NOIES
k celle de presque tous' les peuples. Ni Yiattde, ni fromënt, ni
vin ; du seigle, du blé noir, des pommes de terre et de l'eau, voilà de quoi se nourrit le tiei's des Français. Il est vrai que, selon IL Husson, ils trouvent dans la pureté de Tair atmosphérique, dansl'exerdce modéré de laforce musculaire, dans l'habitude des repas régcdiers et sobres, des éléments trèsutiles à r équilibre des fonctions vitales. Grand merci! mais si à ces avantages ils pouyaient ajouter un peu de viande et de vin, il est probable qu'ils ne 8*en trouYoraient pas plus mal ; cet air lui-même, dont on leur vante la piu-eté, est souvent vicié par des habitations basses et étroites, par le voisinage du tas de fumier, par des marais insalubres.
Autrefois, l'intérieur de Paris était obscur, étouffé, gorgé de population, malsain; aujouid'hui, de vastes squares ornés d'arbres et de fraîches pelouses, des voies longues et spa« cieuses, s'ouvrent dans les quartiers les plus populeux et mettent presque Fexcès du vide à la place de Fexcès du plein. Bientôt, sans doute, on verra, comme à Londres, la campagne se mêler de toutes parts à la ville, et les habitations s'entourer de gaasons, de flemrs et d'ombrages. Un paysage artificiel, imité de Hyde-Park, mais supérieur à son modèle, offre déjà un immense et charmant théâtre de plaisir. A l'aspect de ces splendeurs, on oublie ce qu'elles ont coûté aux contribuables de nos campagnes, qui n'en jouissent pas; mais sortes de Paris, allez seulement à quelques lieues, et vous verrez la différence, tandis que l'Angleterre entière ressemble à Hyde- Park. Jusque dans les montagnes les plus reculées du Westmoreland, tout est soigné, coquet, bien tenu, comme dans les environs de la capitale.
Tout le monde se demande si la cherté des vivres à Paris doit durer ou si elle provient de circonstances accidentelles. La cherté actuelle tient à deux causes : la diminution de la
production, par suite des mauvaises années que nous venons
400 l'agrici}ltubb et la population.
de travei*ser,et l'augmentatioa de la consommation locale par suite de raccumulation des dépenses publiques, et notamment des travaux extraordinaires qui ont attiré dans la capitale un nombre considérable cl ouvriers bien payes. De ces deux causes. Tune cessera probablement bientôt d*ellc-même, l'autre dépend des pouvoirs publics. Si la population de Paris s*accroit encore artifideUement, la cherté persistera.
Essayez de compter les fonctionnaires que renferme Paris, vous arriverez à des chiffres qui vous étonneront. 50^000 employés avec leurs familles, 30,000 hommes de garnison, i 0^000 agents do la Préfecture de police, 100,000 indigents ou malades, 15,000 enfants trouvés, 5,000 prisonniers, vivent aux dépens du public : c*est le tiers environ de la population. A quoi il faut joindre les ouvriers employés en sus des besoins, dans de véritables ateliers nationaux ouverts de tout temps pour donner du travaiL La seule charité dispose d*un budget annuel énorme , la condition des indigents est meil. leure à Paiis que celle de bien des ouvriers laborieux en province.
A Dieu ne plaise que je fasse des vœux pour rien changer brusquement à cet état de choses ! Quoique j'aime peu les inégalités en général, je respecte toutes celles que le temps a fondées, et je sais que le remède serait pire que le mal; si jamais les sources artilicielles de la richesse de Paris venaient à s'arrêter ou seulement à se réduire, nous verrions un effroyable bouleversement. Tout ce qu'on peut désirer, c'est que cette inégalité, qui serait monstrueuse si eUe se produisait tou^ d'un coup, n'aille pas en augmentant. La cherté a, sous ce rapport, son utilité économique; elle contient le flot qui tend vers Paris, et répand sur les régions qui contribuent à l'approvisionnement une partie de cette richesse centralisée.
