CINQUIÈME PARTIE
Je ne sais trop quel effet aura produit le manuscrit philosophico - chimico - cosmético -anecdotique de Fôurguisse, aux personnes d'intelligence aiguë et de bonne volonté qui n'auront pas craint de le prendre au sérieux et de le lire avec une patiente et subtile attention. Mais, si intense que je puisse imaginer cet effet chez elles, il est peu probable qu'elles en aient ressenti une excitation cérébrale comparable à celle dont je fus alors l'objet. Dans l'état de profonde griserie où m'avait laissé le verbe si capiteux de Fôurguisse, dans la fièvre d'attente où haletait ma curiosité, désaltérée à demi et assoiffée d'autant plus, j'offrais une proie facile à ces bizarres enchantements; et leur obscurité même et jusqu'à leur folie n'en opéraient que mieux sur moi. J'avoue donc humblement, et en toute sincé-
rite, et sans la moindre fausse honte, qu'à cette lecture ma griserie tourna en soûlerie complète et ma curiosité en une sorte de prurit presque frénétique.
Je passai d'abord des jours et des nuits à m'abîmer dans l'étude de ces fragments, à vouloir comprendre parfaitement chacun d'eux pris à pail, à essayer ensuite de combler les lacunes qui les séparaient les uns des autres, à réunir par ma pensée personnelle les disjecta membra de cette [)enséc étrangère et en lambeaux. La table des malièros de la Biochimie me donna notamment l'illusion de reconstituer toute une partie du livre, la plus importante sans doute, celle au moins qui me paraissait se tenir le mieux. Les propositions, à l'appareil spinosiste,' délectèrent mon goût pour la métaphysique. Plus d'une fois, à la lueur de la « préface en style courant », j'eus la certitude d'y voir clair en cos îcaèbres. Enfin, et surtout, pour me guider à travers les cercles de ce véritable enfer intellectuel, j'avais, en guise de Virgile, la vivante présence de Fourguisse, qu'il me semblait sentir toujours à côté de moi, me parlant, mi'encourageant. me rendant l'espoir quand l'espoir m'abandonnait, et me montrant au bout du voyage, parmi les nues et les étoiles, laBéatrice promise, la figure radieuse, éaigmatique, ambiguë, voilée, mais bientôt dévoilable, la figure de l'Aimé, eti qui mon rêve fondait don Juan, Gabriel, la Morgaifgés et je ne sais quel apocalyptique fantôme à face d'Absolu.
Une grande semaine cette soûlerie me tint, dont j'ai parlé tout à l'heure, et que je viens de si mal exprimer. La semaine passée ainsi, et aucune nouvelle ne m'arrivant de Fourguisse, c'est alors la curiosité en prurit frénétique, irrésistible, qui me travailla. Cet Aimé, ce Gabriel, cette Morganges, qui à mon imagination surchauffée apparaissaient à travers lui, presque hors du monde, hallucinatoires, abstraits, j'avais besoin de les voir en réalité, ou que du moins il me fût permis de m'entrelenir avec lui qui les voyait, de l'interroger à leur sujet, de lui demander ce que signifiait telle ou telle anecdote du manuscrit, à quelle date elle se devait placer; j'avais besoin qu'il prévînt même mes questions, qu'il me les racontât agissants et vivants, qu'il m'affirmât en quelque sorte leur existence par la sienne, ne fût-ce qu'au moyen d'une lettre. Et rien ! Quinze jours s'écoulèrent. Pas un mot de Londres ! Pourquoi? Pourquoi? Qui sait si Fourguisse n'était pas mort? Et eux, qui sait même s'ils avaient jamais vécu, après tout? A certains moments, je me surprenais à en douter. Je me forgeais des chimères absurdes : que Fourguisse avait invenlé ces êtres fabuleux, qu'ils étaient seulement les incarnations symboliques de ses théories. Ou bien, s'ils étaieni, en effet, je me mettais à craindre alors qu'il ne se fit un pervers plaisir de me les avoir révélés et de ne point me les laisser connaître. Bref j'étais littéralement détraqué.
Au bout d'une quinzaine, n'y pouvant tenir,
exaspéré d'un silence si abominablement injuste, convaincu d'ailleurs que Fourguisse excuserait plus lard ma désobéissance expliquée, et qu'il en trouverait assez la raison (telle je me la donnais) dans mon affectueuse inquiétude à son égard, je résolus d'enfreindre ses ordres et de pousser une pointe furtive jusqu'à la rue Basse-Montfaucon. En toute franchise, je cédais surtout à un impérieux appétit de me donner, à mes propres yeux éveillés, la preuve que tout cela n'était pas un caucheniar, et qu'au moins la Vidalencq, elle, se manifestait en chair et en os, personnage réel.
J'y allai à la brune, entre chien et loup, devant que les réverbères ne fussent allumés. Regarder la maison en passant, à la dérobée, apercevoir la Vidalencq sans en être aperçu, cela me suffirait. Je n'exigeais pas davantage; mais il me fallait au moins cela.
Un coup de poing en pleine poitrine ne m'eût pas collé au mur, plus suffoqué, les jambes plus flageolantes, le cerveau plus vide, que ne le fit cet inattendu spectacle, auquel je refusai d'abord de croire, duquel pourtant je dus bien constater l'indéniable existence : boutique, hôtel, devanture et fenêtres, tout était clos hermétiquement!
Un soudain rayon d'espoir, toutefois! Peut-être la marchande de bric-à-brac ferme-t-elle ainsi toujours de bonne heure, par avarice? Peut-être l'hôtel est-il sans clients? Peut-être la Vidalencq est-elle malade?
Je cours au vieux bouquiniste et je m'informe auprès de lui.
— Est-ce que l'hôtel des Deux-Pies n'est plus ouvert?
— Non, monsieur, vous voyez bien.
— Depuis longtemps?
— Dix à douze jours.
— La patronne n'est pas morte?
— Elle ne l'était toujours pas quand elle est partie^ Seulement le petit n'avait pas très bonne mine, ni la grand'mère non plus. C'est tout ce que je peux vous dire.
— Quel petit? Quelle grand'mère?
Je ne sais pourquoi, ce petit, je me figure que c'est Gabriel, et, la grand'mère, que c'est la Morganges. Idée insensée, bien sûr! Mais je l'ai, telle quelle. Et ma question dernière en a été tout émue, tremblante, angoissée, passionnée. Cela rend le bouquiniste méfiant, et il rompt les chiens par ces mois de congé :
— Ah ! mais, assez, assez, n'est-ce pas? La Vidalencq reviendra un jour ou l'autre. Sa maison n'est pas à vendre ni à louer. Et la vieille n'aime pas bien que les voisins s'occupent tant que ça de ses affaires. Elle n'est pas bonne quand elle vous en veut, fichtre! Bonsoir, monsieur.
Si peu encourageant que fût ce début d'en(iuête, je ne renonçai pas à la poursuivre. La rue Basse- Montfaucon devint ma promenade quotidienne, avec slalion devant l'étalage du bouquiniste. Que diantre! Je finirais tout de même par lui desserrer les dents, à ce tombeau des secrets^ comme disait son enseigne d'écrivain public! D'abord, il fallait bien qu'il me parlât, pour me vendre ses bouquins. Je feuilletais. Je marchandais. Je ne passais pas de jour sans acheter. A peu de frais, au reste! Les occasions les plus rares, de son rayon étiqueté livres curieux, portaient au dos des reliures un prix toujours abordable, variant de cinquante centimes à trois francs. Quand c'était ce maximum de trois francs, le bonhomme clignait de l'œil et faisait la bouche en cul de poule; puis, secouant la poussière de la tranche, me murmurait à l'oreille avec un air mystérieux :
— Oh ! ça, monsieur, ça, vous savez, introuvable. S'il n'était pas rogné, il vaudrait cher.
Et, après quelque marchandage, il me laissait prendre Tîntrouvable à deux vingt-cinq, non sans soupirer :
— J'y perds cinq sotis. Enfin!
De l'hôtel des Deux-Pies et de ses hôtes, par exemple, je ne soufflai plus mot, courageusement, pendant une bonne semaine encore. Il s'agissait, avant de revenir à la charge, de capter tout à fait la confiance du père Parignon. J'y arrivai par mes achats, par mes marchandages surtout, qui lui faisaient dire :
— Tous vous y connaissez, vous !
