ACTUELLE DES PRIX
Le chapitre que nous venons de consacrer à l'association explique le développement de la production agricole et, d'autre part, les transformations techniques dont nous avons parlé plus haut comportent la même conclusion, car elles avaient à coup sûr le même objet.
Nous constatons cependant depuis quelques années une hausse rapide des prix ; on signale partout la cherté croissante de la vie.
Comment est-il possible d'admettre que les denrées agricoles deviennent plus chères à mesure qu'elles son ( plus abondantes ?
Le conl raste est saisissant et il convient <!<■ l'expliquer. Sans doute on a dit souvent que le relèvement brusque des prix était dû à une série de mauvaises récoltes, mais cette affirmation est sans valeur. En réalité, nous observons depuis plusieurs années, depuis près de dix ans, une hausse graduelle des cours.
LA HAUSSE DES PRIX
Les indifférents ou les gens mal informés répètent, il est vrai :
« C'est une question d'actualité et un sujet de mécontentement. Ce problème économique n'intéresse que les ménagères, les fruitiers, les bouchers, les paysans, et la police chargée de rétablir l'ordre quand la tranquillité publique est troublée par des exaltés ».
Celui qui tiendrait ce langage et ferait preuve de ce scepticisme dédaigneux n'aurait réussi qu'à démontrer son ignorance profonde de réalités et son impardonnable légèreté d'esprit.
Si la hausse des produits agricoles est bien, comme nous le pensons, un fait économique persistant autant que général et non pas un accident, une crise passagère, elle intéressera, en réalité, toutes les classes de la nation. Ses répercussions sociales seront considérables et graves. Les situations d'équilibre établies, puis consacrées par une habitude déjà longue, entre les revenus du consommateur et le pri\ des denrées agricoles, vont se trouver profondément troublées.
D'autre part, les recettes et les profits du producteur rural seront subitement modifiés. Les loyers agricoles, c'est-à-dire les intérêts du capital productif représenté par la terre, seront changés brusquement. Il ne s'agit donc point, comme on pourrait le croire, d'une simple crise de subsistances ou de quelques violences passagères qu'expliquerait l'irritation des ménagères en lutte contre les prétentions soi-disant inacceptables des « intermédiaires ». Il ne s'agit pas davantage d'une influence momentanée exercée par les saisons sur l'abondance des récoltes. Non; les événements actuels ci le problème qu'ils posent comportent et entraînent une modification qui peut troubler profondément le pays tout entier, pendant
une période de transition et de transformation durant laquelle l'agriculture et la propriété foncière bénéficieront des avantages correspondant exactement aux sacri lices supportés par l'acheteur des denrées agricoles.
Il y a trente ans, la baisse des produits de la terre a provoqué une crise et troublé profondément la répartition dés richesses produites. Elle a réduit les recettes et les prolits de l'agriculteur, diminué le revenu aussi bien que la valeur vénale du sol, c'est-àdire d'un capital de quatre-vingt-dix milliards qui représentait le tiers de la richesse privée des Français.
La hausse actuelle agil en sens inverse, mais d'une façon semblable. Elle doit, selon nous, enrichir ceux que la baisse avait appauvris, c'est-à-dire les producteurs et les propriétaires fonciers ; elle doit appauvrir ceux que la baisse avait enrichis en réduisant leurs dépenses, c'est-à-dire les consommateurs eux-mêmes.
Ainsi posé le problème que nous nous proposons d'étudier n'intéresse pas seulement les ménagères et les marchands de légumes. Il a toute la portée d'une question sociale dont nous n'avons pas besoin de démontrer l'exceptionnelle gravité.
Avant d'être autorisé à conclure, il nous faut toutefois doter les faits avec précision et déterminer leurs caractères.
La hausse et ses caractères.
Le public connaît mal le phénomène économique dont nous nous proposons l'étude en ce moment. A ses yeux, la hausse des produits agricoles est un fait tout récenl datant de quelques mois, d'un an au plus, et le cours des denrées alimentaires serait seul affecté par celte brusque montée des prix.
LA HAUSSE DES PRIX 241
C'est là une double erreur. On a pu observer depuis près de dix ans le mouvement ascensionnel de la côte des denrées agricoles, et les matières premières industrielles subissent La même influence que les produits alimentaires.
En France, par exemple, le cours du blé s'élève
Les prix du blé et de la farine en France.
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graduellement et de plus en plus rapidement à partir de 1895. Sur le marché de Paris, ii était coté par quintal :
21,70 de 1895 à 1899 22,04 de 1900 à 1904 23,90 de 1904 à 1909
Ainsi, le froment, denrée alimentaire, subit une hausse de 10 °/ 0 dans l'intervalle qui sépare la pre-
It
mière période de la troisième. Cette plus-value s'élève à 12 °/ 0 pour l'avoine et pour l'orge qui sont réellement des matières premières, puisque l'une sert exclusivement à l'alimentation des animaux de trait et que l'autre également utilisée pour la nourriture du bétail, est en outre employée par la brasserie.
