‹ L'aime: romanChapitre 1 sur 14 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

En faisant paraître, voilà dix-huit années environ, dans une pauvre petite et très obscure Revue, la série de contes intitulée les Larmes de don JuaUy du diable si je me doutais que qui que ce fût allait m'écrire à ce propos ! Et je me trouvai bien surpris par la demi-douzaine d'épîtres qui m'arrivèrent. Que d'abonnés comptait notre Revue ! Que d'amis inconnus s'intéressaient à ma littérature ! C'était admirable et délicieux.

A la réflexion, les lettres lues, il fallut quelque peu en rabattre. Je dus m'avouer que cette correspondance si flatteuse n'était explicable ni par ma propre notoriété, tout à fait limbique à ce mo-

ment, ni par celle de la Revue, encore plus vague peut-être. Je m'aperçus vite qu'à don Juan seul revenait l'honneur d'avoir suscité cette inattendue éclosioq épistolaire.

Je compris alors, pour la première fois, que son nom, proféré avec l'accent qui convient, est le magique Sésame-ouvre-toi de force écriloires et de force cœurs. Et depuis j'en ai eu maintes preuves, n'ayant jamais inséré quelque part vers ou prose fleurant sa vraie odeur, sans recevoir, à cette occasion, des lettres, qui élogieuses, qui injurieuses, généralement jalouses, la plupart anonymes, toutes sincères et émues, quelques-unes très belles d'âpre éloquence, folles, enfiévrées, ardentes, vibrantes, saignantes, les nerfs au vif, l'âme à la peau.

Oui, en nombre restreint, mais en nombre, formant une sorte, d'élite (je n'ose dire sentinientale et je crois qu'il faut plutôt dire sensuelle), il y a des gens encore à s'inquiéter de don Juan, à se passionner pour ou contre lui, hommes et femmes, les uns comme s'ils se jugeaient ses hoirs, les autres comme si elles avaient été, ou devaient et voulaient être ses victimes.

De cela je suis sûr, et qu'ainsi, au moins pour certains, don Juan et le don-juanisme et tout ce qui s'y rapporte de près ou de loin, sont et seront toujours un sujet d'une actualité palpitante.

Je n'hésite donc pas, et par cette unique raison, à publier le présent livre, qui d'autre part risque

de sembler fort inopportun, et qui dans la mêlée littéraire du moment arrive aussi peu que possible comme mars en carême.

11 n'a pas, en effet, la prétention de répondre à un besoin quelconque. Il n'instaure ou ne restaure rien. Il ne se réclame d'aucune école en vogue. Il n'est construit selon aucune des esthétiques iriomphant pour le quart d'heure. A vrai dire, il n'est même pas construit du tout, et l'on a préféré lui laisser le de-ci de-là de la vie. Il n'est pas non plus spécialement rédigé en vue des dames, seules lectrices, paraît-il, pouvant pousser la fortune d'un roman. Enfin, et voilà bien le pire de sa malchance, il est écrit sans le moindre souci des divers charabias à la mode, et, autant qu'on a été capable de le faire, en propre, honnête et brave français de toujours.

Tel quel, et précisément parce qu'il n'a point cure de tant plaire au goût des autres, on a l'orgueil d'espérer qu'il ne déplaira pas au goût de certains.

Et cela suffît.

Aussi bien se peut-il qu'à ceux-ci et à ceux-là il plaise ou déplaise moins par ce qu'on a tâché d'y mettre que par ce qu'ils voudront bien y mettre eux-mêmes. On aurait de la sorte rempli l'office très modeste qui consiste à broder des variations sur un thème populaire et à réveiller ainsi chez autrui, avec le souvenir de ce thème, la faculté d'en tirer des va**iations différentes, personnelles à

chacun et que chacun par conséquent trouverait les plus belles du monde.

Et, tant Ton a petite ambition en ce temps d'ambitions toutes démesurées, cela suffirait bien encore.

On ne se montre point par trop exigeant, n'est-ce pas?

Apres la demi-douzaine d'épîtres touchant les Larmes de don Juan, je comprenais donc pour la première fois la magie de ce nom, je venais de prendre contact avec les sympathies passionnées qu'il éveille, et cela m'avait jeté dans des réflexions et des rêveries sino:ulières.

Fort jeune et d'imagination facile à exalter, j'avais besoin de me sentir et de m'affirmer foncièrement mécréant pour résister aux influences quotidiennes, pénétrantes, enveloppantes, du milieu superstitieux et mystique dans lequel je vivais à cette époque. Or la révélation présente me troublait, m'induisant à supposer une sorte de culte don-juanique ayant de bizarres fidèles, à leur inventer un catéchisme, des cérémonies, à me demander si cela ne pouvait pas porter malheur, d'y toucher avec une main profane, à me figurer don Juan en personne évocable au moyen de je ne

sais quelle extase magnétique. Je me laissais aller là-dessus à d'extraordinaires divagations, tout en les traitant moi-même de billevesées, mais sans pouvoir me défendre de m'y complaire. Et si quelqu'un m'eût alors proposé de me faire initier à celte religion, toute d'hypothèse et que pertinemment je savais telle, j'aurais souri de lui et (Je moi, et néanmoins je l'aurais suivi.

Je l'aurais suivi çi'autant mieux, que je l'attendais. Oui, en vérité, je l'attendais. Attente engendrée par mon violent désir qu'il fût. Avais-je le pressentiment qu'il se préparait à venir? Ou bien est-ce la violence de mon désir qui sut l'attirer? Je l'ignore. Mais j'avais certainement raison de l'attendre; car il vint.

Non point, toutefois, ainsi que je l'aurais cru. Il vint d'une façon et sous des espèces très différentes des nombreux songes que j'avais songes à cet égard, et d'ailleurs, comme tout vient toujours, en une réalité de beaucoup plus étrange que nos songes les plus étranges.

Il y avait huit ou dix jours que je roulais dans ma tête ces idées baroques d'un culte don-juanique et que j'espérais cette arrivée pressentie et désirée d'un initiateur, quand je reçus, i»n rhatîn, recommandée, chargée, en grande. enveloppe aux cinq énormes cachets, une lettre qui me fit m'écrier tout de suite :

— C'est de lui!

C'était de lui, en effet, je le vis au prime coup

d'œil lancé à la volée sur les quatre immenses pages déployées fébrilement.

Mais, du même coup d'œil, avant d'avoir lu quoi que ce fût, rien qu'à l'aspect matériel de la missive, aux paragraphes multipliés, aux blancs trop vastes, à l'écriture haute et désordonnée, hérissée de majuscules, appuyée de lourds soulignements, je vis aussi que j'avais affaire à un cerveau plus que ' probablement en mauvais état, pâture d'une chimère, mégalomane et détraqué.

Et soudain mon exaltation tomba net, à plat, sous l'échafaudage écroulé de mes rêves, devenus visiblement ceux possibles d'un homme écrivant ainsi. Et c'est très calme, tout à fait maître de ma raison, en me moquant in petto de mon quasi-accès mystique, en me sentant prêta rire du don-juaniste,charentonnesque et idiot sans doute, que je me mis à lire sa lettre.

On va voir que je n'eus pas lieii de rire longtemps, et que ce prétendu aliéné, en dépit des conjectures graphologiques, avait le sens clair de qu'il voulait dire, et pensait avec suite, et n'écrivait pas sans style, entremêlant les périodes et le négligé, et relevant son ragoût d'une impertinence épicée a souhait.

Voici, autant que l'imprimé peut rendre une très vivante écriture, cette lettre.

L)iîMB

€ Au nom de don Juan, par, pour et en lui, a qui sait lire, salut!

€ Monsieur,

c N'avez-vous pas gardé Mémoire d'un certain Michel Fourguisse, beaucoup plus connu de vous, au reste, sous le Sobriquet de Rututu, et qui se morfondait chien de cour chez les petits et surveillant des goguenots chez les grands, à la nauséeuse institution Lliantoine, quand vous y florissiez vétéran de Rhétorique et l'un des brillants espoirs de la Boîte?

