DE CHAUX FOSSILE A L'ÉTAT DE POUDRE NATURELLE
La découverte de cette nouvelle richesse minérale avait eu, par le fait de ma communication à l'Académie des sciences (voir l'Annexe, page XXIX), un grand retentissement dans le monde scientifique et agricole ; aussi me fut-il bientôt fait des propositions pour l'exploitation industrielle des gisements que je venais de découvrir.
Un financier, M. X., qui, ayant habité l'Angleterre, y avait appris que le phosphate de chaux des os, de l'apatité et même de nodules, appelés improprement coprolithes, y était déjà employé sur une vaste échelle, me proposa d'entreprendre avec mon concours cette exploitation au développement de laquelle il s'engageait à fournir les capitaux nécessaires, en même temps qu'il se chargeait delà direc- tion industrielle et commerciale; ma coopération devant rester exclusivement technique et agricole.
Aucune convention ne fut écrite, ni même arrêtée entre nous pour cette première exploitation qui ne devait d'abord être qu'expérimentale. Mais M. X, ayant fait un voyage en Angleterre, en rapporta l'assurance d'un débouché qui ne devait avoir, suivant lui, d'autres limites que les quantités qu'il pourrait
faire extraire, et, comme il était déjà un des principaux entrepreneurs des vidanges de Paris et par suite en rapport avec de nombreux marchands d'engrais, il se persuada qu'il trouverait encore de ce côté un grand écoulement à ce nouvel élément de fécondité des terres.
Il rechercha donc immédiatement des entrepreneurs d'extraction et bientôt il passa deux marchés qui lui assuraient la livraison aijnuelle, soit dans les bassins de la Villette (Paris), soit dans un des ports de la Manche compris entre Rouen et Dunkerque, d'une quantité de phosphate de chaux pouvant s'élever jusqu'à concurrence de 90,000 tonnes.
Comme auteur de là découverte des gisements qu'il s'agissait d'exploiter dans les départements de la Meuse et des Ardennes, les entrepreneurs exigèrent ma signature en garantie de l'existence des quantités de phosphate qu'ils s'engageaient à exploiter ; j'hésitai d'autant moins à la leur donner que j'étais certain que ces gisements en renfermaient plusieurs millions de tonnes *.'
L'on verra bientôt le parti que ces hommes tirèrent de ma signature.
1. Un rapport de M. Nivoit, ingénieur des mines, fait en 1873, à la demande du conseil général du département de la Meuse, évalue à 80 millions de tonnes la quantité de phosphate de chaux contenue dans les gisements que j'ai signalés dans 31 communes de ce département.
A partir de cette époque, octobre 1856, les extractions de phosphate de chaux marchèrent rapidement et au 1 er avril 1857 plusieurs milliers de tonnes étaient arrivées à la Villette (Paris), où ils étaient pulvérisés pour être livrés à l'agriculture, et un million cent mille kilogrammes avaient été expédiés en Angleterre à l'état de nodules.
Ce début avait tellement convaincu M. X: du brillant avenir réservé à cette exploitation, qu'à cette même époque, 1 er avril, il insista pour qu'une convention régulière intervînt entre nous, convention d'après laquelle il s'engageait à fournir à l'exploitation des gisements de phosphate fossile dont je lui apportais le droit d'extraction et mes brevets d'application, un capital, qui, suivant les besoins de l'opération, pourrait s'élever jusqu'à concurrence de six millions de francs.
Je devais croire mon but atteint, les extractions de phosphate et leur pulvérisation se faisaient régulièrement, des livraisons importantes continuaient à se faire en Angleterre, tandis qu'en France la question du mode d'emploi de ce nouveau phosphate était toujours vivement discutée, tant à l'Académie des sciences que par les principaux organes de la presse agricole, qui alors exerçaient une certaine influence auprès d'un grand nombre d'agriculteurs.
Les choses en étaient là, lorsque le 15 mai, étant en Bretagne, j'appris la fuite et la déconfiture de M, X.
Cette catastrophe, si imprévue de tous, fut pour moi un coup de foudre ; elle me plaçait, en effet, dans la plus pénible et la plus difficile des situations; je perdais la somme qui me revenait de la vente des établissements de Terre-Neuve et de Concarneauque M. X. avait encaissée et sur laquelle il me redevait 282,000 francs. Je restais ainsi, sans capital, en face d'une opération très lourde et de l'exécution de marchés considérables.
