CHAPITRE IX VŒUX QUE FORME L'AGRICULTURE
Nous ne possédons que bien peu de données sur l'économie rurale du Pérou, et nous avons eu le regret de voir nos efforts, pour nous en procurer, venir échouer contre des difficultés de tous genres qui, pour le moment, sont presque insurmontables. Il nous est, par conséquent, assez difficile de préciser quelle influence a pu exercer sur le mouvement agricole du Pérou l'application des données de l'agronomie moderne et de la chimie à l'exploitation du sol et du bétail, aux engrais et aux industries annexes de la ferme.
L'agriculture péruvienne se trouve dans des circonstances toutes particulières qu'elle a cru, jusqu'à ce jour, capables de lui permettre une assez grande indépendance, quant aux applications de la science moderne à la culture du sol.
La fertilité naturelle de la terre qu'elle exploite et le climat exceptionnel sous lequel elle exerce son activité lui ont permis de vivre dans une douce quiétude à l'endroit des améliorations à apporter dans ses travaux de culture : elle a suivi paisiblement l'ornière si commode et si attrayante, parait-il. de la routine.
Bien des fois, depuis quelques années, nous nous sommes efforcé de faire voir aux agriculteurs péruviens tous les profits qu'ils pouvaient espérer de l'application des données que l'agronomie moderne met à leur disposition; nous leur avons parlé souvent des découvertes de la science et des conquêtes de la pratique expérimentale ; nous leur avons dit tout ce que pouvaient faire la chimie appliquée à l'exploitation du sol, la physiologie à l'éducation des plantes et des animaux, la mécanique tant à la culture elle-même, qu'aux diverses industries qui lui sont annexées ; nous leur avons répété, à maintes reprises, qu'il
n'y a pas de sols qui ne puissent être améliorés, pas d'animaux domestiques qui ne soient susceptibles de perfectionnement.
On nous a écouté avec complaisance, nous le reconnaissons, et avec l'indulgence dont nous avions besoin, — la politesse et l'urbanité formant le fond du caractère péruvien ; — on n'a jamais dit que nous errions, au contraire, on a souvent approuvé nctre manière de voir ; on n'a pas nié que l'agriculture du pays fût susceptible d'importantes réformes, on a môme été jusqu'à indiquer quelques-unes de ces réformes ; loin de dire que l'avenir de l'agriculture péruvienne était sans nuages, on a signalé des points noirs à son horizon, et qui plus
est, des points noirs en train de grossir Eh bien! qu'a-t-on fait
pour mettre à profit les données de l'agronomie moderne, les découvertes de la science, les conquêtes de l'expérience, les conseils de la chimie, de la physiologie et de la mécanique appliquées à l'agriculture? Qu'a-t-on fait pour améliorer le sol exploité, perfectionner les races d'animaux domestiques et rendre les travaux des champs plus économiques et plus féconds? Rien! rien ou presque rien. L'heure n'a pas encore sonné, paraît-il !
Sans doute, nous ne voulons pas dire que la question agricole dans ses relations avec la science, question que nous sommes fier d'avoir soulevée, pour la première fois, au Pérou, n'ait pas fait de progrès depuis quelques années. Elle en a fait assurément, mais pas assez pour nous permettre d'entrevoir le moment de sa solution.
Toutefois, s'il ne nous est pas encore donné de prévoir ce moment, nous avons entièrement confiance en son arrivée. La nouvelle voie dans laquelle est entré le Pérou depuis quelques années, et le caractère de progrès incessant qu'il imprime à ses institutions, nous sont un sûr garant de ce que nous avançons. Un peu plus tôt, uu peu plus tard, ce pays entrera, au point de vue du mouvement agricole, dans la voie que lui ont tracée un grand nombre de pays plus anciens que loi, et dont les progrès en agronomie sont nés directement de besoins qui, jusqu'à ce jour, ne s'étaient pas fait sentir au Pérou.
