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AGRICULTURE MODERNE ET LA CONDITION DU SALARIÉ RURAL

Nous avons parlé, dans les chapitres qui précèdent, du développement de la production agricole. Il importe de savoir quelles ont été les conséquences sociales de ces progrès techniques ou économiques.

Est-ce notamment le propriétaire rural qui a recueilli le bénéflce de Taccroîssement ininterrompu de la masse des denrées agricoles que la terre a fournies ? L'ouvrier agricole a-t-il profité lui aussi de cette augmentation ?

Il est certain tout d'abord que les salaires ou les gages se sont constamment élevés depuis plus d'un siècle à mesure que le produit brut agricole augmentait.

En utilisant à la fois les enquêtes officielles et les recherches personnelles de divers auteurs *, on peut proposer les chiffres suivants qui marquent bien la

1. Voir notamment les enquêtes agricoles décennales de 1862, 1882, 1892, et les travaux de M. dé Foville. La France écono^ mique. Voir aussi le rapport de M. Chevalier sur la classe 104 à l'Exposition de 1900.

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hausse du prix de la journée de travail dans nos campagnes :

Prix de la journée de travail de Vouvrier rural non nourri,

fr. c.

L'élévation plus ou moins rapide mais continue de la rémunération du travail salarié est ainsi clairement établie. Cette augmentation cesse d'être observée à partir de 1884 — au début d'une crise prolongée provoquée par la baisse du prix des denrées agricoles.

Pendant ce temps on constate, il est vrai, une hausse simultanée de la valeur du sol, c'est-à-dire de la part du propriétaire dans le produit brut agricole. Ea capitalisant les revenus croissants de la propriété rurale, ou en consultant les enquêtes qui ont fixé la valeur vénale du sol, on peut noter les variations suivantes^

Valeur de rhecUre en France*

Variations Variations

absolues. relatives.

fr. fr.

' 1 . Voir les enquêtes officielles de 1851 et 187i 1881 sur le revenu de la propriété non bâtie. Voir notre travail sur les variations de la valeur du sol en France, de 1789 à nos jours (Annales agronomiques, années 1888- 1S89).

Valeur de la terre.

Salaire

282 L'AGRICtLTtJIIB MODERNE

Comparons maintenant les fluctuations de la valeur du sol à celles des salariés, en ramenant à 100 les chiffres de 1790.

On obtient let résultats suivants :

A chacune de ces dates, sauf deux exceptions, Taugmentation des salaires ruraux a été supérieure à Taccroissement de la valeur du sol correspondant à la part du propriétaire. Durant la dernière période, l'avantage reste visiblement aux salariés et, depuis 1894, le même phénomène s'est encore accentué. Le salaire s'est élevé ; la situation du propriétaire est devenue pire. De 1884 à 1910, le revenu du sol a diminué de 600 millions de francs et la valeur correspondante a subi une réduction de 16 milliards!

L'élévation ahgolue de la valeur du sol n'est pas d'ailleurs la conséquence d'un monopole que la concurrence des cultivateurs du monde entier réduit et tend toujours à réduire au minimum. C'est notamment le chiffre à peine soupçonné des dépenses d'amélioration, c'est le développement de la productivité du sol qui expliquent surtout l'augmentation de sa valeur.

On peut même dire que l'amélioration de la culture est aussi le résultat d'inventions ou.de découvertes qui profitent à tous sans coûter rien à personne, puisque le cultivateur lui-même trouve profit à utiliser des méthodes nouvelles. L'accroissement de la produc-

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tivité du sol provoque à son tour rélévation de sa valeur. La part du propriétaire peut grossir sans qu'il prélève un tribut sur les autres classes de la nation. Bien mieux, ce prétendu tribut diminue au lieu de s'accroître ! En 1790, le produit brutdoTagriculture française s'élevait à 2.700 millions de francs et le revenu des propriétaires ne dépassait pas sans doute 1. 100 millions. La w rente » représentait donc 40 7o du produit brut. Aujourd'hui, pour un produit de 12 milliards, comme nous l'avons vu plus haut, le revenu net des terres ne dépasse pas deux milliards et la part attribuée aux propriétaires s'abaisse à 24 7o î

Ainsi, à mesure que la richesse agricole grandit, le rapport du revenu des propriétaires ou produit tota diminue progressivement.