€ Si, n'est-ce pas?

« Car ce misérable et crapuleux Fourguisse, ce bas cochon de Rututu, fut alors victime d'une sale histoire qui fit assez de potin, ayant eu pour dénouement à scandale son renvoi de l'institution,

en compagnie d'un élève de quatrième, nommé Ernest de Morganges, fils d'une cocotte.

« Là, vous y êtes tout à fait maintenant, j'en réponds.

c Eh bien ! ce misérable et crapuleux Fourguisse, ce bas cochon de Rututu, celui-là et non un autre, monsieur, c'est moi, MOI.

« Je suis aujourd'hui une façon de philosophe, et qui ne laissera pas une Célébrité ordinaire, j'ose m'en flatter. Jugez-en plutôt parce rapide et simple Aperçu de mon œuvre !

c J'ai choisi, comme objet Spécial et Unique de mes études, ce type de don Juan, auquel je vois que vous vous intéressez, quoique à tort et à travers. J'en fais, MOI, un livre, un Bréviaire de la Séduction, qui aura pour titre l'AlMÉ, et pour forme celle d'un traité Scientifique, par Aphorismes et Propositions documentés d'Anecdotes.

« Mais ce qui ne va pas manquer de vous écraser sous le plus prodigieux étonnement, c'est qu'à ce livre je travaille d'après nature.

« Vous ne comprenez pas, hein? Attendez un peu ! Plus stupéfait encore serez-vous quand vous aurez compris.

« Donc, certes, je travaille d'après nature à ce don Juan, mon don Juan à MOI, certes vous avez bien lu, et les Vocables employés là l'y sont sans la Moindre métaphore.

« Il m'a été Donné, en effet (et apparemment PARCE que seul j'en ÉTAIS digne), de rencontrer

don Juan lui-même, don Juan en présence réelle, don Juan parlant (comme s'expriment les huissiers) à ma Personne.

€ Oui, vraiment, don Juan Vivant, vous dis -je! Oui, oui, oui.

« Ne me croyez pourtant pas fou, s'il vous plaît. Non, non, non.

« Par don Juan Firan^, j'entends, cela va de soi, une de Ses Incarnations; car vous n'ignorez point, j'aime à le supposer, que notre Héros, notre cher PHénix, a des avatars sans nombre ainsi qu'un dieu hindou.

« Or, auprès de Son Incarnation moderne, j'ai la volupté, Vorgueil et le profil, inestimables, moi qui épistole ici, moi Très Humble et en même temps Très Fier, d'être une Incarnation aussi.

ce Celle, monsieur, de Sganarelle!

« Mais, /7as d'erreur, eh! là-bas! Pas d'erreur! Et notez bien, je vous prie, ce point capital! Un Sganarelle toi:; moderne itou!

« Je m'explique. Un Sganarelle, quoi, non moins Passionnément dévoué que l'ancien, et COMBIEN plus affiné, raffiné, subtil, essentiel! Bref, diîvenu, de valet, maître, maître expert en Analyse Sentimentale, Mécanicien ajusteur de ressorts aimants, pro/essewr de Chimie Psychophysiologique.

« Est-ce limpide assez?

« Autre définition de MOI, tenez, plus suggestive encore : quelque chose comme un Xv^the qui serait tout ensemble TExégête de sa Foi!

€ Cette fois, ça y est.

« Voilà, je pense, de guoi piquer votre Curiosité, monsieur le Curieux que vous devez être. Voilà de quoi, surtout, vous faire avoir pour non avenus les sols préjugés de morale Courante qui pourraient vous rendre peu Recommandable le Fourguisse d'autrefois, le pauvre Rututd surveillant des goguenots et chassé de la naus^éeuse institution Lhantoine vous savez sous quel ignoble Prétexte.

« Si , donc, il vous est agréable de lier connaissance avec l'AlMÉ, notre Eternel Aimé, cet Inconscient, et avec MOI, Son Serviteur et Son Montreur, avec MOI, en qui pour la première fois il a trouvé son Ame Consciente, si cela vous p^traît ce que c'est en réalité, un Rare et Inappréciable Bonheur, veuillez ME répondre un mot à l'adresse ci-jointe, et vous jouirez de ce privilège.

« Je me déclare généreusement prêt à vous V octroyer.

« Sans trop de raison, j'en conviens, et très Vraisemblablement par suite d'une bizarre et inexplicable Sympathie que m'a laissée le Souvenir cher de votre visage.

« Car, n'allez pas au moins, en auteur Vaniteux, vous imaginer que vous êtes redevable d'une Telle Faveur à mon admiration pour vos contes les Larmes de don Juan,

« A parler franc, l'Idée en est absurde et l'exécution n'en vaut pas CHIPETTE.

« Ils auront été seulement (de quoi vous pouvez

leur avoir une infinie gratitude) la cause occasionnelle de mon Offre si bienveillante, grâce à l'Ardeur véritable et à la touchante Sincérité avec lesquelles s'y manifeste la Ferveur de votre Dévotion à notre commune Idole,

par QUI, pour qui et en qui

j'ai bien l'honneur de me dire, Monsieur, cordialement et juanesquement vôtre,

Michel Fourguisse.

hôtel des Deux-Pies,

7, rue Basse-Montfaucon.

< P. S. — Il ne s'agit en aucune manière {comme vous pourriez le craindre prétentieusement) de vous communiquer un manuscrit, l'usage n'étant pas que le Grand Prêtre du Temple, s'il lui plaît de formuler un Catéchisme, se ravale en le soumettant à l'examen préalable d'un Enfant de chœur. >

lY

Ah! certes, il y avait de quoi piquer ma curiosité. La piquer, ma foi, jusqu'au sang! Et m'inoculer le désir, le prurit, de connaître tout de suite un aussi extraordinaire épistolier !

Même si je n'avais pas été dans l'état d'esprit où je me trouvais alors, même s'il ne s'était pas agi de don Juan, cette lettre révélait une idiosyncrasie assez riche pour qu'on eût belle envie de s'en repaître. En cet âge que j'avais, d'âpre fringale voulant mordre à toutes les chairs humaines, un précieux régal s'offrait, par ce cerveau d'original, pulpe savoureuse faisandée de folie probable. A la seule apparence de l'écriture déséquilibrée, de la pensée au fumet d'idée fixe, j'aurais déjà, sans plus, reniflé en bon chien de chasse et donné de la voix sur cette piste de gibier rare.

Et, disons tout, même sans cela, l'insolence du quidam eût sûrement incité en moi Vauleur vaniteux cherchant à convaincre d'erreur son

méprisant critique. Quoi! don Juan ne m'intéressait qu'à tort et à travers! L'idée de mes contes était absurde et l'exécution n'en valait pas chipette! Et ce monsieur se proclamait grand prêtre d'un temple où il me traitait en enfant de chœur! Allons donc! Que je le voie, ce Zoïle, et que nous discutions un peu, et comme je vais le remettre à sa place ! Oui, oui, et de cela aussi i| y en aurait eu un tantinet, je ne le cache pas, dans ma hâte à lui répondre et dans mon ardeur à le trouver.

Mais, en toute sincérité, ce qui m'enflammait davantage encore, et le plus, et presque uniquement, c'était rinitiation proposée aux mystères du culte don-juanique, à ce culte rêvé, imaginé en des heures de divagations, et se révélant réel.

Que ce fou se forgeât ainsi un' don Juan aux renaissants avatars, et qu'il y eût là simplement un être de fantaisie, de sa fantaisie, je n'en doutais pas. Et cependant j'étais bien forcé de me dire qu'il existait un substratum quelconque à cette fantaisie, que ce fou avait positivement rencontré dans la vie les éléments nécessaires à se forger le don Juan qu'il adorait et qu'il étudiait comme tel. Qui était ce vivant, pour lui avoir donné une pareille illusion? Quelle ne devait pas être la magie effective de cet homme pour pouvoir paraître, même à un exalté, à uù détraqué, la réincarnation du prestigieux phénix !