En encre, en plumes et en papier aussi, paraît-il, je m'y connaissais, l'ayant félicité sur son attirail d'écrivain public, un jour que je l'avais trouvé à*la besogne. Il fignolait une page, sur papier ministre, avec une plume d'oie, et d'une encre très noire. Je m'étais extasié, très sincèrement d'ailleurs.
— Où diable vous procurez-vous des matières et des instruments de travail aussi parfaits?
— Ah! monsieur, le bon papier, il n'y en a plus. Celui-ci est encore le meilleur. Il vient d'une petite vieille boutique que je connais, au Marais. Pour ce qui est des plumes d'oie, je les taille moi-même, îiu canif. Qpant à mon encre, elle est unique à Paris. Je la fais. Personne ne sait la faire comme moi. Après moi, bonsoir! Mon concurrent, là-bas, s'imagine que son secret vaut le mien. Il fabrique
son encre aussi. Du cirage, monsieur, et du cirage gris! Son encre, son secret! Pauvre andouille, va! Tandis que moi...
Et il traçait, en effet, ses pleins et ses déliés d'un noir pur, net, gras et luisant. C'était admirable, certes, et j'admirai, ce qui me valait des phrases de ce genre :
— Ce n'est pas commun, monsieur, croyez-moi, les gens qui savent ce que c'est que de la vraie encre. On en a la passion, dame, ou on ne l'a pas, voilà tout.
Eh bien ! celte passion, je l'avais !
La sympathie, déjà semée, germa soudain. Quelques petits verres pour l'arroser ne furent pas de refus. Ils hâtèrent la floraison de la confiance, dont je me décidai finalement à risquer la cueillette.
— Un qui s'y connaît encore mieux que moi en tout ça, bouquins, papiers, plumes, encre, oui, mieux que moi, pour sûr, et, ma foi; presque aussi bien que vous, c'est mon ami Fourguisse. En voilà un, de sérieux amateur!
— Fourguisse? Qui ça, Fourguisse!
L'élonnement n'était pas joué. Parignon ignorait
évidemment le nom de Fourguisse.
— Mais, repris-je, vous savez bien! Mon ami de l'hôtel des Deux-Pies, parbleu 1
— Ah ! le petit rigolo toujours en habit?
— Parfaitement.
— 11 s'y connaît tant que ça?
— Gomme je vous le dis.
— Eh bienl il n'en a pas l'air. Jamais il n'a fourré le nez dans mon étalage. Et plus de cent fois il m'a vu écrire, sans avoir l'idée seulement de s'arrêter une minute, de venir regarder.
— Oh ! il n'a peut-être pas le loisir.
— Ça, c'est vrai. Toujours absorbé, ce palloquetlàl Toujours pressé! Il ne vous dit même pas bonjour. Toujours pressé comme un lavement. C'est quelque savant, je me figure, n'est-ce pas? Un médecin, qu'on dit, dans le quartier. Moi, je penche plutôt pour un magnétiseur. Avouez que je n'ai pas tort, hein?
Le père Parignon m'interrogeait, moi ! Tout allait au mieux. Je n'avais plus mine d'être un questionneur indiscret. Je devenais le questionné. J'y fus complaisant. Et mes réponses me permettant d'en solliciter d'autres en retour, je pus glisser quelques demandes, astucieusement, négligemment, sans paraître plus curieux qu'il ne fallait, sans effaroucher le bonhomme, mais au hasard de la conversation à bâtons rompus, histoire de bavarder I
J'appris ainsi, en plusieurs fois, peu à peu, par détails à la débandade, tout ce que le père Parighon pouvait m'apprendra sur Thôtel des Deux-t^îés et ses hôtes, et vraisemblablement tout ce qu'on en devait connaître dans la rue Basse-Montfaucon.
Pour lui, en somme, ce n'était pas grand'chose de net, surtout dans ses premières révélations, et à diverses reprises il s'étonna même de l'intérêt que je semblais dès alors y prendre, quand je ne me surveillais pas assez en l'écoutant.
Pour moi, j'avais précisément peine à me sur- /eiller la plupart du temps, à cause des jours soudains que ses racontars m'ouvraient sur la vie ie Gabriel et de la Morganges. Dans de menus faits, qu'il donnait souvent comme sans importance, je voyais, j'entrevoyais au moins, je devinais, j'ima- {finals des séries entières de choses où se passionnait mon allenlion.
Même, plus était vague ou inexplicable ce que
me disait le bonhomme, plus cela m'induisait en de précises et possibles explications, ou en d'étranges hypothèses. ï)ans Fétat de curiosité non satisfaite et d'exaltation où me tenaient toujours et le souvenir des confidences si substantielles deFourguisse et la lecture incessante de son manuscrit aux si suggestives anecdotes, tout prenait un sens à mes yeux, ou plutôt je voulais (jue tout en eût un ; et ainsi je me forgeais, sur des données souvent quelconques, un roman captivant et mystérieux.
Ce qui me reridait ce roman d'autant plus captivant et mystérieux, c'est qu'à travers ces données quelconques fournies d'abord par le père Parignon, il y eri avait une tout à fait capitale : la présence de la Morganges dans cet hôtel borgne, dans cette rue lépreuse.
Comment, par quel chemin, quelles aventures, pourquoi, était-elle venue échouer ici, celle que le récit de Fourguisse avait laissée installée en son hôtel à larbins et à équipage, celle qui alors était lu glorieuse et triomphante baronne de Morganges? Je ne pouvais m'en faire absolument aucune idée. J'en étais réduit aux suppositions les plus chimériques, les plus absurdes.
Car non seulement la Morganges était bien une des locataires de la Yidalencq; mais elle y était sous les espèces d'une créature ne ressemblant en rien à la radieuse déesse représentée par Fourguisse ; elle y était celle que le bouquiniste avait désignée de ce nom, sî improbable pour elle :
— Lagrand'mère!
Cette pensée insensée que j'avais eue alors, en la trouvant insensée, et sans pouvoir m'en défendre, à savoir que la grand'mère signifiait la Morgànges, cette pensée se manifestait exacte au contrôle des détails fournis maintenant par le bouquiniste.
Et en même temps, pour achever d'épaissir les ténèbres du cauchemar où je bâtissais le plus fou des romans, la Morganges présente en cet hôtel des Deux-Pies, la grand'mère dont le petit était évidemment Gabriel à l'estime du bouquiniste, cette invraisemblable Morganges, le père Parignon affirmait ne l'avoir jamais vue.
Mais le roman que jMmaginais de la sorte, il n'est pas utile que j*en fasse part ici, n'écrivant pas l'histoire de mes songes. Chacun pourra inventer l'histoire des siens, en imaginant aussi le roman que lui inspireront les données quelconques du bouquiniste, et cela vaudra beaucoup mieux.
De ces données, recueillies comme je l'ai dit, en plusieurs fois, à la débandade, et par de patientes astuces, je me bornerai seulement à extraire un récit assez clair et suivi, autant que possible. A la lueur des confidences parlées de Fourguisse, et des anecdotes consignées dans son manuscrit philosophique, on tâchera de reconstruire tant bien que mal l'existence de Gabriel et de sa mère pendant les quatre années qui vont de 1871 à 1875. On y tâchera, ainsi que j*y tâchai moi-même, à tâtons et dans une demi-obscurité, parfois en pleine
nuit, ne connaissant pas ce qui s'élait passé df^puiH 1868, date de rentrée de Fourguisse dans la famille Langliac-Bardin. Le fameux Breviarium annoncé dans une de ses dernière? ettres (octobre 1875; el qui devait être le mémorial de la période commençant en 1868, ce Breviarium^ si ardemment souhaité par moi, je l'attendais toujours, héla«! et toujours sans recevoir de Fourguisse la moîndrie nouvelle, pas même signe de vie. 11 faudra donc qu'on l'attende comme je l'attendais.
