CULTURE DE LA CANNE A SUCRE
Par suite du climat tout particulier de la côte du Pérou, seule région où la canne à sucre soit cultivée en grand, au point de vue de l'extraction industrielle du sucre, les soins de culture que Ton donne à cette plante sont quelquefois différents de ceux qu'elle reçoit dans divers autres pays sucriers ; pour cette raison nous dirons quelques mots sur le mode général de culture auquel est soumise au Pérou l'intéressante graminée saccbarifère.
Le sol de la côte du Pérou, où Ton cultive la canne, est constitué par des alluvions récentes qui reposent sur un lit de sable et de cailloux roulés.
La couche de terre arable est très-puissante : elle mesure souvent deux métrés et quelquefois plus, mais presque toujours elle est supérieure aux besoins de la culture de la canne,
Quant au climat, nous en avons parlé déjà plus haut assez longuement pour nous dispenser de Revenir sur ce point : son caractère dominant est l'absence de pluies abondantes, qui oblige l'agriculture à ne compter que sur les eaux d'irrigation.
Les bras qu'emploie l'industrie sucrière au Pérou, sont des bras mercenaires embauchés sur les côtes de l'Asie. On estime que pour l'exploitation d'une hacienda qui plante 500 hectares de canne à sucre, il faut de 400 à 500 Chinois et, environ, 150 paires de bœufs, et 100 chevaux ou mulets.
Le terrain où l'on cultive la canne, est généralement divisé en carrés ou rectangles de 100 mètres de côté environ, c'est-à-dire dont la surface est à peu près 1 hectare. Ces carrés reçoivent le nom de canniers (caflaverales). Ils sont séparés par des chemins qui mesurent, les plus grands, de 10 à 12 mètres de large, et les plus étroits de 6 à 8 mètres. Les premiers sont les grandes artères qui servent à établir la communication de toutes les parties de l'exploitation avec l'usine. Outre ces chemins, la plupart des grandes haciendas possèdent des lignes ferrées qui les sillonnent et le plus souvent se ramifient avec les lignes de l'État.
La préparation du sol est l'objet de tous les soins des planteurs de cannes . Ils s'efforcent de le dépouiller des mauvaises herbes et de l'ameublir le plus possible; par des labours profonds et répétés. 11 en est de la canne à sucre comme de toutes les autres plantes : de la bonne préparation du sol dépend, en partie, le succès de la récolte. Les bons labours opt toujours été et seront toujours l'un des plus puis- **: i&nts élément^ tifc réussite, pour n'importe quelle culture. : '-Dans ïapliïpfoft "dos haciendas de la côte du Pacifique les labours .. : ' gefffcGtiienità Kajfle de charrues tirées par des bœufs; celles que l'on "•- : *errfpî<3ie* iê'phk 'fréquemment, sont les charrues dites anglaises et américaines. Quelques haciendas, les plus grandes, possèdent des machines de labourage à la vapeur et en obtiennent généralement de bons résultats. ïl serait à désirer que ces machines se répandissent davantage au Pérou, ainsi que tous les autres appareils perfectionnés du matériel agricole.
Quand le sol a reçu cinq ou six labours, dans toutes les directions, on le fait parcourir par une file d'ouvriers armés d'une espèce de marteau de bois à long manche, lesquels brisent les grosses mottes et achèvent d'ameublir le terrain ; une seconde file suit la première et recueille les pierres, quand il y en a, ainsi que les mauvaises herbes et les racines des cannes d'une plantation précédente. Ces débris végétaux, mis en tas et séchés, sont généralement brûlés et leurs cendres sont répandues sur le sol, qui est désormais prêt pour la plantation.
Pour effectuer cette plantation, on commence par tracer sur le terrain des sillons d'environ 25 centimètres de profondeur et séparés les uns des autres par une distance qui varie de 1 mètre à l m , 50, selon la nature du terrain . La direction que Ton donne à ces sillonb n'est pas fixe et uniforme pour toutes les haciendas. On consulte avant tout, le mouvement de l'eau d'irrigation dans la propriété que l'on exploite, évitant autant les directions trop inclinées que celles qui le sont trop peu ; car dans le premier cas la rapidité du courant de l'eau d'irrigation ne permettrait pas à cette opération de s'exécuter dans de bonnes conditions et déterminerait, en outre, des transports de terrain nuisibles à la culture ; dans le second, l'irrigation deviendrait difficile et ne serait pas uniforme : certains points du cannier seraient couverts de flaques d'eau, tandis que d'autres resteraient complètement secs.
