‹ L'aime: romanChapitre 12 sur 14 · SEPTIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME PARTIE

Je n'essayerai point de dépeindre l'état d'extraordinaire, frissonnante, tragique et mystique exàl- . tation où me jeta, tête perdue, la lecture de ces pages. Ce serait faire injure à ceux qui viennent de les lire et qui en ont vraisemblablement l'esprit et le cœur tout aussi chavirés que je les eus moimême alors.

Une seule chose me semble à noter : c'est le net et complet revirement d'intérêt qui en résulte d'abord.

Toute la soif de curiosité dont j'ardais, depiiis le comhiencement dé cette aventure, et plus encore depuis le manuscrit philosophique et les confidences du père. Parignon, tout ce désir tendu vers VAimé en personne, vers don Juan, le héros, le Messie de Fourguisse^ il n'en était plus question

pour moi. Malgré la prophétique péroraison m'annonçant l'hosanna au fils du Paraclèt, cette figure ne m'apparaissait plus colossale, mais se réduisait aux proportions humaines de Gabriel, simplement, et même d'un tout petit garçon, auprès de la Morganges. Je ne songeais plus à ma longue, impatiente et fiévreuse attente de lui. A peine si je souhaitais de le connaître enfin, cet inconnu dans l'espérance de qui j'avais tant haleté. La Morganges m'occupait, me hantait, m'emplissait l'imagination entière, désormais, elle, uniquement. Je ne pensais qu'à me rencontrer avec elle, à la contempler, elle, à l'entendre, elle; et, me la représentant immobile sous ses voiles noirs, ce n'est pas une femme que je m'apprêtais à trouver, mais bien la mystérieuse déesse dont Fourguisse me parlait si dévotieusement naguère, une effrayante et monstrueuse et sublime Isis.

Puis, à la réflexion, je dus m'avouer que j'étais là, certainement, le jouet d'une illusion d'optique. En ces pages pleines d'elle, seule la Morganges se dressait; et j'étais encore soûl de ces pages; et j'en sortais; et j'en étais tout proche; et ainsi elles me faisaient montagne sur l'horizon, et l'horizon entier me semblait être cette énorme et absorbante Morganges. Mais VAimé cependant, caché derrière elle, que momentanément elle éclipsait à mes yeux, quelle taille fallait-il donc qu'il eût, lui, le soleil autour duquel gravitait un tel astre? Quelle puissance d'attraction supposait ce

qu'elle avait fait, elle, vers lui, centre? Et de quels flamboiements devait-il resplendir, pouf que Fourguisse, si enthousiaste, si fanatique de la Morganges, et l'ayant vue à l'œuvre, n'eût pas l'idée un seul moment d'entonner son hosanna en faveur d'elle, et en réservât l'apothéose toujours et quand même à lui?

Qu'elle, affolée d'amour maternel, demeurât ferme dans sa foi en son fils, et ne considérât que la grandeur de ce fils, et y sacrifiât sa propre grandeur si absolument, cela était trop naturel. Mais que Fourguisse l'immolât aussi, sa prodigieuse Morganges, sur l'autel invinciblement debout et dominateur de l'Aimé, n'était-ce pas la preuve que le dieu en était resté digne, au regard du seul et du meilleur juge? Et la conclusion magnifiante du Breviarium ne signifiait-elle pas clairement et triomphalement que l'affreuse, héroïque et sainte Passion, soufferte par la mère, devait elle-même s'anéantir dans la gloire unique du fils, puisqu'elle avait pour suprême et méritant objet l'avènement fie cette gloire?

Ainsi, à la lumière de ces pensées mystiques, éveillées en moi par Fourguisse le prophète, je me défendais du sentiment humain qui me poussait à m'émouvoir maintenant moins pour VAimé que pour la Morganges; et j'étais sûr d'abonder par là dans le sens de Fourguisse et de la Morganges ellemême. L'effet premier de la lecture avait cet étrange effet en retour, qu'un nouveau reviiement

d'intérêt se produisait; et plus Isj Morganges, connue, s'était manifestée grande, plus grand par conséquent se devinait VAimé, demeurant dans l'inaccessible niystère de Tinconnu.,

Monté, soûlé comnae je l'étais, la sensibilité au vif et en vibrations, l'imagination chauffée à blaoc, j'offrais donc une proie toute prête aux plus délirantes chimères de Fourguisse. Sa religion du donjuanisme, avec les messianiques révélations qu'il promettait, les extases dont il mé donnait de tels avanl-goûts, avait en moi uiî disciple déjà fêrvenl. Je ne demandais qu'à ployer les gehoiix, qu'à me mettre en adoration, qu'a me dëvoiiër, rhbi aussi, dans la mesure de mes forces. Mes mecréances passées, par uiie réaction naturelle, iie donnaient que plus de ressort à mes nouveaux et tbîit juvéniles appélits de foi.

Quand je pense aujourd'hui au moi bizarre que j'étais alors, à ce moi où s'irisufÛait et vivait celui de Fourguisse, il me semblé y voir un étranger et je ne me reconnais pas eri lui. Tout ce que j'en puis dire, c'est que ce moi d'alors était sincère absolument, aussi sincère que celui de l'heureprésente. Et c'est pourquoi, ayant a raconter ce que j'éprouvai et fis en ce temps-là, j*y procéderai sans peur du ridicule ni qu'on me taxe d'exagéralion. Je me remettrai de mon mieux dans ma peau de ces jours vraiment étranges. Enfdurguissê 'élais, et je tâcherai, poiir ëci:*iré ces cnosës, de 'ôUc encoi"e, si je le puis^

La lettre accompagnant le Breviarium m'an-nonçait le retour de tous d'ici à un mois ou six semaines, et que ce retour se préparait comme une rentrée triomphale, santés remises, affaires réglées, prochaine et sûre apothéose. On conçoit donc sans peine dans quelle stupéfaction, quelles angoisses, quelles terreurs, quel douloureux désespoir, je fus soudain plongé, de recevoir, six jours seulement après la lettre, ce bouleversant télégramme :

€ Arriverons demain soir, cinq heures - qua- « rânte, gare du Nord . Soyez là, ayant exécuté ponc- « tuellement tout ce qui suit. Sur le quai, deux « fauteuils et des porteurs. Le plus près possible « du quai, deux excellents landaus. Avec vous une « sœur, jeuqe, de Tordre janséniste de Sainte- « Biaise. Maison mère, impasse des Favorites, à a Yaugirard. Dire que vous venez pour le neveu € de sœur Sainte-Doctrové, née de Gruvel. Avec

€ VOUS aussi le docteur Clautz, Taîné, le membre

€ de l'Académie de médecine, professeur de toxi-

< cologie. Honoraires payés d'avance, à la gare,

c dix mille francs.

€ FOURGUISSE. >

Oh ! oui, bouleversant, ce télégramme ! Et la précision même, si détaillée, des ordres, me* le rendait plus terrible encore. Ces fauteuils, ces porteurs, ces landaus, cette précipitation à tout de suite avoir, là, en gare, la sœur, veilleuse des agonisants, et le grand médecin aux décisions prises in extremis (quelques minutes de retard pouvant être fatales), tout cela me montrait, comme si je le contemplais devant moi, de mes yeux, l'horrible tableau d'une catastrophe.

La Morganges et Gabriel avaient dû être frappés soudainement, l'une par un suprême coup de paralysie, l'autre par un nouvel assaut, le définitif, sans doute, cette fois, du mystérieux et implacable vénéfice,

11 le fallait, et qu'ils fussent frappés à mort, pour que Fourguisse n'eût pas hésité, sans explication plus ample, en tout abandon, à me confier ainsi un rôle agissant dans le drame de ces existences, dont il était le gardien si jaloux. Évidemment, il en était à cet instant de la bataille perdue où l'on lait feu de partout, au hasard ; il en était à cet instant de la noyade où l'on tend désespérément ^es mains vers n'importe quoi qui ressemble à une

branche ; car savait-il seulement si j'obéirais, si je pourrais obéir, si j'étais même à Paris, si je rentrerais chez moi ce jour-là?

Ah ! j'en avais la cruelle certitude, rien que par Textravagance de sa résolution, la Morganges et Gabriel revenaient pour mourir.

Et, à ma douleur sincère et tout affectueuse envers eux, se mêlaient des regrets égoïstes qui l'empoisonnaient, dont j'avais honte, que je ne pouvais étouffer cependant. Quoi ! ces deux êtres merveilleux, supra-humains, que j'avais si ardemment désiré voir, que j'avais mérité de voir, que j'étais tout près de voir enfin, juste au moment où la joie de les voir, de les connaître, de leur parler, de les posséder, d'être possédé par eux, juste au moment où cette joie tant attendue, presque chimérique, allait devenir possible, palpable, réelle et mienne, voilà que je devais me résigner à les regarder seulement m'apparaître comme deux vaines et lamentables ombres aussitôt disparues.

Mais non! Mais non! Avec eux, avec cette Isis, avec ce don Juan phénix, avec ces sang-bleu qui n'ont pas d'âge, et dont l'existence même est une magie, une féerie, un miracle, ne peut-on pas, ne doit-on pas espérer toutes les surprises de toutes les magies, de toutes les féeries, de tous les miracles? Est-ce que les conditions ordinaires delà vie, de notre vie banale, à nous autres, sont faites pour eux?

Et des phrases de Fourguisse tne secouaient leurs ailes sonores et Ine trompetlaient dans l'a tête, non des phrases, mais comme des versets de cantiques, des strophes de dithyrambe, des alléluia^ des fimgnificat.

Et, en même temps que son délire mystique me transportait, et que m'enivrait sa foi, je sentais s'allumer dans ma volonté résolue la belle fièvre d'action acharnée qui faisait de s.a dépêche un véritable bulletin de bataille. J'étais fier d*avoir ma part à prendt e en ce combat, d'être soldat sous ce chef qui ne renonçait pas à la victoire. Je liii étais reconnaissant d'avoir si entièrement compté sur moi. Je saurais être digne de sa cohfiânce! Je rtie (iùvonerais donc à eux, à Tlsis, à IMimé, moi aussi, un peu ! A l'œuvre ! à l'œuvre !

Et, snns perdre un moment, j'exécutai les ordres (1(3 Fourguisse, tout à cette fièvre d'actioti îjchatnée que me donnait sa dépêche, et dans utie actioh, comme la dépêche elle-même, nette, i^apide, iroiTicdiate, lumineuse.

f'ourguisse devait avoir de l*argent (sans doute, provenant de la succession d'Ernest), puisqu'il parlait de dix mille francs à. verser au docteur dès Tàrrivée en gare. Néanmoins, comme pour les autres dépenses il ne me disait rien, j*y parai moimême, afin d'éviter tout retard, heureux d'avoir ce petit sacrifice à faire. J'étais précisément sans le sou. Quelques bouquins rares, auxquels je tenais, vendus, et ma montie (la vieille montre de famille) mise au clou, me donnèrent de quoi m'assurerles landaus, les fauteuils et les porteurs. Je regrettais seulenient que la somme nécessaire m'eût été si facile à trouver. J'eusse aimé à la conquérir d'un effort plus pénible.

Il me fut agréable de me heurter, au secrétariat du chemin de fer, contre des obstacles administratifs. L'introduction des fauteuils sur le quai n'était pas réglementaire; il fallait une autorisation spéciale. J'aurais voulu qu'on m'envoyât la demander à je ne sais quel potentat d'un abord

périlleux. J'en fus quitte pour des démarches, une heure de drogue dans des bureaux, quelques vétilles, une signature, des pourboires. La banalité de la besogne m'humiliait, mais d'une humiliation qui m'était douce, soufferte pour eux.

Avec le docteur Clautz, je crus en premier lieu avoir un peu plus de fil à retordre. Le membre de l'Académie de médecine, professeur de toxicologie, très âgé, très illustre, ne recevait pas à son domicile; et comme j'insistais auprès du valet de chambre, disant qu'il s'agissait d'une affaire particulièrement grave, d'un malade à toute extrémité, on me répondit :

— C'est inutile; il n'y a pas de cas qui tienne; monsieur, sous aucun prétexte, depuis cinq ans déjà, ne fait plus de clientèle.

Je courus le lendemain matin au laboratoire du savant, à l'heure de son cours, en attendis la fin, accompagné d'un interne de mes amis qui consentait à me présenter.

— Mais, vous savez, affirmait-il, sans grande chance pour votre requête. Le père Clautz ne pratique plus du tout, en effet. Il n'a même jamais pratiqué beaucoup. C'est un original. Les expériences seules, la science pure, l'intéressent. Un bourru, d'ailleurs ! Il vous enverra bel et bien promener, vous cl votre malade. A moins, dame, que vous n'ayez à lui offrir du rare, de l'inédit, du tout neuf. Mais y en a-t-il pour lui? En tout cas, soyez bref. 11 a horreur des bavards.

Et je fus reçu, en effet, par le docteur Clautz, de façon à me faire, en toute autre circonstance, ravaler ma langue après les premiers mots.