Qu'on veuille bien se reporter à la description de la rue Basse-Montfaucon, consciencieusement faite au début de ce livre; qu'on se figure l'hùtel des Deux-Pies, vu seulement de l'extérieur, devanture et volets clos, avec son enseigne grinijante, unique reste de vie sur ce tombeau; qu'on se rappelle en même temps la Morganges et le Gabriel montrés par Fourguisse; et résumons les confidences telles quelles du père Parignon, en faisant aux impatients grâce des innomSmbles digressions bouquinières, calligraphiques, voisineuses, et autres, voire calembouresques, dont il enguirlandait sa causerie, jusqu'à dire parft^is, pour bien prouver qu'il n'était pas une U-Ar. :
— Enfin, de petit verre en petit verre, vous me les tirez tout de même du nez, les vers I
Le père Parignon était établi bouquiniste et écrivain public rue Bassè-Montfaucon depuis quarante ans, et il avait toujours coonii l'hôtel des Deux-Pies et un bric-à-braç au numéro 7, et toujours des Auvergnats tenant le bric-à-brac et rhôtel. Aussi n'avait-il pas été surpris, ni personne non plus dans la rué, de voir s'y installer, en 1871 , la Vidalencq, une Auvergnate encore. C'était la tradition.
En revanche, tout le monde avait jaboté, et ferme, que la nouvelle propriétaire (car la Vidalencq, on l'avait su, achetait là maisori) estimât lécessaires des réparations à cet immeuble, le meilleur de la rue parmi les anciennes bicoques. Mâtin! Elle avait- donc le sac, celle-là? Et c'était une drôle d'Auvergnate, de jeter ainsi son argent par les fenêtres!
Car elle l'avait jeté par les fenêtres, positivenent, par les fenêtres du premier étage. Des
briques, de bonnes briques toutes neuves, des cloisons, de braves cloisons pas du tout vermoulues, des cheminées en simili-marbre renouvelées il n'y avait pas encore huit ans, des malons en beaux carreaux octogones nullement usés, tout cela par les fenêtres avait passé dans la rue, emporté comme gravats et démolitions. Bref, quatre chambres et trois cabinets, qui formaient l'étage, avaient été chambardés pour faire place à deux grandes, larges et hautes pièces.
Et ces deux pièces, on les avait raclées, lavées, peintes, tendues, parquetées, oui, parquetées en chêne. Et dans chacune on avait construit une cheminée en vrai marbre. Et des tapissiers étaient venus mettre là en ordre des meubles superbes, amenés dans une énorme voiture de déménagement, et des rideaux de soie, et de la moquette, et deux toilettes, et une baignoire, parraitement, une baignoire.
Pour qui, je vous le demande un peu, pour qui? Quels, locataires espérait-elle donc raccrocher rue B^sse-Montfaucon, cette toquée d'Auvergnate? A moins qu'il ne lui fallût à elle-même tout ce tralala ! Une rentière, alors, la Vidalencq?
Mais non, puisque en achetant la maison elle avait acheté aussi le fond de bric-à-brac, et, puisqu'elle continuait à y brocanter, et puisqu'elle gardait aussi l'enseigne des Deux-Pies indiquant le mainlien de l'hôtel !
Ah! les clients, par exemple, pour les chambres
jçarnies, bernique! Pas moyen d'en être! De temps immémorial, Thôlel avait logé surtout des filles, plus ou moins en carte, et leurs messieurs. En outre, des coucheurs de raccroc! Quelques voyageurs aussi, égarés là par hasard sans doute! Trois vieux habitués cependant : un employé des omnibus, un clerc d'huissier, et un surveillant du marché Saint-Germain. Ces trois-là, au premier étage. Devant le chambardement des cloisons, comme de juste, tous les trois décanillés. Les autres, ouste! Flanqués à la porte! Et aux renvoyés, d'ailleurs, ainsi qu'aux survenants, auxpassadeurs, désormais cette réponse à laquelle il n'y avait rien à répliquer :
— Toutes mes chambres sont retenues.
Comment ça, toutes ses chambres! Au second étage seulement il y en avait sept, et encore un€ demi-douzaine de cabinets dans les mansardes! Et tout cela retenu! Par qui?
Avec la Vidalencq était arrivée une autre Auvergnate, vieille, en coiffe noire de son pays, et sourde comme un toupin. Celle-là devait être sa cuisinière. Elle allait aux provisions, ne sortait que pour ça, ne parlait que pour ça. Sans les marchandes, avec qui elle chicanait sur les prix, en râleuse infatigable, on aurait pu la croire non seulement sourde, mais sourde-muette. Jamais un mot, ni bonjour, ni bonsoir, ni même un fichtre, ni même un fouchtra, ni rien, à ame qui vive!
A elles deux, cependant, que diantre, elles ne
pouvaient pas emplir cette grande baraque ! Et néanmoins elles y vécurent d'abord toutes seules, pendant six semaines.
La boutique ouvrait à huit heures du malin, fermait à six heures du soir. Quelquefois elle n'ouvrait pas du tout, un jour, deux jours de suite, même. Du reste, quand c'était ouvert, les acheteurs n'y étaient reçus qu'en rechignant. Quant aux voisins et voisines qui avaient essayé d'entrer en relations avec la Vidalencq, on avait répondu à leurs avances de causette par un pércmptoire :
— Je n'aime à parler aux gens qu'eu patois de chez nous.
Ce qui, d'ailleurs, était une mauvaise défaite; car, prenant la balle au bond, le petit charbonnier et mastroquet du numéro 8, un pays, un de làbas, un pur vougri^ qui avait offert ses services comme fournisseur, et une tournée en guise de bienvenue, s'était vu rembarré ni plus ni moins que les autres, et plutôt plus, puisque c'était en patois.
il avait bien fallu se résigner à laisser les deux solitaires dans leur solitude et à les considérer comme des sauvages qui voulaient délibérément rester sauvages. On s'en était vengé comme. on avait pu, par des potins, des gouailleries. Le plus cruel des potins, colporté par les filles et leurs messieurs chassés de l'hôtel, consistait à dire que la Vidalencq et sa bonne étaieïH de la garde nationale. La plus spirituelle des gouaiile-
ries était due à rinvention du vougri rabroué, qui la répétait volontiers plusieurs fois par jour, l'accompagnant chaque fois d'un large rire à trentedeux dents.
— Gb'est, disait-il, l'hôtel des deux pies qu'elles j'y ont la pépie.
Enfin! voici des locataires! Toute la rue est en branle-bas. On sort sur le pas des portes. C'est un événement. Une voilure de remise s'est arrêtée devant le numéro 7, et un camion la suit, chargé de grandes malles. Au flanc des malles, sur les étiquettes du chemin de fer, on lit que les bagages viennent de Londres. Épalement ! Les locataires sont donc des Anglais ! Ah ! des Anglais ! Ça va être rigolo !
De la voiture descendent d'abord deux hommes, l'un qui a lout Taîr d'un English, en effet, sous son bonnet de voyage, son immense pardessus-guérite à carreaux, l'autre qui ressemble plutôt à un médecin, avec son chapeau tromblon, ses lunettes et son habit à queue de morue.
Un médecin, pour sûr! Et c'est sa malade qu'il amène, la troisième personne qu'on tire de la voiture maintenant.
Ce qu'on prend de soins, de précautions, pour celle-là! Le médecin et TEnglish la tiennent pardessous les bras. La Vidalencq et sa bonne ont roulé sur le trottoir un fauteuil canné. On y installe l'impotente. Les hommes du camion s'offrent pour transbahuter le colis vivant dans la boutique. Mais on ne veut pas d'eux. C'est la Yidalencq et sa bonne elles-mêmes, et aussi TEnglish, tous avec des mouvements très doux, sans cahots, qui se chargent de la chose. Et les curieux qui guettent de l'autre côté de la rue voient le fauteuil et ses trois porteurs, une fois dans la boutique, s'engager dans l'escalier du fond et lentement monter vers le premier étage.
Mais ce qu'ils n'ont pas vu, par exemple, ce que personne n'a vu, et ce que personne, d'ailleurs, ne verra jamais, ni dans la rue, ni aux fenêtres, ni nulle part, c'est le visage de la malade.
Une vieille, il n'y a pas à en douter, à cause de son corps tout ramassé sur lui-même, de ses jambes immobiles, et aussi du respect que lui témoignent les deux Auvergnates, l'English et le médecin. Mais rien de plus à deviner! La tête est couverte d'une mante épaisse qui l'embéguine de ses plis noirs; et même à l'entre-bâillement de ces plis, quand ils se sont un peu dérangés et soulevés à la mise hors de la voiture, on n'a encore aperçu que du noir et du noir, comme si la face était entièrement masquée de plusieurs voilettes l'une sur Tautre.
Quelqu'un, néanmoins, a prétendu qu'il avait distingué des cheveux blancs, tout blancs.
