LE PROBLÈME LE PLUS IMPORTANT DE L'INDUSTRIE
« agricole moderne. » (Voir l'Annexe, pages xlv et suivantes.)
Sans doute, une semblable intervention et des témoignages d'autorités si compétentes auraient dû faire naître la confiance et rendre ma tâche plus facile; mais, outre qu'ils ne parvenaient à la connaissance que d'un petit nombre d'agriculteurs, on sait combien la routine est persistante et les cultivateurs rebelles aux conseils de la science.
D'un autre côté l'indifférence de la presse agricole et de la Direction de l'agriculture n'en continuait pas moins.
L'expérience, répétée dans chaque contrée, pouvait seule vaincre la résistance des uns à l'opposition des autres ; sans doute, les résultats acquis me servaient de point d'appui, mais ce n'était que peu à peu et au moyen de sollicitations directes, pressantes et de sacrifices considérables, que je pouvais y parvenir.
Je crois qu'il n'existe pas de tâche plus pénible et plus difficile que celle de vulgariser, parmi les cultivateurs, qui ne lisent, en général, pas plus qu'ils n'écrivent, et ne croient qu'à ce qu'ils voient, une chose nouvelle, quel que soit l'avantage qu'ils puissent en retirer, surtout lorsqu'il faut en payer le prix.
J'avais, en outre, à combattre des ennemis redoutables qui faisaient une guerre d'autant plus acharnée au phosphate de chaux fossile, qu'ils savaient que, le jour où cet engrais serait admis dans les usages ordinaires de la culture, leur commerce serait frappé de mort.
Ces ennemis étaient les nombreux- marchands dont le commerce consiste dans la falsification des engrais industriels : « hommes avides et sans foi, « suivant l'expression de M. de Mortemart, au Corps «législatif (session de 1851), qui exploitent d'une « désastreuse manière la crédulité et les besoins des « cultivateurs, et qui, au milieu de ces déceptions, « obtiennent un résultat constant, celui de gagner <c de 750 à 1000 p. 0/o et même au delà. » (Voir l'Annexe, pages vi et suivantes.)
Je n'ai reculé devant aucun obstacle pour atteindre mon but, et, afin qu'on puisse apprécier l'étendue de mes sacrifices, il me suffira de dire que, depuis le mois d'avril 1855 jusqu'au mois de juin 1861, j'ai fait livrer 34,211,000 kilogrammes de phosphate de chaux à l'agriculture, une petite partie, au prix de 5 francs les 100 kilos, qui me revenaient à 9 francs, et la plus grande partie gratuitement ; encore étais-je souvent obligé de me porter garant des récoltes. (Voir l'Ajinexe, pages xl et suivantes.)
Mes efforts pour l'utilisation du phosphate de
chaux ne se bornèrent pas à ces sacrifices, je cherchai dans diverses publications (voir notamment le Moniteur universel des 21, 22, 27 novembre et , 30 décembre 1859), à expliquer le rôle si important qu'il joue dans la vie animale et végétale, ainsi que le danger de son épuisement.
D'un autre côté, m'appuyant sur l'opinion d'un illustre savant, le baron J, Liebig, j'essayai notamment de faire comprendre que si la culture de la pomme de terre, dans les conditions où elle a été faite, a rendu d'immenses services à l'alimentation publique, elle n'a pas moins entraîné à sa suite deux graves inconvénients * D'abord elle a empêché le continent de s'apercevoir du marché de dupe qu'il faisait en troquant son phosphate de chaux, sous la forme d'os, contre de l'or anglais. Sans la quiétude inspirée par la pomme de terre, on n'aurait pas tardé, si longtemps, à s'apercevoir que le pain et la viande, dont on se nourrissait dans les Iles Britanniques, étaient formés d'éléments enlevés au continent. Pendant que le tiers des nations du centre de l'Europe, vivait presque entièrement de pommes de terre et allait, pour cela, en s'affaiblissant , la masse du peuple anglais n'absorbait ce tubercule que comme un appoint du pain et de la viande, et conservait sa force et sa santé.
11 est un fait certain, c'est que depuis l'introduc-
tion de la pomme de terre, dans le régime alimentaire des peuples, la taille moyenne de l'homme a diminué à un tel point en France et en Allemagne qu'il a fallu la réduire réglementairement pour le service militaire. En 1789, le minimum de la taille d'un fantassin français était de 165 centimètres; en 1818, il n'était plus que de 157 et aujourd'hui il est de 2 centimètres de moins. En moyenne on réformait en France jusqu'en 1870, pour défaut de taille et de conformation, au-delà de la moitié des conscrits.
