‹ L'agriculture et le phosphate de chaux: notice sur les travaux et sur lesChapitre 48 sur 49 · CL VIII · texte numérisé non relu

CL VIII

froi, avec un illustre géologue, si notre civilisation n'était pas, par suite de l'épuisement de nos terres en acide phosphorique, condamnée à disparaître comme celles de Babylone, de la Sicile, etc., etc.... L'exploitation des phosphates fossiles est heureusement venue nous sauver du danger.

De grands dépôts d'apatite avaient été signalés dans l'Estramadure et en Norwége ; on essaya ces substances après les avoir réduites en poudre et traitées par l'acide sulfurique; on fit les mêmes expériences en 1850 avec des phosphates fossiles du Sussex : les résultats furent favorables; mais ces tentatives passèrent inaperçues en France. Il y avait, au reste, un homme qui travaillait pour elle, qui, depuis 1836 la- parcourait en tous sens, opérait, sur mille points différents, des sondages, cherchait à la doter de gisements de phosphates de chaux autrement importants que les quelques lambeaux qui venaient d'être signalés en Angleterre. Cet homme, c'était M. de Moïon.

Quand il vint à l'Académie signaler l'existence des gisements considérables de phosphates de chaux qu'il avait découverts dans 40 départements, ce n'était pas un fait fortuit et de pur hasard qu'il annonçait, c'était l'œuvre de longues années de travail; c'était le fruit de 20 années de recherches patientes, assidues et coûteuses ! M. de Molon ne se con-

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tenta pas, en effet, de signaler la présence du phosphaste de chaux sur un grand nombre de points, dans 40 départements ; il constata et fit voir que les gisements de phosphate de chaux ne constituent pas des amas épars et indépendants, mais qu'il existe entre eux des liens de continuité et qu'ils forment des couches régulières d'une exploitation facile et avantageuse. Les affleurements en furent indiqués sur une carte; du premier coup ils signalaient un gisement situé entre Novion-Porcien (Axdennes) et Saint -Florentin (Yonne) n'ayant pas moins de 300 kilomètres de long sur 1,000 à 10,000 m de large et capable de fournir, par une exploitation à ciel ouvert, près d'un milliard de mètres cubes de phosphate de chaux.

M. de Molon annonçait en même temps ce fait important et nouveau, que les phosphates minéraux pour être assimilables par les plantes n'ont pas besoin d'être traités par un acide, qu'il suffit qu'ils soient réduits en poudre impalpable.

Enfin, voulant couronner son œuvre, M. de Molon n'hésita pas à se lancer dans les chances de la création de l'industrie des phosphates de chaux. Il entreprit l'exploitation industrielle des phosphates minéraux.

Comme beaucoup d'inventeurs qui ont été les bienfaiteurs de leur pays, M. de Molon n'a pas

trouvé dans sa création, la juste récompense à laquelle son travail et ses belles découvertes lui donnaient tant de droits.

Aux difficultés matérielles qui accompagnent toujours les débuts de toute entreprise nouvelle se joignirent de violentes oppositions : un petit nombre d'hommes d'élite, et parmi eux il faut citer M. Élie de Beaumont, cherchaient à le soutenir, mais il fut l'objet d'attaques passionnées du plus grand nombre.

Ne pouvant contester le fait de l'existence de la richesse minérale révélée par M. de Molon, on en vint à en nier la valeur et on contesta l'efficacité de la poudre de Nodules à la fumure des terres. Pendant 4 ans M. de Molon eut ainsi à lutter contre le mauvais vouloir des uns, les hostilités sourdes des autres; il perdit, dans cette lutte, sa fortune (1) mais non sa foi dans son œuvre et son courage : après 4 ans d'efforts, la démonstration de ses idées était complète, la vérité était devenue manifeste; les effets de- la poudre de phosphate de chaux étaient constatés d'une façon irréfutable ; les landes de Sologne, de Gascogne, de Bretagne et du centre, avaient

(1) M. de Molon dut, pour faire faire des expériences, vendre à perte plusieurs millions de kilogrammes de phosphate de chaux. Il fit exploiter 34,211 tonnes de nodules de 1856 à 1858. — Une faillite dont il fut victime faillit compromettre l'industrie naissante. — M. de Molon sauva l'exploitation, mais perdit plus de 800,000 fr.

enfin l'engrais économique et avantageux qui leur convenait pour leur mise en valeur. — L'exploitation du phosphate de chaux avait pris rang parmi les industries régulières et stables et plus de 50 usines étaient établies pour l'extraction et la préparation des phosphates demandés par l'agriculture.

Le moment semblait venu pour M. de Molon de reconstituer sa fortune perdue et de trouver enfin le fruit de son labeur, mais de nouveaux déboires l'attendaient : un arrêt de la cour de Paris, tout en lui rendant pleine justice, lui enleva la propriété des gisements qu'il avait découverts, parce que la loi du 21 avril 1810 ne comprend pas les couches de phosphate de chaux parmi les mines susceptibles de concession ; l'existence de cette substance n'étant pas même soupçonnée à l'époque où la loi sur les mines fut rédigée ! . . .