J'étais loin de croire cependant, que la situation qui m'était faite fût aussi extrême qu'elle le devint bientôt; je devais croire en effet, que l'opération fondée sur mes découvertes et vingt années de travaux pénibles et coûteux, opération que j'avais créée de toutes pièces, devait rester ma propriété au moins en ce qui concernait mes apports. Mais j'étais loin de compte avec le syndic de la faillite de M. X., qui s'empressa d'obtenir du Tribunal de commerce un jugement qui me déclarait associé de fait de M. X. et, à ce titre, responsable non-seulement des sommes à payer, mais encore de l'exécution des marchés passés avec les entrepreneurs.
Que pouvais-je contre un tel adversaire? complètement étranger aux discussions judiciaires, je n'es-
sayai même pas de me défendre contre un homme, qui chargé des intérêts des créanciers de M. X. n'avait qu'un but, celui de s'emparer de tout ce qui pouvait leur profiter, sans tenir aucun compte de l'équité de ses revendications et usait pour y parvenir de toutes les ressources de la chicane la plus exempte de préjugés.
C'est ainsi qu'ayant fait apposer les scellés sur l'établissement de la Villette, il prit possession nonseulement de toutes les quantités de phosphate de chaux qui s'y trouvaient, tant en poudre qu'en nodules, mais encore des moulins, du matériel et même de mes brevets; bien plus, refusant de payer les fournisseurs, il me fit condamner à les solder, ce que j'ai été obligé de faire intégralement.
Tandis que les choses se passaient ainsi du côté du syndic de M. X., les entrepreneurs de l'extraction et du transport des nodules de phosphate fossile, d'accord avec lui et voyant la situation qui m'était faite, projetèrent immédiatement de s'emparer d'abord de l'industrie que j'étais parvenu à créer après tant d'études, de travaux, de recherches et de découvertes inattendues de la science, et ultérieurement de mes brevets. Conseillés par des agents d'affaires habiles et sans scrupules, qu'ils associèrent à leurs intérêts, ils commencèrent contre moi une procédure à outrance dans laquelle ils mirent en
œuvre toutes les ressources de l'envie, de la convoitise, de la ruse et de la chicane la plus audacieuse pour parvenir à leurs fins.
Ils réunirent d'abord en quinze jours, dans le bassin de la Villette, vingt-deux bateaux chargés de 2,250 tonneaux de nodules de phosphate de chaux et me firent sommation , en laissant de côté le syndic X., d'avoir à en prendre immédiatement livraison en leur payant la somme de cent treize mille francs. Ils se déclarèrent en même temps prêts à livrer vingt-deux mille mètres cubes, ou environ 33,000 tonnes d'autres nodules de phosphate fossile, qu'ils disaient exister sur les chantiers d'extraction dans les départements des Ardennes et de la Meuse, et me sommèrent de les leur payer sans délai.
Ainsi donc, privé de la somme de 282,000 francs restée en dépôt chez M. X., somme que j'ai intégralement perdue , c'est-à-dire sans argent, sans lieux de dépôts, sans usine et même sans droit d'utiliser le phosphate de chaux en le pulvérisant pour le livrer à l'agriculture, puisque le syndic revendiquait la propriété de mes brevets et- qu'il s'était emparé de l'usine avec son matériel, j'étais placé dans l'obligation de payer des sommes énormes sous peine d'être déclaré moi-même en faillite, puisqu'il est vrai qu'un jugement du Tribunal de commerce en
me déclarant associé de fait pendant six semaines, du 1 er avril au 15 mai, de M. X. m'avait spontanément créé négociant.
Que devais-je et que pouvais-je faire dans une telle situation, sinon réunir mes ressources et engager tout ce que je possédais pour faire face aux exigences aussi inouïes qu'imprévues, auxquelles m'avait conduit fatalement une exploitation que je n'avais envisagée qu'au point de vue des intérêts agricoles, sans avoir jamais songé à son côté mercantile.
Avant de me rendre en Bretagne tant pour consulter ma famille que pour réaliser les ressources dont je pouvais disposer, je crus devoir aller rendre compte à l'illustre savant, M. Élie de Beaumont, qui avait toujours porté un si grand intérêt à mes travaux, de ce qui s'était passé, en lui faisant connaître l'extrémité à laquellQ j'étais réduit.
