‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 13 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

VI

Mais il ne faut jamais Toublier, tous ces moyens qui émanent plus ou moins de i'Ëtat, travaux publics, institutions de crédit^ grandes compagnies^ concours, écoles d'agriculture, ne peuvent nullement répondre à l'immensité des besoins ; une seule force est assez puissante pour agir par^ tout à la fois, c'est l'intérêt individuel. Tous les matins^ sur tous les points de la France^ des millions de cultivateurs, qu'ils soient propriétaires, fermiers ou métayers, se lèvent avec le jour et attellent leurs animaux de travail, chacun d'eux connaît par une longue habitude le fort et le faible de son champ, chacun a les besoins de sa famille à satisfait. Dès que Tintervention de l'État peut gêner à un degré quelconque la libre action de ces nombreux travailleurs qu'excite l'aiguillon de la nécessité, il doit s'arrêter. En atten- * dant qu'on fasse mieux qu'eux, ce sont eux qui nous nourrissent*

En France même, le temps où i'agncuRure a le plus grandi, est précisément celui ou l^tat a le moins fait pour elle en apparence. De 181G à 1847, le ministère de Tagriculture existait à peine, et on ne s'en trouvait pas beaucoup plus mal. I/ordre, la paix, la liberté, Téconomie, voilà les divinités iécondes ; on peut aider à leur action, non les remplacer. Il n'y a pas de spectacle plus triste que de voir ceux qui devraient être les plus indépendants des hommes, les cultivateurs, attendre de rautoritéune impulsion ou un secours et perdre leur temps en démarches inutiles pour solliciter ce qui ne peut leur venir que d'euxmêmes.

Cette manie nationale, dont tout le monde commence à sentir les inconvénients, se donne pleine carrière chez les rêveurs qui^ n'ayant le plus souvent pas su conduire leurs propres affaires, veulent absolument faire par force le hpnheur d'autrui. Chaque jour voit édore quelque nouveau projet qui ne demande rien moins que tout le poids de la puissance publique aidé de toutes les ressources du budget. Si vos conseils sont si bons^ peut-on dire à leurs auteurs, commencez pur les pratiquer vous-mêmes.

L'État a cet inconvénieiit capital qu'il peut se tromper comme tout le monde, et sa puissance rend ses erreurs inliniment redoutables. A diverses époques de notre histoire, nous avons vu l'État se mêler fort mal à propos de questions agricoles, tantôt pour interdire la culture de la vigne, tan- ' tôt pour fixer arbitrairement le prix du blé, tantôt pour prohiber un assolement nouveau. On croyait bien faire, mais on était ignorant et présomptueux, et on n'arrivait, qu'à faire beaucoup de mal. L'administration est aujourd'hui plus éclairée, tout garantit qu'elle ne tomberait plus

t9o l'agmcultoeb bt la population.

dans d'aussi grosses fautes, mais elle peut en commettre de plus petites. L'esprit de système se glisse fiicilement dans les esprits, et quand on est armé d un pouvoir quelconque^ ou peut être aisément conduit à en abuser.

Voyez, par exemple, ce qui se passe dans les concours régionaux. Certes, voilà une manière excellente en soi d'éelairer les cultivateurs; peut-on affirmer cependant qu'il n'y ait rien à fi^prendre dans l'exécution? L'administration a une idée âxe^ elle veut exciter à produire de la viande^ et elle a raison à beaucoup d'égards^ mais cette préoccupation n'est-elle pas quelquefois un peu exclusive? tient-on toujours un compte suftisant des diilicultés et des exigences localesY Tel ou tel membre envoyé de Paris ne se montre-t-il pas engoué à l'excès de telle ou telle race de bétail j de telle ou telle machine aratoire^ de tel ou tel système de culture? L'orgueil exagéré de quelque représentant de la théorie ne blesse-t-il pas de temps eu temps les praticiens ?ae leur donne-tron pas plus d'une fois Toccasion de sourire^ par des affirmations plus tranchantes que justiûées? Les décisions enfin sont-elles toujours complètement irré'prochables?