Parmi les grandes villes de l'Europe et du monde, Paris
* est loin (Vôtre colle où la population s'accroît le plus vite (i). Diaprés le dénombrement de 1694, elle avait alors 720,000 âmes. Vauban, qui cite ce cMffre, le croit exagéré, et sans doute avec raison; en le réduisant à 600,000, la population n'aurait fait que doubler depuis un siècle et demi, même en ajoutant la banlieue, ce qui porte le total à i,200,000 âmes. Dans le même laps de temps, celle de Londres a quintuplé; il n*y avait pas plus de 500,000 habitants, d'après Macaulay, à la fin du règne de Charles 11, il y en a aujourd'hui 2 millions et demi. Depuis le commencement du siècle actuel, Paris n*a gagné que 500,000 âmes; dans le même temps, New-York a passé de 60,000 habitants à un million. Depuis vingt-cinq ans, Paris ne s'est accru que d'un quart, tandis que Bruxelles a plus que doublé. Ces différences s'e^liquent parfaitement. Londres, New-York, Bruxelles, s'agrandissent naturellement, par le progrès général des nations qu'elles représentent ; Paris, au contraire, doit une partie de sa prospérité à des causes factices, qui nuisent au développement national. La population de la France entière fait moins de progrès que celle de TAngleterre, de rAméri<iue ou de la Belgique, et l'effet s'en fait sentir dans la capitale. Toute dépense de luxe faite à Paris aux dépens des provinces, appauvrit d'autant la nation tout entière, et, par suite, Paris; la même dépense faite utilement aurait augmenté le fonds commun.
De tout temps les grandes villes ont attiré à elles cette population parasite qui vit, sans travail et sans patrimoine, du luxe et des vices d*autrui. Je sais qu'il est impossible de la détruire et que le pkis sévère moraliste doit y renoncer, mais elle peut pulluler plus ou moins, et il faut avouer qu'elle déborde aujourd'hui. Les Gbamps-Élysées, les boulevards, le bois de
(1) Ceci était écrit avant le dénombrement de 1S6G. qui a fuil connatire un accroissement énorme et subit.
40ft l'agrigultdrb et la popolation.
' Boulogne, présentent un magnifiquo spectacle d'opulence ; mais ne regardes pas trop dans ces élégantes voitures qui se croisent de tous côtés; ce que vous y Ternes. n*est pas toi^jours de nature à donner une haute idée de la moralité publique. Nulle ville n'a et probablement n'a jamais eu autant de ces existences brillantes, sorties de la corruption et du jeu. Ce sont elles qui donnent le ton. Les fortimes faciles amènent des dépenses immodérées, c*e8t tout simple. Noihsefalfiment cette population ne produit pas, mais elle empêche de produire. La plus grande partie de ses dépenses ne porte pas sur les objets de première nécessité^ et les vivres ne sont pas ce qui a le plus lutussé, bien s'en fant/CTest le luxe qui monte toujouifs et qui exerce stm influence délétère sur la richesse comme sur les mœurs.
' M. Hosson cite, en finissant, un document souvent dté, pour
faire connaître les dépenses d'une grande maison sous le règne de Louis XIV ; c'est la lettre de madame de Maintenon à son frère, le comte d'Aubigné, en 1678, sur la tenue de son ménage. Suivant lui, il résulte des chiffi^ de madame de Maintenon que le prix des denrées nécessaires à la vie a beaucoup haussé depuis le dix-septième siècle. Je ne suis pas tout à fait de cet avis, et je m'appuie sur le même document. Madame de Maintenon compte la viande à 5 sous la livre ; mais 8 sons d'alors valaient près de 50 centimes d'aujourd'hui, puisque le même poids d'argent, le marc, qui donne aujourd'hui 54 francs, ne donnait alors que 29 livres; tous les prix indiqués doivent être à peu près doublés, pour tenir compte de cette différence intrinsèque entre la livre et le franc, même indépendamment de toute considération sur la valeur relative de l'argent à l'égard des autres denrées. De plus, la livre de poids n'était alors que de 489 grammes, d'où il suit que le prix ressort à un franc environ le kilogramme. La diiVérence est-elle bien grande, non pas avec le prix d'aujourd'hui, qui est excessif, mais avec le prix courant de ces vingt dernières années? Je ne le crois
pas, d'autant plus que les droits d'abattoir et d'octnii, les frais considérables de loyer et d*étal , c{ui enchérissent aujourd'hui la viande dans Paris, n'existaient pas an même degré. Je crois à une hausse réelle depuis 1678 et même depuis 1789, mais je ne la crois pas aussi forte que pourrait le faire supposer au premier abord ce prix de 5 nous la livre.
