DU SALARIÉ RURAL
Nous avons parlé, dans les chapitres qui précèdent, du développement de la production agricole. Il importe de savoir quelles ont été les conséquences sociales de ces progrès techniques ou économiques.
Ksi -ce notamment le propriétaire rural qui a recueilli le bénéfice de l'accroissement ininterrompu de la masse des denrées agricoles que la terre a fournies ? L'ouY-rier agricole a-t-il profité lui aussi de cette augmentation ?
Il est certain tout d'abord que les salaires ou les gages se sont constamment élevés depuis plus d'un siècle à mesure que le produit brut agricole augmentait.
En utilisant à la fois les enquêtes officielles et les recherches personnelles de divers auteurs *, on peut proposer les chiffres suivants qui marquent bien la
1. Voir notamment les enquêtes agricoles décennales de 1862, 1882, 1892, et les travaux de ML de Foville. La France économique. Voir aussi le rapport de M. Chevalier sur la classe 104 à l'Exposition de 1900.
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hausse <lu prix de la journée de travail dans nos campagnes :
Prix de la journée de travail de V ouvrier rural non nourri.
fr. c.
L'élévation plus ou moins rapide mais continue <lc la rémunération du travail salarié est ainsi clairement établie. Cette augmentation cesse d'être observée à partir de 1884 — au début d'une crise prolongée provoquée par la baisse du prix des denrées agricoles.
Pendant ce temps on constate, il est vrai, une hausse simultanée de la valeur du sol, c'est-à-dire de la part du propriétaire dans le produit brul agricole. En capitalisant les revenus croissants de la propriété rurale, où en consultant les enquêtes qui ont fixé la valeur vénale du sol, on peut noter le> variations suivantes 4 .
Valeur de l'hectare en France.
Variations
Variations
absolues.
relatives.
fr.
fr.
ion
1. Voir les enquêtes officielles de 1851 et 1879-1881 sur le revenu de la propriété non bâtie. Voir notre travail sur les variations de la valeur du sol en France, de 1789 à nos jours (Annales agronomiques, années 1888-1889).
Comparons maintenant les fluctuations de la valeur du sol à celles des salariés, en ramenant à 100 les chiffres de L790L
On obtient les résultats suivants :
Valeur de la terre. Salaire.
A chacune de ces dates, sauf deux exceptions, l'augmentation des salaires ruraux a été supérieure à l'accroissement de la valeur du sol correspondant à la part du propriétaire. Durant la dernière période, l'avantage reste visiblement aux salariés et, depuis 1894, le même phénomène s'est encore accentué. Le salaire s'est élevé ; la situation du propriétaire est devenue pire. De 1884 à 1910, le revenu du sol a diminué de 600 millions de francs et la valeur correspondante a subi une réduction de Î6 milliards!
L'élévation absolue de la valeur du sol n'est pas d'ailleurs la conséquence d'un monopole que la concurrence des cultivateurs du monde entier réduit et tend toujours à réduire au minimum. C'est notamment le chiffre à peine soupçonné des dépenses d'amélioration, c'est le développement de la productivité du sol qui expliquent surtout l'augmentation de sa valeur.
On peut même dire que l'amélioration de la culture est aussi le résultat d'inventions ou de découvertes qui profitent à tous sans coûter rien à personne, puisque le cultivateur lui-même trouve profit à utiliser des méthodes nouvelles. L'accroissement de la produc-
l'agriculture moderne et les salaires
tiVité du sol provoque à son tour l'élévation de> sa valeur. La part du propriétaire peut grossir sans qu'il prélève un tribut sur les autres classes de la nation. Bien mieux, ce prétendu tribut diminue au lieu de s'accroître ! En 1790, le produit brut de l'agriculture française s'élevait à 2.700 millions de francs et le revenu des propriétaires ne dépassait pas sans doute 1. 100 millions. La « rente » représentait donc 40 " f , du produit brut. Aujourd'hui, pour un produit de 12 milliards, comme nous l'avons vu plus haut, le revenu net des terres ne dépasse pas deux milliards et la part atlr'ihuée aux propriétaires s'abaisse à 24 % !
Ainsi, à mesure que la richesse agricole grandit, le rapport du revenu des propriétaires ou produit total diminue progressivement.
Ce que l'on observe dans le temps peut d'ailleurs être constaté dans l'espace. Là où la culture est encore peu productive, dans les régions à métayage par exemple, la part du propriétaire représente traditionnellement la moitié des récoltes ou des produits. Lorsque l'agriculture au contraire est plus productive, aux environs de Paris, dans le Nord, le fermage payé au propriétaire s'élève le plus souvent à 100 ou 150 francs par hectare, tandis que le produit brut de la culture varie de 500 à 1.000 francs. La part du propriétaire tombe de 20% à 15%.
Voilà comment se règle en réalité la répartition de la production rurale, et ces réalités infligent aux adversaires de la propriété un éclatant démenti. La part du propriétaire rural grandit, il est vrai, d'une façon absolue, parce que ce dernier transforme et mw'liore la terre. Cette part diminue d'une façon relative à mesure que la productivité de l'industrie rurale se développe . C'est pour cela en particulier que les salaires peuvent s'élever constamment, car le
salaire est précisément prélevé sur la fraction des produits que le propriétaire a cessé de percevoir.
Ce n'est pas l'inégalité que la propriété et son monopole ont créée ou exagérée, c'est une tendance à une moindre inégalité qui est la conséquence de notre état social basé sur le droit de propriété du sol.
Les progrès techniques accomplis ont profité à l'on v l ier aussi bien qu'au propriétaire. Voilà ce qu'il convenait tout d'abord de faire ressortir.
Durant les vingt-cinq dernières années du xix e siècle un phénomène — déjà observé dans le passé — mais d'une exceptionnelle gravité, a modifié complètement la situation sociale des salariés et des propriétaires. La baisse des produits ruraux a eu pour conséquences :
1" La baisse des profits du cultivateur, patron et capitaliste agricole.