Il est également bien difficile, au point où en est l'agriculture péruvienne, de discerner quelles sont ses tendances les plus accentuées, les vœux qu'elle forme dans ses publications les plus répandues, les satisfactions qu'elle a reçues, les solutions qu'elle poursuit. L'agriculture du Pérou manque de tous les éléments qui, chez les peuples dont l'existence autonomique est plus ancienne que ne l'est celle des Péruviens, la protègent et la développent en veillant sur ses intérêts et en la guidant dans ses efforts à travers le chemin qui conduit au progrès. Sans doute l'agriculture péruvienne depuis un demi-siècle a parcouru une longue étape sur ce chemin, mais il lui en reste à faire plusieurs autres non moins importantes pour arriver au niveau qu'a atteint l'agriculture de plusieurs autres nations du Nouveau Monde et de presque toutes celles de l'Ancien.
Sa tâche est facile, car enfin si elle ne peut pas, en tout, imiter les allures de l'agriculture des nations européennes, à cause du milieu particulier dans lequel elle exerce son activité, elle peut néanmoins
empruntera la science de l'ancien monde ses méthodes d'expérimentation et d'investigation, qu'elle n'aura qu'à modifier légèrement selon ses besoins propres, selon les circonstances exceptionnelles du climat duquel elle dépend et selon les résultats qu'elle désire obtenir. Il ne semble pas douteux que la science agricole ne puisse venir au Pérou toute faite de l'Europe : les cultures spéciales qui sont l'objet de 1 agriculture péruvienne et les circonstances tout exceptionnelles du climat de la Costa, seule région où l'industrie agricole ait pris un grand déve • loppement, exigent, impérieusement, que cette industrie entre pour son propre compte, dans la voie des études agronomiques, en prenant pour base de ses investigations les données acquises à l'agriculture européenne et en suivant pour ses recherches la marche et les méthodes suivies par la science agricole de l'ancien continent. Les résultats qu'elle obtiendra offriront sans doute beaucoup d'analogie avec ceux qu'a obtenus l'agronomie dans les divers pays où cette science s'est développée; mais l'interprétation de ces résultats et les conséquences pratiques qui en découleront devront certainement être propres au Pérou même et aux circonstances particulières au milieu desquelles l'industrie agricole y est placée. Vouloir tirer toutes prêtes, des livres qui se publient en Europe, les notions de science agronomique dont a besoin l'agriculture péruvienne, nous a toujours paru, sinon une folie, au moins une chimère ; et voilà pourquoi nous avons passé plusieurs années à demander sur tout les tons, et dans toutes les occasions possibles, que l'agriculture péruvienne entrât résolument, et par elle-même, dans la voie du progrès, en établissant, sur une base large et solide, l'enseignement agricole et les systèmes d'expérimentation et de recherches scientifiques qui ont donné de si brillants, résultats, partout où ils ont été mis en pratique. L'enseignement agricole sous toutes ses formes, depuis l'élémentaire jusqu'au supérieur, telle est la nouvelle donnée que les Péruviens ont à faire entrer dans l'équatiou qui doit résoudre parmi eux le problème du progrès agricole; problème, soit dit en passant, auquel, selon nous, se rattachent beaucoup d'autres questions qui intéressent au plus haut point le bien-être matériel et l'avenir économique du pays tout entier. Malheureusement, la tâche que nous avons entreprise est bien ingrate, d'autant plus ingrate que le terrain, que nous nous efforçons de fertiliser, n'est pas préparé du tout. Il faut avoir vécu au Pérou pour savoir toutes les difficultés que l'on éprouve à faire triompher une idée dans ce pays, quand cette idée attaque ce cruel et implacable ennemi du progrès que l'on appelle communément la routine. La routine agricole, expulsée de presque tous les pays civilisés, semble avoir trouvé un refuge inviolable au Pérou. Ce pâle hôte règne ici en maître presque absolu. Bien fou qui ose attaquer le culte de cette idole vénérée, sur les autels de laquelle on prodigue un encens, il est vrai, bien inodore, mais dont la famée est d'autant plus enivrante qu'elle se concentre dans les couches les plus inférieures de l'atmosphère intellectuelle, couches, qui, au Pérou comme ailleurs, sont généralement les plus peuplées et celles au milieu desquelles la lumière pénètre le plus difficilement.