Les autres céréales, le seigle, le maïs, le sarrasin, ont bénéficié de plus-values semblables bien qu'elles représentent à la fois des denrées alimentaires ou des matières premières industrielles.
Gomme nous le disions tout à l'heure, la hausse n'affecte pas exclusivement une seule catégorie de produits, l'aliznent nécessaire à l'homme, et, de plus, les prix se sont élevés progressivement, bien avant que le public eût observé cette marche et noté cette tendance.
Remarquons en passant qu'il ne s'agit pas ici d'un fait sans intérêt ou sans portée.
Les céréales dont nous venons de parler représentaient, il y a une dizaine d'années, et pour les grains seulement, un produit brul annuel de 2 milliards 360 millions de francs. Une hausse de 10 0/0 correspond, pour le producteur, à une majoration de recettes qui dépasse 200 millions.
Parmi les produits végétaux, nous pouvons encore citer la pomme de terre, dont le cours s'est élevé bien avanl que le publieait paru s'en émouvoir. La variété dile Hollande, qui (Hait cotée à Paris 8 fr. 80 par quintal de 1895 à 1898, valait plus de 12 francs de 190o a 1909. Une hausse fort notable s'est produite sur d'autres marchés, et dans le même intervalle, pour la catégorie de tubercules qui servent exclusivement «à la fabrication de la fécule.
LA HAUSSE DES PRIX
Les mémos faits comportent encore les mêmes conclusions.
On nous répondra, cependant, qu'un «les principaux produits de l'Agriculture française, le vin. n'a pas subi de hausse et a même diminué de prix. Cotte objection n'a, croyons-nous, aucune valeur et ne prouve rien contre La généralité «lu mouvement ascensionnel «les prix.
La baisse et ta longue dépression du cours des vins résultent de l'abondance extraordinaire «le la production naturelle ei peut-être de la production industrielle frauduleuse. Cela est si vrai «pie le prix «In vin est resté trè< élevé tant que noire récolte a été réduite par les ravages du phylloxéra, et qu'il s'est abaissé soudain au moment même où nos vignobles reconstitués ont permis de doubler la production dans l'espace de quelques années. On a, en outre, constaté maintes fois que la- hausse suçcédaità La baisse toutes les fois que «les circonstances climatériques défavorables réduisaient le chiffre de la réeolte.
La baisse ou la stagnation prolongée des cours du vin ne prouvent donc nullement que le prix «les denrées agricoles n'ait pas une tendance marquée et générale à s'élever. Quand il s'agit des cours et de leurs variations, nous n'observons jama is qu'une résultante. Il faut donc tenir compte des exceptions en distinguant les causes qui les expliquent, de même qu'il est nécessaire d'observer des moyennes générales au lieu de se contenter de noter des fluctuations contingentes et passagères.
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La hausse récente est d'ailleurs la règle et non pas l'exception. Dans une étude impartiale et précise,
Le prix de la viande.
LA HAUSSE DES PRIX
M. Levasseur 1 signalait ce mouvement en 1909, pour la viande.
« Le prix, qui avait été variable de 1880 à 1900, a augmenté chaque année presque partout dépuis 1900, A Paris, le kilo était coté 1 IV. 79 en 1900 et 2 fr. 44 en 1908: l'année 1905 présente seule un arrêt dans cette hausse qui, en neuf ans, n'a pas été de moins de 39 °/ 0 .
« Quand <>n dresse les courbes du prix de la viande de boucherie d'après les tableaux de chiffres contenus dans les statistiques décennales de l'agriculture et continués par la statistique annuelle, on voit les quatre courbes (afférentes aux quatre Catégories d'animaux; effectuer les mêmes ondulations en hausse et en baisse. Ce faisceau monte, puis il baisse jusqu'en 1888; il se relève ensuite jusqu'en 1891, baisse de nouveau jusqu'en 189.°), remonte en 1894-95, lentement d'abord, rapidement enfin, et atteint, en 1907. le niveau le plus élevé ».
