SIXIÈME PARTIE
En entrant à rhôtel des Langliac-Bardîn, le 9 octobre 1868, Fourguisse eut tout de suite le pressentiment qu'il mettait le pied sur une voie de désastres. S'il le dit aujourd'hui, ce n'est pas en qualité de prophète après coup. Et si alors il l'éprouva, ce ne fut point par lâcheté. Il savait fort bien dans quel drame il allait jouer un rôle; mais il avait pleine conscience d'être à la taille de son personnage, et sa foi était absolue en le génie de la Morganges, auteur du drame. Donc, il ne pouvait avoir peur. Et cependant le cœur lui manqua, devant l'invisible spectre de la Fatalité, qu'il vit, lui, distinctement, là, debout sur le seuil. Celle impression, communiquée à la Morganges et qu'elle railla, doit être notée avant d'entamer ce récit, où partout se retrouvera la déconcertante main de ce spectre. Maintenant, aux faits I
Mademoiselle Berthe Langlîac-Bardin venait d'avoir quinze ans. Elle en paraissait plus. De sa mers, née de Brivard, elle tenait une constitution chétive, un vieux sang noble appauvri et fluide, que le sang bourgeois de son père n'avait pu rendre plus épais et plus riche. Elle était nerveuse, distinguée, peu intelligente, et laide. Des goûts religieux, d'une pratique étroite, la dominaient. Sans fortune, elle eût certainement pris le voile. Elle avait le nez long, le menton fuyant, le front bombé, les tempes serrées, qui y prédisposent et l'appellent. C'était une proie toute prêle à l'amour qui se présenterait avec une allure un peu mystique.
Fourguisse en avertit la Morganges, qui le savait déjà et avait fait en conséquence la leçon à son fils.
De son côté, le maître de littérature parla de Lucien Vigot, son confrère et ami, à Berthe, comme d'une âme éthérée, dévotieuse, préférant à toute autre musique la musique d'église.
Les séances de chaut ressemblaient, au début, à des répétitions de chapelle. On y liturgisait. Le piano fut abandonné, comme instrument profane, pour l'orgue. On le reprit plus lard, nécessaire à des musiques plus modernes, où la passion céleste s'exprimait en chaudes effusions terrestres, un peu mieux, même, italiennes. Savamment on alternait avec de moins précises, moins brutales, nuageuses allemanderies, troubles et troublantes. LeQotde la
voix caresse et grise, dans les premières. Dans les autres, les ondes harmoniques enveloppent, font lac où l'on se noie. Le programme venait de la Morganges, c'est tout dire.
Lucien Vigot était bien Lucien Vigot, tel que Fourguisse le dépeignait à leur élève. Fourgnisse en personne n'y pouvait voir que l'être qu'il y devait voir. Le don Juan qu'il avait imaginé en Gabriel de Morganges, il était réduit à l'imaginer toujours. Même chez eux, dans leur appartement commun, en lête-à-tête, le maître de chant ne se manileslaii que le maître de chant joué par lui. l)n homme doux, un peu timide, silencieux, plutôt renfermé, rien de plus! Cela, d'ailleurs, sans eftort, sans qu'on eût à soupçonner en cette attitude une hypocrisie. Gabriel était naturellement tout ce qu'il était, comme Fourguisse le constata par la suite, l'ayant vu tant de fois changer d'apparence et même d'âme. En quoi don Juan redivivus s'avérait don Juan, ainsi que le démontrera l'exégèse de YAiméy étudiant ce caractéristique et essentiel protéisrae.
Trois choses néanmoins demeuraient immuables en lui, trois choses transmises à travers sa mère, et qu'il possédait plus qu'elle encore : la voix ensorcelante, par le seul timbre, abstraction laite du sens des paroles dites ; le regard indéfinissable, et hypnotisant, lui aussi, indépendamment de l'expression; enfin, l'air sans âge. Le fils de la Morganges avait alors vingt-cinq ans. Lucien Yigot n'en paraissait pas plus de vingt. Parfois, dans l'intimité, Four-
guisse lui trouvait l'aspect enfantin; à d'autres momenls, une gravité de vieillard.
Son portrait n'est point à faire ici. Ni nulle part, d'ailleurs. Ce n'est pas un portrait qu'il faudrait tenter, c'est une galerie de portraits. (Voir plus haut la remarque touchant le protéisme essentiel de don Juan.)
Ainsi agencée, et avec de telles cartes dans les mains, la partie semblait facile à gagner, qui avait pour enjeu la séduction de Berthe.
Pourtant, dès le premier jour, un obstacle se dressa, auquel on ne s'était pas attendu, personne, ni Lucien Vigot, ni Fourguisse, ni même la Morganges. C'est qu'aux leçons de chant, à toutes, et du commencement à la fin de chacune, assistait madame Langliac-Bardin.
Il n'avait pas été prévu que la belle-mère, ordinairement peu intéressée à l'instruction de Berthe, s'en occuperait tout à coup avec autant de zèle. Et d'où ce zèle subit pouvait-il bien lui venir? Certes* madame Langliac-Bardin n'avait jamais manifesté, ni même paru éprouver, à l'endroit de sa bellefille, une animosité quelconque. Mais une affection quelconque, non plus. Et c'était tout légitime et logique, étant donné le peu de sympathie qui devait naître entre ces deux natures, Tune si élevée et si opulente, l'autre si indigente et si mesquine. Aucun échange de sentiments ni d'idées n'était supposable, de celle-ci à celle-là, et tout les vouait à une complète et mutuelle indifférence. Ce brusque éveil
d'atlenlion prêtée par madame Lanjjliac-Bardin à Berthe étonna Fourgiiisse et la Morganges ellemême, el, parce qu ils n'en devinaient point la raison, les inquiéta.
Madame Langliac-Bardin avait-elle donc flairé quelque chose du complot?
C'était à le croire, surtout à cause de ceci : elle assistait bien aux leçons de chant, mais n'assistait pas à celles de littérature. Conclusion indiquée : elle ne se méfiait pas de Fourguisse et se méfiait uniquement de Lucien Vigot.
Cependant, ce ne pouvait être cela. D'abord, que lui importait, au fond, le sort de Berthe? A moins qu'on ne soupçonnât, en cette femme si riche et nullement cupide d'autre part, une rapacité singulière appliquée aux revenus dont Langliac-Bardin avait l'usufruit jusqu'au mariage de sa fille. Quelques années de rentes en plus ou en moins, non, n'est-ce pas? Il n'y avait pas à tenir compte d'un si maigre appoint dans les calculs probables d'une Marsheimer. Alors, quoi?
Le plus étrange, c'est que la méfiance de la bellemère ne se manifestait que par son assiduité aux leçons de chant, sans plus. Quant aux matières mêmes de ces leçons, si adroitement choisies pour prendre l'âme de Berthe, elle n'en avait cure. Plutôt, elle s'y plaisait.
A la réflexion, il sembla prouvé, pour Fourguisse et pour la Morganges, qu'elle avait donc vent de la séduction possible, et qu'elle la surveil-
2i6 I/AIMÉ
lait peut-être avec U désir qu'on la tneûât à bonne lin. Il n'était pas, à sa présence attentive, d'autre explication plausible.
Toutefois, la Morgangcs ne renonça pas à en chercher quelqu'une plus compliquée. Fourguisse appliqua tous ses soins à l'y aider en interrogeant subtilement la jeune fille, et même en essayant de furtifs coups de sonde vers l'impénétrabilité de madame Langliac-Bardin. Il ne réussit qu'à y prendre le contact et la certitude, chaque jour mieux établie, de l'indéniable supériorité, si justement augurée de loin par le génie perspicace de la Morganges.
Oui, sans aucun doute, ces deux femmes étaient de taille à lutter ensemble, si lutte il devait y avoir. Mais devait-il y en avoir? Toute la question était là. Et il semblait précisément que tout fût combiné pour que la Morganges gagnât la partie sans que l'adversaire pût seulement s'apercevoir que la partie était déjà en train, ici et ailleurs.
La séduction de Berthe ne représentait, en effet, qu'une des cartes jouées. D'autres, plus importantes, manœuvraient, dont Fourguisse, quoique non mis dans tout le secret dédaléen, perce vail cependant l'occulte marche.
D'abord, Langliac-Bardin, sûrement et prestigieusement travaillé en ce sens par sa maîtresse (grâce à quelles pratiques de psychologie ou plutôt de physiologie transcendante t), reprenait depuis quelque temps goût pour sa femme. Ses visites
chez la Morganges s'espaçaient. De longues soirées, passées naguère dans le faux ménage, étaient consacrées maintenant au légitime. On donnait des fêtes. On recevait à dîner. On allait dans le monde. Toutes choses qu'aimait madame Langliac-Bardin, dont elle était privée depuis longtemps, où il lui était doux d'exercer ses hautes et incomparables facultés de brillante Égérie littéraire et politique, tenant un salon qui donnait aux autres salons le mot d'ordre et les lois d'une autorité régente. Elle en était visiblement reconnaissante à son mari. Et lui, non moins visiblement, savourait cette reconnaissance. Que ce rapprochement, tout cérébral encore, pût et dût aboutir à un rapprochement sensuel, c'est ce que devinait fort bien Fourguisse ; et il y discernait le coup de pouce initial de la Morganges.
Non sans orgueil, d'avoir percé à jour, jadis, le machiavélisme amoureux de cette admirable Talleyrande, et combien était profond en sa simplicité le très ancien plan de conduite par où elle se difïérenciait à dessein de sa rivale, son vivant portrait. Elle avait ainsi préparé à longue échéance la présente évolution. Langliac-Bardin, refroidi du côté (le sa maîtresse, peu à peu, savamment et par dos louches graduées, était condamné à rechercher un j )nr dans sa femme tout ce qui lui manquerait dans sa maîtresse. Pour mieux dire, et c'est en quoi les moyens employés par la Morganges étaient merveilleux (quel malheur de n'en pas savoir le
détail ! mais on peut lâcher de le reconstituer) , pour mieux dire, il était acculé à revouloir sa maîtresse dans sa femme. La maîtresse se chargeait, en étant sûre, de lui redonner plus tard, quand besoin serait, l'inextinguible et affolante soif d'ellemême. Gela, dès qu'aurait été obtenue la conjonction nécessaire entre les époux.
Pour voir clair en ces ténébreuses machinations, il fallait l'œil génial d'un Fourguisse. Celui de madame Langliac-Bardin n'y était pas suffisant.
Et cependant la Morganges n'avait pas exagéré en affirmant que c'était là une femme supérieure, et même son vivant portrait.
Vivant portrait, oui, et non seulement au physique, mais encore au moral, sinon en acte, au moins en puissance.
Et cela vaut la peine d'être élucidé. Car les faits de ce genre, qui peuvent paraître de la logomachie psychologique, sont les vrais faits, les primordiaux, d'où découlent les autres, tous, événements, accidents, imbroglios, scènes, catastrophes, seuls importants en apparence, mais, en réalité, conséquences logiques et fructification fatale des germes originels.
Certes, madame Langliac-Bardin, née Marsheimer, était comme le double et miraculeux exemplaire de cet isiaque papyros, la Morganges, née Delphine Vionchard. Mais, pour s'en rendre compte si exactement à distance, il avait fallu être la Morganges elle-même. Fourguisse en personne, mal-
gré son génie de voyant, s'il n'eût été averti, ne s'en fût pas douté.
