SCÈNE II Les Mêmes, LIA, DOROTHÉE
DOROTHÉE, à Lia.
Je t'assure qu'il était là ! Je l'ai parfaitement vu derrière ses persiennes.
MADAME PETERMANN
Qui donc?
LIA
Moi, je n'ai rien vu du tout.
Parce qu'il s'est retiré vite au moment où tu regardais de son côté.
Mais qui'
MADAME PETERMANN
DOROTHEE.
M. .Millier, notre respectable syndic. Lia était venue me chercher à mon cours en sortant de son école. Alors nous avons pris la rue de M. Mùller; et, en passant sous ses fenêtres, j'ai vu à travers les persiennes, je vous le répèle, la grosse face de M. le syndic qui guettait Lia.
LIA
Qui me guettait? Il pouvait se trouver là par hasard. Ou bien il s'amusait à regarder les gens qui passaient, pour le plaisir de les voir passer. M. Muller doit aimer les divertissements tranquilles.
DOROTHÉE
Enfin, pourquoi ne veux-tu pas qu'il soit amoureux de toi?
LIA
Tout de même, Dorothée, tu me vieillis un peu trop.
DOROTHÉE
Tu as bien tort de réclamer. M. Muller n"est pas si vieux; il n'est point ridicule, puisqu'il est riche; il est bonhomme, et une femme ferait de lui tout ce qu'elle voudrait. N'est-ce pas, maman?
Peut-être, mon enfant ; mais tu as une façon de considérer le mariage...
DOROTHÉE
Que voulez- vous, ma mère? Nous ne pouvons plus, Lia et moi, mettre beaucoup de poésie dans cette affaire-là : nos moyens ne nous le permettent pas. Il ne faut pas compter qu'un jeune homme nous prenne, Lia pour ses beaux yeux et moi pour mes vertus. Nous avons beau être charmantes, chacune à notre façon, les hommes sont tellement idiots que nous avons quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de mourir vieilles filles; et notre centième chance est d'être épousées par quelque veuf un peu plus que mûr ou par un vieux garçon comme M. Millier. Et puisque celui-là a beaucoup d'argent et ne paraît avoir aucune malice, je trouve Lia bien dégoûtée.
PETERMANN
N'était la forme, qui manque un peu de convenance et de mesure, il y a du vrai dans ce que vient de dire cette enfant.
MADAME PETERMANN
C'est aussi mon avis, Lia.
LIA
Hé, ma mère, pourquoi nous embarrasser de tout cela? Est-ce que je me plains? Est-ce que je réclame contre la destinée? Est-ce être dégoûtée, comme le dit cette petite, que de se contenter de la vie qu'on a? Il n'est pas du tout nécessaire qu'une fille se marie. Ce n'est pas pour elle un devoir, que je sache. Et même on peut dire que, lorsqu'elle en a passé l'âge, elle a généralement des raisons de ne pas
le regretter; car, souvent, les occasions manquées lui ont appris à connaître les hommes... Je ne suis pas malheureuse; je vous ai; j'ai deux neveux et une nièce pour qui je tricote des brassières et de petits jupons; j'ai ma classe qui m'intéresse. Toutes mes heures sont occupées : c'est comme un réseau d'habitudes qui enveloppe et protège ma vie intérieure... Être vieille fille n'est triste, après tout, que si l'on se fait une idée délicieuse du mariage : ce n'est pas mon cas... Enfin, je suis résolue à ne pas souffrir inutilement, et pour cela je me retranche les illusions, même modestes. De grâce, laissez-moi mon repos, mon cher repos!
DOROTHÉE
Oh! toi, tu vis d'un rêve, d'un souvenir...
LIA
Je ne comprends pas.
DOROTHÉE
Tu comprends très bien. Mais moi qui n'ai pas de souvenir... et à qui d'ailleurs ça ne suffirait pas comme nourriture... je veux un mari; et je vous préviens tous que je pars en chasse.
MADAME PETERMANN
Tu as dix-sept ans, Dorothée : tu as le temps d'attendre.
DOROTHÉE
Attendre? Ce serait une faute, 'puisque mes dix-sept ans sont ma meilleure arme...
UNE TOUTE PETITE BONNE, entrant par la droite.
C'est M. Muller.
DOROTHÉE
J'en étais sûre.
laites entrer.
LIA
Je vais m'occuper du dîner, ma mère.
Elle sort par la gauche.
DOROTHÉE
Grande poltronne!