L'AGRICULTURE RECONNAISSANTE
Un fait vient de se produire qui honorera la Société des Agriculteurs de France. Sur les conclusions d'un rapport qui lui a été présenté, dans sa séance générale du 21 février dernier, elle a demandé qu'une récompense nationale fût décernée à M. deMolon, en raison des services qu'il a rendus comme initiateur de l'utilisation agricole des phosphates fossiles ou coprolithes.
A la découverte de M. de Molon se rattache, en effet, le point de départ de l'une de nos plus belles révolutions agricoles, car c'est de là surtout que date la généralisation des engrais minéraux. On savait que le phosphate de chaux est l'un des éléments
essentiels de l'alimentation végétale, mais on voyait chaque année, en même temps que l'accroissement des besoins de l'agriculture relativement au phosphate, se manifester l'épuisement des sources où pouvait se trouver l'indispensable engrais phosphaté. On prévoyait avec inquiétude que les poudres d'os, en ce temps-là les seules sources connues de la matière phosphatée, seraient bientôt insuffisantes, dûton rendre à la circulation organique les ossements accumulés dans les sépultures jusque-là très-heureusement respectées. Et tandis que l'équilibre se détruisait d'année en année entre les dépenses et les recettes du sol en ce qui concerne les phosphates, il y avait, dans certaines terres et à très-petites profondeurs, des couches du précieux engrais minéral qui n'attendaient que le premier coup de pioche du mineur pour arriver en masse à l'agriculture. Eh bien, ce premier coup de pioche, c'est M. de Molon qui l'a donné.
Mais que d'épreuves, que de luttes pour faire apprécier cette poudre obtenue par le broiement des cailloux extraits de la terre des Ardennes ! On disait que semer cette poudre sur les champs cultivés, c'était absolument comme si l'on voulait semer de la silice pure. On riait, on se moquait du novateur. Sa poudre grise était' déclarée inassimilable par les plantes.
M. de Molon tint bon. Il distribua gratuitement des sacs de phosphate. Il demanda qu'on fît parler la terre et les récoltes. Il s'en remit à l'opinion des plantes, et bientôt de la Sologne, de la Bretagne, du Berri, des landes de Gascogne, lui arrivèrent des réponses qui, toutes, proclamèrent l'excellence du phosphate fossile. On était alors sous le régime des défrichements de landes avec l'emploi du noir animal, qui faisait dépendre l'agriculture landaise de la quantité constamment- décroissante, et dès lors bientôt insuffisante, des os employés à la fabrication des noirs de raffineries. L'engrais phosphaté ne se soutenait en rapport avec la demande qu'en s'additionnant de matières plus ou moins inertes. M. de Molon parut avec ses phosphates minéraux, et en même temps qu'il constitua une industrie minière appelée à un grand avenir, il affranchit l'agriculture d'une exploitation qui, en plus d'une circonstance, donna lieu aux fraudes les plus répréhensibles. Il fut reconnu que dans la région des landes siliceuses et granitiques, le phosphate minéral agit sans addition d'acide, et que, dans les terres épuisées par une ancienne exportation de phosphates, il agit à l'état de superphosphate. Le succès fut donc complet. Ce n'est pas trop dire qu'il a puissamment contribué à propager dans nos campagnes l'emploi des engrais plus ou moins chimiques qui, aujourd'hui, sont re-
gardés comme les compléments indispensables de la plupart des fumiers de ferme. Je me rappellerai toujours les rires moqueurs des paysans de Sologne, lorsqu'en 1857, M. de Molon m'ayant envoyé deux sacs de phosphate, je semai pour la première fois la poudre grise à Cerçay. Maintenant, ils ont vu, ils sont convertis. Comme dans les pays de landes, le phosphate a fait une véritable révolution en Sologne. Avec une dépense de 30 à 35 fr. par hectare, il permet d'obtenir des récoltes pour lesquelles il fallait autrefois dépenser de 60 à 70 fr. de noir animal...
La Société des Agriculteurs de France a compris que toute notre agriculture nationale a profité de la découverte de M. de Molon. Voici le rapport que nous avons présenté et dont elle a approuvé les conclusions après avoir entendu, en commission et en séance publique, MM. Drouyn de Lhuys, de Dampierre, Thénard et de Rougé :
« Messieurs,
<l C'est au nom de votre première section et de votre commission des engrais, dont le vote a été émis à l'unanimité, que je viens vous demander de vous associer à une œuvre de reconnaissance pour
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de grands services rendus à l'agriculture. Un homme d'initiative, M. de Molon, a doté la France d'une industrie minière qui, d'après les évaluations les plus réduites, livre chaque année à l'agriculture 200 millions de kilogrammes de phosphate minéral, représentant une valeur totale de 10 millions de francs.
<c M. Tisserand, inspecteur général de l'agriculture et directeur de l'enseignement supérieur d'agriculture, estime que cette somme se répartit de la manière suivante :
ce 1 million à la propriété foncière.