Allant droit au fait, puisqu'il n'aimait pas les longueurs, je lui avais dit simplement :

— Monsieur, je suis chargé de venir vous demander une consultation pour un jeune homme inouranl.

En même temps j'avais tendu la dépêche de Fourguisse et ajouté (non sans une certaine astuce, pensais-je) :

— Le poison dont il meurt est un poison inconnu, absolument inconnu, oui, de tout le monde.

Le vieillard, grand, sec, face glabre ^t parcheminée, aux lunettes flamboyantes sous une énorme perruque de cheveux blancs, n'avait pas même lu le télégramme, et à ma phrase, en blêmissant de colère, répliqua :^

— Poison inconnu ! De tout le monde ! Est-ce que vous vous foutez de moi, dites donc, vous? Il n'y a pas de poison inconnu, monsieur, vous entendez, il n'y en a pas.

Puis, lisant la dépêche et la froissant avant de me la rendre :

— Honoraires payés d'avance, dix mille francs ! Ah çà! on me prend pour un Juif, alors! Et qu'est-ce que c'est que ce Fourguisse? D'où sort-il, ce Fourguisse qui me prend pour un Juif? C'est un paltoquet, monsieur, un paltoquet.

Je ne bronchai pas, et répétai lentement :

— Le poison dont meurt le jeune homme est un poison inconnu de tout le monde.

Je crus que le vieillard allait me battre. Il avait levé les deux bras, poings fermés, et secouait sa crinière dont les longues mèches venaient s'accrocher aux branches de ses lunettes. Il était tellement hors de lui qu'il suffoquait, la bouche ouverte, sans pouvoir parler. J'en profitai pour reprendre, rapidement :

— C'est un de ces poisons, monsieur, auxquels les toxicologues ne croient pas. Il a été absorbé voilà sept ans.

Tout ie visage du docteur se contracta, en des rides de violente attention. Ses regards étaient fixes et durs. Il me saisit par les poignets, et, bien en face, impérieusement :

— Jeune homme, fit-il, êtes-vous sûr, tout à fait sûr, de ce que vous me dites là?

— Tout à fait.

— Vous m'en donnez votre parole d'honneur?

— Je vous en donne ma parole d'honneur.

Il me lâcha les poignets, demeura un assez grand moment silencieux, hocha la tète, haussa les épaules, sembla discuter avec lui-même intérieurement, ne plus se douter que j'étais là, eut un vague et comme lointain sourire; puis, d'un ton brusque et décidé, il dit :

— C'est entendu; ce soir, n'est-ce pas, gare du Nord, à cinq heures quarante? J'y serai.

Et il me congédia du geste, avec Tair de quel-

qu'un (|ue ma présence importunait et qui avait hâte de se remettre à discuter intérieurement avec lui-mêhie.

A la maison mère de Tordre janséniste de Sainte- Blâîse, les choses n'ont pas marché toutes seules non plus, et j'ai eu la joie très vive de quelques difficultés à vaincre.

D'abord, la maison mère n'était plus impasse des Favorites, à Vaugirard. Les gens du quartier, interrogés, m'avaient appris que, voilà encore trois mois, ett effet, habitaient là, dans l'avant-dernière petite maison à gauche, deux vieilles religieuses ayant bien l'allure d'être ce que je cherchais ; mais que, la plus vieille étant morte, l'autre était partie, sans qu'on sût pour quel endroit. La maison, un ancien pavillon d'architecture dix-huitième siècle, était complètement abandonnée, ne portait même aucun écriteau indiquant qu'elle lut à vendre ou à louer, tien qui pût rile renseigner sur une piste quelconque à suivre.

3e dus rhe reildre à l'archevêché. Sur ma première question touchant l'ordre janséniste de Sainte-Blàise, je constatai, au mot janséniste^ une grimace L'abbé, fort aimable, qui m'avait reçu, me fit soudain grise mine. J'insistai, parlant des soins qu'exigeait un pauvre malade à l'agonie.

— J'entends, j'entends, dit l'abbé; njais est-il absolument nécessaire que la sœur garde-malade appartienne à l'ordre de Sainte-Biaise?

— Absolument. J'ai des ordres en conséquence.

J'ignore pourquoi ils sont tels. Je les exécute comme on me les a donnés.

— Le malade est. donc janséniste lui-même?

Quelque vieillard sans doute? Il doit être originaire de Lyon, n'est-ce pas? Il y a encore force jansénistes à Lyon. L'abbé qui le conseille n'est-il pas l'abbé Désheurbeaux, du diocèse de...?

Je coupai assez incivilement la parole à l'insinuant prêtre redevenu très aimable, mais que je trouvais un peu bien inquisiteur, et je la lui coupai de façon à trancher d'un coup tous ses espoirs de curiosité, en lui affirmant que je ne connaissais pas le moins du monde l'abbé Désheurbeaux, que le malade n'était ni vieux, ni Lyonnais, qu'il arrivail ce soir même de Londres, que j'étais simplemen! chargé de lui procurer une garde qui fût une sœut de Tordre susdit, que je m'étais, à cet effet, rendu impasse des Favorites, et en vain, et qu'on sérail tout à fait charitable et chrétien de vouloir bien me dire où je pourrais...

Il me fallut subir encore un bout d'interrogatoire, fort doucement mené, puis une onctueuse et (je l'avoue) instructive homélie sur l'ordre de Sainte-Biaise et celui de Sainte-Marthe, les deux derniers ordres jansénistes subsistant en France, non en dehors du giron de la sainte Église, au reste, mais comme en marge un peu, et composés, au surplus, de dignes religieuses, en nombre de plus en plus restreint toutefois, ces ordres dorénavant ne faisant guère de recrues, parce que certains

points de leur discipline (oh! presque rienl) n'avaient pas l'entier agrément de notre Saint- Père; etc., etc... Et, finalement, sans avoir néanmoins appris où se trouvait la maison mère, je sus qu'il existait des sœurs de Sainte-Marthe comme infirmières aux lycées Henri IV et Louis-le-Grand, et que celles-là pourraient me renseigner sur les sœurs de Sainte-Biaise.

Course à l'un des lycées, dont le proviseur était absent; course à l'autre, où je m'explique, peux voir une sœur, et obtenir l'adresse de l'ordre cherché; course là, en toute hâte; car voilà qu'il est trois heures de l'après-midi !

C'est en haut de Belleville. Une humble maisonnette au milieu d'un petit enclos.

La religieuse qui vient m'ouvrir, en robe de bure couleur noisette, les tempes serrées sous une coiffe aux ruches menues, est extrêmement âgée, et semble très méfiante. Elle me reçoit dans un jardinet, sans me laisser pénétrer plus avant.

Mais, à peine ai-je dit que je viens demander une garde-malade pour le neveu mourant de sœur Sainte-Doctrové, née de Cruvel, la bonne vieille s'attendrit, me fait entrer, asseoir, s'écrie :

— Le cher enfant! Le cher enfant! Ah! Dieu soit loué! Sa sainte tante le disait toujours, qu'il serait la bénédiction de la famille, qu'il servirait de rédempteur au pauvre égaré, au malheureux abbé Myrtil de Cruvel! Ah! que lés desseins de Notre-Seigneur sont admirables! Yoilà

(|iii confondra no§ pires ennemis. Mais tout ce qui sera possible, tout, et plus encore, nous le ferons pour lécher enfant. La mémoire de sœur Sainte- Doctrové nous le commande. Une garde-malade, dites-vous, pour lui. Et quand la faut-il? Il est donc mourant, vraiment?

— Il l'est, et il faut que cette garde-malade vienne le chercher ce soir même, à cinq heures quarante, ^are du Nord. Il arrive de Londres.

— Ce soir même. A cinq heures quarante. Parfaitement. Comment n'aurail-il pas ce qu'il désire, lui, le neveu de notre sainte et vénérée sœur Sainte-Doctrové? Il l'aura. Il l'aura, certes, le cher enfant. A cinq heures quarante! Ce soir! Gare du Nord ! Mais oui, mais oui; à cinq heures quarante; j'irai moi-même.

Discrètement, de mon mieux, je glissai que la dépêche me parlait d'une sœur capable de supporter de grandes fatigues. Il y aurait des nuits à passer. Le malade était accompagné de sa mère, paralytique, très bas aussi. Double besogne! On se ferait scrupule d'y condamner quelqu'un de trop faible, qui n'y pourrait raisonnablement suffire. Il fallait une personne valide, résistante, bref, plutôt jeune, aussi jeune que possible.

La bonne vieille parut preiidre une grande résolution, joignit ses mains pour murmurer une brève et ferverlte prière, puis me dit :

— Nous ne sommes plus ici que cinq, sur lesquelles trois sont comme moi, fort âgées, peu

robustes, eh effet. La cinquième seule, sœur Sainte-Claire, est ce qu'il faut, je le vois bien. C'est l'espoir de notre maison, la dernière fleur de notre saint ordre, qui n'a plus guère d'avenir que par elle. Nous l'économisons, vous comprenez, nous en sommes, pour ainsi dire, avares. Mais ce serait mal si nous l'étions aujourd'hui, oui, vraiment mal, en une pareille circonstance. Refuser son secours, ses soins, ses précieuses oraisons, au neveu de sœur Sainte-Doctrové, au cher enfant, ce serait un péché, bien sûr, un grand péché. Loué soit Dieu! J'ai failli je comfnettre, ce péché. Par bonheur, j'ai failli seulement. Il aura sœur Sainle- Claire, elle, en personne, il l'aura, le pauvre malade. Nous la lui devons. Il l'aura. Cinq heures quarante! Ce soir! Gare du Nord. Elle y sera. Nous lui prêterons, nous lui confierons, notre suprême trésor, au cher enfant.

Et, ouvrant une porte qui donnait sur le jardin de derrière, la bonne vieille me montra une sœur qui s'y promenait, un livre à la main :

— Regardez plutôt, ûl-elle, regardez si ce n'est pas un véritable ange gardien qu'il aura!

C'était une religieuse jeune, presque trop jeune, me sembla-t-il; car on eût dit une enfant. Sans doute le costume et la coiffe, précisément à cause de leur austérité, et par contraste, la faisaient paraître telle. Sa taille, même empaquetée sous les plis lourds et grossiers de la bure, se révélait fluette, gracieuse, gracile. Son visage n'avait pas la

coutumière pâleur des teints fanés dans Tombre du couvent. Un léger incarnat le rosissait. Ses Irails réguliers, fins, calmes er purs, manifestaient une innocence toute virginale, une candeur de Madone adolescente. Ses yeux étaient extrêmement beaux, rien que par leur tendre expression d'extrême douceur.

Si je note ici tous ces détails, et si j'ai raconlé longuement, par le menu, tous les incidents, même les plus dénués d'intérêt, les plus vulgaires, les plus futiles, de cette journée, c'est que tous sont ainsi restés en vif relief dans ma mémoire, c'est que j'y attachais alors une importance capitale, i tous, aux moindres, en cette journée où j'avai^ conscience d'être le lieutenant de Fourguisse et di livrer avec lui une suprême bataille pour deiiN êtres emplissant ma pensée entière et devenus les pôles mêmes de ma vie. Rien ne me semblait négligeable, ni banal, ni ordinaire, ni dans le traintrain connu des paroles et des actions habituelles, ni éprouvé jamais par moi jusque-là, ni insignifiant enfin, de ce qui était fait ou dit pour eux. Leur image, planant ainsi qu'un soleil au firmament de cette journée et des suivantes, m'en illumine toutes les heures.

Et j'avais le sentiment réel, en mon exaltation et ma fièvre persistantes, d'avoir accompli comme des travaux fabuleux et de légende, quand le soir, à la gare du Nord, toutes mes consignes exécutées, les fauteuils, les porteurs et les landaus prêts, le doc-

L'AIMÉ a21

teur et la sœur auprès de moi, je me trouvai àmon poste, sur le quai, attendant ]e train, et pâle, anxieux, les regards au loin, la gorge sèche, les nerfs bandés, la peau hérissée de frissons, le cœur ballant à se rompre^

322 L'AIIIÉ

Voici le train. II arrive. 11 fait halte. Le sang m'afflue au cerveau. Ma vue se brouille Mes jambes flageolent. Il me semble que je vais tomber.

C'est sur la poitrine de Fourguisse que je tombe. Il a sauté vivement par la portière, ouverte d'avance, d'un coupé-lit. Malgré l'embarras d'une énorme serviette qu'il porte pendue au bout d'une sangle, il a couru vers moi, me tient, m'embrasse. Ses larmes me mouillent le visage. Il s'écrie, en sanglotant :

— Nous le sauverons, allez, nous le sauverons. Il le faudra bien. Je le veux tellement! Et vous aussi, n'est-ce pas? Et tout le monde, bien sûr, le veut, oui, tout le monde! Car ce serait un malheur universel.

