‹ L'agriculture moderne: (8. mille)Chapitre 76 sur 81 · L*AGRICULTUBE MODERNE ET LES SALAIRES · texte numérisé non relu

L*AGRICULTUBE MODERNE ET LES SALAIRES

« Les conditions d'existence des salariés sont en général les mêmes que celles du fermier et du propriétaire exploitant : ils vivent comme lui, et la nourriture est presque toujours saine, substantielle et abondante. Ordinairement, à chaque repas, le menu se compose de soupe, d'un plat de viande ou de légumes et de fromage. Pendant les grands travaux on donne de la viande tous les jours... »

Ailleurs, lorsque la terre refuse de porter les récoltes abondantes qui donnent la richesse, le sort du salarié devient douloureux.

« Les salariés agricoles ne vivent pas, ils végètent. » Voilà ce que dit l'auteur de la monographie relative à la Lozère ; mais il ajoute aussitôt : « Les salariés partagent la table du maître ». C'est donc bien Tinsufflsance de la production et non pas la rapacité patronale qui abaisse la condition du salarié. A cet égard, la vérité économique a été marquée d'un trait précis par l'auteur dé l'étude relative à la Somme: « Il est à remarquer, dit-il, que les salaires sont sensiblement plus élevés dans la région de culture intensive que dans le reste du département. L'exploitation raisonnée, méthodique du sol, donnant lieu à une augmentation de produits^ permet de mieux rétribuer la maind'œuvre.

« Le relèvement du salaire est ainsi intimement lié au développement de l'instruction technique des employeurs ».

Rien de plus juste. Il faudrait simplement compléter cette observation en ajoutant que l'abondance des capitaux de culture joue le même rôle et que leur insuffisance encore trop générale s'oppose aux progrès de la richesse, progrès si intimement liés dans nos campagnes au relèvement de la condition du salarié.

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On a signalé dernièrement les inconvénients ou les dangers que présentent les logements réservés aux domestiques de ferme. « Non seulement, a-t-on dit, les salariés de la ferme n*ont pas d'intérieur, de chez eux, mais ils sont couchés dans des écuries, dans des étables, dans des granges, dans des fournils, dans des greniers, ne pouvant trouver un abri chaud qu'à Tauberge voisine... »

Ces plaintes sont en partie fondées, mais Jes commentaires utiles expliquent cette situation, qui d'ailleurs s'améliore de jour^en jour.

Ainsi dans la Thiérache, les domestiques sont logés, il est vrai, à l'écurie et à Tétable, mais « leurs lits sont* bien conditionnés », et, comme ils doivent euxmêmes s'occuper de leur literie, « ils peuvent, sHls le veulenty la tenir proprement ». Il est aisé, enfin, de citer des exemples qui prouvent que le logement assuré aux domestiques n'est pas aussi malsain qu'on le prétend. « Dans la Champagne agricole, dit le rapporteur, les domestiques et les servantes sont très bien nourris et le couchage ne laisse rien à désirer. î>

Combien est grande la différence entre le sombre tableau tracé par les partisans des doctrines de bouleversement ou de haine, et la description suivante que fait l'auteur d'une note retative à la Meuse:

« Les domestiques sont généralement traités comme s'ils faisaient partie de la famille ; ils participent à toutes les réjouissances et sont plutôt considérés comme des collaborateurs. D'ailleurs, dans nombre de cas, il serait bien téméraire de chercher quel est le plus heureux, ou du domestique qui peut faire des économies sur son salaire, ou du petit cultivateur qui, pénî-

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blement, réussit à « mettre les deux bouts ensemble. »

« Sauf dans la Woëvre, ou la plupart couchent dans' une alcôve située dans Técurie môme, les commis de culture sont logés dans une chambre propre avec un lit confortable. Il n'y a d'exception à cette règle que pour ceux d'entre eux qui sont préposés à la surveillance des animaux ou lorsque Texiguïté du logement ne permet pas de faire ainsi.