La taille du militaire saxon en 1760 était de 178 centimètres, et aujourd'hui elle est de 155. En Prusse, la mesure militaire est devenue la même que celle de la France et, d'après le docteur Meyer, il résulte d'une moyenne de neuf ans, que sur 1000 conscrits, 716 sont impropres au service militaire, dont 317 pour défaut de taille et 399 pour infirmités.
On a beau attribuer notre amoindrissement physique aux grandes guerres qui, pendant les 15 premières années de ce siècle, ont ensanglanté l'Europe, on peut répondre à cela, que les guerres meurtrières sont aussi anciennes que l'homme, et que l'on ne s'est jamais aperçu qu'elles aient eu pour résultat immédiat l'étiolement de l'espèce.
« La substance osseuse, dit Liebig, qui manque « au squelette de l'homme, en France et en Alle-
« magne, poui maintenir l'ancienne taille moyenne, « a été exportée en Angleterre avec les os , et a a servi à conserver au squelette du soldat et du trace vailleur anglais sa dimension et sa force. »
Quoi qu'il en soit, la culture de la pomme de terre est arrivée à propos pour éloigner une catastrophe, et en cela elle a trouvé un auxiliaire dans les grandes guerres de la fin du siècle dernier et du commencement de celui-ci, guerres qui ont diminué le nombre des consommateurs.
ce Si ces guerres, dit encore Liebig, n'avaient pas « eu lieu, et si, sur le continent, la population avait ce suivi, de 1790 à 1815, une progression semblable à ce celle que l'on observe de nos jours , plusieurs « millions d'hommes de plus auraient eu à supporter « les famines de 1816 et de 1817, et celui qui se ce rappelle ces années désastreuses, admettra, sans ce peine, que certains pays d'Europe eussent alors ce vu se dérouler des scènes d'horreur que le moyence âge n'a jamais connues.
Deux autres causes qui ont retardé la ruine de l'agriculture européenne, sont l'utilisation du noir animal depuis 1832, la découverte accidentelle du guano et son emploi comme engrais depuis 1841. (Le noir animal renferme 65 p. 0/0 de phosphate de chaux et le guano 25 p. 0/0 en moyenne , plus 10 p. 0/0 d'azote).
Avant d'apprécier l'influence qu'ont exercée ces découvertes sur les destinées de l'agriculture, admettons d'abord, avec Liebig, qu'en fumant à l'aide du guano, on obtient, pour chaque kilogramme de cette substance, en quatre ou cinq ans, 5 kilog. de blé (ou équivalent de blé, froment, orge, avoine, pommes de terre, trèfle, etc.), en sus de ce que l'on aurait obtenu sans cet auxiliaire. Cela admis, il faut se rappeler que, d'après les documents officiels, la quantité de guano importée en Europe depuis sa découverte, s'élève à plus de 12 millions de tonnes. Il suit de là que dans l'espace -de 35 ans les terres cultivées de l'Europe ont donné un produit supérieur de 60 millions de tonnes de blé, ou de ses équivalents, à celui qu'elles auraient pu fournir par la seule application du fumier. Il résulte de ce qui précède que, pendant le même temps, plusieurs millions d'individus ont trouvé leur nourriture complète dans cet apport d'engrais étranger.
Mais ces ressources deviennent de plus en plus insuffisantes : les gisements de guano seront bientôt épuisés, et on se ferait une grande illusion si l'on comptait sur la formation de nouveaux dépôts ; il faudrait pour cela des milliers d'années, en supposant encore que les animaux producteurs de guano se trouvent, pour l'avenir, dans les mêmes conditions que par le passé.
Les cultivateurs anglais ont mieux et plus tôt compris que les nôtres la nécessité des engrqjs minéraux. M. Cuthberg W. Johnson, dans son discours au club central des fermiers, prononçait, en effet, dès 1863, les paroles suivantes :
« Notre population augmente à raison de mille « bouches par jour, et il n'y a qu'un seul moyen de « tenir tête à cet accroissement, c'est de produire un « supplément de récoltes. On ne peut augmenter la « production qu'en développant l'emploi des engrais « dits industriels, c'est-à-dire d'engrais obtenus en a dehors de la ferme; de bons agriculteurs prati- « ciens ont posé en fait, qu'une terre ne peut désôr- « mais* être cultivée avec profit, en Angleterre, à « moins d'une application annuelle de 78 à 80 francs « d'engrais artificiels à l'hectare. En ce moment, le « débours des fermiers anglais, pour cet objet, ne se « monte pas, en moyenne générale, à plus de 15 « francs par hectare, et, par conséquent, ils n'em- « ploient pas un cinquième de la quantité d'engrais « artificiels que le sol devrait recevoir. »
J'avais fait paraître, dans le Moniteur universel, en 1859, sous le titre : Fertilisation du sol par le phosphate de GHAux fossile, une série d'articles que je fis réunir en brochure. Cette publication eut pour effet d'attirer l'attention d'un grand nombre de savants et d'agriculteurs sur cette question.