Ce que l'on observe dans le temps peut d'ailleurs être constaté dans l'espace. Là où la culture est encore peu productive, dans les régions à métayage par exemple, la part du propriétaire représente traditionnellement la moitié des récoltes ou des produits. Lorsque l'agriculture au contraire est plus productive, aux environs de Paris, dans le Nord, le fermage payé au propriétaire s'élève le plus souvent à 100 ou 150 francs par hectare, tandis que le produit brut de la culture varie de 500 à 1.000 francs. La part du propriétaire toinbe de 20^0 à 15 Vc

Voilà comment se règle en réalité la répartition de la production rurale, et ces réalités infligent aux adversaires de la propriété un éclatant démenti. La part du propriétaire rural grandit, il est vrai, d'une façon absolue, parce que ce dernier transforme et améliore la terre. Cette part diminue d'une façon relative à mesure que la productivité de l'industrie rurale se développe . C'est pour cela en particulier que les salaires peuvent s'élever constamment, car le

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salaire est précisément prélevé sur la fraction des produits que le propriétaire a cessé de percevoir.

Ce n'est pas l'inégalité que la propriété et son monopole ont créée ou exagérée, c'est une tendance à une moindre inégalité qui est la conséquence de notre élat social basé sur le droit de propriété du sol.

Les progrès techniques accomplis ont profité à l'ouvrier aussi bien qu'au propriétaire. Voilà ce qu'il convenait tout d'abord de faire ressortir.

Durant les vingt-cinq dernières années du xix^^iècle un phénomène — déjà observé dans le passé — mais d'une exceptionnelle gravité, a modifié complètement la situation sociale des salariés et des propriétaires. La baisse des produits ruraux a eu pour conséquences :

1° La baisse des profits du cultivateur, patron et capitaliste agricole.

2® La baisse simultanée et très rapide du revenu des terres, et par suite de la part du propriétaire.

Ce double mouvement a été observé dans toute l'Europe, aussi bien qu'aux Etats-Unis. La même cause — c'est-à-dire la dépression du cours des denrées agricoles, a produit partout les mêmes effets.

Nous ne pouvons pas manquer de noter ce trait caractéristique de l'Agriculture moderne pendant une période récente. Il n'en est pas moins intéressant de savoir, quelles ont été les autres répercussions sociales de Is. crise agricole constatée dans le monde entier.

Les salariés ruraux, notamment, ont-ils souffert de cette crise qui affectait si douloureusement les chefs d'entreprise et les propriétaires ?

C'est ce que nous allons nous demander en étudiant les conditions du salarié, dans notre pays, depuis vingt ou vingt- cinq ans.

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La condition actuelle da salarié rural.

L'Administration de l'Agriculture vient de publier précisément les résultats d'une enquête* sur cette quigStion. Il ne s'agit pas d'une étude superficielle confiée à des employés de mairie, ou à des fonctionnaires incompétents désireux d'achever à la hâte une besogne fastidieuse. Les hommes qui ont fourni des renseignements précis et sincères connaissent parfaitement chaque département et chaque région: ce sont les professeurs d'Agriculture. Un long séjour, des tournées fréquentes dans toutes les communes de leurs circonscriptions, et l'étude journalière des faits les ont admirablement préparés à ces recherches. Les conclusions qu'ils nous soumettent ont donc une très sérieuse valeur.

Une première constatation du plus haut intérêt se rapporte à la rémunération du salarié. Nulle part on n'a constaté une baisse; partout, au contraire, la hausse est marquée. A cet égard, une affirmation a moins de valeur qu'une- statistique précise. Nous ^citons ci-dessous les chiffres fournis par le professeur d'agriculture de la Haute- Vienne :

D'après cet observateur compétent et impartial, les gages annuels des salariés - ruraux ont augmenté en moyenne de 70 •/o^, durant la période 1892-1910, en dépit de la crise agricole qui avait réduit à la fois les bénéfices du patron agricole et le revenu du propriétaire foncier.