Il s'adresse à la sœur, au docteur, aux hommes d'équipe, aux employés, aux voyageurs descendus sur le quai et qui s'arrêtent un moment, leur

valise à la main, pour conlerapler ce petit homme de mine et de mise bizarres, interpellant ainsi les gens à haute voix, avec de grands gestes, sa serviette brandie.

Je ne puis m'empêcher de l'interrompre pour lui demander tout bas :

— Et elle?

On dirait qu'il ne sait pas de qui je lui parle. Il me regarde sans comprendre tout d'abord. Il ne saisit le sens de ma question qu'après coup et comme quelqu'un qui se rappelle soudain une chose complètement oubliée.

— Ah! oui, oui, fait-il alors. Elle! Elle! Sans doute. La pauvre martyre! La sainte! Elle !

Et, en dépit de ces mots admiratifs et affectueux, c'est d'un air quasi distrait, presque indifférent, . qu'il ajoute, très vite d'ailleurs, et à croire qu'il n'y attache aucune importance :

— Elle! tout est fini certainement. Le dernier accès! Plus d'espoir! Elle est perdue. Oui, oui, perdue.

Et il me quitte pour donner ses ordres aux porteurs, fait approcher un fauteuil, un seul, dit au docteur Clautz :

— Occupez-vous de lui avec moi, de lui uniquement. C'est l'essentiel. Vous et moi, de lui, n'est-ce pas, vous entendez?

Puis, sans même prendre garde à la brutalité de ses phrases, et en me désignant :

— Monsieur se chargera du reste, après, avec

la bonne et les autres hommes. Mais nous, de lui d'abord. Vous monterez dans le premier landau. Moi aussi. Avec lui. Je vous expliquerai la maladie en route. Voici les dix mille francs.

Il tire de sa poche une liasse de billets de banque et les fourre dans la main du docteur. Il y met une telle rapidité, une telle autorité, que le terrible bourru, si farouche, n'a ni le loisir ni la présence d'esprit de parer le coup.

Il cède, au surplus, comme nous tous, moi, la sœur, les porteurs, à l'extraordinaire force de commandement que manifestent l'allure, le verbe et l'action de Fourguisse. On sent là comme un maître, résolu, net, responsable, devant être obéi sans hésitation ni réplique, et dont l'impérieuse volonté magnétise positivement chacun, jusqu'à ce haut et illustre vieillard, peu fait cependant à être mené de la sorte.

Tandis que la sourde Auvergnate, la bonne de la Vidalencq, reste dans le coupé-lit auprès de la Morganges, on en extrait Gabriel, doucement, avec d'infinies précautions, sous la surveillance de Fourguisse. Avant le transbordement, il lui a recouvert la face d'un foulard. Le docteur risque cette simple observation :

— Il vaudrait mieux le laisser respirer plus librement, je crois.

Fourguisse riposte d'un ton sec :

— Non. Je ne veux pas qu'il soit vu ainsi. Luimôme ne le voudrait pas.

iDcompréhensiblement, il ajoute, en tapant sur sa serviette :

— La preuve est là.

Et les hommes d'équipe, ayant installé le malade dans le fauteuil, le transportent vers le landau, sans que j'aie pu contempler les traits de Y Aimé. Pas plus son corps que ses traits, d'ailleurs. Il est enveloppé, par-dessus le grand manteau de voyage, d'une immense couverture en loutre.

A mon tour, je fais procéder au transbordement de la Morganges, dans le second landau. Mais, en me trouvant si près d'elle, devant l'Isis voilée, innmobile, morne, que je me figure informe et monstrueuse sous ses masques noirs, et dont je connais aussi la sublime Passion, et dont je sais la fin prochaine, je me sens la pensée trouble, l'énergie veule, tout l'être à bas. Je ne surveille pas, en vérité. J'assiste, sans presque avoir conscience de ce que je vois, à ce qu'on fait. Je regarde faire, pour mieux dire. Et, par bonheur, la sourde Auvergnate est là, qui dirige tout. Je la suis, sans parler, bras ballants, machinal.

Une seule idée claire surnage (pourquoi? je l'ignore) dans Fà-vau-l'eau de mes idées : c'est que la Yidalencq est absente. J'en cherche obstinément la raison. Je ne m'inquiète pas d'autre chose. Je me bute à cela, en stupide. Malgré moi, je balbutie à Fourguisse, avec insistance :

— Mais la Yidalencq n'est donc pas là? Comment se fait-il qu'elle ne soit pas là?

II me secoue, comme si je lui paraissais endormi, et me répond, presque en me hurlant au visage :

— Elle est restée à Londres, pour achever des encaissements. EUç viendra dans quarante-huit heures, vingl-quatre peut-être. Mais que yous iraporte? Et où avez-vous la tète? Êtes-vous soûl, voyons, êtes-vous soûl?

Il me cogne la poitrine de sa serviette. Et il me semble que je suis soûl, en effet. Même rudoyé ainsi, je ne peux arriver à me reprendre. Un brouillard m'entoure, m'étreinl, m'emplit, et c'est dans de la brume, de ron;ibre, du rêve, du cauchemar, que je vois Fourguisse aller et venir de sa voiture à la nôtre, faire monter le docteur dans la première à côté de Gabriel qu'on y a déposé, s'irriter contre les porteurs qui dans la seconde installent trop lentement la ^ paralytique, pousser auprès de celle-ci la sœur toute tremblante d'ahurissement, et que je le sens enfin, me bousculer moi-même, pie jeter presque sur la banquette, où je me trouve à côté de l'Auvergnate sourde et en face de la Mprganges. . .

Notre portière claque. J'entends la voix de Fourguisse, très aiguë, crier à notre cocher :

— Suivez-nous.

Puis, plus lointaine et radoucie, elle commande à l'autre cocher :

, — Bon train, et sans trop de secousses pourtant. Prenez le macadam autant que possible.

Et nous allons, à travers le Paris du soir, au

bruit de bourdonnantes orgues, aux lumières en farandole, cependant que notre landau me fait r effet d'emporter un chargement de nuit et de silence. Car sœur Sainte-Claire, les yeux baissés, les mains jointes, ressemble à une statue en oraison; la sourde Auvergnate, ma voisine, m'est cachée par sa capeline qui surplombe son front incliné; et devant moi, sous sa mante épaisse, la Morganges gît comme un bloc, noir dans le noir. Ses genoux, qui touchent les miens, m'y donnent froid. Les masques de dentelle qui lui couvrent la tête ne'laissent pas niême deviner lé mouvement de son haleine. Rien, d'elle, ne bouge, absolument rien. J'ai l'horrible impiression qu'elle est morte, morte depuis longtemps, devenue un fantôme, et que je suis condamné à voyager sans fin vis-à-vis de ce spectre, avec ces ombres, parmi des J)salmodies Ae Requiem, ?i\xx lueurs dansantes de lugubres cierges, dans un roulant catafalque.

328 L'AIHÉ

Je ne m'éveille du cauchemar et ne reprends vraiment possession de moi-même qu'en ai*rivant rue Basse-Montfaucon , où Fourguisse vient me dire brusquement à la portière de notre voiture arrêtée :

— Vous êtes fort, vous, n'est-ce pas? Allons! oh ! A nous deux nous ferons l'afifaire, avec la Claudine.

Claudine, la sourde Auvergnate, sans avoir entendu, a compris. Elle va ouvrir toute grande la porte de la maison, puis grimpe dans la voiture de Gabriel, d'où le docteur est déjà descendu. J'ai compris de même, et m'apprête à porter le malade avec Claudine. Mes perceptions sont très nettes maintenant, d'ailleurs, et je remarque ainsi, notamment, malgré le peu de clarté que versent les réverbères, combien le vieux Clautz a Taîr irrité et avec quelle impatience il accepte désormais les paroles impératives de Fourguisse, qui lui dit:

— Montez. C'est au premier, à droite.

Le docteur obéit encore, entre, mais en grommelant. Je fais observer à Fourguisse qu'il n'y a pas de lumière dans la boutique.

— Eh bien! répond-il. Qu'il en fasse, parbleu! Il y a un bec de gaz, entre la porte d'ici et celle de là-bas. Le compteur est au fond, sous la cage de l'escalier.

Lui-même semble exaspéré contre le docteur. 11 ne parlerait pas plus dur à un domestique en faute. 11 lui met dans la main une boite d'allumettes, et lui crie presque :

— Tenez ! 11 y a un autre bec au premier. Vous allumerez là aussi.

Je glisse tout bas au docteur, que je vois blêmir et prêt à s'en aller, son chapeau violemment renfoncé sur la tête :

— Ne faites pas attention, monsieur, je vous en supplie. Mon ami est dans un tel état de surexcitation !

— C'est un fou, me réplique-t-il à haute voix, un fou qu'il faut enfermer, voilà tout.

Fourguisse vient se planter devant lui, nez à nez, se redresse de toute sa petite taille, et rjposte, le regard flamboyant, le verbe lent et terrible :

— Faites votre devoir, monsieur, faites-le jusqu'au bout. Je vous l'ordonne, vous entendez.

Et, subjugué encore une fois, quoiqu'il ne veuille pas le paraître et hausse les épaules, le docteur pénètre dans la maison, cherche la place du compteur, à la lueur d'une allumette, puis met

le feu au bec de gaz, gravit Tescalier du fond, exécute enfin tout ce que Fourguissô a ordonné, comme si vraiment son devoir consistait en ces vulgaires offices. Il s'est contenté de se retourner au seuil de la boutique, pour articuler avec je ne sais quelle férocité latente :

— Oui, monsieur, je le ferai jusqu'au bout, mon devoir, tout à fait jusqu'au bout, certes, vous verrez bien.

Mais sans doute Fourguisse n'a pas entendu. Il est trop pressé d'achever la besogne qu'il vient d'entreprendre avec Claudine et môr, et où îl a besoin de toute son attention et de toutes ses forces.

Elle a doucement assis Gabriel au fond de la voiture, les jambes pehdariteâ sui* le marchepied. Elle m'a fait signe de prendre ces jambes. Ellemême, et Fourguisse qui s'est approèhé, tiennent le malade par-dessous les bras. Foiiirguisse lui a de nouveau caché la face. Le corps est inerte et riiou. A nous trois, nous le transportons dans la bodtique. Là, Claudine et Fourguisse s'engag'érit à reculons dans l'escalier, tandis qUé je soutiens les jarrets de Gabriel. La besogne n'est pas cbmmodè; car Fourguisse nous aide mal, empêtré dd sa serviette qu'il tient toujours. Néanmoins, rious montons ainsi, sans heurts, sans accrocs, jus'qii'àu 'premier étage, dans la dhanibre du' jeune homme, où le docteur, après avoir allumé des flambeaux, a ouvert le lit. Nous y déposent notre fardeau:

Fourguîsse nous quitte un moment, grimpe au second étage, en redescend, enfin débarrassé de sa serviette, et dît :

— Le docteiir et moi, nous allons déshabiller Gabriel et le coucher. Vous, allez maintenant chercher l'autre ♦

Je recommence avec Claudine râfTreuse ascension, pour la Morganges, dont les membres sont plus inertes encore et plus mous, et cpii me parait extrêmement lourde, à cause de l'abandon total où elle se laisse aller. Nous la mettons, en arrivant dans sa chambre, non pas au lit, mais, sur l'indication de Claudine, à même un énorme et profond fauteuil de paralytique, garni d'oreillettes et de pose-jambes. La sourde me dit alors, d'une voix à peine perceptible :

— Et la religieuse?

J'avais complètement oublié sœur Sainte-Claire. Je me préparais à l'aller chercher en bas, où elle devait nous attendre. Mais Claudine se dit soudain à elle-même :

— Et la devanture, donc, qui est restée grande ouverte !

Et elle file, me laissant tout seul, la porte tirée derrière elle, tout seul dans cette chambre inconnue où le gaz du palier envoie un furtif et glissant rayon insinué de biais par la fente au long du chambranle, tout seul parmi ces ténèbres que ce fil de clarté blafarde rend d'autant plus ténébreuses, tout seul face à face avec l'immobile et

silencieux spectre noir, dont l'immobilité me glace, dont le silence me force à retenir ma respiration et à écouler follement battre mon cœur, tandis que mes fixes regards ne peuvent s'arracher à l'obscure et mystérieuse contemplation de l'insoulevable voile qui les épouvante et les fascine.

C'est encore la voix de Fourguîsse qui vient briser le mur de l'hallucinant cauchemar où je m'emprisonne. Dans le fracas qu'a fait, en s'ouvrant violemment, la porte de la chambre de Gabriel, j'entends cette voix dont les paroles claquent ainsi que des coups de fouet.

— Oui, crie-t-elle, oui, un âne! Vous êtes un âne, si je suis un fou. Et je m'en doutais bien, d'ailleurs. Les toxicologues! Tas de farceurs! Ils ne savent rien, rien. Et vous, le plus fameux, pas plus que les autres. La science officielle, n'est-ce pas? Brevetée! Académique! La seule! La vraie! Des blagues, je vous dis! Vous êtes tous des ânes, des ânes, des ânes! '

Le docteur Clautz répond, non moins haut, et d'un ton très ferme, mais (ce qui m'étonne) sans emportement :

— Enfin, voulez- vous, oui ou non, monsieur, que j'essaye de le sauver? Oui, n'est-ce pas? Eh

33i L'AIMÉ

bien! alors, laissez-moi appeler en consultation mon confrère le docteur Burnet, le grand maître des maladies diphtéritiques. Voilà tout ce que j'ai à vous dire.