2° La baisse simultanée et très rapide du revenu des terres, et par suite de la part du propriétaire.
Ce double mouvement a été observé dans toute l'Europe, aussi bien qu'aux Etats-Unis. La même cause — c'est-à-dire la dépression du cours des denrées agricoles, a produit partout les mêmes effets.
Nous ne pouvons pas manquer de noter ce trait caractéristique de l'Agriculture moderne pendant une période récente. Il n'en est pas moins intéressant de savoir quelles ont été les autres répercussions sociales de la crise agricole constatée dans le monde entier.
Les salariés ruraux, notamment, ont-ils souffert de cette crise qui affectait si douloureusement les chefs d'entreprise et les propriétaires ?
C'est ce que nous allons nous demander en étudiant les conditions du salarié, dans notre pays, depuis vingt ou vingt- cinq ans.
l/.VGRICULTl RE MODERNE ET LES SALAIRES
La condition actuelle du salarié rural.
L'Administration de l' Agriculture vient de publier précisément les résultats d'une enquête 1 sur cette question. Il ne s'agit pas d'une étude superficielle confiée à des employés de mairie, ou à des fonctionnaires incompétents désireux d'achever à la hâte une besogne fastidieuse. Les hommes qui ont fourni <l< s renseignements précis et sincères connaissent parfaitement chaque département et chaque région: ce sont les professeurs d'Agriculture. Un long séjour, des tournées fréquentes dans toutes les communes de leurs circonscriptions, et l'étude journalière des faits les ont admirablement préparés à ces recherches. Les conclusions qu'ils nous soumettent ont donc une très sérieuse valeur.
Une première constatation du plus haut intérêt se rapporte à la rémunération du salarié. Nulle part on n'a constaté une baisse; partout, au contraire, la hausse est marquée. A cet égard, une affirmation a moins de valeur qu'une statistique précise. Nous citons ci-dessous les chiffres fournis par le professeur d'agriculture de la Haute-Vienne :
D'après cet observateur compétent et impartial, les gages annuels des salariés ruraux ont augmenté en moyenne de 70 °/ 0 -> durant la période 1892-1910, en dépit de la crise agricole qui avait réduit à la fois les bénéfices du patron agricole et le revenu du propriétaire foncier.
1. Ministère de l'Agriculture. Enquête sur les salaires agricoles. Paris, Imprimerie Nationale, 1912.
2 Ces chiffres sont la moyenne des dix-sept questionnaires provenant des divers points du département. Malgré leur augmentation depuis vingt ans, ces salaires sont jugés encore insuffisants, surtout en ce qui concerne les journaliers ruraux.
l'agriculture moderm:
Il rie s'agit pas d'un fait isolé ou spécial à un département.
Dans la monographie relative au Morbihan, nous voyons que les gages des divers domestiques se sont accrus de 93 % entre 1896 et 1910.
A l'autre extrémité de la France, dans les Hautes- Pyrénées, la rémunération annuelle des domestiques a varié de la façon suivante, depuis 1892 jusqu'à 1910:
La hausse ressort en moyenne à 54 °/ 0 . Durant la même période, en revanche, le loyer du sol diminuait de 15 °/ 0 .
Dans une partie du département de l'Yonne, la hausse des salaires et des gages aurait varié de 30 à 40 °/ 0 depuis dix ans.
Dans l'Isère, le professeur d'Agriculture a relevé les augmentations des gages donnés aux pupilles de l'Assistance publique par les cultivateurs chez lesquels ils sont placés. Ces augmentations sont considérables entre 1896 et 1910.
Ce phénomène est d'ailleurs général et il a été observé depuis fort longtemps. L'élévation des salaires ruraux fut particulièrement notable entre 1850 et 1870; elle est ensuite moins rapide, mais continue et marquée jusqu'en 1900. Durant les premières années du xx e siècle, nous venons de voir qu'elle était signalée dans des régions nombreuses, très différentes, et très éloignées les unes des autres.
Nier l'amélioration graduelle de la condition maté-
Domestiques hommes .
Servantes
Jeune serviteur
1X92 fr.
fr.
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rielle au travailleur rural, c'est doue nier L'évidence ou se refuser à constater les faits les mieux établis.
Les adversaires du salariat et du régime de la propriété privée font observer, il est vrai, que la hausse des salaires est plus apparente que réelle parce que le prix des denrées et notamment des denrées alimentaires s'élève rapidement depuis quelques années. Une observation enlève à cette critique la valeur qu^on serait tenté de lui attribuer.
Un grand nombre de salariés agricoles, les journaliers surtout, sont en même temps propriétaires et cultivateurs. Qu'ils consomment en nature le produit de leurs terres ou qu'ils le portent sur le marché, le résultat économique et financier reste le môme. Dans la première hypothèse, ils ne souffrent pas d'une hausse puisqu'ils produisent eux-mêmes et n'achètent pas; dans le second cas, l'élévation du prix de vente de leurs denrées compense Taugmentation de valeur, marchande des produits qu'ils achètent. Or, le nombre des «journaliers-propriétaires» reste considérable dans notre pays.
La plupart des monographies publiées par le ministère de TAgriculture signalent ce fait et même le précisent avec des chiffres. Ainsi, dans l'Isère, on relève l'existence <le 12.700 journaliers propriétaires contre 5.600 ouvriers non propriétaires. Dans L'Indre-et-Loire on compte 6.100 propriétaires et 4.600 journaliers sans propriétés. Dans la Côte-d'Or, le nombre des premiers l'emporte également sur celui dés seconds. La proportion est de deux à un.