Sur la côte, l'agriculture, ainsi que nous l'avons dit, tend, depuis quelques années, à abandonner la petite culture et l'élevage des animaux, élevage qu'elle exerçait, il est vrai, sur une bien petite échelle, pour se dédier exclusivement aux cultures industrielles et plus spécialement à celle du coton et de la canne à sucre. Cette tendance de l'agriculture de la côte du Pérou, à mesure qu'elle s'est accentuée davantage, a déterminé une hausse très-sensible dans les produits alimentaires qui approvisionnent le marché des consommations sur lequel la cherté des vivres est manifeste. 11 n'en pouvait pas être autrement : la valeur des produits agricoles qui forme la hase de l'alimentation humaine est déterminée en général par les frais de production de ces produits. Or, depuis que l'agriculture péruvienne est entrée dans la nouvelle voie que nous signalons, la rente du sol, le prix des salaires et l'intérêt du capital ont constamment augmenté, déterminant ainsi une augmentation corélattve dans la valeur des produits et par suite leur cherté.
Il est bon de dire aussi que cette cherté dépend également de ce que le sol cultivable, dans la région de la Costa, est limité par suite du manque d'eau et du manque de capitaux et de bras nécessaires pour approprier à la culture beaucoup de terrains marécageux ou de terrains salés, et pour amener de l'eau d'irrigation au milieu de ceux, qui n'en ont pas. Le caractère limité de la base de la production agricole, joint à une augmentation de population, sur certains points, et, partout à une augmentation de la consommation par suite de l'amélioration considérable qui s'est produite dans le bien-être matériel des masses, a aussi joué son rôle dans les phénomènes économiques que nous signalons.
Mais c'est surtout l'abandon de la culture, en vue de l'alimentation, pour la culture industrielle qui a fait augmenter le prix des produits. Les légumes, les céréales, les fourrages, etc., ont disparu peu à peu devant l'invasion du coton et de la canne à sucre, surtout autour des grands centres; et, comme le manque de voies faciles de communication ne permet pas l'approvisionnement économique des marchés, il en résulte naturellement que l'offre ne peut pas satisfaire à la demande, que la lutte n'est pas possible entre l'acheteur et le vendeur, et, par conséquent, que les prix haussent, comme il arrive sur tous les marchés qui se trouvent en pareilles circonstances.
Il y a réellement, sur la côte du Pérou, insuffisance delà production agricole, par suite de l'insuffisance de chacun de ses éléments : terre, capital et travail . Les vœux de l'agriculture se dirigent naturellement vers l'augmentatton de cette production; mais, malheureusement, les agriculteurs sont loin de faire tous les efforts qu'il conviendrait qu'ils fissent, pour arriver à ce résultat. Nous l'avons dit déjà, l'esprit d'association, l'esprit de corps n'existe pas encore suffisamment parmi les cultivateurs péruviens. Ils s'unissent bien quelquefois pour réclamer certaines réformes, certaines améliorations qui, le plus souvent, n'intéressent qu'un petit nombre d'entre eux, mais quant à entrer dans la voie des réformes radicales et des améliorations réelles, ils n'y songent généralement guère.
Sans doute l'agriculture péruvienne fait des vœux pour augmenter sa production. Elle réclame, à chaque instant, du gouvernement, par l'organe de ses représentants aux chambres législatives, l'exécution de travaux d'irrigation et d'aménagement des eaux; la construction de voies de communication; l'augmentation des moyens de garantir la propriété et la sécurité, la justice et la liberté ; l'appel de bras agricoles dont le manque se fait sentir chaque jour davantage et constitue l'un des points les plus obscurs de son horizon. Mais, malheureusement, l'État après avoir été, durant de longues années, un père trop débonnaire, sans songer que son intervention dans la sphère du travail était plus nuisible qu'utile, est forcé, aujourd'hui, par l'épuisement de son trésor, d'être quelque peu marâtre et de faire sourde oreille aux réclamations de ses administrés.
