‹ L'aide de camp Marbot, selections from the Mémoires du général baron de Marbot;Chapitre 4 sur 16 · JENA · texte numérisé non relu

JENA

Cependant les différents corps de la grande armée se rapprochaient des rîves du Métn. L'Empereur venait d'arriver à Wurtzbourg, et sa garde passait le Rhin. Les Prussiens, de leur côté, s'étant mis en marche et 5 traversant la Saxe, avaient contraint l'Electeur à joindre ses troupes aux leurs ; cette alliance forcée, et par conséquent peu sûre, était la seule que le roi de Prusse eût en Allemagne. Il attendait, il est vrai, les Russes ; mais leur armée était encore en Pologne, derrière le

10 Niémen, à plus de cent cinquante lieues des contrées où les destinées de la Prusse allaient être décidées.

On a peine à concevoir l'impéritie qui présida pendant sept ans aux décisions des cabinets des ennemis de la France. Nous avions vu, en 1805, les Autrichiens

i 5 nous attaquer sur le Danube et se faire battre isolément à Ulm, au lieu d'attendre que les Russes les eussent rejoints, et que la Prusse se fût déclarée contre Napoléon. Voici, à présent, qu'en 1806, ces mêmes Prussiens qui, l'année d'avant, auraient pu empêcher la défaite des

20 Austro-Russes en se joignant à eux, non seulement nous déclarent la guerre, lorsque nous sommes en paix avec le cabinet de Vienne, mais, imitant sa faute, nous attaquent sans attendre les Russes !... Enfin, trois ans après, en 1809, les Autrichiens renouvelèrent seuls la

25 guerre contre Napoléon, au moment où celui-ci était en paix avec la Prusse et la Russie ! Ce désaccord

(hap. m.] .TENA 55

assura la victoire à la France. Malheureusement, il n'en fut pas de même en 1813, où nous fûmes écrasés par la coalition de nos ennemis.

Le 6 octobre, le maréchal Augereau et le 7e corps 30 quittèrent Francfort, pour se diriger, ainsi que toute la grande armée, vers les frontières de Saxe, déjà occupées par les Prussiens. L'automne était superbe ; il gelait un peu pendant la nuit, mais le jour nous avions un soleil brillant. Nous nous dirigeâmes sur Aschaffen- 35 bourg, d'où nous gagnâmes Wurtzbourg. Nous y trouvâmes l'Empereur, qui fit défiler les troupes du 7e corps, dont l'enthousiasme était fort grand. Napoléon, qui possédait des notes sur tous les régiments, et qui savait en tirer très habilement parti pour flatter l'amour- 40 propre de chacun d'eux, dit en voyant le 44e le ligne 1 " Vous êtes de tous les corps de mes armées celui où "il y a le plus de chevrons ; aussi vos trois bataillons "comptent-ils à mes yeux pour six!..." Les soldats enthousiasmés répondirent : " Nous vous le prouverons 45 devant l'ennemi ! " Au 7e léger, presque tout composé d'hommes du bas Languedoc et des Pyrénées, l'Empereur dit : " Voilà les meilleurs marcheurs de l'armée ; " on n'en voit jamais un seul en arrière, surtout quand il " faut joindre l'ennemi !" Puis il ajouta en riant : "Mais, 50 "pour vous rendre justice entière, je dois vous dire que "vous êtes les plus criards et les plus maraudeurs de "l'armée!" — "C'est vrai, c'est vrai!" répondirent les soldats, dont chacun avait un canard, une poule ou une oie sur son sac, abus qu'il fallait tolérer, car les armées 55 de Napoléon, une fois qu'elles étaient en campagne, ne recevaient de distributions que fort rarement, chacun vivant sur le pays comme il pouvait. Cette méthode présentait sans doute de graves inconvénients, mais elle avait un avantage immense, celui de nous permettre 60 de pousser toujours en avant, sans être embarrassés de

56 JENA [chap. m.

convois et de magasins, et ceci nous donnait une très grande supériorité sur les ennemis, dont tous les mouvements étaient subordonnés à la cuisson ou à l'arrivée

65 du pain, ainsi qu'à la marche des troupeaux de bœufs, etc., etc.