Après lui avoir fait part de mes intentions : « Allez, « me dit-il, vous avez raison, il ne faut pas laisser « périr une industrie dont on n'apprécie pas aujour- « d'hui l'importance, mais qui est appeîlée cependant « à fournir à l'agriculture un des principaux élé- « ments de notre richesse nationale; courage donc « et comptez sur mon concours. »
Le 1 er juin j'étais chez mon père au château de la Grand'-Rivière près St-Malo, et le 3 j'y reçus, à ma
grande surprise, bien que j'y visse Tinter vention immédiate et bienveillante de M. Élie de Beaumont, une lettre de M. le duc de Bassano grand chambel* lan, qui m'invitait à être le 5 aux Tuileries où l'Em» pereur me recevrait à 10 heures du matin.
Comme il résultera de ce qui va suivre un enseignement qui permettra d'apprécier nettement les faits avec toutes leurs conséquences, je prie ceux qui liront ces lignes de vouloir bien être indulgents pour la longueur des détails, souvent textuels, dans lesquels je suis obligé d'entrer.
Rentré à Paris, je me rendis aussitôt chez M. Élie de Beaumont pour lui demander s'il avait eu connaissance que l'Empereur m'eût fait appeler : « Oui, « me dit-il, dès le lendemain de votre visite je vis « l'Empereur, auquel j'avais fait connaître antécé- « demment vos découvertes qui l'avaient beaucoup « intéressé. La circonstance était favorable, on vient, « comme vous le savez, de terminer la perforation « du puits artésien de Passy, et l'Empereur savait « que j'avais suivi ce travail avec beaucoup d'in- « térèt ; aussi me dit-il en entrant : « Eh bien, <c voilà un beau travail terminé! l'eau a jailli du « puits de Passy ! » Oui, Sire , mais les travaux « de perforation ont mis en évidence un fait d'une « bien plus grande importance, celui de l'existence « du Gisement ou couche de phosphate de chaux,
c dans les mômes circonstances géologiques où a M. de Molon a découvert sa ligne d'affleurement « dans les départements des Ardennes, de la Meuse, a de la Marne, etc., etc., affirmant, trop témérairea ment pensait-on, que cette ligne d'affleurement <r ne constituait pas un simple dépôt littoral, mais a un dépôt général qui occupe au moins toute la a partie du bassin situé au nord de la Seine, »
« Les découvertes de M. de Molon ont donc une <r bien grande importance, dit l'Empereur ? »
(l Très-grande, Sire, car grâce à elles on pourra a désormais restituer au sol le phosphate de chaux (l que les récoltes lui ont enlevé depuis des siècles (c sans compensation et lui rendre ainsi une fertilité « qu'il n'avait plus. De plus, le phosphate en apporte tant aux landes et autres terres incultes l'élément a nécessaire à leur fécondité, permettra leur mise a en culture au grand profit de la richesse natio- <* nale.
« L'Empereur m'ayaut ensuite demandé si Ton a avait commencé l'exploitation de ces nouveaux a phosphates, je lui ai donné tous les renseignements a qui étaient à ma connaissance, tant sur les quana tités arrivées à Paris, et expédiées en Angleterre, a que sur les conditions dans lesquelles vous pence siez que l'agriculture devait l'utiliser; je lui ai en ce outre fait connaître la fâcheuse catastrophe qui ve-
« nait de frapper, à son début, une industrie appelée « à rendre de si grands services à la production ua- * « tionale, catastrophe dont le contre-coup vous avait « atteint d'une manière si déplorable, qu'en entraî- « nant votre ruine elle paralyserait pour longtemps « sans doute l'industrie que vous aviez créée de toutes « pièces, »
a II ne faut pas qu'elle puisse êtfe arrêtée, dit a aussitôt l'Empereur, et puisque pour l'en empê- <c cher il ne s'agit que d'une question d'argent, je a vais faire mander M. de Molon afin d'aviser aux « moyens de donner à cette utile industrie l'impula sion qu'elle mérite. »
« Maintenant que vous savez ce qui s'est passé, a rendez-vous à l'appel "de l'Empereur et n'hésitez (l pas à lui faire connaître la situation qui vous est « faite. »
Je remerciai M. Élie de Beaumont du sentiment de si grande bienveillance qui l'avait conduit à s'adresser à l'Empereur, sans toutefois lui dissimuler l'embarras que j 'en éprouvais.
