AUSTERLITZ
Au mois de septembre 1805, les sept corps composant la grande armée française étaient en marche pour se rendre des côtes de l'Océan sur les rives du Danube. Ils occupaient déjà le pays de Bade et le Wurtemberg, lorsque ç le 1er octobre l'empereur Napoléon se transporta de sa personne au delà du Rhin, qu'il passa à Strasbourg. Une partie de la nombreuse armée que la Russie envoyait au secours de l'Autriche arrivant en ce moment en Moravie, le cabinet de Vienne aurait dû, par pru-
io dence, attendre que ce puissant renfort eût rejoint les troupes autrichiennes ; mais emporté par une ardeur qui ne lui était pas habituelle, et qui lui fut inspirée par le feld-maréchal Mack, il avait lancé celui-ci à la tête de quatre-vingt mille hommes contre la Bavière, dont
i ç l'Autriche convoitait la possession depuis plusieurs siècles, et que la politique de la France a constamment défendue contre les invasions. L'Electeur de Bavière, contraint d'abandonner ses Etats, se retira avec sa famille et ses troupes à Wurtzbourg, d'où il implora l'assistance de
20 Napoléon. Ce dernier lui accorda son alliance, ainsi qu'aux souverains de Bade et de Wurtemberg.
L'armée autrichienne, sous le feld-maréchal Mack, occupait déjà Ulm, lorsque Napoléon, passant le Danube à Donauwerth, s'empara d'Augsbourg et de Munich.
25 L'armée française, ainsi placée sur les derrières de Mack, coupait les communications entre les Autrichiens
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et les Russes, dont on savait que les premières colonnes étaient déjà à Vienne et s'avançaient à marches forcées. Le feld-maréchal Mack, reconnaissant alors, mais trop tard, la faute qu'il avait commise en se laissant enfermer 30 par les troupes françaises dans un cercle dont la place d'Llm était le centre, essaya d'en sortir; mais, successivement battu dans les combats de Wertingen, de Giïnzbourg, et surtout à celui d'Elchingen, où le maréchal Ney se couvrit de gloire, Mack, de plus en plus resserré 35 fut contraint de se renfermer dans Ulm avec son armée, moins les corps de l'archiduc Ferdinand et de Jellachich qui parvinrent à s'échapper, le premier vers la Bohêmel'autre vers le lac de Constance. Llm fut investi par l'Empereur. Cette place, bien qu'elle ne fût pas alors 40 très fortifiée, pouvait néanmoins résister longtemps, grâce à sa position, ainsi qu'à sa très nombreuse garnison, et donner ainsi aux Russes le temps d'arriver à son secours. Mais le feld-maréchal Mack, passant de la jactance la plus exaltée au découragement le plus complet, 45 mit bas les armes devant Napoléon, qui avait, en trois semaines, dispersé, pris ou détruit 80,000 Autrichiens.» et délivré la Bavière, dans laquelle il ramena l'Electeur. Nous verrons, en 1813, celui-ci reconnaître un tel bienfait par la plus odieuse trahison. 50
Maître de la Bavière, débarrassé de l'armée de Mack. l'Empereur accéléra sa marche sur Vienne, en longeant la rive droite du Danube. Le feld-maréchal Koutousofl" ne se trouva plus assez fort pour résister seul à Napoléon, et ne voulant pas non plus compromettre ses troupes pour 55 sauver la ville de Vienne, résolut de mettre l'obstacle du Danube entre hd et le vainqueur : il passa le fleuve sur le pont de Krems, qu'il fit brûler derrière lui.
A peine arrivé sur la rive gauche avec toute son armée, le maréchal russe rencontre les éclaireurs de la 60 division Gazan, qui se dirigeait de Dirnstein sur Krems,
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ayant en tête le maréchal Mortier. Koutousoff, en apprenant l'existence d'un corps français isolé sur la rive gauche, résolut de l'écraser, et pour y parvenir, il
65 le fait attaquer de front sur l'étroite chaussée qui longe le Danube, tandis qu'en s' emparant des hauteurs escarpées qui dominent ce fleuve, ses troupes légères vont occuper Dirnstein et couper ainsi la retraite de la division Gazan. Cette division était alors dans une
70 position d'autant plus critique, que la plus grande partie de la flottille étant restée en arrière, on n'avait que deux petites barques, ce qui ne permettait pas d'aller chercher du renfort sur la rive droite. Attaqués en tête, en queue, et sur un de leurs flancs, par des
75 ennemis six fois plus nombreux, se trouvant en outr~ enfermés entre des rochers escarpés occupés par le , Russes, et les gouffres du Danube, les soldats français, entassés sur une étroite chaussée, ne furent pas démoralisés un seul moment. Le bi-ave maréchal Mortier
80 leur donna l'exemple d'un noble courage ; car quelqu'un lui ayant proposé de profiter d'une barque pour passer sur la rive droite, où il se trouverait au milieu de la grande armée, et éviterait par là de donner aux Russes la gloire de prendre un maréchal, Mortier répondit
85 qu'il mourrait avec ses soldats, ou passerait avec eux sur le ventre des Russes !...
Un combat sanglant s'engage à la baïonnette : cinq mille Français résistent à trente mille Russes ! . . . La nuit vint ajouter ses horreurs à celles du combat. La
90 division Gazan, massée en colonne, parvint à regagner Dirnstein, au moment où la division Dupont, restée en arrière en face de Molk et attirée par le bruit du canon, accourait à son secours. Enfin, le champ de bataille resta aux Français.
95 Dans ce combat corps à corps, où la baïonnette fut presque seule employée, nos soldats, plus agiles et plus
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adroits que les colosses russes, avaient un immense avantage sur eux ; aussi la perte des ennemis fut-elle de quatre mille cinq cents hommes, et la nôtre de trois mille hommes seulement. Mais si nos divisions ioo n'eussent pas été composées de soldats aguerris, le corps de Mortier aurait probablement été détruit. L'Empereur le comprit si bien, qu'il se hâta de le rappeler sur la rive droite, et ce qui me prouve qu'il avait reconnu la faute qu'il avait commise en jetant ce corps isolé 105 au delà du fleuve, c'est que, bien qu'il récompensât largement les braves régiments qui s'étaient battus à Dirnstein, les bulletins firent à peine mention de cette sanglante affaire, et l'on parut vouloir cacher les résultats de cette opération d'outre-Danube, parce qu'on 1 10 ne pouvait en expliquer militairement le motif. De plus, ce qui me confirme dans l'opinion que je prends la liberté d'émettre, c'est que, dans la campagne de 1809, l'Empereur, se trouvant sur le même terrain n'envoya aucun corps au delà du fleuve, et, conservant 1 1 5 au contraire toute son armée réunie, il descendit avec elle jusqu'à Vienne. Mais revenons à la mission dont le commandant Massy et moi étions chargés.
Lorsque nous arrivâmes à Vienne, Napoléon et le gros de son armée avaient déjà quitté cette ville, dont 120 ils s'étaient emparés sans coup férir. Le passage du Danube, qu'il fallait franchir, avant de poursuivre les Autrichiens et les Russes qui se retiraient en Moravie, n'avait pas même été disputé, grâce à une ruse, peutêtre blâmable, qu'employèrent les maréchaux Lannes 125 et Murât. Cet épisode, qui influa si grandement sur le résultat de cette célèbre campagne, mérite d'être raconté.