Depuis 1907 le cours de la viande et du bétail n'a pas cessé de s'élever encore. Les plaintes retentissantes des ménagères Ameutées attestent même l'ampleur autant que la réalité de ce mouvementdes prix. Sa généralité n'est pas douteuse, et il importe de ne pas oublier que le bétail abattu représente dans notre pays plus de 1.700 millions de francs, soit près de l<< moitié du produit brut agricole d'origine animale
Le bétail et la viande qu'il fournit ne sont pas d'ailleurs les seules denrées que la hausse aitatfectées
1. Enquête sur le prix des denrées alimentaires. Revue économique internationale , mai 1909.
2. Voir l'Enquête agricole de 1912 et notre ouvrage sur la Crise agricole. Paris, Masson, 1904, 1 vol.
depuis dix ans. Une matière première dont l'importance est hors de pair, la laine, subit la même influence. Un spécialiste autorisé, M. Ch. Marteau, de Reims, a bien voulu nous communiquer les prix cotés et relevés par lui depuis 1895, pour un type bien défini, la laine de Champagne lavée à fond. De 1895 à 1899, le cours ne dépasse pas 3 fr. 50 par kilo ; il s'élève, en revanche, à 3 fr. 90 de 1900 à 1904, et à 4 IV. 80 de 1905 à 1909. La hausse ressort à 1 fr. 30 ou «37 °/ 0 !
La laine n'offre pas un intérêt très grand au point de vue agricole dans notre pays, qui ne produit guère plus qu'une valeur de 48à50 millions de francs chaque année. Mais l'industrie française achète, en revanche, une énorme quantité de cette matière première. Nos importations représentaient 562 millions de francs en L909, 458 millions en L9Ô8, 580 millions en 190*7. La hausse de la laine a donc une importance considérable et ses répercussions économiques intéressent tous les consommateurs.
L'élévation des prix affecte une autre matière première industrielle dont la production s'est pourtant accrue avec une extraordinaire rapidité. Nous voulons parler de la soie. Dans l'espace de trente ans, de 1878 à 1908, laquantité de soie mise à la dispositionde l'industrie dans le monde a plus que doublé ; elle a passé de 9 à 20 millions de kilos. Pendant près de vingt ans, il est vrai, jusqu'en 1898, la cote des soies a fléchi, mais la baisse est arrêtée depuis dix ans, et la hausse se dessine malgré les brusques variations en sens inverse qu'expliquent des crises momentanées comme celle de 1907. Il suffit de jeter les yeux sur un des graphiques si intelligemment dressés par la maison Ghabrières, Morel et C ie , de Lyon, pour vérifier l'exactitude de notre conclusion.
La hausse des produits alimentaires.
00 00 00 00 00 00 «o oô So o^^^ononî^^on^ o o Oq oo oo o o — oO oo oo oo eû oooûoooo oooOOQoOoO^O oO^oocoCT^Crs^aNC^^c^O^Cr^cr^C^O^
Les patientes recherches de M. Levasseur ont démontre <jue la hausse affecte en réalité bien d'autres produits agricoles et notamment les aliments dont il a étudié les fluctuations de prix. Pour prouver que les cours de cette catégorie spéciale de denrées ont subi la même influence depuis la fin du siècle dernier, il suffit de citer les indices généraux, c'est-à-dire les nombres qui représentent les variations moyennes et générales depuis 1895. Aux chiffres qu'a obtenus M. Levasseur, nous joignons de plus ceux qu'a publiés M. March, chef de la statistique générale de France,
Voici les deux colonnes dressées par ces auteurs cl les chiffres que nous ramenons à 100 pour l'année 1895:
Nombres indices pour les denrées alimentaires.
D'après D'après M. March. M. Levasseur.
La hausse des pris et la chcrtédes vivres est ici bien accusée et parfaitement précisée. On voit quelle est son ampleur, et l'on constate qu'elle s'est produite depuis <lix ans.
Mais remarquons bien que ce phénomène économique d'une si haute portée exerce son action sur les matières premières industrielles aussi bien que sur les aliments. Il a donc pour caractère saillant la gêné-
LA HAUSSE DES PRIX
ralité, et il n"est pas moins certain < j u e son action est persistante ; elle se fait sentir depuis le début de ce siècle quelles qu'aient <'!<'• les circonstances diverses climatéri(|iies ou économiques qui en ont atténué ou exagéré l'ampleur.
Pour achever cette démonstration ei pour préciser te caractère principal de la hausse, il nous reste à prouver qu'elle n'est pas spéciale à notre pays. Il s'agit d'un fait qui intéresse l'Agriculture moderne au début du xx e siècle.
En réalité, les preuves abondent. Le service de la statistique agricole à W ashington nous fournit à cet égard des chiffres typiques. Us concernent notamment b-s produits végétaux <!<>nt nous avons déjà parlé, c'est-à-dire les céréales et les pommes de terre; ils se rapportent, en outre, à une matière première importante entre toutes, le coton. Voici les prix 1 dont le mouvement ascensionnel est parfaitement visible :
Prix en « cents » des produits agricoles
■dessous indiqués.
Sar-
Pommes
Périodes.
Coton.
Maïs.
Blé. Avoine. Orge.
Seigle.
rasin.
de terre.