Il est d'ailleurs à remarquer que madame de Maintenon compte le rôti en sus; elle n'en dit pas le poids, mais elle Festime 2 livres 40 sous ou 5 fir. Ce rôti devait être composé de viande de choix ou de volaille ; en supposant qu'il pesât 5 livres, la livre ressortirait à 1 franc. Au total, elle compte pour la viande de chaque jour, la maison se composant de douze personnes, M. et madame d'Aubigné et dix domestiques, dont trois femmes, 6 livres 5 sous ou 12 francs, c'est-à-dire 1 franc par tête ; je doute fort que, dans les meilleures maisons de Paris, cette dépense soit aujourd'hui dépassée. M. Husson dit que le régime du comte d'Aubigné paraîtrait mesquin à beaucoup de nos Parisiennes ; je ne vois pas qu'il soit si mesquin, pour la nourriture du moins, car il se compose de plus d'une livre et demie de viande par tète, ce qui est beaucoup. Le pain est compté à 1 livre 10 sous ou 3 fr. » ce qui donne 25 cent, par personne. Le vin compte pour 2 livres 40 sous, ou près de 5 fr. par jour; le bois pour 2 livres, ou près de 4 fr. ; le fruit pour 30 sous, ou près de 3 fr.; l'éclairage en chandelle et bougie pour 18 sons, ou I fr. 80 c.
Ce dernier article est le seul qui serait au-dessous de la dépense actuelle ; mais ce n'est pas le prix intrinsèque des choses qui a changé. Madame de Maintenon compte une livre de chandelle par jour à 80 c. pour Féclairage des domestiques et une livre de bougie de 3 fr. en trois joiu^ pour celui des maîtres ; on en emploie aujourd'hui bien davantage, mais on ne les paye pas plus cher.
En tout, elle met, pour les dépenses de hoitehê 6,000 livres ou
40 4 L AURICULTUBB ET LA POi'LLATIOK.
12,000 francs par an. l no maison coniposéi» d'un t'*gal nombre de maitres et de domestiques ne consomme pas aujoiu*d*hui beaucoup plus. La vraie différence consiste dans les dépenses qui étaient alors considérées comme accessoires, et qui figurent de notre temps parmi les principales. Ainsi elle ne compte que i,000 livres ou 2,000 francs pour le loyer de la maison ; ce seul article exigerait aiyourd'hui au moins I2>000 francs. 11 est vrai que dans une tUIo mal éclairée, mal pavée, malpropre et malsaine, comme Tétait le Paris de Louis XIV, en comparaison des magniûcences qui rendent la ville actuelle si belle et si commode, le loyer ne représentait pas exactement la même chose ; mais la maison occupée par M. d'Aubigné regagnait sans doute en étendue ce qui lui manquait à d'autres égards, et la différence entre les deux époques^ pour le prix réel des loyers, demeure toujours considérable.
Madame de Maintenon porte 1,000 livres, ou 2,000 francs, pour les gages et les iiabits des dix domestiques : cette dépense serait aujourd'hui au moins triplée. Enfin, elle compte 1,000 livres, ou 2,000 francs, pour la toilette de Madame d'Aubigné ; je ne traite pas ce sujet délicat, je laisse aux dames qui liront ceci, s'il en est, le soin de décider ce qu'il en faut penser ; une égale somme de 1,000 livres pour les habits du comte, H le reitê, sans dire combien, pour les chevaux, les carrosses, les meubles, etc.
Ce reste-là serait aijourd'hui fort important, à cause du luxe de tout genre qui est entré dans nos habitudes et qui
n'était pas poussé aussi loin en 1678, même chez le frère de la femme du roi. M. d'Aubigué dépensait en réalité 500 écus par mois ou 18,000 livres par an, soit 30,000 francs; il lui en fiiudrait aujourd'hui au moins 60,000 pour mener le même train, mais la différence porterait tout entière sur les dépenses de luxe, il n'y aurait pas un sou de plus pour les choses de première nécessité. On économise plutdt aigourd'hui '
KOTIS. 405
siir le iK'cossairo, pour ajoutor au suporllu. I n t het de (amille ayant 36,000 francs de rente aurait une maison autrement tenue que celle du comte d*Aubigné ; grâce aux facilités que donne, à Paris, Tarrangement de la vie commune, il n'aurait pas besoin de deux carrosses et de dix domestiques; et en fin de compte, il aurait au moins autant de jouissances pour le même revenu, malgré la différence dans le taux des loyers et les gages des domestiques, les seuls prix (jui aient sensiblement changé ; mais ce qu'il faut ajouter, c'est qu'il ne s'en contenterait pas, et qu'il voudrait dépenser dix fois plus en prodigaUtés fiistueuses.