La ville de Vienne est située sur la rive droite du Danube, fleuve immense, dont un faible bras passe dans 1 30 cette cité, le grand bras se trouvant à plus d'une demi-
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lieue au delà. Le Danube forme sur ce dernier point une grande quantité d'îles, réunies par une longue série de ponts en bois, terminée par celui qui, jeté sur le grand
1 3 5 bras, s'appuie sur la rive gauche au lieu nommé Spitz. La route de Moravie passe sur cette longue série de ponts. Lorsque les Autrichiens défendent un passage de rivière, ils ont la très mauvaise habitude d'en conserver les ponts jusqu'au dernier moment, afin de se ménager
140 la faculté de faire des retours offensifs contre l'ennemi, qui presque jamais ne leur en donne le temps, et leur enlève de vive force les ponts qu'ils ont négligé de brûler. C'est ce que leur avaient fait les Français dans la campagne d'Italie, en 1796, aux mémorables affaires
1 45 de Lodi et d'Arcole. Cependant, ces exemples n'avaient pu corriger les Autrichiens, car, après avoir abandonné Vienne, qui n'était pas susceptible de défense, ils se retirèrent de l'autre côté du Danube, sans détruire un seul des ponts jetés sur ce vaste cours d'eau, et se bornè-
1 50 rent à disposer des matières incendiaires sur le tablier du grand pont, afin de le brûler lorsque les Français paraîtraient. Ils avaient en outre établi sur la rive gauche, à l'extrémité du pont de Spitz, une forte batterie d'artillerie, ainsi qu'une division de six mille
155 hommes, aux ordres du prince d'Auersperg, brave militaire, mais homme de peu de moyens. Or, il faut savoir que quelques jours avant l'entrée des Français dans Vienne, l'Empereur avait reçu le général autrichien comte de Giulay, venu en parlementaire pour lui faire
160 des ouvertures de paix qui n'avaient pas eu de résultats. Mais à peine l'avant-garde fut-elle maîtresse de Vienne, et Napoléon établi au château royal de Schœnbrunn, qu'on vit revenir le général de Giulay, qui passa plus d'une heure en tête-à-tête avec l'Empereur. Dès lors,
165 le bruit qu'un armistice venait d'être conclu courut tant parmi les régiments français entrant à Vienne, que
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parmi les troupes autrichiennes qui sortaient de la ville pour se porter au delà du Danube.
Murât et Lannes, auxquels l'Empereur avait ordonné de tâcher de s'emparer du passage du Danube, mar- 170 chèrent vers les ponts, placèrent les grenadiers d'Oudinot derrière les plantations touffues, puis s'avancèrent, accompagnés seulement de quelques officiers parlant allemand. Les petits postes ennemis tirent sur eux en se repliant. Les deux maréchaux font crier aux Autrichiens 175 qu'iY y a armistice, et, continuant à marcher, ils traversent sans obstacles tous les petits ponts, et, arrivés au grand, ils renouvellent leur assertion au commandant de Spitz, qui n'ose faire tirer sur deux maréchaux presque seuls, et affirmant que les hostilités sont suspendues. Cepen- 180 dant, avant de les laisser passer, il veut aller lui-même prendre les ordres du général d' Auersperg ; mais pendant qu'il se rend près de lui, en laissant le poste à un sergent, Lannes et Murât persuadent à celui-ci que, le traité portant que le pont leur sera livré, il faut qu'il aille 185 avec ses soldats rejoindre son officier sur la rive gauche. Le pauvre sergent hésite... On le pousse tout doucement en continuant à lui parler, et par une marche lente, mais continue, on arrive à l'extrémité du grand pont.
Un officier autrichien veut alors allumer les matières 190 incendiaires ; on lui arrache des mains la lance à feu en lui disant qu'il se perdra s'il commet un tel crime!... Cependant la colonne des grenadiers d'Oudinot paraît et s'engage sur le pont... Les canonniers autrichiens vont faire feu . . . Les maréchaux français courent vers le com- 195 mandant de cette artillerie, auquel ils renouvellent l'assurance d'un armistice conclu ; puis, s' asseyant sur les pièces, ils engagent les artilleurs à faire prévenir de leur présence le général d'Auersperg. Celui-ci arrive enfin ; il est sur le point d'ordonner le feu, bien que les 200 grenadiers français entourent déjà les batteries et les
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bataillons autrichiens ; mais les deux maréchaux l'assurent qu'il y a un traité, dont la principale condition est que les Français occuperont les ponts. Le malheureux
205 général, craignant de se compromettre en versant du sang inutilement, perd la tête au point de s'éloigner en emmenant toutes ses troupes qu'on lui avait données pour défendre les ponts !...
Sans la faute du général d'Auersperg, le passage du
210 Danube eût certainement été exécuté avec beaucoup de difficultés. Il pouvait même se faire qu'il devînt impraticable, et dans ce cas l'empereur Napoléon, ne pouvant plus poursuivre les armées russes et autrichiennes en Moravie, eût manqué sa campagne. Il en eut alors la
215 conviction, qui fut confirmée trois ans après, lorsqu'en 1 809, les Autrichiens ayant brûlé les ponts du Danube, nous fûmes contraints, pour assurer le passage de ce fleuve, de livrer les deux batailles d'Essling et de Wagram qui nous coûtèrent plus de trente mille hommes, tandis
220 qu'en 1805 les maréchaux Lannes et Murât enlevèrent les ponts sans avoir un seul blessé !... Mais le sti'atagème dont ils s'étaient servis était-il admissible ? Je ne le pense pas. Je sais que dans les guerres d'Etat à Etat on élargit sa conscience, sous prétexte que tout ce qui assure la
225 victoire peut être employé afin de diminuer les pertes d'hommes, tout en donnant de grands avantages à son pays. Cependant, malgré ces gi^aves considérations, je ne pense pas que l'on doive approuver le moyen employé pour s'emparer du pont de Spitz ; quant à moi, je ne
230 voudrais pas le faire en pareille circonstance.
Pour conclusion de cet épisode, je dirai que la crédulité du général Auersperg fut très sévèrement punie. Un conseil de guerre le condamna à la dégradation, à être traîné sur la claie dans les rues de Vienne, et enfin
235 mis a mort par la main du bourreau !... Le même jugement fut porté contre le feld-maréchal Mack, en puni-
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tion de la conduite qu'il avait tenue à Ulm. Mais ils obtinrent l'un et l'autre grâce de la vie, et leur peine fut commuée en celle de la prison perpétuelle. Ils la subirent pendant dix ans et furent enfin élargis. Mais, 240 privés de leur grade, chassés des rangs de la noblesse, reniés par leur famille, ils moururent tous deux peu de temps après leur mise en liberté.
Le stratagème des maréchaux Lannes et Murât avant assuré le passage du Danube, l'empereur Napoléon avait 245 dirigé son armée à la poursuite des Autrichiens et des Russes. Ici commence la seconde phase de la campagne.
Le maréchal russe KoutousofF de Krems se dirigeait par Hollabrunn sur Briinn, en Moravie, afin de s'y réunir à la seconde armée que l'empereur Alexandre 250 conduisait en personne; mais, en approchant d'Hollabriinn, il fut consterné en apprenant que les corps de Murât et de Lannes étaient déjà maîtres de cette ville, ce qui lui coupait tout moyen de retraite. Pour se tirer de ce mauvais pas, le vieux maréchal russe, 255 employant à son tour la ruse, envoya le général prince Bagration en parlementaire vers Murât, auquel il assura qu'un aide de camp de l'Empereur venait de conclure à Vienne un armistice avec l'empereur Napoléon, et qu'indubitablement la paix s'ensuivrait sous peu. Le 260 prince Bagration était un homme fort aimable ; il sut si bien flatter Murât, que celui-ci, trompé à son tour par le général russe, s'empressa d'accepter l'armistice, malgré les observations du maréchal Lannes, qui voulait combattre; mais Murât ayant le commandement 265 supérieur, force fut au maréchal Lannes d'obéir.
La suspension d'armes dura trente-six heures, et pendant que Murât respirait l'encens que ce Russe madré lui prodiguait, l'année de KoutousofF, faisant un détour et dérobant sa marche derrière un rideau de monticules, 270 échappait au danger et allait prendre, au delà d'Holla-
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brùnn, une forte position qui lui ouvrit la route de Moravie et assurait sa retraite ainsi que sa jonction avec la seconde armée russe, cantonnée entre Znaïm et
275 Brùnn. Napoléon était alors au palais de Schœnbrùnn, près de Vienne ; il entra dans une grande colère en apprenant que Mui'at, se laissant abuser par le prince Bagration, s'était permis d'accepter un armistice sans son ordre, et lui prescrivit d'attaquer sur-le-champ Koutousoff.