El des effluves mystiques me remontaient à la tête, embrumant mon solide scepticisme, le grisant,

lui faisant perdre pied. Qui sait, après tout, si ce fou n'avait pas raison contre la raison elle-même ?

Et des remémorances de superstitions me revenaient aussi à fleur d'âme, la crainte de certains noms dangereux à prononcer, de certains personnages portant malheur à qui les évoque, fut-ce par plaisanterie. De quoi, au reste, mon appétit vers cet rr n'était point amoindri, mais s'accroissait au contraire, à l'apéritif alliciant d'un péri) possible.

On juge donc avec quelle force l'étonnante missive me sollicitait impérieusement d'y répondre. Et je l'eusse fait à l'instant même, impatient de courir après cette aventure, bonne ou mauvaise, mais passionnément attrayante, si mon*bizarre correspondant m'avait été de tous points inconnu.

Le malheur, et ce qui fut un vrai seau d'eau à ma bouillante fièvre d'action immédiate, c'est que le nom de Fourguisse, surtout celui de Rututu, et plusieurs passages de sa lettre, avaient réveillé en moi des souvenirs trop précis et peu propres à me rendre souhaitables des relations intimes avec un semblable personnage.

Je n'y avais pas prêté grande attention de prime abord, tout à mon dada du don-juanisme, que m'avait fait enfourcher d'un bond l'cn-tête même de l'épîlre, et ayant ainsi sauté comme de plainpied à la seconde page, en galopade après le fameux AIMÉ. Ce n'est qu'à la relecture, et notamment à la phrase sur Ernest de MorgangeSy fils d'une cocotte^ que le passé m'était ressuscité à l'esprit,

net et lumineux, combien lumineux, et de quelle vilaine lumière I

Et j'avais eu alors un haut-le-corps et un hautle-cœur, fichtre !

A coup sûr, je n'étais pas plus gêné qu'il ne faut par cela que le cynique appelait, avec tant de désinvolture, les sots préjugés de morale courante. Mais cependant, il y a préjugés et préjugés, n'est-ce pas? Hum ! hum ! On a beau être Parisien, d'un acier trempé aux boues les plus épaisses et les plus noires. Je me rappelais, diantre, je me rappelais...

C'était raide, tout de même I

L'AIMÉ t:

Vers 4866, à rinstitution Lhantoine, que le pèlerin qualifiait, non sans raison, de nauséeuse, les goguenots, situés dans un recoin bitumé à toit de hangar, servaient aussi, aux grands, de salon de conversation où Ton culottait des pipes. On s'y invitait en disant :

— Viens-tu au crachoir?

Un malheureux pion y montait la garde, chargé d'empêcher ces fumeries. Mais on s'assurait sa complicité moyennant une pièce de dix sous qu'on lui glissait dans la main. On clignait de Tœil et Ton murmurait :

— Pour les pauvres !

Il ricanait, d'un petit rire crissant qui ressemblait au bruit de la graisse en train de frire, et il répondait, en se mettant Tindex à la paupière :

— Rututu, rututu!

Cela voulait signifier turlututu et qu'il se moquait un peu de la consigne, et aussi des pauvres,

et que le premier pauvre c'était lui, en foi de quoi il empochait les cinquante centimes.

Turlututu, prononcé de la sorte en raccourci, était d'ailleurs son mot à tout faire.

Quand les petits, dont il était chien de cour, le chahutaient, ce dont ils ne se privaient paSy jusqu'à le chiader quelquefois, il ne se défendait qu'en répétant :

— Rututu ! Rututu ! Ah 1 les petits mufles !

Assez ! Assez ! Rututu !

Quand le directeur de la boîte, le grave père Lhantoine, le prenait à part pour lé semoncer sur la façon dont il faisait mal respecter la discipline, on voyait de -loin le pauvre bougre baisser la léic et vaguement brocher des badigoirices en de vagues excuses bredouillées, et l'on pouvait lire au mouvement de ses lèvres son vocable favori :

— Rututu, monsieur le directeur, je ne dis pas non; mais quoi? Rututu, rututu.

Et aussi quand on allait lui demander de vous signer une exemption nécessaire à la sortie du lendemain, et qu'on appuyait la requête d'une subreptice monnaie, il commençait d'abord par vous répondre :

— Àh! ah! rututu; mais ce n'est pas très catholique, ce que nous faisons là.

Après quoi, la monnaie palpée, il signait, en haussant les épaules, avec un souverain et très dégagé :

— Bah ! rututu f

L'AirtÉ 19

Aussi son vrai nom de Fourguisse était-il depuis longtemps tombé en désuétude, remplacé par le sobriquet de Rututu.

C'était, comme on le voit, une conscience peu délicate, une conçcience de valet accessible aux pourboires pour services plutôt équivoques. Le bruit courait même que des grands, des Roumains entre autres, s'étaient souvent fait approvisionner par lui de livres défendus et de photographies obscènes. On allait jusqu'à colporter qu'il touchait une petite commission chez des femmes dont il donnait volontiers l'adressé. Tout cela, légendes peut-être, exagérations de potaches; mais exagérations et légendes auxquelles il fournissait corps par sa facilité vraiment excessive à se laisser payer les complaisances de son accommodant rututu.

Ceux qui essayaient de le réhabiliter disaient bien :

— C'est un bon zigue, voilà tout !

Mais certains gosses de la petite cour n'étaient pas de cet avis, notamment de pauvres pays-chaudsy négribus exilés et dénués de correspondants, qui ne sortaient jamais, que personne ne venait appeler au parloir, à qiii le père Lhantoine subtilisait leurs semaîneSy sous prétexte de punitions, et que tout le monde martyrisait un peu par lâcheté enfantine, et que Rututu martyrisait, lui, avec raffinement, comme se vengeant sur eux, en pleine sécurité, puisqu'ils étaient sans défense.

Les garçons non plus ne le trouvaient pas si bon

zigue que ça. Il se montrait, à leur égard, hautain et dur, leur parlait sec, affectait de les traiter comme des chiens, les faisait attraper quand il le pouvait. Sur eux aussi il semblait chercher à prendre une revanche.

De quoi ? Évidemment du mépris dans lequel il vivait, et d'un féroce orgueil sans cesse et par tous humilié.

Car il était orgueilleux, on le savait d'un de ses collègues qui avait vendu la mèche, nous apprenant que Rututu se croyait appelé au plusr bel avenir, se considérait comme déclassé dans ce métier de pion, et se prétendait écrivain, philosophe, poète.

— Hu ! hu ! Rututu qui fait des vers ! Fais voir tes vers, Rututu ! Demandez les derniers asticots de Rututu !

Et les grands mauvais bêtas que nous étions, de le blaguer et de rigoler, tandis que pouffaient à rélouff'ade ses collègues, ravis de le voir ridiculiser ainsi. Car il les tenait à l'écart, leur battait froid dans un dédain non dissimulé, ostentait de reste qu'il s'estimait d'une autre essence que la leur, et n'en était par conséquent pas aimé.

Aussi bien, en vérité, ne semblait-il pas aimable ; et, sauf par son rututuisme complice et vénal, il n'appelait en aucune façon la sympathie.

C'était, à vingt-cinq ans qu'il devait avoir, un avorton rabougri de nature et recoquillé de surcroît par une fausse vieillesse anticipée. Le corps

gringalet, les épaules voûtées et étroites, dont une un peu plus haute que l'autre, la poitrine ravalée, Féchine de guingois, les jambes molles et toujours ployant du genou, il avait une tête trop grosse, déjà déplumée, anguleuse et glabre, aux oreilles en éventail, au nez chafouin, à la bouche éculée de lippe tombante et encore enlaidie de dents couleur d'ardoise ; et seuls ses yeux étaient jeunes, fleuris d'une flamme vive, mais aiguë à l'excès, presque fiévreuse; et leur regard, en coup de vilebrequin, lirebouchonnant par-dessus des lunettes chaussées trop bas au bout du pif, vous taraudait positivement d'une pointe térébrante et venimeuse.