Là-dessus, Fourguisse pousse un éclat de rire strident, et répète, en donnaiit des coups de poing sur quelque meuble qu. /ésonne comme un tambour voilé :

— Diphtéritiques! Ah! ah! Diphtéritiques! Les grands mots, toujours! Vous voyez bien que vous êtes un âne, un âne, un âne! Ah! ah! Diphtéritiques! Un autre docteur en consultation! Un autre âne ! Ah ! ah ! Au lieu d'âvoùèr todt bonnement que vous n*y entendez rien, aux poisons, monsieur le professeur de toxicologie, à ces fameux poisons, votre spécialité, pourtant! Oubliez donc votre science imbécile, Vôtre gloire même, et, plutôt que de nier, instruisez-vous, chercher, cherchez. Vieil orgueilleux! Vieux crétin!

Et, comme les coups de poing redoublent sur le meuble vide et sonore, il me sefmble' que Fourguisse tambourine mainlénant à même le crâne du docteur Clautz.

N'entendant soudain plus de paroles, l'idée me vient que cette illusion est peut-être la réalité, et que Fourguisse a, en effet, réduit le savant au silence (qui sait?) par quelque brusque voie défait. J'entre-bâille la porte, me faufile sur le palier, cours vers la chambre de Gabriel.

En passant, j'ai regardé en bas par la cage de

r escalier. J'ai vu l'Auvergnate en train d'apporter un morceau de pain et un verre de vin à sœur Sainte-Claire, agenouillée et priant.

La cham|3re de Gabriel a sa porte toute grande. Lui est dans le lit, les rideaiix tirés. A son cbevet est assis le docteur Çlautz, les mains aux genoux, les regards au plafond, réfléchissant. Fourguisse, debout devant lui, les bras croisés, le contemple fixement, a l'air de vouloir le magnétiser. Ni l'un ni l'autre, ils ne m'aperçoivent. Je n'ose entrer. Je me recule un peu, de façon à ne pas être du tout en vuç et j'attends, prêt à intervenir s'il en est besoin. Que va-t-il sortir de ce silence où couve quelque reprise de menaçant orage?

Enfin, voilà que le docteur parle. Je ne reconnais plus sa yoix impérieuse et bourrue de ce matin. Il laisse tomber ses phrases lentement, une à une, avec une sorte de douceur humiliée, mais aussi avec je ne sais quelle autorité quasi religieuse, qui impose à Fourguisse et le force d'écouter sans interrompre. ,

— Monsieur, lui dit-il, vous avez grand tort de m'injurier ainsi. Je ne le mérite pas. Je vous le pardonne, au restera cause de l'affliction où je vous vois, à cause du désespoir que manifeste votre colère même. Veuillez seulement revenir à vous un peu, à la raison, au calme qu'exige la situation, et prenez la peine de m'entendre comme je vais prendre celle de vous entretenir, ei^ toute sincérité. Non, je ne suis pas un orgueilleux, un infatué de ma science.

J'ai travaillé toute ma vie; et, ce que je sais le mieux, c'est que je ne sais pas grand'chose. Plus j*ai étudié, plus j'ai appris qu'il y a toujours à apprendre. Aussi, quoiqu'on soil d'accord en toxicologie pour admettre qu'il n'existe point de ces poisons à longue échéance, septénaire ou autre, tels que celui dont vous m'avez parlé, en dépit de toutes les probabilités que j'avais contre l'hypothèse d'un poison de ce genre, n'ai-je pas hésité à venir, quand ce matin vous m'avez envoyé demander. Le jeune homme, chargé par vous de la commission, n'a eu qu'à prononcer ce mot de poison mystérieux pour me décider aussitôt. Je croîs, et je le proclame sans fausse modestie, être l'homme qui connaît le mieux, à l'heure présente, la toxicologie. Néanmoins, à toute expérience nouvelle, si chimérique et absurde qu'en soit l'espoir, je me dois et je suis prêt. J'ai donc répondu à votre appel. Je n'ai apporté, je vous le jure, aucun parti pris, aucime idée préconçue de négation, à l'examen de ce malade. Tous les renseignements que vous m'avez fournis en voiture, touchant-cet étrange vénéfice, comme vous dites, je les ai attentivement accueillis et pesés, même ceux qui m*apparaissent les plus bizarres, les moins scientifiques : telle l'affirmation de cet abbé Myrtil de Gruvel, dont vous faites tant de cas, et qui 'prétendait qu'à l'emploi de ces poisons se mêlent des formules magiques et des pratiques d'envoûtement. Ma science officielle, académique, n'a regimbé à rien, fût-ce à cela,

dont un autre que moi eût certainement souri. Ma science à moi, monsieur, sachez-le pour votre gouverne, se trouve trop ignorante et humble pour faire fi de quoi que ce soit. J'ai donc, très loyalennent, pris note de toutes vos données. J*ai, ensuite, très scrupuleusement, et autant que c'est possible e.i rétat comateux où il est, procédé à la visite détaillée du malade. Ce n'est pas ma faute, soyez-en bien convaincu, si mon diagnostic ne conclut pas dans le même sens que votre foi. Je ne mets pas le moindre amour-propre à vous contredire. Je dis ce que je crois la vérité, simplement. Le malade me semble présenter tous les caractères d'une fièvre diphtéritique, ou de langueur, de consomption, si vous préférez un mot plus courant. Les causes en doivent être, à mon jugement, une longue suite, ininterrompue, continue, d'excès sensuels. Certains symptômes, d'autre part, me paraissent singuliers, me déroutent un peu, je l'avoue. C'est pourquoi je vous propose d'appeler en consultation le docteur Burnet, plus compétent que moi et que personne en ces matières. Si mop éminent collègue trouve, lui, l'explication de ces symptômes dans une affection diphtéritique, en effet, je serai obligé de me ranger définitivement à cet avis. Si au contraire il estime qu'il y a là quelque chose d'anormal, dont l'hypothèse, d'une affection diphtéritique ne rend pas tout à fait compte, je ne demande pas mieux que de m'atteler à l'étrange besogne de rechercher les traces improbables laissées par ce que vous

nommez le mystérieux vénéfice aux retours septénaires. Mais ce que je me permets de soutenir, jusqu'à nouvel ordre, c'est que ce. poison ne se révèle à moi d'aucune sorte, par rien, et qu'ainsi, en toute conscience, au risque de vous exaspérer encore, je dois le tenir pour fabuleux. Voilà,, monsieur, tout ce que j'avais à vous dire. Je vous l'ai dit posément. Je vous remercie de l'avoir écoulé de même. J'espère que vous voudrez bien y réfléchir. J'espère aussi que vous comprendrez pourquoi il m'est impossible d'accepter des honoraires que je n'ai point gagnés, et que je vous prie de reprendre.

J'entends le froufrou des billets de banque, nerveusement froissés, et en même temps les sanglots de Fourguisse, qui dit avec des hoquets et des larmes :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! il est perdu, alors, je le vois bien, il est perdu. Puisque vous n*y pouvez rien, vous, c'est fini. Le vénéfice sera le plus fort. Le vénéfice est invincible. Mon Dieu! mon Dieu! Vous, ne pas savoir ce que c'est! Ne pas le voir! Ne pas connaître le remède ! Ne pas essayer de le trouver ! Vous ! Ah ! mon Dieu ! C'est donc fini ! Le voilà perdu! Tout est fini. Est-ce possible? Mon Dieu! mon Dieu !

\insi le long et méliculçux discours du docteur ne l'a nullement convaincu. Il ne veut pas admettre la possibilité d'espoir qu'entr'ouvrent l'hypothèse d'une affection diphtéritiqueet l'appel au grand spé-

cîaliste Burnet. Il s'obstine à piétiner sur place dans ce cul-de-sac sans issue, dans la certitude absolue que Gabriel est en proie, uniquement, aux effets du poison mystérieux, du chimérique vénéfice. Va voici qu'il y revient, sans colère cette fois, maïs avec l'îrréduclible ténacité d'un enfant pleurnicheur, doux et têtu.

— Voyons, fait-il, je vous en supplie, docteur, croyez-moi. Au moins, agissez comme si vous me croyiez. Né pensez pas à autre chose qu'à ce poison. Concentrez sur cette pensée tous vos efforts, toute votre science, dont j'ai eu tort de mécfire, toute votre bonne volonté, dont je vous suis profondérnentreconnaissant. Encore un coup, je vous affirme, je vous jure, que ce poison...

— Monsieur, interrompt brusquement le docteur, mes efforts et ma bonne volonté sont à bout. Tout ce que j'en avais de disponible, je l'ai usé à vous parler de mon mieux, avec le plus grand calme et la plus vive clarté possible. Je l'ai usé en vain, je le vois. Inutile que je recommence! C'est exaspérant, à la fin. J'ai fait mon devoir, tout mon devoir. Je n'ai plus qu'à me retirer. Vous êtes incapable décidément de rien entendre. Vous êtes sous la suggestion d'une idée fixe. Vous êtes un maniaque, un aliéné. Adieu !

C'est à son tour, maintenant, d'avoir le verbe dur, hautain, irrité, qui cingle. J'entends qu'il s'est levé, a bruyamment repoussé sa chaise, se recoiffe avec violence, frappe du pied sur le parquet. Mais,

à l'éclat de sa fureur, la fureur de l'autre s'est rallumée. Je devine que Fourguisse l'a saisi parle bras et le retient, tandis qu'il lui lance, aigrement, à dents serrées et grinçantes :

— Non, ce n'est pas vrai, vous n'avez pas fait votre devoir, tout votre devoir. Vous n'avez pas le droit de vous en aller ainsi. C'est une trahison ! Vous ne sortirez pas, que vous ne l'ayez fait, votre devoir, tout votre devoir, je le veux, tout votre devoir, certes, et jusqu'au bout.

Non moins aigrement, l'haleine brève et sifflante, le docteur riposte :

— Savez- vous bien ce que vous me demandez là? Ce «jusqu'au bout», que vous exigez, ce «jusqu'au bout » dont je vous ai menacé tout à l'heure avant d'entrer dans celte maison, vous rendez-vous compte de ce que c'est? Eh bien! soit, ce «jusqu'au bouti, si vous le voulez, sije le puis, j'irai. Et même, tenez, si vous ne le voulez pas. Oui, en somme ; car, mon devoir, tout mon devoir, le voici. Votre entêtement me le dicte. Et je le remplirai. Les intérêts de la science me l'imposent. La justice m'y aidera, au besoin, fût-ce contre vous. Et je vous prouverai ainsi, d'ailleurs, que j'ai raison. Ah! vous maintenez votre idée absurde de poison à longue échéance, de fabuleux vénéfice I Bien ! Bien ! Vous verrez, monsieur, vous verrez que les toxicologues ne soni pas des ânes. C'est trop fort, parbleu! Jusqu'au bout, oui, oui, je le ferai, mon devoir, tout mon devoir, jusqu'au bout.

Il jaillit de la porte sur le palier, où Fourguisse le suit, ne lui ayant pas désempoigné le bras. Fourguisse a la face convulsée, les yeux hors des orbites. Il est totit pâle. 11 bégaye, une petite écume au coin des lèvres :

— Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous voulez dire ? Plus bas ! Taisez-vous ! Je me trompe, n*est-ce pas? Ce n'est pas ça que vous voulez dire? Plus bas ! S'il vous entendait!

— Il ne peut rien entendre, répond le docteur. Mais laissez-moi ! Ne me serrez donc pas ainsi ! Vous me faites mal.

Et, m'apercevant :

— Monsieur, je vous en prie, à mon secours! Cet homme perd la tête ! Vous voyez bien qu'il me brutahse, qu'il est fou.

Je m'interpose, tâche de faire lâcher prise à Fourguisse, qui continue à balbutier, par mots à peine articulés, rauques :

— Ce n'est pas ça que vous voulez dire, n'est-ce pas? Ce n'est pas ça, hein I Mais parlez donc, misérable! Expliquez-vous. Coquin! Vieux coquin!... Une pareille abomination!... Un crime!... Un crime !... Un sacrilège !... Ce n'est pas ça, voyons ! Avouez-le, que ce n'est pas ça !

Le docteur Clautz se débat. Je l'aide. Enfin il peut se décrocher de Fourguisse. Il court vers l'escalier. Du haut de la première marche il se retourne, et jette, avant de descendre :

— Si, si, c'est ça, Vous avez deviné. 11 n'y a que

ça. Nous verrons bien. Jusqu'au bout, oui, parfaitement, tout ilfion devoir, jusqu'au bout.