Car, entre les deux créatures, les ressemblances n'étaient que superficielles, en les lignes du visage, l'allure générale du corps, et, précisément à l'estime d'un sévère observateur, elles ne pouvaient que mieux accuser les dissemblances flagrantes dont on devait induire deux natures aux antipodes l'une de l'autre. Ces dissemblances éclataient surtout par la voix et le regard, prétendus truchements infaillibles de l'âme. Or, par la voix et le regard, du premier coup, la Morganges s'ofi*rait. Sirène, tandis que madame Langliac-Bardin se refusait, Sainte. On sait le timbre de verbe et les yeux de celle-là. Celle-ci parlait hautain et clair, la prunelle dure. Aphrodite et Pallas, toute la volupté et toute l'austérité, ici rien que les sens, là rien que la pensée, bref, les pôles contraires, voilà ce qui, réflexion faite et mûrie, pour un judicieux profond et impeccable, irréfragablement apparaissait.
Et c'était une monsirueuse erreur.
En vérité, de même que la toute-sens était aussi la toute-pensée, d'autre part la toute-pensée était aussi la toute-sens. La naissance, l'éducation, le milieu, la vie et ses nécessités, de là seulement venait la cristallisation sous deux formes difi'érenles. Le fond demeurait identique. Toutes circonstances interverties, la Morganges eût été une madame Langliac-Bardin, et madame Langliac-Bardin une Morganges.
Fourguisse fut très fier de cette découverte, due à quelques inductions sagaces, et surtout à une intuition qu'on peut qualifier de Newtonienne. Il s'en ouvrit à la Morganges qui eut la bienveillance de l'en féliciter, bien qu'elle n'y apprît rien de nouveau. Elle lui recommanda seulement de veiller d'autant mieux au grain, puisqu'il savait travailler pour elle contre une ennemie aussi forte qu'elle. Cela, dit sans ironie aucune, et, au contraire, avec tout le sérieux et la gardQ tenue de quelqu'un qui joue serré, froid, et sa vie.
Sa vie, naturellement, aux dépens de celle des autres, menacée, sacrifiée, et vite; troussée, on peut dire.
C'est aujourd'hui seulement que Fourguisse peut le dire, d'ailleurs. Et, cette fois, il avoue humblement que sa clairvoyance est d'après coup. Alors, quelque foi qu'il eût en l'audace risque-tout de la Morganges, il n'alla pas jusqu'à soupçonner une action directe de sa part dans les tragiques événements auxquels il assista. Continuant toujours sa comparaison d'une partie engagée, d'un duel sous masques, il ne perçut au cours de ces événements que des chances, des veines, favorables au joueur, au combattant, qui lui semblait tout ensemble le plus fort et le plus heureux. La fortune propice lui était une explication suffisante. Il eut la véridique et authentique explication par la suite, grâce aux confidences orgueilleuses, rageuses, désespérées, de la Morganges, qui lui révéla, longtemps après, le
secret de ces chances et de ces veines. Le joueur, qu'il avait cru simplement heureux, trichait. Le duelliste, à qui le hasard seul lui paraissait secourable, employait des armes empoisonnées et, sans en avoir Tair pour personne, avait des coups de Jarnac. L'économie de ce récit exige qu'il dévoile ici ces dessous, donnant aux faits, en même temps que leur place chronologique, leur physionomie réelle.
La première victime, quasi-victime au moins, fut Ernest. Mais il n'y avait vraiment pas apparence que la Morganges y fût pour quelque chose. C'est Langliac-Bardin qui avait eu l'idée d'envoyer Ernest compléter son éducation en Angleterre, chez un jésuite irlandais tenant pension déjeunes gentlemen catholiques. Le malheur arrivé là au précoce petit débauché, d'une affreuse maladie gardée secrète, insuffisamment soignée, le pourrissant et le mettant à deux doigts de la mort, en quoi ce malheur pouvait-il être imputé à la mère ? Son voyage angoissé, cruel, honteux, pour ramener le malade, ses larmes au chevet de l'infortuné, sa désolation folle, furent, au reste, un chef-d'œuvre, comme elle disait monstrueusement plus tard, de mater-dolorosisme. Monstrueusement, et superbe ment ! Car la femme de là-bas, l'engin à pourrir, c'est la Vidalencq qui l'avait choisie, de ses yeux de vieille procureuse auvergnate, experte et sûre, la Vidalencq, qualifiée par la Morganges, on s'en souvient, de « créature à mon entière dévotion ».
Résuli^^ uc CCI accident (et là, si Fourguisse en eût été instruit à celte époque, il eût reconnu la main de la Morganges sans cloute, en appliquant Vis fecit cuiprodest), résultat donc : Langliac-Bardin, bouleversé par le danger auquel venait d'échapper son fils, consentait enfin à lui établir un état civil, le reconnaissait comme enfant naturel, né de la Morganges et de lui, avant son premier mariage, et faisait en sa faveur un testament l'avantageant autant que la loi le lui permettait.
Au cas où madame Langliac-Bardin viendrait à mourir, son apport dotal restait à l'abri, c'est vrai; mais la communauté d'acquêts représentait un capital de beaucoup supérieur maintenant à ce douaire, et Ernest, en héritant de son père naturel, y aurait large part.
Or madame Langliac-Bardin était enceinte. Ici, pas de doute, ni pour Fourguisse, ni pour la Morganges : l'œuvre de rapprochement entre les époux avait tenu ce qu'on en espérait. Mais ça, n'est-ce pas, c'était de bonne guerre et franc jeu, et si admirablement joué!
N'empêche que, pour madame Langliac-Bardin, s'annonçait une fausse couche nouvelle, avec l'alternative ou d'un avortement (et il fallait se hâter) ou d'un terrible et insensé « essayons encore », à quoi une femme veut presque toujours se raccrocher, et qui se traduisait ici par une plus que probabilité, par une (à l'avis des médecins) certitude de mort.
L'AIMÉ 25ÎÎ
C'était la secoDde victime en perspective. La troisième, que Fourguisse constatait atteinte, sans coniprendre du tout comment, c'était Langliac- Bardin lui-même.
Depuis l'affaire d'Ernest, rapidement il déclinait; De l'émotion poignante qu'il avait éprouvée ? Des tracas pour régler sa situation vis-à-vis de l'enfant ? Des craintes et des remords laissés par ce règlement, source possible de futurs procès et scandales? Des autres craintes et remords suscités par l'état périlleux de madame Langliac-Bardin ? De tout cela, oui, il avait dû être touché. Mais, le connaissant si vert encore et résistant, et d'un bel égoïsme sous ses airs affables, Fourguisse n'aurait pu croire qu'un tel homme n*eût pas la force de se ressaisir là-contre, même ^i Fourguisse avait su tout ce là-contre. N'ayant vent que d'une partie, la moindre, le danger de madame Langliac-Bardin, Fourguisse trouvait inconcevable la foudroyante déchéance où il voyait crouler et comme se fondre ce désormais très vieux vieillard, décrépit en quelques mois.
Il ignorai); que la Morganges, une fois obtenue la grossesse de madame Langliac-Bardin, et profitant de l'affolement paterne causé par la maladie d'Ernest, avait remis le grappin sur son amant. Et quel grappin! Non seulement de dorlotante consolation et de berceuse câlinerie, douce à cet affligé (ce qui, , d'ailleurs, était déjà fort habile, si l'on se rappelle que l'homme avait un fond de sentimental); mais
aussi, et plus encore, et par-dessus tout, grappin de prenantes et absorbantes caresses. L'évaporée, Tévaltenée, avait alors lâché bride à tout le grave, à tout le formidable, à tout l'emporté, à tout l'irrésistible de sd magie voluptueuse. Elle s'était révélée à son amant tine femme nouvelle, une maîtresse inconnue. Là Sirène, la Cléopâtre sans âge, et en même temps la prostituée d'autrefois, rompue aux plus Ardentes, aux plus ingénieuses, aux plus impérieuses, aux plus attachantes luxures, avait pris â cœur de faire galoper au vieil étalon soûlé le fougueux et suprêttie galop où il s'épuiserait sans jamais s'avouer fourbu, sans même le sentir, sinon en crevant.
Et cette crevaison arrivèraît juste au moment que choisirait et iilarquerait la terrible et inathémalique chevaucheuse.
Une victime encore, riôiî énp^éparatîôri celle-là, mais déjà immolée, et dont lé irépas avait paru naturel et prévu à Fourgûisse comme à tout le monde, c'était le cadet des Màrsheîmer, le veut sans enfant, le très maladif Maurice. Et là encore, la Morganges avait pouceté là carte, poiirtànt prête à choir. Pas assez vite elle ne tombait, à son gré. Maîtresse, mais en espérance seulemeiit, de Taîné, Charles, qu'elle menait à là traîne des réhdez-voiis cachés, jeunets, vaudevilleSqdes, en attendant mieux, sans se donner et toujours se prorifiettant, elle était, par lui, entrée en relations avec Maurice. Acelûi-ci, tout de suite, elle s'était ^uée', subitement et forte-
L'MVt 555
ment Tavait intoxiqué au poison d'un amour comme teinté d'inceste, et d'autant plus violent ainsi, criminel et damné, le Maurice ayant des récurrences religieuses. Les débauches dont elle pouvait casser les reins et sécher la cervelle à ce sanguin solide de Langliac-Bardin, il lui avait suffi amplement d'en employer les riqçures, pour changer en bouillie le peu de moelle qui restait à ce pauvre valétudinaire sentant la mort d'avance. En sept semaines, pas p|ps, et, selon son expression, sous forme d'intermèdes, elle l'avait tortillé, fripé, vidé, pantin d'un sop qu'elle démolissait à petits, tout petits coups, de croquignolantes chiquenaudes.
Tpi|s ces résultats, obtenus de divers côtés, sont enregistri§s ici comme pêle-mêle, et en doivent prendre un ^ir d'invraisemblance. Mais on montre la miraculeuse toile d'araignée dans son ensemble, et une fois faite. Userait nécesswe,au cours d'une histoire développée, de suivre les fils uq à un, de recomposer le tissu et la trame, enchevêtrés par un travail quotidien, patient, qui dura, sans discontinuer, sans faiblir jamais, quasi deux années entières. Des anecdotes S0ront fournies, si besoin est, ultérieurement. ^Ues ne sont pas à noter en ce compendium écrit. L'oral bavard et léger y est indispensable.
Pourtant, quelques points de repère peuvent et doivent être donnés, nœuds de lumière à l'entrecrpisement des fils. Il en va être détaillé trois, à titre de spécimens, pouvant servir d'exemples pour
le débrouillage de la toile. Si leur importance ne saute pas d'abord aux yeux, c'est qu'on aura des yeux d'aveugle.
