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DEUXIÈME PARTIE

L'accueil fait à Rulutu par ses envieux collègues, quand il leur avait confié ses hontes ambitions .philosophiques, et poétiques et sa foi en un bel avenir, lui avait servi de leçon définitive. Depuis lors, il s'était contenté de manifester son méprisani orgueil sans en donner les raisons. Aussi personne n'avait-il su ceci, qui eût cependant valu à l'orgueilleux un fier succès : le répétiteur d'Ernest de Morganges avait dîné plusieurs fois chez la fameuse et inconnue baronne, et il la connaissait, lui !

La première fois, c'était après la quinzaine de dé^ut des répétitions. Tout de suite| le maître s'était attaché l'élève en lui faisaût ses devoirs, en fumant et gobelottant avec lui; El le gamin avait dit à sa mère, dès le dimanche :

— ïii ne iièiix pas te figurer ce qu'il est gentil

J'aimerais, au lieu d'être en boîte, avoir à la maison un précepteur comme ça. Invile-le donc à dîner pour dimanche prochain. Je veux que tu lé voies.

Huit jours plus tard, ayant reçu une carte parfumée, signée de la baronne, Rututu le superbe * entrait tout de go dans ce qui était pour nous un inaccessible et mystérieux paradis.

L'hôtel à porte cochère, les larbins en culotte de panne et bas de soie, le salon au luxueux et précieux mobilier rococo, ne l'avaient aucunement ébloui, lui, le pauvre pion, au gibus de mérinos et à la redingote élimée (iln'avait pasencorela théorie du frac, ni surtout de frac). C'était riche et beau, sans doute, mais il s'attendait à mieux.

— Au reste, l'homme supérieur est partout chez lui, n'est-ce pas?

La baronne de Morganges, en revanche, l'avait étonné. Il s'imaginait une cocotte^ et surtout une cocotte célèbre, autrement que ça!

C'était une femme du monde, à s'y tromper absolument, et très simple.

Pas de croupe en pouf! Ce qui était alors tout à fait extraordinaire^ et ce qui lui donnait même quelque chose de bizarre, de hors la mode, de voulu dans la simplicité. Une robe flottante, ceinturée d'une écharpe, laissant deviner l'absence de corset ! L'écharpe rose tendre, et la- robe vert pâle, d'un rose et d'un vert extrêmement effacés, presque gris.

La taille était élevée, les mouvements souples et

onduleux, le corps élégamment allongé sans Têtre à l'excès, Tallure générale et de premier aspect faisant songer à quelque Diane de la Renaissance française.

Le visage était d'un ovale fort pur, particulièrement à cause du port de tête, assez en arrière, qui relevait un peu le bas des joues et empêchait le double menton de se dessiner. Les cheveux, d'un beau châtain mordoré, coiffaient le front de bandeaux à la vierge. Le nez était droit, fin, d'ailes palpitantes. La bouche, très petite, souriante, à la lèvre inférieure légèrement plus forte que l'autre, charnue, en cerise, montrait des dents d'une nacre sans doute fragile, éclatante et bleutée. Les yeux étaient doux, humides, vagues; deux violettes mouillées et mourantes.

La voix, musicale, quoique plutôt dans le grave et avec quelques grasseyements qui pouvaient devenir rauques, parlait lentement et nonchalamment. Ce qu'elle disait semblait avoir moins d'importance que la façon de le dire, qui était câline et prenante.

— J'en fus séduit tout de suite. J'ai compris plus tard pourquoi. C'est la voix que je devais lui trouver, à lui !

Mais ce qui le charma autant, à cette première entrevue, ce fut la suprême distinction de cette créature, l'air grande dame^ dont il n'avait pas la moindre idée et dont il prit là,, pour toujours, l'exacte notion.

Et ce qui le stupéfia positivement (car de toute la soirée il n'en revint pas), ce fut l'impossibilité complète, formelle, absolue, d'assigner à cette fempie un âge quelconque. '

— Seul, le double menton, latent, mais, comme disent les métaphysiciens, en puissance, pouvait paraître un indice. Et encore! Ne le voyais-jepas avec un regard prévenu, critique au bas sens du mot, par ce naturel besoin qu'on a de dénîgi^erau moins quelque chose dans ce qu'on estime trop parfait ? Peut-être bien !

A ses visites suivantes, il n'avait même plus aperçu cela. Et alors, cependant, il savait que la baronne de Morganges devait avoir passé la quarantaine, oui, la quarantaine, et .être pour le moins à mi-chemin de la terrible taine voisine ; et il avait parfois observé dans ses yeux de violettes mourantes d'innombrables agonies remontant à quand, à quand, à quels atavismes éteints! Non des années que l'on comptait là, mais des siècles, semblait-il !

— Ah! voyez-vous, c'est là le mystère de cette race divine. Elle le contenait, pas tant que lui, mais lout de même. Et alors, comment leur donner un âge? Ils n'en ont pas, en vérité. Ils n'en ont jamais, à n'importe quelle heure de leur vie. Ça vous a vingt ans, sans doute, ces sarig-bleu de la race élue, et aussi cent peut-être, et des cycles de cent, voilà tout. La durée, avec eux, s'évanouit dans l'éternel.

— Ernest est un enfant vicieux au fond, j'en ai malheureusement la certitude. II lui faudrait une direction appropriée, très intelligente, tout à fait spéciale.

Cela était dit par la mère elle-même, dès la troisième visite de Ru tutu, dit d'une voix douce, sans honte véritable ni tristesse d'une telle constatation. 11 semblait même que le mot malheureusement était mis là par pure condescendance aux idées reçues touchant les sentiments que doit éprouver une mère. Dans l'ambigu sourire dont on l'accompagnait, Fourguisse en lisait couramment le mensonge conventionnel. Sa perspicacité, peut-être trop aiguë, l'induisait même à deviner que la phrase finale voulait être traduite par :

— La direction consisterait, non pas à corriger ce fond vicieux, mais bien à le faire fructifier.

Pour en avoir le cœur net, il avait, à tout risque, répondu subtilement et hardiment :

— Mon Dieu, madame, les plantes vénéneuses ont des fleurs superbes et rares, qui sont l'orgueil de certains jardiniers curieux.

Cette réponse lui avait valu un long regard trouble, où il avait cru voir passer, en furtif éclair, comme une chaude flamme de gratitude.

— Ainsi, en cultivant chez son fils et en aimant cette perversité native, je faisais réellement une besogne agréable à la mère/Pourquoi? Je ne pouvais me l'expliquer. Mais je pouvais en douter encore moins, si étrange que cela me parût.

Une preuve nouvelle lui en fut acquise un autre jour, convaincante. Passant de la théorie à la pratique, il avait vite exagéré ses complaisances envers le chouchou. C'était le temps des répétitions où la fumerie et le gobelottage tournaient en parties de pochardise. Il avait, à ce propos, dit à Ernest, en riant :

— Savez-vous ce que nous faisons là? Du mithridatisme.