De Wurtzbourg, Je 7e corps se dirigea vers Cobourg. Nous n'étions plus éloignés des Prussiens, dont le Roi se trouvait à Erfurt. Les avant-gardes française et prus-

70 sienne se rencontrèrent enfin le 9 octobre à Schleitz; il y eut sous les yeux de l'Empereur un petit combat, où les ennemis furent battus : c'était pour eux un début de mauvais augure.

Le même jour, le prince Louis se trouvait, avec un

75 corps de dix mille hommes, posté à Saalfeld. Cette ville est située sur les rives de la Saale, au milieu d'une plaine à laquelle on arrive en traversant des montagnes fort abruptes. Les corps des maréchaux Lannes et Augereau s'avançant sur Saalfeld par ces

80 montagnes, le prince Louis, puisqu'il voulait attendre les Français, aurait dû se placer dans cette contrée difficile et remplie de défilés étroits, où peu de troupes peuvent en arrêter de fort nombreuses ; mais il négligea cet avantage, probablement par suite de la persuasion

85 où il était que les troupes prussiennes valaient infiniment mieux que les troupes françaises. Il poussa même le mépris de toute précaution jusqu'à placer une partie de ses forces en avant d'un ruisseau marécageux, ce qui rendait leur retraite fort difficile en cas

90 de revers. Le vieux général Mùller, Suisse au service de la Prusse, que le Roi avait placé auprès de son neveu pour modérer sa fougue, ayant fait à celui-ci quelques observations à ce sujet, le prince Louis les reçut fort mal, en ajoutant que pour battre les Français

95 il n'était pas besoin de prendre tant de précautions, et qu'il suffisait de tomber dessus dès qu'ils paraîtraient.

ch\i\ ni.

JENA rû

Ils parurent le 10 au matin, le corps du maréchal Lannes en première ligne, celui d'Augereau en seconde; mais ce dernier n'arriva pas à temps pour prendre part au combat. Sa présence était d'ailleurs inutile, les ioo troupes du maréchal Lannes se trouvant plus que suffisantes. En attendant que son corps d'armée fût sorti du défilé, le maréchal Augereau, suivi de son étatmajor, se plaça sur un mamelon d'où nous dominions parfaitement la plaine et pouvions suivre de l'œil toutes 105 les péripéties du combat

Le prince Louis aurait encore pu faire retraite sur le corps prussien qui occupait Iéua; mais ayant été le premier instigateur de la guerre, il lui parut inconvenant de se retirer sans combattre. Il fut bien cruelle- 110 ment puni de sa témérité. Le maréchal Lannes, profitant habilement des hauteurs au bas desquelles le prince Louis avait si imprudemment déployé ses troupes, les fit d'abord mitrailler par son artillerie, et dès qu'il les eut ébranlées, il lança plusieurs masses d'infanterie qui, 1 1 5 descendant rapidement des hauteurs, fondirent comme un torrent impétueux sur les bataillons prussiens et les enfoncèrent en un instant !... Le prince Louis, éperdu, et reconnaissant probablement sa faute, espéra la réparer en se mettant à la tête de sa cavalerie, avec laquelle 120 il attaqua impétueusement les 9e et 10e de housards. Il obtint d'abord quelque succès; mais nos housards, avant fait avec furie une nouvelle charge, rejetèrent la cavalerie prussienne dans les marais, tandis que leur infanterie fuyait en désordre devant la nôtre. 125

Au milieu de la mêlée, le prince Louis s'étant trouvé aux prises avec un sous-officier du 10e de housards, nommé Guindet, qui le sommait de se rendre, répondit par un coup du tranchant de son épée qui coupa la figure du Français: alors celui-ci, passant son sabre au 130 travers du corps du prince, l' étendit raide mort !

58 JENA [chap. m.

Après le combat et la déroute complète de l'ennemi, le corps du prince ayant été reconnu, le maréchal Lannes le fit honorablement porter au château de Saal-

1 3 5 feld, où il fut remis à la famille princière de ce nom, alliée à la maison royale de Prusse, et chez laquelle le prince Louis avait passé la journée et la soirée précédentes à se réjouir de la prochaine arrivée des Français et même, dit-on, à donner un bal aux dames du lieu.