Les agriculteurs persistent cependant à tout attendre du gouvernement, sans songer que l'État est dans la plus parfaite impossibilité de suivre de nouveau les voies du passé. Et, pendant ce temps-là, l'agriculture reste stationnaire ; les améliorations qu'elle réclame ne se font pas et chaque jour elle s'approche des bords escarpés du précipice où elle disparaîtrait fatalement, si l'état des choses actuel continuait encore pendant quelques années.
L'unique publication agricole du Pérou n'a pas cessé un seul instant, durant les quelques années d'existence qu'elle compte, de signaler le chemin vicieux et périlleux sur lequel est engagée l'agriculture du pays. Elle s'est efforcée, surtout, de demander l'association des agriculteurs en vue de protéger leur industrie et de l'améliorer en la faisant profiter des découvertes de la science et des conquêtes de la pratique agricole moderne. Elle a cherché par tous les moyens à leur montrer les bénéfices qu'ils pourraient retirer de l'union de leurs efforts en vue de l'intérêt commun ; elle leur a dit mille fois que c'était à eux de prendre l'initiative des réformes et des améliorations; que la solution du problème agricole, qui les intéresse à un si haut degré, était facile s'ils s'unissaient tous pour la poursuivre ; qu'ils ne devaient attendre du gouvernement que ce qu'en justice, et raisonnablement, il pouvait leur accorder; que la situation du trésor ne permettait pas à l'État d'entreprendre les réformes nécessaires, réformes dont profitait plus spécialement un groupe réduit de citoyens au détriment de la satisfaction des plus impérieuses nécessités du reste de la nation.
Les efforts de la « Revista de Agriculture/, » pour améliorer la situation de l'industrie agricole du Pérou seront-ils couronnés par quelques résultats? Sans en avoir la certitude il est permis de l'espérer. La question agricole, si longtemps négligée, est aujourd'hui à l'ordre du jour. On commence à comprendre que la profession de l'agriculteur est peut-être, de toutes les professions, auxquelles se dédie l' humanité, l'une de celles qui exige la plus grande somme de connaissances spéciales et qui a le plus besoin, non-seulement des faits techniques que fournissent la pratique et l'observation journalière des choses agricoles, mais encore des faits théoriques et scientifiques qu'ont consacrés l'expérimentation directe et la pratique des travaux des champs.
La presse périodique de la capitale s'est déjà emparée de la question. Elle demande que l'agriculture entre sérieusement dans la voie des améliorations et, surtout, que le gouvernement ou les agriculteurs, réunis en société, en vue de protéger les intérêts ruraux, songent à doter le Pérou de l'enseignement agricole qui est appelé à rendre de grands services au point de vue plus général de la situation économique du pays tout entier.
Nous avons, en effet, constaté plus haut l'insuffisance de la production agricole sur la côte du Pérou et nous avons dit que cette insuffisance était due à la rareté ou à la cherté des éléments de la production, la terre, le capital et le travail. Le premier de ces trois éléments, la terre, par suite du grand développement donné à la culture de la canne à sucre est devenue de plus en plus précieuse. On a établi de vastes usines pourvues de machines puissantes, destinées à l'extraction et à la fabrication du sucre. Pour fournir du travail à ces machines, il a fallu cultiver en canne la plus grande superficie possible. Les terrains jusqu'alors improductifs ont été mis en œuvre. On a séché les marais, on à supprimé presque toutes les autres cultures : coton, riz, maïs, légumes, fourrages, etc., et malgré cela il y eut encore demande de sol cultivable et par conséquent hausse de sa valeur. La rente du sol, ainsi que nous l'avons déjà dit, a doublé et même triplé, en certains cas, durant la période des vingt dernières années*
L'établissement de l'industrie sucrière au Pérou sur le pied brillant où elle se trouve aujourd'hui a demandé naturellement de grands capitaux. Les établissements spéciaux de crédit agricole qui s'était formés n'ont pas pu faire face à la demande toujours croissante de fonds. La plupart des banques, aussi bien que les capitalistes isolés, sont alors entrés dans le mouvement agricole, et l'intérêt du capital s'est élevé insensiblement de 9 0/0 à 12, 15 et même 18 0/0 durant la période des 25 dernières années. Il est vrai que cette hausse du capital ne reconnaît pas uniquement pour cause le rapide développement de l'industrie agricole car elle a été déterminée aussi par la situation politique, et économique du pays.