1" Quoiqu'il se crût tout prêt à se détacher définitivement de la Morganges, ce n'est pas sans angoisses que Langliac-Bardin lui avait annoncé la grossesse de sa femme. Il s'attendait à des récriminations bien naturelles ; car la chose accentuait significativement la rupture prochaine du faux ménage. La confidence fut accueillie, au contraire, avec une joie grave ^t félicitante. La Morganges déclara, dans un bel élan dont la sincérité ne pouvait être mise en doute, combien elle avait toujours déploré que le nom illustre des Langliac-Bardin fût condamné à s'éteindre. L'orgueil étonné du gros bonnet parlementaire y trouva une délectation imprévue. Ce fut la première maille du filet qui devait le repêcher et le ramener à sa maîtresse. Le coup de la maladie d'Ernest ne vint qu'ensuite,
2** Ce n'est pas par Langliac-Bardin que la Morganges avait appris jadis l'état matricial de l'épouse. Elle le tenait du médecin même qui avait soigné la jeune femme. Ce médecin, célèbre professeur, protestant austère, avait trahi le secret professionnel en faveur de la Morganges, et payé par elle en attouchements (pas davantage, mais quels!), L'agissement, par cet intermédiaire, est instructif. Il lui avait été insinué que ces privautés, déjà si délicieuses, était un avant-goût, et médiocre, des délices qui lui seraient octroyées pleinement au cas
OÙ il reviendrait jamais sur son diagnostic ancien, et pourrait rendre aux Langliac-Bardin l'espoir d'une descendance. Il n'avait pas besoin, lui glissaiton dans un sourire, de comprendre l'intérêt qu'on y prenait! On le flattait, d'ailleurs, avec des phrases, dites à certains moments troublés, et touchant les prodiges dont un homme tel que lui devait être capable. Produit de l'opération : consulté par les Langliac-Bardin, il s'était laissé aller un jour àcoafesser que, peut-être, son verdict d'autrefois avait été un peu bien sévère, et qu'en somme, maintenant, avec toutes les ressources de la science, hum! hum ! qui sait? Sans rien de trop précis, cependant! Mais à l'ambiguïté de tels propos,soufflés par la Mor-ganges, les nuages de noire certitude, jadis accumulés au ciel de lit des époux, s'écartaient pour faire entrevoir des lueurs, problématiques encore, et toutefois d'aube encourageante.
3° Charles Marsheimer, qui toujours s'était montré un frère excellent, type du familial et droit Alsacien, se considérait dorénavant comme ayant été la dupe de son bon cœur et de son honnêteté. Des lettres de Maurice, astucieusement choisies parmi celles que le malheureux affolé avait écrites à la Morganges, prouvaient qu'il avait courtisé et voulu prendre la femme désirée par son frère. Elles accusaient une criminelle passion, assoiff'ée d'inceste. On en inférait une basse envie, hypocritement cachée pendant toute une vie de Tartufe. Le souvenir du mort en devint odieux et haïssable au sur-
vivant. L'image, jusqu'alors si pure, de la sœur fut déshonorée de cette même tache d'envie. On la représenta en quête de maternité, même au prix de la vie risquée, uniquement ps^r cupide calcul, pour qu'unjour appartînt à elle seule, tutrice de l'enfant tant souhaité, la banque Marsheimer. On y procéda sans l'attaquer de front, mais au contraire en feignant de la défendre contre des calopmies entendues et rapportées. Il va de soi que les instants élus pour semer ces graines de soupçons vénéneux étaient analogues à ceux marqués pour les insinuations au médecin, instants de vertige sensuel, où la pulpe du cerveau s'amollit et reçoit les empreintes sans y prendre garde. Toutefois, on n'allait pas, avec Charles, jusqu'aux préli|)ations manuelles. A ce réellement et foncièrement hopnête homme, d'un facile effarouchement, on se contentait de cha^ touiller en quelque sorte l'âme. Il ne faut pas oublier qu'aux yeux et à l'estime de ce quinquagénaire, resté naïf et de proviqçe, la Morganges était une femmelette de vingt ans, petite bourgeoise consentant à fleuretter, mais refusaftt de trpp se compromettre. Rien de curieux, si ce récjt eq avait loisir, comme le menu des friandises amoureuses, à la fois chastes et polissonnes, à quoi sp réduisait, somme toute, pour lui, ce jeu de la petite pie,(}Qnt il était le grand oison. Le tenjps manque d'y insister. Ce sera, dans l'histoire développée, up très joli chapitre à écrire.
Maiptenant, ces quelques noeuds asseaç éclairés à
^'AIHÉ 259
rentre-croiseipe^t des fils, reprenojas \b^ vision d'enspmble 0]i resplendit 1^ toile d'araignée faisant ^uperbernept rosace.
Depuis l'entrée de Fourgiij^se che^ les î^angliac-
Barçjin, deux ans s'étaiept donc presque écoulés,
rien d'anprinal ne §'y passant en apparence, rien
4e ce qui se passajt au dehors n'y transpirant non
plus, jutant qu'on en pouvait jugpr à l'alliire des
geps et des choses, mais la Morganges n'ayant pas
cessé une minute de travailler à son œuvre, ici et
ailleurs, on a vu à peu près comnient, et l'pp doit,
par cet à peu près, coqcevoir avec quelle sAreté,
qi^elle prévoyance, quelle perfectiop!
A ce moment du drame, le dénouement préparé, inévitable, magistral, s'annonçait de la sorte : madame Langliac-Bardin mourrait, laissant une part de sa fortune à son mari, l'autre à son frère Charles ; LangliacrBardin.s'en irait ensuite, son héritage se partageant entre Berlhe et Ernest; Berthe serait )a femme de Gabriel ; Ernest n'arriverait pas à sa majorité, et son morceau du patrimoine Langlîac- Bardin reviendrait à sa mère; enfip la Morganges tirerait }a dernière gerbe de son apothéose en se faisant épouser par le Marsheimer survivant; il ne Jui resterait plus alors qu'à espérer ou à prpvoquer la disparition de Berthe et de Charles, pour que les vingt-trois millions et demi, montés aujourd'hui à vingt-cinq millions au moins, fussent à elle, constituant l'apanage de l'Aimé, de son geul vrai fils, de son petit.
Le sinistre pressentiment de Fourguisse ne devait-il pas s'évanouir, devant tant de science, de patience, de génie, et surtout maintenant que Taboutissement certain se manifestait si proche? Oui, il le devait. Et cependant Fourguisse, chaque fois qu'il repassait le seuil de celte maison, aujourd'hui comme au premier jour de son entrée, continuait à y voir, lui, l'invisible spectre de la fatalité, y montant sa garde silencieuse, magnétique et menaçante.
A l'honneur de sa perspicacité, vraiment augurale, et dût celle de la sublime Morganges en subir une injuste atteinte de critique, il convient d'astérisquer en ce lieu l'étrange figure que prenait pour lui, depuis quelque temps, cette apparition. Tandis qu'autrefois il la percevait présente, mais voilée et indéfinissable, maintenant il distinguait en elle les traits mêmes, brumeux mais reconnus, de Gabriel de Morganges. Ce mystère inotpliqué lui fut une cause d'angoisses dont il s'ouvrit à la Morganges, cherchant à lui faire partager ces angoisses, avec l'espoir qu'elle y trouverait remède. Mais elle y demeura réfraclaire. Sa maternité orgueilleuse et confiante (seule excuse h tant de cécité, ainsi non blâmable) l'empêchait absolument de voir en son fils quoi que ce fût pouvant avoir, même par hallucination, aspect de mauvais présage. Et Fourguisse dut s'incliner devant celte suprême raison, à savoir qu'une appréhension semblable constituait envers l'Aimé une espèce de sacrilège. N'était-ce pas une
véritable défaillance de foi en le dieu? Il se le tint pour dit, n'insista pas, eut trop honte de son quasiblasphème.
D'autant que le dieu, précisément alors, se manifestait à lui de façon triomphale, et levant tous les doutes qu'on pouvait garder touchant sa mission don-juanique, si par hasard Fourguisse avait été (ce qu'il n'était certes pas) un apôtre à la foi chancelante.
Lucien Vigot, en effet, pendant ces deux années, s'était peu à peu transfiguré, par insensibles mues, en le don Juan rêvé par Fourguisse. Et ce sont là encore des faits essentiels à jalonner soigneusement, avant d'arriver au cruel exposé de la catastrophe.
Le jeune maître de chant, l'homme doux, timide, plutôt renfermé, n'existait plus du tout. Il avait fait place à un expansif coureur d'aventures, se servant, en vrai don Juan, de Fourguisse -Sganarelle. Et dans un effréné papillonnage, une floraison de multiples domiciles, un embrouillamini d'intrigues, un tourbillon d'amours sans cesse changeant d'objet et positivement incroyable! La tenue de livre pour mettre au courant la liste fameuse des mille et trois, rien que cette besogne de comptable, à peine la tête de Fourguisse y suffisait-elle. Et c'était tout le contraire d'une sinécure à philosopher (comme il l'avait imaginé jadis), que ce perpétuel jeu de navette, sans parler de la correspondance, du haut en bas de la société, avec des
262 VAIUff
femmes du monde, des bourgeoises, des comédiennes, des filles, des artisanes et des serv.intes même, car don Juan ne dédaigne personne. Fourguisse néanmoins, parmi tant d'occupations absorbantes, ne perdit pas là uije seule occasion d'étudier, d'observer, d'éthiser, et à cette époque féconde il doit la plus abondante et la plus précieuse moisson des gerbes d'or engrangées dans son œuvre. Mais il ne saurait en dire plus long làdessus dans cette sorte de chronologie, déjà trop encombrée peut-être de rernarques adventices et pouvant avoir l'air digressif. Et il revient tout de suite aux faits plus directement nécessaires à l'histoire promise.
Où s'était opérée par degrés plus profoniis et cependant plus insensibles, et partant inaperçus (sauf de Fourguisse), la métamorphose avatarique de Gabriel, c'était chez les Langliac-Bardin. Là, sans le peu à peu qui en avait rendu la marche inappréciable à un ji];;cîHc)nt quotidien, la transformation radicale eût éclaté, formidable. Pour quelqu'un ayant connu le Lucien Vigot du début, et mis brusquement, après deux années, en présence du Lucien Vigot actuel, le saut eût paru un franchissement d'abîme.
Tandis que Fourguisse, lui, était toujours resté le professeur de littérature ayant affaire uniquement à son élève, et confiné dans sa modeste besogne, Lucien Vigot, de progrès en progrès, avait changé son humble situation de maître de
chant jusqu'à la perdre. En mieux, et Ton va voir combieil. D*abord, iion contente d'assister aux leçons que preiiait Berthe, madame Lànjjiiac- Bardin s'y était iiitétessée au point de les partager. Cette t*eine de àalon à prétentions artistiques, elle dont le goût foisait loi, trouvait un goût souverain aux conseils du jeune maître de chant, et aimait à s'en inspirer. Elle écrivait, à ses heures, des mélodies de roiriance, qu'elle lui montra. On le traitait en compositeur, et d'amateur à professionnel. 11 avait, au surplus, en musique comme en tout ce qu'il touchait, le dott de la grâce, plus séduisant et plus imposdtit que la science. Il en fit preuve, un jour, à propos d'un petit concert qu'on organisait, et dont il suggéra l'idée originale, qui fut jugée une merveille d'invention. C'était un vieil air du quinzième siècle, joué sur des instruments de l'époque, et tout à la fois mimé par des tableaux Vivants et mouvants, costumés en harmonie avec l'orchestre. Madame Langliac-Bardin en eut tout l'honneur. Lucien Vigot devint le metteur en scène obligé, nécessaire, supplié, d'autres concerts, de comédies, de menus spectacles. On était loin, bien loin, à perte de vue, du croque-notes liturgisant sur l'orgue avec mademoiselle Berthe. Le gris, effacé, éthéré camarade du pauvre Fourguisse se révélait jeune homme mondain, élégant, en chatoyante lumière de jolies façons, aux dîners où on l'invitait, aux fêtes dont il réglait l'ordonnance, dont il était l'âme brillante. Et cette si
complète désincarnation et réincarnation, du professeur appointé en Tami assidu et honoré de la maison, cet absolu renversement de tout un être et de tous envers lui, avait eu lieu par nuances tellement fondues et furtives, qu'il était besoin à Fourguisse lui-même de ses plus aiguës et plus minutieuses facultés d'observation, pour reconstituer mentalement l'extraordinaire graphique de cet astre, éclos voilà deux ans comme une tache de vague nébuleuse à l'horizon des Langliac-Bardin, et désormais épanoui dans leur ciel comme un incendiant et indispensable soleil.