280 Mais la situation des Russes était bien changée à leur avantage ; aussi reçurent-ils les Français très vigoureusement. Le combat fut des plus acharnés ; la ville d'Hollabrùnn, prise et reprise plusieurs fois par les deux partis, incendiée par les obus, remplie de morts et de
285 mourants, resta enfin au pouvoir des Français. Les Russes se retirèrent sur Brùnn; nos troupes les y poursuivirent, et occupèrent cette ville sans combat, bien qu'elle soit fortifiée et dominée par la célèbi-e citadelle de Spielberg.
290 Les armées russes et une partie des débris des troupes autrichiennes s'étant réunies en Moravie, l'Empei'eur, pour leur donner un dernier coup, se rendit à Brùnn, capitale de cette province. Mon camarade Massy et moi le suivîmes dans cette direction ; mais nous avancions
295 lentement et avec beaucoup de peine, d'abord parce que les chevaux de poste étaient sur les dents, puis à cause de la grande quantité de troupes, de canons, de caissons, de bagages dont les routes étaient encombrées. Nous fûmes obligés de nous arrêter vingt-quatre heures
300 à Hollabrùnn, afin d'attendre que le passage fût rétabli dans ses rues détruites par l'incendie et remplies de planches, de poutres, de débris de meubles encore enflammés. Cette malheureuse ville avait été si complètement brûlée que nous n'y trouvâmes pas une seule
305 maison pour nous abriter !...
Pendant le séjour que nous fûmes contraints d'y faire,
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un spectacle horrible, épouvantable, consterna nos âmes. Les blessés, mais principalement ceux des Russes, s'étaient réfugiés pendant le combat dans les habitations où l'incendie les avait bientôt atteints. Tout ce 310 qui pouvait encore marcher s'était enfui à l'approche de ce nouveau danger ; mais les estropiés, ainsi que les hommes gravement frappés, avaient été brilles vifs sous les décombres !... Beaucoup avaient cherché à fuir l'incendie en rampant sur la terre, mais le feu les avait 3 1 5 poursuivis dans les rues, où l'on voyait des milliers de ces malheureux à demi calcinés et dont plusieurs respiraient encore !... Les cadavres des hommes et des chevaux tués pendant le combat avaient été aussi grillés, de sorte que l'infortunée cité d'Hollabrùnn répandait à 320 plusieurs lieues à la ronde une épouvantable odeur de chair grillée, qui soulevait le cœur!... Il est des contrées et des villes qui, par leur situation, sont destinées à servir de champ de bataille, et Hollabriinn est de ce nombre, parce qu'elle offre une excellente position 325 militaire ; aussi, à peine avait-elle réparé les malheurs que lui causa l'incendie de 1805, que je la revis, quatre • ans après, brûlée de nouveau, et jonchée de cadavres et de mourants à demi rôtis, ainsi que je le rapporterai dans mon récit de la campagne de 1809- 330
Le commandant Massy et moi quittâmes ce foyer d'infection aussitôt que nous le pûmes et gagnâmes Znaïm. Enfin nous joignîmes l'Empereur à Briinn, le 22 novembre, dix jours avant la bataille d'Austerlitz.
Le lendemain de notre arrivée, nous nous acquittâmes 335 de notre mission et fîmes la remise des drapeaux, avec le cérémonial prescrit par l'Empereur pour les solennités de ce genre, car il ne négligeait aucune occasion de rehausser aux yeux des troupes tout ce qui pouvait exciter leur amour pour la gloire. Voici quel fut ce 340 cérémonial.
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Une demi-heure avant la parade, qui avait lieu tous les jours à onze heures devant la maison servant de palais à l'Empereur, le général Duroc, grand maréchal,
345 envoya à notre logement une compagnie de grenadiers de la garde, avec musique et tambours. Les dix-sept drapeaux et les deux étendards furent remis à autant de sous-officiers. Le commandant Massy et moi, guidés par un officier d'ordonnance de l'Empereur, nous
350 plaçâmes en tête du cortège, qui se mit en marche au son des tambours et de la musique. La ville de Brùnn était remplie de troupes françaises, dont les soldats, en nous voyant passer, célébraient par de nombreux vivats la victoire de leurs camarades du 7e corps. Tous les
355 postes rendirent les honneurs militaires, et à notre entrée dans la cour du lieu où logeait l'Empereur, les corps réunis pour la parade battirent aux champs, présentèrent les armes et poussèrent avec enthousiasme les cris répétés de : Vive V Empereur !
360 L'aide de camp de service vint nous recevoir et nous présenta à Napoléon, auprès duquel nous fûmes introduits, toujours accompagnés des sous-officiers qui portaient les drapeaux autrichiens. L'Empereur examina ces divers trophées, et après avoir fait retirer les sous-
365 officiers, il nous questionna beaucoup, tant sur les divers combats que le maréchal Augereau avait livrés, que sur tout ce que nous avions vu et appris pendant le long trajet que nous venions de faire dans les contrées qui avaient été le théâtre de la guerre. Puis, il nous
370 ordonna d'attendre ses ordres et de suivre le quartier impérial. Le grand maréchal Duroc fit prendre les drapeaux, dont il nous donna reçu selon l'usage ; puis il nous prévint que des chevaux seraient mis à notre disposition, et nous invita pour le temps de notre séjour à
375 la table qu'il présidait.
La grande armée française était alors massée autour
chap. il] AUSTBRLITZ SI
et en avant de Briinn. L'avant-ganle des Austro- Russes occupait Austerlitz ; le gros de leur armée était placé autour de la ville d'Olmùtz, où s'étaient réunis l'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche. Une 380 bataille paraissait inévitable, mais on comprenait si bien de part et d'autre que ses résultats auraient une influence immense sur les destinées de l'Europe, que chacun hésitait à entreprendre quelque chose de décisif. Aussi, Napoléon, ordinairement si prompt 3^5 dans ses mouvements, resta-t-il onze jours à Briinn, avant d'attaquer sérieusement. Il est vrai que chaque journée de retard augmentait ses forces, par l'arrivée successive d'un très grand nombre de soldats qui, restés en arrière, pour cause d'indisposition ou de fatigue, 39° se hâtaient, dès qu'ils retrouvaient leur vigueur, de rejoindre l'armée, tant ils étaient désireux d'assister à la grande bataille que l'on prévoyait. Ceci me rappelle que je fis à cette occasion un mensonge de complaisance, qui aurait pu ruiner ma carrière militaire ; voici le fait. 395
L'Empereur traitait habituellement les officiers avec bonté, mais il était un point sur lequel il était peutêtre trop sévère, car il rendait les colonels responsables du maintien d'un grand nombre d'hommes dans les rangs de leur régiment, et comme c'est précisément 400 ce qu'il y a de plus difficile à obtenir en campagne, c'était là-dessus que l'Empereur était le plus trompé. Les chefs de corps craignaient tant de lui déplaire. qu'ils s'exposaient à ce qu'on leur donnât à combattre un nombre d'ennemis disproportionné à la force de 405 leurs troupes, plutôt que d'avouer que les maladies, la fatigue et la nécessité de se procurer des vivres avaient forcé beaucoup de soldats à rester en arrière. Aussi Napoléon, malgré sa puissance, n'a-t-il jamais su exactement le nombre de combattants dont il pouvait 4 10 disposer un jour de bataille.
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Or, il advint que, pendant notre, séjour à Brùnn, l'Empereur, dans une des courses incessantes qu'il faisait pour visiter les positions et les divers corps
415 d'armée, aperçut les chasseurs à cheval de sa garde en marche pour changer de cantonnement. Il affectionnait particulièrement ce régiment, dont ses guides d'Italie et d'Egypte formaient le noyau. L'Empereur, dont le coup d'œil exercé appréciait très exactement
420 la force des colonnes, trouvant celle-ci très diminuée, sortit de sa poche un petit carnet, et l'ayant parcouru, il fit appeler le général Morland, colonel des chasseurs à cheval de la garde, et lui dit d'un ton sévère : " Votre régiment est porté sur mes notes comme ayant
425 " mille deux cents combattants, et bien que vous n'ayez " pas encore été engagé avec l'ennemi, vous n'avez pas " là plus de huit cents cavaliers : que sont devenus les " autres ?..."