Puis, après lui avoir raconté et commenté l'histoire du roi s'accoutumant aux poisons par intoxication lente, il avait ajouté :

— Demandez donc à votre maman, sans avoir l'air de faire allusion à vous, ce qu'elle pense ie ça?

Or, à la visite suivante, la maman, ayant saisi l'allusion, répondait elle-même à la demande par ce simple trait :

— Tous mes compliments, monsieur! Je vois

que vous aimez comme il faut notre petit Mithridate.

Et si Fourguisse avait pu garder encore l'ombre d'un doute sur la façon dont on entendait la direction de l'enfant, il ne devait plus se méprendre à la tendre inflexion de tête dont on soulignait cette claire approbation.

Mais, qu'il ne se trompât point, la preuve définitive lui en fut donnée, pleine et entière, le fameux jour du renvoi.

Certes, le rapport verbal du correct et majestueux père Lhantoine avait su envelopper de voiles épais le motif si scandaleux de cette exécution cependant nécessaire. Pour Thonneur même de sa maison, le marchand de soupe avait dissimulé le pire. Et néanmoins, la baronne n'était pas sans avoir à peu près deviné ce qu'on lui cachait. De cela, Butulu était positivement sûr, rien qu'au lourd et énigmalique regard dont elle avait sondé jusqu'au fond de . l'âme les deux coupables, confrontés en sa présence le soir même. Mais, comme il s'apprêtait, lui, le malheureux pion, la pauvre victime d'un sale complot, à se défendre contre un tel soupçon, la baronne de Morganges lui avait soudain coupé la parole en lui proposant le préceptorat d'Ernest. Et elle lui avait tendu la main, ajoutant avec une adorable grâce :

— Je vous dois bien cela.

Si déterminé partisan qu'il fut du nil admirariy Fourguisse en avait été interloqué. Un moment

même, il s'était senti hésitant, sur le point de répendre non, pris d'une vague épouvante.

— Il me semblait que j'allais entrer en sertice chez une sorte d'abominable et incompréhensible Brinvilliers, et qu'elle me proposait la complicité d'un crime.

Il avait dit oui quand même.

— L'ouragan a de Tattrait pour l'albatros 1 L'hydre sollicite Alcide !

Ne se trompait-il pas> d'ailleurs, par excès d'imagination, en supposant des desseins si antimaternels là où peut-être il n'y avait que faiblesse, précisément trop maternelle? Au moins se devait-il d'accepter, afin de vérifier laquelle se justifierait, des deux' hypothèses. Et enfin, si c'était la plus atroce, quel intéressant et rare sujet d'étude pour un philosophe !

— Sans compter, car il faut avouer les plus bas mobiles, que j'étais sur le pavé, avec la fiaim noire en perspective, et que je trouvais la pâtée et la niche, avec l'offre, en plus, de quinze louis par mois. Et puis, disons aussi les mobiles nobles, et, en mon cas, les tout-puissants, j'avais une tendresse véritable pour ces deux êtres, un peu pour le fruit gâté, infiniment pour la fleur mystérieuse, et je subodorais qu'ils en avaient en retour pour moi. On aime à être aimé, fût-ce par des monstres, surtout par des monstres.

Quoi ! la Morganges, elle, de ratfeclion envers Rututu! Oui, et manifestée très vile, sans barguignage, sans coquetterie même, non en femme qui tient à accaparer tous les hommages, d'où qu'ils partent, mais en âme d'élite qui va naturellement vers une autre âme d'essence pareille. Abyssus abyssum vocat.

C'est ainsi qu*elle lui avait dit, dès le premier jour:

— Si vous le voulez bien, vous prendrez vos repas avec moi, quand je serai seule. Votre compagnie m'est précieuse. J'espère que la mienne ne vous ennuiera pas trop. En revanche, on vous servira dans voire chambre quand j'aurai à dîner le père d'Ernest. Je tiens à ce que vous le connaissiez le moins possible. Ce n'est vraiment pas un homme supérieur, loin de là !

Pouvait-elle faire à Fourguisse une plus exquise et plus flatteuse déclaration d'amitié?

En même temps elle lui proposait une sorte de pacte, comme à un allié, par ces mots, lentement appuyés et pleins de sous-entendus promettant d'intimes confidences:

— Je vous prie, quand je vous présenterai au père d'Ernest, de me garder le secret touchant ce que nous savons sur la perversité de son fils. Nous avons, vous et moi, les idées qu'il faut avoir à ce sujet. Le père d'Ernest n'a pas besoin d'en être instruit. Vous voudrez bien lui soumettre, pour la forme, un plan d'éducation absolument terne et banal. Il y a là comme une hypocrisie, sans doute; mais elle est nécessaire, et je pense pouvoir vous en donner un jour les raisons. En attendant, je vous demande d'être assez aimable et confiant en moi pour vous y astreindre passivement, même sans comprendre.

Sur quoi elle lui avait tendu la main, qu'il avait prise, et audacieusement baisée, en ajoutant celle bizarre réplique (familière, mais de génie, affirmait-il) :

— Oui, Napoléone!

Burlesque appellation féminine qui eût fait pouffer ou se rebiffer une autre, et qui l'avait charmée, elle, au point qu'elle avait bravement rempaumé par cette riposte, en lui pinçant l'oreille comme l'empereur à un de ses grognards :

— Soldat, c'est très bien; le petit caporal est content de toi.

N'était-ce pas le parfait de la bonne grâce? El

pouvait-on ne pas être, après cela, et pour jamais, tout à elle et en tout?

— Ah! mon cher, ils semblent chimériques, ruais ils sont pourtant, ces coups de fondre, en amitié comme en amour. Les électricités ne se combinent pas diiïcremment. Aussi bien, sans nous en douter t ncore, nous nous savions déjà. Elle, c'était la me e, n'esl-ce pas, de mon dieu futur, de don Juan, hî moi, j'étais le nouveau et définitif Sganarelle qu'elle devait trouver pour lui. Ne cherchez pa:>'d'origine, sauf celle-là, au sentiment qui nous jeta, dès Je premier choc, moralement dans les bras l'un de l'autre.

Le fait est que cette explication seule se manifestait plausible. Sans quoi, comment concevoir l'incroyable témérité de cette femme à se lier aussi vite avec un être qu'elle ne connaissait presque pas et qu'en même temps elle connaissait trop, ne pouvant voir en lui, au regard de l'ordinaire prudence humaine, qu'un pauvre déclassé, à coup sûr plein d'ambitions peut-être dangereuses, d'une familière audace un^peu bien effrayante en ses offres de service, et enfin .et surtout d'une apparente et quasi ostentatoire infamie ?

A moins. qu'elle ne fût une pure sotte !