Là encore, d'ailleurs, Fourguisse discernait (il en était certain) la pensée conductrice de la Morganges. Il l'en admirait, quoique sans la bien comprendre. Mais il n'osait pas lui demander ce pourquoi qu'il ne devinait point. Rembarré déjà pour son hallucinatoire vision du spectre de la fatalité sous les traits de Gabriel, il craignait de se prouver définitivement inintelligent ou irrespectueux, et qu'ainsi l'isis le mésestimât. Ce scrupule fut une impardonnable faute. Peut-être, si Fourguisse eût interrogé la Morganges sur le dessein qu'elle avait en voulant la séduction de tous les Langliac-Bardin par Gabriel, peut-être l'irrémédiable catastrophe eût été conjurée. Car, cette séduction, il la croyait dans les plans de la Morganges, tandis qu'en réalité la Morgangets l'ignorait. Ainsi qu'il l'apprit plus tard, Gabriel était une force, ou plutôt don Juan est une force, dont îa Morganges en
personne pouvait faire dévier la direction, mais non annihiler l'action. Or, en ne signalant pas à la directrice la ligne que prenait alors cette force, Fourguisse faillit à son devoir. De là l'effroyable responsabilité qu'il a dans le cataclysme, et le châlimentqu'il s'inflige ici àen être le triste et honteux héraut.
Car il faut y arriver enfin, à cet effondrement subit et total du splendide château d'espoirs, déjà presque réalisés, déjà tangibles, du féerique château bâti pour son fils, pour l'Aimé, par la grande Morganges, de l'invraisemblable et pourtant certain château, plein d'un bulin de vingt-cinq millions si prestigieasement. conquis, et dont les ruines foudroyées sont désormais une affreuse et irreconstructible Babel !
La phrase précédente est de la mauvaise rhétorique. Son excuse : le besoin de parler à haute voix quand on a peur. Fourguisse la laisse, en témoignage de son épouvante à dire la suite. Et s'il y prend un air dicule de phraseur enflé, que cela lui soit, pour son péché confessé ci-dessus, une ignoble pénitence.
Maintenant, et pour la dernière fois, et sans remise, aux faits, aux faits !
Scène terrible, mais prévue, et même arrivant plus tard que de raison (à l'estime de la Morganges), chez les Langliac-Bardin : Berthe est enceinte. Sans l'assiduité de la belle-mère aux leçons de chant, la chose eût abouti en temps voulu.
266 L'AlMË
Mais pouilant, malgré les lettres passées par Fourguisse, et la séduction morale obtenue tt-ès vite, ainsi que la Morganges l'avait calculé, encore avail- 11 fallu que Gabriel trouvât le lieu et le monient de consommer l'acte final de la séduction physique, en prise de possession. Pour cela, il avait dû attendre la période où le maître de chant était devenu le commensal et Tami de la famille, ayant ses etitrées libres partout, et des occasions offertes par les concerts à organisel-^ les comédies à mettre en scène, etc.. Vers le milieu de la secoùde année seulement, ce fut possible.' Dès que possible, fait. Berthe en malaise. La taillé est ronde. Médecin appelé. Constatation. L'innocente avoue tout à son père.
Jusque-là, le drame suit son développement normal. 11 y aura explication avec Lucien Vigot, réparation proposée, forcée, mariage. Une seule difficulté : révéler le vrai nom de Liiôien Vigot. Mais de ça, la Morganges se charge, avec Langliac-Bardin alors en plein envoûteinent voluptueux. La bellemère, au cas où la mésalliance lui déplairait, ii'a rien à y voir. Le père et sa fille s'arrangent entre eux. Elle sidore son séducteur. Lui, il obéit à la Morganges. Tout va bien. La chose se fera. La chose, d'avance, est faite.
Mais le menaçant spectre delà fatalité, ce spectre aux traits de Gabriel, ce spectre vainement dénoncé par Fourguisse, le voici.
A ce moment, madame Laûgliac-BaMin eèt en-
UP^mÈ 267
ceinte, elle aiissi, et près de son tier^ne, enceinte de sept mois. Que la révolution, produite par le scandale de lapille, pujsse et doive hâter la fausse couche |[nortell|B, c'est ce qu'espère jaMorganges et ce qui la copsole un peu du fet^rd apporté à rengrosseiflent ^e ger|:he.
Et dope, ce serait parfait, sans le spectre. Mais il est là, le speptre, l'affreux spectre aux traits de Gabriel.
Atjx traits de Gabriel, oui! Et cette anomalie devjent claire à présent. Et la fatalité surgit ici, réelle, en cet inattendu et renversant coup de théâtre : c'est de Gabriel, son amant, oui, de lui, qu'est enceinte, comme Berthe, madame LangUac- Bardin.
Ah! don Juan, terrible don Juan, irrésistible don Juan, silencieux don Juan, toujours le même, toujours sphinx, qui occupe Sganarelle à chiffrer ses ni'iM^ et trois, et qui trompe Sganarelle ainsi que tout le monde (car sa fonction est de tromper), et qui ne dit jamais à Sganarelle, à son âme damnée pourtant, la mille et quatrième, et qui n'en parle pas à sa mère non plus, et qui, s'il en parlait à Sganarelle ou à sa mère, ne. serait plus don Juan l'impénétrable, don Juan le discret, don Juan l'éternellement mystérieux parce que Téternellement inconfessé!
Autre scène, non pronostiquée, celle-là, ni par le sagace Fourguisse, ni par la devineuse Morgianges, scène aux conséquences sans parade im-
médiatement prête, scène entre Gabriel et madame Langliac-Bardin.
Et quelle madame Langliac-Bardin ! Pas la femme du monde, au verbe hautain, à la prunelle dure, aux altitudes salonnières, qu'un Gabriel eût rabrouée ou renjôlée à sa fantaisie, Elvire banale, connue, cataloguée. Mais la créature qui est le vivant portrait de la Morganges, qui, les circonstances s'y prêtant, eût été la Morganges elle-même. Et les circonstances s'y prêtaient, s'y offraient, s'y ruaient. Et, de la Langliac-Bardin faite par la naissance, le milieu, la société, sortait la Morganges en puissance, faite par la nature. Une toute-sens, une ardente, une impérieuse, une exclusive, une jalouse, une bête de proie, une Sirène blessée au cœur, une Médée implacable en qui l'amour méprisé devait tourner au plus noir fiel de la plus aveugle haine.
Ce ne fut pas là le duel aux passes connues, entre amant trompeur et maîtresse trompée. Ce fut une rencontre entre demi-dieux, une gigantomachie, bref, le duel de don Juan et de son introuvable et pourtant trouvée femelle. Qu'on tire de cette formule tout ce qu'elle contient, et qu'on essaye d'imaginer la chose, si on l'ose!
A ce duel, cela va de soi, Fourguisse n'a pas assisté. Non plus à celui qui en devaitêtrela suite, entre les deux grandes héroïnes. 11 n'en connutque les effets, les coups portés, les blessures reçues et, en quelque sorte, les constatations de procès-ver-
bal. Ce n'est pas lui (ni qui que ce soit, par conséquent) qui en pourra donc reconstituer la formidable épopée, à la fois hésiodique, miltonienne et dantesque. Et personne ainsi ne saura jamais quels mystérieux et monstrueux fonds d'âmes giclèrent, à la lumière de ces duels, en paroles proférées, en regards d'éclairs éblouissants, en réquisitoires meurtriers, en apostrophes, en invectives, en confessions mutuelles et arrachées de force, en cyclones de passion heurtant et mêlant' leurs tourbillons dévastateurs.
Ici, plus que partout ailleurs dans cette histoire, s'impose la nécessité d'un abrégé purement chronologique et documentaire, sans réflexions désormais, sans parenthèses d'aucune sorte; cursif, mais net; aride, mais substantiel. Mette qui voudra, ou plutôt qui pourra, de la chair pantelanle sur ce squelette !
Avant tout, et à tout prix, empêcher le mariage de Lucien Vigot et de Berthe, telle fut la première pensée et la première action de madame Langliac- Bardin. Dans sa scène avec son amant, elle lui avait affirmé que le choix ne lui serait pas laissé entre les deux maîtresses, et qu'elle s'arrangerait au moins pour avoir à souffrir seulement de la jalousie envers le passé, et se rendre impossible toute jalousie présente et future. Et elle s'y employa aussitôt avec une décision de moyens manifestant pleinement la Morganges latente qui était en elle, la femme à qui rien ne semblait criminel pour faire
sa volonté. Quoique repris et tout dominé par laMorganges, Langliac-Bardin ploya devant celle autre qui se révélait aussi irqpérieuse que la vraie, aussi diplomate en même temps, et qui, le caressant, l'enveloppant, le maîtrisant à la fois, au nom de Tenfant qu'elle portait, au ijom de leur amour refleuri, au nom de l'honneur jmême des Langliac- Bardin, le força d'accepter cette scélérate solution: Tavorlement de Berthe. Avec la même sûre et rapide autorité, elle se fît obéir du médecin. Puis, Tavortement obtenu, et la réparation par un mariage n'étant plus indispensable, elle en ruina jusqu'à l'espoir, par le plus audacieux coup d'État sur l'âme religieuse de la jeune fille, un coup d'État qu'eut injaginé, en pareille circonstance, et qu'envia en effet la Morganges. Elle s'ouvrit à Bertlie, dans un prétendu élan de repentir et de remords, et lui confia qu'elles avaient toutes deux été séduites et trompées par le même homme. L'une des victimes, elle, allait sans doute en mourir. L'autre, Bertlie, n'avait là-contre qu'un recours, la pénitence, l'entrée au couvent. Elle trouva tout ce qu'il lallait dire à ce propos, et comment il fajlait le bien dire, de façon convaincante et définitive. Et la jeune fille, abandon fait de sa fortune à un ordre, prit le voile. Tout cela résolu et exécuté en quelques jours, sans que la Morganges eût seulement !<' temps do se retourner. Une prodigieuse campagne à la Napoléon!
Mais à Napoléon, Napoléon et demi! La Mor-
t'AIMÉ 271
ganges, un i^oment étonnée, se ressaisit vile, et improvisa pn répopse ^n plan 'de campagne non moins extraordinaire, qu'elle mit à Fœuvre aussitôt, et, cette fois, parant à toute éventuçilité, seule d'ailleurs désormais et sans aides, Lucien Vigot et Fourguisse ayant été congédiés de la maison Langliap-Bardin.
