CHAPITRE XIII
Les fonctions économiques du bétail.
Un esprit original et perspicace, André Sanson, professeur de zootechnie à l'Ecole de Grignon, a exposé le rôle de Tanimal domestique considéré comme un agent de transformation.
« Le compte d'exploitation des machines animales, a-t-il dit* — a un débit et un crédit, comme les comptes de commerce quelconques. Il ne diffère de ces derniers que par la nature des éléments constiluants du débit, et par son mode de clôture.
a Le compte commercial se clôt par une balance qui le constitue finalement créditeur ou débiteur, selon que la somme des crédits remporte sur celle des débits, ou celle des débits sur la somme des crédits. Celui des machines animales ne peut se balancer de la sorte, ses deux parties n'étant pas composées d'unités de même ordre. Dans ce compte, le crédit détermine, par sa qualité de commune mesure, la valeur des principaux éléments du débit. Ce débit se compose des quantités de matières alimentaires ou matières premières consommées par l'animal pour son entretien et pour le fonctionnement de ses
1. Sanson. Traité de zootechnie y. t, I, p. 11. Paris, Librairie de la Maison rustique, 1901, 4« édit.
organes producteurs, plus des sommes d'argent qu'il a fallu payer pour les frais quelconques qu'il a occasionnés. Le crédit est composé des sommes encaissées par le fait de la vente de ses' produits.
« La puissance productrice de^ l'animai, considéré comme machine à transformation, sera exactement mesurée par la valeur donnée à ses aliments, valeur représentée par la somme de son crédit, moins les frais portés à son débit.
« De deux machines animales de même espèce ayant consommé les mêmes aliments et occasionné les mêmes frais, la plus puissante ou la meilleure, la plus avantageuse à exploiter, sera celle dont le crédit atteindra la plus forte somme, ou bien, si l'alimentation ou les frais ont été différents, celle dont le crédit fera ressortir, pour Vunité alimentaire, la valeur la plus élevée, »
On voit que cette façon de comprendre la fonction économique du bétail créateur de valeur est singulièrement féconde. Elle permet de préciser la qualité de la machine animale, de la mesurer en quelque sorte, et par suite d'orienter les recherches techniques, en vue de sélectionner les meilleures machines animales.
Il y a plus, la même méthode va permettre de comparer, pour les mêmes animaux, la qualité des aliments eux-mêmes, et en particulier des mélanges, des combinaisons auxquelles le cultivateur peut avoir recours pour constituer les rations. Selon que ces dernières sont plus ou moins bien assimilées, l'animal leur donne, en effet, une valeur plus ou moins grande, et leur choix se trouve dès lors indiqué.
A. Sanson fait môme à ce sujet une remarque du plus haut intérêt parce qu'il précise un des caractères les plus curieux de l'Agriculture, seule industrie qui
fabrique la plupart de ses matières premières, et les fabrique parfois pour elle seule, de telle sorte que ces produits ne sont utilisables que par elle.
« En effet, dit Sanson, le critérium de la solution est tout entier dans la valeur donnée aux aliments par Texploitation de la machine animale. Celle-ci transforme des substances qui ont ou qui n'ont point cours sur le marché. Parmi ces aliments, il en est qui pourraient indifféremment être vendus en nature ou livrés au bétail ; mai* il en est d'autres^ pour lesquels Toption n'est pas admissible*. Quoi qu'il en soit, la valeur que le travail de transformation leur a fait acquérir, dans le cas considéré, a toujours un point de comparaison. Ce point est, pour les uns, le prix d'achat ou le prix de vente possible sur le marché, pour les autres la valeur donnée au produit de l'hectare de terre cultivé. Si cet hectare cultivé en fourrages a produit, après leur transformation par le bétail, une valeur de 1.000 francs, tandis qu'il n'en aurait produit qu'une de 900 francs avec une récolte vendable directement, la solution zootechnique est évidemment bonne. »
C'est là, visiblement, une conception nouvelle et singulièrement ingénieuse de toute opération zootechnique. Tous les éleveurs, tous les bons agriculteurs ne Pont pas formulée avec cette netteté, mais ils l'ont tous employée instinctivement à la suite de calculs répétés ou d'observations empiriques relatives, soit à la qualité du bétail consommateur, soit à la composition des rations les mieux utilisées.