Mieux vaudrait que le jury de ces concours fût moins ex^ dusivement désigné par le pouvoir central. En admettant les cultivateurs du pays à s'y faire représenter, on les inté^ resserait au succès^ on dissiperait plus vite leurs défiances à l'égard de tout ce qui est nouveau; on les exciterait à réfléchir, à discuter, à se rendre un plus juste compte de leurs répugnances et de leurs sympathies. Cette uniformité qui &it Tadmiration de quelques béats , y perdrait sans doute, mais la vérité y gagnerait, et la vérité, c'est la vie, Âu fond, c'est toujours à peu près le môme conooursqui

LA PAIX. t9t

se tient successivement aujourd'hui sur tous les points du . territoire ; ce sont partout les mêmes animjaux^ les mêmes machines^ les mêmes juges^ les mêmes discours^ presque les mêmes lauréats; la vérité veut plus de diversité, surtout dans un aussi grand pays qae le nôtre, qui offîre de si profondes différences et jusqu'aux contrastes les plus accusés.

Pour que les cultivateurs s'habituent à faire leurs affaires eux-mêmes, ils faut qu'ils puissent se réunir et se concerter aussi souvent qu'il leur plaît^ sans convocation officielle. £n Angleterre, on peut presque dire qu'on se réunit trop; les clubs, les meetings, les exhibitions, prennent aux fermiers beaucoup de temps et d'argent; en France on tombe dans l'excès contraire, on ne se réunit pas assez. Beaucoup de comices cantonaux ont dispara. Le congrès central d'agriculture, institution libre qui rassemblait, à Paris, des représentants bénévoles de tous les départements, a été supprimé. Les réunions mêmes que l'autorité a formées n'existent que de nom ; les chambres consultatives d'arrondissement ne sont plus convoquées , le conseil général d'agriculture ne s'est pas réuni une seule fois depuis qu'on l'a réorganisé. Nousavons heureusement, à défautde toutautre moyen de propagande, d'excellents journaux spéciaux (i) ; mais rien ne remplace l'échange oral des idées, le contact immédiat des hommes. Tout le monde gagnerait k une plus grande latitude, l'autorité surtout qui n'a aujourd'hui pour s'éclairer que des documents d'origine purement administrative.

Gardons-nous de tomber dans ces villages de carton peint élevés par Padroit mensonge de Potemkin sur le pas-

(1) On peut citer surtout le Journal d'agriculture pratique^ parfaitement dirigé par M. Barrai.

tôt l'agrigiui he et la population.

sage de llmpérairice Catherine. La centralisation est précisément le mal dont souffre l'agriculture ; gardons-nous de , la'prendre pour un remède. Sachons bien que, par la nature même des choses^ tout pouvoir sans contrôle cherche beaucoup plus le brillant que Tutile. Nous avons beaucoup plus à craindre de l'abus qu'à espérer du bon usage. Un

repas inutile de 3,000 livres me fait une peine incroyable, disait Colbert à Louis XIY^ et il ne pouvait empêcher que l'argent de la France ne vtnt se perdre dans les magnifi* cences de Versailles.

Les pays les plus riches de l'Europe^ sous le rapport agricole comme sous tout autre, les Pays-Bas^ TAngleterre^ TAllemagne, la Suisse, sont précisément ceux où Tautorité centrale a eu le moins de force et s'est le moins mêlée des intérêts privés. Ceux au contraire où languissent Tagriculture^ le commerce et Tindusirie^ TAutriche, r£spagne^ la Russie^ la Turquie^ sont ceux où la puissance publique a eu le plus d'action. Dans les uns apparaît la vraie richesse^ celle qui se manifeste par Taisance et la densité de la population ; dans les autres, domine la feusse^ celle qui^ pour briller sur un points épuise tous les autres et fait le désert autour d'elle.

