Far ITabarr'ah! Très rusée, l'Ethiopienne. Un poète

a passé dernièrement une nuit avec elle, sur l'ordre d'Antoninus qui aime à consoler les vieilles.

Atillius s'exaspéra :

— Habarr'ah ! Mais pourquoi faire? J'ai défendu qu'on allât voir Madeh en mon absence, et toi-même je t'ai confiée à l'Impératrice pour rester au Gynécée.

Atillia rit très fort.

— Au Gynécée !

Mais tu ne sais donc pas que j'appartiens à l'Impératrice, que j'as siste aux réunions du Sénaculum, que je suis libre, libre, libre! Frère, et qu'il ne tient qu'à moi de donner ma virginité aux Romains. Si. cela m'a plu, à moi, d'aller voir Madeh, qui est jeune et qui sent bien bon !

Atillius se promena de long en large, pendant qu'Attilia s'asseyait sur le trône, cependant un peu confuse de l'accueil extraordinaire du Frère, qu'elle n'avait jamais vu ainsi.

Alors, quelques larmes lui montèrent aux yeux :

— Il fallait me défendre sa présence, je n'y serais point allée. Mais pourquoi ne plus l'emmener avec toi? Il est donc coupable, Madeh? Dis, laisse-le en liberté!

Et elle ajouta :

— Pourquoi donc ne t'a-t-il pas dit que je le voyais? Estce que tu ne le vois plus, toi?

Un silence se fit. Et :

— Ce n'est pas une seule fois que je l'ai vu. La dernière, un homme du peuple, qui l'affectionne beaucoup, était avec lui, un nommé Ghéel, et nous nous sommes amusés tous trois, non, tous quatre, avec Habarr'ah, que j'ai mise de la partie.

Puis :

— Heu ! heu ! je vois que cela te peine, car tu ne me réponds pas.

Effectivement, Atillius, ne répondant pas davantage, restait bouleversé des confidences d'Atillia. Et ce qui l'accablait, c'est que Madeh ne lui avait rien dit des fugues de sa sœur à la maison des Carènes.

— Est-ce toi qui lui as interdit de m'en parler, Sœur? demanda-t-il à Atillia, qui, aussitôt, bouda.

— Moi! je ne lui ai rien interdit. Habarr'ah seule a suggéré au janitor de ne pas t'en causer.

— Et le janitor a conseillé à Madeh de ne m'en rien dire, compléta Atil^'is, sourdement heureux d'excuser l'affranchi.

Et pour obtenir des confidences plus complètes, malgré un déchirement d'âme, il ajouta :

— Tu l'aimes donc, Madeh, que tu vas le consoler? Si je le laisse là-bas, c'est que je ne puis le garder ici, c'est que le service de l'Empereur ne me laisse aucun répit, et qu'il s'ennuierait davantage à la Vieille-Espérance.

— L'aimer ! éclata Atillia en se levant. Ah ! l'aimer. Il est jeune, et il sent bon, et il est frais, et certes, j'aime à toucher la peau de ses mains et de sa face, très fine. L'aimer ! Oui ! j'aime bien Madeh.

Elle resta devant lui, la bouche ouverte, les yeux bril-

lants, voulant ajouter quelque parole extraordinaire et ne la trouvant pas. Enfin, vivement :

— Oh ! non pas pour te supplanter, car depuis que la Pierre-Noire a voulu se passer de nous, vous, les hommes, vous ne nous comprenez plus !

Elle s'enfuit, sentant avoir, en son plus profond, soulevé un coin saignant de la passion d'Atillius.

Un éclat de trompettes. Un bruit de portes de bronze roulant épaissement, et des pas de chrysaspides frappant de piques d;or les mosaïques polychromes. Une impérieuse voix de femme, et, dans un éblouissement de pourpre, Scemias poussant de son bras nu la draperie qui laisse passer un grand flot de vivante clarté.

Scemias avec, flottant sur le corps et fixée à l'épaule, la palla rouge sur la stola jaune aux bordures de perles brochées, et des sandales aux cordons montant haut, dans un rayonnement de broderies et des gemmes éclairantes.

Scemias qui s'avance vers Atillius debout devant elle, non en une attitude humble de sujet, mais les bras croisés, la tête fixe, pendant qu'au fond du palais se traîne, mourante, la musique des trompettes, au rythme barbare de mélopée répétée.

— N'est-ce pas, primicérius, que le salut de l'Empire l'exige, cette mort? Ce salut du Fils rayonnant dans l'Impérialat peut sombrer dans la montée de conspirations coulant des mains adroites de Mammaea. Eh quoi ! je l'aurais mis au monde pour le vouer à la Pierre-Noire ; j'aurais partagé avec lui et pour lui les dangers des batailles et les dangers des sièges ; j'aurais souffert et pleuré bien des fois ; pour le culte de la Vie, j'aurais donné mon Corps Sacré à tous, comme lui-même, et tout cela en vain! Cette fleur prodigieuse de l'Empire serait facilement cueillie par Alexander

abouchant d^

Jr Vt

cl Mammxn, ma Sœur et le Eils de ma Sœur, alors que nous mêmes en avons, pour la faire s'épanouir vertigineusemen le plant sanglant à nos aurores et à nos cou-

chera eil !

Haletante, Sœmias explique à Atillius tout un projet de résistance effrénée : un envahissement, de nuit, des appartements de Mammxa et d'Alexander, que des Prétoriens gorgés d'or jetteraient aux Bêtes ; ou bien leur empoisonnement foudroyant et un massacre général des conspirateurs traînés au Tibre par une populace saoulée de vin et de sang. Et elle le développe savamment, ce projet, en raffinée qui a dans les veines une ancestralité de crimes familiaux, et est, en sus, aiguillonnée par sa maternité. Mais Atillius branle la tête "

— A quoi bon, à quoi bon?

- A quoi bon ? A sauver le Fils, à nous sauver nouseonserver l'Empire à la Pierre-Noire qui va s'engloutir dans un désastre prochain. Tu n'as donc pas flairé les conspirations sourdant par le sol, et bientôt éclatant comme un ouragan qui nous enlèvera tous?

— A quoi bon, si le monde se refuse à la Pierre-Noire, si ton fils, Impératrice, en salit déjà le symbole par des amusements d'enfant vicieux !

— Tu as sous la main tes Prétoriens, et un de tes signes balayera cette nuit la conspiration. Tu ne veux donc pas sauver le Fils, me sauver, sauver toi-même?

Atillius se promène encore, attendri par cette Mère qui peut cependant le casser comme un roseau, car elle contresigne les délibérations de l'Empereur, et rien ne se fait de lui sans elle, et rien ne se fait sans elle par le Sénat, et nul .Unis l'Empire ne lui échappe. Mais il ne veut pas de ces •>-res qui ne sauveront davantage la Pierre-Noire et l'Empereur que, par une aperception rapide, il voit déjà s'enfoncer dans le Néant des choses disparues.

— Non ! Domina ! Non ! Clarissima ! Ces morts soulèveraient plus tard le peuple contre Elagabalus et toi. Si nous devons périr, eh bien ! le destin l'aura voulu !

Tu n'aimes donc pas, tu n'as pas de Fils, tu n'as pas

d'entrailles, tu es sourd et aveugle, toi ! Quel homme es-tu ? crie Scemias. — Et elle lui secoue le bras, à effrayer !

— Et ta sœur périra avec, et toi avec, et ton Madeh avec!

Elle a dit : Et ton Madeh! croyant le toucher plus aigument, avec, cependant, un sourd sentiment qui point son cœur comme un poignard. Mais Atillius détourne la tête :

— Non ! Non ! A quoi bon, et pourquoi ?

Elle peut, lui arrachant le primicériat, remettre en d'autres mains les forces prétoriennes, et le faire jeter aux Bêtes, avec Atillia, avec Madeh, puisqu'elle lui a parlé de Madeh, mais il n'accomplira pas ces massacres. Il n'a la force de rien et ne désire que mourir!

— Mourir ! s'exclame Scemias. Tu n'es pas homme, toi } tu es tout cerveau, ou tu es sans sexe.

Et, se souvenant de cet amour qu'elle a eu pour lui en des moments qu'il ignore, elle a un sourire de mépris exaspéré. Atillius répond :

— Je suis homme, je le suis trop, mais d'une humanité dont tu ne comprends pas la vie, et qui n'existe pas, mais qui existera!

Leurs yeux se fouillent, à tirer leur âme au clair, comme l'eau d'un puits amenée au dehors, pendant que l'apaisement de la Vieille-Espérance est à peine brisé par les déchirements des trompettes qui expirent au dehors.

Alors, elle se précipite sur Atillius, et, l'attirant de force à elle, sans qu'il se débatte, elle l'embrasse au front, au bord de ses cheveux châtains, en une folie qui secoue ses seins :

— Vois-tu, tu vaux plus que moi, tu vaux plus que nous tous. Tu sauverais l'Empire si tu étais l'Empereur et je serais ton Epouse si tu voulais. Je ne vois pas la profondeur de tes pensées, car tu es trouble comme la nuit ; et ta passion pour Madeh m'affole, et je ne sais que penser de toi. Mais tu es fort, tu es victorieux de toi, tu es vierge pour la Femme, tu me domines. Ah ! je voudrais retourner à Emesse, dans le paysage de tes Jardins et des miens, et t'avoir avec

moi, et, loin de Rome et du monde, vivre les jours anciens avec toi, avec toi, Atillius, frère d'Atillia, amant de Madeh qui est un homme et appartient à une humanité qui n'existe mais qui existera ! Nous laisserons la Conspiration grandir et Mammsea rêver l'Empire, et Elagabalus le perdre. Agis comme tu le voudras. Si nous devons mourir, nous mourrons, et je serai satisfaite seulement de baiser encore tes cheveux et de te voir mourir avec la Mère de ton Empereur, avec Atillia, avec ton Madeh !

Rome s'illuminait de l'Avril, — le mois d'Aphrodite, — et, sous des ciels tendrement bleus comme des ciels laqués, elle s'élargissait, victorieuse et sereine, se réveillait bruyamment, non d'un hiver, qui n'avait jamais été si doux, mais du cauchemar de la Pierre-Noire, si sinistre les mois précédents. Car toutes les folies d'Elagabalus, les bouffonneries d'Elagabalus, s'y donnèrent librement carrière, et les Romains étaient maintenant aises des beaux jours qui enchantaient au moins le débordement du culte nouveau, en atténuaient l'ombre, la leur diminuaient.

Atta parcourait les quartiers populaires, où, depuis longtemps, il soufflait parmi les chrétiens la sédition contre l'Empereur. Il était maintenant dans la Région Transtévérine d'où s'entrevoyaient le dôme pointu du Tombeau d'Hadrien, la gibbosité du Vatican couverte de villas, et le fleuve, le grand fleuve latin, qui coulait, jaune toujours, en un emportement d'ombres de monuments et de maisons. Cette Région se divisait, à l'infini, de ruelles étroites et sales traversées d'une population affairée. Sur des voies terminées par des culs-de-sac que des avancements d'étages en planches peintes noyaient d'ombre, avec des perspectives d'escaliers branlants se hissant à des fenêtres ornées de fleurs en des vases d'argile, avec des coupures de terrasses aux balustres de bois' avec des passages obscurs que trouaient les lumineux lointains, s'ouvraient des boutiques

d'artisans : des fabricants de chaussures et des fabricants

de statuettes, des sculpteurs d'ivoire et des incrusteurs de nacre, des menuisiers et des tourneurs de table, des fondeurs d'objets de bronze et de verre, des tisserands et des tailleurs de toges. Beaucoup appartenaient aux diverses imunions chrétiennes reconnaissant peu ou prou la suprématie de l'évêque de Rome, avec chacune une idée sur Kreistos, à la fois une réduction de Mithra, une symbolisation du Soleil, une humanisation d'Osiris ou de Zeus, quelque chose comme une descente vivante de tous les dieux fondus en un seul.

Et Atta, très connu des chrétiens, avec des apartés, des sourires, des mépris, les aigrissait sensiblement contre l'Empire. Loin donc de savoir gré à celui-ci de l'extrême liberté qu'il leur accordait, ils commençaient à se croire très mal sous ce règne, désiraient déjà un autre qui leur donnât encore plus de liberté, ou bien les gratinât des persécutions desquelles ils sortaient à peine. Car, ils les regrettaient, ces martyres qui les avaient vus s'attabler au cruel festin de la mort ; ils appelaient les tortures et les agonies, sentant confusément que la cimentation des croyances dispersées les exigeait encore jusqu'à la suprême unité des doctrines poursuivies par leurs chefs.

Depuis son entrevue avec Mammaea, Atta avait vécu sobrement de ses auréus, très désireux de se tailler un rôle dans la tragédie future de la lutte des deux Empires. Il n'était plus parasite ; il se sentait sauvé par la morale de Kreistos et un besoin de relèvement qui le travaillait tout à fait, épurant presque ses ambitions faites d'orgueil, de pédanterie et de basses ignominies.

Dans une ruelle, habitée par des juifs, noirs et remuants, Atta crut reconnaître Amon, disparu depuis plus d'une année. Il n'avait pas sa bonne face ronde et son diploïs sui son chiridota ; se traînant mélancoliquement, sous la garde effrontée d'une jeune juive, il regardait des interstices de ciel bleu trouant les toits rapprochés. c< mme un prisonnier aspire au grand air. La chose était tellement singulière qu'Atta crut s'être trompé.

Il aborda à la Région Aventine, une autre région de pauvres gens, parmi lesquels beaucoup de défenseurs des vieilles doctrines. Mais les chrétiens l'avaient entamée d'églises vivaces qui, y élargissant leur propagation, dissolvaient peu à peu ce bloc qu'on aurait cru insoluble du polythéisme ancien. Il vit quelques coreligionnaires dont les industries s'exerçaient en des boutiques basses, se convainquant que déjà sa longue machination portait ses fruits.

Bien peu, somme toute, hormis des exaltés et des illuminés, partageaient les idées de Zal, car ils se disaient que la salissure de cet Empire serait à jamais indélébile, si elle s'imprimait sur Kreistos. Ils étaient surtout acharnés contre le Perse et ses partisans, qui ne cessaient de prêcher non la conciliation avec Elagabalus, mais une acceptation tacite de ses vices, dont le débordement préparait décidément la voie à l'Agneau.

— L'Agneau choisit son chemin, disaient ces derniers, et la persécution souvent perd l'homme plus par l'orgueil du sacrifice que la pacification, qui le laisse aux passions de la vie. Avec Elagabalus, Kreistos vaincra. Il est dit que, dans Babylone, naîtra la Vierge qui enfantera le Dieu !

Obscurément, ils insinuaient cette doctrine hardie, et Severa surtout, dans son ardeur pour les idées de Zal, la première. Mais les autres chrétiens remuaient la tête, restaient sourds, avec de fréquents soupirs.

— Pourquoi violenter Kreistos, si Kreistos ne veut pas d'Elagabalus? La nuit et le jour ne se peuvent unir. Ainsi d'Elagabalus et de Kreistos !

Quelquefois, ils se plaignaient de Zal :

— Ce Zal, l'Esprit Mauvais lui suggère de mauvaises pensées. Nous le connaissons pour ne s'être jamais rangé de l'avis de tous ; ses idées sont bien hasardeuses. N'est-ce pas, Frère Atta, qu'il t'a faussement accusé dans une Assemblée?

— Oui, répondait Atta victorieusement ; et pour ne pas affliger les Frères par une discussion scandaleuse, moi qui veux que l'humilité soit en chacun, je m'en suis allé, préférant être accusé faussement. Mais Kreistos a vaincu ; car

le mensonge de Zal ne m'a pas privé de l'amour de mes Frères.

— De quoi t'accusait-il, vaillant confesseur de l'Agneau? demanda un chrétien, un marchand d'herbes sèches pour les maladies.

— De porter le Péché en moi, fit Atta en souriant doucement, comme si le Péché n'est pas en lui ! Mais je ne veux rien dire contre lui. Il m'a souvent accusé par devant d'autres Frères et d'autres Sœurs de m'entremettre avec les Gentils, de renier Kreistos, de vivre de passions cachées. Que le feu de Sodome me brûle si cela est vrai !

Et il se reprit :

— J'ai tort, j'ai tort, je vous le confesse, car je viens de jurer, et le témoignage inutile n'est pas permis par Kreistos !

— Tu es un saint, et nous devons te vénérer, dit Vipsanius, le marchand d'herbes, et Zal est un mauvais Frère!

— Et Severa une méchante Sœur, ajouta un autre, qui s'appa'ait Carinas et professait aux riches chrétiens le découpage des viandes.