La Savoie et la Haute- Savoie comptent beaucoup de petits propriétaires qui travaillent à la journée. Leur nombre serait dix fois plus considérable que celui des travailleurs salariés ne possédant pas de terres ! Sans doute on pourrait citer des régions moins
L'AGB M I III lii MODERNE
favorisées à ce! égard, surtout dans l'Ouest. En somme, pour la France entière, on avait relevé, vers 1892, le nombre des journaliers propriétaires; il s'élevait à 588.000 contre 621.000 non propriétaires. On peut «lire sans exagération qu'un ouvrier rural sur deux produit en partie ce qu/il consomme, ou vend des denrées agricoles. Le fait de la hausse récente des produits du sol n'exerce donc pas l'i 1 1 (1 1 îence fâcheuse que les observateurs superficiels ont signalée naguère. Cette influence est en tout cas visiblement modifiée et al ténuée.
Il y a plus à dire. Dans un certain nombre de départements les journaliers sont nourris par le cultivateur qui les emploie. « L'ouvrier vit à la table commune », dit le professeur d'agriculture de la Savoie . — « Les journaliers et les femmes nourris à la ferme reçoivent une nourriture excellente», déclare l'auteur de la monographie relative au Tarn-et-Garonne. — Dans la Vendée, le journalier est le plus souvent nourri, et dans la Vienne, il mange d'ordinaire à la table du maître; c'est ce que l'on constate encore dans les Vosges, dans l'Ain, etc., etc.. Sans doute, le patron ne supporte pas toujours la charge de la nourriture et, par suite, de la hausse des denrées alimentaires, mais on voit que. pour Le journalier lui-même, cette «cherté» se trouve encore limitée et atténuée.
Les journaliers non propriétaires sont en outre très souvent locataires d'un jardin ou d'un petit champ, dans lequel ils peuvent récolter les légumes nécessaires à leur consommation. Personne enfin ne doit oublier que les salariés ruraux ne sont pas représentés uniquement par des ouvriers, mais surtout par des domestiques;
On en comptait 1.832.000 en 1892, contre 1.210.000 ouvriers. Cette proportion varie assurément avec cha-
l'agriculture moderne et les salaires
que région, mais la supériorité numérique du premier groupe est incontestable. Les empiètes récentes auxquelles nous nous référons mettent ce fait en évidence. Or, le domestique et la servante de ferme sont presque toujours nourris, Logés et même blanchis par l'employeur. Ce dernier supporte donc seul le sacrifice correspondant à l'élévation du prix des denrées.
Quelles sont maintenant les conditions dans lesquelles la nourriture du personnel se trouve assurée? Ce point est un des [dus i nlôressants à bien connaître, car les légendes relatives ;i 1' « exploitation » du salarie par le patron trouvent là leur meilleure réfutation. Partout, en effet, les professeurs départementaux d'agriculture marquent la situation du même trait. Nous citons au hasard :
« Les domestiques et servantes se trouvent en général dans d'excellentes conditions d'alimentation. Ils sont considérés comme membres de la famille par les agriculteurs travaillant eux-mêmes leurs biens ou par les métayers. Il est très rare qu'un domestique se plaigne à ce point de vue de ses maîtres. »(Tarn.) « Les domestiques et servantes mangent à la même table et ont la même nourriture que leurs patrons. >* (Hautes-Alpes.) « Les domestiques et servantes sont toujours nourris, couchés et blanchis. D'une manière générale, la nourriture des domestiques est la même que celle du propriétaire ou du fermier de l'exploitation. » (Finistère.)
« Sauf dans les châteaux et chez quelques familles, où les propriétaires se tiennent à l'écart de leur personnel, les domestiqués sont, à peu près partout, nourris à la table des maîtres. Ils sont servis dans
l'agbicu lt i n e moderne
les mêmes conditions. » (Hautes-Pyrénées.) « Dans toutes les exploitations de moyennes et de petites i-ultures, le personnel fixe est nourri à la table du maître. Il n'y a d'exception que pour les grandes exploitations où le personnel nombreux est nourri à part. Dans tous les cas, la nourriture des salariés agricoles, domestiques à gages ou journaliers, comporte de la viande au moins six jours par semaine ; il en est servi une ou deux fois par jour suivant les exigences des travaux de la saison et la durée de la journée de travail. Les légumes variés sont en abondance. » (Aube.)
Cette dernière citation vise la qualité de la nourriture en même temps que le caractère tout patriarcal des rapports entre employés et employeurs.
Ce qu'il faut noter précisément c'est ce dernier trait. Patron et salarié partagent la bonne ou la mauvaise fortune qui résulte des conditions générales de la production et du développement de la richesse. Ainsi l'auteur de la monographie de la Gorrèze déclare très clairement :
« En général, les rapports entre maîtres et domestiques sont excellents. Presque toujours ces derniers sont traités comme les membres de la famille. Les repas se prennent en commun et le menu reste le même pour tous. Ce menu, sauf pendant les périodes des grands travaux, laisse fort à désirer, mais les salariés n'étant pas plus mal partagés à ce point de vue que la grande majorité de ceux qui les emploient, supportent sans trop de récriminations ces conditions d'existence un peu dures. »
D'ailleurs, presque partout, la nourriture est abondante et de bonne qualité.
Dans une région montagneuse et relativement pauvre, le Cantal, voici ce que l'enquête a relevé au sujet de l'alimentation :
T,\\GRICL LTl RE MODERNE ET LES SALAIRES
« Les conditions d'existence des salariés sont en général les mêmes que celles du fermier et du propriétaire exploitant : ils vivent comme lui, et la nourriture est presque toujours saine, substantielle et. abondante. Ordinairement, à chaque repas, le menu se compose de soupe, d'un plat de viande ou de légumes et de fromage. Pendant les grands travaux on donne de la viande tous les jours...
Ailleurs, lorsque la terre refuse de porter les récoltes abondantes qui donnent la richesse, le sort du salarié devient douloureux.