Le général Morland, excellent et très brave officier
430 de guerre, mais n'ayant pas la réplique facile, resta presque interdit, et répondit dans son langage francoalsacien qu'il ne manquait qu'un très petit nombre d'hommes. L'Empereur soutint qu'il y en avait près de quatre cents de moins, et pour en avoir le cœur
435 net, il voulut les faire compter à l'instant. Mais comme il savait que Morland était fort aimé de son état-major, et qu'il craignait les complaisances, il crut être plus sûr de son fait en prenant un officier qui n'appartenait ni à sa maison, ni à sa garde, et m'apercevant, il
440 m'ordonna de compter les chasseurs et de venir rendre compte à lui-même de leur nombre. Cela dit, l'Empereur s'éloigne au galop. Je commençai mon opération, qui était d'autant plus facile que les cavaliers marchaient au pas sur quatre de front.
445 Le pauvre général Morland, qui savait combien l'évaluation de Napoléon approchait de l'exactitude, était
chap. h.] AUSTERLITZ 33
dans une giande agitation, car il prévoyait que mon rapport allait attirer sur lui une très sévère réprimande. Il me connaissait à peine, et n'osait me proposer de me compromettre pour lui épargner un désagrément. Il 450 restait donc là silencieusement auprès de moi, lorsque, heureusement pour lui, son capitaine adjudant-major vint le rejoindre. Cet officier, nommé Fournier, avait débuté dans la carrière militaire comme sous-aide chirurgien ; puis, devenu chirurgien-major et se sentant 455 plus de vocation pour le sabre que pour la lancette, il avait demandé et obtenu de prendre rang parmi les officiers combattants, et Morland, avec lequel il avait servi jadis, l'avait fait entrer dans la garde.
J'avais beaucoup connu le capitaine Fournier, lors- 460 qu'il était encore chirurgien-major. Je lui avais même gardé de très grandes obligations, car non seulement il avait pansé mon père au moment où il venait d'être blessé, mais il l'avait suivi à Gênes, où, tant que mon père exista, il vint plusieurs fois par jour pour lui 465 prodiguer ses soins ; si les médecins chargés de combattre le typhus eussent été aussi assidus et aussi zélés que Fournier, mon père n'aurait peut-être pas succombé. Je m'étais dit cela bien souvent ; aussi fis-je l'accueil le plus amical à Fournier, que je n'avais 470 d'abord pas reconnu sous la pelisse de capitaine de chasseurs. Le général Morland, témoin du plaisir que nous avions à nous revoir, conçut l'espoir de profiter de notre amitié réciproque pour m'amener à ne pas dire à l'Empereur combien il y avait de chasseurs 475 hors des rangs. Il tire donc son adjudant-major à part, confère un moment avec lui ; puis le capitaine vient me supplier, au nom de notre ancienne amitié, d'éviter au général Morland un fort grand désagrément, en cachant à l'Empereur l'affaiblissement de 480 l'effectif du régiment. Je refusai positivement et con-
34 AUSTERLITZ [char n.
tinuai à compter. L'estimation de l'Empereur était fort exacte, car il n'y avait que huit cents et quelques chasseurs présents : il en manquait donc quatre
485 cents.
Je partais pour aller faire mon rapport, lorsque le général Morland et le capitaine Fournier renouvelèrent leurs instances auprès de moi, en me faisant observer que la plus grande partie des hommes absents, étant
490 restés en arrière pour différentes causes, rejoindraient sous peu, et que, comme il était probable que l'Empereur ne livrerait pas bataille avant d'avoir fait venir les divisions Friant et Gudin, qui se trouvaient encore aux portes de Vienne, à trente-six lieues de nous, cela pren-
495 drait plusieurs jours, pendant lesquels les chasseurs de la garde restés en arrière rejoindraient l'étendard. Ils ajoutèrent que l'Empereur était d'ailleurs trop occupé pour vérifier le rapport que j'allais lui faire. Je ne me dissimulai pas qu'on me demandait de tromper VEmpe-
500 reur, ce qui était très mal ; mais je sentais aussi que je devais beaucoup de reconnaissance à M. Fournier poulies soins vraiment affectueux qu'il avait donnés à mon père mourant. Je me laissai donc entraîner et promis de dissimuler une grande partie de la vérité.
505 A peine fus-je seul, que je compris l'énormité de ma faute ; mais il était trop tard. . . L'essentiel était de m'en tirer le moins mal possible. Pour cela, je me gardai bien de reparaître devant l'Empereur tant qu'il fut à cheval, car j'avais à craindre qu'il ne se portât au
510 bivouac de chasseurs, dont la faiblesse numérique, le frappant derechef, démentirait mon rapport, ce qui m'aurait très gravement compromis. Je rusai donc, et ne revins au quartier impérial qu'à la nuit close, et lorsque Napoléon, ayant mis pied à terre, était rentré dans ses
515 appartements. Introduit auprès de lui pour lui rendre compte de ma mission, je le trouvai étendu tout de son
chat, il] AUSTERLITZ 35
long sur une immense carte posée sur le plancher. Dès qu'il m'aperçut, il s'écria : " Eh bien ! Marbot, com- " bien y a-t-il de chasseurs à cheval présents dans ma " garde? Leur nombre est-il de douze cents, comme le 520 " prétend Morland ? — Non, Sire, je n'en ai compté que " onze cent vingt, c'est-à-dire quatre-vingts de moins ! " — J'étais bien sûr qu'il en manquait beaucoup!..." Le ton dont l'Empereur prononça ces dernières paroles prouva qu'il s'attendait à un déficit beaucoup plus con- 525 sidérable ; et en effet, s'il n'eût manqué que quatrevingts hommes sur un régiment de douze cents qui venait de faire cinq cents lieues en hiver, en couchant presque toutes les nuits au bivouac, c'eût été fort peu ; aussi lorsqu'en allant dîner, l'Empereur traversa la pièce 530 où se réunissaient les chefs de la garde, il se borna à dire à Morland : " Vous voyez bien !... Il vous manque "quatre-vingts chasseurs; c'est près d'un escadron!... ■'•' Avec quatre-vingts de ces braves, on arrêterait un ••' régiment russe! Il faut tenir la main à ce que les 535 •• hommes ne restent pas en arrière." Puis, passant au chef des grenadiers à pied, dont l'effectif des soldats présents était aussi beaucoup diminué, Napoléon lui fit une forte réprimande. Morland, s'estimant très heureux d'en être quitte pour quelques observations, s'approcha 540 de moi, dès que l'Empereur fut à table, vint me remercier vivement, et m'apprendre qu'une trentaine de chasseurs venaient de rejoindre, et qu'un courrier arrivant de Vienne en avait rencontré plus de cent entre Znaïm et Brûnn et beaucoup d'autres en deçà d'Holla- 5^5 brûnn, ce qui donnait la certitude qu'avant quarantehuit heures le régiment aurait récupéré la plus grande partie de ses pertes. Je le désirais autant que lui, car je comprenais la difficulté de la position dans laquelle mon trop de reconnaissance pour Fournier m'avait placé. 550 Je ne pus dormir de la nuit, tant je redoutais le juste
36 AUSTERLITZ [chap. ii.
courroux de l'Empereur, à la confiance duquel j'avais gravement manqué.