1. Ministère de rAgricullure. Enquête sur les salaires agri" coles. Paris, Imprimerie Nationale, 1912.

. 2. Ces chiffres sont la moyenne des dix-sept questionnaires provenant des divers points du département. Malgré leur augmentation depuis vingt ans, ces salaires sont jugés encore insuffisants, surtout en ce qui concerne les journaliers ruraux.

fr.

fr.

Il ne s'agit pas d'un fait isolé ou spécial à un dépar< tement.

Dans la monographie relative au Morbihan, nous voyons que les gages des divers domestiques se sont accrus de 93 Vo entre 1896 et 1910.

A l'autre extrémité de la Franèe, dans les Hautes- Pyrénées, la rémunération annuelle des domestiques a varié de la façon suivante, depuis 1892 jusqu'à 1910:

Domestiques hommes Servantes ......

Jeune serviteur. . . .

La hausse ressort «n moyenne à 54 %. Durant la même période, en revanche, le loyer du sol diminuait

de 15 V-

Dans une partie du département de FYonne, la hausse des salaires et des gages aurait varié de 30 à 40 **/o depuis dix ans.

Dans risère, le professeur d'Agriculture a relevé les augmentations des gages donnés aux pupilles de TAssistance publique par les cultivateurs chez lesquels ils sont placés. Ces augmentations sont considérables entre 1896 et 1910.

Ce phénomène est d'ailleurs général et il a été observé depuis fort longtemps. L'élévation des salaires ruraux fut particulièrement notable entre 1850 et 1870; elle est ensuite moins rapide, mais continue et marquée jusqu'en 1900. Durant les premières années du xx® siècle, nous venons de voir qu'elle était signalée dans des régions nombreuses, très différentes, et très éloignées les unes des autres.

Nier l'amélioration graduelle de la condition maté-

l'agriculture modbrnb bt les salaires 287

rielle du travailleur rural, c'est donc nier Févidence ou se refuser à constater leà faits les mieux établis.

Les adversaires du salariat et du régime de la propriété privée font observer, il est vrai, que la hausse des salaires est plus apparente que réelle parce que le prix des denrées et notamment des denrées alimentaires s'élève rapidement depuis quelques années. Une observation enlève à cette critique la valeur qu'on serait tenté de lui attribuer.

Un grand nombre de salariés agricoles, les jouma* liers surtout, sont en même temps propriétaires et cultivateurs. Qu'ils consomment en nature le produit de leurs terres ou qu'ils le portent sur le marché, le résultat économique et financier reste le même. Dans la première hypothèse, ils ne souffrent pas d'une hausse puisqu'ils produisent eux-mêmes et n'achètent pas; dans le second cas, l'élévation du prix de vente de leurs denrées compense Paugmentation de valeur marchande des produits qu'ils achètent. Or, le nombre des «journaliers-propriétaires» reste considérable dans notre pays.

La plupart des monographies publiées parle ministère de TAgriculture signalent ce fait et même le précisent avec des chiffres. Ainsi, dans l'Isère, on relève l'existence de 12.700 journaliers propriétaires contre 5.600 ouvriers non propriétaires. Dans l'Indre-et-Loire on compte 6.100 propriétaires et 4.600 journaliers sans propriétés. Dans la Côte-d'Or, le nombre des premiers l'emporte également sur celui dés seconds. La proportion est de deux à un.

La Savoie et la Haute- Savoie comptent beaucoup de petits propriétaires qui travaillent à la journée. Leur nombre serait dix fois plus considérable que celui des travailleurs salariés ne possédant pas de terres I Sans doute on pourrait citer des régions moins

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favorisées à cet égard, surtout dans l'Ouest. En somme, pour la France entière, on avait relevé, vers 1892, le nombre -des journaliers propriétaires; il s'élevait à 588.000 contre 621.000 non propriétaires. On peut dire sans exagération qu'un ouvrier rural sur deux produit en partie ce qu'il consomme, ou vend des denrées agricoles. Le fait de la hausse récente des produits du sol n'exerce donc pas l'influence fâcheuse que les observateurs superficiels ont signalée naguère. Cette influence e;3t en tout cas visiblement modifiée et atténuée.