Le lendemain je me présentai aux Tuileries, où l'Empereur me reçut avec une extrême bienveillance. Après m'avoir félicité de mes travaux, il m'adressa diverses questions relatives aux lieux de gisement du phosphate fossile, sur les conditions de sa formation et sur celles dans lesquelles il se
trouvait dans le sol ; sur les quantités qui pouvaient exister, sur les moyens d'extraction, sur ceux des transports, sur son prix de revient et enfin sur les conditions de son emploi en agriculture; à cet égard il me fit plusieurs observations, notamment sur la question de sa solubilité à l'état de poudre naturelle et il parut satisfait des raisons que j'invoquai à l'appui de mes convictions à cet égard, « Eh bien, me « dit-il, c'est une grande et féconde industrie dont « vous avez jeté les bases, vous avez déjà rendu un « grand service, mais il est incomplet, il faut le ren- « dre effectif en continuant l'exploitation commence cée, provoquer des essais de tous côtés, en don- « ner, en distribuer, vous entendre avec le direc- « teurs des Domaines impériaux, en un mot ne rien « négliger pour démontrer aux agriculteurs les avance tages qu'ils retireront de l'emploi de ce nouvel « élément de fertilité. »
Je ne demanderais pas mieux, Sire, répondis-je, mais cette tâche qui a été le but des travaux de toute ma vie, est aujourd'hui au-dessus de mes forces.... <k Je sais, reprit aussitôt l'Empereur, que vous venez « d'être frappé par une catastrophe inattendue , « mais il ne faut pas qu'elle vous arrête. Il s'agit d'un «service public à rendre, d'un intérêt national à « servir, vous pouvez donc compter sur moi. »
Je vous en remercie, Sire, mais dans les conditions
où l'exploitation est commencée , la somme à dépenser sera tellement grosse et mes ressources sont si petites, que je crains que les sacrifices à faire pour suffire aux exigences de la situation qui vient de m 'être faite et aux besoins d'une industrie dont l'avenir est très-grand sans doute, mais qui rencontrera certainement des résistances , ne paraissent trop élevés aux yeux de l'Empereur.
« Quelle somme pensez-vous donc qu'il soit né- « cessaire de dépenser pour mettre cette exploita- « tion en état de rendre à l'agriculture les services « qu'elle doit en attendre ? »
Je n'en sais rien exactement, Sire, mais les cultivateurs ont été si souvent trompés, qu'avant de leur faire accepter d'une manière générale ce nouvel agent de fertilité, il faudra beaucoup' de temps et de nombreuses expériences plusieurs fois répétées pour les convaincre de son efficacité,. Une première diffir culte à vaincre sera de faire consentir les agriculteurs à essayer le phosphate dans leurs champs, même en le leur donnant à titre gratuit et en en payant le prix de transport. Puis, Sire, n'étant pas négociant, je serais peut-être insuffisant à la direction ultérieure d'une opération commerciale.
« Mais aujourd'hui, ajouta aussitôt l'Empereur, il « ne s'agit pas de commerce, ce qui importe, c'est « de créer, de donner la vie à une industrie d'une
« grande utilité, dites-moi donc la somme que vous « croyez être nécessaire pour y parvenir. »
Dans mes prévisions, Sire, cette somme ne sera pas moindre de 800,000 francs à un million, dont 140,000 fr. seraient immédiatement indispensables.
L'Empereur réfléchit un instant et me dit : « Un « million soit, et si avec cette somme on obtient le « résultat espéré, je la considérerai comme ayant été « très-utilement dépensée. Je vais donner des ins- « tructions à M. Fould auquel vous vous adressent rez pour avoir l'argent dont vous aurez besoin. »
Je remerciai l'Empereur et me retirai.
J'étais heureux de penser que j'allais enfin sortir du bourbier dans lequel j'étais tombé et pouvoir imprimer à l'exploitation du phosphate de chaux fossile une impulsion qui permettrait d'obtenir dans un prochain avenir les résultats agricoles que j'espérais de son emploi.
Mais je ne devais pas tardera éprouver une cruelle déception et à apprendre, encore une fois, qu'il y a souvent un abîme entre une promesse et sa réalisation.
J'étais sous le coup de la sommation des entrepreneurs d'avoir à prendre livraison des 2,250 tonnes de phosphate qui étaient dans le bassin de La Villette et de leur payer la somme de 113,000 fr. avec les frais de surestarie s'élevant à plus de
6000 francs; d'autres sommes m'étaient également nécessaires pour faire face aux dépenses de tout genre, ainsi qu'aux transports de ces phosphates dans un magasin qu'il m'avait fallu louer, puisque le syndic s'était emparé des miens.
Telle était ma situation, lorsqu'ayant appris que M. Fould avait reçu les instructions de l'Empereur, je lui écrivis, conformément à l'autorisation qui m'en avait été donnée, pour le prier de vouloir bien mettre 140,000 fr, à ma disposition. — Ma lettre étant restée sans réponse, je me présentai une première fois à son cabinet, puis une seconde et enfin une troisième ; voyant qu'il ne voulait pas me recevoir, je le dis à M. Elie de Beaumont qui en rendit compte à l'Empereur, dont la réponse fut qu'il allait renouveler ses instructions à M. Fould chez lequel je pouvais me présenter dès le lendemain.