Enfin, le grand développement donné aux travaux publics, aux entreprises industrielles et à l'agriculture, a déterminé une hausse considérable des salaires, la demande des bras étant bien supérieure à l'offre. Dès 1854, la manumission des esclaves avait donné le signal de cette hausse, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Aujourd'hui, la question des bras pour les travaux des champs constitue, au Pérou, l'une des plus importantes questions qu'ait à résoudre l'industrie agricole.
Ainsi donc, durant la période des 25 dernières années, les frais de la production agricole ont augmenté considérablement, par suite de l'augmentation de valeur de chacun des éléments de cette production. Quelles doivent être les aspirations de l'agriculture péruvienne, en présence de ce fait? Elle doit, évidemment, chercher à diminuer ses frais de production, ou, ce qui revient au même, à produire davantage avec les' mêmes éléments, terre, capital et travail, qu'elle met en
œuvre et qu'elle doit s'efforcer de mieux utiliser chaque jour. Elle doit chercher à améliorer toutes les causes matérielles et morales qui influencent ou peuvent influencer les travaux des champs.
Les circonstances physiques du climat et la nature du sol ont, sans doute, une grande influence sur la production agricole, mais combien d'autres causes sont capables de modifier plus ou moins directement cette production ? Ainsi, les connaissances de la science agricole et des meilleures méthodes de culture ; l'emploi des machines et appareils les plus perfectionnés ; de saines notions d'économie politique qui doivent guider l'agriculteur et lui faire apprécier les avantages de la division du travail et de l'association, sont autant de causes dont l'influence sur la production agricole semble être indiscutable. Et, dans un autre ordre d'idées : de sérieuses garanties de la propriété, de la sécurité et de Tordre public ; l'instruction et les bonnes coutumes morales des populations , la législation et surtout la manière dont se rend la justice ; l'organisation politique, les croyances religieuses, les superstitions et les préjugés de toute sorte, ne sont-ils pas autant de circonstances d'une grande importance dans leur relation avec le phénomène de la production agricole qu'elles influencent, en bien ou en mal, d'une manière considérable?
.L'agriculture péruvienne ne doit pas négliger de se préoccuper de toutes ces considérations, bien que la relation qui existe entre elles et ses propres intérêts paraisse très-indirecte et très-éloignée. Toutes sont sous la dépendance de l'instruction en général et, en particulier, de l'instruction agricole. G' est sur ce point que Tunique publication spéciale consacrée aux intérêts ruraux du Pérou ne cesse d'appeler l'attention des agriculteurs et du gouvernement. Sans le travail, la terre et le capital agricole ne sauraient donner des fruits. L'esprit et l'intelligence de l'homme, qui sont la cause première et le moteur du travail, peuvent donc être considérés comme des instruments de la production agricole, et, en perfectionnant ces instruments, en les rendant plus énergiques et j>lus féconds, on doit nécessairement perfectionner et rendre plus abondante et plus économique la production. Or, les facultés intellectuelles se perfectionnent par l'instruction, et, comme leur perfectionnement entraîne celui des qualités morales, il en résulte que c'est vers l'instruction, ce puissant levier de la production, de la richesse et de la grandeur des peuples, que l'agriculture péruvienne doit diriger ses vues et ses aspirations, dans le but d'améliorer sa situation, C'est l'instruction, en général, et l'enseignement agricole, en particulier, qui rendront les travaux des champs plus faciles et plus productifs et qui, en augmentant l'habileté des organes matériels du travailleur et en développant ses facultés morales, ainsi que le pouvoir de son intelligence contre Terreur et la routine, le mettront à même de profiter des connaissances acquises au savoir humain, ainsi que de toutes les découvertes de la science moderne et de toutes les conquêtes qu'a faites, de nos jours, la pratique expérimentale des travaux des champs, connaissances que L'agriculture péruvienne doit aspirer à voir vulgariser le plus tôt possible.