Pour tracer les sillons dans lesquels on déposera les boutures qui servent de plants, on commence par ouvrir un sillon peu profond avec la charrue dite du pays. Ensuite on passe dans ce sillon une charrue à deux versants, deux fois et en sens contraire, puis une autre charrue à deux versants plus écartés que ceux de la précédente et dite de cajon qui termine le sillon. Souvent, néanmoins, on fait suivre cette dernière charrue d'une petite charrue fouilleuse dans le but d'ameublir au fond du sillon, la terre endurcie par le passage de la charrue précédente.
On s'occupe alors de préparer la semence qui est fournie par des cannes mûres coupées en fragments de 40 à 50 centimètres de long. Le
fragment qui correspond aux bourgeon* terminaux de la canne est employé également comme semence, et môme, lorsque la plantation correspond à la mouture, on recueille les extrémités des cannes que l'ou coupe pour les conduire au moulin, et on les emploie comme bouture après les avoir débarrassées de leurs feuilles. Chaque bouture de canne est coupée de manière à rester pourvue de cinq ou six yeux. Cette longueur varie selon la nature de la canne et l'état des bourgeons que portent ces nœuds.
Les cannes, déposées dans les chemins qui avoisinent le champ à planter, sont divisées en fragments ainsi que nous venons de le dire, et les fragments sont pris par des ouvriers qui les distribuent dans les sillons où ils doivent être déposés. D'autres ouvriers suivent les premiers et, mettant chaque bouture en place, achèvent la plantation. Les boutures ne sont pas posées horizontalement, au fond du sillon, mais bien un peu inclinées de manière à former avec l'horizontale un angle de 20° environ. Le planteur saisit la bouture et enfonce Tune de ses extrémités dans le sol ameubli par la petite charrue fouilleuse dont nous avons parlé, en ayant soin que cette extrémité, qui sera enterrée plus profondément, soit celle qui est la plus voisine de la prise d'eau pour l'irrigation, de manière que la première irrigation couvre de terre la bouture qu'elle aurait infailliblement découverte si elle eût été placée en sens contraire. Le planteur prend également soin que la bouture soit dans une situation telle que ses yeux ou bourgeons alternes et distiques soient placés latéralement, et non les uns en dessus et les autres en dessous, situation qui serait des plus défavorables au développement des bourgeons situés entre le sol et la bouture. Une fois la bouture plantée, l'ouvrier la couvre à l'aide de terre, qu'avec ses mains il prend sur les bords du sillon. Cette couche de terre doit être peu épaisse, surtout si le sol est un peu humide, car les bourgeons tarderaient trop à se développer et finiraient par pourrir. On arrose ensuite la canne avec soin et un ouvrier suit tous les sillons pour s'assurer que le mouvement de l'eau n'a pas découvert quelques boutures, auquel cas il les recouvre.
Le temps que mettent les bourgeons de la canne à se développer et à sortir du sol varie considérablement selon l'épaisseur de la couche de terre qui les recouvre et selon que cette couche s'oppose plus ou moins au libre accès de l'air. La durée de la germination de la canne varie également avec la nature du sol, et surtout avec l'époque de la plantation. Bien que sur la côte du Pérou, en effet, l'hiver soit peu rigoureux, ainsi que nous avons eu l'occasion de le dire plus haut, il n'en est {ras moins vrai que durant cette saison, il y a réellement une paralysation notable dans l'activité de la végétation, au moins pour certaines plantes, plus ou moins acclimatées. La canne plantée hors saison, comme de mai à octobre, pour la côte du Pérou, a besoin pour développer ses bourgeons, d'un temps incomparablement plus considérable que celle qui est plantée à l'époque des chaleurs, c'est-à-dire de novembre à avril, époque que les agriculteurs préfèrent pour exécuter leurs plantations. Il est néanmoins possible de planter à toute époque de
Tannée, si la direction générale des travaux de l'exploitation l'exige ainsi.
Le mode que la canne suit pour développer ses bourgeons et pour multiplier ses tiges (ahijar ou macollar) n'est pas sans offrir quelque intérêt au point de vue de la culture, et principalement de l'opération du buttage. Si Ton considère la tige qui a fourni la bouture comme un axe primaire, on voit les bourgeons qu'elle porte, ou axes secondaires, s'allonger progressivement, en se dirigeant vers le ciel, jusqu'à traverser empiétement la couche de terre qui les recouvre et les sépare du contact immédiat de l'atmosphère. Chacun de ces axes secondaires formera une tige dont la partie souterraine émettra des racines adventives destinées, désormais, à l'absorption des substances que la plante demande au sol pour se développer. Avant l'apparition de ces racines des axes secondaires, la bouture, ou axe primaire, en avait émis un grand nombre sous forme de filaments minces, naissant de la périphérie de chacfun de ses nœuds, et dont le rôle passager est de puiser dans le sol l'humidité nécessaire à la bouture pour que les éléments nutritifs, qu'une végétation antérieure avait emmagasinés dans ses tissus, puissent être absorbés par les bourgeons et favoriser ainsi leur développement. Les bourgeons s'alimentent ainsi jusqu'à ce qu'ils puissent prendre dans le sol par leurs propres racines adventives et dans l'atmosphère par leurs feuilles, les éléments nécessaires à leur nutrition et développement.