M'y étant rendu, je fus aussitôt introduit dans le cabinet du ministre qui me remit une lettre cachetée avec empreinte du ministère des finances, à l'adresse de M. de Germiny, gouverneur de la Banque de France, en me disant ces seuls mots : « Voilà « la réponse à votre demande ».
Une demi-heure après j'avais remis cette lettre au gouverneur de la Banque qui, après l'avoir lue, me dit : « Eh bien, monsieur, je prendrai votre papier jusqu'à concurrence de 140,000 fr. —
Mais quel papier, lui répondis-je? Je n'en ai d'au* cune sorte ! — « Je ne puis rien vous dire de plus, « le ministre me prie de prendre votre papier sous sa « garantie, je vous réponds que je le prendrai, c'est « fa seule réponse que je puisse vous faire ; s'il y a un" « malentendu, expliÇuez-vous-en avec le ministre. »
Je sortis et fus chez M. Élie de Beaumont auquel je rendis compte de ce qui venait de se passer.
« Ah oui, me dit-il..., monsieur Fould! eh bien!
« demandez-lui quel papier il veut et donnez-le-lui « si vous le pouvez. — Sinon revenez me voir et « nous aviserons. »
Le temps s'écoulait, je venais d'être condamné à payer la somme de 113,000 fr. aux entrepreneurs comme responsable des engagements de M. X., et d'un autre côté le syndic, ne jugeant pas encore suffisant de s'être emparé de tout, m'adressait tous ceux auxquels il était dû quelque chose au moment de la catastrophe de M. X., souvent même pour des sommes dues à un tout autre titre qu'à celui concernant l'exploitation des phosphates; c'était à qui aurait tombé sur moi. — J'étais tellement consterné, et si peu au courant de ce que je pouvais faire dans une situation semblable, que je ne pensais même pas à me défendre; ma seule préoccupation était de ne pas laisser péricliter une exploitation qui avait été le but des travaux de toute ma vie, et pour y par-
venir je ne voyais qu'une chose à faire : payer tout ce qu'on me demandait.
Je réalisai dans ce but tout ce que je possédais, je vendis à mes frères ma part d'héritage de la fortune "de ma mère, j'empruntai diverses sommes à des parents, à des amis, à des banquiers et je soldai, nonseulement les 113,000 fr. que j'étais condamné à payer, mais encore les autres sommes exigées au même titre.
J'étais loin d'être au bout; j'ai dit que ces mêmes entrepreneurs me réclamaient le paiement des 33,000 tonnes de phosphates qu'ils disaient exister sur les chantiers d'extraction et dans d'autres lieux de dépôts. D'un autre côté j'avais obtenu du syndic que l'usine de la Villette où l'on pulvérisait les phosphates ne chômât pas, à la condition que j'en paierais la location ainsi que les appointements d'un agent qu'il avait préposé à la garde des nodules de phosphate de chaux dont il s'était emparé, et qu'il me livrait contre argent comptant, au fur et à mesure que je les faisais pulvériser. C'est ainsi que je n'avais même pas le droit d'utiliser les 2,250 tonnes que je venais de payer.
Les dépenses marchaient vite et comme je ne recevais rien, puisque non-seulement je ne trouvais pas d'acheteurs pour mes phosphates, mais encore que c'était après beaucoup d'instances que je par*
renais à obtenir des cultivateurs qu'ils en fissent l'essai en le leur livrant gratuitement; et encore étaifrje souvent obligé d'en payer l'emballage et les frais de transport, et même quelquefois de me porter garant des récoltes ; il est facile de comprendre' que dans de telles conditions les sommes que j'étais parvenu à réaliser devaient bientôt s'épuiser.
Je conservais cependant une espérance, sans laquelle mon devoir eût été de tout abandonner plutôt que de continuer une lutte depuis longtemps au delà de mes forces; mais je regardais comme impossible que les promesses si positives que m'avait faites le chef de l'État, promesses sur l'exécution desquelles il savait que j'avais compté, me fissent défaut- Je voyais déjà, il est vrai, d f où me viendrait l'obstacle à leur accomplissement, mais je comptais sur l'intervention de M. Eliô de fieaumont pour le surmonter.