Sachant que le Ministère de l'agriculture disposait djun fonds spécial, pour encourager et répandre dans le monde agricole, toutes les publications qui pou* vaient lui être utiles, je demandai à M. le Directeur de l'agriculture, de vouloir bien souscrire, suivant l'usage en pareille circonstance, à un certain nombre d'exemplaires pour m'aider à payer les six mille que je venais de faire tirer par les presses du Moniteur. M. le Directeur me refusa, en me disant que, malgré la sanction d'autorités scientifiques, la pratique ne s'était pas encore suffisamment prononcée sur l'utilité agricole des phosphates que j'avais découverts; qu'il ne pouvait, en conséquence, engager officiellement sa responsabilité en contribuant à propager un enseignement qui pouvait être erroné.
A cette époque (1860), eut lieu, au Palais de l'Industrie, une exposition générale d'agriculture; c'était une circonstance des plus favorables à la vulgarisation du phosphate fossile. J'y exposai les plans de gisements que j'avais découverts, des nodules des phosphates de chaux naturels et pulvérisés, et enfin les fossiles caractéristiques des étages géologiques où ils existent.
Le Jury de l'Exposition me décerna la grande médaille d'honneur et émit à l'unanimité le vœu qu'une récompense nationale me fût accordée. Ce
fut le premier hommage rendu à l'importance de la découverte des gisements de phosphate de chaux fossile.
A partir de cette époque les idées semblèrent se modifier à la direction de l'agriculture et devenir plus favorables. Le premier témoignage qui m'en fut donné, fut la demande que me fit le Directeur d'un certain nombre d'exemplaires de la petite brochure à la publication de laquelle il avait d'abord refusé de concourir. Je lui en fis remettre 600 exemplaires à titre gratuit.
Bientôt les demandes de phosphate fossile se multiplièrent et prirent une extension plus considérable.
D'un autre côtelés propriétaires des terrains phosphatés, loin de s'opposer désormais à l'extraction des nodules, s'y prêtèrent avec d'autant plus d'empressement, qu'en outre de l'indemnité qu'ils recevaient pour le droit d'exploitation, ils avaient reconnu, qu'au lieu de nuire à leur sol, le travail de l'extraction lui donnait une perméabilité qu'il n'avait pas, et en améliorant ainsi son état physique, le rendait plus fertile.
La condition des transports était aussi entièrement modifiée : le chemin de fer des Ardennes venait z d'être livré à la circulation et il traversait les principaux gisements.
Le prix du transport de la tonne de nodules, qui avait coûté 12 f. et au-delà, pour venir des lieux d'extraction au canal des Ardennes, n'était plus que de 2 f. 50 à 3 f . et quelquefois moins, pour certaines gares, d'où le transport à Paris ne coûtait pas plus cher que par le canal.
Les cultivateurs eux-mêmes et les ouvriers de la contrée, familiarisés avec le travail d'extraction, proposaient de livrer la tonne de nodules rendue en gare ou dans les lieux d'embarquement, au prix de 10 francs au lieu de 32 payés jusqu'alors.
Enfin la pulvérisation des mille kilog. de nodules, qui avait coûté 15 francs, en moyenne, pouvait être obtenue à 5 francs.
En un mot, la tonne de phosphate de chaux fossile pulvérisé qui était revenue, à Paris, au prix minimum de 90 francs, jusqu'au mois de juin 1861, n'allait plus y coûter que 55 francs, au minimum, emballage compris.
Les faits sont venus démontrer l'exactitude de mes prévisions: aujourd'hui la tonne de phosphate de chaux se vend, à Paris, au prix de 50 et même de 45 francs, emballage compris.
L'industrie des phosphates de chaux fossiles était dèslors créée de toutes pièces; des gisements inépuisables étaient découverts et les conditions de leur emploi avaient reçu, des expériences agricoles, la
sanction la plus complète. (Voir l'Annexe, pages cxm et suivantes, cv et suivantes, cliv et suivantes.)