Ah! ma foi, non, tout cela ne constituait point un gaillard avec qui l'on voulût frayer.

Mais, s'il n'y avait eu que cela, j'aurais, et vivement, passé par-dessus, en disant,à l'absolution du mauvais bougre, comme lui-même de ses indélicatesses :

— Bah ! ru tu tu!

Le pire, le diable, le hic, c'était le reste.

La présence d'Ernest de Morganges à l'institution Lhanloine y avait causé une véritable révolutioii.

Et tout d'abord, un matin de novembre, six semaines après la rentrée des classée, son arrivée extraordinaire et fastueuse.

— Une arrivée de prince, tu sais, iiioû vieux! Ce que c'était d'un chic épatant !

Ainsi, dès la première récréation, s'expririiaieiit les externes, porteurs de faux cols cependant et de lorgnons, et peu enclins à se laisser époustoufler. e matin-là, tandis qu'ils formaient des groupes sur le trottoir et, selon l'habitude, manifestaient une virile indépendance en collant leurs mégots à la grille même de la boîte, ce matin-là un coupé armorié, d'aspect féerique dans cette sale rue, était venu arrêter devant eux ses deux trotteurs.

— Des pur sang, je te dis, et de la robe la plus rare, bai cerise.

Ainsi l'affirma Méridet, le plus trapu en équita-

tion, et qui passait pour savoir monter k cheval avec un monocle.

Du siège avait sauté un larbin en livrée élégante, qui respectueusement s'était incliné pour ouvrir In portière; et du coupé, à l'intérieur bleu tendre, du coupé où il trônait tout seul comme un personnage, on avait vu descendre un petit bonhomme à l'allure de monsieur, quecoiflait un chapeau rond, à bords plats, dernière mode anglaise, et qu'enveloppait jusqu'aux pieds un prodigieux mac-farlane en astrakan blanc. Prodigieux n'est pas trop dire : nos plus mondains externes arboraient des pardessus sacs, et les autres se pavanaient dans des cabans à capuchons !

Le petit monsieur avait déboutonné son macfarlane, tiré une montre en or au bout d'une grosse chaîne en or, regardé l'heure d'un air indifférent; puis, avec un geste faisant étinceler sur sa main le luisant d'une bague, il avait jeté nonchalamment au cocher un :

— A la maison !

Après quoi, sans être gêné le moins du monde par tous les yeux curieux qui l'examinaient, très à Taise au contraire, d'un pas dégagé, comme s'il venait simplement visiter l'institution Lhantoine, il avait franchi le seuil et demandé au concierge, stupéfait d'un tel aplomb :

— Le cabinet du patron, s. v. p. !

Il pouvait avoir de treize à quatorze ans. C'était Ernest de Morganges.

Et Vépatement avait continué quand le père Lhantoine en personne s'était .dérangé pour conduire le nouveau à l'étude, puis en classe, le recommander au pion et au professeur, et surtout quand on avait constaté que le nouveau, malgré sa montre, sa bague, son complet de jeune homme, ses manières apparentes d'élevé dans sa famille, était un vrai pur potache immédiatement à la coule de tout comme le plus ancien des anciens.

A preuve son premier mot sur le pion :

— U a rien l'air chien.

A preuve aussi sa façon de ranger tout de s^uite ses bouquins devant lui, les dictionnaires empilés pour faire un rempart afin de pouvoir lire ou bavarder en cachette.

A preuve encore sa science de bavarder, ainsi à l'abri, les deux mains aux oreilles comme s'il apprenait une leçon, et la bouche de côté pour lancer les paroles obliquement sans risquer d'être entendu par le pion guetteur.

Toutes choses dont je fus instruit, le dimanche suivant, grâce à un mien cousin, élève de quatrième, voisin de Morganges à l'étude, et en admiration devant ce copain qu'il qualifiait de type bath.

— Tu penses, me dit-il, si c'en est un fameux! Il a déjà été renvoyé de Bonaparte et de Sainte- Barbe. Ainsi!

Et, comme je m'enquérais du pourquoi :

— Oh ! un pourquoi rudement urf, va ! Il a été deux fois chef de bousin.

Ajoutez que Morganges avait payé sa bienvenue à toute la petite cour par une distribution générale de gâteaux et de suçons à l'absinthe. La boutique entière du concierge y avait pnssé !

Si je m'inquiélais à ce point des faits et gestes de ce gosse, moi, un grand, en voici la raison, et on va comprendre comment sa présence à l'institution Lhantoine avait révolutionné, en effet, non seulement ses camarades de la petite cour, mais aussi, nous autres. C'est que nous avions appris (par quel canal? je ne m'en souviens plus) qu'Ernest de Mor ganges était le fils d'une cocotte.

Et d'une huppée, paraît-il !

Les vêtements élégants, le mac-farlane de fourrure blanche, la montre, la bague, le coupé avec larbins, les prodigalités chez le concierge, les prévenances du père Lhantoine grassement rétribuées par une mère opulente, tout s'expliquait à présent. Mais, à l'épatement premier des petits avait succédé la curiosité furieusemont excitée des taupins, philosophes et rhétoriciens, dont commençait à poindre le pinceau de moustache ou le vague collier de barbe. Et c'était à qui connaîtrait, de près ou de loin, peu ou prou, quelque chose sur la baronne de Morganges (car on avait su qu'elle était baronne), et, sinon sur elle, du moins sur son rejeton, devenu l'objet de notre attention la plus passionnée.

De là l'interrogatoire, par moi, de mon cousin, et cette avidité de détails louchant le nouveau. Et quel succès quand je les rapportai aux camarades!

2fî L'AIMÉ

Et comme on regardait le héros de toutes nos conversations! El, comme on essayait, malgré les pions, de lui parler à la balustrade qui séparait les deux cours ! Positivement, et pour exprimer la chose d'un mot, nous étioïis tous amoureux de sa mère à travers lui. J'entends les moins dépravés, et je laisse à deviner de quelles fièvres plus malsaines ardaient beaucoup d'autres.

Il fallait, d'ailleurs, toute notre imagination d'adolescents en mal de puberté, tout noire bon vouloir à être épris, pour nous figurer à travers son fils la baronne de Morganges, la cocotte, la grande cocotte, l'idéale courtisane, l'Impéria moderne que nous rêvions. Le petit, en effet, n'avait rien de bien séduisant par lui-même. C'était plutôt un mal venu et un laid, de corps trop gras, aux extrémités lourdes, le visage bouffi, lymphatique, blafard, avec des taches de rousseur, les cheveux maigres et blondasses, un nez de mouton. Pour unique attrait, et seulement au goût des pervers, le regard mouille, trouble et vicieux.

Tel quel, cependant

Mâliii de moi, il n'y a pas à dire, dans quelle fichue histoire me suîs-je embarqué là, et juste au début de ce livre, début dont je ne puis plus sortir à cause de cela. Depuis une heure je m'attarde, je tourne autour du pot-aux-roses, faisant comprendre de reste qu'il ne la sent pas, la rose, et sans me résoudre enfin à mettre aux gens le nez bravement dessus, comme c'est nécessaire, puisque la vérité l'exige.

Ma foi ! un peu de crânerie !

Bref, voici la chose, tout à trac, en style de fait divers, sans ornements.

Par suite d'un calcul familîerau cupide marchand de soupe qu'était le père Lhantoine, le petit de Morganges payait fort cher des répétitions que le directeur devait lui donner lui-même, et dont la besogne était passée à quelque malheureux pion, moyennant une rétribution infime. Le répétiteur

choisi avait été Rututu, sans doute parce qu*il se contentait du plus humble salaire. Mais son élève, dont il faisait tous les devoirs, le comblait do cadeaux, et était ainsi devenu très ostensiblement le chouchou du chien de cour.