— Ne médisons pas ! assura Atta avec autorité. Severa aime Zal, mais d'un amour qui ne lui est pas très clair encore.

Tous rirent très fort, Carinas et Vipsanius avec des yeux attendris pour Atta, qui ajouta en les quittant :

— Oui ! Cet amour ne lui est pas très clair encore, mais elle le distinguera mieux plus tard, et ce sera trop tard. En attendant, son époux Glicia veille sur elle, et non Kreistos, qui ne lui est plus si cher.

Il traversait la Région du Grand-Cirque, et, après avoir remonté la rue Neuve, descendait au Vélabre. Typochronos, devant la boutique duquel il passait, le héla :

— Hé ! toi, pourquoi ne pas parler à Typochronos, qui ne t'a pas vu depuis si longtemps?

Atta revint vers le barbier, seul en ce moment.

— J'étais presse, la vie est brève et le temps jamais sûr de se retrouver une fois perdu. Oui ! je suij aise de te revoir, je suis bien aise !

Et, pour se donner une contenance, autant que pour se reposer, car le parcours de la journée l'avait fatigué, il s'assit dans la belle cathèdre grecque. Typochronos lui fit :

— C'est étonnant comme tu as disparu depuis. Que faisais-tu? Amon a disparu aussi, Zopiscus aussi. Que se passe-t-il donc à Rome, que mes clients s'en vont sans me prévenir ?

Il était caressant, avec une espérance nullement déguisée de le regagner. Atta répondit en geignant :

— Je copiais un volumen qui m'a coûté des peines et des soins. Tu sais combien je sais tracer les lettres avec un roseau taillé. Le généreux possesseur du volumen m'a payé ce travail, voilà tout !

— Et tu oubliais Typochronos, s'écria le barbier, qui se disposa à raser Atta. C'est mal, très mal.

Il lui mit une espèce de serviette au cou. Atta se laissa faire, ne pouvant échapper à Typochronos, qui ajouta :

— Au moins, si je retrouvais Amon ! Passe pour Zopiscus devenu, paraît-il, le poète de l'Empereur. Zopiscus avait une peau rugueuse, et, d'ailleurs, sa passion pour sa barbe pointue sans moustaches ne m'agréait pas. Mais Amon, lui, était facile à raser, n'ayant pas de barbe, et surtout prodigue à payer mes services. Aristès et Nicodœmès ne lui ressemblent pas.

— Ces Grecs sont toujours à Rome? demanda Atta pour tenir tête à Typochronos.

— Toujours ! répondit celui-ci. Ce sont des clients assidus, mais avares. A peine se font-ils parfumer et peigner. Ailleurs, ils dépensent beaucoup, s'il les faut croire, mais non chez moi.

— Que disent-ils de la disparition d'Amon?

— Des choses singulières, mais quoique leur compatriote, je les soupçonne d'exagération. Ainsi, ils m'assuraient dernièrement qu'Amon s'était fait juif, que, reçu par la proseuque, il allait se marier à une fille de cette religion. Est-ce concevable, dis?

— Tout est concevable en cette existence tourmentée,

dit Atta mélancoliquement Mais j'eusse mieux aimé voir Amon chrétien.

c, tu es chrétien! s'exclama Typochronos îndant, tu cachais jadis soigneusement ta religion. El il ajouta en aparté : « Tout est singulier depuis quelque temps. J'ai même effroi de devenir chrétien à mon tour. ■

— Cela viendra, assura Atta, qui la quitta, complètement rasé. Cela viendra, et plus tôt que tu ne le penses.

Au forum Romanum, c'étaient encore des chrétiens qu'Atta rencontrait. Beaucoup jetaient de fréquents r de mépris vers les statues de dieux et de déesses des portique^, cliques et des Temples, et se refusaient de les saluer de la tête comme le faisaient les polyth

[uefois, autour d'eux, se formaient des attroupements

de citoyens voulant leur faire un mauvais parti, mais alors, comme si un mot d'ordre était venu de haut, des Prétoriens perçaient la foule, qu'ils dissipaient à coups de ceinturon détaché de leur tunique de cuir.

Il s'étonnait de n'avoir pas rencontré encore Maglo. L'Helvète ne cessait plus ses imprécations contre Rome et Elagabalus, et lui qui, dès son arrivée, avait désiré s'en aller au plus vite, s'était singulièrement épris de la Ville Eternelle. Il l'avait aperçu la veille au Champ-de-Mars, faisant sur une foule moutonnante le moulinet de son formidable bâton et appelant les Romains à la destruction de la Pierre- Noire. Maglo devenait un maniaque, constamment suivi d'enfants et de chiens aboyants, recevant les lazzis de tous sans s'en inquiéter, et, en raison de ses allures, ne paraissant nullement menaçant pour le pouvoir, qui le laissait à sa sauvage liberté.

Au Vicus Tuscus, il vit Ghéel qui marchait très vite. Jusqu'à présent, il frayait peu avec lui, d'abord en raison de l'infériorité d'esprit du Syrien, ensuite parce que sa douce franchise lui déplaisait. Il n'avait pas oub^é cette inénarrable cérémonie du Temple du Soleil qui le vit disputer Amon à Zopiscus à cause de lui. Cependant, des bruits étranges couraient depuis quelque temps sur le potier, accusé de s'entremettre avec l'affranchi d'un haut officier d'Elagabalus, peut-être Atillius, son mystérieux conseiller et son primicérius, qui ne reculait devant rien pour l'implantation, à Rome, du culte du Soleil. Ec cet affranchi, ajoutait-on, était un prêtre du Soleil même, en raison de cette fonction une sorte d'homme sans sexe, comme les autres prêtres de cette Divinité.

Il suivit Ghéel, et, entre eux, ce fut une longue course à travers les voies qui, du Vicus Tuscus par la Subura, menaient aux Carènes. Ghéel ne se doutait de rien, et, sans doute, ne cherchait pas à se cacher, car même il s'arrêta devant des boutiques de marchands de meubles, surtout de marchands de vases, comme pour rapporter de nouvelles formes de leur contemplation. Dans la Tabernole, il rencontra une femme qu'Atta reronnut pour Severa. Il lui

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causa quelques instants et passa outre, pendant que Severa ndit droit vers Atta, qui ne put se dérober.

— Adieu, Sœur, que la grâce de Kreistos soit avec toi ! lui dit-il en s'inclinant. Mais Severa, sans changer de visage, répondit :

— La grâce de Kreistos est dans le cœur de l'homme pur que n'habite pas le Péché, Atta !

Intraitable comme toujours, et austère, et les yeux d'éclairs chargés, elle passa à côté d'Atta, qui se retourna très vite.

— Sœur ! t'ai-je offensée, et pourquoi cet accueil pour celui qui reconnaît ta haute sainteté?

Alors Severa, doucement, avec cette prescience passionnelle des femmes qui leur fait si facilement deviner l'ennemi caché :

— Non tu ne m'as pas offensé ; mais j'abhorre la sédition que tu souffles parmi nous depuis si longtemps, comme si cela plaisait à Kreistos. Mais Kreistos arrêtera la fourberie et le fourbe avec.

Elle le laissa, et quand, les dents serrées, il vuulut retrouver Ghéel, Ghéel avait disparu.

Alors, il gravit les pentes de l'Esquilin, où il savait que Zal habitait. Certes, sa pensée n'allait pas jusqu'à le vouloir rencontrer, mais à l'apercevoir causant avec quelque fonctionnaire d'Elagabalus pour l'accuser victorieusement de relations avec le culte du Soleil, l'abominable culte auprès duquel les autres n'étaient que des manifestations d'innocents esprits. Mais il n'eut pas cette suprême joie : Zal ne lui apparut point.

De l'Esquilin, il alla au Viminal, ensuite au Quirinal. Toujours des chrétiens l'accueillaient avec les mêmes récriminations contre Elagabalus. Seulement, sans Atta, elles flottaient, informes, en rêve d'un Empire quelconque qui ne promettait pas les abominations de la Pierre-Noire ; avec lui elles prenaient un corps formidable, comme un bélier énorme prêt à tout faire sauter.

— Oui ! Rufus ; oui ! Ravidus, oui ! Cornifïcius, Krinias, Lvcinna, Ponticus, Servius, oui ! nous renverserons Elaga-

balus, et le prochain Empire nous devra son avènement, à nous les méprisés et les martyrisés !

— Et que faudra-t-il faire, Saint et vénéré Frère? Nous ne pouvons supporter Elagabalus, il est vrai, mais nous ne savons encore quelle sera notre conduite, nous, fils de l'Agneau !

— Vous le saurez à l'heure propice. En attendant, écartez les suggestions mauvaises, surtout venant des membres de Kreistos.

— Eh quoi ! nous devons-nous méfier de nos Frères ?

— De quelques-uns, manifestement perdus par le Serpent.

Et Rufus, et Ravidus, Cornificius, Krinias, Lycinna, — une femme ! — Ponticus, Servius :

— Parmi ceux-là, il faut compter Zal, est-ce pas, Frère vénéré ?

— Je n'ai pas prononcé son nom, dit Atta en souriant. Si vous dites Zal, c'est que l'Esprit vous a inspirés, sans doute, et nous devons alors nous incliner. Mais Zal n'est pas seul.

— Et Severa, et Ghéel, et les chrétiens orientaux aussi, Atta ?

— Sans doute, quoique je n'affirme rien. Les chrétiens orientaux ont des prédispositions à partager les erreurs de la Pierre-Noire, parce que l'Empereur est de leur race. Surtout les pratiques religieuses d'Elagabalus leur plaisent ; si on les écoutait, ils feraient de la doctrine de Kreistos la doctrine du Péché !

Un frémissement, puis, en soupirs bruyants :

— Que Kreistos nous préserve de ce malheur ! Enfin Atta, les quittant :

— Zal habite l'Esquilin ; Zal est votre voisin ! Severa traverse souvent l'Esquilin, qui sait? à la recherche de Zal! Ghéel fréquemment va rendre visite à un affranchi du primicérius d'Elagabalus, et je l'ai vu se diriger vers les Carènes aujourd'hui même. Quand la colère de Kreistos fondra sur la Pierre-Noire, nous séparerons l'ivraie du bon grain, n'est-ce pas/1 nous retournerons le bon grain à la

terre et jetterons l'ivraie au feu, ainsi que le dirait notre Frère M agio, dont les idées sur la substance divine ne sont pas les miennes, ni les vôtres, mais qui a comme nous tous l'horreur du péché que Zal, Severa, Ghéel et les chrétiens orientaux adoreraient volontiers, si nous n'étions là, pour défendre Kreistos, fils de Dieu, Kreistos, trois fois saint !

Les Kreistos peints se fondent en une ombre délicieuse, et des ornements symboliques s'enlèvent, troubles, sur un fond bleu, un fond de mer qui est de l'eau jaillissant d'un rocher que frappe un agneau de sa patte armée d'une baguette fleurie. Et des poissons y nagent, et à des pointes d'arbres vaporeux pendent des fruits vers lesquels se glissent des serpents, la gueule entrouverte, sous le regard de soleils levés à des bords de montagnes violettes, éloignées.

Et ces peintures, qui retracent aussi d'autres sujets, ne sont pas habituelles aux salles des assemblées chrétiennes, mais plutôt à des Eglises mystérieuses, participant du Kreistos et du Soleil, qui est le dieu égyptien Osiris, le dieu assyrien Bel, le dieu perse Mithra, et que des millions d'êtres adorent sous d'autres noms.

Elles sont une reconstruction hardie, par le Symbole, du Culte de la Vie, par Kreistos qui l'humanise, la rend miséricordieuse et douce, la met à la portée des cœurs et la berce dans les larmes tendrement apparues au : :uil des cils.

Elles sont une protestation contre l'Occident chrétien qui se fige dans l'idéalisation de Kreistos, une idéalisation sr.ns images et sans lien avec les autres cuUes, et ainsi manifestent un schisme avec l'Eglise de Rome, qui, muette, attend l'heure de dévorer les chrétientés adversaires de sa systématisation.

C'est une salle ignorée de beaucoup, dont l'entrée expire au seuil d'une maison en ruines du Viminal, abordée prudemment par un couloir en voûte qui s'effrite, à peine éclairée d'une lampe de terre en forme de chaussure. 11 fait nuit, et des rayons de lune mordent des éventrements de cubiculas, des renversements de colonnes en une cour où s'arbore une puissante végétation de ronces, de mauves et de chardons en mer mouvementée jusqu'à un escalier suspendu dans un vide, un escalier sans rampe qu'obombre une muraille haute crevée d'ouvertures de fenêtres qui blanchoient sînistrement.

Des chrétiennes et des chrétiens entrent, presque tous Orientaux, reconnaissables à leurs vêtements bigarrés, généralement en soie, à leurs bonnets coniques, à leurs robes flottantes, surtout à certaines allures démonstratives jurant avec celles des Occidentaux, toujours gelés dans le décorum et la dignité.

A l'entrée, Zal reconnaît les assistants, parmi lesquels une femme, à la stola et à la palla blanches, à la chevelure noire abondante, qui lui sourit doucement :

— Je suis venue, car Kreistos est grand, et ce qu'il veut se fait bientôt !

Elle descend un escalier en vrille, aboutissant à la salle, très grande, soutenue par des piliers carrés que décorent des T et des croix équilatérales aux extrémités à angles rentrants, et éclairée de flambeaux de cordelettes recouvertes de cire, dont la lueur coule, jaunâtre, du haut de lampadaires de bronze debout sur le sol à la mosaïque confuse.

Ils sont nombreux, les Fidèles venus pour célébrer les Mystères du Kreistos oriental. Les femmes, séparées des hommes, avec un passage au milieu, menant à une sorte de sanctuaire coupé d'une galerie de marbre recouverte d'une étoffe bleue, <>ù s'érige un autel semblable à un piédestal carré, coiffé d'une sorte de nef d'or gaufré : au fond, dans un resplendissement de flambeaux cachés, un Kreistos peint, agrandi dans sa propre immobilité, la tête auréolée d'un cercle rond en lune énorme, la poitrine nue ensan-

glantée, les bras nus d'où dégoutte du sang, la face pâle aux yeux tendrement ouverts sur l'assistance, la chevelure noire sinuant dans le cou et sur les épaules, exquisement!

Et la croix à laquelle il est cloué n'est pas la croix, mais le T, qui est le tau égyptien, qui est le rayonnement tronqué du soleil élargi, et le signe révéré depuis longtemps par les peuples, sous une forme simple, dû Principe de la Vie.

En haut, un bruit de porte qui se referme ; tous les Fidèles sont là, recueillis et muets.

Zal traverse le passage du milieu, et apparaît dans le sanctuaire, et ouvre les bras comme le Kreistos, et agite faiblement les lèvres, et semble prier, les yeux levés, et se tourne vers la nef d'or, et se prosterne à plat, dans le resplendissement du fond.

L'assemblée s'agenouille, et un murmure confus, comme un bruissement d'abeilles échappées de la ruche, monte vers les voûtes, à peine coupé des gémissements faibles que pousse Zal, là-bas.

Un chrétien approche, et se dévêt de sa tunique, et montre son torse nu, le renflement de ses tétons nus, et encore élargit les bras en croix. Zal le pique sous le cœur d'une lame d'or, et recueille le sang dans une coupe d'or qu'il élève plusieurs fois, pendant que le chrétien s'éloigne, les mains jointes, sous le bras sa tunique ensanglantée.

Une femme, jeune, et grande, et maigre, se dirige vers le' sanctuaire, sur elle les yeux de l'assistance émue, et aussi se dévêt jusqu'à la taille de sa stola, et écarte l'ouverture d'une tunique de dessous, et arrache une chemise de lin qui laisse entrepercevoir sa poitrine mince, à peine rebondie de deux seins blancs. Elle étend ses bras, et Zal lui pique la chair de sa lame d'or, et recueille son sang dans la coupe d'or, sans qu'un léger cri de la martyrisée lui remue les plis de la face.

Une heure durant, les assistants vont et viennent, successivement piqués à la poitrine par Zal, qui a maintenant de sang pleine la coupe, qu'il repose sur l'autel au chant extraordinaire des adorateurs de Kreistos, toujours immobile au fond.

Elle aussi, Severa, s'est dévêtue, et montre aux Fidèles sa poitrine nue qui fait un éclair blanc, et Zal a frémi en la piquant de sa lame d;or creusant un trou de sang sous le sein gauche, et il n'ose la regarder regagnant sa place, les deux mains à sa blessure et prononçant, défaillante, les noms confondus de Kreistos et de Zal !