— Et, concluait Fourguisse, la Morganges donnait l'idée d'une sotte à peu près comme la Joconde.

ly

Il fallait même qu'elle eût une fière conscience de sa supériorité et qu'elle l'estimât huchée diantrement haut, pour se permettre d'affirmer aussi net que le père d'Ernest n'était point un homme supérieur, loin de là! S'il n'eût pas été prévenu par ce catégorique arrêt, Fourguisse, pourtant difficile à satisfaire, eût au contraire jugé que l'homme ainsi disqualifié était réellement quelqu'un. Présenté le lendemain à monsieur Langliac- Bardin, il eut besoin de faire appel à toute sa foi en la parole de la baronne pour mépriser de confiance un personnage d'aussi grand air et d'aussi flagrante valeur.

Il savait, par un rapide exposé de la Morganges, que Langliac-Bardin était un bourgeois de vieille et pure bourgeoisie, opulente, commerçante, parlementaire et cultivée, qu'il avait enflé la fortune ancestrale grâce à la force acquise plutôt qu'à l'entente du négoce moderne aux vastes spéculations, qu'il s'était rendu quasi célèbre dans le monde des

affaires en mettant son nom sur la couverture de plusieurs ouvrages remarquables consacrés à des matières économiques, qu'il eût certainement été ministre du gouvernement impérial sans ses attaches orléanistes, et qu'enfin c'était chez lui non seulement une tradition de famille, mais un goût naturel dont il se montrait fier, de s'intéresser aux arts et à la littérature en amateur éclairé. Làdessus, la tête montée par le sévère jugement de la baronne, Fourguisse s'était figuré une sorte de Louis-Philippard, important et vide, tout en façade, d'allure ancien Journal des Débats et Revue des Deux Mondes^ un type cliché dans des souvenirs de lecture, et auquel s'appliquait en toute exactitude la dédaigneuse phrase :

— Ce n'est vraiment pas un homme supérieur, loin de là !

Il fut extrêmement surpris de rencontrer un vieillard plus qu'intelligent, doux, affable, fin, à la conversation nourrie d'idées ingénieuses, grillantes, voire paradoxales, parfois même singulièrement hardies pour un homme de sa caste, jusqu'à dire, par exemple, que nos arts en décrépitude devaient chercher dans la veine populaire leur fontaine de Jouvence, que la suppression du droit d'aînesse était un acheminement à la disparition totale du droit d'héritage, que la mission de la bourgeoisie, après avoir repris en 89 le sol gaulois aux conquérants de race franque, était de le conserver Irahsitoirement comme un dépôt afin de le

restituer plus tard aux vrais propriétaires primitifs, le peuple, dont la bourgeoisie n'était que Télite et Tavant-garde.

Tout cela, sans doute, un peu trop sous forme oratoire, même légèrement académique, et avec le désir manifeste de gagner l'estime intellectuelle d'un auditeur que la Morganges avait présenté en disant :

— Monsieur Fourguisse est un esprit de rare distinction, qui m'a été signalé comme un jeune philosophe d'avenir.

Néanmoins, Langliac-Bardin n'était pas le très ordinaire individu que Fourguisse avait imaginé; et, sans son parti pris d'obéissance passive à la Morganges, il eût éprouvé quelque honte à développer devant un tel homme, comme il le fit, un plan d'éducation absolument terne et banal. Il souffrit même, en s'y astreignant, l'amour-propre froissé d'un sourire vague qu'il surprit aux lèvres du vieillard, sourire qui signifiait si clairement :

— Pour un esprit de rare distinction, en voilà de bien piètres témoignages.

Il est vrai qu'en revanche cette blessure d'humiliation était pansée au baume divin d'un bref regard, lancé à la dérobée par la Morganges, et tout caressant de remerciements affectueux et cramitié récompensante.

Il est vrai aussi que Langliac-Bardin aff'ectail de n'attacher pas une importance capitale à l'éducation du jeune Ernest de Morganges, sem-

blait s'y intéresser seulement comme bon et vieil ami de la baronne, et affirmait en laisser toute la direction et toute la responsabilité à la mère, dont il approuvait d'ailleurs «l'heureux choix». Cela, dit avec une soumission très sincère, montrant à quel point il était subjugué par cette maîtresse, que cependant il n'avouait pas.

En deux ou trois autres petites choses apparut aussi cette absolue dépendance. Telle, Tabsence de tonte mauvaise humeur, quand la baronne lui coupait brusquement quelque harmonieuse période, avec une visible et expresse impertinence de femme jouant aux propos interrompus. Telle, encore, sa prestesse docile à voltefacer d'opinion, quand elle lui décochait un :

— Toujours idéologue, cher ami!

Et, ce qui démolissait toutes les imaginations préconçues de Fourguisse, c'est qu'en ces derniers cas, par exemple, les pensées vraiment originales et d'être supérieur venaient de ce prétendu bourgeois, tandis que la baronne les rabrouait à de vulgaires réflexions d'un bourgeoisisme fort spirituel en tournure et tout à fait plat en substance.

On eût dit, et de cela Fourguisse eut bientôt la certitude, qu'elle jouait à dessein le personnage d'une mondaine à tête de linotte, charmante, mais évaltenée, sans aucun sérieux dans l'esprit, aux préjugés étroits et tenaces sous des dehors frivoles, juste le contre-pied de ce qu'elle était au su de Fourguisse,

EtFourguisse comprit aussi que par là précisément avait du s'établir et s'enraciner la domination, sur ce vieillard, de cette créature, d'autant plus forte que sa supériorité restait prudemment secrète et laissait au dominé tout l'étalage d'une supériorité apparente.

Mais pourquoi tant de machiavélisme? Voilà ce que ne devinait pas Fourguisse. Car, en vérité,, y avait-il donc besoin de cette rouerie à double toile et à fils si compliqués pour engluer et capter un simple Langliac-Bardin, à coup sûr intelligent, même un peu plus qu'intelligent, comme il l'avait constaté, subtil, rompu aux affaires et à la politique, et dont la conquête cependant devait avoir été facile pour une femme si naturellement séduisante? Eût-elle été une niaise, il n'eu fallait pas plus que sa beauté capiteuse, ses yeux indéchiffrables, sa magie mystérieuse de réelle sirène sans âge, pour affoler un tel homme, en qui Fourguisse avait relevé à première vue tous les indéniables caractères de ce qu'il appelait le voué à Vetisorcellement sénile.

Langliac-Bardin avait alors la septantaine environ, et la portait allègrement. Un peu gros et pas assez grand, il était d'une épaisseur qui n'allait pas sans une sorte d'élégance, l'élégance particulière à certains percherons trapus. Les cheveux en toupet, très drus quoique tout blancs, les yeux petits et vifs, la face rose épanouie entre les deux ailes d'argent des favoris larges, il arborait une santé

sanguine où Ton sentait de longues économies, non pas faites par une continence desséchante, mais soigneusement capitalisées par une sage modération. On y discernait la jeunesse, tardivement éclose et enfin libre, d'un tempéra:nent sensuel qui s'était longtemps tenu en bride, et aussi en haleine.