« En résumé, les domestiques ne sont généralement pas considérés comme appartenant à une classe inférieure et leur situation sociale diffère peu de celle du petit cultivateur. »

Partout, les servantes de ferme sont mieux traitées que les hommes et sont logées dans la maison du maître. Ce dernier ne jouit pas, le plus souvent, d'un bien-être supérieur à celui que ses employés jugent insuffisant, et à ce point de vue la pauvreté du milieu économique exerce l'influence que nous avons déjà notée à propos de l'alimentation.

Les faits douloureux signalés avec fracas restent rares ; leur valeur sociale a été exagérée ; ils ne comportent comme conclusion que la critique de la pauvreté générale et la condamnation de la stérilité relative du territoire agricole. Qui donc ignore les inconvénients de l'une et les conséquences fâcheuses de l'autre ? Il faut avoir l'âme d'un doctrinaire bien farouche pour accuser à ce propos l'égoïsme capitaliste ou la rapacité bourgeoise.

Le chômage est encore une des épreuves qui rendraient douloureuse autant que misérable la condition du salarié rural. Le travail lui-même serait impossible et manquerait aux plus courageux.

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Eh bien! cette question redoutable ne se pose même pas en ce qui concerne les domestiques, toujours régulièrement payés et nourris.

Elle n'offre pas le même caractère de gravité pour les journaliers propriétaires qui trouvent chez eux l'emploi utile de leurs forces. Ailleurs, le chômage est la conséquence des intempéries et non pas de l'organisation sociale : c'est ce que l'on observe dans les régions montagneuses. D'ailleurs, là où le cultivateur a besoin de ses auxiliaires salariés il s'efforce de leur assurer un travail régulier, même en hiver, pour conserver la main-d'œuvre indispensable dur(^nt la période des grands travaux. Souvent le« ouvriers sont occupés en dehors des champs, au moment où la culture ne réclame pas leurs bras. Ainsi, dans la monographie relative aux Deux-SèvreSy nous trouvons cette note caractéristique :

« En ce qui concerne les ouvriers agricoles proprement dits, le chômage n'existe pour ainsi dire pa$\ pendant les deux ou trois mois d'hiver durant lesquels ils ne sont pas occupés dans les champs, ils trouvent des occupations diverses, le plus souvent à la tâche, sur les chemins, pour les communes, en coupant les haies, en arrachant les arbres, etc., etc. »

« Dans les Ardennes, dit le professeur d'Agriculture, la période de chômage comprend les mois de décembre, janvier, février ; mais elle n'est cependant pas de trois mois, car cette saison est en partie utilisée pour les battages. Les ouvriers profitent de cette période pour faire leur bois, couper leurs osiers. « Si l'ouvrier voulait bien, il trouverait de la besogne tout l'hiver au bois. A l'heure actuelle une coupe de grande ou moyenne étendue ne peut plus être exploitée ici que par des Belges... Si bien qu'on peut dire que les bons ouvriers, ceux qui ont la ferme

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volonté de travailler, trouvent toujours à le faire et ne sont pçur ainsi dire jamais exposés au chômage. »

Voilà qui est précis. On remarquera Tallusion faite au travail dans les bois. La forêt ne rend pas seulement mille services, en conservant Thumidité, en régularisant le régime des eaux, en fixant la terre sur les pentes qui se dégradent sans son aide précieuse ; la forêt fournit encore du travail à l'époque où cessent les besognes ordinaires dans les champs.

Le rôle social de Varbre n'est pas moins intéressant et utile que son rôle agricole et physique. Les preuves abondent qui nous sont fournies par quelques notes des rédacteurs de l'enquête récente.

« Tous les journaliers qui ne trouvent pas à s'employer d'une façon constante dans les fermes travaillent, durant la mauvaise saison, aux exploitations de bois, ou comme carriers. » (Allier.)

« Le chômage de l'ouvrier agricole est inconnu dans les diverses régions agricoles du département de l'Aisne. Ce i^'est que tout à fait exceptionnellement, lorsqu'une abondante couche de neige rend tout travail impossible au dehors, que l'ouvrier est contraint au chômage. D'autre part, les forêts aësez nombreuses et étendues qui couvrent le département assurent un travail pendant l'hiver à tous les ouvriers qui ne sont pas employés par la culture proprement dite. » — H Pas de chômage, sauf durant les temps de neige. Les ouvriers agricoles, pendant l'hiver, trouvent à exécuter des terrassements, ou enfin travaillent dans les coupes de bois et en particulier .en Sologne. » (Cher.)