140 A présent on le leur î-apportait vaincu et mort !...

Le 7e corps passa la journée du 1 1 à Saalfeld. Nous allâmes le 12 à Neustadt et le 13 à Kahla, où nous rencontrâmes quelques débris des troupes prussiennes battues devant Saalfeld. Le maréchal Augereau les ayant

145 fait attaquer, elles opposèrent très peu de résistance et mirent bas les armes. Le maréchal comptait coucher à Kahla, qui n'est qu'à trois lieues d'Iéna, lorsque, à la tombée de la nuit, le 7e corps reçut l'ordre de se rendre sur-le-champ clans cette dernière ville, où l'Empereur

1 5° venait d'entrer sans coup férir à la tête de sa garde et des troupes du maréchal Lannes.

La ville d'Iéna est dominée par une hauteur, nommée le Landgrafenberg, au bas de laquelle coule la Saale ; les abords du côté d'Iéna sont très escarpés, et

155 d n'existait alors qu'une seule route, celle de Weimar, par le Miihlthal, défilé long et difficile, dont le débouché, couvert par un petit bois, était gardé par les troupes saxonnes alliées des Prussiens. Une partie de l'armée prussienne était en ligne, en arrière, à une portée de

160 canon. L'Empereur, n'ayant que ce seul passage pour arriver sur les ennemis, s'attendait à éprouver de grandes pertes en l'attaquant de vive force, car il ne paraissait pas possible de le tourner. Mais l'heureuse étoile de Napoléon, qui le guidait encore, lui fournit un

165 moyen inespéré, dont je ne sache pas qu'aucun historien ait parlé, mais dont j'atteste l'exactitude.

chap. m.] JENA 59

Nous avons vu que le roi de Prusse avait contraint l'électeur de Saxe à joindre ses troupes aux siennes. Le peuple saxon se voyait à regret engagé dans une guerre qui ne pouvait lui procurer aucun avantage futur et qui, 170 pour le présent, portait la désolation dans son pays, théâtre des hostilités. Les Prussiens étaient donc détestés en Saxe, et Iéna, ville saxonne, partageait ce sentiment de réprobation. Exalté par l'incendie qui la dévorait en ce moment, un prêtre de cette ville, qui considérait les 175 Prussiens comme les ennemis de son roi et de sa patrie, crut pouvoir donner à Napoléon le moyen de les chasser de son pays, en lui indiquant un petit sentier par lequel des fantassins pouvaient gravir la rampe escarpée du Landgrafenberg. Il y conduisit donc un peloton de vol- 180 tigeurs et des officiers de l'état-major. Les Prussiens, croyant ce passage impraticable, avaient négligé de le garder. Mais Napoléon en jugea différemment, et, sur le rapport que lui en firent les officiers, il y monta luimême, accompagné du maréchal Lannes, et dirigé par 185 le curé saxon. L'Empereur ayant reconnu qu'il existait entre le haut du sentier et la plaine qu'occupait l'ennemi, un petit plateau rocailleux, résolut d'en faire le point de réunion d'une partie de ses troupes, qui déboucheraient de là comme d'une citadelle pour attaquer les Prussiens. 190

L'entreprise eût été d'une difficulté insurmontable pour tout autre que pour Napoléon, commandant à des Français ; mais lui, faisant prendre sur-le-champ quatre mille outils de pionniers dans les caissons du génie et de l'artillerie, ordonna que tous les bataillons travailleraient 195 à tour de rôle, pendant une heure, à élargir et adoucir le sentier, et lorsque chacun d'eux aurait fini sa tâche, il irait se former en silence sur le Landgrafenberg, pendant qu'un autre le remplacerait. Les travaux étaient éclairés par des torches dont la lueur se confondait aux 200 yeux de l'ennemi avec celle de l'incendie d'Iéna. Les

fiO JENA [■

CHAP. III

nuits étant fort longues à cette époque de l'année, nous eûmes le temps de rendre cette rampe accessible non seulement aux colonnes d'infanterie, mais encore aux