La jalousie des autres pions en avait été fortement allumée. Celle de certains grands, à d'autres titres, de même. On se mit à répandre des bruits fâcheux. Une surveillance secrète fut organisée, avec la complicité des garçons. Il était certain déjà que Rututu et le petit de Morganges, sous couleur de leçons, s'enfermaient parfaitement pour fumer des cigarettes et gobelolter ensemble des liqueurs. Mais on espérait découvrir mieux et l'on y arriva enfin.

Comme chien de cour, Rututu avait le privilège de coucher, non pas dans le dortoir commun, mais au fond du dortoir, dans une chambrette à porte vitrée. Or, une nuit, le veilleur, qui depuis bien des nuits était aux aguets, poussa tout à coup des cris d'alarme, auxquels arrivèrent plusieurs pions, des garçons, des élèves ; et les témoins ne manquèrent pas pour contempler cet édifiant spectacle : Rututu en chemise tenu à la gorge par le veilleur qui le traitait de salaud, tandis que dans le lit de Rututu

En vain le misérable avait prétendu que si le gamin se trouvait là, c'est que lui-même l'y avait apporté, malade d'une indigestion. Et, de lait, Tenfant était tout pâle et vomissait.

De saisissement dans la honte d'une pareille scène, affirmai entl es autres !

Les autres, toutes les apparences étant pour leur version, avaient eu raison des mauvaises raisons de l'infâme.

Et finalement le père Lhantoine avait dû faire justice en renvoyant Rututu et de Morganges.

« Vous savez (disait la lettre du cynique personnage, avec ses étranges soulignés et ses suggestives majuscules), vous savez sous quel ignoble Prétexte. »

11 appelait cela un prétexte 1

Ouf! mainlenant que c'est écrit, j'ai un poids de moins au bout de ma plume.

Et Ton conçoit aisément, j'espère, quelle légitime répugnance j'éprouvai, en me rappelant cette malpropre aventure, à renouer des relations quelconques, fût-ce épistolaires, avecleloucheindividu qui l'avait dans son passé.

Sans doute huit ans s'étaient écoulés depuis lors; et, pendant les quatre derniers que je venais de vivre au milieu delà pire bohème, j'avais fréquenté par force et même bénévolement, j'avais coudoyé, "iitoyé, traité de pair à compagnon, assez de basses canailles et de crapuleux coquins pour avoir purgé Lous les dégoûts et pour me croire vacciné à fond contre les sots préjugés de morale courante. Mais pourtant, ce particulier-ci, quelle pourriture pouvait-il bien être devenu, quelle infection, avec un tel virus à l'origine !

Et sans doute aussi le détraqué certain, le fou

L'Âiie 31

probable, qu'il était aujourd'hui, excusait un peu, rétroactivement, le satyre qp'il avait été alors. Mais qui sait si le présent délire intellectuel n'était pas précisément la ^omnie, accident tertiaire consécutif à l'ancien chancre de Taberralion sensuelle? Qui sait si je n'allais pas me trouver en face d'un immonde monstre? Et n'était-ce pas un titre effroyablement significatif que ce titre, au masculin : VAimé?

Aussi, malgré sa lettre si originale, malgré son offre si alléchante, malgré la séductrice tentation de pénétrer ce mystérieux culte don-juanique dont la curiosité me hantait si fort et si singulièrement, je me senraîs le cœur lever, sans métaphore aucune, à ridée de prendre pour initiateur en celle Eleusis inconnue un dément dépareille démence; et, la chair horripilée par un réel frisson de révolte, d'indignation et de honte, je ne voyais plus dans toute la lettre que cette phrase ambiguë, ou plutôt combien trop limpide, cette phrase aux étranges soulignés et aux suggt slives majuscules :

« bizarre et inexplicable Sympathie que

m'a laissée le Souvenir cher de votre visage. >

Ma foi! c'était trop bête, et ce n'était guère brave, de renâcler ainsi! Qu'est-ce que je risquais, après tout? De faire une sale connaissance de plus. La belle affaire ! Allons-y !

Et non par lettre, mais en personne. Comme à la chasse de la bête puante, droit au terrier!

Car c'est bien un terrier, une tanière au fond de quelque bouge, que je dus me résigner à chercher, en entrant dans la rue Basse-Montfaucon d'alors.

Elle ne susciterait point pareille idée aujourd'hui, cette calme et banale rue Montfaucon. Brève et large, reliant le vieux marché Saint-Germain au oeuf boulevard du même nom, bâtie de grandes maisons à cinq étages, à façades balconnées, à boutiques prospères, elle n'a plus rien qui la

distingue de tant d'autres rues toutes semblables en leur monotonie rectangulaire et caserniforme. Mais, en ce temps-là!...

Le bout d'amorce déjà percé et déblayé du côté du boulevard, avec ses cinq ou six hautes constructions régulières et toutes blanches, donnait au reste de la rue, ou plutôt de la ruelle Montfaucon, un aspect d'autant plus noir, minable, tortueux, vétusté et sinistre. Il y avait là, notamment à gauche vers le marché, un tohu-bohu de véritables masures, qu'on laissait à peu près tomber en ruine puisqu'elles devaient être bientôt démolies. Certaines débordaient du ventre sur le trottoir, comme de vieilles grosses paralytiques, écrasées et les jambes rompues. D'autres, au contraire, surplombaient du pignon, réchine formant bosse, la croupe rentrée en de caves renfoncements. Quelques-unes semblaient avoir califourchonné le dos de leurs voisines et y pendre, ivrognesses échevelées et vomissantes. Aucune, à croire qu'on l'avait fait exprès, n'était alignée avecaucune. Toutes zigzaguaient, titubaient. Dans chaque angle ainsi offert, se collaient des échoppes en bois, allongeant souvent leurs coudes pointus jusqu'au tiers de la chaussée, et, par endroits, aux recoins les plus vastes, agglutinées et pullulantes, celle-ci sortant de celle-là, ainsi que des végétations champignonneuses. Tels s'enlassîiient, en cette maladrerie de maisons, ces lépreux habitacles, auxquels ouvraient accès des couloirs élroits, bas, ténébreux, faisant irrésisliblement son-

ger à des boyaux avec leiir orifice béant et puant en anus efïondré.

Les échoppes servaient d'abri à des carreleurs de savates, à des étameurs, a plusieurs frituriers et débitants d'arlequins, â deux écrivains publics dont l'un était aussi bouquiniste. Les boutiques, à peine moins misérables que les échoppes, étaient toutes occupées par des cabarets borgneâ, sauf une seule, plus grande que les autres, où s'amoncelait le capharnaiim d'un marchand de bric-à-brac.

Au-dessus de celle-là, entre les deux fenêtres cintrées du premier étage, se balançait une énorme enseigne de tôle peinte en vermillon et blasonuée au centre de deux pies bec à bec.

La bicoque portait le numéro sept. L'enseigne parlait. C'était bien là l'adresse donnée par Rututu : hôtel des Deux-Pies, 7, rue Basse-Mont faucon.

Hôtel! ce taudis à mine de coupe-gorge, et qui vous avait cette gueule-là en plein jour, à deux heures de l'après-midi ! Enfin! Pour tout dire, avec les appréhensions qui me tenaient, j'aimais mieux cela, lin hôtel d'aspect coquet, élégant, fleurant la discrète maison de vice aux rendez-vous équivoques, m'eût peut-être fait hésiter. Mais ça, pour un fréquenteur de fripouille, rouleur de garnos, curieux de bals à torgnoles, c'était du pays connu. On n'y pouvait guère courir que la chance d'un coup de torchon à se donner avec quelque mauvais goujat en embuscade de chantage. Et j'étais à l'âge où l'on ne déteste pas, où l'on recherche

raême, quand on a du sang sous la peau, Toccasion de se débarbouiller parfois à poings fermés, dans le rouge tiré d'un nez d'arsouille mis en pomme cuite.