« Les salariés agricoles ne vivent pas, ils végètent. >» Voilà ce que dit l'auteur de la monographie relative à la Lozère; mais il ajoute aussitôt: « Les salariés partagent la table du maître ». C'est donc bien l'insuffisance de la production et non pas la rapacité patronale qui abaisse la condition du salarié. A cet égard, la vérité économique a été marquée d'un trait précis par l'auteur de l'étude relative à la Somme: « Il est à remarquer, dit-il, que les salaires sont sensiblement plus élevés dans la région de culture intensive que dans le reste du département. L'exploitation raisonnée, méthodique du sol, donnant lieu à une augmentation de produits, permet de mieux rétribuer la maind'œuvre.
« Le relèvement du salaire est ainsi intimement lié au développement de l'instruction technique des employeurs ».
Rien de plus juste. Il faudrait simplement compléter cette observation en ajoutant que l'abondance des capitaux de culture joue le même rôle et que leur insuffisance encore trop générale s'oppose aux progrès de la richesse, progrès si intimement liés dans nos campagnes au relèvement de la condition du salarié.
i/agriculture moderne
On a signalé dernièrement les inconvénients ou les dangers que présentent les logements réservés aux domestiques de ferme. « Non seulement, a-t-on dit, les salariés de la ferme n'ont pas d'intérieur^ de chez eux, mais ils sont couchés dans des écuries, dans des «'labiés, dans des granges, dans des fournils, dans des greniers, ne pouvant trouver un abri chaud qu'à l'auberge voisine... »
Ces plaintes sont en partie fondées, mais les commentaires utiles expliquent cette situation, qui d'ailleurs s'améliore de jour en jour.
Ainsi dans la Thiérache, les domestiques sont logés, il est vrai, à l'écurie el à l étable, mais « leurs lits sont bien conditionnés », et, comme ils doivent euxmêmes s'occuper de leur literie, « ils peuvent, s'ils le veulent, la tenir proprement ». Il est aisé, enfin, de citer des exemples qui prouvent que le logement tssuré aux domestiques n'est pas aussi malsain qu'on le prétend. « Dans la Champagne agricole, dit le rapporteur, les domestiques et les servantes sont très bien nourris et le couchage ne laisse rien à désirer. »
Combien est grande la différence entre le sombre tableau tracé par les partisans des doctrines de bouleversement ou de haine, et la description suivante que fait l'auteur d'une note retative à la Meuse:
« Les domestiques sont généralement traités comme s'ils faisaient partie de la famille ; ils participentà toutes les réjouissances et sont plutôt considérés comme des collaborateurs. D'ailleurs, dans nombre de cas, il serait bien téméraire de chercher quel est le plus heureux, ou du domestique qui peut faire des économies sur son salaire, ou du petit cultivateur qui, péni-
l'agriculture moderne et les salaires
blement, réussit à « mettre les deux bouts ensemble.»
« Sauf dans La Woëvre, ou La plupart couchent dans une alcôve située dans l'écurie même, les commis de culture sont logés dans une chambre propre avec un lit confortable. Il n'y a d'exception à celte règle que pour ceux d'entre eux qui sont préposés à la surveillance des animaux ou lorsque l'exiguïté du logement ne permet pas «le faire ainsi.
« En résumé, les domestiques ne sont généralement pas considérés comme appartenant à une classe inférieure et leur situation sociale diffère peu de celle du petit cultivateur. »
Partout, les servantes de ferme sont mieux traitées que les hommes et sont logées dans la maison du maître. Ce dernier ne jouit pas, le plus souvent, d'un bien-être supérieur à celui que ses employés jugent insuffisant, et à ce point de vue la pauvreté du milieu économique exerce l'influence que nous avons déjà notée à propos de l'alimentation.
Les faits douloureux signalés avec fracas restent rares ; leur valeur sociale a été exagérée ; ils ne comportent comme conclusion que la critique de la pauvreté générale et la condamnation de la slérililé relative du territoire agricole. Qui donc ignore les inconvénients de l'une et les conséquences fâcheuses de l'autre? Il faut avoir l'âme d'un doctrinaire bien farouche pour accuser à ce propos l'égoïsme capitaliste ou la rapacité bourgeoise.
Le chômage est encore une des épreuves qui rendraient douloureuse autant que misérable la condition du salarié rural. Le travail lui-même serait impossible et manquerait aux plus courageux.
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Eh bien ! cette question redoutable ne se pose même pas en ce qui concerne les domestiques, toujours régulièrement payés et nourris.
Elle n'offre pas le même caractère de gravité pour les journaliers propriétaires qui trouvent chez eux l'emploi utile de leurs forces. Ailleurs, le chômage est la conséquence des intempéries et non pas de l'organisation sociale : c'est ce que l'on observe dans les régions montagneuses. D'ailleurs, là où le cultivateur a besoin de ses auxiliaires salariés il s'efforce de leur assurer un travail régulier, même en hiver, pour conserver la main-d'œuvre indispensable durant la période des grands travaux. Souvent les ouvriers sont occupés en dehors des champs, au moment où la culture ne réclame pas leurs bras. Ainsi, dans la monographie relative aux Deux-Sèvres. nous trouvons cette note caractéristique :
« En ce qui concerne les ouvriers agricoles proprement dits, le chômage n'existe pour ainsi dire pas ; pendant les deux ou trois mois d'hiver durant lesquels ils ne sont pas occupés dans les champs, ils trouvent des occupations diverses, le plus souvent à la tâche, sur les chemins, pour les communes, en coupant les haies, en arrachant les arbres, etc., etc. »
« Dans les Ardennes, dit le professeur d'Agriculture, la période de chômage comprend les mois de décembre, janvier, février; mais elle n'est cependant pas de trois mois, car cette saison est en partie utilisée pour les battages. Les ouvriers profitent de cette période pour faire leur bois, couper leurs osiers. « Si l'ouvrier voulait bien, il trouverait de la besogne tout l'hiver au bois. A l'heure actuelle une coupe de grande ou moyenne étendue ne peut plus être exploitée ici que par des Belges... Si bien qu'on peut dire que les bons ouvriers, ceux qui ont la ferme
l'agriculture moderne et les salaires 295
volonté de travailler, trouvent toujours à le faire et ne sont pour ainsi dire jamais exposés au chômage. »
Voilà qui est précis. On remarquera l'allusion faite au travail dans les bois. La forêt ne rend pas seulement mille services, en conservant l'humidité, en régularisant le régime des eaux, en fixant la terre sur les pentes qui se dégradent sans son aide précieuse ; la forêt fournit encore du travail à l'époque où cessent les besognes ordinaires dans les champs.