Les esprits absolus trouveront peut-être que ces idées ne sont pas suffisamment logiques: les uns penseront que j'accorde encore trop à l'intervention de TÉtat; les autres^ en bien plus grand nombre, que je ne lui accorde pas assez; j'ai cherché à me maintenir dans le juste milieu qui est ici, comme partout, la seule voie véntablen^ent pratique, a C'est s.ortir de Thumanité, dit Pascal, que de sortir du milieu ; la grandeur de Tftme humaine consiste à savoir s'y tenir. »

Quand il m'arrive defermer les yeux pour rêverun monde idéal, je ne vois pas un lac artificiel entouré de chalets factices, des allées où roulent d'innonnbrables calèches achetées d'hier et qui seront probablement revendues demain^ toute une foule oisive et dorée au milieu d'un paysage ravissant^ mais faux. Je vois la réalité au lieu de Tapparence, une véritable campagne arrosée par une véritable rivière, semée d'habitations^rustiqùes et peuplée de familles laborieuses. L'art de Thomme^ corrigeant les inégalités de la nature, y a trouvé Funion de l'utile et du beau. Larivière« contenue dans ses bords, roule en paix ses eaux transparentes, et féconde par des dérivations latérales les plaines qu'elle traverse, au lieu de les dévaster par ses inondations. Les prairies, tout aussi vertes que des pelouses, s'étendent à perte de vue, et, fertilisées par la culture la plus attentive, nourrissent d'innombrables animaux, moutons chargés de laine, chevaux à la course rapide, vaches aux mamelles gonflées de lait. Les routes, non moins bien entretenues que des allées de parc, circulent au milieu des champs couverts de blé et des vignes couvertes de fruits ; les chars qui portent la moisson ou la vendange se croisent facilement dans tous les sens. Les maisons, tout aussi élégantes mais plus commodes que les chalets les plus découpés, s'entourent aus» de fleurs et d'ombrages; mais ceux qui les habitent les ornent de leurs propres mains et y goûtent en paix une aisance- achetée par le labeur de chaque jour. A peu de distance apparaît la ville, qui, aussi bien pavée, aussi bien éclairée qu'une capitale, n'a que quelques milliers d'nabitants, tous livrés à la pratique des arts, des sciences, des industries, et garantis parleur petit nombre et par leurs épargnes contre les dangers des grandes agglo-

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mérations. Derrière des futaies séculaires s^élèvent çà et là

quelques châteaux, séjour respecté des influences utiles, des capitaux accumulés, des loisirs honorablement gagnés et honorablement remplis. Partout là richesse par le travail et rhonnéteté, nulle part la corruption, le luxe et le jeu ; et pour achever de donner à Thomme toute la somme de bonheur dont il peut jouir sur cette terre, Téglise, dominant cette scène à la fois active et paisible, rappelle à tous la pensée de Dieu et les console par la perspective de Finlini des maux inévitables de notre nature.

Malheureusement il est plus facile d'obtenir en ce genre le faux que le vrai : Tun n'exige que quelques millions dépensés avec goût, l'autre demande beaucoup plus de temps et de peine ; mais aussi quelle différence dans les résultats 1 et combien Tœil et le cœur se reposeraient plus délicieusement sur la vérité que sur l'apparence !

LE DÉNOMBREMENT DE 1850 (i) (l«r avril 1857)

Il y a deux ans bientôt, je disais, à propos de la cherté des denrées alimentaires (â) : a Je voudrais croire qu'il y a eu augmentation dans la demande plutôt que diminution dans la production; malheureusement je ne puis. La consommation à sensiblement augmenté à Paris et sur les autres points où se font de giands travaux publics extraordinaires; dans Tensemble^ elle ne s'est pas accrue. Un fait incontestable le prouve : le progrès de la population s'est à peu près arrêté. De 184 1 à 1846, la population avait monté en cinq ans de 1,170,000 Âmes; de 1847 à 1851, elle n'a monté que de 383,000 ; nous ne saurons que Tannée pro-

(1) 'Gette ëtode a d'aboid lUt l'objet de denx notes lues à l'Académie des fldences morales et polltiq[iies dans les séances du 3 Janvier et do 15 mars 18&7 ; ces deux notes ont été ensuite fondues ensemble dans la • ilme des Deux Mcndee du l** avril.