A la base des axes secondaires qui naissent de la bouture, on peut noter une série de nœuds, très-rapprochés, et pourvus, à l'aisselle de leurs feuilles, de bourgeons qui se développent presque simultanément. Il résulte de là que, si l'on examine l'un des bourgeons d'une bouture de canne plantée depuis quelque temp3, on voit sortir du centre du bourgeon un axe que nous pourrons appeler de première génération et qui porte à sa base une série d'axes latéraux de seconde génération, d'autant plus développés qu'ils sont plus périphériques, c'està-dire, plus âgés, ou, ce qui revient au même, qu'ils sont situés plus bas sur l'axe central dont ils sont issus.
Chacun de ces axes de seconde génération au nombre de 6 ou de 8 se trouve dans les mêmes conditions que l'axe de première génération qui les a produits, et, bientôt, on voit apparaître à leur base des racines adventives et une série de nœuds très-rapprochés et accompagnés de bourgeons dont le développement donne des axes de troisième génération au nombre de 6 à 8 pour chacun d'eux.
Un seul bourgeon de la bouture pourrait donc donner naissance à un nombre de tiges qui varie de 43 à 73, et comme la bouture porte au moins 5 ou 6 yeux, il en résulte que le nombre des tiges d'une touffe de canne pourrait passer 200 et même 300. Mais dans la pratique il n'en est jamais ainsi. 11 arrive souvent que plusieurs bourgeons de la bouture avortent ou pourrissent et, en outre, les axes de troisième génération qui, avec des soins spéciaux de buttage pourraient se développer tous, ne se développent qu'en petit nombre, ou pas du tout.
Dans un grand nombre d'exploitations et notamment dans celles du nord de la côte qui possèdent un terrain et un climat plus appropriés à
la culture de la canne que celles du sud, les soins de culture s'arrêtent là, et il n'y a plus qu'à donner de l'eau à la canne chaque fois que le besoin s'en fait sentir, tous les quinze jours ou tous les mois par exemple.
Dans d'autres exploitations, quand la canne a atteint à peu près 1 mètre de hauteur, on la butte à la charrue. Le joug des bœufs offre des dimensions telles que, la charrue passant entre deux sillons, les animaux cheminent entre les deux plus voisins à droite et à gauche du laboureur. Nous ne saurions dire jusqu'à quel point cette opération est utile et ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans les considérations qui nous la font, dans beaucoup de cas, considérer comme superflue, sinon comme nuisible, au moins quand on la pratique comme on le fait sur certaius points de la côte du Pacifique. 11 nous a été donné de voir de la canne qui n'était buttée qu'après la première coupe, d'autre qui avait quatre ou cinq ans et même dix ans et qui n'avait jamais été buttée, et cependant ces cannes avaient donné constamment et promettaient de donner encore d'abondantes récoltes.
Le nombre des arrosages que l'on donne à la canne varie énormément selon la nature du sol et selon la quantité d'eau dont on dispose pour l'irrigation. De toute manière, lorsque la canne a pris presque tout son développement, on lui retire l'eau complètement afin de lui permettre d'arriver plus facilement à maturité, c'est-à-dire en état d'être coupée avantageusement. L'époque à laquelle on cesse d'irriguer varie également avec la nature des terrains. Dans les terrains élevés et secs elle est plus tardive que pour les sols bas et humides comme il est facile de le comprendre. On peut dire d'une manière générale, qu'on cesse d'irriguer de trois à six mois avant la coupe. '
La coupe de la canne s'effectue à l'aide d'une serpe longue et mince appelée Machete. La canne, dépouillée de ses feuilles et de ses bourgeons terminaux, est conduite au moulin à dos d'animaux, sur des charrettes, ou à l'aide de wagons. Nous ne pensons pas utile d'entrer ici dans les détails de la fabrication du sucre au Pérou, fabrication qui est, plus ou moins, analogue à celle de tous les autres pays sucriers.