Le rôle social de V arbre n'est pas moins intéressant et utile que son rôle agricole et physique. Les preuves abondent qui nous sont fournies par quelques notes des rédacteurs de l'enquête récente.
« Tous les journaliers qui ne trouvent pas à s'employer d'une façon constante dans les fermes travaillent, durant la mauvaise saison, aux exploitations de bois, ou comme carriers. » (Allier.)
« Le chômage de l'ouvrier agricole est inconnu dans les diverses régions agricoles du département de l'Aisne. Ce n'est que tout à fait exceptionnellement, lorsqu'une abondante couche de neige rend tout travail impossible au dehors, que l'ouvrier est contraint au chômage. D'autre part, les forêts assez nombreuses et étendues qui couvrent le département assurent un travail pendant l'hiver à tous les ouvriers qui ne sont pas employés par la culture proprement dite. » — « Pas de chômage, sauf durant les temps de neige. Les ouvriers agricoles, pendant l'hiver, trouvent à exécuter des terrassements, ou enfin travaillent dans les coupes de bois et en particulier en Sologne. » (Cher.)
« Dans les régions boisées (Montagne-Noire) les ouvriers n'ont pas à souffrir du chômage. En hiver, ils sont occupés à l'exploitation des coupes de bois et ne sont pas toujours assez nombreux. » (Tarn.)
Quand l'organisation du travail rural n'est pas complétée et améliorée par la présence des forêts, certaines industries familiales viennent encore prévenir ou atténuer les souffrances. C'est ce qui se passe dans îe Jura et dans le Doubs.
Eniîn, il nous reste à parler de la durée du travail. C'est le soleil, le beau et le mauvais temps, la saison et la nature des opérations culturales qui la fixent, car, en dépit de toute doctrine, la nature des choses gouverne souverainement l'industrie agricole et ses agents. La note suivante qui se rapporte à l'Ille-et- Vilaine donne bien cette impression de nécessité et résume les faits saillants :
« La durée de la journée de travail ne varie guère d'une région à l'autre ; elle n'est du reste bien réglée nulle part ; elle dépend avant tout de l'urgence des travaux à exécuter, de la durée du jour, du temps plus ou moins favorable. Très courte en hiver (de 8 heures du matin à 4 ou 5 heures du soir), elle peut aller, pendant les grands travaux d'été, de 4 à 5 heures du matin à 7 ou 8 heures du soir. Elle varie donc entre 8 et 16 heures. Elle est en moyenne plus longue pour les domestiques que pour les journaliers, car les premiers doivent, même en hiver, se lever de bonne heure pour donner les soins aux animaux.
« C'est surtout aux environs des villes, dans les fermes pratiquant la vente du lait en nature, que la journée est longue. Elle est du reste toujours coupée, pour les hommes surtout, par de nombreux repos : l'abord pour prendre les repas ou collations (4 ou 5 fois par jour), puis, de temps en temps, pour boire un coup de cidre; en été, il y a un long repos d'une 1
l'agriculture moderne et les salaires 297
heure ou deux pour dormir après le repas de midi (mérieune ou mériennée) ».
Ces détails familiers soni notés à peu près partout. Dans le Midi, et notamment dans Le Midi viticole, la durée de la journée de travail est réduite. Il est rare qu'elle excède 8 heures; parfois elle ne dépasse pas 6 heures. Quand le journalier demeure loin de l'exploitation on il travaille, le temps nécessaire pour s'y rendre le matin est compté dans le nombre d'heures prévu.
Tous ces faits ne comportem aucun commentaire spécial et ne justifient nullement des récriminations ou des plaintes. Le patron rural travaille d'ordinaire aux côtés de son auxiliaire salarié qui partage, nous l'avons vu, ses repas et vit de sa vie. Il serait singulièrement dangereux de vouloir régler ce travail des champs; les exigences de l'employeur sont simplement commandées par la nature même des travaux.
Conclusion.
Nous venons de passer en revue dans un ordre logique toutes les questions qui se rattachent à la condition du salarié rural. Les faits observés et les transformations économiques notées par les esprits les plus sinoères ne nous révèlent nullement une situation douloureuse marquée par l'irrémédiable infériorité sociale et économique du travailleur manuel. Partout le progrès est visible, partout s'améliore rapidement la situation matérielle de l'employé. Ce dernier partage le sort de son patron ; leur condition commune s'élève à mesure que la richesse produite grandit ellemême.
La rémunération et le bien-être de l'auxiliaire sala-
rié restent étroitement liés aux progrès techniques accomplis, au développçmenl de l'épargne productive appliquée à l'œuvre agricole. Le patron ne s'enrichit pas à côté du salarié appauvri et dépouillé ; la hausse même des denrées alimentaires constitue une charge imprévue que l'employeur supporte au moment où il en profite. En un mot, les réalités observées ne justifient ni les indignations des révoltés ni les colères des impatients; elles nous apprennent simplement que les transformations sociales s'accomplissent avec lenteur et qu'en cette matière la nature ne procède pas par bonds. Vivre, c'est attendre.
Nous venons de montrer que la condition du salarié s'était améliorée.
A ces conclusions optimistes, nos contradicteurs auraient le droit d'opposer un fait dont nous ne songeons à nier ni la réalité ni la gravité. Il s'agit du mouvement continu, de la poussée presque irrésistible qui paraît entraîner la population agricole loin des campagnes dépeuplées. Gomment peut-on, en effet, concilier le phénomène de l'exode rural avec l'amélioration, soi-disant observée et de plus en plus marquée, de la condition des travailleurs manuels ? Le contraste est étrange et la contradiction paraît visible : Le personnel salarié abandonne-t-il donc les campagnes au moment même où il reçoit des satisfactions si longtemps désirées, si impatiemment attendues ?
Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de discerner les causes de l'exode rural et d'en observer soigneusement les modalités si différentes les unes des autres, selon les régions.
Tout d'abord, notons que si l'enquête agricole récente signale partout une diminution du nombre
l/AGRICL'LTURE MODERNE
des salar iés ruraux, elle assigne à ce phénomène une première cause générale : c'est l'abaissement de la natalité. Ce mal si grave, et cette déchéance volontaire si redoutable sont constatés d'un bout à l'autre de la France. La réduction absolue de l'effectif du personnel salarié est donc la conséquence de ce phénomène démographique. Ni la médiocrité des salaires, ni l'insuffisance du bien-être général n'ont entraîné cette décroissance du nombre des naissances. La preuve est faite : la natalité est d'autant plus faible et diminue d'autant plus rapidement que la richesse est plus grande et plus également répartie ! Ceci est vrai d'ailleurs à l'étranger comme en France.
Une autre cause de la réduction du personnel salarié mérite une mention spéciale ; elle marque, en effet, une évolution sociale du [dus puissant intérêt. L'ouvrier rural tend à devenir propriétaire et chef de culture, à conquérir ainsi son indépendance, à conserver pour lui seul le bénéfice de son activité qu'il dépense alors sans compter ; il cherche à réduire au minimum les risques de chômage, à s'assurer dès lors la sécurité, la cont inuité, et la productivité de son labeur.
Les témoignages abondent, qui ne sauraient manquer d'entraîner la conviction à cet égard. Voici ce que disent les rapporteurs qui ont rédigé une monographie pour chaque département. « La diminution des salariés agricoles tient à V augmentation du nombv* des petits propriétaires qui, accroissant l'étendue de leur propriété par acquisition, ne se louent plus comme journaliers. » (Charente.) — « Dans tout le département, il y a désertion de la très petite propriété
L'AGRICI I I I Ki: MODERNE ET i/EXODE RURAL 301
qui fournit les journaliers : ceux-ci émigrent, ou bien, s'ils restent dans le pays, arrivent à agrandir leur propriété ; ils ont alors suffisamment de travail chez eux et ne louent plus leurs services. » (Côte-d'Or.) — « En ce qui concerne les petits propriétaires journaliers, on n'en cite guère qui désertent la campagne. Ils sont attachés à leur terre. Anciens ouvriers ou anciens domestiques, cultivant eux-mêmes, ne souffrant pas du manque de main-d'œuvre comme les moyens et les grands exploitants, et appliquant depuis quelques années de meilleures méthodes de culture, il< obtiennent d'excellents résultats, améliorent leur situation et deviennent aussitôt indépendants . » (Gers.) Ce ne sont pas là <!<■> exemples isolés.
Nous trouvons dans la monographie de la Haute-Loire la réflexion suivante : « Le nombre des salariés agricoles tend à diminuer. Parmi les causes de ce moul inent, il faut noter l'augmentation, pour certains propriétaires journaliers, de leur patrimoine qui alors .suffit à leur activité et les empêche de travailler pour autrui ».
Bien loin de là, «lans le Lot, on observe des faits analogues. — « L'ouvrier agricole qui vit exclusivement de ses journées, ne possédant rien dans la commune, existe en très petit nombre... ; cette catégorie d'ouvriers tend à disparaître totalement. »
En revanche, le nombre des petits propriétaires grandit en même temps que leur patrimoine s'élargit. L'importance sociale de ce fait est trop grande pour que nous hésitions à citer encore le passage suivant : « C'est principalement aux dépens des grandes et moyennes propriétés que le petit propriétaire s'agrandit ; lui seul, en effet, réalise des bénéfices. Récoltant suffisamment pour vivre lui et les siens, il n'a point, en effet, à débourser ; dès qu'il a quelques économies, son rêve est d'agrandir son patrimoine ».
11 ne s'agit point d'une exception, car, dansle Loiret : ♦< La situation des propriétaires journaliers est devenue plus prospère ; ils ont acheté des terres et travaillent exclusivement sur leur bien ». Ce ne sont pas là des révélations ; le développement de la petite propriété, en France, est un des faits les plus connus et les plus anciennement connus, mais Ton voit clairement <pie la réduction de la main-d'œuvre salariée est liée à cette évolution. ( >n la constate, ainsi que le prouve l'enquête, dans la Vendée, la Savoie, le Tarn, la Manche, la Meurthe-et-Moselle, la Somme, les Côtes-du-Nord, le f'u y-de-Dôme, la Meuse, le Cantal... Nous citons au hasard pour montrer qu'il ne s'agit nullement d'un phénomène ayant un caractère régional et se rattachant notamment au développement d'une culture spéciale.
Une autre transformation moins connue du public agit dans le même sens et rend plus rare la maind'œuvre salariée disponible. Les enfants des fermiers et des métayers ne sont plus assez nombreux pour augmenter, comme jadis, l'effectif des salariés ; ils restent à la ferme ou à la métairie pour aider leurs parents (Lot-et-Garonne).
Les ouvriers déjà propriétaires cherchent à prendre des petites fermes suffisantes pour les occuper toute l'année (Loiret). Le faire-valoir direct avec domestiques est remplacé par le fermage avec un cultivateur qui exploite avec sa famille sans ouvriers (Haute-Loire). Ailleurs on fait cette observation instructive : « La diminution de la population agricole permet aux salariés de trouver plus facilement des situations de fermiers et de métayers, même quand ils n'ont pas le capital nécessaire ». (Lot-et-Garonne.) — C'est le propriétaire qui fait alors les avances nécessaires ; c'est lui qui facilite l'évolution, grâce à laquelle le
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salarié devient un chef de culture indépendant. Tel est le régime social qui dépouille soi-disant le travailleur manuel au profil du capitaliste et de celui qui détient le monopole de la propriété foncière !