Ma perplexité fut encore plus grande le lendemain,
555 lorsque Napoléon, visitant les troupes selon son habitude, se dirigea vers le bivouac des chasseurs de la garde, car une simple question adressée par lui à un officier pouvait tout dévoiler. Je me considérais donc comme perdu, lorsque j'entendis la musique des troupes
560 russes campées sur les hauteurs de Pratzen, à une demilieue de nos postes. Poussant alors mon cheval vers la tête du nombreux état-major avec lequel j'accompagnais l'Empereur, je m'approchais le plus près possible de celui-ci et dis à haute voix : " Il se fait sans doute
565 " quelque mouvement dans le camp des ennemis, car " voilà leur musique qui joue des marches..." L'Empereur qui entendit mes observations quitta brusquement le sentier qui conduisait au bivouac de sa garde, et se dirigea vers Pratzen, pour examiner ce qui se
57° passait dans l'avant-garde ennemie. Il resta longtemps en observation, et la nuit approchant, il rentra à Brùnn sans aller voir ses chasseurs. Je fus ainsi plusieurs jours dans des transes mortelles, bien que j'apprisse l'arrivée successive de nombreux détachements. Enfin, l'approche
575 de la bataille et les grandes occupations de l'Empereur éloignèrent de son esprit la pensée de faire la vérification que j'avais tant redoutée ; mais la leçon fut bonne pour moi. Aussi, lorsque, devenu colonel, j'étais questionné par l'Empereur sur le nombre des combattants
5 Ho présents dans les escadrons de mon régiment, je déclarais toujours l'exacte vérité.
Si Napoléon était souvent trompé, il usait souvent aussi de ruse pour faire réussir ses projets, ainsi que le prouve la comédie diplomatico-militaire que je vais
chap. h.] AUSTERLITZ 37
raconter, et dans laquelle je jouai mon rôle. Pour bien 585 comprendre ceci, qui vous donnera la clef des intrigues, causes, l'année suivante, de la guerre entre Napoléon et le roi de Prusse, il faut nous reporter à deux mois en arrière, au moment où les troupes françaises, parties des rives de l'Océan, se dirigeaient à marches forcées sur 590 le Danube. Pour se rendre du Hanovre sur le haut Danube, le premier corps d'armée, commandé par Bernadotte, n'avait pas de chemin plus court que de passer par Anspach. Ce petit pays appartenait à la Prusse ; mais comme il était assez éloigné de son territoire, 595 dont plusieurs principautés de troisième ordre le séparaient, on l'avait toujours considéré dans les anciennes guerres comme un territoire neutre, sur lequel chaque parti pouvait passer, en payant ce qu'il prenait et en s'abstenant de toute hostilité. 600
Les choses étant établies sur ce pied, les armées autrichiennes et françaises avaient très souvent traversé le margraviat d' Anspach, du temps du Directoire, sans en prévenir la Prusse et sans que celle-ci le trouvât mauvais. Napoléon, profitant de cet usage, ordonna donc au 605 maréchal Bernadotte de passer par Anspach. Celui-ci obéit ; mais en apprenant la marche de ce corps français, la reine de Prusse et sa cour, qui détestaient Napoléon, s'écrièrent que le territoire prussien venait d'être violé, et profitèrent de cela pour exaspérer la 610 nation et demander hautement la guerre. Le roi de Prusse et son ministre, M. d'Haugwitz, résistèrent seuls à l'entraînement général : c'était au mois d'octobre 1805, au moment où les hostilités allaient éclater entre la France et l'Autriche, et que les armées russes 615 venaient renforcer celle-ci. La reine de Prusse et le jeune prince Louis, neveu du Roi, pour déterminer celui-ci à faire cause commune avec la Russie et l'Autriche, firent inviter l'empereur Alexandre à se
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620 rendre à Berlin, dans l'espoir que sa présence déciderait Frédéric-Guillaume.
Alexandre se rendit en effet dans la capitale de la Prusse, le 25 octobre. Il y fut reçu avec enthousiasme par la Reine, le prince Louis et les partisans de la guerre
625 contre la France. Le roi de Prusse lui-même, circonvenu de tous côtés, se laissa entraîner en mettant toutefois pour condition (d'après les conseils du vieux prince de Brunswick et du comte d'Haugwitz) que son armée n'entrerait pas en campagne avant qu'on eût vu la tour-
630 nure que prendrait la guerre sur le Danube, entre les Austro-Russes et Napoléon. Cette adhésion incomplète ne satisfit pas l'empereur Alexandre, ni la reine de Prusse; mais ils ne purent pour le moment en obtenir de plus explicite. Une scène de mélodrame fut jouée à Potsdam,
635 où le roi de Prusse et l'empereur de Russie, descendus à la lueur des flambeaux sous les voûtes sépulcrales du palais, se jurèrent en présence de la Cour une amitié éternelle, sur la tombe du grand Frédéric : ce qui n'empêcha pas Alexandre d'accepter dix-huit mois après, et d'en-
640 glober dans l'empire russe, une des provinces prussiennes que Napoléon lui donna par le traité de Tilsitt, et cela en présence de son malheureux ami Frédéric- Guillaume. L'empereur de Russie se rendit ensuite en Moravie pour se remettre à la tête de ses armées, car
645 Napoléon avançait à grands pas vers la capitale de l'Autriche, dont il s'empara bientôt.
En apprenant l'hésitation du roi de Prusse et le traité de Potsdam, Napoléon, désireux d'en finir avec les Russes, avant que les Prussiens se déclarassent, se porta
650 à la rencontre des premiers jusqu'à Briïnn, où nous sommes actuellement.
On a dit depuis longtemps, avec raison, que les ambassadeurs sont des espions privilégiés. Le roi de Prusse, qui apprenait chaque jour les nouvelles victoires de Napo-
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léon, voulant savoir à quoi s'en tenir sur la position 655 respective des parties belligérantes, trouva convenable d'envoyer M. d'Haugwitz, son ministre, au quartier général français, afin qu'il pût juger les choses par lui-même. Or, comme il fallait un prétexte pour cela, il le chargea de porter la réponse à une lettre que Napoléon lui avait 660 adressée pour se plaindre du traité conclu à Potsdam entre la Prusse et la Russie. M. d'Haugwitz arriva à Broun quelques jours avant la bataille d'Austerlitz, et aurait bien voulu pouvoir y rester jusqu'au résultat de la grande bataille qui se préparait, afin de conseiller à 665 son souverain de ne pas bouger, si nous étions vainqueurs, et de nous attaquer, dans le cas où nous serions battus.
Sans être militaires, vous pouvez juger sur la carte quel mal une armée prussienne, partant de Breslau en 670 Silésie, pouvait faire en se portant par la Bohême sur nos derrières, vers Ratisbonne. Comme l'Empereur savait que M. d'Haugwitz expédiait tous les soirs un courrier à Berlin, il voulut que ce fût par lui qu'on apprît en prusse la défaite et la prise du corps d'armée 675 du feld-maréchal Jellachich, qui ne devait pas y être encore connue, tant les événements se précipitaient à cette époque ! Voici comment l'Empereur s'y prit pour y arriver.
Le maréchal du palais Duroc, après nous avoir pré- 680 venus de ce que nous avions à faire, fit replacer en secret dans le logement que Massy et moi occupions, tous les drapeaux autrichiens que nous avions apportés de Bregenz ; puis, quelques heures après, lorsque l'Empereur causait dans son cabinet avec M. d'Haugwitz, 685 nous renouvelâmes la cérémonie de la remise des drapeaux, absolument de la même manière qu'elle avait été faite la première fois. L'Empereur, en entendant la musique dans la cour de son palais, feignit l'étonnement,
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690 s'avança vers les croisées suivi de l'ambassadeur, et voyant les trophées portés par les sous - officiers, il appela l'aide de camp de service, auquel il demanda de quoi il s'agissait. L'aide de camp ayant répondu que c'étaient deux aides de camp du maréchal Augereau,
695 venant apporter à l'Empereur les drapeaux du corps autrichien de Jellachich, pris à Bregenz, on nous fit entrer, et là, sans sourcillei*, et comme s'il ne nous avait pas encore vus, Napoléon reçut la lettre du maréchal Augereau qu'on avait recachetée, et la lut, bien qu'il en
700 connût le contenu depuis quatre jours. Puis il nous questionna, en nous faisant entrer dans les plus grands détails. Duroc nous avait prévenus qu'il fallait parler haut, parce que l'ambassadeur prussien avait l'oreille un peu dure. Cela arrivait fort mal à propos pour mon
705 camarade Massy, chef de la mission, car une extinction de voix lui permettait à peine de parler. Ce fut donc moi qui répondis à l'Empereur, et entrant dans sa pensée, je peignis des couleurs les plus vives la défaite des Autrichiens, leur abattement, et l'enthousiasme des
710 troupes françaises. Puis, présentant les trophées les uns après les autres, je nommai tous les régiments ennemis auxquels ils avaient appartenu. J'appuyai principalement sur deux, parce que leur capture devait produire un plus grand effet sur l'ambassadeur prussien.
