SUR L'IMPORTANCE DE LA DÉCOUVERTE DES GISEMENTS DE PHOSPHATE DE CHAUX
(Extrait de l'Écho Agricole du 2 décembre 1861.)
Quand on considère que les cendres de blé et de colza contiennent, en moyenne, 45 0/0 de leur poids d'acide phosphorique (1), et que, depuis des siècles, on n'a rendu à la terre, qu'en très-faible proportion, ce que les récoltes enlèvent chaque année ;qu and on voit l'Angleterre importer, de tous les points du globe, des débris osseux pour les répandre sur son sol, et quand on voit ce pays faire des récoltes qui, en moyenne, dépassent, par hectare, de beaucoup le rendement des nôtres, on demeure convaincu que la découverte de gisements inépuisables de phosphate de chaux fossile est une des plus grandes richesses que possède la France.
(1) L'acide phosphorique est au phosphate de chaux comme 1 : 2,18.
Si, en effet, on calcule cette richesse d'après les données officielles du rapport de M. Élie de Beaumont, en date du 13 juillet 1860, sans même tenir compte des gisements non encore circonscrits, mais déjà indiqués, on est conduit aux résultats suivants :
Un rapport adressé à M. le Ministre de l'agriculture évalue la surface des gisements de phosphate découverts à ce jour à 3000 kilomètres carrés.
L'épaisseur moyenne des couches superposées étant de 20 centimètres leur cube s'élève à 600 millions de mètres; or, le mètre cube pesant 1500 kilogrammes, le poids total de phosphate de chaux contenu dans les gisements aujourd'hui découverts est de 900 milliards de kilogrammes. Si Ton évalue seulement à un centime le prix du kilog., la valeur intrinsèque de cette richesse minérale serait de 9 milliards de francs, mais comme par le fait de son extraction, de sa pulvérisation et de son transport sur les lieux de consommation, le phosphate acquiert une valeur commerciale de plus de 6 centimes le kilogramme, l'exploitation successive de ces gisements jettera, en réalité, sur le marché, dans un temps plus ou moins long, une valeur de plus de 54 milliards de francs. Si on ajoute, à cette somme, le prix des emballages et de la main-d'œuvre et surtout si l'on se rend compte de l'augmentation de produits qui résultera de son emploi en Agriculture,
on peut, sans témérité, conclure que l'exploitation des gisements de phosphate de chaux fossile porte en elle-même une source de prospérité qu'on n'ose chiffrer, tant elle apparaît considérable.
Eh bien! la découverte de cette richesse immense, nous devons le dire, n'est point le résultat de circonstances fortuites, elle est due au génie d'observation, à la persévérance, aux travaux d'un seul homme, M. de Molon, qui a sacrifié les plus belles années de sa vie et des sommes considérables, nonseulement à la découverte des gisements de phosphate de chaux, mais encore à la vulgarisation en agriculture de ce puissant élément de fécondité, tant par ses expériences personnelles que par celles qu'il a provoquées sur tous les points et qui toutes ont donné les résultats les plus complètement satisfaisants.
M. de Molon n'a point envisagé son œuvre au point de vue mercantile, il s'est considéré comme chargé d'une grande mission qui devait faire entrer notre agriculture dans une phase nouvelle.
Le commerce des engrais et l'industrie agricole profitent aujourd'hui de ses découvertes et de ses sacrifices. Il ne reste à M. de Molon que l'honneur d'avoir rendu à la France un ctes plus grands services qu'il soit donné à un homme de pouvoir rendre à son pays.
Le Gouvernement doit considérer comme un acte de justice de ne pas abandonner M. de Molon, de l'indemniser et de le récompenser des travaux dont les résultats ruineux pour lui sont, pour la France, une source immense et inépuisable de richesse et de prospérité.
Signé : A, POMMIER,
Membre de la Société centrale d'agriculture de France.
Paris, 20 juillet 186L