205 caissons et à l'artillerie, de sorte que, avant le jour, les corps des maréchaux Lannes, Soult, et la première division d'Augereau, ainsi que la garde à pied, se trouvèrent massés sur le Landgrafenberg. Jamais l'expression massée ne fut plus exacte, car la poitrine des hommes

210 de chaque régiment touchait presque le dos des soldats placés devant eux. Mais les troupes étaient si bien disciplinées que, malgré l'obscurité et l'entassement de plus de quarante mille hommes sur cet éfroit plateau, il n'y eut pas le moindre désordre, et bien que les ennemis

215 qui occupaient Cospoda et Closevitz ne fussent qu'à une demi-portée de canon, ils ne s'aperçurent de rien !

Le 14 octobre au matin, un éjjais brouillard couvrait la campagne, ce qui favorisa nos mouvements. La deuxième division d'Augereau, faisant une fausse

220 attaque, s'avança d'Iéna par le Muhlthal sur la route de Weimar. Comme c'était le seul point par lequel l'ennemi crût qu'il nous fût possible de sortir d'Iéna, il y avait établi des forces considérables ; mais, pendant qu'il se préparait à défendre vigoureusement ce défilé,

225 l'empereur Napoléon, faisant déboucher du Landgrafenberg les troupes qu'il y avait agglomérées pendant la nuit, les rangea en bataille dans la plaine. Les premiers coups de canon et une brise légère ayant dissipé le brouillard, auquel succéda le plus brillant soleil, les

230 Prussiens furent vraiment stupéfaits en voyant les lignes de l'armée française déployées en face d'eux et s'avançant pour les combattre ! . . . Ils ne pouvaient comprendre comment nous étions arrivés sur le plateau, lorsqu'ils nous croyaient au fond de la vallée d'Iéna, sans avoir

235 d'autre moyen de venir à eux que la route de Weimar, qu'ils gardaient si bien. En un instant, la bataille s'en-

CHAP. III

.] JEXA 61

gage, et les premières lignes des Prussiens et des Saxons, commandées par le prince de Hohenlohe, se trouvent forcées de reculer. Leurs réserves avançaient, mais, de notre côté, nous reçûmes un puissant renfort. Le corps 240 du maréchal Xey et la cavalerie de Murât, retardés dans les défilés, débouchèrent dans la plaine et prirent part à l'action. Cependant un corps d'armée prussien commandé par le général Ruchel, arrêta un moment nos colonnes; mais, chargé par la cavalerie française, il fut 245 presque entièrement détruit, et le général Ruchel tué.

L'infanterie prussienne se battit fort mal, et la cavalerie ne fit guère mieux. On la vit à plusieurs reprises s'avancer à grands cris sur nos bataillons ; mais, intimidée par leur attitude calme, elle n'osa jamais charger 250 à fond ; arrivée à cinquante pas de notre ligne, elle faisait honteusement demi-tour au milieu d'une grêle de balles et des huées de nos soldats.

Les Saxons combattaient avec courage : ils résistèrent longtemps au corps du maréchal Augereau, et ce ne fut 255 qu'après la retraite des troupes prussiennes que, s'étant formés en deux grands carrés, ils commencèrent leur retraite, tout en continuant à tirer. Le maréchal Augereau, admirant le courage des Saxons, et voulant ménager le sang de ces braves gens, venait d'envoyer un 260 parlementaire pour les engager à se rendre, puisqu'ils n'avaient plus d'espoir d'être secourus, lorsque le prince Murât, arrivant avec sa cavalerie, lança les cuirassiers et les dragons, qui, chargeant à outrance sur les carrés saxons, les enfoncèrent et les contraignirent à mettre 265 bas les armes ; mais, le lendemain, l'Empereur les rendit ^J^* à la liberté, et les remit à leur souverain, avec lequel il ne tarda pas à faire la paix.

Tous les corps prussiens qui avaient combattu devant Iéna se retiraient dans une déroute complète sur la 270 route de Weimar, aux portes de laquelle les fuyards,

62 JENA [chap. m.

leur artillerie et leurs bagages étaient accumulés, lorsque apparurent tout à coup les escadrons de la cavalerie française ! . . . A leur aspect, la terreur se répand dans la

275 cohue prussienne, tout fuit dans le plus grand désordre, laissant en notre pouvoir un grand nombre de prisonniers, de drapeaux, de canons et de bagages.