(2) . Voir plus baut, iMige 47.

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chaîne quel aura été le progrès de 1851 à 1850 ; mais les résultats connus par la comparaison des naissances et des décès permettent d'affirmer qu'il ne sera ^>as beaucoup plus sensible. »

Le dénombrement officiel de 1856 n'a que trop vérifié cette prévision : raccroissement de la population nationale n'a été^ dans cette nouvelle période quinquennale^ que de 256,000 âmes.

Ce résultat inouï a paru si peu vraisemblable, qu'il a soulevé quelques doutes sur l'exactitude du recensement. Ces sortes d'opérations, par leur immensité^ peuvent en efFet donner lieu à une foule d'erreurs. Ce sont les maires qui les exécutent sous la direction des préfets, et chacun sait combien notre organisation municipale offre peu de garanties, soit pour une recherche scrupuleuse, soit pour une parfaite sincérité. On craint toujours que des intentions fiscales ne se cachent sous la demande de ces renseignements statistiques, dont tout le monde ne comprend pas la nécessité; cette crainte est^ jusqu^à un certain points justifiée par les faits, en ce sens que le nombre des habitants d'une commune détermine l'assiette de quelques impôts, celui sur les boissons, par exemple ; on se croit donc et on est réellement, dans quelques cas, intéressé à dissimuler la vérité.

Même avec les meilleures intentions du monde, le mouvement de ce qu'on appelle les populations flottantes est une cause perpétuelle de confusion. Autrefois on prenait pour base des dénombrements le domicile; depuis quinze ans, , on a adopté une règle plus positive, la résidence, mais même avec cette nouvelle base, de nombreuses questions se présentent. Où compter les individus absents pour une

LE DÈNOMBREIIENT DE 1856. S97

cause temporaire de leur résidence habituelle 1 où compter les troupes de terre et de mer qui changent de garnison, celles qui partent pour l'extérieur ou qui en reviennent? Le temps lui-même est une diificulté : en principe, le dénombrement devrait se faire partout le môme jour; mais en réalité il traîne toujours plusieurs mois, et on sait qu'en fait de statistique la vérité d'aujourd'hui n'est pas celle de demain. Enfin les circonstances politiques ne sont pas sans influence. Les hommes spéciaux n^attachent pas une foi entière aux deux dénombrements de 1841 et de 1851^ le premier ayant été exécuté au milieu d'une grande agitationpopulaire excitée par les journaux du temps contre le recensement, le second ayant été fait par des autorités incertaines, au milieu d'une grande inquiétude de l'avenir et à la veille d'un, coup d'État.

Ces causes et beaucoup d'autres font des dénombrements une œuvre difficile et chanceuse. 11 ne faut pourtant pas s'en exagérer la portée. Depuis trente ans environ, cette opération se répète tous les cinq ans, et à force de se reproduire, elle va toujours en se perfectionnant. Les occasions d'erreur sont aujourd'hui parfaitenjent connues, on s'applique avec succès à les éviter. On a organisé de nombreux moyens de contrôle. Les travaux des statisH* ciens, en permettant de comparer les procédés suivis chez nous avec ceux des autres peuples, ont fait connaître les lacunes et les moyens d'y porter remède. On a introduit des classifications par sexe, par âge, par profession, qui rendent plus facile la rectification des erreurs. Chaque dénombrement est Tobjet d'un travail spécial de révision, soit de la part de Tadministration, soit de la part des savants qui s'occupent de ces matières. On n'est pas sans

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