« Toutefois, nous dira-t-on en insistant, l'émigration des campagnards est une réalité que vous ne pouvez pas écarter. »
En vérité nous ne songeons pas à dissimuler ce mouvement. Il s'agit seulement d'en discerner la cause et d'en montrer la portée réelle. Oui, un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles abandonnent les champs pour devenir notamment employés de commerce, ou salariés dans les ateliers industriels. Est-ce donc là un mal ; est-ce une perte que rien ne compense ? Il nous est impossible de l'admettre.
Le développement des échanges et de la production industrielle ne constituent ni une erreur ni un danger, car il est lié, sans discussion possible, à l'augmentation numérique du personnel salarié. Dans un pays dont la population reste stationnaire, l'accroissement de cet effectif ouvrier suppose un déplacement, et ce mouvement est déterminé en particulier par l'offre d'un salaire élevé.
Il y a plus; les progrès agricoles eux-mêmes et le développement si rapide de la production depuis vingt ou trente ans, provoquent à leur tour la multiplication des denrées industrielles que l'agriculteur peut consommer parce qu'il en offre la valeur sous la forme d'une denrée produite, vendue, et réellement échangée, en fin de compte, contre une marchandise industrielle .
Nous restons persuadés que l'accroissement si
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notable du bien-être dans nos campagnes correspond à une demande plus active, à une consommation pins large, et par suite à un débouché nouveau ouvert à la production de nos manufactures, de nos atelier-, de nos mines; il entraîne une circulation plus intense, c'est-à-dire, en termes plus clairs, des échanges commerciaux plus nombreux.
Comment les dix-sept ou dix-huit millions d'agriculteurs français pourraient-ils recevoir les denrées industrielles qu'ils réclament et qu'ils paient si l'industrie, les transports, le commerce ne trouvaient pas dans les campagnes elles-mêmes le personnel nécessaire à leurs opérations? Momentanément, nous en sommes persuadés, mais enfin actuellement, le travail industriel ou commercial assure des prolils assez larges pour attirer l'ouvrier par l'appât de salaires élevés, réguliers, que l'agriculture ne donne pas toujours, ou ne donne pas encore.
L'équilibre en quelque sorte est rompu pour un temps, mais pour un temps seulement. Si la ruine de l'agriculture devait être la conséquence de l'exode rural, la production des campagnes déclinerai! aussitôt ; le débouché ouvert à l'industrie et au commerce serait en partie fermé, et la baisse des salaires dans les ateliers ferait disparaître la concurrence souvent victorieuse de la manufacture à l'égard de la ferme.
En est-il ainsi, et la réduction de la main-d'œuvre disponible dans les campagnes peut-elle ou doit-elle entraîner les désastres que tant d'esprits sincères prévoient cependant, signalent chaque jour, et voudraient conjurer ? Au risque de paraître soutenir un paradoxe et de défendre une erreur, nous ne saurions admettre cette hypothèse. Nous venons de voir que le développement de la production agricole ouvrait aux produits de l'industrie un débouché d'une extra-
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ordinaire puissance, puisqu'il est représenté par les consommations sans cesse accrues d'une population de dix-sept à dix-huit millions de personnes. D'un autre côté est-il indifférent pour les producteurs agricoles que le nombre et la richesse de ces clients augmentent? Or, la population commerciale et industrielle se développe. 11 ne s'agit pas ici d'un groupe social qui consomme sans produire. Les services industriels et commerciaux sont des services productifs qui s'échangent à leur tour contre des produits agricoles et leur offrent un débouché. Or, le débouché est pour l'Agriculture, comme pour l'Industrie et le Commerce, une cause permanente d'activité et de progrès. Selon le mot heureux et juste de Quesnay : « Tant vaut le débit, tant vaut la reproduction. »
Pendant longtemps notre industrie rurale a été privée de ce stimulant si actif. L'agriculteur travaillait pour assurer sa propre subsistance et celle d'une population médiocre qui vivait dans les villes ou les bourgs. On ne s'inquiétait guère à cette époque de l'exode rural et de ses dangers. Mais en revanche, faute de débouchés, la culture restait misérable et l'industrie, à son tour, était paralysée par la médiocrité des échanges possibles avec des consommateurs ruraux incapables d'acheter ses produits. Le développement de la richesse industrielle et les progrès de la richesse agricole ont marché du même pas. Ils sont restés solidaires. L'Agriculture est d'ailleurs chargée de fournir à l'Industrie les matières premières que cette dernière transforme.
L'agriculteur et l'industriel sont donc des émules et non pas des rivaux. A mesure qu'a grandi la production rurale, la production industrielle a pu grandir à son tour, et, par une réaction ou une solidarité économique partout et toujours observée, l'existence
d'une industrie prospère a précipité les progrès de P Agriculture elle-même. En multipliant les consommateurs des produits de la terre, on peut donc dire (jne l'exode rural lui-même n'a pas été une cause de ruine pour l'industrie rurale ; il a, dans une certaine mesure, servi au contraire ses intérêts et assuré sa prospérité.
Est-ce là un paradoxe, une idée fausse qui heurte le bon sens? Nous n'en croyons rien.
En étudiant, il y a soixante ans, l'économie rurale d'un pays où l'exode rural avait été observé, Léonce de Lavergne concluait dans le même sens que nous, et disait à propos de l'Angleterre :
« Ce qui caractérise la culture anglaise, c'est moins la grande culture proprement dite que l'érection de la culture en industrie spéciale et la quantité de capital dont disposent les cultivateurs de profession. Ces deux caractères dérivent l'un et Vautre de V immense débouché de la population non agricole 1 ».
Pour rendre sa démonstration plus claire, Léonce de Lavergne compare ensuite la France à l'Angleterre. Le tableau qu'il trace de notre agriculture parait trop sombre aujourd'hui, mais la pensée de l'auteur nous frappe par sa profondeur.