Je ne comprends pas. Mais' je sens Fourguissese raidir dans mes bras qui le retiennent à plein corps. 11 veut se ruer sur le docteur. ïi le menace de ses deux poings brandis. Il râle :

— Infâme!..; Brigand !.:i Laissez-moi, vous, que je le lue, que je l'étrangle r... Sàbrilègé!... Monstre!... Monstre!'...

J*ai besoin de toutes mes forces pour le maîtriser. Je rétreins, le soulève du sol, subis ses Secousses désespérées, ses coups de pied furieux, cependant que je crie au docteur :

— Allez-vous-en! Vite, vite !

Et le vieillard dégringole'les marches quatre à quatre, en répétant : ■

— Oui, oui, c'est bien ça. 11 n'y a que ça. L'aulopsie! L'autopsie î L'aùto^sieî ' '"

VU

L'Auvergnate et sœur Sainte-Claire sont montées à mon appel, après que j*ai entendu la porte de la devanture se refermer sur le départ du docteur. Nouis faisons reprendre connaissance, sur le palier même, à Fourguisse qui s'est évanoui. Je lui fustig^e lés jambes. La sœur lui passe sous les narines un flacon de sels. L' Auvergnate lui tamponne les tempes avec uni linge imbibé de vinaigre. Il révient à lui, et murmure, d'un air égaré:

— Écoute^ l Écoutez donc ! Vous n'entendez pas? La voix, la voix du Mefssie ! C*est l'aube, enfin ! Oui, l'aube de la résurrection. Il veut qu'on' soit auprès dé lui. Gourez, courez, courez! Il est là. Il vous demande. Écoutez! Écoutez donc! Christ est ressuscité ! Christ est ressuscité !

II se tait. Nous restons immobiles. Et, dans le silence profond, j'entends, en effet, Gabriel qui soupire, comme très loin, très loin. Je laisse Four-

3i4 L'AIMÉ

guisse réalangui aux soins des deux femmes et me précipite à la chambre du malade.

Gabriel est assis dans son lit. Il se passe, d'an geste très lent, les mains sur le visage, tourne doucement la tête en tous sens, me regarde, comme s'il me reconnaissait, d'un regard tendre où fleurit une expression de radieuse gratitude, et me dit avec un vague sourire :

— Oh ! merci, merci ! Je suis mieux, beaucoup mieux. Je suis tout à fait bien. Oui, tout à fait bien, vous voyez.

Puis, se prenant le front, et soudain d'une mine anxieuse, les lèvres qui tremblent:

— Et ma mère?

Je réponds vivement, sans hésitation, du ton le plus sincère possible:

— Elle va bien aussi. Tranquillisez-vous! Très bien, je vous assure. Elle repose.

Ma voix ne l'étonné pas plus que ma présence. 11 me remercie encore, et ajoute :

— Vous êtes l'ami de Fourguisse, n'est-ce pas, l'ami dont il nous a tant parlé? Bon, bon. Et lui, lui? Où est-il?

— En bas. 11 mange un morceau. Il va venir dans nn moment.

— Bon! bon!... Ah!

Celte fois le soupir est sonore, grave, prolongé, puissant. Un soupir de soulagement infini ! Vraiii:ent, ainsi que disait Fourguisse tout à l'heure, un soupir de résurrection !

Et de cette résurrection, le ressuscité jouit maintenant à plein cœur, à pleins yeux, à plein épanouissement de tout son être, sans faire un mouvement désormais, sans plus prononcer une parole, entièrement absorbé dans la délicieuse sensation de respirer, de humer, de boire avidement la vie qui lui rentre au corps et à l'âme en flux torrentiel et soûlant.

J'ai ainsi tout loisir de le contempler enfin, le héros de ma si longue et si décevante attente, rinconiîu que j'avais tant espéré connaître, tant désespéré de connaître aussi, le dieu auquel Fourguîsse était parvenu à me rendre dévot, le don Juan, le Sphinx, l'Aimé!

Et sûrement l'exaltation mystique de Fourguisse me soulevait alors plus que jamais, et j'en partageais le délirant paroxysme, et ne cherchais pas à m'en défendre, et m'y abandonnais plutôt avec emportement, avec joie ; car tout ce que m'avait annoncé le prophète me semblait absolument réalisé, au delà même de ses promesses. J'avais le sentiment complet, net, irréfragable, de me trouver en face d'un être surhumain, en qui j'allais voir certainement surgir un dieu.

Avant tout (et sans que je pusse et puisse encore aujourd'hui m'expliquer pourquoi), c'est aux mains mêmes de Gabriel, et de prime abord, quand il les passait lentement sur son visage, que m'était apparu évident ce caractère divin. Dans mon souvenir, ces mains sont restées, avec leur geste d'idole

3i6 L'AIMÉ

morte qui se réveille. Je les revois toujours, comme si elles étaient là, présentes. En cKerdhànl, dans une analyse rétrospective, à en décomposer la ligure, je ne découvre rien qui rae' fournisse les. causes de l'impression produite alors sur moi, et depuis lors immuable. Tout ce que J'en saurais dire, en termes précis, c'est qu'elles étaient longues, blanches, aux Joigts effilés du bout, et'^e les ongles roses, luisant en chatoiements de pierres prérieuses, témoignaientd''un soin mlrlutiéusenient coquet, avec emploi de pohimade carminée, de poudre à brlllanter, de polissoirs. Mais, en' vérité, ce sont là des remarques" de manucure ; et cela aurait du bien plutôt m'être une désillusion. Et cependant, malgré l'observation involontaire et trop terre à terre de tels détails, malgré Ih mémoire très vive que j'en ai gardée sans le vouloir, l'imnge que je conçus à ce moment et qui depuis m'est demeurée seule, c'est rirtiagë de tnàiiis augustes, lumineuses, parlantes^' chàntantésV créati'ice?, comme on en rêve a quelque idéal Démiurge semant la vie dans le chaos'. * ' '

Si de tels songes prenaient l'essor au simple mouvement de ses mains, on juge en quelle extase me devaient jeter sa voix et son regard.'

Cette voix, dbnt Fourguisse rii'avait vanté si souvent et si merveilleusement la magie, jamais je ne l'oublierai. Jamais non plus je n'aurai l'outrecui- (lanco d'en essayer,' même de loin; la notatioto. L'imique moyen que j'aie d'en donner une idée, ou

plutôt une sensation vague et lointaine (et même à peine si je Tose), c'est d'en comparer l'ensorcelante musique à celle de mélodies autrefois entendues, puis oubliées, défuntes, abolies, et. qui reviennent obscurénient vous gazouiller au fond de la mémoire, y faisant refleurir les plus parfumés Avrils des plus chers souvenirs d'amour. Mieux encore; c'était comme l'écho d'une vieille chanson d'enfance, rappelant en exil le pays perdu. Et c'était tout cela, oui, et c'était aussi autre chose de plus et d'aur delà, que je ne peux pas dire.

Du regard, le parti le plus sage, le seul parti à prendre, serait de me taire. Vouloir en parler, n'est-ce pas vouloir ne pas être compris? Je tâcherai quand même, à tout risque.

Dans la face amaigrie, pâle, exsangue, ce regard me semblait en quelque sorte étranger. La clarté en venait d'ailleurs, de je ne sais où, mais d'un monde certainement extra-terrestre et féerique. Elle avait l'air de couler ainsi que des larmes, en nappes de lumière, sur cette face si blanche dont elle faisait une hostie. Elle en débordait, s'irradiait autour, l'auréolait d'un nimbe. Cette face, en temps ordinaire, dessinait-elle de ses contours un ovale régulier? L'ouverture des paupières était-elle large ou étroite, ronde ou en amande? Quelle couleur avaient les yeux? La ligne du nez, pure et droite, s'harmonisait-elle avec celle de la bouche, au pli sinueux et mobile? Les cheveux si fins, soyeux et bouclés, la barbe toute légère, était-ce

de l'cbène mordoré ou de l'or bruni? Eu vérité je rignore. Je ne pensai même pas à mêle demander. Je n'y ai songé que depuis, et sans arriver à m'en procurer une notion exacte. Mais ce que je vis, ce que j'admirai, ce que j'adorai, ce qui m'a laissé en adoration, c'est que, telle quelle, amaigrie, pâle, exsangue, avec ce regard venu d'ailleurs et regardant ailleurs, avec ce regard dont elle s*illuminait et qui lui faisait un halo de gloire, cette face était bien la face du dieu magnifié par Fourguisse, du dieu aux irrésistibles séductions, du dieu Isiaque enfin dévoilé, du dieu prêt à la renaissance et à l'ascension triomphale.

Et si je m'étonnais alors, et si je m'étonne presque encore aujourd'hui, ce n'est pas d'avoir trouvé en ce moment VAimé absolument conforme aux révélations de Fourguisse, ce n'est pas d'avoir été, pendant ces quelques minutes étranges, aussi mystique, aussi fervent, aussi croyant, aussi fou qu'un pareil visionnaire; mais c'est de n'avoir pas eu la vision pleine et entière à laquelle je m'attendais de bonne foi, c'est de n'avoir pas assisté au miracle final dont j'avais faim et soif, c'est de n'avoir pas vu VAimé quitter soudain la terre et prendre son vol vers les nues dans la flamboyante transfiguration d'une apothéose,

Combien de temps demeurai-je ainsi en contemplation, en ravissement, presque en oraison, devant cette émerveillante et silencieuse figure, à rêver d'extravagantes mythologies, à m'emplir les yeux de ce vivant poème qui m'engrossait l'imagination de toute une prestigieuse floraison de poèmes aux aventures sans fin? Ce temps dura-t-il quelques minutes, ou de longues heures? Je n'en eus point conscience, et ma mémoire ne m'en dit rien. Ce fut là un de ces instants au cours desquels on perd toute mesure de la durée, et qui creusent dans les souvenirs comme un abîme, où par la suite, quand on veut y réfléchir, il semble qu'on ait plongé à même Téternel.

Il ne faut pas oublier que mon esprit désorbité subissait alors, pleine et entière, l'emprise positivement envoûtante de Fourguisse, que j'avais passé tout le jour dans les agitations d'une activité inhabituelle, dans les transes d'une fièvre extraor-

dinaire, dans de formidables secousses morales, parmi des péripéties de drame, des caucheraai-s à dél raquer la plus solide raison, et qu'enfin depuis le malin j'étais à jeun, l'estomac vide et par conséquent le cerveau plein de nuageries.

Que cette dernière circonstance dût influer singulièrement, et peut-être le plus fort, sur le horsde-moi où je me trouvais, c'est ce qui m'apparul très clair quand je revécus, en me les rappelant, ces bizarres journées de ma vie. Notamment à l'heure présente, après dix-huit années écoulées, j'attache une importance capitale à cette cause toute matérielle de mon extase, de ma quasi-folie d'alors. Mais j'eusse certainement bondi d'indignation si Ton se fût avisé de me la signaler à ce moment. Parfois même encore, à la récurrence, j'ai un peu honte d'y prêter tant d'attention, et d'expliquer ainsi d'une façon trop sage pourquoi en celle occasion je fus si peu sage.

Le fait est que je n'éprouvais aucun besoin de me nourrir, ni de me reposer, et qu'après celte journée si rude, mon exaltation ne tombant pas, je m'offris sans trêve aux fatigues d'une nuit plus rude encore, où m'incomba la charge, à moi tout seul, de soigner et de garder Fourguisse, soudainement et violemment pris d'une frénésie véritable aux accès effrayants.

Sœur Sainte-Claire et l'Auvergnate avaient dû m'appeler à leur secours pour le maîtriser. Les muscles paysans de Claudine et les miens n\Mi

étaient venus à bout que difficilement. Nous avions pu, quand même, lui lier les bras et les jambes, le bâillonner, le porter dans sa chambre au second étage, le mettre sur son lit.

A ce moment la voix de Gabriel avait réclamé quelqu'un auprès de lui. Les cris de Fourguisse, en son premier accès, arrachaient le ressuscité aux muettes béatitudes de sa résurrection. Il fallait aller le rassurer, voir s'il n'avslit pas besoin de quelque chose. Sœur Sainte-Claii'e était donc descendue pour prendre son poste de garde-malade, dont je l'avais priée de ne pas bouger.

D'autre part, comme si la voix implorante de Gabriel avait réveillé la sensibilité morte de sa mère, nous avions, presque en réponse à son appel, entendu la Morganges appeler aussi. J'avais donc dit à Claudine, ou plutôt je lui avais fait signe, que sa présence en bas était nécessaire, que la sœur et elle devaient s'occuper uniquement de la mère et du fils, et que je suffirais à veiller ici sur Fourguisse.

Et j'étais resté seul avec lui, dans sa chambrette mansardée, à la lueur d'une bougie qui en rendait fantastique le capharnaùm, encombré de bouquins, de paperasses, d'un gfand tableau noir gribouillé en tous sens par des formules algébriques, de souliers dépareillés, de bardes, de fioles.