Une musique bramante qui grandit, une musique dorgue hydraulique que touche un bel éphèbe aux longs cheveux sur un cou nu, et dont la passion tourmentée accable les hommes et les femmes jusqu'à les faire pleurer en un émoi des entrailles venu !

Un chant de tous qui découpe sa mélopée attendrie à la musique de l'orgue, un chant que piquent des éclats de voix féminines et qu'assurent, sur des basses profondes, les éclats des voix masculines roulant puissamment dans la salle qui s'illumine de ses Kreistos et de ses Agneaux !

Lui-même, Zal, fait tomber sa tunique, et son torse nu émerge, jaune, et il se pique le dessous du sein avec la lame d'or, et il recueille son propre sang dans la coupe d'or reprise sur l'autel à la nef gaufrée.

Encore une musique bramante, et le chant des hommes et des femmes. Puis, un agenouillement qui fait un bruit précipité, et des remuements de bancs, et des prières discrètes, et comme un emmêlement de mains joignant les corps rapprochés, et un baiser d'homme à homme, de femme à femme, un baiser sur la joue courant de place en place avec un léger claquement de lèvres.

Zal, qui s'est relevé, a appelé un Fidèle, qui vient boire à la coupe d'or. Et tous, s'agenouillant au pied de la galerie de marbre, viennent aussi boire le sang amassé par la lame d'or de Zal, ce sang, le leur, que la fraternité de la coupe confond sans dégoût.

Severa boit également, et une goutte de sang retombe sur sa poitrine revêtue, une goutte qu'empressé Zal veut essuver avec un pan de sa tunique, comme s'il eût cru à une blessure réelle, la blessure qu'il lui fît, tout à l'heure, avec sa lame d'or.

Enfin, il boit le dernier après Severa, et il ne reste plus,

dans la coupe, de ce sang de tous maintenant prosternés dans la suprême adoration de Kreistos.

• au tour de la confession mutuelle. Chaque femme choisit son confesseur, et bientôt ce ne sont que pénitentes, belles presque toutes, et jeunes, et implorantes, et haletantes de remords imaginés, aux genoux d'un homme tendant une oreille à leur voix chuchotante, et il n'est pas d'homme qui n'ait sa pénitente, et il n;est pas de femme qui n'ait son confesseur.

Severa va vers Zal, et les voilà l'une aux genoux de l'autre, et ce que dit la patricienne au Perse, assis sur un escabeau bas, lui fait branler doucement la tête, et donner à sa mobile et véhémente physionomie à la barbe brune taillée court, une expression de confusion.

— Je me confesse de trop penser à toi, de voir Kreistos en toi, de n'écouter que toi, de ne m'inspirer que de toi. Et cependant, je le sens, cet envahissement de toi en moi ne soulève rien de ma chair, et c'est mon esprit qui répond au tien. Mais, c'est trop de cette présence constante de toi, Zal, et je m'en confesse, j'implore le pardon de Kreistos, par toi qui es ici le prêtre de Kreistos !

— Sœur, répond tendrement Zal qui essuie furtivement quelques larmes, le Péché prendrait vite naissance en toi, si l'image de la créature continuait à y couvrir l'image du créateur. Kreistos me suggère de te punir, Severa, et tu écouteras Zal qui espère unir son âme à la tienne, au jour de la Mort vainqueur de tout, mais non de l'Amour!

— Quoi! tu veux me punir, Zal! tu veux me punir! '

— Nous ne nous verrons plus, et ainsi ma face ne se dressera pas devant la face de Kreistos. Il le faut, il le faut!

— Non ! non ! non !

Et Severa ne peut retenir ses sanglots, et prend les mains de Zal, devenu faible :

— Non ! non ! non !

Mais c'est la fin de la confession. Con.me sur un mot d'ordre, les confesseurs imposent les mains sur les têtes des pénitentes, les belles têtes maintenant reposées sur leurs genoux. On dirait même que les pénitentes ont déposé dans

244 LAGONIE.

les girons mâles un baiser qui fait fermer longuement les yeux aux confesseurs, comme sous un spasme intérieur. Aussi, Severa veut les imiter, mais Zal l'arrête :

— Le baiser aurait maintenant un danger ; je ne le veux pas.

Se disposent à partir hommes et femmes. L'orgue hydraulique a des plaintes désespérées ; des chants gémissent, et devant le Kreistos du fond, qu'à peine dore la lueur expirante des flambeaux cachés, les Fidèles se prosternent encore. La voix du bel éphèbe se mêle à l'harmonie mélancolique; telle une eau trouble coupant des rives aux arbres pendants, aux roseaux érigés en forêts infinies de colonnes balancées, avec des trouées de ciel gris, des trouées de paysages inviolés dans leur majesté brouillassante. Ah ! Kreistos ! Ah ! Kreistos ! Pour assurer ton triomphe ; pour que tu passes, blanc soleil, sous l'arc de ta propre divinité et foules à l'aise les nuques des humanités se préparant glorieusement dans les devenirs à ce que tu les conquières, que ne feraient tes Adeptes, surtout tes Adeptes orientaux, en toi adorant la source de vie, la grande mer d'où les êtres coulent sans fin dans le Cosmos, la haute montagne de la Grâce et de la Passion, que le véritable Croyant gravit sans crainte ? Les flambeaux s'éteignent ; dans l'agonie des lueurs, le Fidèle étreint la Fidèle, des baisers sont échangés, pendant que le bel éphèbe ne cesse de chanter au son de l'orgue, dont les dernières trépidations s'achèvent en cascades de sanglots.

— Viens ! Viens !

C'est d'une voix terrible que Zal appelle Severa. Les ruines de la maison du Viminal ont un aspect sinistre, surtout l'escalier qui se balance dans le vide et les ouvertures de la haute muraille par où pleure la lune, maintenant rouge, qui dévale au bas du ciel grimaçant de nuages noirs. Ils filent l'un à côté de l'autre sans se parler, et, la lune disparue, la nuit se fait ; des ombres de monuments gigantesques se dressent; des bruits de patrouilles battant les voies arrivent jusqu'à eux.

— Viens! Viens !

Un fusse fait choir Severa, qui pousse un cri. Zal envoie au hasard dans la nuit ses mains, la saisit vigoureusement par l'épaule, par les seins, par la croupe, bondissante sous l'étoffe. Et il la serre à lui :

— Viens ! Viens !

Ils vent très vite, par des rues noires, que raient des lumières de lampes placées devant des niches de dieux. C'est, autour d'eux, des maisons hautes, des thermes aux couloirs mystérieux, des colonnes qui font des lignes colossales dans un ciel opaque, des arcs, des carrés de murailles derrière lesquelles vont et viennent des soldats frappant le sol de leurs piques, des îles et des quartiers seulement connus de Zal, qui les traverse d'un sûr instinct jusqu'à la porte de Salaria, souvrant sur la Campagne, allongée là-bas en des vapeurs du matin de plus en plus clrires. Alors. Severa. qui n'a cessé de pleurer doucement, se reconnaît :

— Ma maison est à droite. Voici la Voie Ardeatina ! j'aperçois la villa où Glicia dort pendant que son épouse assiste à l'assemblée des chrétiens orientaux.

— Tu n'iras pas seule, répond Zal ; la Campagne est fréquentée de soldats qui t'arrêteraient, ou de malfaiteurs qui te violenteraient. Je vais avec toi. Ce n'est pas Glicia qui m'en empêchera !

Severa montre à Zal une borne de la Voie, qui émerge dans l'apparition du matin.

— Je t'attendis là, il y a bientôt une année, quand tu te rendis au Camp avec Maglo. Je te crus arrêté ou tué avec lui. Aussi demandai-je à être instruite sur ton sort à un officier qui m'assura t'avoir relâché.

— C'est Atillius, dit Zal, peut-être le seul des Gentils fav rable à Kreistos.

— Je ne te l'ai jamais dit, mais tu le sauras. Cet Atillius était avec deux officiers dont l'un me fit accroire que des soldats t'avaient tué en route. Je m'en allai vite chez toi, j'ouvris la porte de ta chambre, pauvre, hélas ! mais habitée par la Grâce, et j'y déposai des fleurs. Tu les as vues!

— Oui ! plus tard, répond le Perse après un silence. Je passai quelques jours avec Maglo dans les sépultures chré-

tiennes que nous mîmes à réfection, car une voix intérieure

me dit que nous mourrons bientôt. Rassure-toi, je dis bientôt, mais non demain. Or, je préparais avec Maglo la dernière demeure de nous tous.

A mon retour, je pensai que ces rieurs, complètement séchées, venaient de toi ; mais je ne t'en ai rien dit aussi.

Elles sont là, depuis.

Il lui prend une main, lui fait palper, sur le cœur, entre la tunique et la subucula, un sachet d'étoffe renfermant les fleurs.

— Et elles resteront, et elles s'enseveliront avec moi, dans la sépulture qui m'attend !

— Où j'irai te rejoindre, s'exclame Severa, car si je ne suis ton épouse sur la terre, je le serai dans le ciel.

Ils se quittent devant la villa, simplement en se serrant les mains, sans même le baiser de paix, non par crainte d'être vus, car tout est désert et sombre, mais par un sentiment qui les retient mutuellement.

Et il a été assez puissant, ce sentiment, pour détruire de

l'assemblée des chrétiens orientaux tout souvenir des piqûres de sang sur les poitrines nues, et des baisers dans les girons des confesseurs, et des rapprochements sexuels de la fin. Ils ont été chastes et le seront encore, parce que, forts en Kreistos, la chair ne parle pas en eux, mais l'indestructible et vivant Esprit !

Zal se réveillait dans le soleil de sa chambre à peine meublée d'un lit de planches, d'une table très grossière et d'un escabeau pliant. Au-dessus du lit, sur une étroite planchette à la muraille retenue par des cordelettes de cuir, un rouleau de papyrus reposait, et il le prit, s'absorba longtemps dans la lecture d'un évangile oriental.

On frappa : la porte aux panneaux disjoints s'ouvrit, laissant passer Ghéel!

— Il t'attend ; il désire te parler. Je t'ai fait connaître à lui, et c'est Madeh qui a insisté pour qu'il te vît.

— Qui donc, Frère? demanda Zal.

— Atillius, tu sais, Atillius, le maître de Madeh qui demeure aux Carènes, de Madeh, mon frère de Syrie.

Zal se leva, ne comprenant rien à ce que disait Ghéel, dont le langage était toujours précipité. Il se fit expliquer : Ghéel était reçu depuis longtemps auprès d'un ami d'enfance nommé Madeh, affranchi par son maître, Atillius, le primicérius que tout Rome connaissait, au moins de nom. Il était bon pour son affranchi, Atillius ; il l'avait voué à la Pierre-Noire. Il l'aimait, oui, il l'aimait! — Ghéel s'étendit sur le genre d'amour d'Atillius pour Madeh ! — Un jour, le primicérius lui demanda, à lui Ghéel, si les chrétiens étaient prêts à soutenir l'Empire, pour eux si indulgent. — Alors, je parlai de toi, continua Ghéel, de toi qui assures que Kreistos implantera la Vertu dans le fumier de l'Empire, de

toi qui es l'apôtre des chrétiens orientaux, et cela lui parut si intéressant, qu'il voulut que je t'emmenasse chez lui.

Ils descendirent les huit étages de la maison, dont des ménages pauvres habitaient les chambres basses, pleines de rumeurs de métiers. Ghéel remarqua que les voisins de Zal se rangeaient prestement, comme s'ils eussent eu peur de cet homme, duquel on disait qu'il assistait à des assemblées mystérieuses de chrétiens où l'on buvait du sang d'enfants égorgés. Tous étaient des sectateurs des dieux des trois continents, et, parmi eux, des laveurs et des embaumeurs de morts intéressés à combattre Kreistos, parce qu'il commandait que les cadavres fussent simplement enfouis dans la terre, au lieu d'être brûlés après avoir été lavés et embaumés. Ils connaissaient fort peu Zal, et déjà l'accablaient, en dessous, de toutes sortes d'injures, qui ne le touchaient pas.

Dans la rue, justement, ils croisèrent le convoi d'un polythéiste, qu'ils saluèrent, malgré qu'on ricanât à ce salut. Le mort, un petit fabricant de papyrus, était porté dans un cercueil par quatre lecticaires. Un désignateur, suivi de licteurs vêtus de longues robes noires, conduisait le convoi composé des parents, des amis, des ouvriers et des voisins du quartier où le défunt avait longtemps exercé son industrie. Des musiciens ouvraient la marche : des joueurs de flûtes, de trompettes et de cors, alternant avec des pleureuses qui déchiraient leurs vêtements et se couvraient de poussière cueillie au bord des trottoirs. Un archimime, gêné ralement à la suite de tous les convois de la Région, grimé exactement comme le défunt, contrefaisait ses gestes, parlait comme il avait parlé, pendant que ses fils, la figure voilée, et ses filles, la tête nue et les cheveux épars, se traînaient derrière en gémissant.

Ils coupèrent rapidement jusqu'au Cœlius, et la petite maison <\c* Carènes s'ouvrit bientôt. Le janitor eut un mouvement :

— Qu'a le Maître Atillius? Après Ghéel, cet homme, qui est pauvre sans doute ! Est-ce qu'il viendra souvent ici, me

forcer, moi, Janitor, à lui ouvrir les portes de sa maison ?

Mais cela en aparté, car il eut un grand salut pour Ghéel et une inclination discrète pour Zal.

Madeh accourait vers eux.

— Voici Zal, dit Ghéel lui présentant le Perse, qu'il prit par la main et conduisit dans l'atrium, où le crocodile émergea de son bassin, le singe grimaça en se grattant une cuisse, et la paon rayonna, fastueux. Il le quitta, pour revenir bientôt :

— Il t'attend, et c'est moi qui vais te conduire auprès de lui!

Zal n'était point attiré par les choses étranges de la maison, surtout par la décoration des cubiculas disposées aux deux côtés du tablinum. Le péristyle était désert, et la gloire de ses colonnes rouges, dont les chapiteaux en lotus dominaient de haut un bassin qui pleurait au milieu, dans un étincellement de soleil, ne l'arrêta pas davantage. Madeh marchait devant, en une fuite de sa robe lâche, dont les rayures étaient bleues et jaunes, et qui laissait voir l'ondulation suspecte de sa croupe et de ses reins. Enfin, Atillius parut en un appartement retiré qu'éclairait un grand jour de la voûte, et, simplement, il fit signe à Zal d'avancer, pendant que Madeh s'en retournait.

Le Perse, à le considérer, se dit que depuis le Camp des Prétoriens il avait maigri et pâli, que ses doigts minces et longs paraissaient sans force, que ses étranges yeux violets s'enfonçaient davantage dans un haut de face aux méplats légèrement ivoires. Mais cette impression fut rapide, car Atillius le pria de s'asseoir sur un siège de bronze, en une égalité qui le gagna.

— Je te sais vaillant et sage, dit Atillius, et le syrien Ghéel, l'ami d'enfance de mon affranchi, m'a quelquefois causé de toi. J'ai donc voulu te connaître davantage. Je t'ai appelé pour des choses graves, des choses qui concernent ton Kreistos.

— Entre Kreistos et la Pierre-Noire, répliqua Zal, il n'y a pas de rapprochement, sinon qu'elle prépare son avènement. Le dogme de la Vie physique est le vôtre ; super-

physique, le nôtre. Mais Kreistos sait ce qu'il veut, et pourquoi il veut ce qu'il fait.

— Je vous sais bienveillant ; Antoninus et Sœmias vous sont débonnaires, reprit Atillius. J'aime votre Kreistos, mais votre Kreistos, par la bouche enfiellée de quelques-uns de ses croyants, nous est ennemi. Tu es intelligent, toi, et tu vas entrevoir aussitôt la portée de mes paroles !

Et il lui apprit qu'un nommé Atta ne cessait depuis quelque temps d'exciter les chrétiens contre Elagabalus, les poussant ardemment à une rébellion dont eux-mêmes ne retireraient aucun profit.

— Sais-tu qui guide Atta? Mammaea, qui se propose de tuer Antoninus et nous tous pour son Fils, le Caesar Alexander. Les chrétiens ne gagneront rien à ce changement, car Mammaea a moins que Sœmias le goût des choses de Kreistos.

A ce nom d'Atta, Zal eut son habituel sourire méprisant :

— Il est capable de tout, celui-là, même de violer sa mère, s'il Fa encore, et de renier Kreistos, s'il ne l'a déjà renié !