Puis, la friturière du numéro 5, eo s'approchant tout près, malgré la Yidalencq, a parfaitement entendu parler la malade. L'Englîsh demandait doucement :
— Tes jambes ne pendent pas trop dans ce fauteuil-là?
Et la vieille avait répondu
-— Non, mon cher petit.
Les voyageurs installés, les bagages déchargés, la boutique close, on avait commenté le peu qu'on savait, et la conclusion des commentaires s'était formulée de la sorte pour la rue :
— La Vidalencq loge un Anglais, parlant le français sans trop d'accent, et qui est venu à Paris, accompagné de son médecin, afln d'y faire soigner sa grand'mère paralytique.
Et il avait bien fallu se contenter de ça, même les plus sondeurs, à la tête desquels était le père Parignon.
Au surplus, la présence des trois nouveaux habitants n'avait changé en rien la physionomie silencieuse et renfermée de Thôtel des Deux-Pies. La bonne à façons de sourde-muette continuait de vaquer à ses occupations de bonne, en sourdemuette. La Vidalencq brocantaillait par contenance, semblait -il, sans conviction, toujours renfrognée et recevant mal les rares clients qui se hasardaient à pénétrer chez elle. On se demandait même pourquoi diable elle s'obstinait à tenir boutique, puisque la plupart du temps, quasi trois jours sur cinq, elle n'ouvrait seulement pas sa devanture, ou n'en. ouvrait que la porte. Quant aux deux hommes, ils allaient et venaient d'une manière très irrégulière, ne sortant presque jamais ensemble, ne parlant à personne dans la rue. Tout ce dont on était sûr, c'est qu'ils avaient l'un et l'autre une clef de la devanture, leur permettant de rentrer à n'importe quelle heure, et
qu'en somme ils avaient plutôt l'allure, surtout l'Anglais, d'être là des propriétaires que des locataires. De la malade, aucune nouvelle, rien qui pût faire soupçonner qu'elle vivait internée dans cette maison. La haute fenêtre de droite, au premier étage, celle de sa chambre vraisemblablement, ne laissait jamais voir aux voisins d'en face l'intérieur de cette chambre. Les vitres en étaient tendues de rideaux à la guipure non transparente; et, quand on entendait le grincement de l'espagnolette pour aérer la pièce, c'était le soir, à nuit pleine, la pièce disparaissant alors dans une obscurité où Ton ne pouvait discerner quoi que ce fût; et tout de suite, d'ailleurs, sur cette obscurité, se fermaient les persiennes. L'impotente se tenait-elle là, derrière, à respirer un peu le frais? On le supposait; mais nul bruit indicateur n'autorisait à l'affirmer positivement. Bref, rhôlel des Deux-Pies demeurait, selon l'expression du père Parignon, une véritable boîte à mystères.
Ces mystères, au reste, on avait vite renoncé à en (».hërcher la clef, parmi les commérages de la rue qui avaient ample nourriture d'autre part, aux querelles des filles fréquentant les cabarets borgnes, aux rivalités des petits commerçanls du quartier, surtout aux mille et un cancans du marché Saint-Germain, bruyant forum de cette espèce de cité.
Seul, par désœuvrement et par curiosité naturelle, le père Parignon ne se décourageait pas.
Grand liseur de romans, il se pmisaît à en imaginer là de très étranges, et nourrissait ses hypothèses, à ce propos, de patientes et ingénieuses observations.
C'est ainsi qu'il avait d'abord acquis la certitude que le prétendu médecin n'était pas le moins du monde médecin, ou en tout cas ne voulait pas se donner et passer pour tel. De cela le bouquiniste répondait, ayant un jour bravement arrêté rhommt à queue de morue, en lui proposant d'acheter ur* vieux livre de chirurgie, avec d'intéressantes gra vures xylographiques, qu'il lui mettait sous le nez sans crier gare, au coup portant de cette brusque interpellation :
— Pardon, monsieur le docteur; mais je crois que voilà du nanan pour vous. Je ne vous le vendrai pas cher. ^
A quoi le savant en lunettes, ne prenant pas même la peine de regarder les planches d'anatomie, si intéressantes, avait ripos é du lac au tac, son chemin continué :
— Merci bien ; je ne suis pas amateur, ni docteur non plus, pour votre gouverne.
Mais le père Parignon avait Yœil, et, ayant remarqué que le pèlerin gesticulait toujours en grands gestes pendant qu'il marchait, jusqu'à faire halte parfois comme pour se donner tout entier à son télégraphe de bras, ayant aussi noté le regard vrillant et appuyeur qui flambait au-dessus des besicles, et rapprochant de ces deux détails significatifs la
mise singulière, la face glabre, Pair dominateur du gnome, le subtil bouquiniste s'était dit :
— Toi, tu sais, je n'y coupe pas dans tes dénégations. Tu es médecin à ta façon. Exercice illicite, mon malin ! Et tu ne veux pas qu'on s'en doute, \oilà tout !
Et il avait sagacement conclu, fier de sa découverte, à un magnétiseur.
Autre trouvaille : TEnglish n'était pas plus Englisli que vous et moi ! A preuve, avant tout, son accent. La friturière, dès le premier jour, assurait qu'il n'en avait pas trop. La vérité, c'est qu'il n'en avait pas l'ombre, il causait, celui-là, un peu plus volontiers que le reste de la maisonnée, particulièrement aux gosselines des échoppes, à qui souvent il donnait des sous. Eh bien! non seulement il leur parlait français, ce qu'il y a de plus français ; mais il avait même, au bout de ses phrases, une pointe de traînasserie toute faubourienne, quand il s'amusait à jaspiwer avec les mômes dans leur langage. Cette pointe-là, ça ne s'acquiert pas, voyons ! On l'a de naissance I
Et puis, le fameux pardessus-guérite à carreaux, ce qui lui avait donné au début l'air si anglais, il ne le perlait sûrement qu'en voyage. Le reste du temps, vêtu en Parisien pur sang, du couleurs élégantes, plutôt atténuées, sans rien dii criard.
— Enfin, comme on ne sait s'habiller qu'ici, quoi! Encore une chose qu'on a dans les veines quand on
est de Pantin ! Et il en est autant que Bibi, c'est moi qui vous le dis.
Car le père Parignon, vieux champignon du pavé, avec sa houppelande graisseuse, sa casquette poilue, ses galoches, tout mal fichu qu'il était, n'en avait pas moins la prétention, et justifiée, de posséder ce sentiment de la toilette, ce goût, ce flair, grâce auquel un petit trottin de chez nous s'y entend mieux en chic que bien des grandes madames d'ailleurs.
— Donc, vous pouvez me croire, pas English pour un sou, le monsieur! Mais, par exemple, monsieur de qui, monsieur de quoi, et travaillant de quel état? Voilà ce que je n'ai jamais pu tirer au clair. Et je le donne en mille au plus mariolle des mariolles!
Ici, et chaque fois que revenait cette constatation de radicale impuissance à définir la profession de Gabriel, toutes sortes de suppositions ou le liseur de romans enfourchait des dadas chimériques, en les déclarant lui-même chimériques, et sans se douter qu'il galopait, ma foi, à peu près en pleine vraisemblance et non loin de la vérité. Car il inventait une sorte de bâtard, d'aventurier, d'homme à femmes, héros d'histoires ténébreuses et en même temps illuminées par des feux d'artifice de millions. Et la grand'mère mystérieuse y devenait la victime de quelque drame horriblement compliqué, dont la Vidalencq avait dû être témoin, peut-être confidente, et dont le
magnétiseur tenait les fils. Et il en forgeait, le bouquiniste bouquineur, et il en machinait, des intrigues, des péripéties^ de quoi farcir des feuilletons interminables!
— Sur quoi je bâtis tout cet échafaudage? Mais, d*abord et d'une (et n'y eût-il rien de plus, que ça me suffirait), sur sa binette à lui.
Et il m'en faisait la peinture, et j'aimais particulièrement à le ramener à ce portrait, à lui demander de m'en bien préciser les lignes, les nuances, les détails, pour tâcher de m'en figurer un moi-même, et de connaître enfin un peu, fût-ce à travers ces gros yeux d'homme du peuple, Y Aimé qui me restait toujours inconnu.
Mais, en vérité, je n'y parvenais pas. Si observateur que le père Parignon se flattât d'être, et il l'était en effet, ses observations sur le physique de Gabriel se réduisaient à des pauvretés d'où je ne pouvais tirer aucune mage riche de renseignements, ni même du tout aucune image nette.