Il y a plus à dire. Dans un certain nombre de départements les journaliers sont nourris par le cultivateur qui les emploie. « L'ouvrier vit à la table commune », dit le professeur d'agriculture de la Savoie . — « Les journaliers et les femmes nourris à la ferme reçoivent une nourriture excellente», déclare l'auteur de la monographie relative au Tarn-et-Garonne. — Dans la Vendée, le journalier est le plus souvent nourri, et dans la Vienne, il mange d'ordinaire à la table du maître; c'est ce que l'on constate encore dans les Vosges, dans l'Ain, etc., etc.. Sans doute, le patron ne supporte pas toujours la charge de la nourriture et, par suite, de la hausse des denrées alimentaires, mais on voit que, pour le journalier lui-même, cette «cherté» se trouve encore limitée et atténuée.

Les journaliers non propriétaires sont en outre très souvent locataires d'un jardin ou d'un petit champ, dans lequel ils peuvent récoHer les légumes nécessaires à leur consommation. Personne enfin ne doit oublier que les salariés ruraux ne sont pas représenté» uniquement par des ouvriers, mais surtout par de» domestiques.

On en comptait 1.832.000 en 1892, contre 1. 210.000 ouvriers. Cette proportion varie assurément avec cha-

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que région, mais la supériorité numérique du premier groupe est incontestable. Les enquêtes récentes auxquelles nous nous référons mettent ce fait en évidence. Or, le domestique et la servante de ferme sont presque toujours nourris, logés et même blanchis par l'employeur. Ce dernier supporte donc seul le sacrifice correspondant à l'élévation du prix des denrées.

Quelles sont maintenant les conditions dans lesquelles la nourriture du personnel se trouve assurée? Ce point est un des plus intéressants à bien connaître, car les légendes relatives à V « exploitation » du salarié par le patron trouvent là leur meilleure réfutation. Partout, en effet, les professeurs départementaux d'agriculture marquent la situation du même trait. Nous citons au hasard :

« Les domestiques et servantes se trouvent efî général dans d'excellentes conditions d'alimentation. Ils sont considérés comme membres de la famille par les agriculteurs travaillant eux-mêmes leurs biens ou par les métayers. Il est très rare qu'un domestique se plaigne à ce point de vue de ses maîtres. » (Tarn.) « Les domestiques et servantes mangent à la même table et ont la même nourriture que leurs patrons. » (Hautes-Alpes.) « Les domestiques et servantes sont toujours nourris, couchés et blanchis. D'une manière générale, la nourriture des domestiques est la même que ceIK du propriétaire ou du fermier de i'exploitatioo. » (Finistère.)

« Sauf dans les châteaux et chez quelques familles, où les propriétaires se tiennent à l'écart de leur personnel, les domestiques sont, à peu près partout, nourris à la table des maîtres. Ils sont servis dans

les mêmes conditions. » (Hautes-Pyrénées.) « Dans toutes les exploitations de moyennes et de petites cultures, le personnel fixe est nourri à la table da maître. Il n'y a d'exception que pour les grandes exploitations où le personnel nombreux est nourri à part. Dans tous les cas, la nourriture des salariés agricoles, domestiques à gages ou journaliers, comporte de la viande au moins six jours par semaine ; il en est servi une ou deux fois par jour suivant les exigences des travaux de la saison et la durée de la journée de travail. Les légumes variés sont en abondance. » (Aube.)

Cette dernière citation vise la qualité de la nourriture en même temps que le caractère tout patriarcal des rapports entre employés et employeurs.

Ce qu'il faut noter précisément c'est ce dernier trait. Patron et salarié partagent la bonne ou la mauvaise fortune qui résulte des conditions générales de la production et du développement de la ricbesse. Ainsi l'auteur de la monographie de la Corrèze déclare très clairement :

« En général, les rapports entre maîtres et domestiques sont excellents. Presque toujours ces derniers sont traités comme les membres de la famille. Les repas se prennent en commun et le menu reste le même pour tous. Ce menu, sauf {pendant les périodes des grands travaux, laisse fort à désirer, mais les salariés n'étant pas plus mal partagés à ce point de vue que la grande majorité de ceux qui les emploient, supportent sans trop de récriminations ces conditions d'existence un peu dures. »

D'ailleurs, presque partout, la nourriture est abondante et de bonne qualité.

Dans une région montagneuse et relativement pauvre, le Cantal, voici ce que Fenquête a relevé au sujet de l'alimentation :

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