— Vous êtes d'autres chrétiens, ajouta Atillius, qui ne vous rebellez pas contre Antoninus, parce que vous êtes de l'Orient. Eh bien ! je propose un pacte entre Antoninus et vous. Soutenez l'Empire, et l'Empire vous soutiendra. N'at-il pas déjà accepté votre Kreistos dans ses temples? Il est parmi nous, votre Dieu !

Suivi de Zal, il alla vers le temple où Ghéel avait pénétré. La porte circulaire s'ouvrit, et Zal vit les statuettes des dieux égyptiens et phéniciens, les T, les brasiers d'encens fumeux, la Vesta et le grand Kreistos noir en face du Cône- \ r. supporté par un piédouche de pierreries.

— Tu le vois, nous reconnaissons, nous, la gloire de votre Kreistos !

Ils marchèrent lentement, et les yeux violets d* Atillius brillaient, et Zal se laissait aller à lui. Le primicérius, comme s'il eût tenu à persuader le Perse, lui parlait de l'Androgyne, de cet Etre Supérieur apparu à l'aube de la

Création, et possédant les deux sexes, séparés depuis. Leur réunion formait tout le symbole de la Pierre-Noire, signe concret du Culte de la Vie, qui, stérilisant séparément les sexes, fait naître enfin l'Un, l'Eternel, l'Homme-Femme à deux visages, à quatre pieds et à quatre mains, gisant dans . toute religion.

— L'homme ne se donnant qu'à l'homme, et la femme qu'à la femme, qu'arrivera-t-il ? La Nature détournera son flot de vie vers l'un, désormais possédant les attributs de l'autre, et ce sera l'homme avec le sexe de la femme, et la femme avec le sexe de l'homme, mais en plus la grâce, la force, l'intuition, la beauté et la suprême intelligence des deux.

Mais Zal l'arrêta :

— Nous partageons cette doctrine, à la différence que cette Unité sera dans les Ames et non dans les Corps! Notre Kreistos est bien l'Androgyne, il est vrai, avec la grâce, la force, l'intuition, la beauté et la suprême intelligence de l'homme et de la femme divinisés en lui, mais il a été homme avant, avec un seul sexe. Vous prenez le signe pour la signification, le fini pour l'infini, voilà tout. Nous élargissons dans le par-delà l'Androgyne.

Ils devenaient tous deux très obscurs, se chicanant sur des ombres de mots ; Atillius accusant Zal de se laisser aller à des rêves sans consistance, de ne pas être certain de l'autre vie dont il lui parlait ; Zal assurant Atillius que la tentative matérialiste d'un Androgyne était contraire aux lois naturelles, donc à Kreistos, qui les avait établies. Et le Perse était maintenant riche d'une telle supériorité spirituelle qu'Atillius s'exclama :

— De qui es-tu fils, toi? Où as-tu appris cela? Tu me stupéfies !

Il grandissait, Zal, une clarté de fierté au front, avec aux yeux une douceur et une intrépidité d'Apôtre ! Les mains dans la ceinture de cuir de sa robe qu'ouvrait sur la poitrine un triangle renversé de subucula, il répondit calmement :

— Ah ! je compte parmi mes ancêtres un puissant humain

qui eut renouvelé la face de la terre, si la Mort l'eût laissé faire.

H prononça son nom. C'avait été un grand roi, qui passa impérieusement sur l'Asie, au bruit des tambours et des

trompettes de guerre, en un accompagnement de millions dhommes, qui laboura de ses chars plus de sols qu'un rourrier ne traverserait en dix années, qui détourna des fleuves, arrêta des mers, ht crouler des montagnes, rasa et érigea des villes, puis s'endormit calmement un jour, croyant

254 LAGONIE.

avoir tout fait et tout défait. Hélas ! Sa mémoire coula dans le Temps comme un ruisseau dans le sable ; son corps, embaumé en un monument de trois cents coudées, les quatre vents du ciel le dispersèrent un jour, et il ne resta rien de lui, sinon des descendants de plus en plus obscurs ayant de son sang, mais non de sa gloire ! Il se tut un instant, sous l'émotion de cette extraordinaire révélation, pour reprendre tout bas, malgré qu'Atillius l'entendît :

— Je serai moi-même à ta place, Ancêtre, que je renoncerai à la domination des Corps pour conduire les Ames vers Kreistos, car tout est vain sans l'Agneau !

Ils se promenaient toujours, d'un appartement à un autre, se rapprochant de l'atrium, d'où la voix de Ghéel et de Madeh leur parvint. Zal dit alors brutalement :

— Vois, Madeh ! ton prêtre. Est-ce que sa nature d'homme a changé depuis, et crois-tu qu'un double sexe crèvera sous sa peau à force de le violenter?

Atillius eut un sourire :

— Si ce n'est lui, ce sera un autre. La poursuite de l'Androgyne doit se faire, et le Principe de la Vie triompher !

Ne démontrant pas comme Zal, il se contentait d'affirmer, toujours perdu dans sa vision de l'Etre Unique, qui voilait son amour pour Madeh, purement de chair. Et il ne rougit pas de ce que dit Zal, comme Zal ne rougit point d'aborder ce sujet de l'amour mâle, si délicat.

Ils avaient oublié, durant cette discussion, l'objet même de leur rencontre : l'espèce d'accord à établir entre les chrétiens et Elagabalus. Le primicérius y revint, insistant sur le bénéfice que Kreistos retirerait.

— Il faut que je t'apprenne ceci, dit Zal. Les chrétiens occidentaux en grande partie n'en voudront point, mais les chrétiens orientaux accepteront sans doute. Nous défendrons Elagabalus, non pour soutenir son Péché, qui fait se voiler la face du ciel, mais pour préparer les voies à l'Agneau dont les secrets sont impénétrables.

Il le quitta là, toujours fier, n'acceptant rien d'Atillius, qui lui offrait sa maison, des vêtements et de l'or. Et il reprit Ghéel parcourant le jardin avec Madeh qui de loin ressem-

LAGONIE. 255

blait, baigné de soleil, à un être surnaturel se mouvant dans de la lumière. Les deux chrétiens passèrent sous le regard du janitor et de quelques esclaves, absolument ahuris des hôtes que depuis quelque temps recevait leur maître Atillius. Dans la rue, Ghéel dit à Zal :

— Mon pauvre frère Madeh est malheureux, bien malheureux. Vois-tu, notre pauvreté vaut mieux que sa richesse, car il est comme un paon en cage, et sa vie ne lui appartient plus !

— Vois-tu, Rusca, Severa est entrée à l'aube, venue de je ne sais où. Même que j'ai entendu la voix d'un homme qui a dû l'accompagner jusqu'à la villa, et cet homme, j'en jurerais, était ce Zal qui soutient Elagabalus. Severa a beau paraître vertueuse, et moi-même je puis lui être indulgent, il n'en paraîtra pas moins un adultère avec ce Zal. Et que diront les Romains de Severa, de Severa l'épouse de Glicia, qui compte parmi les siens un dictateur célèbre dans nos fastes ? Longtemps, j'ai gardé pour elle la débonnaireté de l'époux confiant ; mais, maintenant, malheur à celle qui me déshonore avec des gens de basse naissance !

Glicia toussota, la face en sang, les poings crispés, et cracha, les jambes écartées en un effort terrible, soutenu par Rusca, qui lui faisait :

— Maître, Severa connaît ses devoirs, et si elle va aux assemblées de chrétiens, ce n'est pas pour mal faire, j'en jurerais à mon tour.

Il s'évertuait à justifier Severa, ne pouvant accroire facilement qu'elle tromptât Glicia. Et il émettait de bonnes raisons en un attendrissement de paroles qui remua un instant le vieux patricien :

— Tu as peut-être raison, mais mon sang bout à songer à l'outrage, et je veux lui exprimer le mépris que j'ai d'elle, car, rentrer à l'aube, quand son époux flaire la mort, c'est mal, très mal !

— Elle songe à toi, Severa ; elle n'a jeté ses regards sur aucun autre, ne la peine pas ! C'est une âme iière, et quoique la loi te donne droit sur elle, elle te quitterait et vous seriez tous deux malheureux.

— Oh ! moi, je ne l'aime pas, articula Glicia, et son départ ne me toucherait pas. Je ne dis pas que cela ne soit ainsi pour elle.

11 toussota encore, répétant, en ses habituelles confusions, qu'il n'aimait pas Severa, que peut-être celle-ci l'aimait. Mais il revenait, suivi de Rusca redoutant une scène très vive entre Severa et lui. Dans les cubiculas, des esclaves allaient et venaient, époussetant les meubles, lavant le sol, faisant reluire les ustensiles de la cuisine, mettant de l'air et de la lumière partout. Quoique rentrée de bonne heure, Severa s'était à peine reposée, et, maintenant, de concert avec l'ancilla, elle vaquait au bon ordre général, avec sa célérité qui ne se démentait pas.

— Oui ! oui ! Je l'ai dit ; cet homme, j'en jugerais, était ce Zal, criait Glicia.

— Maître, laisse-la, disait Rusca. La vois-tu, calme et confiante ?

— Moi aussi, j'ai été confiant, Rusca, mais je ne veux plus l'être!

Il lui échappa*, retenant un toussotement d'une main, et courut vers Severa, en ce moment dans le tablinum. Il la saisit par le coude, d'un serrement obstiné :

— N'est-ce pas que c'était ce Zal?

Elle se retourna vivement, rouge et d*gne, ne sachant que dire et ne voulant répondre. Alors Glicia s'anima :

— Je l'ai dit, cet homme, j'en jurerais, était ce Zal qui soutient Elagabalus, et tu es ainsi un aide de cet Empire, et Zal est avec toi. Est-ce que je sais ce qu'il fait avec toi, celui-là? Réponds, femme, réponds!

Il ânonnait et bredouillait, son poing maigre sur la face de Severa, qui répondit :

— Pourquoi ces violences? Tu sais bien qu'unie à toi, ma vie t'est consacrée!

Mais Glicia devint terrible :

— Je puis te faire enterrer vive; je puis te jeter au bûchei et aux bêtes ; je puis te tuer et te faire tuer ! Je puis prendre un glaive et t'égorger ! Je suis le maître de ton corps, et si je n'en fais rien, c'est que j'ai pitié de toi. Oui ! j'ai pitié de toi, quoique adultère avec ce Zal. Rusca, qui assure le contraire, est vieux et ne voit pas clair comme je vois clair. Tiens, tiens, voilà pour ton Zal, voilà pour ton Zal ; pour ton Kreistos, pour ton Elagabalus, pour tous ceux qui viennent manger le pain de Glicia et boire le vin de Glicia !

Il la frappait à la face du plat de la main, et comme elle reculait, il recommençait en une poursuite de coups de poing dans les seins. Elle s'en allait à reculons sans répondre, résignée, s'attendant depuis longtemps à être frappée dans une crise de Glicia, dont l'exaspération n'eut plus de bornes quand Rusca, qui accourait, l'arrêta, lui cassant presque les bras :

— Je vous vendrai tous deux comme esclaves, avec de la craie blanche aux pieds, et l'on dira de vous : Voilà le mauvais esclave de Glicia ; voilà la femme adultère de Glicia !

Il écumait et ne toussotait plus ; mais Rusca, pâle et muet, l'entraînait de force, pendant que Severa, brisée sur une cathèdre, la face pleine de larmes, disait tout bas :

— Si c'est là le commencement de ta passion, Kreistos, que ton nom soit béni ! Cependant, tu sais bien que je n'aime point Zal avec la Chair, mais avec l'Esprit !

Sous les regards attristés de Mammaea, l'aïeule Maesa se taisait très richement vêtir de robes amples, surchargées de broderies d'or, et d'une palla pourpre, pendant qu'Alexander, maintenant un beau pubère au regard décidé, l'embrassait en une fureur de caresses qu'on eût dit les dernières. Les appartements du Gynécée, entrevus par des écartements de portes et de draperies, s'animaient de femmes qu'on vêtait aussi, et des Prétoriens, au service de Mammaea, au casque, au bouclier et au pilum d'argent — des argyraspides — se tenaient prêts à partir sur le commandement sec de centurions faisant sonner sur les mosaïques leurs soles de fer, à émaux bleus.

Elagabalus obligeait Mœsa à assister, avec Sœmias, aux jeux du Cirque, le lendemain de son mariage avec Paula, une veuve de famille illustre, succédant à la répudiée Faustina, épouse du sénateur Pomponius, qu'il fit condamner à mort, et à une Cornélia, — à laquelle — ainsi pour Faustina, d'ailleurs — il ne toucha jamais.

Mammaea et Alexander, séparant leur cause de celle de lKmpereur, s'étaient refusés à ces fêtes ; et c'est pourquoi, abandonnés maintenant dans le Palais des Caesars, Alexander embrassait l'Aïeule, pendant que Mammaea glissait secrètement en son sein une fiole de poison d'As ■■. qu'elle boirait avec lui à l'heure du danger, plutôt que de subir les coups ignominieux d'assassins présumés.

26o L'AGONIE.

Des éclats de longues trompettes d'airain et de lituus de cuivre appelèrent les argyraspides, qui coururent, le pilum haut, le bouclier recouvrant le corps en disques blancs. Et, suivant Maesa, dont deux esclaves soutenaient la palla, survinrent, à leur tête Paula, historiée comme un joyau, la face très pâle sous la pâte de fard, des femmes et des Vierges, d'appartements s'ouvrant de toutes parts en un bruit de portes et un froissement lourd de draperies, qui firent des éclairs à travers les colonnades immobilisées sous les voûtes ajourées de soleil, aux murailles s' enlevant, rouges et bleues, en des perspectives de nudités à peine esquissées.

Elles montèrent dans des litières aux portières de cuir, que, sur leurs épaules carrées, des esclaves noirs à tunique striée d'écarlate et de vert emportèrent en un balancement qui fit rire joyeusement les Vierges. Le cortège allait sortir du Palais, quand une litière de soie, d'or et d'ivoire apparut et prit la tête avec Mœsa, seule. Scemias et Atillia étaient là portées par de vigoureux Helvètes blonds, se distinguant ainsi des autres litières portées par les noirs. Sur la place extérieure, des soldats attendaient, la javeline à une main, le bouclier de l'autre, et, en des fonds de voies rayonnantes, des cavaliers se dressaient, le casque immobile, les lames de la cuirasse étincelantes, entre leurs dents la bride de leur monture, en leurs mains une longue pique à oriflamme et un bouclier rond.

Tout s'ébranla : d'abord les joueurs de trompettes et de lituus, adjoints de souffleurs de flûtes et de frappeurs de tympanons, puis les argyraspides marchant en une régularité décidée, puis Mœsa, Scemias et Atillia dans leur litière avec Paula ; puis les femmes et les Vierges, enfin les soldats et les cavaliers. Ce fut une procession bruyante, qui s'écoula vers le Grand Cirque aux triples étages de portiques, où apparaissaient déjà des têtes de peuple qui applaudissait.

Elagabalus accourait de la Vieille-Espérance dans un char attelé de cerfs qui étonnèrent déjà si fort ; très beau en sa robe de pourpre pesante aux guillochures d'or, la tête tiarée et la face fardée. Le suivaient toujours, fardés comme lui,

les yeux peints, les cheveux poudrés d'or, Hiéroklès et ZoticuSj ses familiers Murissimus, Gordius, Protogenès, d Hommes de Joie et des Femmes de Joie, des prêtres du Soleil mitres et un chœur d'individus à toge blanche et couronnés de lauriers qui, un volumen à la main, s'exclamaient en Poètes qu'ils étaient. Effectivement, c'étaient là les Poètes — sans les Critiques ! — que Zopiscus, maintenant de la haute familia d'Elagabalus, avait racolés pour exalter la gloire impériale et les faits et gestes impériaux

Désormais à l'abri de la faim et de la soif, bien vêtu et bien nourri, il était présentement très fier, Zopiscus, quoiqu'une ombre se glissât dans sa fierté ! L'Empereur, voilà quelques jours, l'avait marié à Habarr'ah, qui ne lui laissait aucun répit par ses ardeurs de vieille négresse. Elle était le revers de médaille du Poète, n'ayant jamais rien compris à cette fantaisie d'Elagabalus, qui avait uni un Poète tel que lui à une Ethiopienne de cet âge : seize lustres!

Le Grand Cirque, long de six cents mètres et large de deux cents, était partagé dans sa piste ovale par la Spina, arête de briques aux deux extrémités formées de trois pyramides à unique base hérissée dans sa longueur de l'obélisque d'Egypte, apportée jadis par Auguste, d'une autre plus petite, et de sept phalles, aiguilles couronnées à leur pointe de dauphins et d'autels.

