‹ L'air et le monde aérienChapitre 132 sur 210 · LES TRAVAILLEURS · texte numérisé non relu

LES TRAVAILLEURS

Quittons les vilaines mouches voraces, fainéantes, parasites, pour le peuple estimable des laborieux et vaillants porte-aiguillon. Le vulgaire n’y voit guère de différence. Pour lui, la guêpe, le bourdon, l’abeille, sont des mouches comme le taon, l’œstre, la mouche des cadavres. Beaucoup distinguent difficilement l’abeille de certaines mouches qui, par la grosseur et la couleur, lui ressemblent. Des observateurs éclairés, des naturalistes s’y sont trompés. Est- ce par une méprise de ce genre, comme le croit M. Michelet, que Virgile a montré les abeilles d’Aristée sortant de la peau des bœufs que ce berger avait immolés aux mânes d’Eurydice et d’Orphée? Gela me semble peu probable; Virgile connaissait trop les abeilles pour les confondre avec les mouches funèbres qui hantent les charniers et les cimetières; il savait fort bien que les premières ne déposent point leurs œufs dans la chair ou dans la peau des animaux morts. « La fable, si c’en est une, dit Michelet, doit avoir un côté de vérité : qu’il se soit trompé sur les mots, qu’il ait mal appliqué les noms, cela n’est pas impossible; mais pour les faits, c’est autre chose : ce qu’il dit, je le crois. »

C’est un tort de vouloir toujours attribuer aux fictions des poètes une portée philosophique ou scientifique. Sans doute les Géorgiques sont une œuvre didactique savante et très étudiée. Tout ce que Virgile dit des abeilles, de leurs mœurs, de leur politique, des soins à leur donner, il le dit de bonne foi, sérieusement. Mais dans le récit des malheurs d’Aristée, le poète évidemment prend la place de l’agronome, du naturaliste (Virgile l’était autant qu’homme de son temps). Après avoir instruit son lecteur par de graves préceptes, il le charme et l’amuse par une fable ingénieuse, par un conte fantastique. Ce conte est admirable : c’est tout un poème. Mais contentons-nous de le goûter comme un chef-d’œuvre de sentiment et de mélodie, sans y chercher ce que jamais l’auteur n’a songé à y mettre : une thèse de philosophie naturelle, un plaidoyer pour les générations spontanées.

Entre les mouches travailleuses chantées par le poète de Mantoue et les vils

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