« Si nous nous transportons en France, dit-il, dans les départements les plus arriérés du Centre et du Midi où règne le métayage, qu'y trouvons-nous? une population clairsemée, égale tout au plus au tiers de la population anglaise, et cette population est agricole à peu près exclusivement. Peu ou point de villes, peu ou point d'industrie, le commerce strictement nécessaire pour suffire aux besoins bornés des habitants. Le cultivateur ne peut trouver rien ou presque rien
1. Léonce de Lavergne. Economie rurale de V Angleterre. Paris, 1858, p. 172.
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à vendre. Pourquoi fcravaille-t-il ? Pour se nourrir, lui et son maître, avec ses produits. Le maître partage avec Lui en nature et consomme sa part... On a beaucoup blâmé ce système ; c'est le seul possible là où manquent les débouchés. Dans un pareil pays, l'agriculture ne peut pas être une profession, une spéculation, une industrie : pour spéculer, il faut vendre, et on ne peut pas vendre quand personne ne se présente pour acheter. Quand je dis personne, c'est pour forcer l'hypothèse, car ce cas extrême se présente rarement ; il y a toujours en France, même dans les cantons les plus reculés, quelques acheteurs en petit nombre ; c'est tantôt un dixième, tantôt un cinquième, tantôt un quart de la population qui vit d'autre chose que de l'agriculture, et, à mesure que /<■ nombre de ces consommateurs s'accroît, la condition du cultivateur s'améliore; mais le dixième, le cinquième, même le quart, ce n'est pas assez pour fournir un débouché suffisant, surtout si cette population n'est pas elle-même composée de producteurs, c'est-à-dire de commerçants ou d'industriels.
« Dans cet état de choses, comme il n'y a pas d'échanges, le cultivateur est forcé de produire les denrées les plus nécessaires à la vie, c'est-à-dire des céréales; si le sol s'y prête peu, tant pis pour lui, il n'a pas le choix, il faut faire des céréales ou mourir de faim. Or, il n'est pas de culture plus chère que celle-là dans les mauvais terrains...
« Passons maintenant dans la partie de la France la plus peuplée et la plus industrieuse, celle du Nord : nous n'y trouvons pas encore tout à fait l'analogue de la population anglaise, mais c'est déjà le double de ce que nous avons vu ailleurs, et la moitié de cette -population s'adonne au commerce , à V industrie 7 aux professions libérales; les champs proprement dits ne sont pas plus
peuplés que dans le Centre et le Midi, mais il s'y trouve en sus des villes nombreuses, riches, manufacturières . Il s'y fait un grand commerce de denrées agricoles ; de toutes parts, les blés, les vins, les bestiaux, les laines, les volailles, les œufs, le lait, se dirigent des campagnes vers les villes qui les payent avec le produit de leur industrie... La culture peut devenir elle-même une industrie. Cette industrie commence dès que s'ouvre le débouché régulier, c'est-à-dire dès que la population industrielle et commerciale excède une certaine proportion, soit qu'elle se trouve immédiatement sur les lieux, soit que la distance soit assez faible et le moyen de communication assez perfectionné pour que les frais de transport n'absorbent pas les bénéfices ; elle devient de plus en plus florissante à mesure que le débouché devient plus large et plus rapproché, c'est-à-dire dans les environs immédiats des grandes villes et des grands centres de fabrication. Là, le débouché suffit pour donner naissance à des bénéfices qui accroissent rapidement les capitaux; la culture devient de plus en plus riche, elle tend vers son maximum. »
Ces vues ne sont pas seulement originales et neuves, elles sont encore justes et profondes. Les événements ont pleinement justifié la thèse de Léonce deLavergne. La transformation des moyens de transporta contribué sans doute aux progrès de notre agriculture, mais si le débouché nécessaire à la production rurale n'avait pas été assuré par une population toujours plus nombreuse d'industriels et de commerçants, cet essor eût été moins rapide. L'auteur que nous citons a donc raison d'ajouter, et l'on peut répéter aujourd'hui encore :
« 11 importe que nos propriétaires et cultivateurs se rendent bien compte des seuls moyens qui peuvent les enrichir, afin qu'ils n'apportent pas eux-mêmes des entraves à leur prospérité.
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« Leur opposition n'empêcherait pas le cours «les choses, mais elle pourrait le rendre lent et pénible. Toute jalousie des intérêts agricoles contre les intérêts industriels et commerciaux ne peut faire que du mal aux uus comme aux autres. Voulez-vous encourager l'agriculture ? développez l'industrie el le commerce qui multiplient les consommateurs, perfectionnez surtout les moyens de communication «pii rapprochent les consommateurs des producteurs. Les débouchés, voilà le plus grand, le plus pressant intérêt de notre agriculture 1 .
L'exode rural i\'n «loue pas uniquement des inconvénients et des dangers à la condition, bien entendu, qu'en se déplaçant la population des campagnes rende ailleurs des services productifs.
Il est permis toutefois de se demander si l'Agriculture, privée des bras dont elle a besoin, sera capable de supporter celte épreuve sans subir du même coup une prochaine déchéance. Est-elle en état d'abandonner ainsi à l'industrie, au commerce, aux services des transports, aux administrations publiques, un nombre croissant de travailleurs? Pour le savoir, il convient d'étudier le passé, car La réductionde la main-d'œuvre rurale n'est pas un fait nouveau.
On l'a signalée depuis longtemps. Dans l'enquête agricole décennale de 1882, M. Tisserand insistait sur l'importance de ce mouvement.
« Les deux millions de journaliers relevés en 1862 sont tombés, disait-il, à 1.480.000; c'est une diminution de 520.000, et de 443.000 si l'on tient compte de l'Alsace-Lorraine. Ce mouvement de diminution est très général, car il s'accuse dans soixante et onze départements. Pour les domestiques de ferme, on