715 "Voici, dis-je, le drapeau du régiment d'infanterie " de S. M. l'empereur d'Autriche, et voilà l'étendard des " uhlans de l'archiduc Charles, son frère." — Les yeux de Napoléon étincelaient et semblaient me dire : " Très " bien, jeune homme ! " — Enfin, il nous congédia, et
720 en sortant, nous l'entendîmes dire à l'ambassadeur : " Vous le voyez, monsieur le comte, mes armées triom- " plient sur tous les points. . .l'armée autrichienne est "anéantie, et bientôt il en sera de même de celle des "Russes." M. d'Haugwitz paraissait atterré, et Duroc
(MAP. h.] AUSTERLITZ 41
nous dit, lorsque nous fûmes hors de l'appartement : "Ce 725 " diplomate va écrire ce soir à Berlin pour informer son " gouvernement de la destruction du corps de Jella- " chich ; cela calmera un peu les esprits portés à nous " faire la guerre, et donnera au roi de Prusse de nouvelles " raisons pour temporiser; or, c'est ce que l'Empereur 730 " souhaite ardemment.1'
La comédie jouée, l'Empereur, pour se débarrasser d'un témoin dangereux qui pouvait rendre compte des positions de son armée, insinua à M. l'ambassadeur qu'il serait peu sûr pour lui de rester entre deux années 73 Ç prêtes à en venir aux mains, et l'engagea à se rendre à Vienne, auprès de M. de Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, ce que M. d'Haugwitz fit dès le soir même. Le lendemain, l'Empereur ne nous dit pas un mot relatif à la scène jouée la veille ; mais voulant sans 740 doute témoigner sa satisfaction sur la manière dont nous avions compris sa pensée, il demanda affectueusement au commandant Massy des nouvelles de son rhume et me pinça l'oreille, ce qui, de sa part, était une caresse. 745
Cependant, le dénouement du grand drame approchait, et des deux côtés, on se préparait à combattre vaillamment. Presque tous les auteurs militaires surchargent tellement leur narration de détails, qu'ils jettent la confusion dans l'esprit du lecteur, si bien que dans la plupart 750 des ouvrages publiés sur les guerres de l'Empire, je n'ai absolument rien compris à l'historique de plusieurs batailles auxquelles j'ai assisté, et dont toutes les phases me sont cependant bien connues. Je pense que pour conserver la clarté dans le récit d'une action de guerre, 755 il faut se borner à indiquer la position respective des deux armées avant l'engagement, et ne raconter que les faits principaux et décisifs du combat. C'est ce que je vais tâcher de faire pour vous donner une idée de la
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760 bataille dite d'Austerlitz, bien qu'elle ait eu lieu en avant du village de ce nom ; mais comme la veille de l'affaire les empereurs d'Autriche et de Russie avaient couché au château d'Austerlitz, dont Napoléon les chassa., il voulut accroître son triomphe en en donnant
765 le nom à la bataille qui se livra le lendemain.
Vous verrez sur la carte que le ruisseau de Goldbach, qui prend sa source au delà de la route d'Olmiitz, va se jeter dans l'étang de Menitz. Ce ruisseau, qui coule au fond d'un vallon dont les abords sont assez raides,
770 séparait les deux armées. La droite des Austro- Russes s'appuyait à un bois escarpé, situé en arrière de la maison de poste de Posoritz, au delà de la route d'Olmiitz. Leur centre occupait Pratzen et le vaste plateau de ce nom. Enfin, leur gauche était
775 près des étangs de Satschan et des marais qui l'avoisinent. L'empereur Napoléon appuyait sa gauche à un mamelon d'un accès fort difficile, que nos soldats d'Egypte nommèrent le Santon, parce qu'il était surmonté d'une petite chapelle dont le toit avait la
780 forme d'un minaret. Le centre français était auprès de la mare de Kobelnitz ; enfin la droite se trouvait à Telnitz. Mais l'Empereur avait placé fort peu de monde sur ce point, afin d'attirer les Russes sur le terrain marécageux où il avait préparé leur défaite,
785 en faisant cacher à Gross-Raigern, sur la route de Vienne, le corps du maréchal Davout.
Le 1er décembre, veille de la bataille, Napoléon, ayant quitté Briinn dès le matin, employa toute la journée à examiner les positions, et fit établir le soir
790 son quartier général en arrière du centre de l'armée française, sur un point d'où l'œil embrassait les bivouacs des deux partis, ainsi que le terrain qui devait leur servir de champ de bataille le lendemain. Il n'existait d'autre bâtiment en ce lieu qu'une mau-
chap. il] AUSTERLITZ 43
vaise grange : on y plaça les tables et les cartes de 795 l'Empereur, qui s'établit de sa personne auprès d'un immense feu, au milieu de son nombreux état-major et de sa garde. Heureusement, il n'y avait point de neige, et quoiqu'il fît très froid, je me couchai sur la terre et m'endormis profondément ; mais nous 800 fûmes bientôt obligés de remonter à cheval pour accompagner l'Empereur dans la visite qu'il allait faire à ses troupes. Il n'y avait point de lune, et l'obscurité de la nuit était augmentée par un épais brouillard qui rendait la marche fort difficile. Les 805 chasseurs d'escorte auprès de l'Empereur imaginèrent d'allumer des torches formées de bois de sapin et de paille, ce qui fut d'une très grande utilité. Les troupes, voyant venir à elles un groupe de cavaliers ainsi éclairé, reconnurent aisément l'état-major im- 810 périal, et dans l'instant, comme par enchantement, on vit sur une ligne immense tous nos feux de bivouac illuminés par des milliers de torches portées par les soldats qui, dans leur enthousiasme, saluaient Napoléon de vivats d'autant plus animés que la journée 815 du lendemain était l'anniversaire du couronnement de l'Empereur, coïncidence qui leur paraissait d'un bon augure. Les ennemis durent être bien étonnés lorsque, du haut du coteau voisin, ils aperçurent au milieu de la nuit soixante mille torches allumées et 820 entendirent les cris mille fois répétés de : Vive l'Empereur f s'unissant au son des nombreuses musiques des régiments français. Tout était joie, lumière et mouvement dans nos bivouacs, tandis que du côté des Austro-Russes, tout était sombre et silencieux. - 1 t
Le lendemain 2 décembre, le canon se fit entendre au point du jour. Nous avons vu que f Empereur avait montré peu de troupes à sa droite ; c'était un piège qu'il tendait aux ennemis, afin qu'ils eussent
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la possibilité de prendre facilement Telnitz, d'y
83° passer le ruisseau de Goldbach et d'aller ensuite à Gross-Raigern s'emparer de la route de Briinn à Vienne, afin de nous couper ainsi tout moyen de retraite. Les Austro-Russes donnèrent en plein dans le panneau, car, dégarnissant le reste de leur ligne,
835 ils entassèrent maladroitement des forces considérables dans le bas -fond de Telnitz, ainsi que dans les défilés marécageux qui avoisinent les étangs de Satschan et de Menitz. Mais comme ils se figuraient, on ne sait trop pourquoi, que Napoléon pensait à se
8 40 retirer sans vouloir accepter la bataille, ils résolurent, pour rendre, le succès plus complet, de nous attaquer, vers le Santon, à notre gauche, ainsi que sur notre centre, devant Puntowitz, afin que notre défaite fût complète, lorsque, obligés de reculer sur ces deux
845 points, nous trouverions derrière nous la route de Briinn à Vienne occupée par les Russes. Mais à notre gauche, le maréchal Lannes non seulement repoussa toutes les attaques des ennemis contre le Santon, mais il les rejeta de l'autre côté de la route
850 d'Olmiitz jusqu'à Blasiowitz, où le terrain, devenant plus uni, permit à la cavalerie de Murât d'exécuter plusieurs charges brillantes, dont le résultat fut immense, car les Russes furent menés tambour battant jusqu'au village d'Austerlitz.