Au cas presque improbable, ^ais possible pourtant, où la femme survivrait à ses couches prochaines, voici quel projet, quasi insensé de prime aspect, très réalisable en somme, formait la Morganges. L'amour 4^ la pingliac-Bardin pour son s^mapt était indéniable, et son action si vive et si radicalement énergique, a empêcher le marjage, en témoignait de reste. Le fiel d'aujourd'hui redeviendrait miel, la crise de haine jalouse un coup passée. Il n'y avait qu'à être patient. Gabriel, sûr de sa force irrésistible, répppdail de pouvoir rentrer ep grlice auprès de Ja ressuscitée, de la reprendre alors et de savoir retenir la proie reconquise. La Morganges, d'autre part, cela donné, se chargerait alors de liquicler en temps voulu le LangUac-Bardip, toujours en sa possessioq. Ainsi, au piaritige manqué de Gabriel et de Berlhe, elle substituerait victorieusemept la possibilité du mariage, copibien plus tripmphal, de iBabriel avec la UngliaoBardin elle-même.
Au cas plus probable où la fempie mourrait en couches, il ^'agissait d'empêcher jusque-là qu'elle ttjpt^t, par jalousie férpce, quoi que pe fût contre
un possible retour d'amour (plus tard, elle n'étant plus de ce monde) entre Lucien Vigot revenant à la charge et Berthe retrouvée et reséduite. Car la Morganges, la sachant désormais de nature foncièrement identique à la sienne, lui supposait à juste titre un Othellisme capable de tout prévoir et de risquer tout pour se mettre en garde, même posthume. Or, elle, la Morganges, en semblable occurrence, si elle eût été madame Langliac-Bardin, à l'agonie, et voulant que jamais son amant ne pût épouser Berthe, qu'eût-elle fait? Elle eût avoué hardiment r adultère à son mari et à son frère, l'adultère cause de sa mort, l'adultère laissant aux pieds de l'amant le boulet de ce cadavre. C'est à cet aveu in extremis qu'il fallait mettre obstacle. Et pour cela il était nécessaire de rendre à madame Langliac- Bardin sa foi entière en son amant, d'éteindre la haine momentanée, mais frénétique, dont elle brûlait follement contre lui, de la faire reconquérir dès maintenant, tout de suite, par Gabriel.
Oui, dès maintenant, tout de suite. Là gisait la difficulté. On n'avait devant soi que six semaines. La maîtresse offensée avait défendu sa porte. Ce n'était pas une sentimentale à retourner par lettres. D'ailleurs, la force de Gabriel, de don Juan, réside au magnétisme direct de sa présence. Enfin, même si l'on obtenait le tête-à-tête, le charme opéreraitil sur une maîtresse cuirassée de sa maternité si proche, sur une femme grosse de sept mois et demi? Pour toute autre que la Morganges, la chance à
réussir eût paru bien vague. Mais c'était la seule tentable, et elle la tenta.
Crânement, on va le voir.
En deuil et vieillie, l'air d'une cinquantenaire, elle se présenta un jour, avec une lettre d'introduction extorquée à Charles Marsheimer, et fut reçue ainsi chez madame Langliac-Bardin ; et là, brusquement fondue en larmes, sanglotante, éperdue, folle, elle se déclara la mère désespérée de Lucien Vigol, une infortunée veuve n'ayant que ce fils, et Tadorant, et venant plaider la cause et implorer le pardon du malheureux qui voulait se tuer, qu'elle en avait empêché deux fois déjà, mais qui avait juré de recommencer, et qui en ce moment même n'échappait à la mort que par miracle, s'il y échappait, la poitrine trouée, voici une heure à peine, d'une balle ! Mère, elle n'avait pas honte de supplier la maîtresse de son fils. Elle s'en faisait gloire, au contraire. Elle avait juré au pauvre enfant de lui ramener celle qu'il réclamait, qu'il aimait, qu'il avait besoin de voir pour consentir à vivre. Elle ne se relèverait pas, agenouillée qu'elle était, sans avoir obtenu ce qu'elle avait promis. Il le fallait. C'était un crime de le lui refuser. Si l'on disait non, elle crierait, ameuterait les gens, était prête 'au scandale, à la violence, à tout !
Madame Langliac-Bardin, bouleversée et vaincue, l'avait suivie.
Elle avait trouvé son amant pâle, défait, au lit, le sein gauche sous des linges ensanglantés. Un coup
de pistolet avait été tiré là, en effet, à blanc, sans bourre, mais de près néanmoins, brûlant ainsi la peau, la mouchetant au bleu piqué des grains de poudre; et dans le centre de la brûlure un peiît rond de chair avait été ostensiblement mis à vif, tout rouge. C'est la Morganges elle-même, d'anc main assurée, tricheuse et maternelle, qui avait fait la blessure, fausse, mais douloureuse un peu toutefois. Elle en avait eu de vrais pleurs sous les paupières. La maîtresse en eut un flot de folles larmes, elle, quand le jeune homme, d*un geste désespéré, arracha les linges et cria qu'il voulait mourir si elle ne lui pardonnait. Devant la mère ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; et elle les laissa seuls, entremetteuse sublime.
Madame LangUac-Bardin était de nouveau en proie.
Maintenant, quelle que fût l'alternative, que madame Langliac-Bardin mourût de ses couches ou qu'elle y survécût, elle avait perdu la bataille, et la Morganges tenait les millions. Moins ceux de Berthe la religieuse; mais on v^errait plus tard !
Hélas ! c'était le retour de l'île d'Elbe, précurseur de Waterloo. Le spectre veillait ejicore, veillait toujours. I^n vain on veut ici s'astreindre au cursif et aride exposé des faits ; on ne le peut. Ce spectre est lyrique, lui, et à son geste semeur naissent les images, les grands mots, les hautes comparaisons. Et don Juan aussi est lyrique. Fourgûisse, son Sgnan^relle, lui obéit. Qu'on excusé V aparté!
Les événements reviennent. Les voici qui se précipitent.
Le spectre, don Juan, Gabriel, le séducteur enfin, n'avait pas séduit, chez les Langliac-Bardin , seulement la fille et la belle-mère. Une femme de chambre s'y était roussi encore les ailes, papillon de hasard, flambé à la passade, entre deux portes. Elle s'appelait Marguerite. Elle aurait dû s'appeler plutôt Ciguë. Celait proprement ce que les gens du peuple étiquettent de ce si caractéristique solécisme : une poison. L'air d'une vierge, d'ailleurs ! C'est cela qui avait amorcé et amusé Gabriel. Tout un joli sous-courant de roman à noter ici; si l'on avait le loisir (et on l'aura dans le grand livre de VAimé) ; un sous-courant très curieux et fécond en commentaires significatifs, à suivre dans sa marche obscure, par remous de fonds, tandis qu'au-dessus roulaient les deux courants principaux de l'amour avec Berlhe et de l'amour avec la belle-mère. Sans l'étudier en ce lieu, suffit qu'on l'indique, pour les besoins d'un clair récit.
Donc, cette poison, la Marguerite, elle, et elle seule à la maison, malgré les précautions prises, se doutait de l'intrigue nouée entre sa patronne et le beau professeur de musique. Elle avait épié, en sainte Nitouche dont nul ne se méfiait. Pas de preuves; mais la certitude quand même, par flair. Jalouse? Non pas. Orgueilleuse, plutôt, qu'on trompât madame avec elle, servante. Ambitieuse
aussi, d'nn rôle à jouer, rôle pervers, avec de chalouillanls espoirs aux sourires de chantage possible. En sa petite sphère, une petite espèce de xMorjranges, elle aussi! Elle ne rêvai! rien moins que de metti'e un jour, quand elle serait armée suffisamment, les Langliac-Bardin en coupe réglée, et de se payer, diu prix d'une dot ainsi conquise, son Lucien tout à elle ; avec cette arrière-pen-sée assez juteuse, d'exploiter alors les talents de ce mari si cher aux riches personnes. On remarquera, en passant, que don Juan n'aimantait pas des âmes précisément banales !
Lucien Vigot parti de Ja maison, tout l'échafaudage de la Marguerite semblait à terre. Elle n'en fut que surexcitée à la besogne. Au lieu de patienter, elle jugea qu'il allait brusquer les choses, espionna de trop près, fourra son nez hardi dans le mystère compris des deux grossesses simultanées et de l'avortement, laissa voir qu' elle y voyait, et, du soir au lendemain, sans explication, fut mise à la porte. Mais la iîne mouche n'y perdit pas son temps. Elle s'évertua, suivit des pistes, fila, chercha, trouva. Et notamment elle trouva ceci, prodigieux pot-aux-roses dont le parfum la soûla d'audace : c'est que Lucien Vigot, dont elle avait antérieurement déniché le domicile, connaissait et recevait une certaine ex-femme galante, nommée la baronne de Morganges, dans la maison de qui, d'autre part, fréquentait 'en protecteur le Langliac-Bardin. Elle osa pénétrer chez Lucien,
lui offrir carrément part à deux dans son projet de
chantage couronné de conjungo, fut accueillie par
un refus catégorique, se crut méprisée, en conçut
une aveugle rage, s'estima forte contre tous, et
risqua le paquet définitif d'une vengeance à corps
perdu, au petit bonheur, où elle avait chance de
pêcher en eau trouble quelque chose, sans savoir
au juste quoi. Pour cela, elle jeta au nez de
madame Langliac-Bardin la bombe explosive de
cette dénonciation : que Lucien Vigot avait été
Tamant non seulement de mademoiselle Berthe
et d'elle, madame Langliac-Bardin, mais aussi
d'elle-même, Marguerite, et qu'il était en outre le
chéri de cœur, l'entretenu d'une vieille cocotte,
la Morganges, dont monsieur Langliac-Bardin était
l'entreteneur.
Cela se passait environ une semaine après le jour si bien machiné ou Gabriel avait repris possession de madame Langliac-Bardin. Elle était alors grosse de près de huit mois, très malade, presque aux affres des couches menaçantes, sortait quand même contre l'ordonnance des médecins, imprudente jusqu'à la folie, mais heureuse et en plein ensorcellement amoureux. Le coup porté fut effroyable, détraquant. Celle ferme raison, déjà ébranlée par les secousses antinaturelles d'une reprise des sens à l'approche d'une maternité périlleuse, se cassa sous ce nouveau heurt, laissa fuir toute faculté jugeante, ne garda que la pensée de la mort inévitable qui allait venir, et se banda
toute dans l'atroce volonté de ne pas au moins
mourir vaincue.
La victime se retourna et fit tête, devenue bourreau. Et quel bourreau ! Un être ne devant rien entendre, buté à une idée fixe, fermé à toute explication, hypnotisé par son exclusive et absorbante frénésie, croyant aux inventions de la délatrice comnie à la vérité absolue, impossible à convaincre désormais d'autre chose, sous l'empire de cette suggestion isolante, et, en un mot, une aliénée.