Sans doute, les vœux de l'agriculture péruvienne ne doivent pas se limiter à la diffusion des connaissances agricoles sous toutes les formes et par tous les moyens possibles ; mais nous pensons que là, au moins pour le moment, doit être l'objet principal de ses aspirations.
L'agriculteur, dans tous les pays, doit s'efforcer d'améliorer les instruments et les machines qu'il emploie, imitant en cela l'industriel qui perfectionne constamment les outils dont il se sert. Or, quels sont les instruments et les machines de l'agriculteur? Ce sont évidemment les planteB qu'il cultive et les animaux qu'il élève. La canne à sucre est un admirable instrument pour transformer en sucre les éléments du sol et ceux de l'atmosphère. La luzerne est un excellent outil pour fabriquer, aux dépens des éléments de l'air et du sol, des substances nutritive» qui, soumises à l'action d'une autre machine, le bœuf et le mouton, sont transformées en viande, en lait ou en laine, ou seront brûlées par le bœuf ou par le cheval et produiront de la force et du travail.
L'agriculteur doit donc chercher à perfectionner ses instruments et à les rendre plus utiles. Quels résultats surprenants n'a pas obtenus l'agriculture de l'ancien monde dans le perfectionnement des plantes et des animaux. L'agriculture péruvienne n'est pas entrée encore dans cette voie, et nous croyons qu'elle ne peut y entrer qu'en s' appuyant sérieusement sur la science et, spécialement, sur la physiologie appliquée aux études agronomiques.
S'il est vrai que les agriculteurs péruviens doivent s'unir et prendre l'initiative des améliorations que réclame leur industrie, il n'en est pas moins vrai aussi que le gouvernement doit intervenir, autant qu'il lui est possible, dans certaines améliorations, par exemple, dans rétablissement de l'enseignement agricole , enseignement duquel nous nous plaisons à faire dépendre tous les progrès qu'est appelée à faire l'agriculture du Pérou.
Les réformes dont a besoin cette belle industrie ne sont pas de nature à s'implanter d'un coup. Ce n'est pas en up jour ni en une année qu'on changera le modus operandi des agriculteurs péruviens. Il faut beaucoup plus de temps que cela pour saper les bases de l'autel sur loquel ils brûlent de l'encens à leur chère déesse, la routine. Les révolutions scientifiques, comme celle que l'enseignement agricole doit amener dans les travaux des champs, aussi bien que les révolutions sociales, doivent être lentes dans leur évolution. Ce n'est pas autant chez les agriculteurs d'aujourd'hui que chez ceux de la génération future que l'enseignement agricole est appelé à produire ses salutaires effets ; aussi estimons-nous qu'il est indispensable que l'administration fasse le plus tôt possible fig'.ircr cet enseignement dans le système d'éducation de la jeunesse, système, nous nous plaisons à le reconnaître, qu'elle s'efforce chaque jour d'améliorer.
11 existe, malheureusement, au Pérou, dans certaines classes de la société, et peut-être aussi chez le gouvernement, l'idée essentiellement fausse, selon nous, que l'avenir économique du pays repose plutôt sur le développement de l'industrie minière que sur celui de l'industrie
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agricole ; d'où il résulte que le gouvernement se montre plus disposé à faire des sacrifices en faveur de la première qu'en faveur de la seconde. Loin de nous la pensée de nier que les mines du Pérou aient donné et puissent donner encore de grandes richesses qui peuvent avoir une salutaire influence sur la situation économique du pays. Mais les richesses que procure l'exploitation des mines sont bien différentes de celles que fournit l'exploitation du sol par l'industrie agricole, au moins quant à leur influence sur la situation économique de la nation. Il suffit, pour justifier cette assertion, d'interroger l'histoire de la civilisation et de la richesse des peuples. Les richesses que produit l'industrie minière peuvent être comparées à celles du jeu ou de la loterie; dans les deux cas, elles viennent rapidement, mais généralement elles disparaissent plus rapidement encore. Le dernier coup de pic est comme le dernier coup de dé: le plus souvent il ne vient qu'avec le dernier écu, c'est-à-dire avec l'épuisement complet des trésors que le mineur ou le joueur avait si rapidement amassés.