Dans le rapport, en date du 13 juillet 1860, que M. l'Inspecteur général des mines, Élie de Beaumont, adressa, sur sa demande, à M. le ministre de l'agriculture, tant sur la situation de l'exploitation des phosphates de chaux, que sur leur utilisation par l'agriculture, on lit en effet :
« M. de Molon a familiarisé les habitants des camoc pagnes avec l'extraction des nodules phosphatés oc et aujourd'hui il suffirait de commandes constantes « pour que leur exploitation devînt une industrie oc courante et lucrative.
ce En outre, par une activité incessante, il a réussi « à déterminer des agriculteurs, peu nombreux oc d'abord, mais dont le nombre s'est accru jusqu'à <c 8000, dans le court espace de quatre années, à « essayer, dans leurs champs, l'application du phos- « phate de chaux fossile.
« Les essais ont réussi partout, et dans le moment oc actuel, plus de 10 000 hectares de terre repartis oc sur 32 départements ont reçu comme engrais les oc phosphates de M. de Molon et en ont fait connaîoc tre les heureux effets.
oc L'utilité de l'emploi agricole des nodules de oc phosphate de chaux simplement pulvérisé, est oc donc, dès à présent, un fait constaté par des expé-
« riences assez étendues pour être regardées comme ce irréfragable par les juges les plus compétents.
« On peut même dire que l'application des phos- « phates à l'agriculture, déjà passée dans Tordre des ce faits pratiques par l'effet des travaux de M. de ce Molon, constitue, dès à présent, une industrie ce qui, bien qu'à l'état naissant, est déjà viable et « assurée de ne jamais périr en France.
ce Je crois, en effet, M. le Ministre, que l'agriculr ce ture française est déjà redevable à M. de Molon de ce ce service capital; mais il y aurait lieu de craindre ce que si l'industrie du phosphate était privée du ce concours de son auteur, elle ne végétât pendant ce plusieurs années.
ce Votre Excellence comprendra que M. de Molon, ce privé de la totalité de sa fortune et ayant même ce contracté des emprunts pour soutenir cette opérace tion, ne peut plus continuer de semblables sacrifices « et qu'il est même menacé de succomber complécc tement, ainsi qu'il Ta fait connaître à Votre Excelce lence dès le 14 avril dernier, si le concours « financier sur lequel il a dû compter et qui seul « peut empêcher tout ce qu'il a d'activité, de conce naissances et d'expériences, d'être paralysé et ce perdu, à la fois, pour lui-même et pour le pays, ce ne lui est pas immédiatement donné.
ce II appartient à Votre Excellence de décider si
« l'Etat peut doter l'industrie des phosphates de « chaux, d'une somme assez considérable pour la « placer au nombre des grandes industries. »
M. Élie de Beaumont fait ensuite un calcul par lequel il établit que, pour maintenir la fertilité normale du sol de la France, il faudrait lui restituer annuellement deux millions de tonnes de phosphate de chaux, soit pour cent millions de francs, sans y comprendre le prix des transports.
Selon M. Malaguti, Doyen de la faculté des sciences à l'académie de Rennes, pour maintenir la fertilité des terres actuellement cultivées, il faudrait leur restituer annuellement, au moins 1,700, 000 tonnes de phosphate de chaux, sans y comprendre la quantité, proportionnellement plus considérable, qu'exigerait la mise en valeur de nos 8 millions d'hectares de terres incultes.
Enfin. M. Dumas, président de l'enquête sur les engrais industriels, dit, dans son rapport au nom de la commission :
« Les phosphates de chaux fossiles ont été signalés « comme devant jouer un rôle décisif dans le travail « de fertilisation du sol : Le guano, disait-on dans « le cours de l'enquête, n'est qu'une ressource tem- . ce poraire, limitée. La découverte des phosphates « fossiles est donc une découverte providentielle.
ce Pour justifier ces appréciations, il suffit de rap-
- 42 — ' « peler que le sol cultivé en France, a besoin, « chaque année, d'une restitution de phosphate de ce chaux, qui atteint près de deux millions de tonnes, « abstraction faite des contrées qui en sont natua rellernent pourvues.
<l II ne paraîtra pas surprenant, d'après cela, que «les terrains des Ardennes, de la Meuse et des « autres départements où il existe des gisements de « phosphate de chaux, offrent à l'activité nationale « une mine dont les ressources s'élèvent à des « sommes d'une grande importance, dans lesquelles « le droit d'exploitation perçu par les propriétaires ce du sol, comptera pour plusieurs centaines de