Noie 6. (Page 338.) HAPPORT AU CONSEIL GÂNÉRAL DE LA HAUTE-SAONE.
Yoid entre antres un extrait d*un rapport fiiit au conseil général de la Haute-Saône dans la session de 4857 ; ce rapport donne une importance plus grande à l'émigration à l'extérieur qu*elle n'en a en général, parce que la Haute-Saône est un de nos départements où Ton émigré le plus; pour tout le reste, il n*a rien que de conforme aux fitits gâiéraux.
« Ainsi que TOUS venez de le Toir,Me8sieurs, le rapport de M. le
préfet vous fait connaître que les résultats du dénombrement de la population accusent une diminution de 35,072 habitants, du l** janvier 1851 au 1*' janvier 1855.
« Comparant la population de 1858 à celle de 1812, M. le préfet trouve un nouveau déficit de 489 habitants.
« Ainsi le département a perdu tout le terrain qu'il avait gagné depuis 44 années ; bien plus, il a diminué d'importance depuis 1812.
406 l'aGBICULTUBB ET LA POPULATION.
ttQuollessontloscansi squi ont amené un pareil résultat,malgré le progrès de l'industrie^ du commerce et de Tagriculture ? « H. le préfet en assigne quatre :
Excédant des décès sur les naissances 9>654 2* Total des émigrations
en Amérique. • 1^i23
en Algérie 4,010 5,133
3» Excédant des contingents militaires . . 3,913 4® Emigration intérieùre des populations rurales sur les grandes villes, et notamment sur Paris, évaluée à 16,372
Total égall 35,072
« En étudiant cette diminution de la population au point de
vue de la population urbaine , de la population rurale et de la classification, votre commission a reconnu que la population des villes du département et des centres d'industrie a augmenté, tandis que toutes les pertes ont porté sur les cantons ruraux.
tt L'abandon de Tagriculture et le déclassement des populations rurales, tels sont les divers Mts principaux auxquels votre commission a été amenée à attribuer la cause de .la dépopulation du département.
(( Cet état de choses. Messieurs, lui a inspiré les réflexions les plus sérieuses.
« En tenant un compte légitime des conditions épidémiques
dans lesquelles le pays s'est trouvé depuis plusieurs années, et dont les conséquences tendent à s'elTacer par un plus grand nombre de mariages et de naissances, votre commission a pensé que vous deviez appeler Tattention du gouvernement sur une situation d'autant plus digne de son intérêt que, si elle est bien renseignée, elle s'est partout produite. « Rien de plus important que la colonisation de nos posses-
sions d* Afrique ; rien de plus digne de la pensée du ^ouvernemontqiie de détouraer au profit do ses possessions le courant de l'émigration qui remporte dans les deux Amériques.
(c Rien également de plus considérable, aux yeux du gouYernement d'un pays ccmime la France, que le développement des travaux, l' embellissement et la grandeui' de sa capitale et de ses grandes villes. ✓
« Mais, Messieurs, une colonisation qui s'opérerait avec la force seule de la mère-patrie, où déjàles bras manquent, seraitelle autre chose qu'un déplacement de forces, que l'énervation même du pays, qui croirait avoir gagné en puissance quand il n'aurait fait que s'appauvrir par son extension?
« Un développement exagéré des travaux publics, hors de proportion avec les forces du pays, développement qui ferait déserter l'agriculture, ne serait-il pas semblable à l'état d'un homme dont le cœur absorberait le sang et la vie, aux dépens des extrânités?
< En posant ces questions, votre commission estime que le conseil général doit les renvoyer au gouvernement, convaincue que, quelque bien conseillé qu'il soit, quelque bien renseigné qu'il puisse être, il est du devoir de ceux qui vivent au milieu des populations de l'avertir des signes fâcheux qu'ils découvrent à l'horizon, bien sûre en même temps qu'il verra dans ces avertissements la confiance qu'un danger qui lui est signalé est à moitié conjuré. »
Ces conclusions ont été adoptées.
LAGRICULILliE El LA POPULATION