La piste était vide, mais, des gradins aux portiques entourant les trois côtés du Podium érigé en colonnades, deux cent cinquante mille spectateurs se plaçaient qui, en un ouragan de cris, un soulèvement de têtes, saluèrent Elagabalus, Mœsa, Sœmias, Paula, Atillia, les femmes et les Vierges du Gynécée, les familiers et les Hommes de Joie, les prêtres du Soleil, les musiciens et les Poètes. L'Empereur avec l'Aïeule, Sœmias, Paula et Atillia, s'assirent dans le Podium, que des Sénateurs, des Consuls et des Vestales, blanches, vinrent également occuper.

Le ciel, très bleu, découpait en ellipse le haut du Grand Cirque, et le soleil, qui menaçait d'arder bientôt, faisait un grand angle sur un des côtés, noyé d'un jaune enveloppement.

Il s'assit, Elagabalus, regardant le peuple en un calme de bête repue, avec de fréquents regards vers les Hommes de Joie, pendant que Paula se figeait dans son rôle d'Impératrice, à côté de Sœmias, alerte, chiffonnant un bout de robe d'Atillia, et de Mœsa songeant à son autre fille, seule au Palatin, que l'on égorgeait peut-être maintenant.

Dans les rumeurs déferlant toujours, elle se pencha vers Sœmias, qui sourit, nia :

— Non ! Non ! je te dis non, Maternité ! Ta fille te jure que non !

Quelquefois, les spectateurs, en voyant des personnages s'installer autour de l'Empereur, suspendaient tout à coup leurs cris, et l'on entendait du dehors l'énorme marche de la cavalerie commandée par Atillius, circulant autour du Grand Cirque.

Il arrivait que quelqu'un jetait sur la Spina des écorces de courges et de pastèques, ou même des fruits entiers ; c'était alors, dans la piste, l'apparition d'un désignateur à allure solennelle faisant un signe. Des mains se levaient sur le spectateur, qui s'enfonçait aussitôt dans le claquement des coups, et ces coups, se répétant plus loin, couraient sur d'autres têtes, le long des gradins, jusqu'à l'extrémité du Cirque, en une rapidité scandée.

Des hommes grotesques se dressaient : des nains et des mimes dont la face s'allongeait démesurément et s'arrondissaient les yeux. Des gymnastes quelconques, les cuisses à peine recouvertes d'un étroit morceau d'étoffe, roulaient de haut en bas sur leurs pieds et leurs mains, retombaient dans la piste, et, poursuivis par d'autres désignateurs, remontaient très vite, dans le tremblement du rire général.

Enfin, par une porte placée près des écuries, — les carcères — les musiciens débusquèrent dans l'arène, et un bruit de flûtes, de crotales, de tympanons, de lyres, de clairons, de tambours, de trompettes et de sistres, éclata. Ouvrant une marche de chars, d'athlètes, de chanteurs et de prêtres tonsurés comme ceux d'Isis et tiares comme ceux de Kybèle, Hiéroklès montait un attelage historié d'or,

vêtu non en Jupiter Capitolin, comme l'usage, mais eu Grand-Prêtre «le la Pierre-Noire, avec la robe syrienne aux manches flottantes, la haute tiara, des joyaux au col et aux ts, et la face vermillonnée, tel qu'Elagabalus. Le cortège coula bruyamment dans l'arène ; les tympanons faisaient, au rythme aigu des flûtes, de grasses morsures d'harmonie ; les sistres vibraient dans le plein son des clairons et des trompettes, et les lyres, les délicieuses lyres, tenues très haut par des mains d'hommes émus, s'accordaient à l'étrange mélopée qu'accompagnaient, avec les tambourins, des battements réguliers de leurs mains, les deux cent cinquante mille spectateurs.

Creva aussi dans l'arène une autre marche de déesses et de dieux de marbre et de bronze, portés sur des civières solides et sur des thensas attelés d'éléphants et de tigres jugulés. Des prêtres brûlaient de l'encens en des vases d'or, et les musiciens saluaient le cortège par un air exquis, revenant tantôt lent, tantôt précipité, qui s'acheva en une sorte de saltarelle au thème répété.

Les Jeux allaient s'ouvrir, quand Elagabalus fît un signal. L'on vit descendre cérémonieusement les Poètes, qui déplièrent leur rouleau. Ils s'amincissaient dans le soleil grandissant, où n'émergeaient que leur tête noire, leur face rasée, sauf celle de Zopiscus toujours allongée de sa barbe pointue sans moustaches. C'était un hymne au Dieu-Elagabalus. maître de l'Empire et possesseur du Ciel, par Zopiscus composé, à chaque partie scandé par les groupes de Poètes dont il restait le chorège. Les spectateurs n'y comprenaient pas grandYhose, mais l'Empereur se délectait étrangement, poussant des Ho ! des Eheu ! des Euge ! très haut, dans le silence immense, et même applaudissait, coupant le Poème, qui s'acheva dans les cris forcenés des lecteurs.

— Poète!

Une voix ironique et froide qui frappa en plein Zopiscus. Et, sur un gradin en face de l'Empereur, confondu dans le peuple, un homme se leva, qui étendit le bras, ouvrit une main :

— Poète!

Plus ironique et froide, cette fois, et ironique et froide davantage, elle répéta :

— Poète!

Zopiscus, clignant des yeux, reconnut Atta, pendant que le Cirque riait colossalement. Et ce qui était étrange, c'est que les Poètes n'avaient été applaudis que par Elagabalus et ses familiers, par sa mère, par Paula, par Atillia, par ses Hommes de Joie et les prêtres du Soleil ; le peuple désirait rester étranger aux adorations envers l'Empereur.

Elagabalus, furieusement, cria à Zopiscus :

— Quel est cet homme? Je le ferai jeter sous les pieds des éléphants!

Zopiscus ne comprenait rien à la conduite d'Atta, qui, pour braver ainsi l'Empereur, devait présentement être bien puissant. Et il l'était, puissant, Atta, plutôt il se sentait tel, grâce à l'impopularité croissante de la Pierre-Noire. Depuis quelques jours circulait dans le peuple le bruit d'un égorgement de Mammaea et d'Alexander, vaste crime qui, durant les Jeux du Cirque, mettrait du sang dans les rues de Rome, dans ses temples, ses thermes et ses palais. Aussi avait-il persuadé les chrétiens qui l'écoutaient à y assister pour semer le trouble, et ainsi déconcerter Elagabalus, dont les sicaires présumés attendraient le signal.

Zopiscus se dressa orgueilleusement dans sa toge neuve, et, comme Atta l'avait appelé : « Poète », il lui cria très distinctement :

— Chrétien !

Il répéta, pendant que des rumeurs éclataient :

— Chrétien ! Chrétien !

Et il alla se rasseoir, très fier de sa réponse, bien à la tête des Poètes maintenant reposant leur rouleau sur les genoux. Mais Atta se leva de nouveau :

— Ce n'est pas pour Antoninus, ce Poème, mais pour sa Divinité Hiéroklès, notre Empereur Antoninus est Antonina !

— Antoninus est Antonina ! — Et le rire des milliers de spectateurs courut comme une trombe jusqu'à Hiéroklès,

LAGONIE. 265

qui leur faisait face du haut de son char, arrêté sous le Podium.

— Aux éléphants! aux Bêtes! ci ! au Tibre ! exclama l'Empereur. Le cirque entier s'émouvait. Beaucoup, n'ayant rien entendu, criaient en un désordre inouï; mais de nombreux cavaliers apparurent dans la piste, parcourue au galop pour annoncer les Jeux.

Hiéroklès auprès de l'Empereur, les chars et les thensas rentrés, il y eut une accalmie. Elagabalus jeta un carré d'étoffe blanche dans l'arène : six chars à deux roues, légers et très petits, attelés chacun de quatre chevaux qui chauvissaient, s'échappèrent des écuries, et, rapidement, filèrent autour de l'arène, en un bruit doux. On entendait surtout les cris des cochers — des auriges — vêtus de tuniques de couleur, — blanche, rouge, bleue, verte, pourprée et dorée, — debout dans leur char, appuyés aux rênes attachées à leur ceinture où un couteau était passé pour les couper en cas d'accident.

Sept fois, ils firent le tour de l'arène, tour à tour applaudis par des spectateurs qui se dressaient, en des hourrahs imprévus, quand leur couleur favorite gagnait sur les autres. Les chevaux écumaient, envolés en de la poussière, fouettés par les auriges voilés du soleil qui engloutissait tout. L'aurige vainqueur, de la couleur pourprée, qui atteignit l'extrême ligne blanche de la course, fila, accompagné de désignateurs, vers Elagabalus. C'était un beau jeune homme blond-roux, un Dace membru, aux yeux violents, qui plut tant à l'Empereur, qu'il descendit du Podium et l'embrassa sur les lèvres. Un grand cri ulula.

Elagabalus voulut tenir tête aux spectateurs qui lui montraient le poing, les invectivant, les menaçant de la cavalerie, dont on entendait l'énorme piétinement, et sa voix grossissait, comme pour imiter les cris des Bêtes qu'il avait fait venir du Vivarium. Le Cirque se levait encore, lui adressait des gestes obscènes. Alors Elagabalus, soulevant sa robe, montra la nudité de ses cuisses, la nudité de son sexe épilé, pondant que d'autres spectateurs, surtout du peuple, lui répondaient en en faisant autant !

Des femmes s'en allaient, sous le coup d'une terreur folle, devinant bien que ces Jeux finiraient par quelque tragédie. Mais d'autres chars couraient; les clairons et les trompettes sonnaient ; les désignateurs apaisaient avec des signes, et chacun se garait du soleil sous des pétases à larges bords.

Cela dura jusqu'au milieu du jour. Elagabalus n'embrassait plus les vainqueurs, mais il leur donnait de riches vêtements, des coupes d'or et des pierres entourées d'or, des palmes tressées avec des bandelettes de pourpre, des sommes d'argent et des couronnes d'argent.

Il avait fait promettre des vivres, qu'il fit distribuer aux spectateurs malgré leur accueil. C'étaient des viandes bouillies et des légumes cuits dans des sauces safranées, des fruits venus d'un peu partout, des pains entiers qui volèrent de place en place ; une colossale goinfrerie de deux cent cinquante mille bouches masticant ferme, éructant et crachant en des exclamations, s'élargit des bas gradins aux plus hauts. Elagabalus mangeait aussi ; sa colère passée, il était très gai, allant de Paula aux Hommes et aux Femmes de Joie, embrassant abominablement Hiéroklès et Zoticus, et, sans gêne, urinant du Podium devant tous !

Les musiciens processionnèrent à nouveau, grossis de jeunes gens qui piquaient des triangbs de fer et choquaient vivement dans leurs doigts des morceaux de bois dur semblables à des tessons. On cessa de manger. Les Jeux reprirent dans le souffle d'attention extraordinaire des spectateurs qui virent Elagabalus jeter encore un carré d'étoffe, lequel vola un instant et s'aplatit dans l'arène, tout blanc.

Les nains descendirent, courant à se saisir par un pan de leur tunique, mais vainement. Et les mimes, les rejoignant, firent des grimaces effroyables, des grimaces de masques de comédie jusqu'à un moment où des lutteurs, qui se faisaient frotter de ceroma, à une extrémité du Cirque, pour le saut, la course, le pugilat, la lutte et le jet du disque, les chassèrent de leurs pieds nus, pendant que des gymnastes de fantaisie, accourus, s'enfuyaient en voltes des pieds et des mains, pareils à des faucheux sur leurs pattes.

Et ces athlètes exécutèrent leurs Teux. Les lutteurs se

poursuivaient et se saisissaient, s'enlevaient et coulaient

leurs corps pi air émerger plus libres, les bras eroisés et le mollet tendu, devant d'autres lutteurs. Les sauteurs faisaient des sauts très courts d'abord, de plus en plus grands ensuite; les coureurs filaient en éclairs, les cheveux au vent, un brin de sauge aux dents; les pugilistes se donnaient de grands coups de chirotèques ou de cestes, gants de fer ou de cuivre qui enveloppaient leurs poings ; enfin, les lanceurs de disques se faisaient applaudir au jet de morceaux de plomb, qui fendaient l'air en tournoyant et retombaient juste à une limite tracée.

Le Cirque était très attentif, quand Elagabalus descendit, et, distinctement :

- Citoyens, moi, Divin et Auguste, je convie les lutteurs à se mesurer avec moi !

Dans l'arène, il retroussa sa robe, les bras sur la poitrine. Un lutteur s'avança qui, presque sans effort, roula dans le sable. Puis un second, puis un troisième. Les athlètes facilitaient la victoire à l'Empereur qui bientôt n'eut autour de lui que des corps se tordant dans le soleil, comme un amoncellement de vaincus sur lesquels il posait ses pieds triomphaux.

Mais une furie de lutte s'emparait de lui. Il appela les nains, les défia de le rejoindre. On vit cette chose grotesque d'un Empereur de vingt ans poursuivi éperdument le long de l'immense crête, par des hommes grands comme une cuisse, des hommes qui avaient une grosse tête ballante, des oreilles flottantes et des pieds immenses sous des jambes et un torse raccourcis. Ils couraient et criaient, et quelquefois Elagabalus se retournait et leur envoyait un pied-de-nez formidable, ou bien levait sa jambe, cyniquement. Le Cirque n'applaudissait plus, attendant comme un orage qui allait venir.

Lassés, les nains s'étaient arrêtés, s'avouant vaincus, quand Elagabalus, qui décidément s'amusait, cria de faire entrer les Bêtes. Alors, les nains et les lutteurs se sauvèrent vers les ouvertures de l'arène solidement fermées. Ils essayèrent rie se hisser aux gradins, mais des désignateurs les en empê-

chèrent. Des cris de tigres et d'éléphants retentissaient, et déjà, vers les carcères, des trompes s'agitaient et des pelages félins ondoyaient, zébrés.

Le Cirque n'osait ni applaudir ni s'indigner, à la fois charmé de ce développement imprévu des Jeux, et mécontent de l'Empereur, qui agissait sans cérémonial aucun, confondait les rangs et surtout ravalait l'Empire dans ces courses et ces luttes ridicules. Mais Atta, malgré que risquant sa tête à rebeller les spectateurs, se leva encore, le poing vers Elagabalus :

— Le fils d'Avitus, citoyens, veut bien jeter les lutteurs aux Bêtes, mais il se sauvera pour ne pas être dévoré par elles.

Piqué au vif, Elagabalus courut vers Atta. Mais un spectateur cria plus loin :

— Va embrasser Hiéroklès qui est l'Empereur et non toi, bâtard !

De toutes parts, sur tous les gradins, en bas et en haut, sous le Podium, sous les portiques, d'autres poings se tendaient crispés ; les invectives éclataient, et des sobriquets pleuvaient, honteux. On l'appelait : Elagabalus, Avitus, le Syrien, Sardanapale, l'Impur, le Faux Antonin, la Femme d'Hiéroklès, Bassianus, Varius. Il remonta, menaçant de faire évacuer le Cirque par les soldats du dehors. Atta le prévint :

— Citoyens ! Allons-nous nous faire égorger par les Prétoriens !

Et il sauta dans l'arène, suivi d'une foule dévalante, au moment où on lâchait les tigres et les éléphants. Mais, là-bas encore, des spectateurs roulèrent en avalanche, faisant fuir les Bêtes qui disparurent, épouvantées de cet océan d'hommes hurlants. Les désignateurs, un moment opposés à cet envahissement, lâchèrent pied ; les lutteurs se mêlèrent à la foule qui gravit le Podium. Alors, ce fut comme un évanouissement blanc et pourpre d'Elagabalus, des femmes et des Vierges, des Consuls, des familiers et des Hommes de Joie. Hiéroklès reçut sur la nuque un plat de main inconnue. Rome s'essayait à mordre à l'Empereur, et c'était là un coup

de dent délicieusement donné à même dans sa chair perverse de prostitué et de fou!

Des Prétoriens accoururent du dehors et frappèrent furieusement les assaillants, dont quelques-uns roulèrent, la poitrine ouverte de coups de glaives et de piques. Du sang coulait, des corps s'affaissaient, et le tumulte couvrait tout Elagabalus avait disparu que la bataille se continuait encore entre les soldats et les citoyens.