Oui, le sept au-dessus de la boutique, les deux |)ies là-haut, c'était bien là. Mais par où diable est-ce qu'on montait ddmsYhôtel? Pas de corridor! Pas de porte I

Je pénétrai chez le bric-à-brac, y trouvai une commère mafflue, à face camuse de trouille auvergnate, et lui demandai l'entrée de l'hôtel. Elle me répondit que j'y étais, dans l'entrée, qu'on passait par la boutique même pour arriver aux étages, que l'escalier était au fond de la seconde pièce, et termina en me jurant ses grands dieux qu'elle n'avait plus une seule chambre de libre. En même temps elle m'examinait d'un regard méfiant et serré. J'exprimai mon désir de voir un de ses locataires, monsieur Fourguisse. Elle me répliqua qu'il n'habitait pas chez elle et qu'elle ne le connaissait même point. J'insistai, donnant son petit nom, voire son sobriquet, à tout hasard. Rien ne put ébranler la farouche Auverpine. Toujours pareille riposte, l'œil dur et la bouche hargneuse : elle ignorait Michel autant que Fourguisse et non moins Rututu. Et elle finit par me faire entendre nettement qu'elle n'aimait pas bien les gens trop curieux qui voulaient fourrer malgré elle leur nez dans ses affaires.

J'essayai de me rabattre sur les voisins, deux

OU trois mastroquets, un savetier, un chaud de frites et surtout Técrivain public bouquiniste dont je feuilletai l'étalage. J'en fus pour mes frais d'enquête. Personne n'avait de renseignements à me fournir sur le dénommé Fourguisse. On ne savait pas de qui je parlais.

Ma fameuse chasse à la bête puante était un beau chou blanc et je dus revenir bredouille.

Le lendemain matin, je reçus la délicieuse lettre suivante :

^ Au nom de don Juan, par, pour et en lui, à qui sait lire, salut !

« Jeune homme,

« Ce que vous avez fait hier est très bien. Vous êtes venu à MOI, sans Scrupule. C'est d'une belle Amoralîté; et je vois que mon Souvenir de vous, sur la Foi de votre visage, ne me trompait pas. Un bon point à l'élève Machin !

« Mais vous ne devez pas m'en coller un, de bon point, à MOI. Peut-être m'avez-vous pris pour un mystificateur.

« N'en pensez rien. La brave mère Vidalencq est seulement une sûre Sentinelle. Et sa Consigne est de m'ignorer, voilà tout. Je consentirai sans doute un jour à vous en dire les RAISONS.

38 b'AlM$

« N'accusez de voire mésaventure que votre audace. Dame! Vous avais-je permis de me venir visiter^ relancer ainsi? Non pas. Un mot de réponse, vous avais-je dit, pour me faire savoir si vous acceptiez l'HONNEUR que je veux bien vous faire.

« Un mot, sans plus. Je Vatiends encore.

« Toutefois je condescends à considérer que votre démarche y équivaut, et signifie oui. Donc, c'est entendu, n'est-ce pas? Je tiendrai MA promesse. Et pour couper court aux épîtres, voici l'ordre et la marche à suivre,

<{ Parler de l'AIMÉ en un lieu non aimable m'est un sacrilège. J'y veux un endroit choisi par MOI, comme l'auditeur lui-même. J'y veux être joyeux, à mon aisCy en des conditions et un décor de fête, pour MOI.

a Avez-vous trois louis à dépenser? Si vous n les avez pas, empruntez-les, volez-les çiu besoin. Il nous les faut,

« Ainsi muni, trouvez-vous ce soir, à six heiires précises, sur le quai de l'île Saint-Louis qui regarde le chevet de Notre-Dame.

« 11 y a là un petit Irsiiieuv dix-huitième siècle, à l'enseigne de LA Vigne BEAUJOLAisE,oùronboitua Fleurie 1865 qui est mon Régal favori, dans un cabinet du premier étage à balustre/)wr LouisXV, et avec la majesté de la vieille basilique, auréolée par la féerie du Soleil Couchant, pour horizon ligne d'un entretien sur l'AIMÉ.

L'AtMÈ 39

« Trois louis, jele répète, sout suffisants pour s'y faire servir à deux le dîner de mon goût : ostendes extra-fines, arrosées d'une lampée de Fleurie blanc^ consommé aux œufs pochés, goujons dé Seine frits, tournedos à la béarnaise, un perdreau truffé froid sur sa gelée avec une safede de céleri, petits pois bonne femme, camembert, chasselas, deux véritables bouteilles du célèbre Fleurie 65, un café fait à la main, une fiole de vieux marc bourguignon et des artagas de contrebande.

« Tel est MON programme. Ne le discutez pas.

Obéissance passive .' Esl-ce compris? A ce soirl

« Par, pourel en LUI,

brave catéchumène, et cordialement et juanesquement vôtre,

Michel.

€ P. S. — Je vous autorisa à ne pas venir en frac quoique MOI j'y sois toujours, par principe.

iO I/AIMË

A six heures moins le quart je faisais les cent pas devant la Vigne beaujolaise, admirant le décor, exquis en effet, de la maison du traiteur, au joli style rococo qui induisait en rêveries de parties fines pour abbés poudrés et marquises ou Manons à falbalas de nuances tendres. L'ancien surveillant de goguenots avait vraiment le goût délicat et souriant; et le choix seul de ce rendez-vous, sans doute unique à Paris, prévenait en sa faveur. A coup sûr le quidam y quel qu'il fût d'ailleurs, capable d'un pareil raffinement, promettait une âme rare et de tenir tout ce qu'annonçait le ton primesautier de ses épîtres. C'était d'un plaisant augure.

A six heures battant il arriva. Tout de suite, dr loin, avant qu'il pût me voir (car il semblait absorbé et se parlait en marchant), je le reconnus, rien qu'à sa grosse tête faisant boule de bilboquet sur son corps d'avorton, et plus particulièrement

encore à ses lunettes chaussées trop bas au bout du pif et par-dessus lesquelles vrillait son regard aigu.

D'allure, il avait extraordinairement changé. En mieux! Une complète transfiguration! Les épaules étaient toujours étroites et Tune moins haute que l'autre ; mais elles ne se voûtaient plus. Le torse, de guingois, au lieu de se ravaler, bombait. Le jarret, jadis ployant et mol, aujourd'hui se tendait pour lancer le pied en un pas relevé, comme steppant. Bref, la vieillesse anticipée avait disparu, et l'on sentait que c'était grâce à un efi'ort de volonté. Rulutu était rajeuni et affectait certainement de paraître tel.

11 portait un énorme chapeau tromblon, de fond très évasé, aux ailes larges et d'une cambrure extravagante.

Il était pantalonné extrêmement collant, à donner l'illusion de jambes moulées par une culotte et des bas.

Il poitrinait dans un habit, boutonné jusqu'au menton, étriqué du corps, court des bras, mais à la queue longue et ample, dont les pointes lui battaient les mollets et dont les pans en élytres lui ballonnaient les hanches.

Il se redressa encore dès qu'il m'eut aperçu, souleva son chapeau, pris à même l'aile, avec un geste de grand seigneur, mais tempéra aussitôt l'imposant de ce salut par un sourire de gracieux accueil, autant que s'y prêtaient sa lippe éculée et ses

dents en ardoise; puis, d'une voix tout de suite familière et légèrement acidulée néanmoins d'impertinence :

— Bonjour, cher. Vous me remettez? Oui, hein? Ma tête ne s'oublie pas. Je vous remets aussi, parfaitement. Vous êtes dans mon catalogue de visages. Toujours le même! C'est bien. Sauf la barbe, qui est venue, et que vous tenez trop artiste. H faudra corriger ça. Mais je ne regrette pas ma sympathie. Elle n'était point mal placée.

Et il me tendit la main d'un air bienveillant et protecteur.