La ville de Weimar, surnommée la nouvelle Athènes, était habitée à cette époque par un grand nombre de

280 savants, d'artistes et de littérateurs distingués, qui s'y réunissaient de toutes les parties de l'Allemagne, sous le patronage du duc régnant, protecteur éclairé des sciences et des arts. Le bruit du canon, le passage des fuyards, l'entrée des vainqueurs émurent vivement cette paisible

285 et studieuse population. Mais les maréchaux Lannes et Soult maintinrent le plus grand ordre, et, sauf la fourniture des vivres nécessaires à la troupe, la ville n'eut à souffrir d'aucun excès. Le prince de Weimar servait dans l'armée prussienne ; son palais, dans lequel se

290 trouvait la princesse son épouse, fut néanmoins respecté, et aucun des maréchaux ne voulut y loger.

Le quartier du maréchal Augereau fut établi aux portes de la ville, dans la maison du chef des jardins du prince. Tous les employés de cet établissement ayant

295 pris la fuite, l'état-major, ne trouvant rien à manger, fut réduit à souper avec des ananas et des prunes de serre chaude ! C'était par trop léger pour des gens qui, n'ayant rien pris depuis vingt-quatre heures, avaient passé la nuit précédente sur pied, et toute la journée à

300 combattre!... Mais nous étions vainqueurs, et ce mot magique fait supporter toutes les privations !...

L'Empereur retourna coucher à Iéna, où il apprit un succès non moins grand que celui qu'il venait de remporter lui-même. La bataille d'Iéna eut cela d'extraordi-

305 naire qu'elle fut double, si je puis m'exprimer ainsi, car ni l'armée française, ni celle de Prusse ne se trouvaient

chap. m.] JENA 63

réunies devant Iéna. Chacune d'elles, séparée en deux parties, livra deux batailles différentes. En effet, pendant que l'Empereur débouchant d'Iéna à la tête des corps d'Augereau, de Lannes, de Soult, de Ney, de sa garde et 310 de la cavalerie de Murât, battait, ainsi que je viens de l'expliquer, les corps prussiens du prince de Hohenlohe et du général Ruchel, le roi de Prusse, à la tête de son armée principale, commandée par le célèbre prince de Brunswick, les maréchaux Mollendorf et Kalkreuth, se 3 1 5 rendant de Weirnar à Naumbourg, avait couché au village d'Auerstaedt, non loin des corps français de Berna dotte et de Davout, qui se trouvaient dans les villages de Naumbourg et alentour. Pour aller rejoindre l'Empereur du côté d'Apolda, dans les plaines au delà d'Iéna, 320 Bernadotte et Davout devaient passer la Saale en avant de Naumbourg et traverser le défilé étroit et montueux de Kosen.

Bien que Davout pensât que le roi de Prusse et le gros de son armée étaient devant l'Empereur et ne les 325 crût pas si près de lui à Auerstaedt, ce guerrier vigilant s'empara la nuit du défilé de Kosen et de ses rampes escarpées, que le roi de Prusse et ses maréchaux avaient négligé de faire occuper, imitant en cela la faute qu'avait commise devant Iéna le prince de Hohenlohe, en ne 330 faisant pas garder le Landgrafenberg.

Les troupes de Bernadotte et de Davout réunies ne s'élevaient qu'à quarante-quatre mille hommes, tandis que le roi de Prusse en avait quatre-vingt mille à Auerstaedt. ; ; t

Dès le point du jour du 14, les deux maréchaux français connurent quelles forces supérieures ils allaient combattre ; tout leur faisait donc un devoir d'agir avec ensemble. Davout. en comprenant la nécessité, déclara qu'il se placerait volontiers sous les ordres de Berna- 340 dotte ; mais celui-ci, comptant pour rien les lauriers par-

64 JENA [chap. m.

tagés, et ne sachant pas se sacrifier aux intérêts de son pays, voulut agir seul, et sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de se trouver le 13 à Dornbourg, il