Quelques jours après ma démarche à la banque, je reçus, on effet, une lettre de son directeur qui me faisait connaître que si je trouvais un banquier qui voulût prendre mes obligations à trois mois d'échéance, pour une somme de 140,000 francs, la
banque de France les lui escompterait! Quelque
singulier que me parût ce moyen, je m'adressai à un banquier de Bretagne avec lequel j'avais eu de trèsbonnes relations) et après lui avoir exposé la situa-
tion il y consentit, en demandant toutefois des sécurités. Alors voici ce qu'on imagina*
M. L ., banquier à Rennes, me ferait une ouverture de crédit jusqu'à concurrence de 140,000 fr. sous la garantie du ministre d'État, et de mon côté je consentirais une hypothèque de même somme à ce dernier sur mes propriétés du Finistère.
Pressé par les circonstances je fus encore consulter M. Élie de Beaumont qui me dit, en propres termes : « Tout cela est odieux 1 croyez bien que 4L l'Empereur l'ignore complètement, mais puisqu'il « y a urgence, consentez à tout ce que Ton vous de- «c mandera, l'important est que vous sauviez Tinte dustrie qui vous doit le jour Bt à laquelle vous avez « déjà tant sacrifié, et soyez certain qu'il vous en « sera tenu compte, »
Je consentis à tout ce que l'on me demandait et après des formalités sans nombre, je reçus enfin cette somme de 140,000 fr. moins l'escompte et les frais d'actes. Je pus ainsi satisfaire à mes obligations les plus urgentes et poursuivre la dissolution de mon étrange société dé fait avec M. X.
Après des lenteurs inouïes cette société fut enfin dissoute par un jugement du tribunal de commerce qui lui nomma un liquidateur étranger. Je payai pour eette liquidation la somme de 56,000 francs. Le 14 août suivant (1858), le phosphate de chaux, tant
en poudre qu'en nodules, dont le syndic s'était emparé, qui restait dans l'usine de la Villette et dans les chantiers voisins, ainsi que le matériel de l'exploitation et mes brevets furent mis en vente par voie d'adjudication publique en l'étude de M. Thion de la Chaume, notaire à Paris, sur la mise à prix de 84,000 fr. J'en fus déclaré adjudicataire et rachetai ainsi une chose qui était bien réellement et bien légitimement ma propriété.
Redevenu au prix de ce nouveau sacrifice, seul propriétaire de mes brevets et de l'exploitation des gisements de phosphate de chaux, tous mes efforts furent dirigés vers un seul but, la démonstration de l'utilité agricole de cet engrais et la propagation de son emploi.
Dans cette tache aussi ingrate que difficile, je n'eus pas seulement à lutter contre des difficultés financières, mais encore, ainsi que je l'ai déjà dit, contre l'incrédulité des cultivateurs et l'hostilité passionnée d'une certaine presse, très-probablement stipendiée par les fraudeurs d'engrais, hommes avides et sans foi, qui voyaient dans l'exploitation des gisements de phosphate de chaux fossile, la ruine de leur coupable industrie. {Il est virai de dire que cette crainte ne s'est pas réalisée et qu'ils ont, au contraire, trouvé dans le plwsphate de chaux fossile un engrais de plus à falsifier) .
Les entrepreneurs avaient successivement obtenu des jugements qui me condamnaient à leur payer la somme de 358,000 fr. J'avais donc été obligé d'avoir recours à de nouveaux emprunts et à réaliser jusqu'à ma dernière ressource, en attendant que l'exécution des promesses de l'Empereur vint m'empêcher de succomber sous le poids des charges qui s'accumulaient chaque jour sur moi.
C'était en vain que je m'adressais à M. Fould, il ne me répondait même pas. Enfin M. Élie de Beaumont auquel l'Empereur avait répété qu'il avait de nouveau donné les instructions les plus formelles à son Ministre, voyant qu'il persistait à ne vouloir ni me répondre, ni me recevoir se décida à m'accompagner.