— Ça se met au vert comme vieux cheval, et voilà que le poulain s'y réveille, soûl dé gourme rentrée qui fait éruption. Que par hasard un bon cavalier leur saute alors sur le dos, à ces faux carcans, et ça vous prend le galop, alors, si l'on veut, jusqu'à crever.

Sans compter qu'aux yeux petits et vifs du septuagénaire montait parfois une brume trouble et languide, indice à peu près sûr, dans cet évident sensuel, d'un probable sentimental.

Raison de plus, pour Fourguisse, de trouver inutile la comédie de la Morganges dont l'empire ne lui semblait pas nécessiter tant de méticuleuses précautions.

Ayant pris tout d'abord le parti d'être envers sa Napoléone à la fois très obéissant et très franc, il ne put se retenir d'insinuer la petite pointe de cette critique, dans le bouquet de compliments qu'il lui offrit, après la présentation, sous cette lorme galante et hardie :

— Madame, vous m'avez fait comprendre toute Cléopatre, dont je n'admirais jusqu'à présent que la beauté, et dont je savoure désormais la diplomatie. Mais me permettrez-vous de vous dire que.

sans être un nul comme je m'y attendais, monsieur Langliac-Bardin n'est tout de même pas un César, ni seulement un Antoine?

Quelques gages de confiance prématurée, voire stupéfiante, que lui eût donnés la Morganges, c'était là une observation qui avait tout l'air de vouloir forcer la serrure des confidences vaguement promises. Avec une autre, Fourguisse risquait bel et bien de se faire mettre à la porte séance tenante ainsi qu'un effronté Scapin.

— Mais avec elle, non! J'avais le flair que ma témérité lui plairait, et elle lui plut.

La Morganges regarda longuement Fourguisse, et sourit de comprendre, aux yeux non baissés de l'audacieux, la pensée qui s'y lisait à plein, la pensée toute dévouée, comparant ce regard à celui. d'un serpent en train de magnétiser sa proie, et l'y comparant avec délices. Après quoi, sûre d'avoir là en son pouvoir une ame damnée à qui elle pouvait s'ouvrir, s'entr ouvrir tout au moins, elle répondit de sa belle voix grave, un peu grasseyée, presque rauque, câline et prenante, à mots lents et comme rêvés tout haut :

— Je ne suis pas plus Cléopâtre que monsieur Langliac-Bardin n'est César, ni môme Antoine, en effet; mais (veuillez réfléchir sur ce point, puisque vous êtes perspicace et psychologue) monsieur Langliac-Bardin est marié avec une femme supérieure, mon vivant portrait.

Parbleu ! oui, la coftiédie apparaissait nécessaire, et habilement conçue ! L'idée en était de génie, et simple comme toutes les idées de génie : lutter contre un ennemi, qui est exactement vous, en se faisant absolument autre, voilà qui emportait l'admiration et pronostiquait le triomphe final. Et sans doute la comédie serait intéressante à suivre, surtout en s'y trouvant acteur I Et peut-être même tournerait-elle au drame, à un de ces drames de famille dont Fourguisse s'était régalé l'esprit en lisant Balzac! Et néanmoins, cela lui était une désillusion.

Ainsi, tant de beauté, de force, de grâce, d'art, de magie, tout ce qu'il avait chimériquement forgé d'étrange et de miraculeux en cette rédivive Cleo-* pâtre sans âge, tout cela ne devait aboutir qu'à une captation d'h&ritage! Et en faveur de qui? De ce vicieux et quelconque Ernest.

u L'Aimé

Quelle chute dans le mesquin !

A moins que ne se justifiât le soupçon de la secrète et obscure haine, vaguement supposée par Fourguisse, où il imaginait la mère détestant son fils, et, sous couleur de le gâter, s' appliquant à le pourrir. Pour arriver, alors, par lui, précoce condamné à mort, jusqu'aux millions convoités? Ténébreuse et monstrueuse horreur, pour le coup, et de quelque beauté sinistre, indubitablement. Mais encore, avec quel pauvre enjeu d'un crime si antinaturel ! Cet argent, toujours, au bout! Pouah!

Rechute dans le mesquin.

— Et cependant un irrésistible instinct m'avertissait que ces hypothèses devaient être fausses. La Morganges qui se laissait entrevoir sous ces espèces vilaines, sans grandeur, ne pouvait être qu'un simulacre. C'est elle qui mentait. Ce n'était pas mon rêve. Je résolus de le lui dire.

Fourguisse mit trois grands mois à s'y résoudre, ayant voulu d'abord chercher tout seul la vérité, avec l'orgueilleux espoir qu'un jour il serait en état de se dresser devant la toute-puissante et de lui parler ainsi, d'égal à égale, comme un prêtre en qui son dieu prend conscience :

— Vous n'avez pas eu en moi confiance pleine et entière. Vous avez eu tort. Je la méritais. Vous m'avez pris pour un être supérieur, mais dans la bassesse; et vous ne m'avez entr'ouvert que les bas artifices de votre conduite, sans me révéler le haut but où vous tendiez. Ce but n'est pas la possession,

pour Ernest ou pour vous-même, de quelques millions, si nombreux qu'ils soient. Ce but, je l'ai découvert. Le voici. Otez votre dernier masque, que vous me donniez comme votre vrai visage, après l'avoir dépouillé des deux premiers. Même, ne Tôtezpas, si vous voulez 1 Qu'importe! Votre vrai visage, je le vois à présent. Il est tel que je l'avais deviné, imaginé. Isis, j'ai soulevé tous tes voiles et je t'adore.

Trois grands mois Fourguisse vécut dans cette intime exaltation lyrique, n'en laissant d'ailleurs rien transpirer.

— J'étais fou, positivement. Parfois je me demandais si je n'éprouvais pas, à mon insu, de l'amour pour cette femme. Mais non! Et la preuve, c'est que la chasteté m'apparut alors comme essentielle, au lieu qu'auparavant elle n'était en moi qu'accidentelle, par frigidité de tempérament et par mépris des femmes. Soudain, et pour jamais, je m'en fis une loi. C'est que je connaissais, confusément, sans m'en rendre encore un compte exact, que je devais garder tous mes trésors d'amour et toutes mes virginités pour le dieu, pour don Juan, vers qui j'étais en route déjà* Car la voilà, la raison pourquoi cette femme me jetait en une telle dévote extase, aussi ardente qu'une passion, presque à m'-A tromper moi-même. Je la croyais l'Isiset que l'isis est femelle. Mais l'isis est mâle, comme vous verrez. Seulement elle avait ceci d'Isis, qu'elle l'avait enfanté, l'isis mâle, notre dieu, don Juan. Je l'igno-

rais, et tout à la fois je le pressentais. Ne me jugiez pas en délire. Tout s'éclairera, vous dis-je.

En attendant, Fourguisse espionnait bel et bien sa déesse.. Oh! pas en l'interrogeant elle-même, fût-ce avec de suprêmes astuces; ni non plus en usant de toute son influence grandissante sur Ernest pour le sonder. C'eût été de la maladroite besogne! Il avait trouvé mieux.