M. de Molon dut, dès lors, abandonner l'exploitation industrielle des phosphates minéraux, mais il n'en a pas moins continué ses recherches des gisements exploitables-, et chaque année il a pu accroître l'importance de nos richesses connues. Ainsi il a successivement signalé l'existence d'importants gisements de phosphates minéraux dans le département du Pas-de-Calais où* ils sont devenus un centre d'exploitation : dans les Alpes-Maritimes,

dans la vallée de Clarc, dans la Côte-d'Or, dans la

Haute-Saône, dans le Jura, l'Isère, l'Ain, la Drôme, la Nièvre, la Seine-Inférieure près de Neufchâtel et enfin dans le Calvados, sur le bord de la mer et dans une zone qui longe le chemin de fer de Caen à Bayeux.

La dernière découverte a été digne de ses débuts. Les dépôts du Calvados dont il vient de révéler l'existence n'ont pas une superficie moindre de 48,000 hectares; ils renferment une réserve de phosphate minéral qui est estimée à 150 milliards de kilogrammes. C'est 7 milliards et demi de francs que M. de Molon vient d'ajouter ainsi à la fortune delà France !....

Quant à l'exploitation industrielle des phosphates minéraux, elle a suivi depuis une marche progressive régulière ; les usines pour la pulvérisation des nodules se sont multipliées ; on en compte de 70 à 80 aujourd'hui, l'extraction du phosphate est partout très-active, elle n'occupe pas moins de 3,000 ouvriers; on ne rencontre plus seulement des exploitations de phosphate à ciel ouvert, il y en a qui procèdent au moyen de galeries pour atteindre les couches profondes. Certains chemins de fer, entre autres celui de Verdun à Sainte-Menehould, sont alimentés presque uniquement par les transports du phosphate minéral.

« L'exploitation des phosphates de chaux, dit

oc M. Nivoit, Ingénieur des mines, dans un rapport « adressé au conseil général de la Meuse, s'étend « pour ainsi dire d'une manière continue sur les af- « fleurements des sables verts dans 31 communes « du département de la Meuse, et sa production « annuelle dépasse 41 millions de kilogrammes en « donnant du travail à 920 ouvriers. »

Dans le département des Ardennes, l'exploitation atteint le chiffre de 20,000 tonnes par an et occupe de 350 à 400 ouvriers.

L'exploitation s'est propagée dans d'autres départements encore; mais toujours sur les gisements signalés par M. de Molon; dans le Pas-de-Calais, une compagnie importante extrait et pulvérise environ 27,000 tonnes de nodules ; dans la Drôme, l'exploitation porte sur 15 à 18,000 tonnes

Enfin, d'après M. Thénard, de l'Institut, une compagnie américaine emploierait une force de 600 chevaux à la perte du Rhône près de Belgarde pour pulvériser les nodules qu'elle fait extraire dans le pays (1).

Les travaux de M. de Molon n'ont pas seulement exercé une grande influence en France et jeté les

(1) L'exploitation du phosphate minéral a lieu aujourd'hui dans 13 départements, savoir : Ardennes, Meuse, Marne, Haute- Marne, Cher, Nièvre, Allier, Ain, Drôme, Aveyron, Lot, Tarnet-Garonne ; prochainement elle le sera dans le Calvados, l'Eureet-Loir et la Sarthe.

bases d'une industrie devenue très-prospère. Ils ont été le point de départ de recherches et de découvertes tout aussi importantes dans les pays étrangers ; c'est l'examen de ses échantillons et de ses cartes , à l'exposition agricole internationale de Cologne, en 1865, qui a amené les Allemands, les Autrichiens et les Russes à faire des recherches analogues dans les terrains similaires : c'est donc grâce à lui qu'ils sont arrivés à découvrir et à exploiter des gisements de phosphate minéral qui sont pour eux une source de richesse.

Les documents nous manquent pour apprécier à leur juste valeur les résultats de l'exploitation des phosphates minéraux et l'importance de l'industrie créée en France par M. de Molon; toutefois, les évaluations les plus réduites n'estiment pas à moins de 200 millions de kilogrammes la quantité de phosphate minéral livrée annuellement par l'industrie française à l'agriculture.

Arrêtons-nous un moment sur ce chiffre et voyons ce qu'il représente.

Le phosphate de chaux réduit en poudre valant sur place 50 francs la tonne, le produit annuel de l'exploitation industrielle représente donc une valeur de 10 millions de francs.

Cette somme se répartit à peu près de la manière suivante :

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1 million à la propriété foncière ;

4 millions 500,000 fr. au travail à titre de salaire;

1 million pour le transport au lavoir et du lavoir à l'usine;

2 millions pour les usines;

1 million 1/2 pour les frais généraux et les bénéfices du commerce .