En cette matière, la « pratique » a devancé la théo-
1. C'est le cas d'une foule de fourrages et de matières que Ton ne peut utiliser ailleurs que dans les fermes : balles de céréales, résidus de la fabrication du sucre et de l'alcool, dernières coupes de prairies livrées au pâturage, etc., etc..
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rie. mais cette dernière éclaire le praticien et permet de généraliser des méthodes qui conduisent au succès tecnnique et financier. Les applications journalières des vérités solides exposées ici sont de plus en plus nombreuses; elles caractérisent précisément V Agriculture Moderne pour laquelle l'exploitation intelligente et lucrative du bétail est une nécessité en même temps qu'une source de richesse.
Une autre observation du professeur Sanson mérite une mention spéciale, parce qu'elle justifie aussi bien qu'elle explique une pratique nouvelle de plus en plus générale dans nos campagnes.
L'agriculteur d'autrefois conservait longtemps des animaux, notamment des bovidés et des ovidés dont le développement avait d'ailleurs été lent et qui n'étaient parvenus que tardivement à l'âge adulte.
Cette pratique tend à disparaître.
Sanson explique cette transformation qui a pour caractéristique : P la vente de l'animal dès qu'il a atteint son complet développement; 2*» l'accroissement de sa précocité^ c'est-à-dire la rapidité de sa croissance et de son arrivée à l'état d*adulte.
« La machine animale, dit-il, se construit ellemême avec ses propres matières alimentaires, et elle est capable de travailler et de donner un produit bien avant l'achèvement de sa construction. Son temps d'existence comme capital ou comme Instrument de production se divise naturellement en deux périodes bien distinctes qui correspondent à la marche normale des phénomènes biologiques.
« Durant la première, qui est la période de croissance, ou période de construction de la machine, la valeur de celle-ci va sans cesse en augmentant ; elle crée du capital en même temps qu'elle donne du revenu ou du produit.
« Durant la seconde, qui est celle de la décrépitude naturelle, elle en consomme, diminuant progressivement de valeur comihe la machine inanimée. Dans cette période, elle doit aussi être entretenue et amortie.
« L'existence de Fètre vivant peut être représentée par un diagramme dont la première partie, de longueur variable, est constamment suivie ou non d'un plateau culminant, et la seconde, normalement toujours plus longue, descend jusqu'à la mort. Le point culminant correspond au maximum de valeur commerciale pour la machine animale parce qu'il correspond aussi au maximum de puissance productive.
« L'exposé de ces faits met en évidence, entre les deux sortes de machines, une différence capitale. Il montre que les machines aniriiales peuvent être exploitées sans qu'il soit nécessaire d'amortir leur valeur; et même pendant que cette valeur augmente. On voit que leur exploitation peut avoir pour conséquence non seulement l'obtention d'un revenu, comme pour les machines ordinaires, mais encore une création de capital. Le crédit du compte de cette exploitation vient ainsi s'alimenter à deux sources au lieu d'une, en même temps que disparaît du débit la prime d'amortissement. 11 suffît pour cela que cette exploitation soit bornée au temps de leur période de croissance.
« La fonction de l'agriculture consiste à créer pour les autres industries des valeurs animales. Elle les produit; les autres les consomment. Dès que l'animal a atteint son maximum de valeur commerciale, il n'est plus à sa place dans l'exploitation rurale ; il doit la quitter pour être livré au commerce, sauf de rares exceptions.
« En thèse générale, l'amortissement du capital
bétail doit être banni de la comptabilité agricole. »
Ce n'est pas là une pure conception, une doctrine qui reste sans rapport avec les réalités.
L'agriculteur vend ses animaux à un âge qui lui permet précisément de profiter d'une plus-value. Cette plus-value le dispense d'amortir et réduit toujours les dépenses d'entretien.
Parfois même, les animaux sont l'objet de ventes et reventes successives à mesure que leur valeur s'accroît ; des migrations véritables les font passer de région en région pour y remplir des fonctions économiques nouvelles, en même temps qu'ils profitent d'une alimentation mieux en rapport avec les nécessités de leur développement.