855 Pendant que notre gauche remportait cet éclatant succès, le centre, formé par les troupes des maréchaux Soult et Bernadotte, placé par l'Empereur au fond du ravin de Goldbach où il était caché par un épais brouillard, s'élançait vers le coteau sur lequel
860 est situé le village de Pratzen. Ce fut à ce moment que parut dans tout son éclat ce brillant soleil d'Auxtcrlits, dont Napoléon se plaisait tant à rappeler le souvenir. Le maréchal Soult enlève non seulement le
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village de Pratzen, mais encore l'immense plateau de 865 ce nom qui était le point culminant de toute la contrée, et par conséquent la clef du champ de bataille. Là s'engagea, sous les yeux de l'Empereur, un combat des plus vifs, dans lequel les Russes furent battus. Mais un bataillon du 4e de ligne, dont le prince 870 Joseph, frère de Napoléon, était colonel, se laissant emporter trop loin à la poursuite des ennemis, fut chargé et enfoncé par les chevaliers-gardes et les cuirassiers du grand-duc Constantin, frère d'Alexandre, qui lui enlevèrent son aigle!... De nombreuses 875 lignes de cavalerie russe s'avancèrent rapidement pour appuver le succès momentané des chevaliersgardes ; mais Napoléon ayant lancé contre eux les mameluks, les chasseurs à cheval et les grenadiers à cheval de sa garde, conduits par le maréchal Bes- 880 sières et par le général Rapp, il y eut une mêlée des plus sanglantes. Les escadrons russes furent enfoncés et rejetés au delà du village d'Austerlitz, avec une perte immense. Nos cavaliers enlevèrent beaucoup d'étendards et de prisonniers, parmi les- 885 quels se trouvait le prince Repnin, commandant des chevaliers-gardes.
Pendant que les maréchaux Lannes, Soult, Murât, et la garde impériale, battaient le centre et la droite des Austro-Russes et les rejetaient au delà du village 890 d'Austerlitz, la gauche des ennemis, donnant dans le piège que Napoléon leur avait tendu, en paraissant garder les environs des étangs, se jeta sur le village de Telnitz, s'en empara, et passant le Goldbach, se préparait à occuper la route de Vienne. Mais l'ennemi 895 avait mal auguré du génie de Napoléon en le supposant capable de commettre une faute aussi grande que celle de laisser sans défense une route qui assurait sa retraite en cas de malheur, car notre droite était gardée par
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goo les divisions du maréchal Davout, cachées en arrière, dans le bourg de Gross-Raigern. De ce point, le maréchal Davout fondit sur les Austro-Russes, dès qu'il vit leurs masses embarrassées dans les défilés entre les étangs de Telnitz, Menitz et le ruisseau.
905 L'Empereur, que nous avons laissé sur le plateau de Pratzen, débarrassé de la droite et du centre ennemis qui fuyaient derrière Austerlitz, l'Empereur, descendant alors des hauteurs de Pratzen avec les corps de Soult et toute sa garde, infanterie, cavalerie et artillerie, se
910 précipite vers Telnitz, où il prend à dos les colonnes ennemies, que le maréchal Davout attaque de front. Dès ce moment, les nombreuses et lourdes masses austro-russes, entassées sur les chaussées étroites qui régnent le long du ruisseau de Goldbach, se trouvant
915 prises entre deux feux, tombèrent dans une confusion inexprimable ; les rangs se confondirent, et chacun chercha son salut dans la fuite. Les uns se précipitent pêle-mêle dans les marais qui avoisinent les étangs, mais nos fantassins les y suivent ; d'autres
920 espèrent échapper par le chemin qui sépare les deux étangs : notre cavalerie les charge et en fait une affreuse boucherie ; enfin, le plus grand nombre des ennemis, principalement les Russes, cherchent un passage sur la glace des étangs. Elle était fort
925 épaisse, et déjà cinq ou six mille hommes, conservant un peu d'ordre, étaient parvenus au milieu du lac Satschan, lorsque Napoléon, faisant appeler l'artillerie de sa garde, ordonne de tirer à boulets sur la glace. Celle-ci se brisa sur une infinité de points, et un
930 énorme craquement se fit entendre!... L'eau, pénétrant ,par les crevasses, surmonta bientôt les glaçons, et nous vîmes des milliers de Russes, ainsi que leurs nombreux chevaux, canons et chariots, s'enfoncer lentement dans le gouffre!... Spectacle horriblement
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majestueux que je n'oublierai jamais!... En un in- 935 stant la surface de l'étang fut couverte de tout ce qui pouvait et savait nager ; hommes et chevaux se débattaient au milieu des glaçons et des eaux. Quelques-uns, en très petit nombre, parvinrent à se sauver à l'aide de perches et de cordes que nos 94° soldats leur tendaient du rivage ; mais la plus grande partie fut noyée !...
Le nombre des combattants dont l'Empereur disposait à cette bataille était de soixante-huit mille hommes; celui des Austro- Russes s'élevait à quatre- 945 vingt-douze mille hommes. Notre perte en tués ou blessés fut d'environ huit mille hommes; les ennemis avouèrent que la leur, en tués, blessés ou noyés, allait à quatorze mille. Nous leur avions fait dix-huit mille prisonniers, enlevé cent cinquante canons, ainsi 950 qu'une grande quantité d'étendards et de drapeaux.
Après avoir ordonné de poursuivre l'ennemi dans toutes les directions, l'Empereur se rendit à son nouveau quartier général, établi à la maison de poste de Posoritz, sur la route d'Olmùtz. Il était radieux, 955 cela se conçoit, bien qu'il exprimât plusieurs fois le regret que la seule aigle que nous ayons perdue appartînt au 4e de ligne, dont le prince Joseph son frère était colonel, et qu'elle eût été prise par le régiment du grand-duc Constantin, frère de l'empereur 960 de Russie ; cela était, en effet, assez piquant, et rendait la perte plus sensible; mais Napoléon reçut bientôt une grande consolation. Le prince Jean de Lichtenstein vint, de la part de l'empereur d'Autriche, lui demander une entrevue, et Napoléon, comprenant 965 que cela devait amener la paix et le délivrer de la crainte de voir les Prussiens marcher sur ses derrières avant qu'il fût délivré de ses ennemis actuels, y consentit.
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970 A la bataille d'Austerlitz, je ne reçus aucune blessure, bien que je fusse souvent très exposé, notamment lors de la mêlée de la cavalerie de la garde russe sur le plateau de Pratzen. Mais le lendemain, je courus un danger d'un genre tout différent de
975 ceux qu'on rencontre ordinairement sur le champ de bataille ; voici à quelle occasion.
Le 3, au matin, l'Empereur monta à cheval et parcourut les diverses positions témoins des combats de la veille. Arrivé sur les bords de l'étang de
980 Satschan, Napoléon, ayant mis pied à terre, causait avec plusieurs maréchaux autour d'un feu de bivouac, lorsqu'il aperçut flottant, à cent pas de la digue, un assez fort glaçon isolé, sur lequel était étendu un pauvre sous-officier russe décoré, qui ne pouvait s'aider,
985 parce qu'il avait la cuisse traversée d'une balle... Le sang de ce malheureux avait coloré le glaçon qui le supportait : c'était horrible ! Cet homme, voyant un très nombreux état-major entouré de gardes, pensa que Napoléon devait être là ; il se souleva donc
990 comme il put, et s'écria que les guerriers de tous les pays devenant frères après le combat, il demandait la vie au puissant empereur des Français. L'interprète de Napoléon lui ayant traduit cette prière, celui-ci en fut touché, et ordonna au général Bertrand,
995 son aide de camp, de faire tout ce qu'il pourrait pour sauver ce malheureux.^
Aussitôt plusieurs hommes de l'escorte et même deux officiers d'état-major, apercevant sur le rivage deux gros troncs d'arbres, les poussèrent dans l'étang, 1000 et puis, se plaçant tout habillés à califourchon dessus, ils espéraient, en remuant les jambes d'un commun accord, faire avancer ces pièces de bois. Mais à peine furent-elles à une toise de la berge, qu'elles roulèrent sur elles-mêmes, ce qui jeta dans l'eau les hommes
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qui les chevauchaient. En un instant leurs vêtements IC05 turent imhibés d'eau, et comme il gelait très fort, le drap des manches et des pantalons des nageurs devint raide, et leurs membres, pris comme dans des étuis, ne pouvaient se mouvoir ; aussi plusieurs faillirent-ils se noyer, et ils ne parvinrent à remonter qu'à 1010 grand'peine, à l'aide des cordes qu'on leur lança.