Sur la place du Grand Cirque, les conducteurs des cerfs et les cerfs mêmes du char d'Elagabalus avaient été massacrés. Mais la cavalerie survenait, foulant des milliers de citoyens, donnant des coups de pique à tous, et déjà les chevaux piétinaient dans du sang. L'Empereur se hissa en tremblant sur un char quelconque ; sa suite l'imita, et le cortège impérial, venu pompeusement au Cirque, se débanda, accablé de pierres et d'immondices que lui jetaient les Romains par-dessus les têtes casquées des Prétoriens. Ce fut, jusqu'au Ccelius, une poursuite folle, un vertige qui poussait Rome aux talons de l'Empereur, à la robe flottante de Scemias et d'Atillia, aux sabots des chevaux heurtant, dans leur galop retentissant, les timons des chars dorés. Cependant, plus ils avançaient, plus les poursuivants s'éparpillaient, coupés par la cavalerie, harcelés par les Prétoriens et les argyraspides, qui leur faisaient face en reculant pas à pas, les trouant de blessés lamentables. Enfin, les portes de bronze des Jardins s'ouvrirent ; les murailles se hérissèrent de soldats armés de pilums, d'archers et de frondeurs s'apprêtant à défendre la Vieille-Espérance, au fond de laquelle disparurent Elagabalus et son cortège, frémissants de cette soudaine colère de Rome.

Les nombreux chrétiens qui suivaient Atta avaient été dispersés sur la place du Grand Cirque par un corps de cataphractaires d'Atillius, l'arc au poing et le glaive aux

dents. Ils se reformèrent plus loin, instinctivement, appelés

par Atta, qui les voulait entraîner au palais des Caesars, délivrer Mammaea et Alexander, leur apparaître en sauveur, les pousser, à la tête du peuple, contre Elagabalus. Une longue colonne se forma aussitôt et gravit le Palatin, grossie des Romains qui en avaient assez de la Pierre-Noire ou cherchaient à se distraire dans la révolte. Mais des turmes les poursuivirent aussi, commandées par Antiochanus et Aristomaches, par des officiers éprouvés ayant fait toutes les campagnes d'Afrique et d'Asie, qui les frappèrent sauvagement, ne sachant trop ce qu'ils voulaient. Le Palais se hérissait de Prétoriens, également ignorants des intentions des assaillants, les croyant poussés par Elagabalus pour égorger Mammaea, son fils, Mœsa revenue du Cirque, et les personnages graves, Ulpianus et Sabinus, Venuleius et Modestinus, prêts à leur faire un rempart de leur corps.

Les voyant tumultueusement groupés sous le Palais des Caesars, Antiochanus et Aristomaches se dirent que ces hommes agissaient en vertu d'un plan concerté de haut, que c'était là une manœuvre destinée à déguiser les massacres, dont ils avaient également ouï parler. Ils firent alors tourner brusquement la bride à leurs chevaux, qui s'évanouirent en un bruit de galop, vers le Tibre, dont les rives se couvrirent de curieux, vite dispersés.

Cependant Atta, décidément le chef de l'émeute, essayait d'entrer au Palais, toujours gardé par des Prétoriens, et les milliers d'hommes qui l'entouraient menaçaient de gravir les murailles au moyen d'échelles, quand Atillius, s'apercevant qu'Antiochanus et Aristomaches avaient abandonné le Palatin, accourut éperdument. Comme eux, il crut les assaillants poussés par les instigateurs de ce crime dont la menace flottait vaguement sur Rome, et le grand sentiment de pitié pour cette femme et son fils, aussi le grand dégoût, dont Scemias avait été le témoin, de la vie qui ne réalisait aucune de ses espérances, le mordit à nouveau. Av cataphractaires, il essaya de balayer la place. Mais les émeutiers résistèrent. Des hommes tirèrent des poignards et des javelines courtes de leur sein, en frapperont les che-

vaux ; d'autres jetèrent des pavés à la tête des cavaliers, dont le casque s'aplatit. Encore là le sang coulait, des cadavres jonchaient la voie, des chevaux renversés pantelaienl au soleil, sous le haut regard des Prétoriens du Palais, dont les officiers irrésolus se disaient que, pour se laisser massacrer ainsi, les assaillants ne devaient pas être des émissaires de mort, mais plutôt des amis inconnus acharnés à la délivrance de Mammaea, d'Alexander et de leur parti.

Atta, naturellement poltron, ne se battait pas, mais n'en faisait pas moins œuvre utile. Courant au bas des murailles, il criait à ces officiers :

— Nous sommes des amis, aidez-nous ; dites à sa Sérénité Mammaea qu'Atta est là.

Et il répétait ces paroles à tous, obstinément, dans le bruit du carnage qui grandissait, sentant bien que si le Palais ne s'ouvrait pas, ils allaient rester sur la voie, sur la place, dans les ruelles du quartier où la bataille se déployait terriblement. Et il se retournait anxieusement, voyant Atillius comme surhumainement enlevé sur son cheval, dans l'éblouissement de son calcochyton ; frappant, lui aussi, semant des morts et des blessés un peu partout. Déjà il se rapprochait quand, des murailles, une voix fit :

— Tu es Atta ! Dis aux tiens de te suivre. Nous t'ouvrons !

Une porte s'ouvrit plus loin, et Atta entra, suivi de quelques centaines d'hommes. Elle se referma devant les cavaliers qui voulaient y pénétrer.

— Laissez faire, cria un officier, c'est entendu !

Et il leur fit un signe, comme pour dire que cela était convenu pour les surprendre plus aisément.

Les émeutiers voulurent entrer dans, le Palais même, mais on les contint ; on leur demanda de déléguer seulement quelques-uns des leurs auprès de Mammaea, car ils criaient tous, sur les suggestions d'Atta, qui courait parmi eux :

— Nous voulons voir sa Sérénité! Nous voulons voir le Caesar !

— Tu les as ameutés, fit l'officier qui s'était déjà adressé à Atta ; tu sais ce qu'ils veulent, et nous comprenons très bien que tu es à leur tête pour sauver Sa Sérénité, si vrai-

ment elle ait à souffrir d'Antoninus ! Mammaea m'a ordonné de t'ouvrir. Elle te connaît. Va avec quelques-uns des tiens! Atta se détacha, avec quelques chrétiens obstinés, couverts de sang et bleuis de contusions, parmi lesquels Vipsanius, le marchand d'herbes, Ravidus, Cornificius et K ri nias. Il vit les appartements traversés lors de sa première entrevue avec Mammaea, et le même esclave gigantesque qui les fit pénétrer dans la pièce petite, au thronus dont les bras formaient les ailes d'un sphinx d'or. Le Gynécée bruyait de voix de femmes émues, accourues du Cirque ; des hommes fermaient brusquement des portes, et les argyraspides, qui avaient défendu l'Empereur quoique appartenant à Mammaea, rentraient, éclaboussés d'ordures, quelques-uns ensanglantés. Ignorants eux-mêmes des dispositions des nouveaux venus, ils se préparaient à les frapper encore, mais les autres Prétoriens arrêtèrent leurs bras, formidablement.

Mammaea apparut à Atta et à ses compagnons, animée et légèrement tremblante ; elle leur tendit une main et s'assit. Atta présenta Vipsanius, Ravidus, Cornificius, Krinias, tous ceux qui, glorieusement meurtris, l'avaient soutenu :

— Des chrétiens, Sérénité! des chrétiens, Magnificence! qui ont paré au danger que te tissait Elagabalus ; qui ont écarté avec moi la mort dirigée sur ta tête, et celle de ton Fils, le Caesar. Ecoute, ajouta-t-il, rapidement et s'enivrant lui ordinairement si froid, nous sommes forts à Rome ; sans nous, les Gentils te laissaient égorger par Elagabalus. Accorde-nous non la tolérance, que nous possédons, mais la Prééminence ! Donne la Puissance à l'Agneau, mets Kreistos dans l'Impérialat avec ton fils, et ta race sera féconde dans les siècles des siècles, et elle portera éternellement le Glaive et le Globe du Monde, et elle sera bénie parce qu'elle aura été juste, sainte et grande !

— Oui ! Oui ! firent les chrétiens, emportés par quence d'Atta qui se transfigurait. Donne la Prééminence à l'Agneau, mets Kreistos dans l'Impérialat avec ton Fils!

Mammnea eut une larme :

— Je suis avec vous, chrétiens! Je partage vos doctrines : j'aime votre Kreistos ! Mais ne me demandez pas davantage.

Je ne suis point maîtresse d'Empire, et le Fils est bien jeune encore, et l'Impur qui foule Rome peut vous le ravir. Je vous promets, je vous promets de vous aimer, de vous protéger.

Elle se leva, non sans dire encore à Atta :

— Toutes les fois qu'Atta approchera d'ici, qu'il sache que Mammaea sera heureuse de s'entretenir de Kreistos avec lui.

Elle fit un pas en arrière, vers cette ombre de couloir où brillait le poignard de l'esclave géant. Mais, dans les jardins, hors des murailles, sur la place, dans les voies irradiées autour, on appelait Mammaea et Alexander ; de grandes clameurs roulaient, heureuses de se produire contre Elagabalus. C'était une immense manifestation de tendresse et d'espoir pour l'Empire futur, de haine contre la Pierre-Noire et son Grand-Prêtre, l'Empereur, et ses familiers, et ses Hommes de Joie, et ses Prétoriens dont le glaive et la pique avaient frappé des Romains, une manifestation fusant du Palatin, de PAventin, de l'Esquilin et du Viminal, de l'autre côté du Tibre même, de tous les quartiers populaires essaimes de chrétiens orientaux, ayant foi en Mammaea et Alexander. Les citoyens demandaient à les voir, à les saluer, vivants. échappés de la terrible bataille des rues, pour mieux maudire celui qui n'avait pas craint de verser le sang de tous !

Des officiers envahissaient l'appartement ; d'autres approchaient avec le Cassar arraché des bras de Mcesa, farouchement décidée à s'isoler pour ne pas paraître activer la lutte des deux Sœurs et des deux Cousins, ses Filles et ses Petits- Fils, et les chrétiens se virent confondus dans cette foule armée qui crevait de toutes les portes. Et l'on criait aussi dans le Gynécée et hors du Gynécée, dans les jardins, sous les portiques et les atriums, au fond des péristyles, dans les cubiculas et les salles ornées de candélabres et de statues, dans les vestibules et les cours intérieures, les noms de Mammaea et d'Alexander, frénétiquement répétés.

— Que vive notre Caesar, trois fois pieux !

— Que sa Sérénité Mammaea, à la tête de l'Empire, protège l'Enfant !

A nous, à nous, à n< nous reconnaissions!

Entraînée, Mammaea parut avec Alexander sous les portiques, posa une main sur l'épaule du Fils, regarda, frémissante, l'énorme foule qui soulignait Rome de flots vivants.

Une immense acclamation retentit :

Rome la saluait, et saluait aussi Alexander !

Cependant, pour consacrer l'Empire nouveau, l'armée ne s'ébranlait pas. Hormis les Prétoriens du Palais, dévoués à Mammaea, elle était avec Elagabalus, ou plutôt ne comprenait rien à ce quiproquo terrible qui l'avait fait se battre justement contre Alexander. N'ayant vu dans ces troubles qu'une émeute de peuple dirigée contre l'Empereur et le Coesar, elle avait frappé impitoyablement, soucieuse simplement de l'ordre dans les rues. C'est ce que comprirent Mammaea, les personnages graves qui la conseillaient, et Atta lui-même, bien derrière elle, qui lui dit à demi-voix :

notre Empereur, le seul que

— Retire-toi ; le peuple romain est maintenant avec toi et l'armée le sera bientôt. Si tu insistais, tout serait perdu.

Elle leva les yeux, vit au fond des Régions, surtout vers le Camp des Prétoriens, des masses noires coupées d'éclairs d'armes, immobiles. La cavalerie remontait le Tibre ; les consuls faisaient occuper les hauteurs de la Ville, et partout la Pierre-Noire, un moment vaincue, aiguisait effroyablement la guerre civile. Mieux valait continuer à détacher le soldat d'Elagabalus, le caresser par la perspective d'un changement d'Empire où il aurait à gagner que le combattre, et ainsi réveiller ses instincts de tueries, ses instincts aveugles qui ne lui feraient reconnaître aucun pouvoir. Mammaea salua, pendant qu'Ulpianus, Sabinus, Modestinus et Venuleius faisaient de grands signes au peuple et qu'Atta criait à des chrétiens :

— Sa Sérénité est sauvée, et Kreistos a remporté aujourd'hui une grande victoire. C'est assez. Retirons-nous !

Et il s'enfonça dans la foule, suivi des chrétiens qui l'applaudissaient, désormais acquis à ses ambitions, pendant que Mammaea, Alexander et tout un monde officiel rentraient au Palais dans un bruit d'acclamations roulant sur les quais, dans les forums, sur les hauteurs, même sur les terrasses des maisons emplies d'un peuple compact qui, en même temps, maudissait Elagabalus, enfermé à la Vieille-Espérance, muette et sinistre, là-bas, sur le Ccelius !

Dans les sentiers de la Vieille-Espérance, obombrés de feuillages aux trouées lumineuses, sous les murailles continuées en lignes fondues, autour des bassins immobiles dans leur vêtement d'eau squameuse, autour des pavillons et des statues, en un silence farouche, les Prétoriens attendaient le signal d'une lutte qu'Elagabalus hésitait à donner. Ils étaient en ordre de bataille, sur trois lignes : les hastaires à la première, les principes à la seconde, les triaires armés du pilum à la troisième, et divisés obliquement en manipules, avec des vélites dans les intervalles. Les manipules avaient leur enseigne, une lance surmontée d'une ligure de bois et d'un minuscule bouclier d'argent et d'or, orné de la face d'Elagabalus devant laquelle les soldats prêtèrent jadis serment. Dans les fonds flottait le vexillum, l'étendard de la cavalerie en partie rentrée, pièce de drap attachée à une lance, gardée par des antesignaires, et des officiers couraient vers le prostyle où s'élevait une haute pique enroulée d'un drapeau rouge, pendant que des trompettes et des clairons clamaient çà et là.

Les soldats s'impatientaient. Presque tous étrangers, ils se promettaient par avance, en des langages inconnus, le pillage de Rome, car ils ne voulaient pas défendre l'Empereur pour lui-même, l'Empereur qu'au besoin ils eussent rgé, et -mine jadis le pressentit Atillius, s'ils avaient compris la soudaine explosion de la journée, mais bien satisfaire

leurs appétits de meurtre et de vol des citoyens riches d'or, de meubles et de vêtements. Dans ces troubles, le peuple et non le Caesar compétiteur s'était seulement présenté à eux, et c'est pourquoi ils n'avaient pas pris parti pour le fils de Mamrmea. D'ailleurs, le bruit d'un assassinat de cette mère et de ce fils n'était pas parvenu jusqu'à eux ; nul doute qu'ils se fussent divisés si réellement ce danger eût été à craindre.

Dans une des salles du palais, Elagabalus s'affalait, et Scemias s'animait, et Paula, indifférente, à peine tremblait de l'émeute qui pouvait la rendre veuve d'Empereur, et Atillia s'inquiétait, et Hiéroklès et Zoticus étaient pâles de cette colère du peuple qui retomberait sûrement sur eux. Les chrysaspides se promenaient devant les tentures et les ouvertures de cubiculas. creusant des perspectives d'appartements de marbre et de porphyre. Elagabalus gardait sa tiara d'or, et sous ses vêtements qui le magnifiaient il déroulait nerveusement un cordon de soie, pendant qu'un poignard d'or reposait, nu, à ses côtés, près d'une fiole de poison. Car l'Empereur préférait se donner lui-même la mort avec des armes prédestinées que la recevoir de quelque main ignoble, tant sa vie extraordinaire devait avoir une extraordinaire fin, sans exemple dans les siècles à venir.

Un bruit de cavalerie leur parvint, avec des éclats de trompettes. Aristomaches et Antiochanus apparurent, l'armure poussiéreuse, les ocres d'airain teintes de sang. Antiochanus avoua qu'il avait quitté le Palais des Caesars assiégé par des bandes prêtes à faire un mauvais parti à Mammsea et à Alexander.

— Mais je n'ai pas ordonné cela, fit Elagabalus, en regardant anxieusement sa mère. Ni vous deux non plus? ajoutat-il à Zopiscus et à Hiéroklès.

Et c'était vrai ! L'Empereur était étranger à ce projet de massacre supposé qui avait couru si étrangement depuis quelques jours. Scemias s'éleva :

— Nul, Fils divin, n'a commandé sans toi, et, je le jure, je n'ai pas mis les mains à ce complot !