CarlaMorganges, mandée, comme madame veuve Yigot, au chevet de madame Langliac-Bardin, et comprenant tout de suite, dès les premières paroles capitales, qu'il s'agissait entre elles deux d'un assaut suprême, la sublime Morganges eut la géniale inspiration de jouer là son va-tout, en traitant cette femme, son vivant portrait, d'égale à égale, au nom de leur commune idole, Gabriel. Et elle avoua qui elle était, et comment et jusqu'où elle adorait ce fils, et ce qu'elle avait fait, et ce qu'elle avait rêvé pour lui, et qu' elle estimait madame Langliac-Bardin digne d'en être aimée, digne d'en devenir l'épouse. Et elle dit qu'elle s'y emploierait comme il le faudrait, comme l'exigerait la maîtresse, par n'importe quels moyens, les plus extraordinaires, les plus criminels. Et elle y mit toute sa sincérité, toute sa ferveur, toute sa foi. Elle sentit là, en une des très rares occasions de son existence, l'iWesse de communier en son fils avec une affection aussi profonde et délirante que la sienne, et elle
L'AIJIÉ 279
s'y abandonna délicieusemenl et tempêtueusement. Et r^ptre y répondit dii même feu, de la même extase! Vraiment le double exemplaire, le vivant portrçiil 4e la Morgafïges, et bien à fond, pptte fois. Car elle mentait, ogj, elle mentait à la Morganges, délicieiisement et teippêtueusement aussi, elle, celte malade, cette affaiblie, cetfê condainnée à mort; elle mentait à laMorganges dans tout Tépanoui^serpent de sa force; elle lui promettait de ne pas mourir, d'épouser Gabriel; elle communiait en lui avec la mère, à qui elle ten(jaît les bras et donnait un baiser d'alliance; et en tout cela elle mentait à la Morganges; et la Morgange? s'y tronjpa.
Clouée intérieuremept à son idée fixe, son idée de jaJoMsie et de vengeance, l'aliénée ne s'en était pas laissé détourner d'une ligne. Elle avait pris pour comédie cefte pathétique effusion mafernelle, si véridique, si forte, si poignante, d'un si impérieux et sûr accent. Elle y avait riposté, à ce franc jeu, par une triche magistrale, tellement tendue à son rôle qu'elle n'avait point vu chez l'autre l'évidente absence de rôle. Elle n'avait seulement pas prêté attention à la ressepiblance qui signait l'indéniable filiation de Gabriel. Elle était demeurée immuable en sa croyance absurde que cette femme était sa rivale, et immuable ep sa volonté de punir épouvantablement les deux coupables. E[ c'est resté un des étonnements de la Morganges, l'unique étonnement de sa vie, sans doute, de n'avoif pas su
convaincre celte folle, et, y ayant failli, de n'avoir pas senti ni même soupçonné qu'elle n'avait pas su la convaincre.
Deux heures plus tard, à la prière expresse de madame Langliac-Bardin, la Morganges amenait là son fils, toute joyeuse et triomphante, afin qu'entre eux trois fussent solennellement échangés les mots du pacte définitif.
Tous les détails de cette scène ont été bien des fois racontés à P'ourguisse, en leur brève et simple horreur. Si jamais cette histoire est écrite, comme il le désire et comme il le faut, Fourguisse exige, par une clause formelle et inviolable, que rien ne soit changé à cette scène, telle qu'il va la donner, sans en atténuer la banalité de fait divers, sans en dissimuler sous des phrases la couleur mélodramatique. Ce qui assure à ces détails leur grandiose allure d'épopée, leur fatal aspect de catastrophe religieuse, ce qui les garde du mélodrame et de la banalité, c'est le caractère même et seul des personnages. On. ne doit pas oublier, en lisant ceci, que le vil et ignoble gibet des esclaves romains, avec ses accessoires vulgaires et ironiques, l'écriteau, les clous, l'éponge imbibée de vinaigre et de fiel, le pagne au haillon cachant mal un sexe rétri, que ce vil et ignoble gibet change de nom quand il change de victime et que l'instrument d'un supplice infâme se transfigure, sous le corps du Christ, en la rayonnante Croix qui devient l'étoile polaire d'un nouveau monde,
Lorsqu'ils arrivèrent, il était six heures du soir. Madame Langliac-Bardin, que la Morganges avait laissée au lit, s'était levée, et les reçut, non dans sa chambre à coucher, mais dans un petit boudoir y attenant.
Elle portait un peignoir d'étoffe blanche qui, au lieu de lui biser la peau, comme cela eût dû se produire, la faisait paraître, au contraire, plus blanche encore, tant son visage était étrangement et foncièrement pâle. On eût dit (et l'impression fui ressentie telle, très nette, par la Morganges), on eût dit le blême d'une face morte, ce blême qui semble jaunir les draps.
Comme ils entraient, elle appuya la main sur son cœur, avec le mouvement de quelqu'un prêt à pâmer; puis, comme ils s'avançaient vivement vers elle, pour la soutenir, elle étendit ses deux bras, les paumes en avant, dans un geste impérieux leur signifiant de ne pas s'approcher encore, et que d'ailleurs elle n'allait point tomber en défaillance, et se sentait forte.
Gela, sans parler, et souriante.
Elle se tenait debout, derrière une grande table qui barrait presque dans toute sa largeur le boudoir, et ainsi la séparait d'eux, ne laissant d'espace libre, pour venir à elle, que par deux étroits couloirs resserrés entre les bords de la table et les murailles.
Devant elle était servi un thé : trois tasses déjà remplies; un pot fumant d'eau chaude ; un haut
T82 [/AÏMÉ
samovar en porcelaine,, sous lequel d'ailleurs la lampe à alcool ne flambait pas.
Avec l'accent d'une Temme du monde alanguie et souffrante, et néanmoins coquette, très doucemont, elle dit ;
— Asseyons-nous. L'après-midi m'a un peu lassée. Ne me secouez pas trop. Tout à l'heure nous parlerons de choses graves, passionnément; mais reposons-nous, d'abord. Jesuis une malade. Il faut me passer mes caprices.
Et elle prit une tasse de thé, leur indiquant de la main qu'ils en fissent autant. Ils lui obéirent. La Morganges croyait à un moment d'anémie cérébrale, pensait que la pauvre créature était à bout de forces et allait s'évanouir. Tous deux, assis près de la table, buvaient comme elle, machinalement, à toutes petites gorgées, ne sachant, la Morganges en personne, quelles paroles imaginer pour sortir de ce vague et de ce pénible où on semblait somnoler en d'agonisantes rêveries.
Après les effusions de tantôt, la Morganges s'attendait à un accès d'attendrissement exalté, non à celte espèce d'atone hébétude dont elle se sentait hébétée elle-meuie, comme si en buvant ce thé elle se versait au cœur un fade et engourdissant et morne opium.
Tout d'un coup, à cette sensation, un éclair lui fulgura dans l'esprit. Elle se réveilla la Morganges terrible, capable de tout, elle, et qui avait si folle- :nient oublié que l'autre, sa pareille, était capable
L'AÏMlS 283
de tout, el}e aussi. En ce réveil de foudre, à cet éclair, elle vit flamboyer ce soupçon, non pas ce soupçon, mais cette absolue certitude, qu'on les empoisonnait!
Jeter sa tasse, à peine goûtée d'ailleurs, arracher des lèvres de son fils la lasse, qu'il avait déjà (horreur !) plus d'à moitié bue, ce fut fait, le temps d'y penser.
Et. justô le temps d'y penser aussi, avec une incroyable rapidité de perception, elle vit et comprit qu'elle ne s'était point trompée, en effet, et que madame Lnnglîac-Éardin leur avait réellement fait prendre du poison. Car la malade, si faible, si alanguie, si douce tout à l'heure, les contemplait maintenant d'un regard énergique, tendu, féroce, implacable, effroyable, assassin. Et son être entier était comme son regard. Il dardait sur eux la haine et le meurtre. Elle était penchée en avant, les poings crispés sur la table, la face tressaillante d'un rire muet et affreux, aux lèvres blanches, retroussées, montrant les gencives. On eût dit une monstrueuse bête fauve, en arrêt, prête à bondir, les yeux phosphorescents, le mufle rétracté, les dents grinçantes.
La Morganges, si brave, en eut peur, recula, et^ prenant soudain Gabriel dans ses bras pour le proléger, elle poussa un cri.
A ce cri, madame Langliac-Bardin répondit par un véritable rauquement. Puis, empoignant à deux mains le haut samovar en porcelaine, elle le sou-
leva, le brandit au-dessus de sa tête et le lança vers le couple enlacé.
Tout cela s'était passé extraordinairement vile. Mais pas assez, toutefois, pour que la Morganges, quelque bouleversée qu'elle fût, y perdît la conscience de sa maternité. Elle n'avait loisir de parer à rien pour elle-même. Elle trouva cependant moyen de songer à garantir son petit. Elle ne songea qu'à cela, uniquement, résolument, héroïquement.
Oui, certes, héroïquement 1 Car, toute mère qu'elle était, et mère sublime, elle eût pu ressentir une instinctive et invincible défaillance, sinon dans son cœur, au moins dans sa chair de femme, devant le hideux supplice auquel elle s'immolait pour en garder son fils. Elle avait, en effet, à l'instant même, avec une étrange clairvoyance, comme tout à l'heure à propos* du poison, deviné encore de quelle arme abominable se servait maintenant la Furie forcenée. Elle avait compris qu'il s'agissait là d'affronter pire que la mort. Elle avait reconstitué, avec une lucidité d'agonisante, tous les préparatifs scélérats du guet-apens dont ils étaient victimes, guet-apens digne d'avoir été imaginé et exécuté par elle-même : le thé empoisonné, puis, pour achever l'œuvre de mort et la parfaire en torture, ce samovar plein de quelque horrible liquide corrosif. Elle avait nettement et formidablement vu tout, ei dans quel gouffre dévorateur elle se jetait en se jetant comme un rempart entre cela et son fils. Et,
sans Fombre d'une hésitation, d'un regret, fût-ce d'un frisson, sans que Gabriel eût seulement pu avoir l'idée de la retenir, elle l'avait accompli, le maternel et affreux holocauste.
Une autre, moins farouchement maternelle, eût peut-être pensé à soi-même un peu, tout en voulant servir de bouclier à son fils. Une autre se fût alors contentée de se coller à lui, de lui cacher ainsi le visage, et de s'offrir au péril sans le regarder, ce péril, sans y exposer son propre visage, ses joues à la peau délicate, sa bouche en fleur, ses yeux !
A la Morganges, ce sacrifice à demi, en aveugle, de dos, comme fuyard, sembla lâche. La chose, l'épouvantable chose, pour en sauver son fils, pour l'en mettre sûrement à l'abri, entièrement, elle se dit qu'elle devait la regarder venir, qu'elle devait la recevoir, elle, elle seule, et à plein. Elle se dit que, faire moins, c'était en vérité ne rien faire du tout.
Et, s'avançant d'un pas, droite, haute, les bras en croix et un peu levés afin de soutenir à deux mains son manteau grand ouvert et largement tendu derrière elle, à la cataracte de vitriol qui se ruait vers sa chair pour la manger, elle fit lête comme une statue, la poitrine en avant, la face immobile, sans incliner seulement le front, sans même baisser les paupières.