345 voulut s'y rendre le 14, bien que Napoléon lui écrivît dans la nuit que si par hasard il était encore à Naumbourg, il devait y rester et soutenir Davout. Bernadotte, ne trouvant pas cette mission assez belle, laissa au maréchal Davout le soin de se défendre comme il le pourrait ;

350 puis, longeant la Saale, il se rendit à Dornbourg, et bien qu'il n'y trouvât pas un seul ennemi, et que du haut des positions qu'il occupait il vît le terrible combat soutenu à deux lieues de là par l'intrépide Davout, Bernadotte ordonna à ses divisions d'établir leurs bivouacs et de

355 faire tranquillement la soupe !... En vain les généraux qui l'entouraient lui reprochèrent-ils son inaction coupable, il ne voulut pas bouger !... De sorte que le général Davout, n'ayant avec lui que les vingt-cinq mille hommes dont se composaient les divisions Friant,

360 Morand et Gudin, résista avec ces braves à près de quatre-vingt mille Prussiens, animés par la présence de leur roi !...

Les Français, en sortant du défilé de Kosen, s'étaient formés près du village de Hassenhausen ; ce fut vraiment

365 sur ce point que la bataille eut lieu, car l'Empereur était dans l'erreur lorsqu'il croyait avoir devant lui à Iéna le Roi et le gros de l'armée prussienne. Le combat que soutinrent les troupes de Davout fut un des plus terribles de nos annales, car ses divisions, après avoir victorieuse-

370 ment résisté à toutes les attaques des fantassins ennemis, se formèrent en carrés, repoussèrent les charges nombreuses de la cavalerie et, non contentes de cela, marchèrent en avant avec une telle résolution, que les Prussiens reculèrent sur tous les points, laissant le ter-

375 rain couvert de cadavres et de blessés. Le prince de Brunswick et le général Sdnnettau furent tués, le mare-

chap. m.] JENA 65

chai Mollendorf grièvement blessé et fait prisonnier. Le roi de Prusse et ses troupes exécutèrent d'abord leur retraite en assez bon ordre sur Weimar, espérant s'y rallier derrière le corps du prince de Hohenlohe et du 380 général Ruchel qu'ils supposaient vainqueurs, tandis que ceux-ci, vaincus par Napoléon, allaient de leur côté chercher un appui auprès des troupes que dirigeait le Roi. Ces deux énormes masses de soldats vaincus et démoralisés s'étant rencontrées sur la route d'Erfurt, 385 il suffit de l'apparition de quelques régiments français pour les jeter dans la plus grande confusion. La déroute fut complète !... Ainsi fut punie la jactance des officiers prussiens. Les résultats de cette victoire furent incalculables et nous rendirent maîtres de presque toute la 390 Prusse.

L'Empereur témoigna sa haute satisfaction au maréchal Davout, ainsi qu'aux divisions Morand, Friant et Gudin, par un ordre du jour qui fut lu à toutes les compagnies et même dans toutes les ambulances des 395 blessés. L'année suivante, Napoléon nomma Davout duc d'Auerstaedt, bien qu'il se fût moins battu dans ce village que dans celui de Hassenhausen ; mais le roi de Prusse avait eu son quartier général à Auerstaedt, et les ennemis en avaient donné le nom à la bataille que les 400 Français nomment Iéna. L'armée s'attendait à voir Bernadotte sévèrement puni, mais il en fut quitte pour une verte réprimande, l'Empereur craignant d'affliger son frère Joseph, dont Bernadotte avait épousé la belle-sœur, Mlle. Clarv. Nous verrons plus tard comment l'attitude 405 de Bernadotte, au jour de la bataille d' Auerstaedt, lui servit en quelque sorte de premier échelon pour monter au trône de Suède.

Je ne fus point blessé à Iéna, mais j'éprouvai une mystification dont le souvenir excite encore ma colère après 410 quarante ans... Au moment où le corps d'Augereau

66 JENA [chap. ra.

attaquait les Saxons, ce maréchal m'envoya porter au général Durosnel, commandant une brigade de chasseurs, l'ordre de charger sur la cavalerie ennemie. Je

415 devais conduire cette brigade par un chemin que j'avais déjà reconnu. Je cours me mettre en tête de nos chasseurs qui s'élancent sur les escadrons saxons : ceux-ci résistent bravement ; il y eut une mêlée, mais enfin nos adversaires furent contraints de se retirer avec perte.