Je crois devoir rapporter ici aussi exactement que succinctement les termes mêmes de cette entrevue. M. Fould n'était pas dans son cabinet, mais il devait bientôt rentrer; nous l'attendîmes : aussitôt qu'il aperçut M. Élie de Beaumont, il vint à lui en lui disant : « Quel est le motif, mon cher collègue (ils étaient tous les deux sénateurs), qui me procure le plaisir de vous voir? » puis me voyant tout à coup, ce ah! vous venez me demander de l'argent? « — Nous venons , répondit simplement M. Élie « de Beaumont, réclamer l'exécution d'une volonté a souveraine 1 » Cela se passait dans l'antichambre à
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la porte de son cabinet; nous entrâmes. M. Élie de Beaumont lui répéta ce que l'Empereur lui avait dit, les engagements qu'il avait pris envers moi, engagements de l'exécution desquels dépendait aujourd'hui, non - seulement l'avenir d'une nouvelle et grande industrie, mais encore l'honneur commercial d'un homme qui avait rendu un immense service à son pays. Il ajouta que la parole de l'Empereur était engagée et qu'il pensait que lui, moins qu'aucun autre, ne pouvait vouloir qu'elle restât lettre morte. A ces paroles, M. Fould se leva en disant : « De l'argent, vous n'en aurez pas ! L'Empeoc reur a toujours les mains ouvertes! puis, pourquoi « cet argent? pour des cailloux ! » A cette expression M. Élie de Beaumont se borna à répondre : « Mon « cher collègue, je sais que cette question n'est pas « de votre compétence, mais ces cailloux ne sont ce rien moins que du pain et de la viande à l'état ru- « dimentaire. — Oui, répondit-il, c'est une opinion « de savant, à moi il faut d'autres preuves, je vous <r répète que je ne vous donnerai pas d'argent, que <r l'Empereur vous en donne lui-même, si je ne peux « pas l'en empêcher. » Nous nous levâmes aussitôt, ïl était temps, la rougeur me montait au front en entendant de semblables réponses faites à l'illustre savant, à l'homme honorable entre tous qui montrait un si grand dévouement à la cause que je servais.
Quelques jours après, M. Élie de Beaumont revit l'Empereur et lui rapporta les réponses de M.Fould.
L'on verra bientôt que s'il conservait la pensée d'être utile à l'industrie des phosphates de chaux, et le désir d'accomplir les engagements qu'il avait pris envers moi, il ne m'en portait pas moins un coup mortel en changeant si complètement les conditions de leur accomplissement.
Sur l'initiative du gouvernement un projet de loi venait d'être présenté aux chambres à l'effet d'obtenir un crédit de 40 millions, dont le montant devait être distribué à titre de prêt à l'industrie manufacturière; sous la suggestion très-probable de M. Fould, l'Empereur me fit dire de lui adresser la demande d'un prêt de deux millions sur ce crédit de 40 millions.
Le 18 février 1860 je me conformai à oet avis puisque c'était la seule porte de salut qui me restait ouverte.
Le 21 mars, je reçus une lettre de M. Rouher, alors ministre du commerce et de l'agriculture, qui, en me faisant connaître que ma demande lui avait été renvoyée par ordre de l'Empereur, me disait qu'il n'existait au budget de son ministère aucun fonds sur lequel une avance de cette nature pût être imputée, mais que le projet de loi mentionné ci-dessus venait d'être' présenté aux chambres et qu'il ne voyait que
ce fonds de 40 millions sur lequel l'avance que je sollicitais pût être prélevée et encore ce je doute, ce ajoutait-il, que le texte et l'esprit de la loi permet- « tent de faire un prêt pour les opérations que vous « exécutez. »
M. Élie de Beaumont transmit cette réponse à l'Empereur, qui fit adresser la note suivante au ministre de l'Agriculture et du Commerce.
« Monsieur de Molon sollicite un prêt de 2 milce lions sur les 40 millions destinés à venir en aide à « l'industrie agricole et manufacturière ; il demande « à l'Empereur d'autoriser la commission du conseil «c d'État à interpréter, dans un sens favorable à l'in- « dustrie des phosphates, le texte de loi qui peut « soulever des doutes en ce qui la concerne, en fai- « sant connaître que, dans sa pensée, cette indusce trie doit être comprise au nombre de celles qui « devront participer au prêt de l'État.
ce Par ordre de l'Empereur le grand chambellan « renvoie à M. le Ministre de l'agriculture la dece mande de M. de Molon pour y donner suite. »
Signé : Duc de BASSANO.
1" Mai 1860.
Pendant ce temps je restais aux prises avec les plus extrêmes difficultés, mais je n'en poursuivais
pas moins mon but, avec la persistance la plus sou* tenue.
J'avais fait paraître dans le Moniteur universel, sous le titre : Fertilisation du sol par le phosphate de chaux fossile (n M des 21, 22, 27 novembre et 30 décembre 1859), des articles que je fis réunir dans une petite brochure qui, tirée à six mille exemplaires, fut distribuée gratuitement et eut pour effet de fixer l'attention d'un grand nombre de savants et d'agriculteurs sur cette importante question.