Je m'avisai alors de dire que les nageurs auraient dû se mettre tout nus, d'abord pour conserver la liberté de leurs mouvements, et en second lieu afin de n'être pas exposés à passer la nuit dans des vête- 1015 ments mouillés. Le général Bertrand, ayant entendu cela, le répéta à l'Empereur, qui déclara que j'avais raison, et que les autres avaient fait preuve de zèle sans discernement. Je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; j'avouerai donc que venant d'assister 1020 à une bataille où j'avais vu des milliers de morts et de mourants, ma sensibilité s'en étant émoussée, je ne me trouvais plus assez de philanthropie pour risquer de gagner une fluxion de poitrine, en allant disputer aux glaçons la vie d'un ennemi dont je me 1025 bornais à déplorer le triste sort ; mais la réponse de l'Empereur me piquant au jeu, il me parut qu'il serait ridicule à moi d'avoir donné un avis que je n'oserais mettre à exécution. Je saute donc à bas de mon cheval, me mets tout nu, et me lance clans 1030 l'étang... J'avais beaucoup couru dans la journée et avais eu chaud; le froid me saisit donc fortement... Mais jeune, vigoureux, très bon nageur et encouragé par la présence de l'Empereur, je me dirigeai vers le sous-otficier russe, lorsque mon exemple, et probable- 1035 ment les éloges que l'Empereur me donnait, déterminèrent un lieutenant d'artillerie, nommé Roumestain, à m' imiter
Pendant qu'il se déshabillait, j'avançais toujours,
50 AUSTEIILITZ [chap. n.
1040 mais j'éprouvais beaucoup plus de difficultés que je ne l'avais prévu, car, par suite de la catastrophe qui s'était produite la veille sur l'étang, l'ancienne et forte glace avait presque entièrement disparu, mais il s'en était formé une nouvelle de l'épaisseur de quelques
1045 lignes, dont les aspérités fort pointues m'égratignaient la peau des bras, de la poitrine et du cou, d'une façon très désagréable. L'officier d'artillerie, qui m'avait rejoint au milieu du trajet, ne s'en était point aperçu, parce qu'il avait profité de l'espèce de sentier que
1050 j'avais tracé dans la nouvelle glace. Il eut la loyauté de me le faire observer en demandant à passer à son tour le premier, ce que j'acceptai, car j'étais déchiré cruellement. Nous atteignîmes enfin l'ancien et énorme glaçon sur lequel gisait le malheureux sous-
1055 officier russe, et nous crûmes avoir accompli la plus pénible partie de notre entreprise. Nous étions dans une bien grande erreur ; car dès qu'en poussant le glaçon nous le fîmes avancer, la couche de nouvelle glace qui couvrait la superficie de l'eau, étant brisée
1060 par son contact, s'amoncelait devant le gros glaçon, de sorte qu'il se forma bientôt une masse qui non seulement résistait à nos efforts, mais brisait les parois du gros glaçon dont le volume diminuait à chaque instant et nous faisait craindre de voir engloutir le malheur-
1065 eux que nous voulions sauver. Les bords de ce gros glaçon étaient d'ailleurs fort tranchants, ce qui nous forçait à choisir les parties sur lesquelles nous appuyions nos mains et nos poitrines en le poussant ; nous étions exténués ! Enfin, pour comble de malheur, en appro-
1070 chant du rivage, la glace se fendit sur plusieurs points, et la partie sur laquelle était le Russe ne présentait plus qu'une table de quelques pieds de large, incapable de soutenir ce pauvre diable qui allait couler, lorsque mon camarade et moi, sentant enfin que nous avions
chah, il] AUSTERLITZ 51
pied sur le fond de l'étang, passâmes nos épaules sous 1075 la table de glace et la portâmes au rivage, d'où on nous lança des cordes que nous attachâmes autour du Russe, et on le hissa enfin sur la berge. Nous sortîmes aussi de l'eau par le même moyen, car nous pouvions à peine nous soutenir, tant nous étions 1080 harassés, déchirés, meui'tris, ensanglantés... Mon bon camarade Massy, qui m'avait suivi des yeux avec la plus grande anxiété pendant toute la traversée, avait eu la pensée de faire placer devant le feu du bivouac la couverture de son cheval, dont il m'enveloppa dès que 1085 je fus sur le rivage. Après m'être bien essuyé, je m'habillai et voulus m'étendre devant le feu ; mais le docteur Larrey s'y opposa et m'ordonna de marcher, ce que je ne pouvais faire qu'avec l'aide de deux chasseurs. L'Empereur vint féliciter le lieutenant d'artil- 1090 lerie et moi, sur le courage avec lequel nous avions entrepris et exécuté le sauvetage du blessé russe, et, appelant son mameluk Roustan, dont le cheval portait toujours des provisions de bouche, il nous fit verser d'excellent rhum, et nous demanda en riant comment 1095 nous avions trouvé le bain...
Quant au sous-officier russe, l'Empereur, après l'avoir fait panser par le docteur Larrey, lui fit donner plusieurs pièces d'or. On le fit manger, on le couvrit de vêtements secs, et, après l'avoir enveloppé de couver- 11 00 tures bien chaudes, on le déposa dans une des maisons de Telnitz qui servait d'ambulance ; puis, le lendemain, il fut transporté à l'hôpital de Briinn. Ce pauvre garçon bénissait l'Empereur, ainsi que M. Roumestain et moi, dont il voulait baiser la main. Il était lithu- 1105 anien, c'est-à-dire né dans une province de l'ancienne Pologne réunie à la Russie ; aussi, dès qu'il fut rétabli, il déclara qu'il ne voulait plus servir que l'empereur Napoléon. Il se joignit donc à nos blessés lorsqu'ils
52 AUSTERLITZ [chap. ri.
1 1 1 o rentrèrent en France, et fut incorporé dans la légion
. . polonaise ; enfin il devint sous - officier aux lanciers
de la garde, et chaque fois que je le rencontrais, il
me témoignait sa reconnaissance dans un jargon fort
expressif.
ii 15 Le bain glacial que j'avais pris, et les efforts véritablement surhumains que j'avais dû faire pour sauver ce malheureux, auraient pu me coûter cher, si j'eusse été moins jeune et moins vigoureux ; car M. Roumestain, qui ne possédait pas le dernier de ces avantages
11 20 au même degré, fut pris le soir même d'une fluxion de poitrine des plus violentes : on fut obligé de le transporter à l'hôpital de Brùnn, où il passa plusieurs mois entre la vie et la mort. Il ne se rétablit même jamais complètement, et son état souffreteux lui fit
1 125 quitter le service quelques années après. Quant à moi, bien que très affaibli, je me fis hisser à cheval dès que l'Empei'eur s'éloigna de l'étang pour gagner le château d'Austerlitz, où son quartier général venait d'être établi. Napoléon n'allait jamais qu'au galop ; brisé
11 30 comme je l'étais, cette allure ne me convenait guère; je suivis cependant, parce que, la nuit approchant, je craignais de m'éloigner du champ de bataille, et d'ailleurs, en allant au pas, le froid m'eût saisi.
Lorsque j'arrivai dans la cour du château d'Auster-
1135 litz, il fallut plusieurs hommes pour m'aider à mettre pied à terre. Un frisson général s'empara de tout mon corps, mes dents claquaient, j'étais fort malade. Le colonel Dahlmann, major des chasseurs à cheval de la garde, qui venait d'être nommé général en rem-
1 1 40 placement de Morland, sans doute reconnaissant du service que j'avais rendu à celui-ci, me conduisit dans une des granges du château, où il s'était établi avec ses officiers. Là, après m'avoir fait prendre du thé bien chaud, son chirurgien me frictionna tout le corps
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avec de l'huile tiède; on m'emmaillota dans plusieurs 1145 couvertures et l'on me glissa dans un énorme tas de foin, en ne me laissant que la figure dehors. Une douce chaleur pénétra peu à peu mes membres engourdis ; je dormis fort bien, et grâce à ces bons soins, ainsi qu'à mes vingt-trois ans, je me retrouvai le len- 1 1 50 demain matin frais et dispos.
CHAPTER III