420 Je me trouvai vers la fin du combat en face d'un officier de housards vêtu de blanc et appartenant au régiment du prince Albert de Saxe. Je lui appuie sur le corps la pointe de mon sabre en le sommant de se rendre, ce qu'il fait en me remettant son arme. Le combat fini, j'ai

425 }a générosité de la lui rendre, ainsi que cela se pratique en pareil cas entre officiers, et j'ajoute que bien que son cheval m'appartienne d'après les lois de la guerre, je ne veux pas l'en priver. Il me remercie beaucoup de ce bon traitement, et me suit dans la direction que je prends

430 pour retourner auprès du maréchal, auquel je me faisais une fête de ramener mon prisonnier. Mais dès que nous fûmes à cinq cents pas des chasseurs français, le maudit officier saxon, qui était à ma gauche, dégainant son sabre, fend l'épaule de mon cheval et allait me frapper,

435 si je ne me fusse jeté sur lui, bien que n'ayant pas mon sabre à la main. Mais nos corps se touchant, il n'avait plus assez d'espace pour que son bras pût diriger sa lame contre moi ; ce que voyant, il me prend par mon épaulette, car j'étais en habit ce jour-là, et tirant

440 avec force, il me fait perdre l'équilibre. Ma selle tourne sous le ventre du cheval, et me voilà une jambe en l'air et la tête en bas, pendant que le Saxon, s'éloignant au triple galop, va rejoindre les débris de l'armée ennemie. J'étais furieux, tant de la position dans laquelle je me

445 trouvais que de l'ingratitude dont cet étranger payait mes bons procédés, aussi, dès que l'armée saxonne fut

chap. m.] JENA 67

prisonnière, j'allai chercher mon officier de housards afin de lui administrer une bonne leçon ; mais il avait disparu !...

L'Empereur combla de bienfaits le curé d'Iéna, et 450 l'électeur de Saxe, devenu roi, par suite des victoires de Napoléon son nouvel allié, récompensa aussi ce prêtre, qui vécut fort tranquillement jusqu'en 1814, époque à laquelle il se réfugia en France pour échapper

Campaign of JENA

Engiish Miles „ o xo acr 30 40 50 60

à la vengeance des Prussiens. Ceux-ci l'y firent enlever 455 et l'enfermèrent dans une forteresse où il passa deux ou trois ans. Enfin, le roi de Saxe ayant intercédé en faveur du curé auprès de Louis XVIIL, celui-ci réclama le prêtre comme ayant été arrêté sans autorisation, et les Prussiens ayant consenti à le relâcher, il vint 460 s'établir à Paris.

L'Empereur, victorieux à Iéna, ayant ordonné de

68 JENA [chap. m.

poursuivre les ennemis dans toutes les directions, nos colonnes firent un nombre infini de prisonniers. Le roi

465 de Prusse ne parvint qu'à grand'peine à gagner Magdebourg, puis Bei'lin, et l'on prétend même que la Reine fut sur le point de tomber au pouvoir des coureurs de notre avant-garde.

Le corps d'Augereau passa l'Elbe auprès de Dessau.

4.70 H serait trop long de raconter les désastres de l'armée prussienne, il suffit de dire que des troupes qu; avaient marché contre les Français, pas un bataillon ne parvint à s'échapper, ils furent tous pris avant la fin du mois. Les forteresses de Torgau, Erfurt et Wittemberg ouvri-

4.75 rent leurs portes aux vainqueurs, qui, franchissant l'Elbe sur plusieurs points, se dirigèrent vers Berlin. Napoléon s' étant arrêté à Potsdam, y visita le tombeau du grand Frédéric, puis il se rendit à Berlin, où, contre son habitude, il voulut faire une entrée triomphale.

-80 Le corps du maréchal Davout marchait en tête du cortège ; cet honneur lui était bien dû, car il avait plus combattu que les autres. Venait ensuite le corps d'Augereau, puis la garde.

Page 1