J'y demeurai jusqu'à l'aube, usant tout ce que j'avais de force à contenir les soubresauts de Fourguisse, à l'empêcher de hurler. Je lui avais

Ole le mouchoir que nous lui avions rais en bâillon. Je craignais qu'il n'élouffât. Et chaque fois qu'un accès le prenait, je lui en tamponnais la bouche de mon mieux, me couchant presque sur lui pour qu'il ne tombât pas à bas du lit. Malgré les liens dont ses poignets et ses jambes étaient attachés, il se tordait en des convulsions d'une énergie incroyable. La lutte me laissait rompu, en nage. Les accès furent surtout fréquents pendant les premières heures. Puis ils .se distancèrent un peu, de pli s en plus, s'apaisèrent aussi. Dans l'intervalle dos frénésies, au lieu de clamer, il parlait à voix basse, mystérieuse, très volubile d'ailleurs. Il exprimait ses pensées ordinaires, mais tout en désordre, sans suite, et dans une abondance lenipêlueuse d'images chaotiques. A plusieurs reprises, et avec une vive inquiétude, il dit :

— L'Évangile? Où est l'Évangile? On ne l'a pas pris, au moins?

Et cette idée, cette terreur, étaient presque toujours la cause immédiate d'un accès.

11 me reconnut environ une derai-heure avant le jour, et ce fut pour me demander aussitôt où était rÉvangile. Puis, la conscience lui revenant, et la mémoire touchant l'objet de. ses craintes persistantes ;

— Ah ! oui, oui, fit-il, je me rappelle, je sais. 11 est sous le lit. Suis-je assez bêle ! Je l'y ai fourré moi-même tout à l'heure. Regardez donc s'il y esl toujours.

Je me mis à plat ventre, allongeai le bras sous la couchette basse, et en tirai, au bout d'une sangle, Ténorme serviette qu'il avait si obstinément tenue hier.

— Voilà, dis- je, tout ce quMl y a. Est-ce donc l'Évangile ?

— Mais oui, répliqua-t-il, bien sûr. Mes papiers ! Mon Éthique ! Mon trésor ! Le pain du nouveau monde ! L'Évangile! Le livre aux étoiles ! L'Aimé ! L'Aimé !

Brusquement, assis d'un bond, prêt à sauter du lit si je ne l'avais pas empoigné aussitôt par les épaules :

— Il est sauvé aussi, lui, lui surtout, il est sauvé, j'espère?

— Je vous le jure. Je l'ai vu. Il m'a parlé. Il a dit qu'il était mieux, qu'il était bien, tout à fait bien. Sœur Sainte-Claire est auprès de lui. Claudine est avec la Morganges. Ils vivront, ils vivront. Tous les deux ! Je vous le jure.

Il avait repris son expression accoutumée de visage. Seules, ses prunelles, n'étant plus embusquées derrière les lunettes dontje l'avais débarrassé la veille, ne regardaient pas aussi aigu qu'à l'ordiraire. Elles semblaient ternies, troubles. Cela les adoucissait singulièrement. Tout son être, d'ailleurs, respirait une douceur nouvelle. La détente, la lassitude, l'accablement, en étaient sans doute cause. J'y crus voir aussi je ne sais quelle délectation paradisiaque. Ses paupières battaient lan-

guissamment. Le sommeil le gagnait. Avec une voix d'enfant câlin, il dit :

— Puisque tout va bien, je peux me reposer un peu, n'est-ce pas? Mettez l'Évangile, je vous prie, en oreiller, sous ma tête. Là, c'est parfait. Vous êtes gentil. *

Je lui avais délié les poignets. Par un reste de prudence, je lui laissai une entrave aux chevilles, mais desserrée. La bougie tirait à sa fin, grésillait, avec une clarté agonisante, rougie par le blême du petit jour. Et tandis que je continuais à veiller, la tête en feu, les yeux piqués de sable, Fourguisse s'endormit profondément.

Il est grand jour. Fourguisse ne bouge point, ne rêve même pas. Son sommeil demeure profond, calme. Sa respiration est régulière. Je' lui ai désentravé les chevilles; je l'ai couvert de quelques bardes ; j'ai tiré de côté l'énorme serviette qui lui fait pavé sous la nuque; j'ai posé sa tête plus commodément à Blême l'oreiller ; tout cela sans amener le moindre mouvement de réveil. Me voilà tranquille pour lui.

Si je le laissais ! Si je descendais voir un peu ce qui se passe dans la maison !

J'entr'ouvre la porte. On n'entend aucun bruit nulle part.' Je me risque par l'escalier à demi obscur, qu'éclaire seulement une petite lucarne à •dbatière dans le toit. J'arrive au premier étage. Les deux chambres sont closes, et l'on y est muet. Je fais toc-toc à celle de la Morganges. Pas de réponse ! Sans doute l'Aîuvergriâté y est, la lourde. Je gratte avec précaution du côté dé GabHel. Sœur

Sainte-Claire apparaît, venue sur la pointe des pieds, comme une ombre, l'index aux lèvres. Elle sort sur le palier, ramène doucement le battant derrière elle, me murmure :

— Il a passé une matinée excellente, après avoir été assez agité jusqu'au jour. Il dort maintenant. Sa mère est toujours dans la même somnolence, m'a dit la bonne. Celle-ci est auprès d'elle, etdoil reposer, je pense, fjt là-haut?

Je lui donne des nouvelles de Fourguisse.

— Et vous, monsieur, fait-elle, si vous alliez prendre aussi un peu de repos?

— Mais vous-même, ma scteur?

— Oh! moi ! Merci ! Je ne suis pas fatiguée le moins du monde. Le malade est si facile ! Réellement ce n'est pas une peine...

Je ne sais pourquoi, malgré la pénombre du palier, j'ai cru m'apercevoir que sœur Sainte-Claire rougissait. Et je m'imagine qu'elle rougit à la pensée que sa phrase suspendue devrait se compléter de la sorte :

— Ce n'est pas une peine, de le soigner ; c'est un plaisir.

Quelle singulière idée me surgit dans la tête! L'ai-je bien à moi, ma tête? Que vais-je me figurer là? En vérité, c'est mal, de s'arrêter à de telles suppositions, même de s'être laissé aller, fût-ce à Féclair d'un soupçon fugitif. Et cependant, je ne puis m'en défendre.

Et sans doute mon silence subit, ma mine sur-

prise et à la fois curieuse, gênent la pauvre sœur. Car de nouveau elle rougit. Ah ! cette fois, je ne me suis pas trompé, je l'ai bien vue rougir. Mais quoi! N'est-ce pas tout naturel, que sa timidilé se manifeste devant l'attitude que j'ai malgré moi ? Ne rougit-elle pas simplement parce que je fixe sur elle des yeiix qui lui disent :

— Pourquoi rougissez-vous?

N'importe! J'ai beau me raisonner ainsi; je n'arrive pas à me persuader que j'ai fait erreur. Et ma bizarre hypothèse ne prend que plus de force, quand sœur Sainte-Claire, toute troublée, ne sachant comment ranimer un entretien que glace mon regard d'inquisiteur involontaire, se met à rougir de plus en plus, perd contenance tout à fait, et finalement me quitte et rentre dans la chambre sans prononcer une parole.

J'en oublie un moment Fourguisse, et moimême, m'absorbe en cette obsédante imagination, descends machinalement des marches, et me trouve dans la boutique, et n'ai cependant aucun motif pour y être.

La devanture étant fermée, il y fait sombre.

A peine quelques fils de lumière aux joints des volets ! Une traînée de jour pâle qui tombe de la lucarne par l'escalier ! A tâtons, je rencontre une lable, puis une chaise. Je m'assieds.

Sous ma main, il y a un quignon de pain. Je distingue un verre et une bouteille entamée. Je me rappelle! Cela doit être le restant du frugal

repas offert la veille à la sœur par Claudine. Je nianp:e quelques bouchées, sans faim d'ailleurs. J'ai reslomac trop serré. Je vais me verser du vin. ' J'aperçois qu'il y en a encore un doigt dans le verre inachevé. Cette phrase me danse tout à coup dans la cervelle, phrase absurde, baroque en un pareil moment :

— Je bois le fond de son verre. Je saurai sa pensée.

Et après avoir bu, je me répèle, je me rabâche celle phrase, incessamment, obstinément, niaisement, avec la conscience que c'est niais, et aussi avec une sorte de vague délice que ma lassitude hébétée, trop énervée cependant pour s'endormir, éprouve à se laisser bercer parmi les ronrons de cette niaiserie chantonneuse et rechantonneuse comme un insignifiant refrain de nourrice.

A ce bercement, à ces ronrons, peu à peu toutefois je somnole. La détente relâche mes muscles et mes nerfs surmenés, brisés, fourbus. Sur mes bras, affalés à même la table, mon front s'est posé, lourd. Ma tête pourtant me semble vide. Il y flotte une brume. Ma pensée y vague et divague en des rêvasseries. J'ai la sensation confuse d'errer dans des limbes où je m'enfonce de plus en plus sous des ténèbres s'épaississant. Je n'y vois qu'une seule forme se détacher devant moi, ainsi qu'un fantôme lumineux : c'est l'image de sœur Sainte-Claire, dont le visage est rose de pudeur, dont les yeux sont épanouis d'une extase d'amour.

Et cette dernière impression enregistrée par ma conscience est la première qui se réveille, quand soudain je suis rappelé à moi par Fourguisse qui me frappe sur l'épaule et me dit :

— Allez donc vous mettre au lit chez vous,

pauvre amî. Vous êtes éreinté. Tout va bien làhaut. Allez ! Allez !

Je ne lui réponds que ceci :

— Vous savez que la sœur l'aime. Oui, la sœur ! J'en suis sûr.

Il n'a pas l'air étonné de l'apprendre. Ou plutôt je ne lui apprends rien, sans doute; car il réplique avec un étrange sourire :

— Je le sais. Je le sais. Je viens de les voir. Cela devait arriver. C'est le commencement du nouveau cycle. Il faut bien que les prophéties s'accomplissent. Il faut bien que notre Évangile ait, comme Taulre, sa Madeleine.

Ces paroles me semblent toutes naturelles. Il ne me vient pas à l'esprit que Fourguisse soit en délire. Je lui trouve, d'ailleurs, la mine calme, reposée, raisonnable. Tout en prononçant ces mots, il vaque à des actes si simples, si banalement simples! 11 me tend mon chapeau. II débarre la devanture, ouvre la porte de la rue, me pousse amicalement dehors en répétant :

— Allez dormir chez vous! Allez, vous dis-je. Je vous en prie. Je l'exige. Et mangez aussi. Vous devez crever de faim. Il est tantôt cinq heures du soir, vous en doutez-vous? Allez! Je n'ai plus besoin de vous aujourd'hui, plus du tout, vrai ! Vous reviendrez demain matin.

Sur mon geste de dénégation indignée, il reprend doucement :

— Plus tôt, si cela vous est agréable. Oui, oui,

en effet, vous êtes digne de ne pas être traité comme un étranger. Vous êtes de la maison maintenant. Eh bien ! cette nuit, puisque je vois que vous y tenez, revenez cette nuit. Mais mangez; mais dormez quelques heures. C'est nécessaire. A minuit, par exemple, revenez à minuit. D'autant que, je le crois, ce sera vraisemblablement l'heure de la suprême révélation. Car elle l'aime, certes, elle l'aime. Et je suis là, moi, pour la conjonction des deux astres. Elle aura lieu. Et vous méritez d'être au nombre des premiers Rois Mages voyant l'étoile. Vous la verrez, je vous le jure. En attendant, obéissez-moi. Allez chez vous jusqu'alors. Allez ! A minuit !

Il me ramène, de la rue où il m'avait poussé, dans la boutique qu'il referme un instant, pour me dire à voix basse, avec mystère :

— Toute réflexion faite, ne mangez pas, ne buvez pas! Non, gardez-vous à jeun, abstème, en état de clairvoyance et d'idéalité, prêt à recevoir la visite des langues de feu. Mais dormez un peu, quand même. Le sommeil est purificateur. Dormez en priant. Allez! Allez I Vous vous réveillerez dans le grand bain d'aurore. Voici, en gage, mon dernier baiser humain.

II m'a , serré dans ses bras, avec force, a posé longuement sa joue contre la mienne où j'ai senti la brûlure humide de ses larmes; puis il m'a presque lancé sur le trottoir, et referme derrière moi la devanture qu'il barricade.

Le bruit, la lumière, m'étourdissent. Ce que je viens d'entendre m'étourdit plus encore. Cette fois, la raison m'étant un instant rendue (probablement par le coup de fouet du grand air), j'ai le soupçon que le pauvre Fourguisse a peut-être encore la fièvre, comme cette nuit. Mais je n'en ai que le soupçon. Je me reproche, au reste, de l'avoir. Mon retour à la radson n'a été qu'une lueur fugitive.