— Un moyen de cuistre ! Mais quoi ! On se bat avec les armes qu'on a.

11 était simplement allé à la Bibliothèque impériale, fouiller le fatras des journaux abolis qui avaient fait jadis pâture d'indiscrétions au râtelier d'aventures de la Morganges quand elle était cocotte célèbre.

— C'était bête comme l'œuf de Christophe Colomb, n'est-ce pas? Quelle couvée, pourtant, dans cet œuf! Couvée de potins, de commérages, de médisances sûrement, de calomnies peut-être, mais de faits, enfin!

Il avait pu, notamment, mettre la main sur un certain pamphlet, aux exemplaires rarissimes, les deux seuls subsistants étant enfouis dans ce capharnaûm où tout est dénichable aux bons dénicheurs.

— Ce pamphlet, du nanan !

Quand même, en tout ce grimoire redéchiffré, il n'avait rien découvert qui lui donnât la clef qu'il cherchait. En revanche, il y recueillait un curieux dossier au moyen duquel il reconstruisait à peu

près la biographie de la fameuse demi-mondaine, maintenant oubliée, et si splendidement digne de ne pas l'être !

Tel quel, avec des lacunes regrettables, et aussi avec une évidente broderie de légende, voici le roman que cela constituait, d'allure assez invraisemblable, mais de fond probablement véridique, même, et surtout, affirmait Fourguisse, dans ses parties d'apparence légendaire.

YI

La carrière galante de la baronne de Morganges avait été aussi brève que lumineuse. Un météore de fulgurante splendeur pendant neuf années, pas davantage ! La chronique en faisait mention pour la première fois en 4851 et pour la dernière en 1860, et, à ces deux occasions, d'une façon caràc-» téristique et particulièrement étrange.

En 4860, la baronne avait quitté la scène de la haute vie, après une suprême apothéose, tout ensemble orgiaque et funéraire.

Dans la journée avaient eu lieu, à la Madeleine, des obsèques extraordinairement somptueuses, où cependant n'assistaient que de très petites et même très sales gens, filles en cheveux avec leurs amants de cœur, rôdeurs de barrière, racaille des faubourgs, tous munis, au reste, d'une carte d'entrée en règle à la griffe de la Morganges. Ils déclaraient aux curieux ne pas connaître cette dame, mais être venus là au prix de cinq francs par tête, qui leur avaient été payés de sa part, et sur la promesse

qu'upe nouvelle distribution d'écus leur serait faite au cimetière contre la présentation des cartes. Ils étaient environ cinq cents, et avaient suivi l'enterrement dans des fiacres mis à leur disposition. En tête du cortège marchait un coupé aux lanternes voilées de crêpe, et dans lequel se tenait seul un ieune homme d'une vingtaine d'années. A Féglise, ce jeune homme avait occupé, seul aussi, tout seul, et en grand deuil, remplacement réservé à la famille du défunt.

Le soir, une fête monstre, avec Champagne à volonté, était offerte aux filles et aux danseurs gagés de Mabille, par la même Morganges, mainte* nant en toilette de bal, à moitié nue, et qu'on remportait chez elle ivre morte.

Le lendemain la Morganges disparaissçiit, pour entrer, disait-on, dans un asile de repenties.

Les commentaires là-dessus allaient leur train, à savoir que le défunt était le père de la Morganges (selon les uns), son dernier amant (selon les autres), et que le jeune homme solitaire était simplement elle-même en costume masculin, et aussi que les funérailles avaient été célébrées à un faux nom, le mort étant un ancien prêtre renégat pour qui la cérémonie religieuse n'avait été obtenue du clergé que grâce à de toutes-puissantes et mystérieuses influences.

D'ailleurs, rien n'étonnait de h part de la Morganges, qui, depuis neuf ans, avait lassé l'étonnement par son existence bizarre.

On l'avait vue révolutionnant le Cirque, où elle s'était exhibée en un mémorable début, à trentecinq ans, non comme écuyère, mais comme écuyer de haute école, en frac. On l'avait admirée, un jour de mi-carême, en Diane chasseresse, sur un char faisant cortège à celui de la reine des blanchisseuses. Son nom s'était trouvé mêlé à deux affaires célèbres, étouffées au reste avant de tourner en procès scandaleux : l'affaire de la rue des Écuriesd'Arlois, de cette maison où certaines nobles étrangères se rencontraient avec des courtisanes parisiennes; l'affaire des frères Briinlzgewein, ces Juifs, marchands de diamants, à qui l'archiduchesse de K. . . avait vendu, par l'intermédiaire de leurs deux maîtresses (l'une étant la Morganges), pour quatre millions de fausses gemmes. On l'avait connue établie bouquetière en plein kiosque sur le boulevard, pendant un mois, après sa rupture avec le fils d'un illustre doctrinaire, conseiller intime des d'Orléans exilés. Comme elle avait un enfant de lui, et qu'il la quittait, forcé par sa famille, pour faire un mariage dans son parti, elle avait renoncé à la riche consolation qu'on lui assurait, et elle manifestait la volonté d'élever son petit en travaillant ainsi qu'une Jenny-l'ouvrière abandonnée. Elle avait été aussi la maîtresse affichée de plusieurs hommes fameux à divers titres, maîtresse opulente du banquier piémontais Ricardi et d'un prince royal de race néerlandaise, maîtresse pauvre du guitariste espagnol Zdagno qu'elle avait ramassé sur la

place publique, à Biarritz, el ayec qui elle s^était promenée une saison en roulotte et dans la misère. On racontait en outre, sous le manteau, par vagues insinuations, qu'un officier de la cour l'avait introduite, déguisée en dragon de Flmpératrice, aux Tuileries. Et que d'autres choses encore, après lesq[u elles il n'y avait guère à se montrer surpris du coup de théâtre sur lequel elle s'était si originalement éclipsée !

Aussi bien était-ce une fin qui semblait à dessein conçue pour répondre à son non moins stupéfiant commencement, et encadrer de la sorte, entre deux inexpliqués, sa prestigieuse carrière de bref et fulgurant météore.

Gomme elle partit sans qu'on sût pourquoi ni pour où, ainsi était-elle arrivée sans qu'on devinât d'où et comment.

C'était en 1851, brusquement, que la baronne de Morganges avait surgi, à la façon d'une comète imprévue, dans le firmament de la galanterie parisienne. Elle y était alors lancée en bombe, sans crier gare, par un excentrique lord irlandais, retour de l'Inde, Mathias AgénorO'Burnham, comte de Gershill, qui du soir au lendemain Finslallait dans un seigneurial hôtel du faubourg Saint- Honoré, avec une maison de quinze domestiques malabaraîs, une écurie de dix pur sang et quatre voitures dont un carrosse de gala, un titre authentique acheté en cour de Rome, des toilettes à pouvoir monter un magasin, et des pierres précieuses

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à s'en faire, s'il lui en prenait fantaisie (et elle l'eut), cuirasser des corsages etgalonner des manteaux.