« 4 millions et demi en salaires.
« t million de transport au lavoir et du lavoir à l'usine.
ce 2 millions pour les usines à pulvérisation.
« 1 million et demi pour frais généraux et bénéfices du commerce.
« A cette somme de 10 millions s'ajoutent environ 2 millions payés aux chemins de fer et canaux pour transport des pays de provenance, aux pays de destination.
« M. de Molon a, pour ainsi dire, créé de toutes pièces une industrie essentiellement française, nonseulement parce que notre pays est ou peut devenir une mine très-productive de phosphates fossiles, mais encore parce qu'il a mis notre économie rurale en situation de restituer au sol le phosphate que lui en-
lèvent les récoltes de chaque année. Il n'y a pas que notre immense région de landes, de bruyères et d'ajoncs, qui soit fortement intéressée dans cette question des phosphates, il y a aussi notre ancien territoire cultivé où, pour appliquer la loi de la restitution au sol, l'agriculture a de plus en plus besoin de superphosphates, c'est-à-dire de phosphates avec addition d'acide. Il est donc permis de regarder la découverte des nombreux gisements de phosphate minéral qui abondent sur divers points de la France, notamment dans le Nord-Est, comme l'une des conquêtes contemporaines qui ont le plus contribué à l'accroissement de notre richesse nationale par l'agriculture. Et si la science a, dans cette voie comme dans beaucoup d'autres, fourni tout d'abord les plus précieuses indications, il faut convenir que M. de Molon, digne applicateur des idées scientifiques émises par les Berthier et les Élie de Beaumont, a été le grand promoteur de l'utilisation agricole des phosphates. Il a fait sortir la question du domaine de la géologie pure, et c'est à force de voyages d'explorations, à force de sondages, à force de distributions gratuites, à force de sacrifices de temps et d'argent, qui ont même compromis sa fortune, qu'il a aujourd'hui la satisfaction de voir son œuvre éle- • vée à la hauteur de l'une des plus fécondes découvertes du siècle. D'autres ont trouvé la loi de l'é-
puisement des phosphates par les récoltes. Son apport à lui, c'est d'avoir donné à l'agriculture le moyen de réparer cet épuisement en mettant dans la circulation végétale une matière minérale qui, jusque-là, gisait à l'état de non- valeur dans certaines terres seulement. C'est là, messieurs, une grande chose.
« Déjà de hautes récompenses ont été accordées à M. de Molon. Plusieurs rapports officiels, et spécialement ceux de M. de Mauny de Mornay et de M. Tisserand, ont mis en relief ses travaux. Nos savants les plus autorisés, MM, Dumas, Chevreul Élie de Beaumont, Boussingault, Malaguti, lui ont rendu justice. Ce matin même, devant la commission des engrais, qu'il présidait, M. le baron Thénard a rappelé que notre illustre et regretté géologue, Élie de Beaumont se plaisait à dire que l'homme qui l'avait mis sur la voie dans ses études sur les gisements de phosphates, et qui devait être regardé comme le véritable initiateur, comme l'auteur de la découverte, était M. de Molon. 11 n'est donc point étonnant, Messieurs, que M. de Molon ait obtenu plusieurs grands prix dans nos expositions universelles, et que tout récemment l'Académie des sciences lui ait décerné le prix de Morogues, qu'elle n'accorde qu'aux services les plus éclatants rendus à l'agriculture.
« Les travaux de M. de Molon datent de 1836. Ils
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sont de ceux qui n'enrichissent pas les chercheurs d'avant-garde. Mais l'agriculture reconnaissante n'oubliera pas que, si désormais elle dispose abondamment d'une matière fertilisante, sans laquelle les autres matières employées comme engrais perdraient une partie notable de leur effet utile, c'est à M. de Molon surtout qu'elle en doit le bienfait. M. de Molon a bien mérité de l'agriculture française, et c'est sous l'empire de ces convictions et de ces sentiments que nous venons demander à la Société d'émettre le vœu suivant :
« La Société des agriculteurs de France, considérant l'importance des services rendus à l'agriculture par M. de Molon, le promoteur de l'utilisation agricole des phosphates, émet le vœu qu'une récompense nationale soit accordée à M. de Molon* »
Après la lecture de notre rapport, M. Drouyn de Lhuys a ajouté :
« Messieurs,
ce On dit que la terre est reconnaissante; on peut « ajouter qu'elle communique cette vertu à ceux qui ce la cultivent : les agriculteurs n'oublient pas les ser- « vices qu'ils ont reçus. Voici une bonne occasion « d'en donner un éclatant témoignage en votant par « acclamation la proposition qui vous est faite d'é-
— CLXxvni — « mettre le vœu qu'une récompense nationale soit <c accordée à M. de Molon. *
L'assemblée a voté par acclamation les conclu* sions durapport.
E. Lecouteux,
Secrétaire général.
Conlommiep. — Typog. Albert PONSOT et P. BRÔDAKD.
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