J'aperçois soudain le père Parignon, qui s'apprête à me parler. Il me fait horreur. Je ne veux pas, avec lui, rentrer dans le terre à terre, me désensorceler. Je lui tourne le dos et me sauve par le marché, en titubant, en zigzaguant, sans doute; car j'entends rire bruyamment et dire sur mon passage :

— Ben 1 il en a sa claque, celui-là

yen avais ma claque ^ certes. Une soûlerie d'absinthe, une fumerie d'opium, ne m'eussent pas mis dans un tel état.

Mes nerfs, reposés dans le petit somme que j'avais fait, venaient de se rebander et de repartir en vibrations folles au coup d'archet de Fourguisse. Ses mystiques paroles m'emplissaient et m'enveloppaient. En même temps, par tourbillons, me hantaient toutes les étranges images perçues depuis vingt-quatre heures, et qui me réapparaissaient pêle-mêle, confondues, se heurtant et se pénétrant les unes les autres. C'était un monde à la fois macabre et féerique, aux épouvantements et aux enchantements amalgamés, où passaient et repassaient, et tantôt par groupes de bataille et tantôt enlacés d'amour, les figures de Gabriel en ascension apolhéotique, de la Morganges sous

forme de monstrueuse Isis foudroyée et voilée, de sœur Sainte -Claire les regards en voluptueuse extase, de Fourguisse hurlant, enchaîné, bâillonné, ou crachant des prophéties aux gerbes d'étoiles qui m'incendiaient le cœur, de. Claudine la sourde, semblable à une larve silencieuse, du vieux docteur Clautz enfin, brandissant des scalpels et dont la voix aiguë glapissait :

— L'aulopsie! l'aulopsie! l'autopsie!

Avec toutes ces vivantes visions dans la tête et devant les yeux, comment songer à dormir en un lit? Avoir même la velléité de me soustraire à leur obsession, m'eût semblé une sorte de sacrilège. Un désastre aussi ; car, à ces visions persistantes, je me délectais. Loin de chercher à les fuir, je les eusse plutôt provoquées, appelées. J'y rebuvais toutes mes ivresses avec une âpre jouissance.

D'autant que je ne me sentais aucunement las, n'éprouvais aucun besoin de me restaurer, de me soutenir, de me détendre. Éreinté, fourbu, moi! Allons donc! Jamais je n'avais eu les muscles plus forts, plus dispos, les articulations jouant mieux, tous les membres en pareille allégresse. Je titubais et zigzaguais, sans doute; mais parce que mon corps était devenu trop léger, trop bondissant, comme s'il était prêt à se dématérialiser, comme s'il lâchait de prendre l'essor. J'avais, par momenls. rillusion de ne point poser mes pieds sur le sol, de le raser en volant, d'être soulevé au battement d'invisibles ailes.

Et ainsi, au lieu de rentrer chez moi me coucher, je vaguai par les rues, au hasard, sans savoir où, sans voir les^ gens ni les choses, tout aux gens et aux choses que je portais en moi et qui m'entouraient de leur cortège.

Je me souviens tout au plus de m'être assis sur des bancs du boulevard, d'avoir stationné dans une église où l'on chantait (mais j'ignore laquelle), de m'être aussi attablé aux terrasses de quelques cafés où d'ailleurs je laissais mon verre plein, d'avoir rôdé sur les talus des fortifications (probablement vers Monlrouge), de m'être longuement étendu dans un terrain vague, le dos à la fraîcheur de la terre, les regards papillotants au scinlil des astres qui me paraissaient tout proches. Mais ces détails, en ma mémoire, sont confus et troubles. Ce qui, plus fortement, presque uniquement, s'y gravait, bien mieux que la réalité ambiante, c'était le rêve lenace où mes impressions de la veille donnaient un corps à mes présentes imaginations et m'en faisaient une réalité, la seule réalité.

Et cette promenade, dont les minutes me furent interminables, je la jugeai toutefois extrêmement brève, quand elle fut achevée et que je me trouvai enfin de retour devant Thôtel des Deux-Pies, sans avoir calculé le temps, et pourtant juste comme minuit sonnait à Saint-Sulpice. 11 me sembla que je venais de quitter seulement la rue Basse-Montfancon, que je m'étais absenté de là quelques rapides minutes, pas davantage, et que j'entendais encore

le grincement de la barre de fer tirée par Fourguisse pour barricader la devanture, il n*y avait qu'un instant.

Je frappai donc au volet clos un coup discret, comme si Fourguisse était là, derrière, m'attendant, et c'est à voix basse que je dis, prêt à me glisser sans bruit par la porte qu'il allait tout de suite m'enlre-bâiller :

— Ouvrez! Il est Theure. C'est moi.

Personne ne répondant, je cognai plus fort et

j'élevai le ton, en appelant Fourguisse.

Ah! un pas s'approche. Le voici. Je m'annonce de nouveau. C'est le rude verbe de la Vidalencq, je le reconnais tout d'abord, qui me réplique, à travers les volets :

— Demain ! On vous ouvrira demain. Oui, je sais qui est là. Je sais bien. Mais pas maintenant, je vous dis. Revenez demain.

Et le pas s'éloigne. Là colère mé prtind. Sans penser que je risque d'éveiller les malades, qui me sont pourtant si chers, je lance dans là devanture des coups de poing et des coups de pied, et je crie que je veux entrer, que je dois entrer, que c'est l'heure, que Fourguisse me l'a promis, que je ne m'en irai pas si lui-même ne vient pas m'en donner l'ordre formel, que j'ai besoin de le voir, lui, de lui parler, à lui.

— Eh bien, soit! grogne enBn là Vidalencq. Je vais le chercher. Attendez un peu. Mais ne faites pas tant de bruit.

Et j'ai eu raisoQ d'en faire, quand même ; car Fourguisse l'a entendu; je distingue qu'il dégringole l'ëscàlier, qu'il accourt, cju'il commande à la Vidalencq :

— Oui, oui, ouvrez ! Il ne montera pas, bien sûr; il ne faut pas qu'il moiite. Mais il faut que je lui explique. Il y a droit. Les langues de feu sont les langues de feu !

Il est devant moi, me saisit par lés épaules. Est-ce pour me repousser ou pour m'attirer? Je ne sais trop. Il me tient sur le seuil un moment, me regarde d'un regard fixe. Puis, brusquement, il me fait entrer, mais ne referme pas la porte sur nous, et il me dit :

— Jurez-moi que vous ne monterez pas et que vous allez repartir tout de suite.

Je le lui jure. Comment ne pas le lui jurer? Il a un aspect terrifiant. A la dansante clarté d'un réverbère qui l'illumine, il prend une apparence spectrale. Ses cheveux rares sont en désordre, hérissés. Sa face, tiraillée de tics, grimace, toute blême. Ses yeux, sous les lunettes dont un des verres est cassé, ont une expression que je ne leur ai jamais vue, même en ses moments de plus lyrique exaltation. Le vague et le trouble de celui qui est sans verre rendent l'autre d'autant plus flamboyant. Le regard total en est désharmonisé, bigle. C'est le strabisme de deux prunelles, dont celle-ci lancerait des éclairs et celle-là serait de l'eau terne. L'effet produit est bizarre, cruel, hypnotisant, fantastique*

Ce regard m'est resté, Comme celui à la fois d'un prophète et d'un mort.

Quant aux paroles que Fourguisse me verse à l'oreille, en me tenant dans ses bras, collé contre moi, et me serrant par étreintes saccadées et violentes, je les entends à peine, je les devine plutôt. Il parle à voix basse, presque râlante ; et cependant cela roule en torrent, cela bouillonne et cataracte. Mais on dirait un torrent lointain, une cataracte souterraine. C'est là-bas, dans la nuit. Et des mots y éclatent toutefois, tonitruants. Et dans cette nuit ces mots font des accrocs de phosphorescences. A ces détonations, à ces fulgurations, mon cerveau s'ouvre, j'y vois clair, je saisis des lambeaux lumineux de pensées, je suis le fil de leur flux ténébreux, je crois comprendre, entendre, et j'entends et je comprends.

— Les langues de feu, oui, les langues de feu ! Elles chauffent. Elles vont incendier le firmament demain. Vous les contemplerez alors. L'aube sera. Elle se prépare. Attendez jusque-là. Vous ne pouvez pas monter pendant l'accomplissement du mystère. Christ est ressuscité. Nous serons tous glorieux. Ah! ah ! l'Église triomphante ! C'est l'abdication de la foi antique en la foi nouvelle. Le vieux coquin fera-t-il l'autopsie du ciel ? Tuez-le, vous jiii êtes libre, tuez-le ! Quant à elle, que personn» n'y touche. Elle est sacrée. Elle est conquise. Rien que par les yeux, par eux seuls, il a exigé le sacrifice. Vous aviez vu juste. Hier, la sainte, dès hier,

était en proie. Mais elle luttait. Le sel n'en est pas moins toujours sel, n'est-ce pas? Et la proposition sept, qu'en ferait-on? 11 faut bien qu'elle se parallélise,romniperpendicularité! Sœur Sainte-Glaire, de Tordre janséniste de Sainte-Biaise ! Tout est là. Puisque il y a w dimensions. L'Isis se tait. Son voile tombe. Oh ! cette idole de la Morganges, face en volcans éteints, face de lune égypliaque où reflambera le soleil neuf! Vous y aurez chaud, jeune frère, vous y fondrez. La colombe du vieux culte y a bien fondu, les ailes liquéfiées. Il le voulait tant, rien que par ses yeux! Mort à l'Évangile annoncialeur ! A quoi bon annoncer ce qui n'est plus du futur? C'.est fait, vous dis-je. Ça se fait. Mais vous n'en êtes pas, vous, décidément, des Rois Mages. Courez à l'autre bout de l'horizon, tuer le vieux coquin. Arrachez-lui le foie. Nous le mangerons. Il n'y en a qu'un ici, de Roi Mage, moi, moi, moi, pour tenir la chandelle qui est l'étoile. Et je l'ai tenue. Allez-vous-en! L'aphorisme suprême annule tous les autres. Elle le regardait, en béatitude. Je lui ai dit qu'elle devait lui donner le baiser d'alliance. Non, non, pas sur le front. Il est trop radieux. Ça brûle. Mais là, là, sans doute, parfaitement, ma sœur, là, là, ô Madeleine revirginisée, là, sur sa bouche où l'éternité est en rut. Et l'abbé Paraclety dans son lit de terre fleuri de nos roses, le comptez-vous pour rien, pauvre petit catéchumène ? C'est moi, son avatar pour le génie. Alors, quoi? Chut I Chut ! Ne les troublez pas. Un pa-

370 L'AlMÉ

pillon, même de l'infini, au vol de comète, serait de trop. Allez-vous-en donc! Il la regarde toujours. Elle va s'évanouir. Les papilles! Les papilles! Moiteur des mains où l'alcalin et l'acide communient déjà ! La science du vieux coquin, enterrée! Et aussi enterrées les autres sciences! Même les miennes. Pff I pff ! L'Éthique, le mien Évangile ! De la fumée, à présent ! J'ai tout jeté dans les flammes, tout, oui, tout, à toutes les flammes. Plus de livres, plus de grimoires ! L'aube se lit couramment. Flambez, flambez, les pages! Voilà les langues de feu qui s'allument, qui chauffent. Proposition mille et unième : il n'y a plus de propositions. C. Q» F. D. Est-ce net? Allez-vous-en! Je l'ai prise par la main. Elle tremblait comme la misère. Je l'ai poussée sur le lit. U rayonnait. Morganges, sublime Morganges, ton autel aura pour pieds des constellations ! Le tombeau de l'abbé, les roses y germont, y germent. Puisque mon livre est de la cendre, des feuillets noirs qui s'envolent, il faut l'aube réelle, la messe vivante. Et la voilà ! Phénix, celte cendre est la tienne. Renais! Demain, vous verrez tout cela. Avec moi vous le crierez dans la Jérusalem de l'avenir. J'ai soufflé l'étoile. El je suis sorti en chaussons de feutre. La porte est close, sur elle et sur lui. Par les yeux, rieii que par les yeux, il l'engrosse. Que voulez-vous de plus? Le vieux coquin s'autopsiera lui-même, eh ! eh ! Mais nous, vous, les Genlils enchantés, un corps de gloire ! La Morganges n'a que vingt-cinq ans. Pour-

quoi soutenez-vous que non ? Si ! si ! si ! Et toutes mes papiasses en feu de joie ! Il ne parlait pas, vous savez. Mais ses yeux voulaient. Je Tai prise par la main, elle I Oh ! qu'elle avait froid ! Elle tremblait comme une nébuleuse. Au lit ! Au lit ! Au brasier ! Réchauiîez-vous, ma sœur ! Je Tai poussée sur le lit. Non, pas le front ! Les lèvres ! J'ai tiré la porte. J'avais éteint rétoiîe, Vous ai-je dit ça? L'abbé exigeait l'ombre pour le saint sacrifice. Morganges, ma sublimé Morganges, ai-je été le bon proxénète, le louable entremetteur? Ils sont ensemble. Elle est en proie. La foi ancienne s'annihile en la foi nouvelle. Allez tuer le vieux coquin ! L'autopsie! L'autopsie! L'autopsie! Le monde réemparadisé répondra par un éclat de rire qui picratera la terre et le soleil. Et nous sauterons, devenus des astres. Ne vous accrochez pas à moi ainsi ! Il la baise avec ses yeux. Et avec tout. Demain, vous assisterez à l'apothéose des linges sanglants. Ce sera l'aurore. Mais que faites-vous là? Lâchez-moi donc! Allez-vous-en! Le train est en relard. Il n'y a plus de propositions ni d'aphorismes. Allez -vous -en! Allez-vous-en! Allez-vous-en!