11 en résultait dans mon cerveau un Gabriel qui n'était ni grand ni petit, ni gros ni maigre, ni brun ni blond, ni aux yeux foncés, ni aux yeux clairs, mais une sorte de fantôme indéterminé; car les données fournies par le bonhomme semblaient la plupart du temps contradictoires et se détruisaient les unes les autres. Sans le vouloir, et sans y chercher malice, il me répondait toujours en concluant, à la mode normande, selon la formule :
— Pour une année où il n'y a pas de pommes,
il y a des pommes ; et pour une année où il y a des pommes, il n'y a pas de pommes.
Et lui-même, quand je lui faisais remarquer qu'il ne me notait rien de précis, qu'il affirmait tantôt ceci et tantôt cela, il finissait par m'avouer :
— Mais, qu'est-ce que ça fait? Ceci est vrai, et cela est vrai. Voilà tout ce que je peux vous dire. Seulement, ce que je peux vous dire aussi, c'est que ce mâtin-là, j'en suis sûr, doit être aimé comme il le veut, quand il le veut et par qui il le veut. Telle est mon idée ; et son portrait le plus ressemblant, c'est de dire ça.
Tout en admirant, d'ailleurs, combien le vieux bouquiniste voyait clair, justement parce au'il ne voyait rien, tout en songeant que Fourguisse aurait admiré lui-même cet indéfini portrait de l'indéfinissable, je me rabattais aussi, par curiosité avide d'aliments plus tangibles, sur force faits positifs, que le père Parignon avait soigneusement ramassés, et dont je me régalais ; car on ne doit pas oublier que, s'il imaginait ses romans à l'aide de faits ainsi observés, je n'étais pas en reste d'imaginer aussi les miens là-dessus. Et, comme on va en juger, il y avait de quoi !
En premier lieu, les habitants de l'hôtel des Deux-Pies ne recevaient jamais de lettres. Seul l'homme à lunettes en avait eu quelques-unes, et bien rares, tout au plus une demi-douzaine en quatre ans. On le savait par le facteur, qui n'apportait là que des prospectus adressés à la Vidalencq comme commerçante et teneuse de garni. Et cependant, ils en écrivaient, eux, des lettres, ces gens à
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qui personne, semblait-il, n'écrivait. De cela aussi on était sûr, non seulement parce qu'on voyait souvent Fhomme à lunettes jeter des enveloppes timbrées à la boîte du boulevard Saint-Germain; mais encore parce que la bonne passait, non moins souvent, avec de véritables paquets de missives, qu'elle allait d'ailleurs mettre à la poste dans un autre bureau que celui du boulevard.
— Ah! ah! et où donc?
Un petit loupeur du marché, recruté par le père Parignon, avait fllé l'Auvei'gnate. Elle se rendait, avec ses paquets, rue Jean-Jacques-Rousseau, bureau central.
Ainsi, ces cachottiers répondaient. A quelqu'un, sans doute, n'est-ce pas? On n'épistole pas comme ça dan^ le vide, à la lune peut-être !
Le petit loupeur avait alors été détaché sur la piste de la Yidalencq en personne, les jours où elle s'absentait, fermant sa boutique pour une heure ou deux, la brocanteuse à la manque! Et le petit loupeur l'avait suivie, dès la seconde fois, jusqu'au même bureau central; puis, à la troisième, il était entré aussi dans le bureau, en se dissimulant adroitement parmi la foule, en fouine, pour ne pas être aperçu de la méfiante Auvergnate; et ce couplà, il l'avait bel et bien vue demander à voix basse, recevoir, et aussitôt fourrer dans son cabas, une assez volumineuse correspondance.
— Où ça, monsieur? Vous devinez, hein? Au guichet de la poste restante.
Les fameux sauvages n'étaient donc pas des sauvages pour tout le monde. Ils avaient des relations, des connaissances, des affaires! Seulement ils no voulaient pas qu'on le sût dans leur quartier; ils craignaient des indiscrétions possibles, si improbables qu'elles fussent, commises p«ir les employés du boulevard Saint-Germain, voisins de la rue Basse-Montfaucon; bref, ils prenaient leurs précautions comme des gens qui ont du pas-propre et du méli-mélo à ne point laisser flairer.
Ah ! ces lettres portées rue Jean-Jacques-Rous- ,seau par la bonne, et celles rapportées de là-bas par la Vidalencq, c'est ça qui aurait été du bon gobichonnage pour le père Parignon ! Et comme il s'en pourléchait ses vieilles moustaches de fouilleau-pot, rien qu'à l'idée de ce qu'il y pourrait savourer, et des romans qu'il en mijoterait, non plus de viande creuse, mais de rare gibier au fort faisandage !
— Seulement, vous savez, quoique curieux, on est honnête. J'en aurais trouvé une, que je ne l'aurais pas lue, parole ! Foi d'écrivain public qui n'a jamais menti à son enseigne I
Au surplus, même un filou aurait eu du fil à retordre pour s'en procurer une, de ces lettres. La bonne vous les portait à deux mains, dans ses mains serrées d'Auvergnate, comme des reliques. Et pour ce qui est du cabas de la Vidalencq, elle ne le tenait pas par les anses, elle, non, mais dans ses bras croisés à même sou cœur, par-dessous sa
cape en limousine, ainsi qu'un enfant chéri qu'elle gardait précieusement au chaud, el qu'on ne lui aurait pas arraché, qu'on n'aurait pas seulemeol touché, sans recevoir aussitôt une mornîfie à vous en faire rendre une autre par les maisons.
C'est qu'elle avait, la Vidalencq, quoique d*appa* rence mafflue, des muscles au lieu de graisse \ et ses doigts, en forme de grosses saucisses, étaient des saucisses comme celles des devantures de charcutier, pas de chair molle, mais de bois dur. Et bougrement! On s'en était aperçu de reste le jour de la fameuse histoire des deux Faux inspecteurs, une histoire qui avait révolutionné toute la rue Basse-Montfaucon, et dans laquelle d'ailleurs toute la rue avait pris fait et cause pour la patronne des Deux-Pies, si peu aimée qu'elle fût. Mais enfin, quoi! Des inspecteurs, faux ou vrais, c*est toujours de la police, ou au moins des gens qui veulent vous faire peur avec l'idée de la police. Et on ne l'avait pas à la bonne pour la rousse, rue Basse-MonLfiiucon. Alors, dame!
Elle vaut la peine d'être contée par le menu, cette histoire des deux faux inspecteurs. Le père Parignon en tirait les hypothèses les plus romiinesques. Et moi de même, je l'avoue; et les miennes et celles qu'on pourra faire avec moi, plus singulières encore que toutes celles du vieux liseur de romans, étant donné ce que l'on connaît du passé de la Morganges.
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Vin
C'était dans les premiers temps après Pinstallation des habitants nouveaux à l'hôtel des Deux-Pies, vers le quatrième mois environ. La Vidalencqse montrait alors tout à fait farouche, hérissée de méfiance. Elle devait par la suite, à la longue, détendre un peu cette sauvagerie hargneuse ; mais à ce moment elle la manifestait en plein, au point que depuis quelques jours elle tenait sa boutique hermétiquement close, ne laissant ouvert dans la devanture que juste l'endroit de la porte. Encore, lorsque par hasard elle se trouvait seule à la maison, ramenait-elle sur cette porte vitrée les deux lourds volets en chêne massif, ce qui la barricadait positivement chez elle. De même, lorsqu'elle sortait, elle enfermait la bonne et les locataires dans cette inexpugnable forteresse.
Sans doute elle avait à cette époque le pressentiment de quelque danger. Le jeune homme et l'homme à lunettes pareillement; car eux ne
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s'absentaient plus ensemble, et toujours il en restait un au logis, comme de garde. Ou bien leur absence simultanée ne durait qu'un quart d'heure, vingt minutes au plus. Voilà une semaine que le père Parignon le remarquait.
Il avait remarqué aussi, dans la rue, à plusieurs reprises, les allées et venues de figures étrangères au quartier. Des gens qui se donnaient l'allure de passants, mais qui se la donnaient, on n'en pouvait douter en y prêtant un peu d'attention. Car ils marchaient d'un air indifférent visiblement affecté, et malgré eux coulaient à la dérobée des regards inquisiteurs vers l'hôtel des Deux- Pies. Quatre fois le père Paiignon avait noté la chose. Les particuliers n'étaient jamais les mêmes; mais toujours ils avaient la même dégaine louche d'espions.