Les richesses que fournit l'agriculture revêtent un tout autre caractère : elles sont moins rapides , mais elles sont plus durables ; c'est l'épargne lente et progressive, mais sûre, quand elle a sa source dans un travail rationnel. Le dernier sillon n'est jamais tracé : le fils reçoit la charrue des mains de son père, pour la céder plus tard à, ses propres enfants, et la richesse, lentement et patiemment acquise, suit toujours sa marche progressive et, de père en fils, forme le patrimoine des familles, sans que jamais on ait à craindre une perte totale des trésors amassés, péniblement quelquefois, par plusieurs générations.
Si les chemins de fer du Pérou profitent à l'agriculture des régions qu'ils traversent, il faut reconnaître qu'ils ont été construits surtout au point de vue de l'industrie minière. Récemment encore, c'est au point de vue de cette industrie que le gouvernement péruvien a passé, avec l'entrepreneur Meiggs, un contrat pour l'achèvement de toutes les lignes ferrées et pour le prolongement de celle de Oroya jusqu'au gisement minéral du Cerro de Pasco, où l'on pratiquera une immense galerie souterraine pour le dessèchement des mines de cette région. Nous avons parlé plus haut des sommes immenses englouties dans la construction des chemins de fer, et du dernier contrat qui assure leur achèvement et rend possible l'exploitation des mines du Corrode Pasco. Que Ton compare aux sommes dépensées pour l'industrie minière celles qui ont été consacrées à l'industrie agricole, et Ton sera certainement convaincu que les divers gouvernements qui se sont succédé au Pérou, durant la période des vingt dernières années, ont eu, pour les mines, une préférence marquée, quant à l'emploi des capitaux dont disposait la nation.
11 ne nous parait pas douteux que si l'on s'était préoccupé davantage des intérêts agricoles et si l'on avait consacré à leur protection une partie des sommes que Ton a, sans grande réflexion le plus souvent, jetées dans les entreprises les plus aventurées, Ja situation économique du Pérou serait bien meilleure qu'elle ne l'est aujourd'hui. Moyennant
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des travaux d'aménagement des eaux et des travaux de conduite et de déviation de celles qui ne sont pas utilisées pour l'agriculture, on pouvait faire de la côte du Pérou l'un des plus importants pays producteurs de sucre. Il fallait aussi consacrer une somme, bien faible, il est vrai (si on la compare avec celles que Ton a dépensées) à l'instruction en général et à l'instruction agricole en particulier, afin que les travaux des champs devinssent plus féconds, par suite du développement de l'intelligence des "travailleurs et de la vulgarisation des procédés de culture les plus en harmonie avec les circonstances particulières du pays, et enfin, par suite de l'usage, sur une vaste échelle! des machines et des appareils les plus perfectionnés du matériel agricole moderne.
Il fallait, enfin, songer à utiliser les capitaux immenses dont on disposait alors, en vue d'implanter des établissements de crédit agricole sur une base qui assurât l'utilité de ces établissements et les mît à même de rendre des services réels à l'agriculture . Cette direction à donner à l'emploi de la richesse financière du Pérou a été complètement méconnue. La faute ne doit pas retomber tout entière sur l'administration : il faut en attribuer une bonne part aux agriculteurs qui ne se sont pas préoccupés assez sérieusement des intérêts de leur industrie, et n'ont pas su, faute de s'entendre et de s'associer, diriger l'opinion publique et les actes du Gouvernement vers la protection de leurs travaux.
IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER. — A. CHAIX ET C'*, RIE BERGE «E, 20, A PARIS. — 83Q0-8
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