Sa parole avait rajeuni, comme son allure. Elle ne bredouillait plus. Elle sautillait. Elle ne dénotait plus le malheureux aux viles besognes, honteux de son métier, s'emberlificotant d'un rututu perpétuel autant par embarras que par cynisme. Elle marquait un esprit sûr de lui, conscient de son indéniable supériorité, allègre, dont l'autorité voulait être obéie, mais demeurer affable et galante. Son orgueil n'avait plus rien de blessé ni de sournois. 11 s'épanouissait et faisait la bouche en cul de poule. Il avait l'air de vous dire :

— Si je marche sur vous, notez comme c'est en pesant peu et que j'y pirouette d'un talon rouge.

Est-ce le décor, l'évocation du dix-huitième siècle, qui m'incitaient à ces comparaisons? Peut-être bien ; mais l'impression produite fut telle, et instantanée, spoiitanée, sans 1^ moindre recherche à e|i trouver

L'AÏMÉ iS

la formule. Et d'instinct, en répondant à ce grotesque qui avait été autrefois !e Rututu de l'institution Lhantoine, le pion renvoyé (sous quelignoble prétexte), je tournai de mon mieux un remerciement complimenteur, comme si j'avais réellement affaire â Son Impertineûce et à Sa Grâce le marquis de Fourguisse !

Il y riposta eu me toisant par-dessus ses lunettes et en ajoutant :

-^ Pas en frac! Vous avez raison. Cane doit pas vous aller.

Puis, me prenant par-dessous le bras, et très sérieux, en homme décidé à une confidence de la dernière gravité :

— Le frac, voyez-vous, l'habit k la française, rien de mieux seyant. C'est même un emblème, un symbole. Maïs il n'y a plus que lui, vous m'entendez bien, lui, l'Aimé, mon dieu, notre dieu, il n'y a plus que lui et moi qui sachions le porter.

El, ce disant, il se campa devant moi, en mannequin sur lequel on exhibe une gravure de mode. C'était d'un irrésistible comique; et cependant je n'eus point envie de rire, tant le « lui, VAimé, mon dieu, notre dieu » était prononcé avec ï)assion ri ferveur. Mais toiite ma curiosité don-juanique, ondoimie un moment dans l'étude intéressante de Fourguisse lui-même, se réveilla au souvenir du mystérieux héros; et ce fut un brusque cri de :

— Oh! Oui, oui, piarleï-m'ea. Qui est-ce, enfin?

— Pas si vite> fit-il, pas si vite, jeune emballé I

Avant tout, même avant ce dîner fin, dont l'idée seule me régale, un mot, je vous prie. Et, je vous en préviens, un mot décisif, duquel ce dîner en personne dépend. Car c'est un singulier honneur que je vous fais, n'en doutez pas, et je tiens à m'assurer, par une suprême épreuve, que vous en êtes absolument digne. Si vous ne l'êtes pas, bonsoir 1 Je me brosserai le ventre, sans regrets, d'ailleurs. Car, les principes d'abord! Tout le reste importe peu.

Je ne comprenais pas. J'étais inquiet. Il se tenait devant moi, face à face, m'avait posé les deux mains sur les épaules, et son regard en vilebrequin me fouillait jusqu'au fond de la tête.

— Donc, dit-il, vous êtes venu malgré mon histoire de jadis avec le petit Morganges. Cela signifie sans doute que vous n'y croyez pas. Voyons, soyez franc!

Du diable s'il y avait moyen de mentir, même de biaiser, sous ce regard ! A tout risque, je pris le parti d'être franc, dussé-je en être maladroit :

— Si, répliquai-je, si, j'y crois. Mais qu'est-ce que ça fait?

Il m'empoigna les deux mains, les étreignit avec effusion. Je crus qu'il allait me sauter au cou et m'embrasser. Il avait des larmes dans les yeux.

— Ah! par exemple, s'écria-t-il, ça, c'est tout à fait crâne et gentilhomme. Si vous n'avez pas le frac sur le dos, vous avez du frac à l'esprit. Et, maintenant m'en voilà sûr, je peux me débou-

tonner tout entier devant vous. Ainsi, tous croyez à cette chose, et vous êtes venu quand même, et vous semblez n'en avoir ni dégoût ni lausse pudeur, et vous ne me demandez seulement pas le comment, le pourquoi, mes raisons, des excuses possibles, les ci Aonstances atténuantes, rien! Parole, vous m'étonnez, vous me charmez. Et je vous trouve encore plus à la française que je n'aurais cru. Mais, pardieu, vous en serez récompensé bellement, mon cher. Entrons dîner! Vous allez passer une soirée qui comptera dans votre vie, je vous en réponds. C'est que j'en ai à dire, des choses, et que je n'ai jamais dites à personne, et que j'ai besoin de dire !

Il était très exalté, gesticulait follement, avait aux coins de la bouche une petite mousse, une flamme de pourpre aux pommettes et du soleil dans les yeux. Il me poussait vers la porte du traiteur presque avec violence, et en même temps il me tapait le dos, d'un geste amical, à petits coups caressants, et répétait :

— A-t-il de la chance, ce mâtin-là, cristi, a-t-il de la chance! Veinard, va! Petit veinard I

A peine devant les huîtres, après une longue période de silence où il avait semblé se recueillir :

— D'abord et d'une, dit-il, liquidons l'aventure de Rulutu chassé. Je tiens aux situations nettes. Vous pensez bien que, si la chose était, je n'en ferais pas mystère. Au besoin je m'en vanterais. Pour les don-juanistes, tout est sacré, de ce qui touche à la galanterie, n'est-ce pas? Mais, je l'avoue, et pai'doiî du banal jeu de mots, l'histoire était sans fondement.

Il rit, de son rire ancien, crissant en bruit de friture, et m'expliqua que toutes les apparences, en effet, s'étaient tournées contre lui, mais qu'il avait affirmé l'exacte vérité : le petit Morganges pochard, malade, vomissant, soigné dans la chambrette, mis au lit de Rututu un peu soûl lui-même, et rien de plus. Après sa cynique déclaration de principes, tout à l'heure, je ne pouvais douter de son absolue sincérité à présent.

— Au surplus, ajouta>t-il, sachez, pour voire gouverne, que, si en théorie j'admets tout, en pratique j'estime devoir m*abstenir de tout. C'est afîaire à don Juan de réaliser Tacte, sous quelque forme que ce soit; mais l'exégète de don Juan se tient dans le domaine de Fidée pure. Telle est ma foi. Je suis un chaste, radicalement. Je vous exph* querai, en temps voulu, pourquoi.

11 se tut, ferma un moment les yeux, puis articula d'une voix lente et comme sacerdotale :

— J'ai trente-trois ans et je suis vierge.

Retrouvant son verbe sautillant et allègre, et

pendant qu'il gobait vivement des huitres, il reprit :

— Toutefois, il n'y a pas de fumée sans feu.

Donc, entre le petit Morganges et moi, rien de rien, je le répète, rien matériellement ; mais idéalement, c'est une autre paire de manches. J'ai, sur l'amour unisexuel, des théories très arrêtées et affirmatives. Mais ce n'est pas encore ici roccasion de vous les développer. Tant il y a que, pour ce qui est du petit Morganges, je l'aimai, certes, je l'aimai.

— Oui, dis-je, sans doute comme quelques-uns de nous, à cause de son regard mouillé, trouble et vicieux.

— Du tout, du tout, s'écria-t-il.

— Alors, sûrement, à cause de sa mère, que nous désirions tous à travers lui.

— Non plus, fit-il, non plus! C'est-à-dire, si, pourtant, d'une certaine façon. Mais pas de volrc

i8 L'AIMÉ

façon, à vous autres. Pas ainsi que vous le supposez ! Tout de même, ce fut le chemin par où j'arrivai à la révélation. Oui, ce fut le chemin. Et cela vaut la peine d'être analysé.

Mais, je ne sais pourquoi, cette analyse resta en plan. Il se contenta de soupirer :

— Ah ! sa mère !