Et si le père Parignon les avait reconnus pour tels, on pense bien qu'ils n'avaient pas dû échapper non plus aux yeux aigus de la Vidalencq embusquée derrière la vitre de sa porte. De là, bien sûr, le redoublement des précautions.
Mais, probablement aussi, les mouchards s'étaient aperçus qu'ils étaient mouchardés ; ou bien ils avaient appris ce qu'ils. voulaient. apprendre ; ou bien ils faisaient chou blanc, et ce qu'ils cherchaient n'était pointa l'hôtel des Deux-Pies ; toujours est-il que les promenades de mines suspectes cessèrent. Pendant un mois, le père Parignon ne remarqua plus rien, sinon que la Vidalencq ne se relâchait pas de sa prudence, et au contraire faisait de plus en
pins âprement sentinelle. Sous aucun prétexte, maintenant, elle ne quittait sa boutique.
— Et elle avait le nez creux, la gaillarde I II est vrai qu'elle savait, elle, ce qui lui pendait, à son nez. Et ça devait être du propre, comme vous allez bien voir.
Un vendredi (le père Parignon se rappelait tous les détails), sur les huit heures du matin, voilà deux individus, en redingote boulonnée et chapeau haute forma, et l'un avec une serviette d'homme de loi, qui arrivent dans là rue et se dirigent tout droit vers le numéro 7. Ah ! sans se donner l'air de passants, ceux-là, sans dissimuler leurs intentions, mais d'un pas délibéré, en gens qui vont raide et net où ils ont à faire.
Vraisemblablement quelqu'un, posté aux aguets chez le petit mastroquet du 8, les avait prévenus que le moment était bien choisi. Car le père Parignon avait appris plus tard qu'un voyou inconnu s'était attablé chez le mastroquet dès six heures du matin et en était parti brusquement, juste un tantinet avant l'arrivée des deux personnages. Ceux-ci, sans doute, attendaient, dans un débit duboulevard Saint-Germain, tout proche, que le guetteur les avertît de l'occasion prête.
L'occasion prête, le moment bien choisi, les voici. Le jeune homme et l'homme à lunettes étaient sortis, en effet, vers sept heures et ensemble, contre leur habitude, et avaient pris un fiacre à l'angle de la rue et du boulevard, avec la hâte de gens qui
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partent en voyage. La bonne venait de se rendre au marché. Sauf la grand'mère immobilisée dans sa chambre du premier étage, il n'y avait donc à la maison que la Yidalencq. Elle était alors sur le pas de sa porte ouverte, où elle donnait un coup de balai.
Aussitôt qu'elle aperçut les deux individus débouchant du coin et se dirigeant tout de go vers l'hôtel, elle lâcha son balai et se mit à tirer vivement les deux battants de son entrée, pour se clore. Mais elle n'en eut pas le temps. Les deux individus avaient pressé le pas. L'un, même, avait couru. Celui-ci, pesant de tout son corps sur le ballant qui n'était pas encore ramené, dit soudain à la Yidalencq, et d'un ton de commandement :
— Pas la peine de fermer ! Nous avons une visite à faire ici, mon collègue et moi.
L'autre l'avait rejoint. Ils étaient tous deux presque collés à la Yidalencq, et comme s'ils s'appuyaient contre elle pour la repousser dans b boutique et y pénétrer du même coup.
Mais elle s'élait solidement campée dans l'embrasure, s'arc-boulant du dos au chambranle et les poings croches à la manette du battant déjà tiré, en sorte que la poussée des deux hommes fut vaine, malgré la soudaineté de leur attaque. La Yidalencq, au reste, ne se contentait pas de résister matériellement; elle se défendait à coups de gueule aussi, et du plus haut de sa tête, criant aux intrus :
— Quoi? Quoi? Quelle vijite? On n'entre pas
chez moi comme cha! Voulez-vous bien vous chauver, echepèches de galvaudeux !
Les redingotes et les chapeaux en tube ne la troublaient guère, et encore moins le ton d'autorité que venait de prendre l'individu à la serviette, qui brandissait cetle serviette en disant :
— Une visite d'inspection ! Nous sommes inspecteurs. J'ai là des papiers à vous faire signer.
— Des papiers ! répliquait la Vidalencq. Mettezvous les-j'y quelque part, vos papiers. Je ne chigne rien, moi. On n'a rien à me faire chigner. Che n'est ' pas vrai. Une vijite d'inchepèquechion, avez-vous vu cha? Des inchepecteurs, vous! Allons donci Inchepecleurs de quoi?
— Inspecteurs des garnis I II faut nous montrer votre registre d'hôtel.
— Je ne tiens plus d'hôtel. Je n'ai pas de locataires.
— Ah ! Et votre enseigne, alors, c'est donc pour les chiens?
— Peut-être bien; mais pas pour les rouchins en tout cas, et churlout pour les faux rouchins comme vous.
Et, sûre que le cri aurait de l'écho dans la rue, elle clama de toutes ses forces :
— A bas les rouchins ! A bas la chale rouche! Vougri de châles rouchins d'occajion! A bas les rouchins !
On sortait des échoppes, des mannezingues; on s'ameutait; on arrivait à la rescousse.
Un des deux hommes, celui à la serviette, se recula d'un pas pour prendre élan, et dit à son acolyte, d'une voix basse, mais parfaitement enlendue par le père Parignon qui s'était rapproché :
— Profite du coup de temps, passe et grimpe.
Les papiers sont au premier, chez la mère. Voilà de quoi les mettre.
Puis, lui ayant donné la serviette, il se rua sur la Vidalencq, la tête et les poings en avant, pour la renverser d'un brusque renfoncement dans l'estomac.
Mais l'Auvergnate, quittant sa posture arc-boutée de guingois, avait fait face, les jambes en garde, le torse assis sur un jarret bandé, ses deux mains tendues à bout de bras et grandes ouvertes pour le recevoir. Et elle le reçut, en effet, la gorge prise par-dessous, le col étranglé dans ses pattes de bois qui se refermaient comme un étau. Elle n'avait seulement piîs bronché au choc.
En même temps, comme l'iiutre essayait de passer, elle lui détachait de côté, dans les genoux, un coup de chausson en vache, qui l'envoya rouler au milieu de la rue, son chapçau de-ci, sa serviette de-là, le derrière cognant le pavé, à quilles rebindaines.
Elle n'avait toujours pas lâché le premier, à qui elle appuyait ses pouces sur le gaviot, lui faisant tirer la langue dans une face en tomate. Et, malgré les torgnoles qu'il tâchait de lui flanquer avec ses
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pieds et ses mains, elle continuait à lui serrer la vis, sans d'ailleurs s'arrêter de crier :
— Ah! châles rouchins! Vougri de châles rouchins ! Enlevez la rouche !
Elle le rejeta enfin, à demi étouffé, tout bleui, bavant rouge, râlant, au milieu de la foule accourue, qui faisait hostilement chorus avec l'Auvergnate.
Et son acolyte et lui, nu-tête, leurs belles redingotes de bourgeois transformées en vestes sans pans, leurs gueules de fliques vrais ou faux devenues des pommes cuites, se sauvèrent parmi les huées et les gnons, pouvant désormais consigner dans leurs papiers, après inspection sérieuse, que la rue Basse-Montfaucon est aussi appelée, par les gens du quartier, la rue aux paings.
Cependant, sans expliquer à personne quoi ni qu'est-ce, la Vidalencq avait profité du hourvari pour fermer son second battant de chêne et se recasemater dans sa citadelle si bien défendue, en sorte que lorsque arrivèrent deux sergents de ville attirés par les derniers échos du vacarme, ils ne trouvèrent plus à semoncer qu'une marchande des quatre saisons, dont la roulotte ne leur parut pas tout à fait en halle réglementaire.
Telle était la fameuse histoire des faux inspec teurs.
C'était, d'ailleurs, la seule qu'eût à raconter, avec une aussi grande abondance de détails, le père Parignon. Ça et la correspondance par la poste restante, voilà les grands faits d'importance sur lesquels il revenait toujours le plus complaisamment,
11 m'apprit encore, toutefois, d'autres choses encore, auxquelles il attachait beaucoup moins de prix, mais qui néanmoins me donnèrent singulièrement à rêver.