A cette somme de 10 millions il faut ajouter en- ' core au moins 2 millions payés aux chemins de fer, aux canaux et au cabotage pour le transport du produit jusqu'aux lieux de consommation.

Ces 200,000 tonnes de phosphates de chaux employés par l'agriculture donnent une augmentation de produits qui- ne peut être estimée à moins de 3 millions de quintaux métriques de grain valant 55 millions de francs au plus bas mot, et en cela je prends 1/5 à peine de la plus-value indiquée par Liébig (page 144, vol. 1, Les lois naturelles de l'agriculture), comme correspondant à l'emploi de la poudre d'os.

Ainsi, bénéfice pour la propriété foncière de 1 million de francs par an, accroissement de 50 à 60 millions de produits annuels pour la consommation publique, bénéfice pour l'agriculture de 20 à 30 millions, 4 à 5 millions de salaires assurés au travail national, plus de 2 millions de transport pour nos chemins de fer, nos canaux et notre cabotage. Tels

sont les résultats annuels de l'industrie des phosphates de chaux dans l'état actuel des choses.

Et cette industrie est loin d'être passagère; elle a un avenir plus largement assuré qu'aucune de nos plus solides industries minières.

En ne. tenant compte, en effet, que des trois grands gisements découverts par M. de Molon dans la Meuse, les Ardennes et le Calvados, nous y trouvons une masse de phosphate de chaux pour ainsi dire inépuisable.

D'après les calculs de M. Nivoit, le sol du département de la Meuse renfermerait encore aujourd'hui en état d'être exploitées 80 millions de tonnes de phosphate de chaux minéral/ Le département des Ardennes doit en posséder 20 millions de tonnes au minimum.

Les calculs de MM. de Molon et Guillier portent à 1 50 millions de tonnes la quantité de nodules renfermée dans les gisements exploitables du Calvados.

Les gisements de la Meuse, des Ardennes et du Calvados contiendraient donc ensemble 250 millions de tonnes de phosphate de chaux à la disposition de l'agriculture et de l'industrie : c'est une valeur de 12 milliards et demi de francs que l'industrie a à retirer du sol et qui, placée entre les mains des cultivateurs, apportera 50 milliards de francs en excédant de production.

Cette réserve de phosphate minéral renferme le phosphore nécessaire à la production de 50 milliards de quintaux métriques de blé.

M. Élie de Beaumont a calculé que, depuis le temps des Celtes jusqu'à notre époque, le phosphate qui a été emprunté au sol et non rendu par les générations qui se sont succédé sur le territoire français, s'élève à 2,000,000 de tonnes; on voit que les découvertes de M. de Molon nous mettent à môme de restituer largement au sol de la patrie sans avoir à troubler l'asile des tombeaux qu'un pieux sentiment nous fait conserver précieusement. La centième partie de ce que renferment les gisements découverts y suffirait, tout en pourvoyant encore. aux pertes annuelles de notre génération, lesquelles, pour une population de 40 millions d'habitants, ne doivent pas dépasser 6 à 7,000 tonnes par an.

Si nous supposons d'autre part (avec MM. Dumas et Malagutti), que 2 millions de tonnes de phosphate fossile soient nécessaires pour assurer notre production agricole et compenser le déficit de nos fumiers en acide phosphorique , nous trouvons que les 250 milliards de kil. de phosphate de chaux signalés par M. de Molon dans les trois gisements ci- dessus indiqués, suffisent pour la consommation agricole et pour l'alimentation des usines actuelles

de phosphate minéral avec toute leur activité présente pendant 125 ans : qu'on ajoute à ces 3 dépôts ceux qu'il a découverts dans 30 autres de nos départements, et on verra que l'exploitation pendant plusieurs milliers d'années, sera insuffisante pour épuiser nos approvisionnements et qu'en ce qui concerne le phosphate de chaux nous n'en manquerons jamais.

Ces chiffres et ces faits n'ont pas besoin de commentaires ; ils montrent la grandeur de l'intérêt qui s'attache à la découverte des gisements de phosphates minéraux et la grandeur du service rendu au pays par M. de Molon.

Est-il convenable , est-il juste que l'homme qui s'est ruiné pour doter son pays d'une industrie qui rapporte à l'agriculture annuellement une augmentation de 40 à 50 millions de produits, qui lui a révélé l'existence d'un capital de 12 à 15 milliards, qui, par ses découvertes, a permis à l'agriculture de prendre un nouvel essor et de conquérir sûrement et , économiquement des milliers d'hectares de terres, de landes incultes, reste victime de son dévoûment et l'auteur du malheur de ses enfants? Le pays ne le voudra certainement pas! Il acquittera sa dette, nous en avons pour garant les considérations élevées que M. Bert a développées dans son rapport remarquable sur M. Pasteur.

Telles sont mes appréciations sur les travaux et les découvertes de M. de Molon et ce serait pour moi un bien grand bonheur si elles pouvaient contribuer, pour une faible part, à lui faire rendre la justice qui lui est due.

Paris, le 15 avril 1875.

Signé : Eugène TISSERAND.

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