« Dans les régions boisées (Montagne-Noire) les ouvriers n'ont pas à souffrir du chômage. En hiver, ils sont occupés à l'exploitation des coupes de bois et ne sont pas toujours assez nombreux. » (Tarn.)

Quand Torganisatioii du trayait rural n'est pas complétée et améliorée par la présence des forêts, certaines industries familiales Tiennent encore préyenir ou atténuer les souffrances. C'est ce qui se passe dans le Jura et dans le Doubs.

' Enfin, il nous reste à parler de la durée du trarail. C'est le soleil, le beau et le mauvais temps, la saison et la nature des opérations culturales qui la fixent, car, en dépit de toute doctrine, la nature des choses gouverne souverainement l'industrie agricole et ses agents. La note suivante qui se rapporte à TlUe-et- Vilaine donne bien cette impression de nécessité et résume les faits saillants :

« La durée de la journée de travail ne varie guère d'une région à l'autre ; elle n'est du reste bien réglée nulle part ; elle dépend avant tout de l'urgence des travaux à exécuter, de la durée du jour, du temps plus ou moins favorable. Très courte en hiver (de 8 heures du matin à 4 ou 5 heures du soir), elle peut aller, pendant les grands travaux d'été, de 4 à ô heures du matin à 7 ou 8 heures du soir. Elle varie donc entre 8 et 16 heures. Elle est en moyenne plus longue pour les domestiques que pour les journaliers, car les premiers doivent, même en hiver, se lever de bonne heure pour donner les soins aux animaux.

« C'est surtout aux environs des villes, dans les fermes pratiquant la vente du lait en nature, que la journée est longue. Elle est du reste toujours coupée, pour les hommes surtout, par de nombreux repos : d'abord pour prendre les repas ou collations (4 ou 5 fois par jour), puis, de temps en temps, pour boire un coup de cidre ; en été, il y a un long repos d'une

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beure ou deux pour dormir après le repas de midi (mérienne ou mériennée) ».

Ces détails familiers sont notés à peu près partout. Dans le Midi, et notamment dans le Midi viticole, la durée de la journée de travail est réduite. Il est rare qu'elle excède 8 heures ; parfois elle ne dépasse pas 6 heures. Quand le journalier demeure loin de Texploitation où il travaille, le temps nécessaire pour s'y rendre le matin est compté dans le nombre d'heures prévu.

Tous ces faits ne comportent aucun commentaire spécial et ne justifient nullement des récriminations ou des plaintes. Le patron rural travaille d'ordinaire aux côtés de son auxiliaire salarié qui partage, nous l'avons vu, ses repas et vit de sa vie. Il serait singulièrement dangereux de vouloir régler ce travail des champs; les exigences de l'employeur sont simplement commandées par la nature hième des travaux.

Conclusion.

Nous venons de passer en revue dans un ordre logique toutes les questions qui se rattachent à la condition du salarié rural. Les faits observés et les transformations économiques notées par les esprits les plus sincères ne nous révèlent nullement une situation douloureuse marquée par l'irrémédiable infériorité sociale et économique du travailleur manuel. Partout le progrès est visible, partout s'améliore rapidement la situation matérielle de l'employé. Ce dernier partage le sort de son patron ; leur condition commune s'élève à mesure que la richesse produite grandit ellemême.

I^a rémunération et le biep-ètre de l'auxiliaire sala-

rié restent étroitement liés aux progrès techniques accomplis, au développement de l'épargne productive appliquée à l'œuvre agricole. Le patron ne s'enrichit pas à côté du salarié appauvri et dépouillé ; la hausse même des denrées alimentaires constitue une charge imprévue que l'employeur supporte au moment où il en profite. En un mot, les réalités observées ne justifient ni les indignations des révoltés ni les colères des impatients ; elles nous apprennent simplement que les transformations sociales s'accomplissent avec lenteur et qu'en cette matière la nature ne procède pas par bonds. Vivre, c'est attendre.

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