L'homme à lunettes s'absentait assez souvent pour plusieurs jours de suite. Il prenait alors un fiacre à l'angle de la rue et du boulevard, où il y avait une station. Parles cochers, en lichoUanl chez le bistro de cet angle, le père Parignon avait su que l'homme à lunettes se faisait, ces joiirs-Ià, conduireàla gare du Nord, pour l'heure de l'express qui va en Angleterre.
Le jeune homme, lui (sauf ce vendredi où
étaient venus les faux inspecteurs), ne quittait point Paris; car ses absences les plus longues duraient à peine une demi-journée. Il dînait très fréquemment dehors, presque quotidiennement. Mais, quotidiennement aussi, et cela sans exception aucune, il déjeunait à la maison. Il n'y avait pas manqué \ine fois en quatre ans. Il rentrait, volontiers, assez tard dans la nuit. Mais sans doute il ne découchait jamais. En tout cas, le père Parignon, régulièrement sur pied dès le patron-minette, ne l'avait jamais vu rentrer à ce moment, et au contraire le voyait tous les matins, plus tôt ou plus tard, ouvrir sa fenêtre comme quelqu'un qui sort à l'instant de son lit.
Gela ne l'empêchait pas de courir la gueuse, ce gaillard, et même diablement.
Deux gosselines de la rue, qui promenaient des éventaires de fleurs ou d'écrevisses, selon la saison, dans tous les cafés du quartier latin, l'y avaient rencontré plus souvent qu'à son tour. Pas en joyeuse compagnie, par exemple, avec les étudiants formant bande! Non, mais aux heures où il n'y avait presque personne, sinon les femmes serveuses. Et, alors, il était attablé sur la banquette avec l'une d'elles. En amant de cœur, on aurait dit. El néanmoins c'est lui qui payait les fleurs ou les écrevisses, et généreusement.
Les mêmes bouquetières, pendant les vacances, quand il n'y avait plus d'étudiants au quartier latin, se risquaient parfois à faire les Champs-Elysées.
Elles Ty avaient aussi remarque, des jours, dans des voitures chic, avec des dames de la Iiauie, cocottes lïuppées, actrices, même des femmes du monde, des pour de boUy affirmait la plus jjrande des deux gosselines.
— Et celle-là, disait le père Parignon, c'est une petite peinarde qui ne s'y trompe pas. Elle aurait pu Têlre, elle, femme du monde, si elle était née ailleurs qu'à l'hospice. Ça vous a des goûts de duchesse, vrai, ce crapaud-là ! Je l'ai vue, au moment des primeurs, avec un franc de recette dans sa poche, se payer en guise de frichti une pêche de douze sous. Au surplus, la pévouine, rien ne m'ôlera de l'idée qu'elle avait un béguin pour le monsieur. Croyez-vous, hein? Tu n'étais pas dégoûtée, ma biche !
Je me rappelais Tanecdote contée dans le manuêcrit de Fourguisse : cette enfant, vendeuse de violettes, à qui Gabriel avait donné une pièce d'argent pour un petit bouquet, et qui la lui avait rendue, sa pièce, en disant, loiite pâle et les dents serrées :
— J'aimerais mieux si vous m'embrassiez.
Je ne sais pourquoi, je me figurais que c'était la même dont me parlait maintenant le père Parignon. Jo lui demandai de me la faire connaître, sa petite peinarde. J'aurais tant voulu l'interroger, elle, sur l'Aimé !
— Oh! me répondit-il, il y a belle lurette qu'elle n'est plus par ici. Un an, dix-huit mois, je ne me
souviens pas trop. Je crois qu'à présent elle fait la noce à Montmartre.
D'autres créatures, au reste, dans le quartier, des femmes, celles-là, non des mômes, avaient eu aussi des béguins pour le monsieur de l'hôtel des Deux-Pies. Toutes, plus ou moins, le gobaient. Mais trois, particulièrement : la boulangère du boulevard Saint-Germain, une boulangère aux écus; la imarchande d'arlequins du numéro 5; et enfin et surtout, une écaillère du marché Saint- Germain, celle qu'on appelait glorieusement la belle écaillère.
— Une fille superbe, cette Virginie ! De la Normande premier choix, vous savez ! Et qui aurait eu des galants, si ça lui avait dit, autant qu'elle ouvrait d'huîtres I Mais, peau de balle ! Les galants, n'en fallait pas. Elle avait son promis au service, matelot de l'État, qu'elle devait épouser quand il aurait fini son tepaps. Un gas de sa race et de sa taille, aussi superbe qu'elle dans son genre ! Il était venu la voir, une fois, ayant par hasard huit jours de congé. On avait compris qu'il n'y avait pas moyen de lui faire oublier un mâle pareil. Maître timonnier, s'il vous plaît ! Un matin, voilà notre jeune homme des Deux-Pies qui va flâner au marché, du côté de la poissonnerie. Il la voit! Elle le voit! Paraît que leur sang, à elle comme à lui, n'a fait qu'un tour. On en a conté là-dessus! Et palati, et patata! Ce qu'il y a de sûr et certain, c'est que deux semaines plus tard la belle écaillère
n'était plus au marché et que quelqu'un les a rencontrés, un peu après, elle et lui, bras dessus, bras dessous, en train de roucouler dans une ailée du Jardin des Plantes.
La boulangère était une dévote, dont le mari faisait partie du conseil de fabrique de Saint-Sulpice. Une bonne dévote, s'entend, très honnête bour- U^eoise, de quarante ans environ, mère de trois enfants et sur laquelle personne n'avait jamais eu un mot à dire. Le jeune homme entrait souvent chez elle, pour y choisir lui-même des brioches toutes chaudes, que sans doute aimait sa grand'mère malade. Ëh bien ! chaque fois qu'il était dans la boutique (tout le monde pouvait remarquer la chose qui sautait aux yeux), la boulangère devenait soudain pâle, pâle, et ses mains tremblaient en le servant.
— Ah ! celle-là, si elle n'a péché qu'en pensée avec lui, c'est bien parce qu'il n'a pas voulu davantage! Et encore, savoir s'il n'a pas voulu. On ne s'est aperçu de rien, pour sûr. Mais, quand même, il a dû y avoir quelque chose. Car, un beau jour, au lieu.de toute pâle, en le voyant, elle s'est mise à être chaque fois toute rose. Elle n'avait plus l'air de désirer, mais de remercier. Puis, il a cessé d'aller dans leur boutique. Il prenait ses brioches ailleurs. Et elle en a fait une maladie. Quand il passait devant leur boutique, maintenant, elle lui lançait des regards de jalouse, de maîtresse lâchée. Elle n'était plus ni pâle, ni rose. Elle était toute jaune,
comme ses brioches. Vous pourrez le conslaler si ça vous amuse; car elle l'est resiée depuis.
Avec la marchande d'arlequins, la chose avait servi de rigolade à toute la rue pendant un mois. Dame! une vieille toupie en bois, avec des nœuds ! La soixantaine ! Des cheveux en étoupe poivre et sel ! Et ça prisait deux sous de tabac par jour. Un pif à roupie, quoi ! N'importe ! Quand le monsieur était à sa fenêtre, elle vous lui roulait des yeux de carpe. Elle ne cachait pas son jeu, elle, ah! fichlre non! Au contraire ! A ceux qui la blaguaient, elle ripostilit carrément :
— Ben quoi ! Oui, n'y a pas d'erreur ! Je l'ai dans la peau, moi, ce petit Jésus-là. Je donnerais ce qui me reste à vivre pour l'avoir seulement une heure à moi. De la folie, je ne dis pas! Je sais bien que ce n'est pas pour un vieux sale torchon comme moi que le four chauffe. Mais n'empêche ! Rien que de le regarder à sa fenêtre, le miroir d'amour, rien que de m'y mirer en tournant de l'œil, ça me régale, ça me soûle. Je n'en demande pas plus. Et puisque je peux me l'offrir, je serais trop bête de m'en priver, pas vrai ?
Le plus drôle de l'aventure, c'est qu'elle avait élé enfin récompensée, la pauvre louffoque, de sa patiente adoration.