Elle était indignée, car si elle désira jadis ce massacre, elle n'y pensait plus depuis qu'Atillius lui en avait montré

à la fois l'inutilité et le danger. Cependant, peu craintive,

elle s'exalta l'outre les Romains que les troupes du Camp des Prétoriens et celles de la Vieille-Espérance écraseraient au besoin. Chacun parla alors, et ce fut une espèce de conseil de guerre, très agité, où dominait le sentiment de vengeance contre Rome.

— Ensuite, nous les punirons en les jetant au Tibre, dit Zoticus, qui avait tremblé tout le temps, et à qui Aristomaches lança un regard méprisant !

Il menaçait Mammaea et Alexander. Mais Sœmias se récria :

— Non ! Non ! Ce sont ces paroles-là qui ont ameuté les Romains. Mammaea est la fille de Mœsa, comme moi, et nous avons même sang, et je ne veux point de guerre fratricide !

Et elle parla moins en politique qu'en femme nerveuse, faisant vibrer les cordes d'un sentiment exacerbé. Au fond, elle n'était point sanguinaire, plutôt jouisseuse et déséquilibrée, indulgente presque toujours; son existence à Rome l'amollissait, alors que c'était le contraire pour Mammaea, aiguisée de courage et d'ambition. Tous, d'autre part, se sentaient énervés et comme fous de la dépense de plaisirs qui ne s'arrêtait plus depuis deux années; la dislocation de l'Empire les trouvait indifférents ou quasi hébétés. Aussi, pendant qu'au dehors les chefs de l'armée songeaient à frapper, eux ne voyaient que jouir, et rire, et s'empiffrer de bonnes choses, et ouïr des musiques et des louanges, et voir des chairs d'hommes et de femmes, et faire l'immense fête de la conquête de l'Occident.

A «les moments grossissaient des rumeurs de peuple. Quelqu'un sortait alors, pour revenir précipitamment avec di s nouvelles de l'émeute. On lança le nom d'Atillius.

— Tl a frappé fort et il nous revient, fit-on. Effectivement, une immense chevauchée s'approchait : les

Jardins s'emplissaient de cavalerie, et, en un tumulte d'armes, Atillius accourait. Atillia lui sautait au col, suffoquée, et Sœmas lui faisait, sans souci de sa gloire d'Impératrice et de Clarissime :

— Tu n'es pas blessé ? Tu n'es pas frappé ? Tu les as dispersés, est-ce pas?

— Oui, répondit Atillius soucieux, mais les portes du Palais leur ont été ouvertes, et ceux-là que je combattais offraient l'Empire à Mammsea et à Alexander.

Et il fit un récit rapide de la journée, raconta comment le peuple n'en voulait qu'à Elagabalus, probablement excité qu'il était par des émissaires de Mammaea. Il ajouta :

— Tu le vois, l'Empire est chancelant ; le Monde s'en détache et la Pierre-Noire retournera à Emesse. Maintenant, l'armée est avec nous, parce qu'elle n'a rien deviné ; demain elle nous abandonnera pour aller à Mammasa.

— Nous nous ferons des funérailles divines, exclama Elagabalus, qui se redressa frémissant. Il prit son poignard et le fit tragiquement briller :

— Antoninus ne s'en ira pas sans bruit !

Il se comparait à un comédien, à un athlète ou un coureur qui ne veut pas finir indifféremment. Et toute une heure s'écoula à tergiverser et à s'exalter, pendant que, sur le Palatin, le peuple acclamait Mammsea et Alexander, qui n'avaient qu'un signe à faire pour le lancer contre Elagabalus.

Mais les clameurs se dispersèrent peu à peu. Sœmias, malgré tout vaillante, voulut retourner au Palatin. Comme Hiéroklès, d'une voix traînante, faisait observer que ce retour surexciterait le peuple qui s'apaisait, elle fit :

— Quoi ! Tu oserais dire que la mère de ton Empereur, affranchi, s'épeurerait de ses ennemis! Va! Tu es digne de porter la robe de ceux qui n'ont pas de sexe.

Paula se proposait de rester, avec le vague désir d'arracher Elagabalus à Hiéroklès et à Zoticus, assis à ses côtés et topotant des doigts les genoux impériaux. Mais Sœmias, la prévenant, l'emmena avec Atillia, en un cortège pompeux de familiers, d'officiers et de soldats, qui débouchèrent sur le prostyle du haut duquel les manipules apparurent, en un éclat d'armes soulevées. D'autres clameurs roulèrent dans la Vieille-Espérance, exhalées par ces légionnaires qui, à l'envi, voulaient reconduire Sœmias, Paula et Atillia, quittes à passer sur le corps du peuple. Et décurions et centurions,

LAGONIE. 281

chevaliers et tribuns, chefs de la cavalerie et des pédestres, crièrent leur dévouement, offrirent leur glaive et leur bouclier, firent l'effroyable serment de venger Elagabalus et sa mère des injures de Rome ; les triaires et les principes choquaient leurs armes ; les vélites couraient, des éléphants chargés de tours crevaient sous des feuillages d'arbres très haut pleuvant de feuilles élargies ; des catapultes et des balistes se dressaient en échafaudages noirs.

Le lendemain, Atillius sortit le premier, avec des cataphractaires et des Prétoriens, qui frappaient leur bouclier d'un hast, et des signifères portant les enseignes des légions. Scemias, Atillia et Paula. étaient en une litière, et derrière elles c'étaient encore de la cavalerie, des Prétoriens et des signifères. Avant de sortir, un curieux spectacle leur fut offert. Sur le couronnement des murailles, une bande d'hommes blancs, laurés de feuilles, à leur tête une face amaigrie à barbe pointue sans moustaches, psalmodiait une espèce de mélopée, un Poème, peut-être ! sur la Valeur et la Vertu, ce qui fit rire immodérément Atillia :

— Ah ! celui-là, c'est l'époux d'Habarr'ah, le poète Zopiscus !

C'était bien Zopiscus dirigeant le chœur des Poètes, — sans les Critiques ! — qui adressaient en Vers, peut-être, asclépiades ou glyconiques, des encouragements à la Clarissime Mère d'Elagabalus, à son épouse Paula, à Atillia, la Fleur du sexe féminin, vraies déifications du Courage que les siècles à venir vénéreraient triomphalement. Elles leur entendaient lire cela, et même leur arriva 'très clairement, par-dessus le bruit des armes et la chevauchée énorme, cette suprême recommandation de Zopiscus qui, les bras levés sur le bleu du ciel, faisait :

— Surtout, lisez bien, qu'on vous comprenne bien, que la Clarissime Scemias, que l'épouse de l'Empereur, que l'aimable et vaillante Atillia, la sœur du héros Atillius, vous doivent la vie par la lecture de mes Vers!

Ils descendirent le Cœlius, traversèrent la vallée et défilèrent devant le Colosseum ; du peuple les suivait qui roulait des hauteurs voisines, accourait des voies, et, refoulé

vers le Forum, se tassait de toutes parts. Puis, la cavalerie d'Atillius traversa l'Arc de Titus et s'éploya sous la colonne Trajane ; les soldats repoussèrent le peuple vers le Capitole et le Vicus Tuscus, et les Femmes impériales, balancées dans leur litière, purent jouir un instant du triomphe de la Pierre-Noire, dominant tout, effrayant tout.

Mais déjà des exclamations couraient sur leur passage ; de loin des poings se dressaient, le peuple moutonnait. On ne criait plus pour le Caesar, mais seulement contre Elagabalus et Scemias, et tout était à craindre d'une nouvelle émeute, plus terrible que la veille. Des hommes apparaissant du Palatin et de la Subura, des hommes dépenaillés, des esclaves et des affranchis échappés des lupanars du quartier leur jetaient des pierres ; du haut des maisons, des tuiles, des briques et des débris de meubles pauvres tombaient, aplatissant les casques des cavaliers.

Alors, ceux-ci pointèrent terriblement sur eux, frappant sans miséricorde les Romains, qui se redressaient sous les coups, avec des éclairs d'armes à leurs poings, et ce fut bientôt une bataille effroyable qui joncha de cadavres le Forum, du Vélabre à la Tabernole. Et ce n'étaient pas des chrétiens qui se battaient, mais des polythéistes, retrouvant après le carnage de la veille leurs goûts ancestraux de luttes civiles, peut-être même désireux de renverser l'Empire au profit d'une espèce de république idéale qui n'aurait ni Elagabalus, ni Scemias, qui ne se laisserait pas envahir par l'Orient, et jetterait au Tibre la Pierre-Noire et ses sectateurs. Ils étaient comme sous le jet d'une folle de sang, qui les avait armés subitement, et la mort qu'ils donnaient ou qu'ils recevaient était irrémissible, car des deux côtés une haine inextinguible dirigeait les bras.

Aux premières rixes, des troupes avaient quitté la Vieille-Espérance; des éléphants s'en échappaient, balayant des flots humains, enlevant des combattants du bout de leur trompe. Et, du Camp des Prétoriens, par les portes Capène, Salaria et Viminale, d'autres troupes s'élançaient, occupant les voies qui descendaient vers le Forum ; les vélites s'éparpillaient, donnant des coups de javelots à des citoyens qui

BS

*5 fli

s'enfuyaient ; des frondeurs faisaient pleuvoir des balles d'argile même sur les quartiers tranquilles, et des cavaliers se déployaient au galop, criant à des groupes de se disperser. Maintenant, chacun sentait que la révolte n'aurait pas de lendemain, matée déjà qu'elle était par cette vigueur de l'armée. D'ailleurs, elle n'avait ni mot d'ordre ni chef; elle se battait, exaspérée, mais abandonnée par Mammsea, qui ne voulait courir l'aventure dune lutte dans laquelle l'armée eût été contre elle, et sans aucun plan de bataille, elle se faisait hacher désespérément. Aussi, la moitié du jour à peine écoulée, elle était vaincue, avec de ses cadavres un peu partout !

La litière gravissait le Palatin, en un vide ouvert par la cavalerie, quand celle-ci reflua en désordre. Une énorme bande coupait la base du mont, arrêtant l'escorte par des petites barricades de pavés ; des chevaux tombèrent, les jarrets brisés ; un centurion reçut un coup de poignard, une pierre atteignit Atillius. Alors une effroyable panique eut lieu. La litière fut renversée. Sœmias et Paula se relevèrent prestement, pendant qu'Atillia était empoignée par une négresse fendant de ses gros bras la foule hurlante.

— Habarr'ah ! toi ! Emporte-moi, emporte-moi loin d'ici, en un endroit 'où l'on ne tue pas!

— Chez ton Frère, lui cria Habarr'ah !

C'était l'Ethiopienne, désespérée de n'avoir point été emmenée avec Atillia, car elle demeurait avec Zopiscus, son époux. Aussi, dès les premiers coups, elle s'échappait, anxieuse de la rejoindre, et maintenant, au risque de sa vie, elle était là, souriant bonnement avec ses dents jaunes et une grimace de satisfaction qui faisait branler sa tête aux blancs cheveux crépus. Elle l'emporta dans ses bras, car elle était encore robuste, Habarr'ah ! écarta un cercle de soldats et de cavaliers qui se refermait autour de la litière dans laquelle remontaient Sœmias et Paula. Quelques instants après toutes deux couraient à travers des rues étroites, Atillia riant, folle de ce carnage et de cette équipée.

— Et mon Frère, demanda-t-elle ? Au moins, il n'a pas été blessé !

— Oh ! non, répondit Habarr'ah qui, s'apercevant que mieux, attirés pai les vêtements éclatants d'Atillia, les

suivaient, jeta sur la jeune fille sa palla bleue, aux constellements d'or comme un fond de ciel étoile.

Evitant les voies centrales, elles filaient très vite devant des maisons aux toits se rejoignant en voûtes de belvédères très hauts, à peine crevés de trous de ciel. Des prostituées y demeuraient qu'elles virent levées à peine, malgré que ce fût plus de la moitié du jour, le corps nu sous un simple vêtement, les seins passant dans un entre-bâillement de subucula salie. Une lanterne rouge pendait au-dessus de l'imposte, et, dans le vestibule éclairé d'un soleil cru, des peintures obscènes apparaissaient à Atillia, qui oubliant déjà, à les regarder, les événements de la matinée et de la veille, se mit à pousser des éclats de rire très forts. Alors d'autres femmes se montrèrent, qui leur adressèrent des injures salaces, avec des gestes découvrant leur ventre blanc.

— Madeh t'attend, je pense ! faisait Habarr'ah. Tu ne peux retourner au Palatin maintenant. Tu iras demain. Nous sommes plus près de la maison des Carènes que de la Vieille-Espérance, et l'important est de nous sauver au plus vite des coups des Romains.

Déjà le quartier des Carènes émergeait du fond des rues, avec ses monuments et ses maisons aux terrasses jaunes, aux jardins qui faisaient des pans flottants de verdures sur des murailles percées de portes cintrées. Des citoyens couraient se renfermer, des combattants de la matinée racontaient les phases du dernier combat à des groupes grossissant autour d'eux. Parfois, des décuries de soldats dispersaient tout, à coups de piques et de glaives, en une courte rixe à laquelle prenaient part les mêmes combattants.

— Le pauvre Madeh, tu vas l'amuser du récit de ce qui se passe ! Voilà longtemps que ton Frère le garde là-bas, comme tu sais, et si ce n'était toi et ce Ghéel, il y serait mort d'ennui. A peine si ton Frère l'a emmené à la Vieille- Espérance, tant il craint qu'il ne lui scit enlevé!

Et Habarr'ah rit silencieusement, prenant le bras d'Atillia, qui lui répondait :

— C'est comme toi, si Zopiscus tétait enlevé ! Aussi le gardes-tu, dis, Habarr'ah !

— Oh ! moi, fit la négresse, je préfère Atillia, tu le vois bien. J'aurais pu rester avec Zopiscus, à la Vieille-Espérance, puisque mon mariage avec lui m'a affranchie — car tu as voulu qu'Elagabalus m'affranchît, — mais je songeais à toi, je tremblais que la bataille ne te fût funeste. Et maintenant que se battent les Romains, que Sœmias soit massacrée, et Paula également, et avec elles l'Empire ! Vois-tu, rien ne dure. Elagabalus s'en ira avec Sœmias, Hiéroklès, Zoticus, Murissimus, Protogenès, Gordius, Zopiscus, toi, moi, Atillius, les soldats, les cavaliers, les Poètes, les Prêtres du Soleil, la Pierre-Noire, les Hommes de Joie qui sont les amants de l'Empereur, et ton Sénat-de-Femmes sera dispersé, et tes bijoux, et tes vêtements, et ton rire, et ta jeunesse, et ta joliesse, et tout! Zopiscus me fait attendre d'ici là, moi, vieille Ethiopienne ; il me chatouille et il couche avec moi, et je le force à me chatouiller pour rire et à coucher avec moi pour prendre du plaisir. Depuis quarante ans je n'en avais point pris. Aussi, quoique robuste jusqu'à présent, je sens que comme tous je m'écervelle, que ma tête tourne et que plus rien ne me fait la vie. Amuse-toi bien, Atillia ! Avant une année nous aurons passé, et vécu, et joui, et ri, et tant pis pour nous si nous avons passé et vécu sans rire et jouir !

Ses paroles étaient saccadées ; ses gros yeux blancs roulaient, sa face noire se plissait. Et elle riait, d'un rire sec qui faisait vibrer ses dents jaunes. Atillia, par contre, ne riait plus, sous le coup des choses funèbres que lui disait Habarr'ah ! Derrière elles, les clameurs s'éteignaient. La cavalerie du primicérius Atillius marchait lentement en une chevauchée dont le bruit leur parvint, calme. Un grand cri éclata encore, avec une fusée d'autres cris, puis tout se réapaisa. Rome était sans doute pacifiée !

— Ouvre vite, janitor! Quelqu'un a frappé, peut-être Atillia, ou Atillius, ou Ghéel, hier encore ici, qui n'a pas voulu aller au Cirque avec les autres chrétiens, me disait-il !

Le janitor se leva. La porte glissa pesamment, et, dans le trou de lumière qu'elle ouvrit, passèrent vivement Atillia et Habarr'ah. Madeh recula en voyant Atillia voilée de la palla de l'Ethiopienne, et le bas de ses vêtements souillé de poussière et de boue.

— Tu es venue sans litière, et des hommes insolents ont essayé de te violenter, dit l'affranchi à la jeune fille, qui répondit :

— On s'est tué tout hier et tout ce matin dans la ville, et avec Habarr'ah je me suis sauvée, je viens te voir, toi qui vis à l'abri de tout.

Et elle lui prit le bras.

— Et Atillius?