Longuement on décrit cela ici. Les mots sont lents. Les actes sont brefs. Tous les détails en ont été
286 i/aimé;
conservés par la pauvre Morganges. Ce furent les dernières visions de ses regards, éteints depuis. Et seule elle les eut. Gabriel, affolé, dominé i3ar elle et par les événements, engourdi d'ailleurs par le poison, n'en a gardé que le souvenir d'un rêve infernal. En ces cjuelque vingt ou trente secondes, que dura tout ce dénouement du drame, il ne se souvient que du geste fait par sa mère pour lui arracher la lasse, puis de la Langliac-Bardin brandissant le samovar. Aussitôt après, il a dans sa mémoire la nuit, de déchirants hurlements, une forme blanche qui s'enfuit comme un spectre, et par terre sa mère qui se roule en s'essuyant le visage el en lui criant :
— Ne me touche pas ! Ne tne touche pas ! Tu te brûlerais les mains. Appelle! Appelle au secours! Un médecin ! Ne me touche pas !
El, comme il appelle de toutes ses forces, se ruant sur la porte, il entend encore sa mère lui dire, à voix haute, impérieuse:
— N'appelle plus! Non, non! Avant tout, toi, toi ! Met s- toi les doigts au fond de la gorge. Vomis! Vomis! Vomis!
Et il essaye d'obéir, sans savoir pourquoi, sans comprendre. Il essaye; mais il ne peut faire ce qu'on lui demande. Ses mains, au bout de ses bras, sont si lourdes! Il sent ses jambes moUir, comme disparaître sous lui. Un brouillard lui monte aux yeux. Il rassemble ce qui lui reste encore d'énergie pour clamer vers le corridor un su-
prêrile : c Au secours! » Puis il s'affaisse, il est dans du vide, lui-même toul vide, semble-t-il. Et sa dernière perception, vague, à peine perçue, est d'entendre sa mère lui répéter infatigablement, mais de loin, de très loin, en voix perdue, en voix de songe :
— Ne me touche pas f Ne me touche pas ! Tu le brûlerais les mains!
Puis, de plus loin encore, ainsi que du fond d'un horizon qui fuit, tuit, fuit toujours, là-bas, là-bas, là-bas :
— Toi, toi, avant tout! Toi! N'appelle plus!
Vomis ! Vomis ! Vomis !
Et il tombe comme en un vaste gouflfre d'anéantissement.
Telle fut celte épouvantable scène, dont tous les détails matériels et psychologiques ont été maintes fois dits et redits à Fourguisse, en sorte qu'il a pu les stéréotyper ici sous une forme définitive. Il exige donc que le narrateur futur n'y change rien, sous peine de sacrilège.
Où le travail de développement, incombant au narrateur, pourra se donner libre carrière, et le devra même, c'est sur la période d'existence qui suivit; car, à partir de ce moment, les forces manquent véritablement à Fourguisse pour entrer dans le menu et pour tenir livre du terre à terre, parmi les lamentables et souvent mesquines aventures à quoi fut réduite la sublime Isis désormais désarmée. Il y â là, notamment, toute une histoire de
basses trahisons, de ruine, de luttes disputant pied à pied non plus le triomphe, mais la vie ellemême, non plus des millions, mais presque des sous, toute une histoire écœurante, avec gens d'affaires, magistrats, huissiers, etc., histoire dont les documents seront fournis, d'ailleurs, pièce par pièce. On comprend, toutefois, qu'ils ne sauraient trouver place en ce breviariiim, redevenant tout à fait breviarium à partir de cette date fatale, c est-à-dire un galopant sommaire où s'impose la pure sécheresse chronologique.
Toutes larmes bues et refoulées, l'esprit aussi lucide que possible, on y va procéder en style d'annaliste hâtif. On y tâchera du moins.
A l'hôtel de la Morganges, deux êtres rapportés agonisaient: elle et son fils; Gabriel, pareil à un endormi sans conscience, dans une sorte de vague coma; elle en proie à d'atroces douleurs lui ôtant toute autre faculté que celle de souffrir. Et cela, pour les deux, dura toute une semaine. Fourguisse, qui les soignait, ne pouvait s'empêcher de comparer leur destin au destin d'Alexandre et de César Borgia, frappés le même jour, ensemble; et il se rappelait l'effrayante parole de César, Jisant alors :
— J'avais tout prévu, excepté que mon père el moi nous serions en péril tous les deux à la fois, et qu'ainsi chacun de nous serait hors d'état de porter aide à l'autre.
Car la situation était semblable. Alexandre ici,
c^étail laMorganges, non morte, mais comme si; et César, immobilisé dans son taureau sanglant au château Saint-Ange, c'était Gabriel en soudaine enfance.
D'autant que leurs ennemis, à eux, ainsi que ceux des Borgia, profitaient de cette impuissance simultanée.
La Langliac-Bardin, en effet, avait miraculeusement combiné son guet-apens et en avait calculé toutes les conséquences.
Elle ne voulait pas, elle qui se savait condamnée à mort, leur mort. Elle voulait mieux. Et elle l'obtint.
Rassemblant tout ce qui lui restait d'énergie, elle avait convoqué à son chevet Langliac-Bardin et Charles Marsheimer, leur avait raconté ses amours avec Gabriel, sa rivalité avec la Morganges, et comment elle s'était vengée par un double crime, faisant boire aux deux un poison, puis vitriolant la femme; et elle acheva de les combler d'horreur à la révélation de cette suprême et terrifiante manœuvre de chantage :
— Le récit de tout cela est écrit, en un testament où* j'affirme votre complicité; ce testament est entre les mains d'un homme sûr; si, dans un délai de six mois après ma mort, vous n'avez pas, par n'importe quels moyens, réduit à la misère les deux monstres dont il me faut le malheur irréparable, la ruine complète, pour qui je rêve une vie suppliciante, longuement suppliciante; si, en un
mot, vous ne vous associez pas de toutes vos forces à ma vengeance posthume, alors ce testament, au liea de vous être remis afin que vous le détruisiez, sera rendu public. Telle est ma dernière et absolue volonté.
Vingt-quatre heures plus tard, elle mourait, les laissant sous la menace de ce danger, vrai ou faux, mais qu'ils ne pouvaient pas ne pas croire vrai; et les deux lâches, terrorisés, suggestionnés, s'élaient aussitôt mis à l'œuvre pour lui obéir.
Avant tout, n'y ayant pas moyen d'éviter ici l'intrusion de la justice prévenue, ils avaient couru en haut lieu et raconté la chose, pour qu'on l'étouffât. Le Langliac-Bardin en avait été quitte avec un engagement formel et signé d'éclatante apostasie politique.
En revanche, lui payant un tel service, le banquier s'était chargé de mener à bonne et prompte fin la ruine de la Morganges. Il s'agissait de mentir à toute sa vie d'honnête homme. Il le fit. La fortune de la Morganges, il savait où elle était placée; lui-même y avait souvent, depuis quelque temps (c'était une façon de galanterie), donné ses soins. Il les y donna vivement et ingénieusement, à rebours. Ayant la confiance de sa cliente, il commit des abus de confiance, voilà tout. Oh! légaux! Des virements, des titres excellents vendus pour en acheter d'autres prêts à sombrer; ceux-ci poussés à la baisse au moment opportun; des coups de Bourse, en somme, combinés par un malin jouant
comtïie à qui perd gagne; toule une science employée à contre-pied. Ce fut une merveille de rouerie financière.
On n'attend pas que Foui^uîsse, tout à fait ignare en ces matières, y apporte quelque clarté. La Morganges, si besoin est pour écrire l'histoire, saura bien là rendre lumineuse même en ces ténèbres de Bourse, elle qui s'y entendait, la forte intelligence, forte en cela comme en tout.
Mais alors, ce n'est guère de ces ténèbres-là qu'elle s'inquiétait. D'autres, combieii plus ténébreuses, l'enveloppaient d'une telle nuiti
Et d'abord, ténèbres, les plus noires à son cœur, autpyr de Gabriel, de son cher enfant, de son petit! Il n'était pas mort du poison, par bonheur; même, les premiers sept jours passés, voilà qu'il sortait de ce coma où il avait failli s'endormir pour toujours; mais une épouvante était venue à la mère, de se dire :
— Le poison qu'il a bu, s'il n'a pas produit tout son effet, n'est-ce pas parce que Gabriel avait vidé sa tasse seulement à moitié? Ou bien est-ce un de ces poisons qui, une fois entrés dans le sang, y demeurent, et tuent lentement, par retours certains, par accidents consécutifs à périodiques échéances? Qui sait?
Car, connaissant maintenant à fond la féroce Langliac-Bardin, l'ayant éprouvée son égale en monstrueuse volonté, en possible scélératesse, elle jugeait plus approprié à une sûre vengeance un
poison de ce genre. C'en est un tel, certes, qu'ellemême, le cas donné, eût choisi. N'était-ce donc pas celui-là que devait avoir choisi pareillement la Langliac-Bardin? Oh! oui, oui, oui, on ne pouvait en douter.
Parbleu! la Morganges n'ignorait pas que, ces poisons-là, les toxicologues n'y croient point, les traitent de fabuleux, affectent de sourire quand on en parle. Mais comment n'y eût-elle pas cru, elle, à qui Myrtil de Gruvel avait affirmé qu'ils existaient? Il prétendait bien qu'il faut à leur emploi mêler des pratiques magiques, des formules d'envoûtement. Toutefois, leur énergie propre, il la proclamait aussi. Il en citait des exercr' -s. Il ne se cachait même pas de les avoir expérimentés. Il y en avait un, particulièrement, qu'il possédait, tenait d'un ancien missionnaire en Afrique, et qu'il appelait le vénéfice septénaire. Celui-là, paraît-il, vous plongeait d'abord pendant sept jours dans Tengourdissement,puis semblait avoir fait son œuvre, s'être évaporé, ne vous laisser aucune trace, et cependant revenait ensuite, à certaines dates fixées selon des chiffres composables ou décomposables par sept, et finalement, au bout d'un suprême septénaire de jours, après un septénaire d'années, vous consumait en une rapide et mystérieuse et abominable caducité.
N'était-ce pas de ce poison-là qu'avait bu, vidant la moitié d'une tasse, le pauvre Gabriel ?
La Morganges en ^vait peur, et cette peur lui
emplissait la tête de ténèbres qui lui versaient dans les idées comme de la poix.
Et dans les yeux aussi, hélas ! elle en avait, de la poix, de la réelle, de la vivante, dans ses pauvres yeux morts, que le vitriol avait crevés, rongés, vidés, incendiés, puis éteints, y laissant l'horreur d'une éternelle nuit.
Ah ! parmi toutes ces ténèbres, intérieures et extérieures, pouvait-elle songer aux troubles affaires de Bourse, de coups financiers, aux trahisons possibles du Marsheimer et du Langliac-Bardin en train de consommer sa ruine* Même si elle y eût songé, aurait-elle eu le cœur de s'en inquiéter assez pour s'en vouloir défendre? Sous l'effondrement de tous les millions convoités au profil de Gabriel et maintenant perdus, que représentait sa fortune actuelle, son en-cas d'économies? Moins que rien, certes! Elle n'avait jamais été une femme d'argent. Toujours sûre du lendemain, grâce à la magie de sa séduction, elle avait vécu sans compter, sans amasser, au jour le jour de ses caprices fondant l'or et en trouvant incessamment à fondre. Il avait fallu l'approche de la cinquantaine pour la décider à tenter une grosse conquête de capitaux en vue de son fils. Mais jusqu'alors elle eût pensé s'abaisser à faire la fourmi prévoyante. Et donc, le peu qu'elle possédait, comment, dans la catastrophe où croulaient tous ses rêves, comment eût-elle pens/ qu'on allait le lui arracher, ce peu, pendant qu'elle était à terre?