— Oui, monsieur, parfaitement. Vous ne me croirez pas si vous voulez ; mais c'est ainsi. La mère Brondat, la marchande d'arlequins, n'était pas femme à mentir sur son lit de mort, n'ayant
j;imais menti de sou vivant. Eh bien! il y a sept mois, avant de casser sa pipe à la Charité, elle a raconté la chose à deux voisines qui étaient allées hii porter des oranges. Elle a juré ses grands dieux qu'un soir, un dimanche, à neuf heures, comme elle bouclait son échoppe pour se coucher, le monsieur lui avait dit comme ça, en passant, qu'elle avait des yeux de première communiante (ce qui était la vérité, d'ailleurs) ; et alors il était entré chez elle, avait refermé la porte derrière lui, et il était ressorti cinq minutes après, cinq minutes, pas davantage, mais cinq minutes pendant lesquelles il lui avait fait connaître le paradis sur terre. Les deux voisines ont toujours pensé que la mère Brondat, en leur disant cette énormité, battait déjà la campagne. Celait la veille de sa mort. Mais moi, monsieur, je ne suis pas de leur avis. Car j'avais positivement observé que le monsieur, quand la vieille le reluquait en dévote, n'avait pas du tout l'air de la prendre à la blague, et souvent la regardait longuement, gravement, avec des regards tout chose, qu'on n'aurait pas dits d'un jeune homme à une birbasse, mais bien d'un ancien très allumé devant une pelite, une innocente, un fruit vert, une première communiante, quoi!
J'approuvais de la tête, sans rien exprimer, tout nngour, é'.onné de trouver tant de perspicacité au [x'ie Parignon, et pensant :
— Je conlrMai ça un jour à Fourguisse. Quelle belle vA siigi'cslive anecdote pour son UJanuscrit!
L'AlMfi ^235
Une des phrases du père Parignonsur lesquelles j'aurais voulu avoir le plus d'éclaircissements, c'est une de ses plus anciennes, celle qui m'avait poussé à ma patiente enquête auprès de lui :
— Seulement, le petit n'avait pas très bonne mine, ni la grand'mère non plus.
Il s'agissait de TétatdeGabrieletdelaMorganges quand ils avaient, en compagnie de la Vidalencq et de la bonne, quitté l'hôtel des Deux-Pies, dix jours avant ma fameuse visite audacieuse rue Basse-Montfaucon.
Mais le père Parignon n'avait là-dessus rien de phis à me fournir que sa sommaire constatation, ou presque rien. Voilà deux mois environ, le jeune homme avait brusquement changé de teint et d'allure, et en très peu de temps s'était comme fané. Une fois déjà, il y avait un an, il avait été ainsi, mais pendant une huitaine seulement, et avait repris tout de suite bon visage et allègre démarche.
Le père Parignon avait alors attribué ce passager malaise à des excès, comme de juste. Mais, cette fois-ci, la transformation avait été trop soudaine et trop rapide pour être due à une simple fatigue de surmenage sensuel. La maladie semblait grave et profonde. En cinq ou six jours, le jeune homme s'était fondu, courbé. Il paraissait, au reste, en avoir honte, se cloîtrait au logis, ne se montrait plus à sa fenêtre. Et finalement, l'autre jour, quand ils étaient tous montés dans. deux voitures pour se rendre à la gare du Nord, il n'avait pu aider la Vidalencq et la bonne, comme jadis, à transporter la grand'mère.
Celle-ci était bien plus tassée, chiffe, tremblante, qu'à son arrivée voilà quatre ans. Sous sa mante et ses masques de voilette, sa tête s'était affaissée vers la poitrine. Un de ses bras, le droit, pendait. Ses jambes n'étaient plus que de pauvres fumerons ballants.
La Vidalencq avait pris place à côté d'elle dans le premier fiacre. Dans le second s'était installée la bonne avec le jeune homme, très blême, les yeux caves, le pas quasi flageolant.
Et cela n'avait été qu'une brève apparition, dont le bouquiniste tirait pour tout affreux commentaire :
— Ils ont emporté leur secret avec eux et ils n'ont plus bien longtemps à le garder, j'imagine. Cai^ils n'iront certainement pas loin ni l'un ni l'autre.
Ah ! s'il m'avait dit cela tout de suite, combien j'eusse prêté peu d'attention à ses longs commérages, quelque intéressants qu'ils fussent! Mais, par le hasard de la causerie, des questions et des réponses, c'est seulement vers la fin de nos entretiens que me fut donné ce suprême et terrifiant renseignement.
Et je m'expliquais désormais le silence de Fourguisse. Je me rappelais ses mystérieuses et incomprises allusions à ce qu'il nommait le maléfice et le vénéfice dont Gabriel était la victime.
Qu'est-ce que cela pouvait être? Je n'arrivais pas à me le figurer.
Mais ce que je me figurais, et sous les plus sinistres couleurs, c'était le voyage de ces deux êtres si malades, leur séjour à Londres, la nécessité sans doute formidable de ce voyage et de ce séjour, et le fidèle Fourguisse là-bas auprès d'eux, affolé, désespéré.
Voilà pourquoi il me laissait sans nouvelles. Pauvre ami ! Je ne lui en voulais plus. Je le plaignais. Et j'étais maintenant dans l'angoisse pour lui, pour eux, avec eux. Ah ! comme j'aurais aimé pouvoir les rejoindre !
Depuis sa dernière lettre et l'envoi du manuscrit philosophique, cela faisait à présent deux mois pleins que j'ignorais ce qu'ils étaient, eux et lui, devenus.
On juge donc de mes transports de joie, et à tous^ les points de vue, qu^nd je reçus enfin, un
malin, le billet suivant, accompagné d'un volumineux paquet :
€ Ami,
€ Rien qu'un moi pour vous annoncer que le vénéfice est conjuré encore une fois, et que l'affaire avec Ernest a réussi.
« Nous ne reviendrons cependant (je dis nous, car nous sommes tous ici) que dans un mois ou six semaines.
« Situation à régler! Santés à consolider en sage convalescence I
« Mais vous avez tant attendu que vous faire attendre plus serait un crime.
& Donc, ci-joint, le breviarium des événements depuis 1868. Voilà trois jours et trois nuits sans débrider que je m y consacre pour vous le terminer à. peu près. Car toute lucidité terre à terre m'est rendue.
« Je viens de le relire. Ce n'est pas absolument la sécheresse impartiale que je vous avais promise. Je n'ai pas pu. Mais, néanmoins, c'est bien un breviarium, et vous verrez tous les développements à y laire. Et (que ceci soit le prix de votre dévouée patience), ces développements, vous les ferez. Reportez-vous à ma lettre d'il y a deux mois, pour les msiructions.
(( On vous aime, de plus en plus. Les oreilles oiit dû souvent vous tinter. Parmi nos maelstrôms de drames affreux, on a tout de même trouvé le
temps de parler de vous. On vous aime, oui. Vous serez des nôtres, bientôt..
« A ce bientôt, et ^.n vous embrassant de tout cœur, d'un cœur où leurs deux cœurs battent, « Votie très vôtre,
^ « FOURGUISSE. >
Le manuscrit du breviarium était d'une copie propre, nette, sans ratures, aux lignes droites, que ne dérangeait aucune majuscule insolite, aucun bav^é délirant. J'en fus toul réjoui pour Fourguisse. Fuis, par un vilain sentiment d'égoïsme, j'eus peur que cela ne m'annonçât un récit par trop calme. J'eusse préféré, au fond, un brouillon tumultueux, griffonné, fébrile, lyrique, semblable à son verbe parlé. J^e regrettais presque de savoir Fourguisse si bien portant!
On va voir que mes regrets n'avaient pas lieu d'être, et que cette prétendue rédaction de sens rassis n avait pas été faite sans d'intimes et douloureux et poignants frissons, frissons qui passèrent en moi pendant la lecture de ces brûlantes et soi-disant impassibles pages.
On va voir surtout combien était absurde dans samodestie l'idée de Fourguisse, que je pourrais un jour me servir de ce breviarium comme d'ua humble canevas afin d'y broder une telle histoire en la développant.
Il eût fallu être un ignoble galfâlre de lettres, pour oser trouver là une simple matière à amplifi-
cation. Il eût fallu être le plus inintelligent et le moins artiste des barbouilleurs, pour ne pas estimer criminelle une enluminure quelconque sur ce vigoureux et nu dessin au trait, sorte de pointe sèche gravée d'un burin souvent cursif, mais toujours si net, si sûr et si profond, avec de tels coups de lumière valant des rehauts de couleur et parfois même des reliefs de sculpture.
Quant à moi, j'aimerais mieux me couper le poing que d'y changer un mot.