Plus tard, après tant d'autres aventures, on ne rappela plus même ce début; mais en 1851, il sembla miraculeux, tout bonnement. D'origine, de passé, à cette soudaine conquérante, on n'en connaissait point. On en inventa. Il fut prétendu qu'elle était veuve, de famille respectable, qu'elle avait jusqu'à ce jour vécu honnête et ignorée dans un simple milieu bourgeois (d'aucuns disaient même provincial) où nul ne pouvait soupçonner un tel trésor. Hors de ce milieu calme, elle se serait évadée de plein saut, par un coup de tête amoureux. Certains affirmaient que le lord l'avait rencontrée dans l'Inde, et qu'elle était de ce pays. On la représentait aussi comme de sang européen, mais aristocratique; on parlait de filiation princière, autrichienne, ou russe; on en donnait comme preuve irréfrr.p^able son très grand air, qui n'était pas à nici-. Somme toute, personne ne savait rien; mais il y avait du moins accord unanime pour admettre qu'une pareille créature, tellement extraordinaire, n'était restée si longtemps dans l'obscurité que par sa volonté formelle.

Seule, la malignité envieuse fit ripaille aux révélations soi-disant véridiques d'un immonde pamphlet anonyme, brochure à chantage évidemment, et vite supprimée d'ailleurs (à prix d'or sans doute), où il fut narré tout à trac que la baronne de Mor-

ganges s'appelait en réalité Delphine Vîonchnrd, et qu'avant de gagner le bâton de maréchal de sa fortune présente, elle avait longtemps marqué le pas dans le lamentable régiment de la prostitution la plus basse.

C'est cette ignoble publication, à peine répandue en 1851, complètement oubliée ensuite, à laquelle très peu d*allusions, et très furtives, avaient été faites en 1860, que Fourguisse le furet retrouva en 1866 dans Venfer de la Bibliothèque impériale, grâce à un ami qui occupait là un emploi subalterne.

Ah ! cette brochure, ce qu'elle éclairait de choses, ce qu'elle suggérait! Certes, elle avait été rédigée par un hideux coquin de lettres, et elle suait le venin, et elle puait la calomnie. Mais, néanmoins, tout n'y pouvait pas être mensonge. Le sacripant avait dû être informé à bonnes sources. Fourguisse fut bien obligé d'en convenir, ayant cherché à savoir qui était cet anonyme, et, par son ami le rat de bibliothèque, l'ayant su. Ce n'était autre qu'un très obscur folliculaire, nommé Arsène (jripet, devenu mouchard politique, mort assassiné à Londres en 1857, mais qui, pour publier sa plaquette d'ordures, en 1851, était aussi documenté que possible sur la Morganges; car il avait été l'ami, le commensal, le disciple favori, puis le Judas, du fameux abbé Myrtil de Cruvel, dont Delphine Vionchard avait été la maîtresse, Madeleine non repentie de ce nouveau Jésus.

Vers 1840, l'abbé Myrtil de Cruvel, jetant la soutane aux orties, après s'être livré à des études de baroque exégèse et de magie noire, avait fondé une religion dont le Credo consislait en ceci : le vrai Dieu n'est pas accessible; il est caché derrière un usurpateur, que nous appelons vulgairement Dieu, et qui est en réalité le Diable ; c'est à celui-ci que se sont jusqu'à présent adressés tous les cultes, tous les systèmes de morale, qui sont donc faux ; le vrai Dieu n'a été pressenti que par les athées, mais inconsciemment, et sans qu'ils pussent lui manifester leur adoration, sinon en se révoltant au hasard contre le Dieu vulgaire, ses cultes, sa morale; cette révolte aujourd'hui doit devenir consciente; pour cela, elle prendra, de propos délibéré, juste le contre-pied des cultes et de la morale établis par le consentement universel ; elle érigera en principes de conduite la haine de ce qu'on honore actuellement sous le no^i de bien^ l'amour de ce nfii est honni sous le nom de mal; elle considérera comme criminels et damnés les prétendus vertueux, et comme saints et élus les èoi-disant scélérats; et ainsi l'humanité, victorieuse de l'usurpateur hypocrite qui se fait passer pour Dieu, remontera par un chemin de fange, de ténèbres et de sang, vers le vrai Dieu, au regard de qui les œuvres n'ont pas de valeur propre en elles-mêmes, mais sont simplement des fleurs illusoires ayant la foi pour sève et le symbole pour parfum.

De cette singulière religion, l'ex-abbé se procla-

maît le Messie, et, son dogme mis en pratique, il cherchait ses futurs apôtres et ses gentils convertîssables parmi la plus infâme crapule, dans les taudis à repris de justice, les repaires de voleurs, de souteneurs et d'assassins, les maisons de prostitution de la dernière classe.

Or, en un bouge de Ménilmontanl, à gros numéro, il avait un soir rencontré une merveilleuse créature, alors âgée de vingt ans, et inscrite comme fille publique au service des mœurs depuis cinq ans déjà. Il s'en était violemment épris, l'avait retirée de ce bagne, en faisant sa maîtresse, voulant qu'elle devînt, pour ses disciples comme pour lui, une sorte d'incarnation où s'emblématisait vivante la nouvelle église, affirmant qu'il s'était trompé à se croire le Messie, qu'il s'avouait seulement saint Jean-Baptiste le précurseur et en même temps le Paraclet géniteur, et que le Messie naîtrait d'elle engrossée par lui.

Tout d'un coup ils avaient disparu, elle et lui. La prédication cessait; les quelques apôtres, parasites ou fous, et les rares fidèles, brutes recrutées à prix de godailles, se disséminaient ; bientôt personne ûe se souvenait même plus de la religion avortée et de son prophète, l'abbé défroqué Myrtil de Cruvel.

Eh bien! cette maîtresse, prise au bouge de Ménilmontanl, enfant du ruisseau, fille publique à quinze ans, c'était Delphine !

Le pamphlet n'entrait pas dans tant d'explications

touchant Tex-abbé, dont Thistoire avait été d'autre part retrouvée par Fourguisse. L'anonyme délateur se contentait de dire :

« Après avoir servi cinq ans dans des lupanars de bas étage, elle en sortit pour être la Justine de ce nouveau de Sade, bien digne d'elle. »

Et, avec force détails effroyables, on contait ses précoces souillures, son origine d'ailleurs infâme et la vouant à toutes les boues. Née d'un pègre et d'une truffière, en un bocart borgne non toléré par la police, elle avait débuté comme petite bouquetière à vieux messieurs. Son père en personne l'avait déflorée à dix ans; sa mère l'avait procurée tout de suite après. A l'âge où Ton fait sa première communion, elle sortait déjà de l'hôpital, à jamais pourrie. La lecture de ces ordures entassées vous levait le cœur.