On constate ainsi des spécialisations successives, des adaptations intelligentes à des milieux culturaux différents et à des conditions économiques variant simultanément.
Sanson cite un exemple bien connu de ces faits :
« Les cultivateurs de la Saintonge et du Poitou, dit-il, achètent de jeunes taurillons venant de l'Auvergne. Ils les dressent au joug.
« Vers deux ans, ils les vendent par paires ainsi dressés à d'autres cultivateurs auxquels les jeunes bœufs suffisent pour exécuter leurs travaux de culture. Ceux-ci les soignent bien, et l'année suivante ils les vendent à leur tour avec un fort bénéfice à d'autres cultivateurs ayant besoin d'un attelage plus fort.
« Cela se renouvelle ainsi chaque année, jusqu'à ce que la paire de bœufs arrive aux mains de l'èngraisseur, qui en donne alors le plus fort prix. C'est ce qui a lieu quand l'âge de cinq ans est à peine atteint, f/engraissêur les paie 1.500 francs,' tandis qu'à leur ^jrrivée d'Auvergne, ces animaux avaient été payés généralement 300 francs la paire.
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« La force motrice nécessaire pour Texécution de» travaux de culture durant quatre années environ a été obtenue et il a été créé, dans le même temps, une valeur de 1.500 — 300 = 1.200 francs répartie entre les diverses mains par lesquelles la paire de bœufs a passé. »
Un autre exemple nous est fourni par les migrations du jeune bétail limousin né dans la Haute-Vienne, puis passant ensuite, soit dans la Dordogne, soit dans i'Ângoumois, où les bouviilons sont dressés au joug et utilisés comma moteurs jusqu'à l'âge adulte, c'est-àdire jusqu'à quatre ans seulement. Un engraisseur les met alors en état d'être vendus sur les marchés, et, notantment, sur le marché de Paris comme bêtes de boucherie.
Nous venons de voir que les limousins parviennent vers quatre ans à l'âge adulte. Ce développement peut être considéré comme très rapide, car la plupart des animaux de l'espèce bovine n'arrivent à ce complet développement que vers cinq ans. Le limousin est donc devenu un animal précoce.
Ce caractère présente un intérêt exceptionnel dont il nous reste à parler.
Le but industriel de l'éleveur consiste à réduire la durée de la période durant laquelle l'animal de boucherie n'a pas acquis son maximum de valeur. Il économise, en effet, du temps, et réalise par suite un profit plus élevé. La précocHé résulte de la qualité Je l'alimentation,, c'est-à-dire de la richesse convenable et régulière des aliments que l'animal utilise pendant la période de sa croissance, sans subir le temps d'arrêt qui résulte ordinairement de l'influence
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des saisons sur Pabondance et la valeur nutritive des foarrageg.
« Seuls, dit Sanson, les sujets nourris au maximum sans interruption depuis leur naissance, par une bonne nourrice d'abord, puis avec les herbes les plus riches et les aliments complémentaires les plus concentrés et les plus digestibles^ se montrent précoces au maximum ^ »
Ces conditions ont été réalisées de nos jourg non seulement pour les bovidés limousins, mais pour la plupart des autres races ou variétés de, la France et des pays d'élevage perfectionné, qu'il s'agisse de l'espèce bovine, ou des autres espèces.
On voit sans peine que les progrès de la production végétale ont commandé les progrès de l'élevage au point de vue de la précocité. L'utilisation des résidus industriels a rendu d'autre part plus facile la constitution de meilleures rations, et une amélioration d'ordre technique se trouve ainsi la conséquence d'une transformation économique, celle de l'industrie proprement dite et des transports à bon marché.Voilà ce que l'Agriculture moderne a su comprendre et réaliser.
Il y a plus.
On constate, paraît-il, que la précocité permet une meilleure utilisation des aliments. En abattant notamment les bêtes de boucherie dès que leur chair a acquis des qualités comestibles suffisantes, on sert les intérêts de l'éleveur aussi bien que ceux du public en général.
Deux expérimentateurs de grand mérite, MM. Grouin et Andouard, ont établi la supériorité de l'animal en période de croissance au point de vue de l'utilisation des aliments.