Il retomba ensuite dans un profond silence, avalant très vite son potage, comme quelqu'un qui prend des forces avant d'entamer un long récit. Ses dernières phrases m'étaient extrêmement obscures. Je regrettais qu'il se laissât couler au flot de ses souvenirs touchant les Morganges. Cela nous entraînait loin des confidences promises sur don Juan, sur l'Aimé, dont seul j'étais curieuic. J'insinuai ce regret discrètement.

— Mais, s'exclama-t-il, nous ne faisons pas fausse route le moins du monde, détrompez-vous ! Notre sujet, nous y sommes en plein! L'Aimé, le cher Aimé, c'est de lui que je parle, bien de lui, pas d'un autre, en parlant de sa mère.

Sa mère ! Comment ! La Morganges était sa mère ! J'eus un soubresaut, et balbutiai, tout déçu :

— Que me dites-vous là? Quoi! l'Aimé, c'est donc Ernest de Morganges !

Il se renversa en arrière, s'esclaffant, près d'étouffer, tandis qu'il glapissait :

— Oh! TAimé, Ernest! Lui! Non, c'est trop drôle! Ah çà! vous êtes fou, voyons! Ernest! ce gros paquet! ce sang de bourgeois !

Et du rire il passait à la fureur, me demandant si je me moquais de lui ,ou si j'étais un imbécile.

J'étais interloqué, ahuri. Je comprenais de moins en moins. Je commençais à trouver son détraquement un peu trop à bâtons rompus, à bâtons de quiproquos mal divertissants rompus sur mon pauvre crâne.

— Mais enfin, ripostai-je agacé, expliquez- vous. Éclairez votre lanterne. Je suis dans le noir et je n'y vois rien.

— C'est parce que, répliqua-t-il, vous êtes d'une impatience puérile. Ne menez pas la conversation. Laissez-moi ce soin. Je sais, seul, par où il convient d'aller. Êtes-vous mon juge d'instruction? Non pas; mais mon catéchumène. N'interrogez donc point. Contentez-vous d'écouter. Tout s'illuminera au bon moment, je vous le promets. Dégustons en paix ces délicieux goujons et, avec eux, savourez les petits papotages que je vais vous servir, goujons aussi, jolis goujons de confidences nécessaires avant l'entrée et les plats de résistance que seront les grandes confidences finales.

Il mangeait maintenante bouchées menues, gourmandes, et en mangeant me répétait :

— Mangez ainsi ce que j'ai à vous dire de la baronne de Morganges. C'est intéressant, vous verrez. Et cela est indispensable pour l'histoire de l'Aimé lui-même, vous en serez bientôt convaincu. Mangez donc de bon cœur. Ce sont friandises. Et ne

vous plaignez pas si je raconte un peu longuement à voire gré. Je ne raconterai que ce qu'il faut, et vous obligerai à reconnaître que je raconte d'ailleurs tout à fait très bien. C'est une de mes coquetteries l

dbypoogle

XHI

Il racontait très bien, en effet, et n'avait pas tort (l'en tirer vanilé, je m'en aperçus vite, et y pris plaisir, malgré ma fièvre d'impatience, malp^rc la inauvaise humeur qui m'énervait tout d'abord, à rester ainsi le bec dans Teau, sans plus ample explication sur YAiméy fils de la Morganges.

Il racontait et ne conférenciait point. Et la preuve, c'est qu'il ne perdait ni un coup de dents, ni une gorgée, grignolant ses goujons en délicat, puis mastiquant son tournedos béarnaise en gourmet consciencieux, et humant le fameux Fleurie 65 avec des clappements de langue au palais et des extases lentes de fin connaisseur. Et il mêlait à hon récit des remarques culinaires, des aphorismes hygiéniques, des apartés d'admiration sur les changeantes splendeurs du couchant qui s'allumaient à la fenêtre, comme par bouffées d'incendie aux fusées de pourpre et d'émeraude dans une brume d'or. Et, un tel brusque jet de lyrisme, lancé

d'un mot, sans y attacher d'ailleurs autrement d'importance qu'à d'autres mois comme ceux-ci, par exemple :

— On ne mange de bon pain que le pain long, fendu, chez les marchands de vin.

— Le Fleurie doit être pelure d'oignon, velours nacarat fané, d'un bouquet près de n'être plus senoible. C'est une Parisienne du monde, à son été de la Saint-Mart .

— On est pessimiste aujourd'hui parce qu'on ne mâche plus.

Affirmations semées à la volée, entre parenthèses, au milieu de la narration qui suivait quand même son cours, mais qui ainsi n'avait rien d'une narration voulue, déduite, et qui semblait bien le bavardage d'un dîneur parlant pour manger à loisir et s'apprêter une digestion légère.

Il racontait de telle maniçre que Tillusion me revint, enlière et charmante, de l'époque évoquée tout à l'heure par le ton impertinent du premier accueil, et la désinvolture talon rouge, dans le décor de ce quai à maisons d'un autre âge, avec son traiteur à l'enseigne de la Vigne beaujolaise et au balcon bàlustré en pur Louis XV.

Il racontait comme on ne raconte plus guère aujourd'hui, allègrement, rapidement, par phrases brèves et lumineuses, que n'embarrassait en ses plis aucune lourde description à prétentions pittoresques, mais où les choses et les êtres vivaient d'un trait net, souligné de commentaires aigus, tou-

jours amusants, souvent spirituels, parfois profonds. J'en éprouvais la sensation très caractéristique, et exquise vraiment, d'échapper à l'heure présente pour me trouver en plein siècle dernier. Il me semblait assister à la- lecture de quelque roman ou de quelques mémoires écrits alors, au style courant, preste, piqué d'anecdotes, relevé d'épigrammes, poudré à la maréchale, et qu'en même temps je feuilletais un cartonnier d'estampes, de pastels vaporeux, de portraits à la sanguine, et tout cela parmi les jeux de raquette d'une conversation jabolante et pailletée entre caillettes, abbés et philosophes à la mode du Neveu de Rameau.

Et ce n'est pas assez dire encore! Car à ces résurrections d'un temps aboli, à ce racontage, en verbe d'autrefois, se mêlaient des élans de mysticité bien d'aujourd'hui, qui arrivaient là par bouffées d'incendie comme celles du soleil couchant, aux fusées d'émeraude et de pourpre dans une brume d'or! Et ce n'était plus alors, pendant un moment, le feuilletage d'estampes, les portraits à la sanguine, la lecture de mémoires, parmi des catiseries d'abbés et de caillettes. C'était le soudain essor d'un apôtre proclamant sa foi, le saut prodigieux d'un subtil métaphysicien plongeant aux plus noirs problèmes. On n'était plus au dix-huitième siècle, ni dans aucun siècle. On voguait, pendant la durée d'un éclair, en plein abîme de l'espace et du temps.

Mais à quoi bon vouloir analyser si mal ce que j'éprouvai si bien? En suggérer le frisson, c'est au moins ce que je désirerais. J'y tâcherai de mon mieux et ne veux rien promettre de plus.

Croire qu'on peut attraper du bout des doigts les fragiles papillons ou les farouches aigles du parler et qu'on les fixera par l'écriture, en noir sur du blanc, c'est folie, et je ne l'essayerai point. La sténographie, le phonographe lui-même y seraient insuffisants et grossiers. Sans compter qu'il y fendrait joindre les mille et un instantanés de la mine, des gestes, des reg-ârds, de tout le corps en hclion à la mobilité pérpétaèlle. Et alors ce qui s'est dit, seulement au cours d'une heure, et sans peiné, et si Buide, si volatil, si impondérable, demanderait combieri de compacts volumes, figés et pesants !

Une sorte de sommaire réduction au piano, traduisant tant bien que mal une immense, variée, ailée, multicolore et polyphonique partition d'orchestre, avec le scrupuleux souci de conserver à peu près la teinte essentielle, et sans trop perdre les rythmes, voilà tout ce qui est loyalement espélable et tout ce que j'oserai tenter.

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