Maïs, de IS^OàlSSl, pendant les onze années suivantes, qu'était-elle devenue? Ici le pamphlet prenait des airs de roman mystérieux, et aux aventures vraiment trop étranges. L'ex-abbé, réduit à quia, aurait bientôt vécu aux crochets de la malheureuse, qu'il prostituait clandestinement, en de secrètes orgies, sous prétexte de conciliabules évocatoires et initiatiques. Il s'était remis à la magie noire, faisait apparaître le marquis de Sade et don Juan, célébrait des messes charnelles dont sa maîtresse était l'hostie. Il la tenait ensuite cloîtrée, un assez long temps, en province, dans un château dont ils avaient tous deux ensorcelé le châtelain.

Puis ils revenaient à Paris, où ils vivotaient deux ou trois ans, des sommes dues à leur malpropre escroquerie. Finalement, le lord irlandais, excentrique, nouveau débarqué, jeune et fou, curieux de cabbale, s'était un jour laissé conduire chez une sorte d*hiérophante, aux Batignolles, lequel hiérophante n'était autre que l'ex-abbé, recommençant par misère ses pratiques de magie noire, avec messes orgiaques; et là, une vente avait eu lieu, de Delphine VioQcliard, par les soins de Cruvel, à 1res haut prix, après des séances de magnétisme, des soûleries au haschisch, des prélibations de monstrueuse débauche, où l'on affolait le naïf et richissime insulaire en lui tenant avec un art infernal la dragée haute.

« Et quelle dragée I » concluait Tabominable plumitif, abominable, mais non sans prétentions au style métaphorique. « Quelle dragée ! Une dragée rance; car à l'heure qu'il est, la Vionchard, soidisant baronne de Morganges, est désucrée par sept lustres au moins. Une dragée rance, oui, dont l'amande a été dès le plus jeune âge l'habitacle favori du ver de la plus sale luxure ! Une dragée, pour mieux dire, qui ne doit plus être que de la saiive concrétisée, la salive de toutes les bouches payées et payantes qui depuis toujours la sucent en s'y empoisonnant ! »

— Non, tout cela ne me donnait pas la clef que je cherchais à l'énigme présente. Mais je trouvais diablement mieux, n'est-ce pas? Et que devenait même le problème actuel, parmi ces tourbillons d'aventures? Moins que rien, en vérité. Voici mon idole, un moment descendue de son socle par mes niaises suppositions, qui se redressait superbe devant moi, magnifique pâture à ma fringale psychologique, digne objet de mon culte, sphinx aussi sphinx que je l'avais d'abord rêvée, plus encore, dans une féerie d'aventures, dans une gloire de légende et de mystère !

Fourguisse avait tout de suite compris, en effet, que l'affaire des millions à conquérir sur Langliac- Bardin n'était qu'un incident, pareil à beaucoup d'autres sans doute, dans cette existence si remplie. Un coup de cartes, une partie de plus, en une carrière de joueur, pas davantage! Si la chose restait curieuse à observer, ce n'était pas en elle-

même, c'était comme indice possible de la martingale suivie par ce joueur. Car il ne se pouvait pas qu'il n'y en eût pas une ! La Morganges, sans cela, devenait quoi? Une vulgaire femme galante. Elle, ne se résumer qu'en ce peu, ce rien, elle, son Isis, allons donc ! Pour un esprit superficiel quelconque, oui; mais non pas pour un Fourguisse ! II se devait, lui, à lui-même, de débrouiller cet apparent chaos, de le réduire en lois, d'en découvrir l'occulte philosophie.

II raisonna, déduisit, induisit, hypothétisa, intuitiva (selon son expressif barbarisme), finalement trouva.

— Et tellement juste, que la Morganges, après cette effraction d'elle-même, ne pouvait plus avoir à me refuser aucune confidencQÎ II lui fallait, ou me supprimer comme pouvant deviner tout, ou ne faire qu'un avec moi en ne me laissant rien à deviner. C'est à ce second parti qu'elle s'arrêtera, pensais-je, si son génie est à la hauteur où je le place, trop parfait pour se sentir jaloux du mien. Elle agira sûrement avec moi comme le Dieu personnel et conscient, au cas absurde où il serait, eût agi avec, par exemple, un Spinosa.

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toutefois, à vrai dire, Torgueilleux logicien Fourguisse s'était aussi quelque peu conduit en bas policier, corroborant ses hypothèses par de patientes enquêtes et son intuitivisme par un astucieux filage. Il ne s'en cachait pas, d'ailleurs, et de cela encore tirait vanité.

— Vidocq a du bon. Le monsieur Dupin, du grand Poe, ne se borne pas à échafauder des arguments. A tous deux, des faits sont nécessaires. Le tout est de savoir choisir ces faits.

Or, lui, il en avait choisi, subtilement et magistralement, quelques-uns, que voici.

D'abord, Langliac-Bardin était marié pour la seconde fois, et avait, de sa première femme, une fille unique, présentement âgée de douze ans, et possédant, du chef de sa défunte mère, née de lJrivard,.un douaire inaliénable de six millions. C'est cette première femme que Langliac-Bardin

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avait épousée en 1854^ lors de son éclatante rupture avec la Morganges, qui s'était alors établie bouquetière sur le boulevard, jouant la Jenny-Fouvrière abandonnée*

L'union avec la nouvelle madatne Langliac- Bardin, née Marsheimer (de la famille des fameux banquiers alsaciens), datait de 1857, et s'était faite sous le régime dotal avec communauté d'acquêts.

L'homme apportait une fortune de quatre millions, plus les revenus du patrimoine appartenant à sa fille, revenus dont il jouissait jusqu'à l'émancipation de la susdite pa majorité naturelle ou mariage. La femme avait pour dot des propriétés évaluées à deux millions, et une part d'un tiers dans la hanque Marsheimer, part estimée à deux millions cinq cent mille francs, les deux autres parts restant aux mains de ses deux frères qui continuaient à gérer la banque. Chacun d'eux, en outre, possédait aussi personnellement des propriétés équivalentes à celles que la fiancée avait reçues en se mariant.

Le frère aîné, Charles, était célibataire. Le cadet, Maurice, était veuf sans enfants, et très maladif.

Somme toute, si la famille entière des Marsheimer venait à s'éteindre, sauf un membre, le survivant se trouverait à la tête de six millions en biens meubles et immeubles, et d'une maison de l^anque au capital réel, et immédiatement liqui-

dable, disait-on, de sept millions et demi pour le moins.

Madame Langliac-Bardin, après une fausse couche malheureuse, tout à fait terrible, avait été déclarée, par les médecins les plus sûrs, presque irrémédiablement incapable de grossesse nouvelle, sous peine de mort.

— Je vous donne ces détails tout à trac, brutalement, et ils vous paraissent sans doute fort arides. Notez-les avec soin toutefois et mettez-les en bonne place dans votre mémoire. J'ai l'air d'un avoué escomptant des espérances et qui fait danser les millions en danse macabre. Mais il le faut bien, si vous voulez comprendre la Morganges, et par elle, notre héros, l'Aimé. Patience! Nous arrivons bientôt à lui. Tout nous mène à lui, tout, ne l'oubliez jamais.