Et Fourguisse m'a lancé dans la rue, d'une poussée si violente que je suis tombé. Ma tête a heurté l'angle du trottoir. En me relevant, j'ai porté mes mains à mon visage et les en ai ramenées rouges. Je saigne. Il me semble que mon crâne est lourd de plomb fondu qui coule par la

37i L'AIMÉ

plaie. Comme une bête blessée qui court d'inslincl à sa tanière, je me précipite vers chez moi. Mes dernières sensations nettes sont celles de cette fuite éperdue, de la montée à tâtons jusqu'à ma chambre, de mon lit où je m'afifale en perdant conscience.

Et là, dans mes souvenirs, il y a un inemplissable trou noir.

Quand je suis sorti de ce trou noir, ma première pensée, ma première volonté, c'est de retourner rue Basse-Montfaucon.

J'ai maintenant le cerveau comme débarbouillé de toutes les brumes bitumineuses qui l'empâtaient et l'obscurcissaient. Je me rends un compte très clair de ceci : que Fourguisse est fou, sans aucun doute possible, médicalement fou, qu'il est capable de commettre les actes les plus extravagants, qu'il en a commis déjà, en brûlant ses manuscrits, en violentant la sœur jetée au lit de Gabriel, en les enfermant, en risquant de me tuer ; qu'il est làbas avec deux malades livrés à sa fantaisie frénétique; que la sourde et la Vidalencq elle-même lui obéissent, et que peut-être elles aussi, dans cette atmosphère de délire, ont le sens égaré ; que ma présence parmi eux, enfin, est nécessaire.

Qu'a-t-il bien pu se passer, dans cette maison de cauchemar, depuis que je l'ai quittée? Je n'ai qu'un espoir : c'est que l'accès nouveau de Fournaisse aura vraisemblablement été suivi d'une réaction, que la robuste Vidalencq se sera rendue maîtresse de lui, l'aura réduit à rimpuissance, ainsi que je l'ai fait la nuit précédente, aura délivré la pauvre sœur, veillé sur les malades, paie à tout, quand même, au moins pour quelques

heures.

Mais ces quelques heures sont écoulées. Je regarde ma pendule. Il est midi. En douze heures, qife d'événements à redouter! Il faut que j'aille là-bas. Il le faut absolument.

Je veux me lever. Je ne le puis. Mon esprit seul est valide; mon corps est veule, débile. La tête

me tourne.

A mon mouvement, quelqu'un paraît. C'est mon ami l'interne, que je n'avais pas vu, assis qu'il était au pied de mon lit, derrière le rideau tiré qui me le cachait. Il s'approche de moi, me pose la main sur le front, me tâle le pouls, et dit avec un gai sourire :

— Enfin! 11 n'y a plus de fièvre du tout, pas l'ombre, et vous avez le regard bon. Ce n'est fichue pas malheureux.

Je lui demande ce que cela signifie. Il m'apprend que j'ai eu quelque chose comme un commencement de méningite, tout bêtement, et que j'ai battu la 'campagne, et ferme; mais qu'il élail

là, qu'il m'a soigne, et que j'en serai quitte pour quelques jours de repos encore.

Comment cela, encore! Il y a donc des jours que je suis couché, des jours, et non des heures! Et là-bas,. alors, là-bas! Le fou! Qu'a-t-il lait? Des jours! Qu'est-il arrivé pendant ces jours? Et d'abord, combien de jours?

— Ne vous inquiétez pas de tout ça pour le moment, répond mon ami. Il sera temps d'en parler quand vous serez complètement d'aplomb. En attendant, du calme! Restez tranquille! Ou sinon, gare les rechutes !

Ma faiblesse me rend tout docile. Je me laisse imposer silence. Je n'interroge plus. A peine si je m'interroge moi-même, tant ma volonté se détend, dorlotée aux apaisantes douceurs de la convalescence.

Et ainsi d'autres heures s'écoulent, et sans doute des journées, que je ne compte point, où je ne pense à là-bas que vaguement, distraitement, tout absorbé dans la profonde et forte ivresse des repas désirés, des sommes réparateurs, de mon sang qui se refait riche, de la vigueur qui me revient, de ma jeunesse qui refleurit par larges et chaudes montées de sève.

Avec la santé cependant, peu à peu se réveillent mes inquiétudes; et enfin, quand je suis tout à fait sur pied, gaillard, prêt à sortir, mon ami se décide à parler.

Aux aflreuses nouvelles qu'il me donne, malgré

loutes les précautions oratoires qu'il prend pour m'en instruire, peu s'en faut que je ne retombe malade. Brièvement, les voici :

Gabriel est mort, le lendemain même du jour où j'ai quitté la maison. L'implacable et rancunier docteur Clautz (dame! dit l'interne, la science avant tout !) avait prévenu la justice qu'il y avait là, de Taveu de Fourguisse en personne, présomption d'empoisonnement. Un arrêt avait élé rendu, à fin d'autopsie. L'autopsie a eu lieu, en effet, et d'ailleurs donnant raison au savant. Aucune trace de poison! Mais elle a eu aussi pour résultat de déterminer chez Fourguisse un définitif accès de folie furieuse, irréfragablement caractérisée. On a dû ligoter le malheureux et le transporter à Sainte- Anne. Quelques jours plus tard, unefemme, munie de toutes les autorisations nécessaires, est venue l'y prendre, avec deux gardiens, et l'a fait transférer dans la maison de santé du docteur Mitasse, à Auleuil. Il y est depuis, en compagnie d'une paralytique, que la même femme avait amenée la veille. Les deux malades y sont soignés par cette femme, dans un pavillon isolé.

Je suis allé rue Basse-Montfaucon. L'hôtel des Deux-Pies est clos et sur la devanture est collé un écriteau portant l'indication : A vendre.

Le bonhomme Parignon m'a longuement narré des choses et des choses, tout ce qu'il sait, tout ce qu'il imagine. De ses interminables racontars je n'ai retenu que ceci : les funérailles de Gabriel,

somptueuses, avaient été suivies par la Vidalencq toute seule.

Je veux revoir Fourguisse. Je le veux absolument. Rien ne m'en empêchera. Mon ami a beau me répéter :

— A quoi bon? Il ne vous reconnaîtra pas. Ce sera pour vous un spectacle épouvantable. Croyezmoi, il vaut mieux y renoncer. D'ailleurs, l'établissement du docteur Milasse est une sorte d'asile sacré, où Ton ne pénètre pas auprès de ses clients, sous aucun prétexte, sans une autorisation formelle de leur famille. A qui la demanderez-vous, cette autorisation?

Mais toutes les raisons qu'il m'oppose me semblent mauvaises. Je les réfute aver. obstination. Mon désir de voir Fourguisse ne fait que s'en irriter. Il est impérieux, maladif. Cela devient une idée fixe. Fourguisse ! Je veux voir Fourguisse ! Je n'en démords pas. Il faut que je le voie. Il me semble que c'est pour moi un devoir auquel je ne peux me soustraire sans crime.

Mon ami finit par céder, et me donner un peu d'espoir, mais en m'obligeant à patienter encore. 11 compte sans doute qu'à la longue mon désir s'usera. Il me dit:

— Attendez au moins que votre tète soit plu^ forte, que vos nerfs soient plus solides. Dans quelques jours, vous serez mieux en état d'aiïronler une si cruelle épreuve. Comme votre médecin, je ne saurais vous le permettre avant quelques jours.

Alors, nous verrons. Je ferai mon possible, je vous l'assure.

Et j'attends quelques jours, mais à tne ronger les poings, à me senlir dévorer par moti idée fixe, que j'entretiens au reste et irrite en des visites quotidiennes au Père-Lachaise. J'ai demandé, trouvé, la sépulture où repose Myrlil de Cruvel. J'y ai lu, en lettres blanches, de gravure nouvelle sur la pierre grise, le nom de Gabriel <ie Morganges. La tombe est encombrée de bottes de roses, toutes fraîches. On s'occupe donc de lui, là-bas ? On l'aime toujours? Saris doute la Vidalencq ? Oui ; mais peut-être aussi la Morganges, ou Fburguisse lui-môme ! Qui sait?

Je veux le voir. Je vetix le voir. J'ai bien écrit à la Vidalencq, pour en obtenir l'autorisation. Trois lettres sont restées sans réponse. Évidemment elle ne consent pas. Pourquoi ? Et â qui m'adresser cependant?

Mon ami mé voit si malheureux, si inquiet, si désespéré, qu'il a peur pour moi, et se décide à faire agir un de ses niaîtres, intime du docteur Milasse, pour qu'on veuille bien relâcher un peu en ma faveur la sévérité du règlement. C'est presque un manque au secret professionnel, qu'il demande pour moi. Mais il y met une si affectueuse insistance qu'enfm, enfin, il arrive à cette concession, le maximum des infractions tolérées : je prendrai, sur l'honneur, l'engagement rie ne. point parler au malade, de ne rien faire qui puisse

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révéler ma présence à la Vidalencq (c'est elle qui paye la pension, et grassement) ; et, à ces conditions, il me sera donné de le voir, quelques minules seulement, par le trou d'un judas, pas davantage ; et cette visite, si brève et si furtive, sera unique ; je n'en réclamerai jamais d'autre.

Je promets tout ce qu'on veut. Je me conlcnlc du peu qu'on m'accorde. Ce qu'il me faut, ce dont j'ai une si étrange soif, n'est-ce pas simplement de me soûler les yeux, une dernière fois, au visage de mon pauvre Fourguisse, comme au visage, hélas! d'un mort aimé, devant lequel on s'atlarde en sanglotant dans une amère et absorbante contemplation?

Et un matin, accompagné de l'interne, je siiis allé à la maison du docteur Milasse.

Le pavillon est dans des jardins fleuris et lumineux. Il est isolé, mais en apparence seiilemenl. On y peut accéder souterrainement par un corridor qui le relie au bâtiment d'entrée. C'est par là que nous y arrivons, le docteur Milasse, mon ami et moi. A pas étouffés, nous montons jusqu'à un élioit cabinet obscur. Le docteur fait glisser sans bruit, dans le panneau du mur lambrissé, un léger carreau de bois, et il me dit :

— Pas un mot, n'est-ce pas? C'est entendu. Pas un mot! Pas même un mouvement! Contenezvous, et regardez.

Je mets l'œil à un petit trou par où a jailli un pinceau de clarté dansante, et je regarde.

Ils sont quatre, dans la chambre matelassée, aux fenêtres hautes, aux meubles tout en capitons : la Vidalencq et Claudine debout ainsi que des senlinelles, la Morganges assise, et Fourguisse qui marche.

La Morganges a la face dévoilée. C'est, comme il le disait si bien, lui, une idole à la face en volcans éteints. Rien n*en saurait donner une idée plus expressive. Le spectacle est effroyable, monstrueux et divin. En l'apercevant, j'ai failli crier, d'horreur à la fois et d'enthousiasme religieux. C'est Isis, oui, Fourguisse avait raison, c'est Isis dont le voile a été brûlé, déchiqueté, fcndu, avec sa chair et dans sa chair elle mêrpe, par une cataracte de coups de foudre.

Fourguisse a la camisole de force. Il gesticule de ses bras manchots. Il a l'air d'un grand oiseau qui se bat la poitrine de ses ailes cassées et attachées. Ses yeux semblent de l'eau morte sous laquelle flamberaient d'inextinguibles brasiers. Il va et vient à grands pas. Il parle d'une voix éclatante et volubile. Il dit à peu près ce qu'il me disait l'autre nuit, avec plus d'incohérence, plus d'envolée aussi, des vocables en météores, des images en éruption. Il parle de Gabriel, de don Juan, de l'Aimé, de l'apothéose qu'il voit, qu'il décrit, qu'il chante, qu'il tonitrue.

La Morganges, avec ses deux yeux crevés, tout noirs dans un cercle rouge, tourne la tête toujours du côté où elle l'entend, comme si elle le regardait. Elle écoute bouche béante, buvant ce torrent de paroles. Elle sourit épouvantablement et délicieusement.

Et, quand il s'arrête un peu pour reprendre haleine, elle tend vers lui Tunique bras qu'elle

peut remuer, elle en fait un geste suppliant, et, avec rentêtement d'un enfant à vouloir qu'on lui recommence un conte de fée, elle gémit, de sa voix rauque, cAline et prenanle :

— Encore ! Encore \ Encore !

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