29i L'AIMÉ
Aussi la besogne fut-elle aisée, elles deux misérables, acharnés contre cette vaincue sans armes, n'eurent pas grand'peine à l'achever selon Tordre de la Langliac-Bardin.
Quand la mère et le fils se retrouvèrent hors de danger et la vie sauve, ce fut pour apprendre qu'ils étaient dépouillés de tout, à quiçi, ruinés de fond en comble, sous le coup d'une saisie qui allait les jeter sur le pavé, chassés de chez eux, de leurs meubles, de Paris même, et pauvres.
Oui, chassés de Paris même ! Ainsi l'enjoignait un arrêt policier,,oblenu par Langliac-Bardin en pourboire de son apostasie politique.
La Morganges eut un réveil de lionne acculée, saignante, démembrée, qui essaye de mordre encore, mais qui, hélas! ne pouvait plus mordre qu'à videj
Que faire contre ses tout-puissants ennemis?
Rien, il n'y avait rien à tenter.
Sur eux, du moins, sur leur cœur, s'ils en avaient un, sur leurs yeux, leurs sens, leurs souvenirs d'amants, leur faiblesse d'anciens séduits si entièrement séduits, peut-être pouvait-elle espérer une action encore, un reat^ d'action, quelque chose ressemblant à un essai d'action ?
Qhl oh! Abîme, fin fond de l'abîme ds^ns la défaite ! Ce suprême atout, cette ultjme chance d'essai en un semblant quelconque d'action sur eux, avec quoi le risquer, le rêver seulement, avec quoi, avec quoi, la hideuse Morganges d'aujourd'hui, avec quoi?
Car le vitriol de l'abominable assassine ne s'était pas contenté d'assassiner les yeux de sa victime. Il l'avait assassinée toute, dans la beauté de sqn visage, lians les fleurs de sa bouche, dans le velouté dé sa peau, dang sa face ravagée, soij col mâchuré, sa poitrine pétrie et rétrie, et jusqu'à )a ceinture où, par l'ouverture du corsage, et sous la robe sans corset, s'étaient rués les flot^ déyorateurs de la féroce cataracte, tailladant des silloqs livides et creusant des trous noirs â même la chair, si bien que tout ce^t admirable torse de déesse, ces radieux seins de neige, ce ventre de pur ivoire, et le temple aussi du mystérieux lotus, n'avaient plus désormais figure humaine, mais paraissaient le corps iqforme, iacéfé, coql^uré, bouffi, cicatrisé, rouge ici, là en charbon, ailleurs blême et comme lépreux, de quelque monstrueuse idole retrouvée parmi les décombres fumants d'un incendie.
Quels hurlements de désespoir entendit Fourguisse, le jour où la Morganges constata de ses propres mains ce foudroiement de sa beauté, et qu'elle était devenue ce las de hideurs ! Et quels sanglots d'horreur il poussa lui:même, quand elle lui cria, se dressant nue devant lui :
— Regardez, regardez, vous qui avez des yeux ! Et dites-moi la vérité, vous qui m'aimez véritablement! Dites-moi que mes mains n'y voient pas clair, et qu'elles mentent, et que j*ai le cauchemar, et que ce n'est pas moi, ça qu'elles touchent, ça
qui a des rides, des plaies, des crevasses, des croûtes, ça qui est du cuir racorni, des cordes brûlées, ou du torchon, du flasque, de l'éponge, ça que je tiens là sous mes doigts et que je voudrais arracher! Dites-moi que ce n'est pas ma gorge, mes seins, mon ventre, mes cuisses! Dites-le-moi, par pitié !
Puis, comme Fourguisse, étouffant, le gosier serré, ne pouvait répondre, elle s'affaissa, gémit en des râles :
— Vrai ! Vrai ! C'est donc vrai ! Moi, moi, je suis cela ! Moi ! Ah ! pourquoi mes mains ne sontelles pas aveugles comme mes yeux !
Et de ses yeux creux et sanglants tombaient, en lourdes gouttes qui semblaient rouges, des larmes que buvaient les cendres et les ravines de lave de sa face.
Fourguisse put enfin parler, bégaya quelques mots de vague consolation, tandis qu'elle se recouchait, tirant les draps haut sur elle, jusqu'à son front, avec un mouvement d'affreuse honte. Mais, se redécouvrant tout à coup :
— Ah ! fit-elle, mon cher ami, si je pleure, ne croyez pas que c'est à cause de moi. Non, non ! Je pleure de ne pouvoir plus rien pour aider, pour défendre, mon petit. Lâche Langliac-Bardin ! Lâche Marsheimer ! Us sont nos maîtres, à présent ! Ils nous veulent dans la misère ! Ils consomment sa vengeance, à elle 1 Et je suis impuissante contre eux ! rage ! rage !
Et, redressée, elle dit ceci, pour la première fois, alors, ceci qu'elle devait tant répéter par la suite, ceci dont l'irréparable la fit en si peu de temps blanchir et devenir une vieille:
— Si j'avais seulement gardé mon corps ! Si je n'avais perdu que mes yeux, que mon visage, et même aussi mes seins ! Si j'avais toujours le reste ! Ah ! avec cela, rien qu'avec cela, et ma voix, je les prendrais encore, je les mettrais à mes pieds, je les tiendrais, j'en ferais mes chiens, j'en ferais nos esclaves !
Puis, toutes les couvertures rejetées loiri d'elle, et de nouveau nue devant Fourguisse :
— Mais regardez, vous, regardez ce que vous serez seul à avoir vu ! Regardez que mes mains ne me mentent pas, et que je n'ai plus rien, rien, rien ! Sur mes jambes elles-mêmes, il y a des raies boursouflées. Et jusque dans mon dos, par le haut de mes épaules, il en a coulé, du feu, du feu rongeur, du feu noir. Regardez, regardez, mon ami ! Constatez comme moi que je suis un monstre, partout, partout !
Et elle se roulait dans son lit, en clamant de fureur, en sanglotant de se savoir à tout jamais hors de combat, sans espoir de revanche. Et Fourguisse crut qu'elle allait tomber folle, quand il l'entendit soudain pousser un grand éclat de rire, sarcastique et déchirant, et crier ensuite, d'une voix rauque et crapuleuse :
— Ils ont beau être de sales vieux cochons ; ce
n'est pourtant pas assez de mes deux fasses l El je n'ai plus que ça, mon pauvre Fourguisse, [e n'ai plus que ça!
Brusquement son ricanement s'éteignit. Elle se renversa en arriére, les bras gesticulant dans le vide, pâmée, tout le corps en abandon. C'était la première allâque, furlive encore, mais menaçanle et annonçant des rechutes prochaines, de la paralysie qui devait plus tard lui frapper les jambes. Les médecins parlèrent de ménopause, de consliUitiôn usée, de tempérament congestif. t'ourguisse seul sait la vraie cause d'un si subit écroulement : elle gisait dans l'absolu désespoir de cette mère sublime, qui avait tout donné d'elle-même pour son fils, et qui ne pouvait pas supporter l'idée de n'avoir plus rien à donner pour lui désormais. Sa phrase suprême, cynique et presque grotesque, avec son rictus rauque et crapuleux, elle est restée, en la mémoire dévote de Fourguisse, et il pense qu'elle resteia lelie en Ja mémoire de tous les don-juanistes, comme le divin EU lamma sabacthani de la nouvelle religion.
Et maintenant, pour la dernière fois, (Jue le sec et cursif breviarium reprenne son allure galopante, si souvent interrompue, contre le gré même de Fourguisse, par ces parenthèses fprmanl tableau ou ces jets de lyrisme se répaniiant en nappes! La rapidité, l'impartialité, les yeux non humides, la main non tremblante, l'esprit lucide et calme, c'esi bien l'attitude que Fourguisse avait
résolu de garder, quand il a commencé ces pages. Il n'a pu s'y astreindre. Les faits ont leur éloquence qui veut parler. Il n'a pas eu la force, toujours, de leur imposer silence. A la relecture, il né se croit pas le dt-oit de le leur imposer après coup. Ce qui est écrit soit écrit ! Et finissons !
Aussi bien le surplus de l'histoire n'a-t-il besoin que de l'oral, toute réflexion faite. C'est un roman d'aventures et d'intrigues, qui ne saurait se noter par dates précises, comme il conviendrait en un breviàriuni. Les gesla don-juanica comportent les anecdotes en imbroglio, non la table chronologique. Quant à la filiale gratitude de Gabriel pour sa mère, au dévouement canin de Fourguisse et de la brave Vidalencq pour les deux Morganges, cela ne se raconte pas. L'odyssée à la poursuite et à la conquête d'Ernest, repris par Langliac-Bardin, puis en héritant â la mort du vieux misérable, et alors tantôt notre proie, tantôt notre bourreau, c'est un poème à part, vilain et curieux, mais dont ces pages en forme d'Évangile ne doivent pas être souillées. Donc, toute réflexion faite encore un coup, le breviarium peut s'arrêter ici.
Quelques mots seulement, pour dire que :
de la ruine totale, la Morganges sauva pourtant ses bijoux, et aussi quelques très beaux meubles (ceci grâce à l'astuce brocanteuse de la Vidalencq) et qu'on vécut d'abord de ces épaves au début de l'exil à Londres ; que cet exil fut fleuri de certaines transitoires
opulences par Tintermédiaire de hautes dames, comme lady Augusta (dont on narrera l'étrange prise, puis chute, avec la déconfiture du vieux lord son mari) ;
que le Marsheimer fut puni de sa déloyauté en 1869, la même semaine que son complice Langliac-Bardin, tous deux ayant payé leur dette à large taux, celui-ci mort déshonoré politiquement malgré son suicide repenti, celui-là mort en prison après avoir été accusé de faux, et Tun comme l'autre ayant su que le coup fatal leur venait de la Morganges (il sera expliqué comment);
qu'enfin, après la guerre, on rentra dans Paris, où l'on espère bien que la pauvre malade, perdue de corps, mais l'esprit toujours haut et fort, assistera bientôt au triomphe de don Juan et du donjuanisme.
Car l'affaire d'Ernest est arrangée à nos souhaits ; la succession, quoique entamée, assure l'aisance et servira de fondations à réédifier le grand château féerique, reparu dans les rêves de la Morganges, cette merveilleuse impavidam-ferient-ruinœ. Et d'autre part, le vénéfice semble conjuré. Une atteinte prémonitoire, il y a deux ans, nous avait mis sur nos gardes. Le septénaire d'années a eu son cours. Le dernier septénaire de jours est vaincu. Sans doute, le souvenir de Myrtil de Cruvel, le redivive Paraclet, le mage noir qu'on n'invoque pas en vain, a veillé sur le Messie. El donc, des temps à craindre, le cycle est clos. Le cycle va
s'ouvrir, . de la béatification promise, de Tapothéose. Tous les calices bus, tous les calvaires gravis, voici venir l'aurore de la finale et divine Transfiguration.
C'est sur l'annonce de cette gloire en éveil, vers la terre déjà d'avril, aux nues parfumées du firmament déjà rose éventé par les chérubins précurseurs, c'est avec cet espoir tout près d'essorer que veut terminer Fourguisse, déployant luimême des ailes de fleurs et de flammes dans l'espace radieux où sa tonitruante trompette d'ar change va bientôt clangorer le paradisiaque hosanna 1