Tant de millions d'ici et de là auraient troublé la visière au premier venu, et il aurait conclu, sans plus attendre, au très naturel désir d'une femme galante sur le retour voulant s'y tailler une retraite opulente. Gomment? Par quelles intrigues? Ceux de Langliac-Bardin, et même ceux de sa fille dépossédée, possible encore! Ceux des autres, vraiment peu attaquables! Raison de plus pour que l'histoire fût intéressante, des machinations employées à y parvenir! Mais même cela, ce prodigieux romau d'affaires, ne lui semblait pas suffisant, à lui, Fourguisse, pour constituer la suprême aventure de sa Morganges. Il la voyait plus grande encore que

SOUS cette figure de goule financière, déjà si énorme. Et il avait raison.

— Rêver Taccaparement de tout cela uniquement à. son profit! Elle, peuh! Après en avoir déjà tant fondu dans ses caprices, des millions, qu'importaient ceux-là encore I

Et pourtant elle se conduisait comme si elle n'avait pas d'autre but. Car non seulement elle avait renglué Langliac-Bardin en 1860, et cette fois de façon définitive, ayant alors disparu tout à fait de la vie galante pour se consacrer à cette unique capture, et Ton a vu avec quels raffinements de précaution; mais en outre elle manœuvrait du côté des Marsheimer eux-mêmes, à l'insu de Langliac-Bardin, et non sans raison, bien sûr.

Gela, c'est comme petit Vidocq filettr que Fourguisse l'avait appris, et il en était fier. Car il y avait doublé le Vidocq d'un monsieur Dupin à la Edgar Poe, se servant des trucs les plus simples, parce qu'une femme telle que la Morganges devait avoir recours aux défenses précisément les plus simples aussi. Il avait observé que, les jours où venait Langliac-Bardin, c'était à l'heure juste, toujours, du milieu de la classe faite à Ernest, et qu'alors la Morganges arrivait parfois du dehors, en retard, à pied, sous prétexte d'une promenade au grand air, et en femme insoucieuse du temps, qui avait laissé s'écouler dix ou quinze minutes de plus sans y prendre gard^. Il s'était dit :

— ^ C'est ce moment-là, sans aucun doute, qu'elle

choisit pour faire je ne sais quoi dont ni Langliac- Bardin ni moi ne devons être instruits, et pour le faire dans les environs.

A trois reprises il avait donc manqué sa classe, en demandant le secret de sa fugue à Crnest; et, posté, dissimulé (oh! tout bêtement, sans grime, regardant de loin avec une jumelle et suivant à plus de trois cents pas), il avait vu la Morganges entrer chez une fleuriste des Champs-Elysées, d'où sortait régulièrement, quelques instants plus tard, un monsieur d'une cinquantaine d'années. Il était alors, un jour, allé à la Bourse, se faire montrer les frères Marsheîmer, et il avait reconnu l'homme à la fleuriste sous les traits de l'aîné, Charles, le célibataire.

Pourquoi ces rendez-vous? Peu importe. Le principal, c'était de savoir qu'ils avaient lieu. Et, certainement, ils en supposaient d'autres. Quand? Où? Questions sans grand intérêt non plus. Le fait patent, et grave, c'est que la Morganges connaissait Charles Marsheimer, clandestinement.

— Et fichtre pas pour le plaisir de faire simplement joujou, n'est-ce pas?

Donc, conclusion logique et irréfutable : elle travaillait de deux côtés en vue des millions.

— Mais pour elle seule, en rate retirée du monde et guignant un hollande à la croûte d'or! Tralala! Encore un coup, et si d'or que fût ce hollande-là, je n'en croyais rien.

Et, encore un coup, il avait raison, le toqué, le

rêveur à folles imaginations, le lyrique épris de son Isîs et voulant la prendre enfin, comme il disait, en flagrant délit d'Isisme!

— Parmi les faits que j'avais ramassés d'autre part et qui me servirent de pierre de touche à mes hypothèses, voici les deux capitaux, les deux essentiels. Attention! Nous y touchons, au terme de nos vagabondages, qui n'en sont pourtant pas, je vous le répète. Garde à vos! Présentez armes! Je vais vous le montrer enfin, l'Aimé !

Une fois par semaine, le vendredi, la Morgànges sortait et restait toute la matinée dehors. De quoi elle ne se cachait nullement, à personne. Tout le monde à la maison savait que, ce jour-là, madame allait, en grand deuil, au cimetière du Père-Lachaise, porter des fleurs et prier sur la tombe de sa famille. Elle s'y faisait conduire à neuf heures, dans son coupé, qui revenait la reprendre à midi moins le quart. Tel était le premier fait, si essentiel, au dire de Fourguisse.

Le second, non moins capital, c'est que la Morgànges, parmi beaucoup de bijoux très précieux qui, mis tour à tour, lui faisaient de changeantes parures, eu arborait toujours un immuable, qui pourtant n'était qu'une simple broche en fer d'apparence brute et fruste, encadrant un portrait sans aucune valeur artistique, et plutôt même de très mauvais goût, un daguerréotype colorié. Le seul attrait qu'il dût avoir pour elle tenait évidemment au souvenir de la personne portraiturée. Un frère,

à n'en pas douter; car son visage ressemblait, par le regard surtout, au visage de la Morganges. Visage, d'ailleurs, sans âge fixable non plus, jeune, d'une jeunesse qui semblait avoir toujours été et devoir toujours rester identique à elle-même. La plupart du temps, cette broche demeurait enfouie sous les dentelles et les touffes de rubans dont la Morganges aimait à se pomponner l'entre-deux du corsage. Fourguisse ne l'avait distinguée qu'au bout d'une quinzaine, et encore très à la dérobée ! Il lui fallut appliquer son attention à tâcher de la revoir. Il y parvint. De coup d'œil en coup d'œil, il la vit enfin de mieux en mieux. Un soir, par chance, il put la contempler assez longuement, et alors la ressemblance constatée, entre ce portrait d'homme et la Morganges, notamment entre les regards, le stupéfia en le charmant. Il osa le dire. On lui répondit, en coupant court à plus amples explications :

— C'est un frère que j'ai perdu.

Et elle parla d'autre chose, en ramenant un brouillard de dentelles sur la broche.

— Le vendredi suivant, à tout hasard, je revi- ►locquais. Ah! cette fois, par exemple, en Vidocq *;lassique. J'étais allé chez un ami, me camoufler, fjomme disent les gens de la rousse. Un mac-farlane tiop grand pour moi, un cache nez me montant jusi[iraux yeux, des besicles en verres fumés, une cas- (jiiette à oreillettes, et des frusques en lapon pour me simuler un ventre. J'étais méconnaissable. Mon

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