A cette même époque, 1860, eut lieu au palais de l'Industrie une exposition générale d'agriculture; j'y exposai les plans des gisements que j'avais découverts, des échantillons de nodules de phosphate de chaux à l'état naturel et pulvérisés tels qu'ils étaient livrés à l'agriculture, et enfin les fossiles caractéristiques de l'étage géologique où ils existaient,
Le jury de l'exposition me décerna sa grande médaille d'honneur et ses huit sections réunies émirent à l'unanimité le vœu qu'une récompense nationale me fût accordée.
Ce fut mon premier succès officiel. D'un autre côté quelques professeurs de chimie agricole qui avaient étudié la question de plus près et que les résultats obtenus avaient éclairés, notamment M.Malaguti, l'éminent doyen de l'académie de Rennes, ne craignirent plus de se prononcer.
« Aujourd'hui, écrivait M. Malaguti, que la ques- « tion d'assimilation des phosphates fossiles, à l'état <r de poudre naturelle, a été résolue et que son appli- <r cation aux défrichements et aux terres depuis a longtemps en culture ne permet plus de douter de « ses bons effets, la presse agricole commettrait un a grime db lèse humanité si elle continait à se taire. « L'indifférence à l'égard d'une découverte aussi prô- «c cieuse constitue, à mes yeux, une anomalie dont la « postérité ne manquera pas de s'étonner. > M. Pommier, membre de la Société centrale d'agriculture de France et économiste distingué, et M. Bobierre, directeur de la faculté des sciences à Nantes, ne furent pas moins affirmatifs. (Voir leurs rapports pages XLV et LXIII de l'Annexe.)
Cependant ma situation loin de s'améliorer devenait de plus en plus critique, j'avais déjà payé des sommes énormes, dont je devais la plus grande partie, et cependant il me fallait continuer les sacrifices. Le nombre des demandes et celui de l'acceptation de mes offres de phosphates de chaux augmentaient cependant, mais toujours à titre d'essai gratuit, ou à des prix inférieurs de moitié à celui de revient; l'on comprend que dans ces conditions la volonté la plus résolue et la persistance la plus énergique étaient impuissantes à me sauvegarder du péril qui me menaçait. Je ne pouvais plus compter sur
l'accomplissement des promesses de l'Empereur, elles s'étaient transformées; ce n'était plus la certitude qui m'avait été donnée d'avoir au fur et à mesure des besoins de l'industrie qu'il s'agissait de créer l'argent nécessaire à la faire vivre. et à en introduire les produits dans la pratique agricole, il ne me restait en perspective que l'espérance d'un prêt de deux millions sur un crédit qui n'était encore qu'à l'état de projet.
Telle était la nouvelle situation qui m'était faite, en échange de celle dans laquelle on m'avait engagé.
Malgré l'ennui qu'il devait en éprouver, M. Elie de Beaumont ne laissait pas cependant de rappeler à l'Empereur dans toutes les occasions qui s'en présentaient, ce que cette situation avait de cruel pour moi et de préjudiciable à l'industrie qu'il m'avait chargé de développer. L'Empereur répondait toujours par l'expression invariable du même témoignage d'intérêt, en disant : qu'il donnerait des instructions !
Ces témoignages d'intérêt m'avaient même été adressés directement dans la lettre suivante que m'écrivit son aide de camp, M. le général Favé.
« Aujourd'hui que l'Empereur est informé des « résultats obtenus de l'emploi du phosphate de « chaux, rien ne peut être plus agréable à sa Majesté « que de voir développer les conséquences de votre
« découverte. L'Empereur désire vivement que Tex- « ploitation de cette matière fécondante puisse « prendre une extension en rapport avec le service « qu'elle peut rendre à l'agriculture.
« Soyez assuré, monsieur, que l'Empereur suivra « toujours avec le même intérêt les développements « de la nouvelle industrie que vos travaux ont fait « naître.
« Je suis chargé de vous en informer. »
L'aide de camp de l'Empereur, Signé : FAVÉ.
De son côté, M. Rouher, ministre de l'agriculture, dans le but, sans doute, d'appuyer ma demande de prêt auprès de la commission du conseil d'État, chargea M. Élie de Beaumont de lui adresser un rapport officiel sur mes travaux 1.
Les choses n'en restèrent pas moins dans l'état.
Cependant, un espoir me restait encore : j'avais pris, comme l'on sait, deux brevets principaux de 15 ans pour l'emploi agricole du phosphate de chaux fossile à l'état de poudre naturelle, brevets qui m'avaient été enlevés et que j'avais rachetés; or le succès du phosphate de chaux employé dans cette condition, dont j'avais désormais le privilège (je