— Ah ! mon Frère, avec la cavalerie, a écrasé la rébellion. Tu ne vois donc rien ? Aucun bruit ne t'est parvenu ?

lit bien vrai. Depuis une année, Madeh avait été tenu à l'écart, sortant peu. emmené rarement à la Vieille-Espérance, presque claustré dans cette maison qui le voyait se traîner de sa chambre à l'atrium. Heureusement. Ghéel et Atillia lui étaient restés : celle-ci emplissant sa vie de rires

jeux, celui-ci lui parlant du pays syrien qui les vit

enfants. Atillius aurait bien voulu lui défendre Atillia, et ses reproches de n'avoir point eu connaissance des visites de sa sœur lui furent d'une singulière amertume ; mais Madeh lui avait répondu avec tant de douleur qu'il s'était tu, lâche comme toujours pour son affranchi.

— Si tu m'arraches Atillia, avait dit Madeh, que vais-je devenir? Tu me gardes parce que tu m'aimes, mais si tu m'aimes, ne me fais pas mourir d'ennui ! Ghéel est ma joie, mais Atillia est mon ravissement. Avec eux, je puis vivre une éternité ici.

Et Atillius avait fermé les yeux, croyant Madeh trop insexualisé pour prendre feu au contact de sa sœur, encore une enfant, sûr de le retrouver doux, bon et soumis. Cependant, des éclairs de jalousie le prenaient quelquefois, sans qu'il se l'avouât, à voir Madeh qui, depuis quelques mois, semblait prendre une apparence robuste, comme s'il se fût dévêtu de sa féminité au profit d'une masculinité se faisant corps en lui. Et il redoutait le moment où l'adolescent devenant homme tout à coup se révolterait, ou bien le subirait simplement, mais avec l'hypocrisie en plus d'un affranchi qui se rattrape ailleurs. Alors, des images terribles dansaient sous ses yeux, des images de castration de Madeh qu'il songeait à tuer entièrement dans son sexe, pour être sûr désormais de son corps.

C'étaient toujours, dans l'atrium, le paon, le singe et le crocodile qui les virent, Atillia, comme un homme, le bras à la taille de Madeh, lui, entraîné par elle au hasard, très heureux de sa venue, de ses rires et de ses propos. Elle lui retraçait les incidents du Grand Cirque, la fuite d'Elagabalus, les rixes, le sang coulant, les cris des blessés et des mourants, et la vaillance d'Atillius, toujours frappant à la tête de la cavalerie, dont les charges avaient semé Rome de cadavres. Une chose la frappa : les dangers courus par Atillius ne l'émouvaient guère; rien qu'une espèce de curiosité lui fit demander de ses nouvelles. Cela était même si extraordinaire qu'elle ne put s'empêcher de lui dire :

— Quoi, tu ne l'aimes donc pas, Atillius, que tu n'en es pas ému?

Il ne répondit pas, évidemment distrait par quelque chose qui se passait en lui, transfigurant sa physionomie, faisant briller son regard et trembler ses mains. Elle le regarda. 11 y a une année, il était aminci, gracile et chancelant, sa face s'amaigrissait, ses yeux avaient de profondes lueurs d'être qui se meurt obscurément. Cette déchéance de santé, dont Ghéel fut frappé, l'avait également secouée. Maintenant, il paraissait vigoureux et fort, quoique l'ancienne nature se trahît encore à l'incertitude de ses démarches et à la douceur de sa voix. Alors, elle retira son bras, marcha à ses côtés, légèrement inquiète.

Du péristyle, ils revinrent au tablinum, errant sans savoir et parlant peu. La chambre de Madeh s'ouvrait, calme, avec son lit aux étoffes pourpres, son ameublement coquet de bronze, d'onyx, d'ivoire et de tuya, d'où des senteurs flottaient. L'affranchi l'y fit entrer.

— Viens te reposer, lui dit-il, tu me raconteras encore des histoires. J'ai bien besoin que tu m'égaies !

— Oui ! adolescent, s'exclama-t-elle, essayant de rire, mais vainement.

Madeh lui causait une peur secrète. Quoique impudique d'imagination, quoique impudique, des yeux par tout ce qu'elle avait vu, et des oreilles par tout ce qu'elle avait entendu, elle était encore vierge, et elle se trouvait au seuil d'un engloutissement de sa virginité. Telle lui fut la sensation de Madeh. Un froid aigu la traversa. Mais l'affranchi lui prit la main :

— Que t'ai-je donc fait? As-tu peur de moi?

Elle entra, à la fois apoltronnie et chatouillée. Des portes se fermaient autour d'eux ; les esclaves erraient en cansant discrètement ; la voix du janitor répondait à celle d'Habarr'ah. Ce grand silence de la maison fit dire à Atillia :

— Hé ! quoi ! tout est tranquille ici. Tu n'as donc pas entendu les bruits de la bataille d'hier et de ce matin.

— Nous sommes au bout de l'Empire, répondit Madeh, mais la chose vaut mieux. Au moins, ici, rien ne nous trouble,

et je me suis fait à ce silence, à la condition que tu viennes le rompre de temps en temps.

— Même avec Ghéel?

— Même avec Ghéel !

— Même avec mon Frère?

Madeh se tut. Ils se regardèrent bien dans les yeux. Enfin, Atillia :

— Tiens, tu as les yeux très beaux, mais tu m'effraies. Allons au jardin!

Il l'attira vers le lit, évidemment allumé comme un serpent qui, sortant de sa léthargie hivernale, se désenlace peu à peu à la chaleur. Elle s'assit à ses côtés.

— Nous sommes bien ici, est-ce pas?

— Oui ! Nous sommes bien.

Ils rirent légèrement. Atillia fit tout à coup :

— Surtout que mon Frère ne croie pas que je le veuille remplacer. Je l'imagine jaloux, Atillius, jaloux de toi qui l'aimes tant.

Madeh se leva :

— Je m'ennuie bien, que serait-ce si tu n'étais pas là?

— Il te resterait... mon Frère!

Elle le poussait à avouer ce qu'il était pour Atillius, très friande de détails, avec des mots salaces sur la bouche. Sa première peur s'envolait ; ses gamineries renaissaient, aussi ses hardiesses de gestes. Elle saisit Madeh à son tour, le força à se rasseoir et s'appuya à lui, tout un côté de son corps sur son corps. Il prit sa mitra qui l'embarrassait, la jeta nerveusement, et secoua sa tête aux cheveux crêpés, parfumés et luisants :

— Restons ici. Il fait bon ensemble !

Leurs mains erraient, avec des frémissements, le long de leurs jambes, autour de leur taille, faisant monter à leurs reins une chaleur qui les tenait tout trépidants. Celle d'Atillia pesa sur Madeh, qui eut un éblouissement.

— Non, arrête-toi !

Il la serra fortement. Mais il devait avoir un air étrange, car sa peur de tout à l'heure revint, avec, en plus, la secousse imprimée à ses chairs par ces attouchements. Elle

Be leva .'1 son tour, désireuse à la fois de partit et de

rester.

— Nous devrions aller au jardin ; je parierais que je cours plus vite que toi !

Et elle disparut dans l'obscurité du tablinum. Madeh la rejoignit. Ils restèrent ainsi quelques minutes, et le frémissement de la stola d'Atillia, et le froissement de la robe flottante de Madeh, touchant à même sa peau, faisaient un bruit sec d'étoffes qui les enivrait. La masculinité de l'affranchi crevait, formidable, lui donnant une exacerbation des nerfs, une chaleur des chairs, et ce n'était plus maintenant le bel et languissant Syrien voué à la Pierre-Noire, mais un homme dont l'entière musculature vibrait au toucher féminin. Encore Atillia s'effraya, car elle ne se sentait point femme, mais plutôt éphèbe ; la passion n'allait pas encore directement à son sexe, à demi développé ; n'effleurait que sa peau en chatouillements délicieux. L'acte, dont elle avait la connaissance purement spirituelle, lui était une violence et une grossièreté ; elle aurait voulu simplement rester là, à se caresser des mains. Aussi, sous le coup de souvenirs lui revenant subitement :

— Tu me rappelles Sœmias qui, un jour que j'étais nue à me regarder, me caressa comme toi. Restons ici, adolescent, il fait si bon ainsi!

— Nue! C'est nue qu'elle te caressait, s'exclama Madeh. Et ses mains soulevèrent la stola, ardentes. Le toucher

de ces mains fit pousser un petit cri à Atillia, qui encore échappa. Mais il la poursuivit, et comme ses yeux avaient une sauvagerie, sa voix une raucité inconnues, elle se débattit. Maintenant Madeh, comme sous un coup de sexe furieux, s'était dévêtu, et, tout nu, avec seulement ses sandales attachées très haut, comme celles d'une femme, il lui criait de s'approcher, courant après elle, pendant que les esclaves, apparus un moment au bruit, se sauvaient, et que le janitor, retenu par Habarr'ah. se lamentait :

— S'il le sait, le primicérius, il me jettera au crocodile. Au moins toi, ne le lui dis pas. Je serais perdu !

M lis Atillia s'esquivail encore, revenant de l'atrium au

tablinum, fuyant vers le péristyle, toujours poursuivie pat Madeh, nu. Sans honte, il l'invitait à s'unir à lui. Elle se refusait, affolée de cette poursuite insensée qui les fit traverser toute la maison, jusqu'à l'atrium, où ils revinrent à nouveau, roulant, pantelants, lui sur elle, en une commune nudité.

Sans ménagements, l'acte eut lieu. Et ce fut moins une libre copulation qu'un viol, qui s'acheva dans la douleur d'Atillia, toute saignante, et la satisfaction sauvage de Madeh, allégé du flot de vie de sa récente masculinité !

Un grand tumulte, au dehors, de chevauchée ! Une porte s'ouvrant, et, en un fracas de Prétoriens le portant, Atillius évanoui, une large blessure à la tête, une blessure exprimant ur sang rouge qui a teint son casque et sa cuirasse. Habarr'ah accourt vers Atillia et Madeh, encore couchés dans l'atrium, sous le regard du singe stupéfait, du paon qui éploie sa queue cascadante, et du crocodile, dont la gueule a crevé de l'eau du bassin, inquiètement.

— Levez-vous, levez-vous, voici Atillius ! Atillia veut se lever, mais Madeh la retient :

— Non ! Reste. La mort avec toi, par Atillius, plutôt ! Habarr'ah le soulève des bras ; Atillia se dégage, mais pas

assez rapidement pour que les Prétoriens emplissant l'atrium ne les voient, lui, nu, elle la gorge défaite, une sandale égarée au loin, et Habarr'ah essayant de les couvrir de sa palla protectrice.

Atillius ouvre les yeux ; il agite les bras, essaie de parler, cherchant à rassembler l'être qu'il y a encore en lui, aux souvenirs montant confusément en apparence de Madeh dont il est amoureux, de Madeh que, pour mieux conserver à sa passion, il a tenu loin de tout, des hommes et des femmes, du Palais des Caesars et des Jardins de la Vieille-Espérance : le gardant en sa maison des Carènes comme une fleur merveilleuse en un vase exquis. Il comprend tout, en une rapide divination qui le fait assister à l'acte sexuel. Il s'élance sur

294 LAGONIE.

Madeh, son front déchiré de lambeaux de chair qui saignent.

— Toi, mon Aimé, consacré au Soleil, et que je voulais androgyne.

On le dirait fou. Il rit. A Atillia :

— Toi, ma Sœur, se donner à celui qui est à moi ! Les deux mains à sa blessure :

— Pendant que je recevais ce coup, celui de la Mort, peut-être !

Il s'avance plus près de Madeh qui, n'essayant pas de fuir, le regarde très calmement :

— Tiens ! Vois ! Est-ce toi qui me guériras, maintenant ? Et il lui montre obstinément sa blessure, reçue dans

l'épouvantable dispersion de l'émeute, au moment où Atillia se sauvait avec Habarr'ah, et durant une furieuse charge passant sur des milliers d'hommes qui barraient le Palatin. Atillius a vaincu, mais une pierre, de loin lancée, a écrasé son casque, brisé la jugulaire, mêlé au métal et au cuir des caillots de sang. Alors, des Prétoriens l'ont apporté à sa maison des Carènes.

Il prend les mains de l'affranchi, l'attire à lui, nerveusement :

— Dis ! dis que tu n'as pas usé d'elle ; dis que tu es resté ce que tu étais !

Madeh restant muet :

— Tu ne réponds pas. Atillia va me répondre, elle, ma Sœur!

Atillia veut se dérober. Il la saisit par le poignet :

— Ici ! Ici, à la face de tous, tu vas le dire !

Les Prétoriens essaient de l'entraîner, indulgents pour ce désespoir qu'ils ne comprennent pas, étonnés de cet adolescent nu, de cette jeune fille à la stola écartée, et de cette Ethiopienne qui a tenté de les cacher. Mais il résiste vivement, comme sous un coup de folie terrible qui injecte ses yeux de sang. Alors Atillia, tout émue, l'étreint, sanglotante, secouée, délirante, endolorie :

— Oui ! Oui ! Pardon, je ne savais pas ! Laisse-le, laisse-le ! C'est ma faute !

Elle lui dit : laisse-le, sachant que son frère a tout pou-

voir sur Madeh, qu'il peut le tuer ou le vendre, semer ses os par la Campagne de Rome, ou le jeter au crocodile. Non! Non, cela ne sera pas! Et elle le supplie, et elle l'amollit, lui confessant l'acte en mots entrecoupés, s'en accusant seule, acquittant Madeh de tout. De la pitié et de la terreur s'exhalent d'elle, sur le sein d'Atillius, où du sang de la blessure a coulé.

— Ah ! tu ne veux pas que je le jette au crocodile, criet-il, tu ne veux pas que je le tue ; qu'il s'en aille alors ! Vat'en, fait-il à Madeh ; va-t'en, que le soleil n'ait plus de prêtre en toi ; va-t'en, que je ne te voie plus ; va-t'en, que ta face ne se présente plus à moi ! Qu'ai-je à faire de toi ? Je suis frappé, à mort peut-être, et je mourrai seul, et tu ne seras pas là, et je ne t'appellerai point mon Aimé, mon Adolescent, mon Androgyne. Va-t'en, et tu riras librement de ton maître, et tu t'amuseras avec des prostituées comme tu t'es amusé d'Atillia. Je ne t'en empêcherai pas. — Et toi, Sœur, rejoins-le, qu'il vive avec toi. Moi, je ne veux plus vous voir, je veux rester seul, seul ici, à mourir sans vous. L'Empire n'ira pas loin maintenant que je suis frappé et que Madeh m'aura quitté. Et surtout qu'il ne revienne plus, ou je le jetterai de mes deux mains au crocodile, celui qui a souillé ma maison ! Partez, partez ; traversez Rome, toi, la sœur d'Atillius, toi, l'aimé d'Atillius, vivez à Rome ou ailleurs, je ne vous poursuivrai pas, je ne veux plus de vous. Partez ! Partez!

L'affranchi ne remuant pas, il le veut frapper. Mais le janitor pousse Madeh vers sa loge :

— Viens ! Tu retourneras, sa colère passée. Habille-toi vite et pars. Si tu as à me voir, frappe deux fois, je saurai que c'est toi et je t'ouvrirai, et tu le reverras, et il te pardonnera !

là le janitor qui s'est attaché à Madeh, autant par sympathie que par pitié, lui donne une toge à lui. un bonnet brun, des sandales de bois, un vêtement grossier d'homme du peuple, trop grand pour sa taille. Madeh se revêt lentement, avec le sourd désespoir de n'avoir pas reçu un coup mortel d'Atillius que maintenant Prétoriens et esclaves emportent,

évanoui en une crise suprême, pendant que Madeh pousse des cris déchirants :

— Pourquoi ne m'a-t-il tué? Et cependant je ne suis pas coupable, mais la Nature plutôt. Car, Janitor, j'ai été homme et la femme s'est adressée à mon sexe qu'Atillius croyait neutralisé. Est-ce que je l'ai voulu? Je m'en vais vivre librement et pauvrement, en homme. Adieu ! Adieu, Janitor ! Je vais chez mon frère Ghéel. Adieu ! Adieu ! Atillia m'oubliera et Atillius aussi, si sa blessure n'est pas mortelle. Cela devait arriver, et longtemps je songeai qu'ainsi serait la fin, car ni lui, ni moi, ni elle ne pouvions vivre ainsi. Et maintenant que croule l'Empire que le monde salue un autre Empereur ! Au besoin, je retournerai avec Ghéel, tu sais, au pays syrien ! Je suis libre ! Adieu ! Adieu, Janitor !

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